vendredi 30 novembre 2007

Que voyez-vous?


Depuis peu, j'ai redécouvert grâce à Parfum de livres, les joies des illusions d'optique.


Mais qu'est-ce qu'une illusion d'optique?

"L'image formée au fond de l'oeil est analysée point par point puis transmise au cerveau sous forme de signaux codés. Ceci est en principe pareil pour tous. Ce sont les zones visuelles du cerveau qui analysent ces signaux et nous donnent une représentation de l'objet perçu. L'interprétation qu'en fait le cerveau peut parfois être ambiguë et ces erreurs d'interprétation provoquent parfois des illusions d'optique, qui ne sont pas perçues de la même façon par chacun d'entre nous (nous n'avons pas tous le même vécu ni les mêmes images en mémoire). Les illusions sont les témoins des mécanismes de la vision. Elles confirment que notre perception du monde est assez éloignée de la photographie. Elle est le résultat :
- d'une stimulation des photorécepteurs rétiniens, qui peuvent subir des phénomènes de fatigue.
- et surtout d'une construction mentale, à partir des messages nerveux reçus, parfois erronés. Le cerveau cherche à mettre du sens partout, même là où il n'y en a pas. Alors, il en fait trop, amplifiant les contrastes, créant contours, couleurs, perspectives, reliefs, mouvements, en fonction de ce qu'il connaît. En effet, malgré une organisation générale commune du cortex visuel, les apprentissages et le vécu diffèrent d'une personne à l'autre, d'où une sensibilité variable à certaines illusions."

Le degré de perception des illusions d'optique n'est pas le même selon selon les cultures:

"Les illusions d'optique dépendent d'une part de notre système visuel mais aussi de notre culture en général. En effet, les européens paraissent avoir une illusion de Müller-Lyer plus forte et une illusion du T renversé moins forte que d’autres groupes ethniques comme certains africains.
Nous les occidentaux, nous vivons dans un monde où il y a beaucoup de formes géométriques avec des angles droits (immeubles, murs verticaux, plafonds horizontaux...). Nous avons une très forte tendance à sur-estimer les angles aigus et à sous-estimer les angles obtus, de manière à les ramener à des angles droits. C’est pourquoi nous sommes plus sensibles à l’illusion de
Müller-Lyer.
Au contraire, nos ancêtres préhistoriques évoluaient dans un environnement dominé plus particulièrement par des lignes courbes. Ils n'auraient probablement pas été sensibles à des illusions comme celle du triangle de Kanisza. Dans les années 30, des scientifiques ont d'ailleurs réussi à prouver que certaines ethnies n'ayant jamais rien vu d'autre que la forêt n'étaient pas affectées par ce genre d'illusion.
En ce qui concerne l’illusion du
T renversé, une autre explication s’applique. Parceque certains peuples africains vivent dans la savane, un relief très plat, et que leur environnement est pratiquement dépourvu d’arbres, de maisons ou de poteaux, ils sont donc moins habitués que nous à juger des lignes verticales, c’est pourquoi ils ont une illusion du T renversé plus impressionnante."

Il existe 2 types d'illusions d'optiques:


les illusions géométriques
les illusions artistiques

J'ai choisi celle-ci car elle m'a beaucoup émue et surtout je l'ai trouvée très belle:


Que voyez-vous?


Une autre beaucoup plus difficile mais splendide (merci Sousmarin!)


Celle-ci me rappelle certaines images d'Epinal qui cachent personnages et animaux dans un paysage. Ici, il faut trouver des visages...Combien en comptez-vous?

jeudi 29 novembre 2007

Nostalgie quand tu nous tiens

Présentation de l'éditeur:


"Encore aujourd'hui, il m'arrive d'entendre, le soir, une voix qui m'appelle par mon prénom, dans la rue. Une voix rauque. Elle traîne un peu sur les syllabes et je la reconnais tout de suite : la voix de Louki. Je me retourne, mais il n'y a personne. Pas seulement le soir, mais au creux de ces après-midi d'été où vous ne savez plus très bien en quelle année vous êtes. Tout va recommencer comme avant. Les mêmes jours, les mêmes nuits, les mêmes lieux, les mêmes rencontres. L'Eternel Retour."




Cet extrait reflète l'atmosphère générale du roman: nostalgie, promenades parisiennes en Noir et Blanc forcément (on a du mal à imaginer ce roman en couleurs ou alors si couleurs il y a ce serait des couleurs passées, comme dans les vieux téléfilms des années 70). Ce Paris mystérieux, solitaire, les jours de pluie, en automne ou en hiver. Ces quartiers aux apparences désolées qui regorgent d'histoires banales et tristes à en pleurer.
Un café, "Le Condé" où se retrouvent des habitués bohêmes , un peu artistes, un peu hors normes et beaucoup en rupture de tout. Un jeune homme les observent, assis à une table isolée et en retrait. Il est acteur tout en étant spectateur...un Modiano en pleine jeunesse? Un étudiant presque en rupture de banc d'école?
Quatre narrateurs, quatre regards sur une femme, Louki, étoile filante dans la nuit nostalgique et pluvieuse. Louki, femme solitaire, meurtrie qui ne sait où se trouve sa place dans l'ici comme dans l'ailleurs. Eternel retour vers le sombre, vers l'oubli. Etrange enquête policière, mais en est-ce vraiment une....rien n'est moins sûr, qui mène le lecteur à arpenter les zones neutres parisiennes où l'enfermement offre une liberté: celle de le quitter pour se fondre définitivement dans l'anonymat. Louki qui épouse un homme ennuyeux à en mourir, un homme sans centre d'intérêt hormis son travail, un homme vivant dans un bel appartement sans âme....un mort vivant en quelque sorte, un reflet de ce que peut devenir l'être humain désséché par la mécanique de la réussite, désséché par le manque de vie intérieure, par le manque de vie tout court.
Une promenade parfois douloureuse dans le dédale des souvenirs qui nous appartiennent ou non. Une photographie devenue pâle d'une jeunesse qui jamais ne reviendra. Une pâleur du temps qui doucement nous éloigne de ce que nous avons été et qui se rapproche bizarrement lorsque nous jetons un regard par-dessus notre épaule.
Une saveur délicate de parfum d'autrefois, de fragance passée, une lumière tamisée des souvenirs qui reviennent, à la moindre allusion, à la plus petite illusion captée, à grands pas noyer les regards.
En lisant ce roman où rien ne se passe et où tout survient et ressurgit, je n'ai pu m'empêcher de fredonner cette chanson de Vincent Delerm "Le baiser Modiano".
Une langueur prend le lecteur et le fait voyager en compagnie de ses souvenirs. Une brume estompe les contours de l'ancien réel....oh! les belles photos d'autrefois...
Un agréable moment dont on sort la tête légèrement embrumée et les yeux remplis d'un liquide prêt à s'écouler (vous savez, ces petites larmes qui naissent au fil des souvenirs!).




Ce livre a été lu dans le cadre du Cercle des Parfumés


mercredi 28 novembre 2007

Dents de lait? Vous avez dit dents de lait?!

Il existe une collection que j'aime beaucoup et dont Bellesahi parle beaucoup car elle est amusante et extraordinaire! Il s'agit des comptines sur de multiples sujets éditées par thème chez Actes Sud Junior.
J'ai acheté dernièrement "Comptines des dents de lait" et c'est une mine de poésies, comptines sur le thème des dents. On y apprend une multitude de choses en s'amusant avec les mots et leurs sonorités. Les illustrations sont de Emilie Chollat, les textes de Corinne Albaut qui réussit si bien à mettre des mots sur les sensibilités enfantines.


Celles que je préfère:


A pleines dents


J'ai vingt dents de lait,

Bien rangées autour de mon palais.

Des incisives pour couper,

Des canines pour arracher,

Des molaires pour mastiquer.

Et en plus de tout ceci,

J'ai un grand appétit.

Soyez prêtes, coquillettes,

Attention à ma fourchette!


Brosse et frotte


De haut en bas, pour le haut,

Pour le bas, de bas en haut,

Lave, lave tes quenottes,

Brosse, brosse, frotte et frotte.

En arrière et en avant,

En dehors et en dedans,

Mousse, mousse dentifrice,

Brosse, brosse, glisse et glisse.

Hum! C'est parfait,

Mes dents brillent et c'est tout frais!


Il y a des comptines pour les caries, pour les séances chez le dentiste, pour les appareils dentaires...bref des mots simples et doux pour dédramatiser et prévenir les soucis d'hygiène dentaire.

mardi 27 novembre 2007

Le chemin de la perdition

Nous sommes en 1919, la Grande Guerre est terminée mais pas son cortège de douleurs et de sang. Elle a laissé des traces plus profondes que les tranchées où se terraient les soldats, plus profondes que les cratères des obus, plus profondes que les blessures par balle, plus profondes que les sillons de l'enfer. Niska, une vieille indienne qui a conservé le mode de vie traditionnel des indiens Cree, femme-médecine ou chamane, attend le retour de son neveu.
En 1914, Xavier et Elijah s'engagent dans l'armée pour s'en aller combattre sur les champs de bataille de Belgique et du Nord de la France. Commence alors pour eux, une plongée dans l'enfer de l'inhumanité. Le premier se bat en relative harmonie (si tant est que l'harmonie puisse exister dans un tel contexte) avec ses croyances et ses convictions: il tue sans haine, pour se défendre, pour défendre sa vie et accompagne les âmes des soldats sur le chemin de leur autre vie. Le second bascule, peu à peu, dans la jouissance de donner la mort, dans la jouissance du sang, dans la jouissance du sentiment de puissance offert par une lunette sur un fusil, par l'habileté à saisir le moindre bruit pour détruire l'autre. Il rencontre aussi le pouvoir de la morphine, médecine qui fait tout oublier notamment la douleur et la peur, médecine qui peut faire déraper et franchir la frontière qui sépare l'humanité de la cruauté perverse.
Joseph Boyden et ses héros indiens Cree, Xavier, Elijah et Niska, entraînent le lecteur dans les récits croisés de trois destins forts et parfois tragiques.
Les souvenirs des traditions indiennes du Canada, le respect de la nature, l'écoute de cette dernière, alternent avec les récits des combats de la guerre des tranchées. Cette guerre qui brise, hache, biffe les hommes et leur âme jusqu'à en faire des dévoreurs, certes métaphoriques, de chair humaine. Les indiens, vivant dans des conditions extrêmes en hiver, savent combien il est facile de sombrer dans l'obscurité de la faim lorsque la famine menace et les beaux jours encore lointains. Niska en fit l'expérience, enfant, lorsque son père, homme-médecine du clan, fut contraint de soustraire du monde des vivants, une jeune femme (et le bébé qu'elle allaitait) qui trouvant son époux vaincu par le froid glacial le mangea pour survivre: elle était devenue, au yeux de la tribu, une windigo, une âme damnée car ayant goûté à la chair humaine. Xavier, aussi, plus tard, fut témoin de cela et comme son grand-père l'avait fait pour sa tante Niska, cette dernière, devenue à son tour hookimaw (femme-médecine), le laissa regarder la mise à mort d'un homme devenu windigo.
Cette expérience initiatique servira à Xavier lorsqu'il sera clair et évident que Elijah est devenu un windigo, a franchi la frontière qui sépare les êtres humains de l'innommable. Mais Xavier n'a pas terminé son long chemin vers son âme. La guerre lui a infligé une dépendance sournoise: la morphine. Xavier fait partie des six millions de mutilés de guerre: il a perdu une de ses jambes et gagné une immense culpabilité, la mort d'Elijah.
Xavier revient au pays avec son lourd fardeau et une envie de mourir qui inquiète Niska. Au cours des trois jours du voyage de retour vers les immenses forêts silencieuses de l'Ontario, Niska va maintenir la minuscule flamme de la vie dans l'âme de Xavier. Trois jours de voyage en canoë, trois jours de doses de morphine, trois jours d'angoisse, trois jours de récits des champs de bataille, trois jours de récits des jours anciens et heureux lorsque Xavier pistait l'orignal, courait les bois, apprenait à se déplacer sans bruit, à écouter le coeur palpitant de la Nature.
Au terme du voyage, Xavier pourra revivre délivré de son démon, libéré de sa culpabilité en libérant sur le chemin des âmes celle d'Elijah, trop longtemps perdue dans les brouillards de la guerre et de la folie meurtrière. Au terme du voyage, Niska saura que Xavier reprendra le flambeau de hookimaw.
Un premier roman d'une force romanesque étonnante et superbe, emportant tour à tour le lecteur au coeur des forêts enneigées et silencieuses, sanctuaires des traditions millénaires de la sagesse amérindienne et au milieu des hurlements et des déchaînements d'une guerre impitoyable et sanglante. Dès que le lecteur plonge dans le roman, il est aussitôt happé par la puissance du récit et l'extraordinaire vie des personnages (Xavier le taciturne, peu enclin à s'exprimer en anglais, peu désireux d'être assimilé et Elijah le lumineux indien, irréel de beauté et d'élocution facile - il parle anglais mieux que les officiers! - expansif et virevoltant), une vie proche de l'épopée, de l'héroïsme (au sens grec du terme).
Une aventure dont on revient enchanté malgré les horreurs approchées. Une écriture superbe, dynamique autant que poétique, rythmant le récit de longues respirations.



Roman traduit de l'anglais (canada) par Hugues Leroy





Ce livre a été lu dans le cadre du Cercle des Parfumés


lundi 26 novembre 2007

Une photo

En attendant mon prochain billet sur "Le chemin des âmes" de Boyden.
Dame Nature, hier, a doté cette feuille de jolies gouttelettes de pluie....après plusieurs essais infructueux, le résultat étant flou au possible, je suis enfin parvenue à photographier cet agréable spectacle visuel.

samedi 24 novembre 2007

J'ai besoin d'amour!


Voilà un roman qu'il me tardait de lire: enfin, mon attente s'est achevée ces jours derniers.
Que dire de ce roman qui n'ait déjà été dit par celles et ceux qui n'avaient pas attendu sa sortie en édition de poche pour le dévorer à belles dents de livrovores, sinon qu'il est une mine de petits bonheurs au fil des pages.

"Myriam est un peu perdue, un peu fantaisiste et un peu rêveuse. Un beau jour, elle décide d'ouvrir son restaurant. A sa propre surprise, Chez moi devient vite le rendez-vous incontournable des habitants du quartier, le havre chaleureux où tout le monde se retrouve. Dans sa cantine, Myriam ouvre l'appétit et délie les esprits, avec l'instinct, la grâce et la sensualité des artistes aux fourneaux... " Telle est la mise en bouche offerte par l'éditeur.


Myriam décide de se lancer, sans formation hôtellière, sans diplôme, dans la restauration et d'ouvrir un petit restaurant "Chez moi". D'ailleurs, "Chez moi" est tellement discret qu'on ne l'identifie même pas de la rue comme étant un restaurant: pas d'enseigne ni de tableau annonçant la carte. "Chez moi" est aussi le chez soi de Myriam qui n'a pas assez d'argent pour vivre ailleurs que dans son restaurant: une banquette se transforme en lit la nuit, le bac à vaisselle de la cuisine en douche et en lavabo. Derrière l'amour de préparer à manger pour les autres, se cache une profonde blessure chez Myriam. Quelle est-elle? D'où vient-elle? La mise en oeuvre des petits plats amène la remontée des souvenirs, les meilleurs comme les plus sombres. Myriam a eu une vie autrefois, une vie de femme et de mère. Puis, un jour, tout s'est écroulé, tout s'est évaporé jusqu'à en devenir irréel, inexistant. Myriam atterri dans un cirque, le Santo Salto, où elle s'emploie à la cuisine telle une mère nourricière. La parenthèse enchantée hélas ne dure pas, le cirque est délogé, les artistes s'éparpillent sous les étoiles, reste Myriam et sa peine, Myriam et son envie de donner aux autres en égayant leur assiette.
Les étoiles en s'égayant n'abandonnent pas Myriam: les bonnes rencontres viennent sauver "Chez moi" du gouffre et le transformer en lieu rendez-vous matinal des gens du quartier qui viennent boire un café avant se de rendre au travail. Grâce à l'industrieux et discret Ben, "Chez moi" devient un restaurant reconnu et apprécié. Or, la blessure de Myriam est loin d'être guérie: le réalisme économique est de mise, il faut agrandir pour ne pas périr et cela fait peur, atrocement peur à Myriam....et si elle ne méritait vraiment pas de réussir? Et si le succès n'était pas fait pour elle? et si, et si...et si tout simplement, la peur de l'échec ne faisait-elle pas reculer Myriam et la pousser à abandonner le train en marche? D'ailleurs, ce train a-t-il encore besoin d'elle à ses commandes? Ben est un artiste de la cuisine et se révèle être un virtuose de la pâtisserie sans compter son sens aigu des affaires: il saura conduire la machine seul et continuer le voyage au pays des papilles. Il est temps de fermer sa valise, de quitter sur la pointe des pieds "Chez moi" pour partir vers un ailleurs "Toujours aussi dingue" mais résolument plus radieux une fois que les blessures cicatrisent.
Un roman amusant, délirant, dévoilant sous des apparences légères un filigrane sombre et douloureux. Les amoureux des bonnes et belles choses seront comblés: Agnès Desarthe régale son lecteur en l'étourdissant de senteurs, de saveurs, de couleurs et de textures plus affolantes et appétissantes les unes que les autres. Un art consommé de la description extraordinaire et de la mise en scène des gestes minutieux et chaleureux nécessaires à la réalisation d'un menu!
Agnès Desarthe sait trouver les mots justes pour faire vivre la vie d'une cuisine sur une page:
"Suis-je une menteuse? Non, car tout ce que je prétends savoir faire, je sais le faire. Je manie les spatules comme un jongleur ses massues; tel un contorsionniste j'actionne avec souplesse, et indépendamment, les différentes parties de mon corps: d'une main je lie une sauce tandis que, de l'autre, je sépare les blancs des jaunes et noue des aumônières." (p 9)
Elle parsème dans le plaisir de la lecture quelques assertions presque philosophiques sur la quintessence de l'art culinaire:
"Léquilibre est la clé et je ne crois pas que l'équilibre puisse naître de la préméditation. C'est une pensée dangereuse, mais si souvent mise à l'épreuve que je suis prête à prendre le pari. L'humain penche. Il ne le sait pas. Mais il penche. cela s'appelle une tendance, une inclination, une manie. Pour qu'un plat soit réussi, il faut que le rapport entre le tendre et le croquant, entre l'amer et le doux, entre le sucré et le piquant, entre l'humide et le sec existe et soit soumis à la tension de ces couples adverses. Personne n'est assez tolérant ni assez inventif pour respecter ls contraires, il convient donc de leur ouvrir la voie de la contrebande, de la clandestinité." (p 84)
Elle met en scène, en soignant l'atmosphère des décors, des moments clés de la préparation des plats:
"Je me redresse brusquement, écrase ma cigarette dans l'évier et me lave les mains jusqu'aux coudes. J'ai l'impression d'être un chirurgien au bloc, flanqué de son infirmière....En cuisine, comme en chirurgie, nous n'avons pas le droit au lapsus. Je dis sel et Ben répète le mot en me tendant l'objet. je dis beurre, il dit beurre. Je dis poivrons, il dit poivrons. Je dis six oeufs, il dit six oeufs. Il a compris sans que j'aie eu besoin de lui expliquer. il a constaté l'urgence dans ma voix, dans mes gestes. il anticipe, passe des coups d'éponge fréquents, envoie les épluchures au panier à mesure qu'elles s'accumulent, ouvre les feux, met le four à préchauffer. Nos bras se croisent, nos voix se chevauchent, il remet une de mes mèches en place, il sait combien cela m'agace d'avoir les cheveux dans es yeux quand je travaille. je glisse sur une épluchure de tomate, il me rattrape. Je lui tends les couteaux à rincer. il me fournit des cuillers, des spatules... Je lui montre comment fabriquer des dés de tomates, des lamelles de courgettes. Il dit "Ah, génial!" et m'imite. Ses talents en cuisine égalent ses talents en salle. Il esta droit, patient, minutieux, concentré et rapide. Il comprend la balance citron/sel, perçoit l'équilibre sucré/piquant. il a beaucoup d'instinct et, tandis que je lui transmets tout ce que je sais, j sens mon coeur s'alléger. Le poids de la connaissance me quitte, je ne pense à rien. Je gagne encore en rapidité. cela me fait sourire. C'est presque un numéro de cirque." (p 169 et 170)
Et ne lésine pas pour offrir des listes poétiques et colorées à l'imagination du lecteur subjugué par la peinture d'une malicieuse nature morte étalant les trésors d'une réussite en cuisine:
" Sous la fenêtre, il a pratiqué une ouverture et construit un garde-manger pourvu de clayettes en bambou. Des choux luxuriants, des poireaux goguenards, des bettes cambrées, des carottes terreuses, des patidoux à la peau d'ocelot, des potimarrons à bonnets de lutin, des sucrines en forme de calebasses, des navets ravissants...dans les seaux en bois, séparés du sol par des briques creuses, les haricots à oeil noir me regardent, les lentilles roses dorment, les soissons glissent, les pois chiches roulent." ( p 226 et 227)
Une lecture rendue jubilatoire par les multiples sensations et émotions secrétées tout au long de la narration fabuleuse de ce conte, parfois cruel, culinaire où l'héroïne ne pense qu'à crier au monde "aimez-moi". Une lecture truffée de références à "Alice au pays des merveilles" de Lewis Caroll (hummm la scène où Myriam vit la même aventure qu'Alice et son gâteau qui fait grandir ou rapetisser à volonté, est superbe).


Yueyin

vendredi 23 novembre 2007

Une journée à l'Arrière en 1917


Nous sommes dans une petite ville de province de l'arrière, en 1917 année terrible de cette guerre des tranchées qui abîme les âmes et les corps des soldats.
L'histoire, racontée de main de maître par Louis Guilloux, se déroule dans une unité de temps particulière, très théâtrale: l'espace temporel de la journée.
Le lecteur suit, presque heure par heure, le personnage principal , professeur de philiosophie au lycée, Monsieur Merlin dit "Cripure" (contraction de "Critique de la raison pure"). Cripure, contrefait, vieux, est la risée des élèves et de ses collègues, notamment de Nabucet. Cripure-Merlin est un homme doté d'une intelligence hors du commun, aussi miteusement habillé d'une vieille peau de bique qu'est élégamment vêtu Nabucet, l'odieux rival, le détestable personnage qui se cache sous des dehors respectables et raffinés. Qu'il lui est facile de ridiculiser le pauvre Cripure qui clopine à l'aide de sa canne, qui est un homme brisé par la colère et la haine qui grondent en lui, par la douleur d'un amour perdu, qui vit, lui le brillant intellectuel, avec l'inculte Maïa. Le lecteur assite à l'affrontement des deux hommes que tout sépare: personnalité, apparence, idées ou visions de la vie, charisme et intelligence. Car il ne fait pas l'ombre d'un doute que Cripure domine Nabucet. Nabucet qui d'emblée se rend détestable: il veut dénoncer Moka, un surveillant du lycée coupable d'écrire des vers subversifs, des vers dangereux pour le moral des troupes et des Français de l'Arrière. Nabucet et son sillage de perfidies joliment enrubannées par son goût exquis et sûr. Nabucet qui s'épanouit dans la dénonciation de ce qui contraire à l'idéologie du moment.
"Cripure avait déçu l'assemblée en parlant avec trop de flamme d'un écrivain étranger, un certain Ibsen dont il semblait tout féru. Même alors, et qu'eût-ce donc été aujourd'hui, cette exaltation d'un étranger leur avait semblé incongrue. Elle témoignait de sentiments hostiles à la culture française. Que diable, mais que diable avait-on besoin de tous ces Suédois et autres métèques?..." Grâce à Dieu, s'était écrié Nabucet, nous avons chez nous tout ce qu'il nous faut et nous nous passons fort bien de ces barbares qui n'ont rien à nous apprendre." Au contraire. Est-ce qu'en littérature comme en tout, ces gens-là n'étaient pas de plats imitateurs de la France? Est-ce que ce n'était pas toujours les Français qui inventaient et les autres qui tiraient profit de ces inventions? Quoi! Les marrons du feu! Il avait eu la lourdeur, ce Cripure, d'insister en parlant d'un certain Nietzsche - un Allemand - ce qui vait fait dresser l'oreille à M.Babinot, comme toujours quand on parlait devant lui de ces "zouaves-là". Bref, Cripure, venu là poussé par l'ennui sans doute plus intolérable ce jour-là que les autres, avait essuyé l'échec le plus sanglant sous l'oeil narquois de Nabucet qui l'avait laissé s'enferrer." (p 115 et 116)
Louis Guilloux dresse un portrait peu flatteur de la petite bourgeoisie provinciale, celle qui ergote dans les petites villes telles que celle qui l'a vu naître. Une bourgeoisie qui se veut cultivée et curieuse et qui n'est que mesquine, rasciste et étriquée! Il est évident que des personnages tels que Nabucet soient des plus courus dans ce type de société!
Au cours de cette journée de 1917, Louis Guilloux donne un aperçu des événements militaires: les mutineries et la condamnation, sans espoir de recours, des insurgés, le ras-le-bol des soldats qui ne supportent plus les adieux à leur famille, les écrits subversifs qui circulent sous le manteau... Personne n'est épargné par cela, pas même le proviseur dont le fils, mutiné, sera fusillé. Quant au censeur, engoncé dans sa frustration, il ne parviendra pas à retenir son fils, blessé puis démobilisé, qui fuit loin de sa famille étouffante, acerbe, sans chaleur et dénuée de tendresse. La description de la mère et de la soeur est d'antologie!
"Le sang noir" est aussi un roman qui va au-delà du message politique. C'est "un roman de l'humiliation et de la colère", celles d'un homme anti-conformiste en butte contre l'establishment du moment et qui lorsqu'enfin se sent le courage et le coeur de défendre son honneur en duel s'en retrouve privé! Que lui reste-t-il alors? Rien, rien que de choisir sa mort comme Turnier, sujet de sa thèse refusée. Le progrès humaniste est incompatible avec celui proposé par cette société qui ne véhicule qu'intolérance, exclusion, violence (Cripure est victime de vexations, de moqueries dangereuses: ses vélos ont été sabotés!), misère (la description d'un quartier pauvre de la ville - où se dressent encore des maisons à l'intérêt historique important: Nabucet espère bien qu' un jour cette population inélégante soit expédiée ailleurs - est saisissant) et l'hypocrisie. L'injustice des hommes est des plus difficiles à supporter et incite à ne plus croire en rien, que tout n'est que supercherie: l'avenir peut-il être vraiment meilleur si les hommes n'aiment pas mieux leur prochain?
"Le sang noir" (superbe alliance de mots contraires ou oxymore - j'adore ce terme! - ) de l'humanité, c'est à dire la guerre mais aussi le sang des soldats imprégnant la boue des tranchées et en devenant noir, met en lumière les travers d'une société: le sentiment national exacerbé, la délation, l'aveuglement et la peur et la haine de l'Autre.
Un roman sur la condition humaine où les uns et les autres ont leurs grandeurs et leurs lâchetés. Une lecture saisissante, porteuse d'espoir, dont on ne sort pas indemne.
En avril dernier, sur France 3, a été diffusée une adaptation télé de ce beau roman...et dire que je suis passée à côté!

mercredi 21 novembre 2007

Pour apprendre à compter


Il était une fois une chevrette, toute mignonne, toute belle avec sa houppelande et sa barbichette blanches. Elle s'ennuyait tellement qu'un jour.....elle se sauva par la fenêtre? Non!!!! Ce n'est pas une nouvelle version de "La chèvre de Monsieur Seguin" mais l'histoire d'une chevrette qui sait compter jusqu'à dix! Comme elle se mire dans une flaque d'eau, un veau, très curieux, s'approche d'elle et lui demande ce qu'elle fait. La petite chèvre lui répond: "Je compte!" et le veau de lui demander comment elle s'y prend. La chevrette, partageuse de son savoir, lui explique la démarche....seulement, voilà, elle n'a pas demandé la permission de compter le veau à Madame la vache! Commence alors une poursuite effrenée de la chevrette par les animaux qu'elle compte au fil des rencontres! Poursuite qui s'achève dans un bateau qui ne peut contenir que dix passagers! Malheur, coulera-t-il ou réussira-t-il à transporter tout ce petit monde bien agité?

Un album à compter qui ravira les enfants grâce à sa petite ritournelle "Alors, moi, ça fait un et le veau ça fait deux plus Madame la vache, trois...." La chevrette est vraiment adorable, les illustrations simples mais éloquantes et bondissantes, l'écriture amusante avec beaucoup de jeux de mots!

Quand je lis cette histoire en classe....le succès est garanti! Et puis pour une fois qu'une jolie petite chèvre blanche ne termine pas dans l'estomac d'un abominable loup....

La littérature non seulement enrichit le vocabulaire et la syntaxe mais aussi permet de compter en s'amusant!

La guerre jamais ne finit


Qu'il est difficile d'être Allemand en cet après-guerre des années 1950/1960 au royaume du Danemark. La haine est viscérale, la méchanceté de mise et surtout, on ne cherche pas plus loin que le bout de son nez! Certes, les circonstances sont atténuantes: on ne peut pas dire que la soldatesque d'Hitler ait été des plus arrangeantes dans les pays occupés. Certes, on ne peut oublier la soumission face au plus fort, certes on ne peut mettre au rencard les souffrances des privations et de la peur au ventre pendant l'Occupation. Certes, certes, certes...Mais pourquoi s'en prendre à un enfant qui n'a rien demandé à personne, qui n'y est absolument pour rien dans le fait que son père, Danois, soit tombé amoureux de sa mère, Allemande? L'amour ne connaît pas de frontière ni de raison, c'est bien connu!
Knud Romer puise dans ses souvenirs d'enfance matière à une histoire émouvante, terrible et cruelle. Une histoire qui amène un enfant à se terrer en lui-même, à accepter toutes les avanies en silence et avec fatalisme, afin de survivre parmi ses pairs. Que celui qui assure que l'enfant est un ange dénué de toute hypocrisie et cruauté sache qu'il ne sait absolument pas de quoi il parle et qu'il est un naïf des plus affligeants! Les cours d'école sont les pires jungles qui existent: le faible est vite repéré et si personne n'ose prendre sa défense, il n'a pas fini d'en être le souffre douleur. Le plus inacceptable, dans le récit de Romer, est l'attitude des adultes de l'école qui ferment les yeux devant les agaceries, parfois violentes, subies, en récréation, par le jeune narrateur. L'heure est loin d'être à la réconciliation...hélas!
Le jeune narrateur (Knud Romer?) retrace l'historique familial en un va-et-vient entre les époques, l'Allemagne et le Danemark. Chaque époque a son atmosphère, ses rites, ses préoccupations et ses ambiances.
La famille paternelle, danoise, vit au rythme de la tannerie, vit en marge de la société: le métier de tanneur est considéré comme dégradant, répugnant et malsain car proche de la mort et des chairs putrides...presque aux portes des Enfers. On est tanneur de père en fils sans espoir de quitter cette condition. Mais le grand-père du narrateur met un terme à la tradition et part faire fortune dans le tourisme! Hélas, cet homme aux mille et une idées innovantes et modernes est trop en avance sur son temps: le progrès ne s'arrête jamais à sa porte! Peu à peu la ruine frise l'indigence et la famille Jorgensen Romer ne vit bientôt que d'expédients. L'aîné de la famille, le père du narrateur, gravit un à un les échelons de son entreprise, une compagnie d'assurance. Il aide ses frère et soeur qui n'embarquent que dans les pires galères, il rembourse les dettes du premier et tente de se faire oublier le plus possible...pour vivre heureux, vivons cachés dans la petite ville de Nykobing Falster! Le père du narrateur est un maniaque de l'ordre: tout doit être à sa place (la cérémonie de la fermeture des portes et fenêtres est digne d'antologie, à mourir de rire si le contexte n'était pas aussi sombre!), immuablement.
La famille maternelle, allemande, paraît plus conformiste et a un statut social: "Papa Schneider" est un grand propriétaire terrien, possède de nombreux tableaux de maîtres. Personne, sauf son épouse, ne connaît son prénom et ce patriarche terrorrise tout le monde. Hildegarde, la mère du narrateur, est sa belle-fille. Cette dernière doit de battre pour gagner, mériter sa place dans la famille car elle n'a pas le sang dynastique à couler dans ses veines. Une telle pugnacité trempe un caractère et Hildegarde ne manque ni de courage ni de volonté d'airain. D'ailleurs, elle luttera contre les nazis et échappera de peu à la torture et à la mort. Knud Romer aborde un sujet peu connu: celui de la résistance allemande contre le nazisme. Hildegarde sait qui elle est mais cela ne lui suffit pas pour supporter les vexations de ses concitoyens danois: elle a besoin de sa vodka pour tenir tête haute aux rancoeurs et haines jetées à la figure. En effet, pourquoi tenter d'expliquer qui on est vraiment quand on sait que l'on ne sera ni écouté ni entendu?
Il y a, parmi les nuées sombres du récit, un moment de bonheur et de douceur, une éclaircie lumineuse et libératrice: la confection du goulasch familial dans une marmite vieille de cent ans où est gardé un morceau du goulasch précédent....on en a les papilles en délire!


"J'adorais la cuisine de ma grand-mère, son Wienerschitzel, son émincé de veau aux pommes de terre sautées et surtout son goulasch, que j'aimais par-dessus tout. Elle s'affairait à la cuisine parmi de vieilles cocottes et de grands couteaux, la viande et l'oignon crépitaient dans la poêle. L'air saturé d'épices, de paprika, de cannelle, de poivre chatouillait les narines; les vapeurs qui montaient de ses marmites répandaient des effluves incomparables. impossible de ne pas y tremper le bout du doigt, et lorsque enfin l'heure du repas arrivait et que le goulasch était servi, l'univers explosait en sensations gustatives qui pénétraient jusqu'aux tréfonds de l'être et s'y imprégnaient à jamais. On avait le sentiment d'avoir accompli un grand voyage, un périple de plusieurs années; puis on se retrouvait à nouveau dans la pièce, la tête en feu - et on prenait encore un morceau.
Le goulasch de ma grand-mère était irrésistible; l'ayant goûté une fois, on en redemandait encore et encore, on n'arrêtait plus de lécher son assiette. Puis venait le moment où grand-mère disait ça suffit, emportait la cocotte et la mettait au réfrigérateur, le torchon de cuisine autour du couvercle. mes pensées y revenaient constamment, je sentais grandir la faim. Dès que la porte se refermait sur mère et grand-mère sorties faire un tour en ville, je courais à la cuisine, ouvrais le réfrigérateur et inspectais la marmite. Il y avait une part de trop, je m'en emparais; le goulasch avait un goût encore plus exquis, il me transportait dans un passé de plus en plus lointain, jusqu'à l'arrière-grand-mère: Lydia Matthes, qui faisait revenir la viande et les oignons dans cette même marmite cent ans auparavant. Elle mettait le paprika, écrasait les tomates, ajoutait l'ail et les épices - gingembre, genièvre, cumin -, et quand le mélange commençait à frémir, elle y versait le vin rouge et le fond de boeuf. Elle construisait son goulasch lentement, le faisait mijoter plusieurs heures, jusqu'à ce que la viande se détache en filaments. Elle en prélevait un peu et se servait lors des préparations ultérieures de cetet substance qui se renforçait et s'enrichissait au fil des années. Ayant hérité de la cocotte, grand-mère utilisa la même méthode, veillant à ce qu'il reste toujours une petite quantité pour le goulasch suivant."
(p 35, 36 et 37)


Un splendide roman sur la bassesse et la cruauté humaine, sur le difficile passé à assumer, sur les frustrations d'une enfance terriblement solitaire et sombre où tout est "plombant" du départ en vacances aux visites chez l'oncle. Un roman qui dénonce et qui bouleverse.

Roman traduit du danois par Elena Balzamo


mardi 20 novembre 2007

Avez-vous un daemon?

"A la croisée des mondes" de Philip Pullman a une adaptation cinématographique qui sortira en Décembre.


A cette occasion, le site du film est en ligne avec un test amusant à faire. Je l'ai trouvé chez Agnès qui l'avait trouvé chez Lazy ! Comme je suis une fan de cette trilogie extraordinaire qu'est "A la croisée des mondes", je me suis piquée au jeu ICI .

Mon daemon est....



Félicitations chatperlipopette,Votre dæmon, Sereno, a pris sa forme finale et attend que vous l'emmeniez avec vous dans votre monde virtuel.Profitez bien de votre dæmon!
Votre profil révèle que vous êtes:
doux, arrangeant, sociable, modeste, timide. Vous êtes donc affiliée avec le daemon Sereno.
Quel est le vôtre?


lundi 19 novembre 2007

Secrets de famille


Il me semblait difficile de parler séparément des cinq romans composant la pentalogie du "Poids des secrets" d'Aki Shimazaki sans tomber dans la redondance...d'autant que je les ai lus les uns à la suite des autres.
Aki Shimazaki réussit le tour de force de ne pas lasser son lecteur au cours des cinq récits de son cycle: en effet, chaque tome apporte son lot de petites ou grandes révélations et éclaire les zones d'ombres qui pèsent sur la famille et les proches de Mariko ou de Yukiko.


"Tsubaki" commence le cycle du "Poids des secrets" avec Yukiko en personnage principal, celui qui va mettre le doigt sur une faille qui fera basculer son univers mais aussi revenir à la surface les secrets de famille dus au poids des traditions.
Yukiko a atteint l'âge mûr maintenant. Sa mère, survivante de la bombe de Nagasaki, se meurt. Elle a toujours été réticente à parler de la guerre, de la bombe, de son passé. Yukiko n'ose la presser de questions malgré son immense envie, le poids des traditions est là: on ne dérange pas un aîné par des questions inopportunes. Le fils de Yukiko, lui, n'a pas ce frein et ne cesse de questionner sa grand-mère, lui qui est issu d'un mariage mixte américano-japonais! Yukiko s'interroge et souffre de son ignorance, elle qui porte le même prénom que sa mère.
Cette dernière décède et son avocat transmet à Yukiko deux enveloppes: l'une lui est adressée, l'autre à quelqu'un qu'elle ne connaît pas. A la lecture de la lettre de sa mère, des voiles tombent: elle apprend ce qui pesait tant sur l'âme et la conscience de sa mère. Elle a commis un acte terrible...le parricide! Mais en est-ce vraiment un? Avait-elle une raison de haïr à ce point son père? C'est la question qui vient tout de suite à l'esprit du lecteur qui, éclairé par quelques pistes, ne peut juger durement la jeune Yukiko de Nagasaki qui aimait tant les tsubaki, les camélias rouges dont elle parsemait la mare avec les pétales. Tsubaki qui, sous la plume de Shimazaki, ont une grâce presque irréelle.

"Hamaguri" est le récit de Yukio, fils naturel de Monsieur Horibe, père de Yukiko. Au Japon, il est difficile d'être le fils de personne, de ne pas avoir de filiation: la question des origines est essentielle, voire existentielle. Yukio raconte les souffrances à la vue des larmes de sa mère, celles de la solitude, celles de ne rien partager avec autrui, celles de la séparation d'avec une petite fille qui accompagnait ses jeux au square. Cette petite fille qui lui apprit à jouer au jeu des hamaguri, palourdes dont les paires sont uniques ("chez les hamaguri, il n'y a que deux parties qui vont bien ensemble"). Une fois la paire reconstituée, si on y met de petits cailloux, elle produit une musique particulière lorsqu'on la secoue. Très vite, Yukio comprend que son père est le père de la petite fille, et que celui-ci n'a pas eu le courage de Mr Takahashi, l'époux de sa mère et son père adoptif, de ne pas respecter la volonté de ses parents.
La guerre est en filigrane: la cruauté des militaires enrôlant dans les usines les collégiens, lycéens et étudiants pour participer à l'effort de guerre est parfois insoutenable...d'autant plus qu'elle est vaine. Le bruissement des bambous, si particulier, succède aux fleurs rouges des tsubaki. Les bambous, pluie incessante d'émotions rythmant l'éveil à l'amour et à la sensualité de l'adolescence....même si le tabou de l'inceste assombrit cet éveil. Tabou qui ravagera Yukiko et la conduira au regret indicible.
Yukio a appelé sa dernière fille Tsubaki et Tsubaki ressemble étrangement à Yukiko, le premier amour interdit de Yukio. La vérité devient de plus en plus palpable, accompagnée par la douce musique des coquilles d'hamaguri, retrouvées enfin, exhumées du passé scellé par Mariko. L'intensité dramatique monte d'un cran: les révélations s'enrichissent de la perception de Yukio d'un même évenement. Un éclairage différent dévoilant les zones d'ombres laissées par le récit de Yukiko.



"Tsubame" rapproche le lecteur des racines des secrets douloureux de Yukiko et Yukio. Mariko, la mère de Yukio, relate son enfance, sa condition de jeune fille orpheline à la suite du tremblement de terre qui ravagea Tokyo. Mariko est coréenne, elle est donc d'"origine douteuse" et doit cacher cela: les Coréens du Japon se font massacrer par les soldats car rendus responsables de la catastrophe. Mariko devient, grâce à une femme japonaise, Mariko Kanazawa, ce qui la sauve de l'emprisonnement. Aki Shimazaki pointe de la plume le nationalisme exacerbé du Japon qui refuse l'assimilation des étrangers. Une partie de l'âme japonaise peu connue et bien loin des clichés habituels.
Tsubame est le surnom d'un prêtre qui s'occupe de l'orphelinat où se réfugie Mariko. Tsubame veut dire hirondelle, donc annonciatrice du printemps et de la belle saison à venir. Les hirondelles qui élèvent en couple, se répartissant les tâches, leurs nichées. Le prêtre se comporte comme un père envers Mariko: il lui obtient le fameux koseki, c'est à dire l'état civil qui l'établit comme étant une vraie japonaise...il lui offre une origine légale, une relative liberté et une identité!
Mariko n'avouera jamais son origine coréenne: elle en a honte et ne veut pas que cela rejaillisse sur sa famille qui ne serait alors pas mieux considérée que la nisei, la seconde génération des immigrants. La chappe de plomb est trop lourde pour s'en libérer: la société japonaise est trop intolérante vis à vis des étrangers, des zaïnichi.
Son passé surgit lors de la mise au jour des fosses communes des Coréens assassinés après le tremblement de terre. Mariko rencontre une vieille femme, Madame Kim, coréenne, qui lui redonnera le goût d'écouter, d'écrire et lire le coréen et lui fera oublier la honte de ne pas être japonaise...mais Mariko n'avouera pas pour autant cela à sa famille: les souffrances sont trop vives pour s'en libérer. Madame Kim lui offrira autre chose de précieux, en lui re-apprenant le coréen: sa filiation contenue dans le journal de sa mère.


"Wasurenagusa" raconte l'itinéraire de Monsieur Takahashi. Il est héritier d'une vieille et grande famille et doit en assurer la pérennité. Ses parents lui trouvent, par misaï, une épouse, de bonne famille, de bonne origine: Satoko. C'est l'échec car aucun enfant naît de cette union: Takahashi est stérile mais le regard social accuse Satoko. Takahashi sait qu'elle n'y est pour rien et décide de prendre son destin en main et de s'affranchir de son étouffante famille: il part travailler à Nagasaki. Satoko lui permet de se libérer de ses chaînes, de prendre son envol et lui donner la force d'épouser Mariko et d'adopter son fil Yukio.
Takahashi remonte le fil de ses souvenirs et il se souvient de sa nurse, Sono, qui fut comme une mère pour lui: elle sut arrêter ses peurs et ses pleurs nocturnes. Un seul souvenir: un signet représentant des myosotis, des wasurenagusa..."ne m'oublie pas". Les rêves et les présages tiennent une place importante dans ce roman: celui de la barque dans lequel se trouve un couple et son enfant. Qui sont-ils? Lui et sa famille (Mariko et Yukio)? Une filiation aussi solide qu'une filiation du sang. Takahashi n'est pas au bout de ses surprises: il apprend que son père était stérile, donc qu'il est un enfant adopté. Qui est sa mère? C'est alors que le signet lui ouvre les yeux: wasurenagusa, ne m'oublie pas.... Contrairement à Mariko, Takahashi n'est pas honteux de son "origine douteuse", il l'assume entièrement et en acquiert une grande sérénité. La question des origines, de la filiation ne doit pas être le moteur d'une société car elle la rend intolérante et obtuse.



"Hotaru" est l'ultime volet de la pentalogie, il est celui qui rend limpide ces secrets et il est porteur d'espoir. Le poids des secrets s'allège au fil du récit. Tsubaki, la petite fille de Mariko, écoute sa grand-mère, écoute ses souffrances et découvre combien peuvent peser les mots et les sentiments que l'on cache au plus profond de soi.
La mise en lumière des secrets n'est-elle pas faite pour que la jeune Tsubaki ne répète pas l'histoire ni le désespoir de sa grand-mère Mariko? Tsubaki est amoureuse d'un de ses professeurs, marié, et est tentée de céder à ses avances. Mais ne prend-t-elle pas le risque de n'être qu'une luciole, hotaru, attirée par l'eau sucrée des promesses de cet homme? N'est-il pas soumis aux codes sociaux de la société japonaise: un mariage de raison ne se défait pas? Ses promesses ne seraient-elles pas aussi mensongères que celles de Monsieur Horibe? Au pied du mur, quitterait-il sa femme pour partir avec elle? Rien n'est moins sûr.
La fuite en avant du malheur et des secrets s'achève avec Tsubaki qui ouvre les yeux et a la force de ne pas céder à la tentation: "Je lève la tête. Les cumulo-nimbus se sont transformés en cirrus. Je ferme les yeux. Mes grands-parents marchent sur les nuages montés haut dans le ciel limpide. Leurs mains sont toujours unies l'une à l'autre: j'appelle: "Obâchan!" elle s'arrête. L'air soucieux, elle tente de me dire quelque chose. Je luis dis aussitôt: "Ne t'inquiète pas! je ne tomberai pas dans l'eau sucrée!".
Ojîchan sourit "Tsubaki, tu rencontreras aussi quelqu'un de spécial dans ta vie."
Tsubaki
, au fil du récit de sa grand-mère Mariko, sait qu'elle ne sera pas une luciole attirée par le sucré du prestige social d'un homme et se laissant abusée par ses belles promesses. Elle se gardera de ce piège mortel. L'apaisement est là ainsi que la sérénité après tant de souffrances.

C'est avec émotion et regrets que l'on quitte la famille de Yukio. Aki Shimazaki a utilisé avec art et subtilité les symboliques du camelia, des bambous, des palourdes, des hirondelles, des myosotis et des lucioles. Chacun a apporté sa pierre à l'édifice de la pentalogie: ils représentent une petite partie, détestable, de la société japonaise et de son rapport avec l'Autre ou avec les sentiments et les émotions.
Une plongée dans le sensible, dans la poésie pure, dans les images douces-amères, dans une écriture subtile et aérienne où le quotidien devient épopée.
Loutarwen en parle puis hélène ici papillon Lhisbei frisette (sur la pentalogie) Bellesahi ici et pollanno Jules ici puis et encore Moustafette Tamara ici et je dois en oublier beaucoup d'autres ;-o
Les quatre derniers romans ont été lus dans le cadre du Cercle des Parfumés

dimanche 18 novembre 2007

Ces livres qui voyagent


La blogosphère est d'une richesse incroyable! Au fil des rencontres, des liens se tissent et des livres aimés, des livres coups de coeur, s'échangent, volent de mains en mains pour être lus par beaucoup.

C'est ce qui se passe avec les livres voyageurs, les cerfs-volants de Vanessa ou Le Cercle du forum littéraire Parfum de Livres.

Ainsi, les livres qui voyagent connaissent-ils bien des vies, bien des aventures, relais de papier et d'idées entre les lecteurs.

Il existe aussi des lectures qui ne bougent pas et qui pourtant sont à la source de belles pérégrinations: les lectures des clubs de lecture, celui des Bloggeuses et celui des Théières! Les avis fleurissent et s'épanouissent en même temps sur la Toile, fils argentés des histoires lues mutuellement enrichies des multiples points de vue.

Ce sont des dons de soi, des bouts de nous-mêmes qui voguent, s'envolent et virevoltent pour essaimer les mots, les idées, les sentiments, les images....la vie intérieure colorée de tous les imaginaires!


Les boutons:






Si quelqu'un a une belle et poétique idée de bouton pour les Cerfs-volants de Vanessa, je pense qu'elle sera la bienvenue. Et qu'en pensent les Théières pour leur club?

Chance à la japonaise



Takashi Aoki est cadre dans une grande entreprise nipponne. Comme beaucoup de cadres et d'employés, il travaille dur pour son entreprise, sa seconde famille. Aussi, quand il apprend qu'il va être muté en Europe, à Paris, est-il bien ennuyé car il se trouve à un moment clé de sa vie intime.
Takashi est célébataire et son célibat désespère sa mère et ses amis. Ils lui proposent souvent des rencontres arrangées, les miaï, mais Takashi n'aime pas cette tradition étouffante et sclérosante. Il rêve du grand et véritable amour....le coup de foudre en quelque sorte.
Dans son entreprise, à l'accueil, travaille une belle jeune femme....célibataire elle aussi. Elle s'appelle Yûko Tanase et attire le regard des hommes comme un pot de miel attire les mouches. Yûko est non seulement belle mais elle a de la classe, de la retenue et une grande féminité. Takashi en tombe très vite amoureux et n'ose guère l'aborder jusqu'au jour où il saute le pas et l'invite à boire un verre après le travail. Comble de bonheur, elle accepte l'invitation! Peu à peu, les deux jeunes gens s'apprécient et tissent des liens d'amitié et de complicité. Yûko n'aime pas non plus les mariages arrangés. De confidences en confidences, Takashi et Yûko vont s'avouer leur amour réciproque. Le bonheur est proche, tout proche surtout après une nuit passée à Kobe. Hélas, les traditions sont difficiles à vaincre et plus encore ardues à ignorer quand l'argent et le pouvoir s'en mêlent. Que deviennent alors les serments et les promesses de nos deux amoureux? Le café Mitsuba, trèfle en japonais, s'éloigne lentement dans les limbes des souvenirs, la vie passe et emmène nos amoureux loin l'un de l'autre: Québec et Paris. Mais il est dit que la vie sait jouer d'ironie quand elle décide de se moquer des tristes réalités humaines!
Aki Shimazaki offre une vision peu amène de la société japonaise qui en est encore à arranger les mariages de ses enfants. Le lecteur occidental a du mal à accepter la communion existant entre l'entreprise et ses employés qui s'y dévouent corps et âme. Shimazaki dénonce cela, à mots subtils, et montre du doigt l'habitude des hommes de rentrer tard chez eux. En effet, il est rare de voir un mari rentrer tôt chez lui profiter de la présence de sa famille. Il préfèrera aller boire un verre avec ses collègues dans un bar, un café où il contera fleurette aux hôtesses et chantera des karaokés. La place de la femme japonaise est tragique: cloîtrée dans son foyer où elle attend, patiemment, le retour de son seigneur et maître, en s'occupant du ménage, des enfants. Aussi, ai-je été émue par le personnage, atypique et sublime du coup, de l'ami de Takashi, Nobu. C'est le seul à rentrer chez lui à la sortie du travail, c'est le seul à exprimer clairement son rejet de cette détestable habitude....Nobu est chrétien, Nobu aime se retrouver en compagnie de son épouse et de ses enfants, Nobu est tout sauf un bon "shôsha-man", il est un "Asaïka", c'est à dire un homme qui se comporte correctement avec sa femme, qui la traite avec égards, et Nobu est détesté par son supérieur et nombre de ses collègues. Mais Nobu n'en a cure: il quittera sans regret l'entreprise pour créer une école privée! A homme d'affaires, homme d'affaires et demi...
En filigrane, Shimazaki aborde un sujet grave: le stress au travail pouvant conduire le cadre à la mort. Ainsi en alla-t-il pour le père de Takashi, éreinté par les voyages aux importants décalages horaires. Là aussi, l'auteure utilise une plume acérée mais subtile pour critiquer ce système inhumain qui broie sans relâche son combustible fait de chair et de sang. Le Japon est tout sauf un pays idyllique: tradition et modernité se côtoient, se mêlent pour faire avancer une idée de l'économie. Cette marche en avant forcée est le fruit de l'issue désastreuse de la Seconde Guerre mondiale: la pénurie, le dénuement extrême et l'humiliation sans compter le vacillement des principes de la monarchie impériale peuvent expliquer cette vision du monde.
Un roman tout en subtilité et douceur, à l'image d'une aquarelle, malgré la violence psychologiques de certaines situations. Un roman, écrit directement en français par cette auteure japonaise vivant au Québec, ayant la nationalité canadienne, aux senteurs du Japon et à la saveur douce-amère des reproches faits à quelqu'un que l'on aime tendrement.




Ce livre a été lu dans le cadre du Cercle des Parfumés




samedi 17 novembre 2007

L'oiseau blanc et l'ombre du cheval

"Chaque année, quand le printemps s'éveille sur l'Ararat où a échoué l'Arche de Noé, les bergers viennent dès l'aube au bord du lac de Kup et jouent de la flûte, pour célébrer le Mont. Au coucher du soleil, un mystérieux oiseau blanc vient par trois fois toucher l'eau de son aile, et disparaît dans le ciel. Alors les bergers se retirent." Ainsi parle la légende.
Toute légende a ses racines dans un fait réel, toute légende se voit un jour revécue.
Un matin, un superbe cheval blanc, richement harnaché, attend devant la porte d'Ahmet le berger. A qui peut-il bien appartenir? A un puissant, c'est certain. Par trois fois, le père Sofi tente d'éloigner le cheval blanc, par trois fois ce dernier est revenu attendre devant la porte d'Ahmet le berger. La tradition veut qu'alors l'animal appartienne, définitivement et sans conteste, à celui qui a été choisi....Ahmet en l'occurrence. Ce qui n'est pas du tout du goût du pacha, de Mahmout pacha, cruel despote inféodé aux Ottomans à qui il doit son pouvoir.
Ainsi, le beau cheval blanc, va-t-il devenir la pomme de discorde entre le riche et le pauvre, entre le juste et l'injuste, entre le Bien et le Mal, entre le fort et le faible, entre la liberté et le despotisme. Mahmout pacha, ivre de pouvoir, de richesses, irascible despote, n'aura de cesse d'anéantir Ahmet le berger. Aussi, le fera-t-il emprisonner, après avoir mis aux fers ses proches, au mépris des promesses et du droit. Mais Ahmet ne plie ni ne rompt provoquant la colère du pacha. Colère décuplée quand ce dernier apprend que sa fille, Gulbahar, follement éprise d'Ahmet, a bravé tous les interdits pour lui appartenir. Mahmout pacha est seul, isolé dans sa haine, malgré les grondements sourds et inquiétant de l'Ararat, mont sacré aux terribles colères, mêlés à ceux de la foule descendue des montagnes pour soutenir Ahmet. En effet, Mahmout s'est mis à dos non seulement le menu peuple, attaché aux traditions et coutumes immémoriales, mais encore les personnalités religieuses et les beys.
Yachar Kemal raconte des histoires éternelles: la lutte entre le fort et le faible, l'amour impossible entre un berger et une princesse. Bien entendu, Mahmout pacha demandera l'impossible à Ahmet: se rendre au sommet de l'Ararat, là où les hommes un jour dérobèrent le feu, et d'en rapporter la preuve. S'il en revient vivant, muni de la preuve, il aura non seulement la vie sauve mais pourra épouser Gulbahar la Souriante. L'Ararat se laissera-t-il conquérir par l'amant désespéré? L'Ararat aura-t-il pitié des amours impossibles?

Avec des mots d'une intense poésie, Yachar Kemal, fait revivre une sublime légende, rappelant les amours de Tristan et Yseult, la transformation de la fée Mélusine et le vol du feu perpétré par Prométhée. Il emmène le lecteur aux confins de la montagne, aux confins des plaines turques, aux confins de l'imaginaire des hommes. Il permet un sublime voyage au pays de l'enfance, où les contes et légendes ensemencent l'imaginaire, cet imaginaire qui nourrit les hommes, cet imaginaire indispensable pour grandir et mûrir.
Une lecture qui laisse un sillage doux et rafraîchissant. Un auteur à découvrir et à apprécier.

La scène d'ouverture:

"Il est un lac sur le flanc du Mont Ararat, à quatre mille deux cents mètres d'altitude. On l'appelle le lac de Kup, le lac de la Jarre, car il est extrêmement profond, mais pas plus grand qu'une aire de battage. A vrai dire, c'est plus un puits qu'un lac. Il est entouré de toutes parts par des rochers rouges, étincelants, acérés comme la lame du couteau. Le seul chemin menant au lac est un sentier, creusé par les pas dans la terre battue, moelleuse, et qui descend, de plus en plus étroit, des rochers jusqu'à la rive. Des plaques de gazon vert s'étalent çà et là sur la terre couleur de cuivre. Puis commence le bleu du lac. Un bleu différent de tous les autres bleus; il n'en est pas de semblable au monde, on ne le retrouve dans aucune eau, dans aucun autre bleu. Un bleu marine moelleux, doux comme le velours.
A la fonte des neiges, chaque année, quand le printemps ouvre les yeux, quand une immense fraîcheur explose sur l'Ararat, les rives du lac et leur mince couche de neige se couvrent de petites fleurs au parfum pénétrant. Leurs couleurs sont éclatantes. Même la plus petite flamboie, bleue, rouge, jaune, violette; son éclat se voit de très loin. Les eaux bleues du lac, la terre couleur de cuivre répandent des parfums d'une violence enivrante. Des senteurs que l'on perçoit de très loin."
(p 9 et 10)


Roman traduit du turc par Munevver Andac


Le Bibliomane l'a lu aussi et a écrit un excellent commentaire.
Ce livre a été lu dans le cadre du Cercle des Parfumés



vendredi 16 novembre 2007

Challenge ABC 2007

Voili voilà, je l'ai terminé en achevant hier soir la lecture de l'ultime lettre, le G comme Louis GUILLOUX, de mon challenge ABC.
Le commentaire de "Le sang noir" sera bientôt en ligne.

J'avoue être soulagée car je ne pensais pas pouvoir terminer en heure et temps vu le nombre incroyable de lectures venues se greffer, sauvagement (hum, hum...), à mes lectures du défi!

Ce fut un excellent moyen pour moi de me lancer dans la lecture d'auteurs que j'évitais depuis trop longtemps....Céline pour ne pas le nommer avec "Mort à crédit".

Mon horizon littéraire s'en est retrouvé élargi avec de belles découvertes telles que Louis Guilloux, Wallace Stegner, Arto Paasilinna, entre autres.

Des lectures m'attendent dans ma PAL....de quoi patienter avant de repartir pour un nouveau défi, celui de 2008!

jeudi 15 novembre 2007

L'anti Da Vinci Code

Prenez une jeune sortante de l'Ecole Nationale du Patrimoine, son premier poste en province à Bayeux, la fameuse tapisserie, une tentative de meurtre, un journaliste local, Pierre Erard, énamouré et un petit ami, prénommé Wandrille, un tantinet négligent...vous obtenez une "intrigue à l'anglaise" bien menée, bien rythmée avec un zeste de douce folie et d'invraisemblance qui font apprécier au lecteur cette aventure échevelée.
Pénélope à la sortie de l'Ecole Nationale du Patrimoine se voit nommée directrice adjointe du musée de Bayeux où est précieusement conservée la célèbre tapisserie retraçant la conquête de l'Angleterre par Guillaume de Normandie. Bien entendu, cette nomination lui paraît être une station du purgatoire, à elle, Pénélope (quel prénom prédestiné) spécialiste des tissus égyptiens antiques! Elle aurait tant aimé se voir confier le département des antiquités égyptienne, quelle présomption due à la jeunesse naïve!
De fil en aiguille, voilà notre Pénélope (joli coeur....souvenez-vous...les fous du volant avec Satanas et Diabolo...) en proie à un mystère des plus épineux: et si la tapisserie conservée à Bayeux n'était qu'un canular datant de l'époque napoléonienne? Et si elle représentait un danger pour la monarchie britannique, déjà secouée par les frasques de Lady Di? Et si...il lui en manquait un bout, un morceau de trois mètres...et que révèleraient-ils? Qu'en fait Odon, le demi-frère de Guillaume le Conquérant, avait été désigné par ce dernier comme son successeur? Et si, et si, et si....elle avait été nommée, à Bayeux, pour démystifier tout cela?
En chemin, elle rencontre un journaliste local qui lui fait les yeux doux, une association des descendants des conquérants d'Angleterre avec à sa tête un vieil aristocrate original, elle participe à une vente de broderies et autres fanfreluches au cours de laquelle elle dépense l'argent de la République pour se faire voler l'achat, ensuite, en pleine rue.
Au prix de multiples péripéties qui la mèneront de Bayeux à Paris au cours de nombreux aller-retour, Pénélope acceptera une invitation chez le vieil aristocrate, Arthur Contevil, ultime descendant d'Odon, où elle comprendra la mesure de la folie meurtrière de ce dernier. Son château construit autour d'une sorte de table ronde titanesque et d'un menhir monumental, sur une île anglo-normande, est digne d'un décor de roman très noir à l'humour aussi noir que le roman. Les scènes qui s'y déroulent sont à mourir de rire....on se croirait parfois chez les Monty Python!

Ce fut une bouffée de légèreté après mes lectures sérieuses et émouvantes au plus haut point. Ce fut une lecture pleine de rires et de sourires: l'auteur manie un humour, parfois facile certes, qui fait mouche à tous les coups et a une écriture joyeuse et décontractée. Ce qui m'a beaucoup plu? Le côté décalé de cette aventure qui rappelle "Da Vinci Code" tout en le raillant par l'atmosphère burlesque qui s'en dégage constamment! Quelque part un anti "Da Vinci Code" désopilant au possible! Car le fin du fin fut d'y mêler, avec un sens comique certain, le tragique accident du Pont de l'Alma au cours duquel périrent Lady Diana et Dodi al-Fayed.
Adrien Goetz en profite aussi pour mentionner des détails historiques peu glorieux pour la famille régnante anglaise: les relations plus que compromettante du Duc de Windsor avec Hitler. Il en profite aussi pour promener, grâce à Wandrille, pétillant et léger chroniqueur télé mondain pour un journal parisien, dans les dédales des revues telles que "Point de vue, images du Monde" ou des ragots des dîners en ville.
Si ce roman n'est pas de la grande et haute littérature, il a le mérite de faire rire grâce aux nombreux clins d'oeil littéraires, cinématographiques, télévisuels et historiques et à son humour débridé....on ne boude pas son plaisir et c'est ce qui compte!
Pour en savoir plus sur la Tapisserie de Bayeux, dite la Telle du Conquest ou encore La tapisserie de la reine Mathilde, cliquez ICI et LA.

mercredi 14 novembre 2007

Adorables souris

Je ne quitte pas l'Asie, bien au contraire: Isatis, de race siamoise, fut une inattendue transition entre ma dernière lecture et mon billet "jeunesse"!
Aujourd'hui, j'ai envie de m'attarder au Pays du Soleil Levant en vous parlant d'un auteur très connu dans les classes: Iwamura Kazuo, illustrateur de la Famille Souris!

La famille Souris, comptant 14 membres (les parents, les grands-parents et les 10 enfants), plante une graine de potiron. L'opération s'effectue dans le respect et l'amour de la nature.Les petites souris observent la croissance de la plante au fil des jours, des semaines et des mois. Les premières feuilles apparaissent, puis une fleur autour de laquelle viennent butiner papillons et abeilles. La fleur fane, un minuscule potiron apparaît. Il pleut, il fait soleil, le potiron grandit, grandit. Les souris en prennent grand soin jusqu'au jour où vient le moment de le consommer!

La famille se rassemble pour récolter la chair et les graines du potiron et la journée s'achève autour d'une table bien garnie.

Kazuo Iwamura explique aux jeunes enfants le cycle de la graine, ce dont a besoin une plante pour grandir (l'eau et le soleil mais aussi les abeilles et les papillons pour être fécondées) et s'épanouir. Il explique aussi le respect dû à la Nature et à ses beautés. Le microcosme est aussi important que ce que l'on a sous les yeux.Lorsque que l'on regarde cette famille Souris, unie, solidaire, on ne peut s'empêcher d'être un peu ému.J'aime les histoires de la Famille Souris et ses illustrations où les détails minuscules sont sublimes et parlants (les coccinelles, les petits insectes, les fleurs, les herbes...)

Un album, que dis-je, une série d'albums à mettre entre toutes les mains!
Pour en savoir un peu plus sur Iwamura Kazuo, c'est ICI.

lundi 12 novembre 2007

Instantané automnal


dimanche 11 novembre 2007

Il y a 89 ans, dans la nuit....

L'Armistice était signé faisant cesser une guerre cruelle et meurtrière. Une génération de jeunes hommes fut fauchée et mutilée.
Souvenons-nous d'eux....


En ce moment, je lis "Le sang noir" de Louis Guilloux. Une ville provinciale, à l'arrière, en 1917, année la plus dure et la plus sanglante de la guerre, année des révoltes et de la Révolution d'Octobre.

Concordance des sentiments


C'est sur Parfum de livres, forum littéraire foisonnant et très convivial, que le nom de Philippe Forest m'est apparu pour la première fois. Les divers commentaires, élogieux en général, ont alors piqué ma curiosité aussi lorsque j'ai vu "Sarinagara" sur un présentoir à la médiathèque, je me laissée tenter.
"Sarinagara" n'est pas un roman, plutôt une oeuvre non romanesque. Philippe Forest, qui est allé plusieurs fois au Japon, écrit des impressions, des réflexions autour de la culture japonaise et de quelques une de ses grandes figures marquantes dans le monde des arts: Issa, Sôseki ou Yosuke.
Par une écriture, aux senteurs japonaises, Forest dresse un portrait sensible de ces trois grands auteurs: Issa, le maître de haïku, Sôseki, l'inventeur du roman moderne japonais, et Yosuke, premier photographe à immortaliser les horreurs de la bombe de Nagasaki. Quel est le fil conducteur de ces portraits? Quel est la raison de cet attachement, étrange, de Forest pour la ville de Kobe?
Le fil conducteur est le malheur vécu par ces trois auteurs,vécu directement ou indirectement. Ainsi Issa et Sôsuke ont-il en commun la perte d'un ou plusieurs enfants....échos de la peine incompressible de Forest face à la disparition prématurée de sa fille. Yosuke, quant à lui, a côtoyé l'horreur de la douleur en tant que photographe de l'armée japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale: les massacres de Nankin, dont il ne rapporte aucune image, comme la catastrophe de Nagasaki où il est le premier témoin et dont il rapportera de nombreux clichés plus émouvants et éprouvants les uns que les autres. Yosuke qui à force de voir l'horrible en devient indifférent.
C'est un livre difficile à résumer car il n'est pas résumable: tout ce qui y est écrit est essentiel, est un voyage intérieur apaisant malgré la douleur muette qui coule sous l'épaisseur des mots. Les vies rêvées d'Issa, Sôseki et Yosuke ont les couleurs de la réalité: celle de Forest qui s'approprie ces vies, qui les écoute, les ressent et les relate avec brio, de son point de vue.....celui de la douleur d'un père qui a perdu une part de lui-même.
Un texte magnifique, d'une sensiblité et d'une grande poésie....l'impermanence des choses et des êtres est en filigrane et tisse une histoire éternelle.
Le poète, l'écrivain ou le photographe observent leur art, tentent d'en saisir la quintessence, la source première. Parfois cette recherche est vaine et conduit à la folie, parfois elle laisse entrevoir une lumière appraissant dans un petit mot "cependant" ou "et puis"....l'espoir est là, l'explication tant recherchée attend, tapie dans l'ombre, on ne fait que l'effleurer et c'est déjà énorme.


"La poésie est le sentiment du temps, son chiffre ébloui et impuissant. Il n'y a pas de vérité plus forte et plus désespérée.
Au Japon, le pessimisme de Bouddha épouse la forme vide des mêmes paysages sans cesse coloriés de couleurs différentes par le changement des saisons. La langue japonaise connaît toutes sortes de mots dont la philosophie peut choisir de faire de fragiles et douteux concepts afin d'exprimer cette perception doucement désolée de la vie. L'un de ces mots est sabi, qui signifie "navré", "déclinant", "ancien" et désigne toute extase mélancolique devant le spectacle minuscule de la grande impermanence des choses.
L'arbre qui fleurit un instant et que blanchit la clarté provisoire de la lune pleine pour un soir, la fleur qui se fane à peine dans son vase, la pierre qui se couvre de mousse et de rouille verte et rousse, l'herbe jaune qui grandit sur la terre et sous laquelle reposent des guerriers er des princesses: toutes ces choses disent le passage imperceptible du temps qui ravage, efface et oublie. L'Europe tient pour beau tout ce qui se dresse majestueusement dans l'espace et dans le temps, ce que la raison érige pour durer et inscrire son signe dans le néant. Mais au Japon, on trouve beau ce qui se soumet à la loi vide de l'être et qui se défait délicieusement afin d'offrir au coeur de l'homme un moment pur de jouissance trsite.
C'est en tout cas ce que nous apprennent les livres de philosophie et de littérature."
(p 52 et 53)


"....chacun sait que le haïku n'existe qu'en raison même de son attachement à la fibre triviale et modeste du monde. Car avec lui, renonçant au symbole, le poème se déshabille de toute sa rhétorique pour pointer du doigt, en u ngeste bref et libre de toute implication métaphysique, la silhouette seule des choses sous le regard d'un oeil absent: la fleur, l'insecte, la neige, le poudroiement microscopique des phénomènes et tout cela qui est encore et ne prétend à rien d'autre qu'à la gratuité de l'inutile d'être." (p 58)


Un entretien avec Philippe Forest ICI


Des avis ICI ou LA LA et LA

vendredi 9 novembre 2007

Larmes japonaises


Le récit éponyme du recueil, qui compte deux nouvelles, de Nosaka a inspiré le film "Le tombeau des lucioles" d'Isao Takahata. Nous sommes à Tokyo en 1945, Seita est prostré de faim sur un trottoir, il en est réduit à ne plus pouvoir se déplacer. Seita, 14 ans, se meurt dans ce Japon vaincu qui panse lentement ses horribles blessures. Peu à peu ses forces l'abandonne....Seita ferme doucement ses yeux pour l'éternité. Lorsque l'on découvre son corps, on jette une petite boîte qui s'ouvre et laisse échapper une myriade poussiéreuse rappelant un envol de lucioles.
Nosaka commence alors le récit de deux enfants livrés à eux-mêmes à la mort de leur mère. La fin de la guerre est proche, le dénuement de la population est total et le désarroi des orphelins intense. La guerre a pris l'avenir de ces jeunes enfants: leur père, officier de la Marine, est porté disparu, leur mère a succombé à ses blessures lors d'un raid de B29. Une tante les héberge quelques temps mais très vite, Seita comprend qu'ils sont de trop chez elle. Il y a des scènes très difficiles, notamment lorsque la tante spolie Seita et Setsuko de leur nourriture. Alors, Seita décide de quitter ce foyer inhospitalier pour se refugier dans une grotte, à l'écart de la ville. Ils vivent d'expédients divers, se partagent le peu que grapille Seita, la nuit. Setsuko, lentement dépérit, lentement s'étiole, serrant encore sa poupée contre son coeur et admirant le vol des lucioles, lumières papillonnantes dans le noir de la grotte. Ces lumières vivantes sont fragiles...si on les serre trop au creux de sa main, elles s'éteignent telles les allumettes de la petite marchande d'Andersen.
Les jours défilent, plus douloureux les uns que les autres: Setsuko n'est plus que l'ombre d'elle-même, usée par les assauts des parasites dans sa chevelure. Un jour, elle s'éteint, petite luciole pâle: la faim a eu raison de sa volonté. Seita, après lui avoir rendu les ultimes hommages, part à Tokyo tenter sa chance....mais il rend les armes quelques heures avant que le gouvernement japonais ne promulgue une loi en faveur des orphelins de guerre.
Une histoire poignante servie par une plume qui sait, très sobrement, en une seule phrase concentrer les odeurs, les couleurs et des dialogues. Nosaka suscite avec des mots percutant, parfois triviaux, des images d'une tendresse infinie entre un frère et une soeur qui errent entre les incendies et les ravages de la guerre, tenaillés par la faim, cette faim qui lentement tue. Les expressions et les mots d'argot transfigurent le texte et le rendent encore plus poignant: certaines images sont insoutenables et d'une immense charge émotive (les lucioles ensevelies par Setsuko, les rapines découvertes de Seita qui se fait tabasser (il n'y a pas d'autres mots) par des adultes, des adultes aveuglés par la faim, la peur et le désarroi, l'agonie de Seita sur le trottoir ou encore la manière dont on se débarasse de la pauvre dépouille. La guerre rend les hommes aveugles et sourds aux détresses d'autrui....surtout lorsque la débâcle balaie toutes les certitudes de puissance et de suprématie.





"Les algues d'Amérique" est un récit en apparence plus léger: il y a de la dérision, du rire dans cette famille japonaise dont l'épouse admire l'Amérique. Cependant, très vite, le vernis de la rigolade se fissure pour montrer le traumatisme vécu par les jeunes japonais suite à la défaite de leur pays puis à son occupation par les forces américaines. Toshio est incapable de s'exprimer en anglais devant un Américain tout en étant fasciné par l'Amérique: les mots ne sortent pas. Aussi lorsque sa femme Kyokô lui annonce l'arrivée chez eux d'un couple d'Américains, les Higgins, rencontrés à Hawaï, c'est un peu la panique et c'est un regard tourné vers un passé qu'il aimerait oublier.
Le lecteur vit l'arrivée des troupes américaines au Japon, les GI's jetant tablettes de chocolat et de chewing-gum aux japonais affamés, leur installation dans le pays et leurs relations avec les jeunes filles et jeunes femmes japonaises qui se vendaient pour ne pas mourir de faim. Il suit Toshio récupérant un des colis parachutés, l'ouvrant et découvrant qu'il ne contient que des tablettes de chewing-gum (ça ne cale que provisoirement la faim) et une étrange denrée aux allures d'algues. On a beau la cuire, l'eau devient rougeâtre ou marron, mais cette algue demeure toujours aussi dure. Il s'avère que cette étrange chose est du thé, consommé d'une manière plus qu'exotique pour un Japonais!
Les souvenirs de Toshio amène le lecteur dans les salles de classe, pendant la guerre, où des cours d'auto-défense et d'anglais sont donnés....un moment où on ne peut s'empêcher de sourire: Toshio se rend compte, a posteriori de l'énorme différence de taille entre les japonais et les américains (qui sont en moyenne 20 cm plus grands!) et ironise en pensant que de ce fait le Japon ne pouvait être vainqueur! Le traumatisme fait surface d'une manière poignante et inattendue lors d'une séance de voyeurisme organisée dans une maison de plaisirs où un couple japonais célèbre pour ses exhibitions pornographiques (l'homme est connu pour avoir un sexe de belle taille) se produit. Seulement, l'homme est de la même génération que Toshio et devant Higgins, il ne parvient pas à assurer le spectacle!
"Tous ces souvenirs le submergeant comme s'ils dataient de la veille, il y avait de quoi vous rendre impuissant, mais ça, Higgins ne le comprendra jamais! Il n'y a que les Japonais de ma génération qui peuvent comprendre....Tous les autres, ceux qui savent discuter posément avec des Américains, ces types qui ne perdent pas la tête en se retrouvant au milieu d'eux une fois là-bas, ceux qui ne se mettent pas sur la défensive dès qu'il y en a un qui entre dans leur champ de vision, qui n'ont as honte de leur anglais, tous ceux qui peuvent les dénigrer, ou les porter aux nues....ceux-là ne peuvent pas comprendre l'Amérique de Kitchan, c'est à dire l'Amérique qui est en moi." (p 138)
Ce qui peut sembler être drôle n'est que triste ironie du sort! L'apothéose est atteinte lorsque Higgins prétexte un rendez-vous à l'ambasse américaine pour ne pas partager un plantureux repas avec Toshio et Kyokô qui se retrouvent seuls à manger....jusqu'à la nausée. Les algues d'Amérique sont bien difficile à avaler.

Nosaka peint le menu peuple, les faibles, les laissés pour compte, les insignifiants afin de mieux ironiser sur la bonne société japonaise. Il est le chantre de la culture des opprimés, des petites gens, des petites et grandes frustrations de la vie quotidienne. Pour cela, il utilise un langage familier, parfois vulgaire, des tournures argotiques ou des images un peu lestes (il est l'auteur de "Les Pornographes") pour magnifier les splendeurs et misères du menu peuple et tourner en dérision les élites.
Récits traduits du japonais par Patrick De Vos et Anne Gossot

jeudi 8 novembre 2007

Les douleurs de l'exil


"C'est un viel homme debout à l'arrière d'un bateau. Il serre dans ses bras une valise légère et un nouveau né, plus léger encore que la valise. Le vieil homme se nomme Monsieur Linh. Il est seul désormais à savoir qu'il s'appelle ainsi."

Monsieur Linh est un vieil homme qui fuit les horreurs de la guerre ravageant son pays, cette ancienne Indochine française. Il embarque vers une autre vie en compagnie de sa petite fille, Sang Diû: il n'a pris que quelques affaires et une poignée de terre natale. L'ailleurs est devant lui, ses racines à jamais derrière lui. L'ailleurs est un port français où l'attend une chambre à partager avec deux familles. Monsieur Linh est solitaire, perdu dans cet inconnu qui lui semble effrayant, déstabilisant: tous ces gens qui s'empressent sans regarder autour d'eux, tête baissée, visage fermé. Il tient fermement le nourisson, toujours très sage, contre son coeur: Sang Diû est sa seule famille depuis que son fils et sa belle-fille ont été victimes d'une mine alors qu'ils étaient à la rizière, elle seule a survécu...un miracle.
Un jour, l'ailleurs va venir à Monsieur Linh en la personne de Monsieur Bark, veuf inconsolable, qui chaque jour vient dans le parc où tourne le manège de sa défunte épouse. Malgré le barrage de la langue, ces deux solitudes vont apprendre à se comprendre, à s'apprécier, à s'estimer et à nouer des liens d'amitié. Monsieur Linh serre toujours sa petite fille dans ses bras, lui chantonne une chanson séculaire transmise par les femmes, dans son village. Une chanson qui se chante aux petites filles dès qu'elles font leur entrée dans le monde "Toujours il y a le matin/ Toujours revient la lumière/ Toujours il y a un lendemain/ Un jour c'est toi qui seras mère." La petite fille de Monsieur Linh est toujours sage, ne pleure jamais, même au café, même au restaurant. Il réduit en bouillie le riz des repas pour la nourrir, pour qu'elle prenne des forces, pour qu'elle grandisse et devienne une jolie jeune fille. Jamais elle ne refuse la bouillie, jamais elle ne fait de caprice.
Monsieur Linh se souvient de sa vie au village, il songe aux traditions de son village, il rêve de cet endroit où tout le monde se connaît, où tout le monde se salue, où personne n'est un étranger pour l'autre. Il pense aux charrettes qui au rythme des buffles emmènent les paysans au marché, leur permettant de converser avec les passants qu'ils croisent en chemin. Quel étrange rapport au temps a cet ailleurs si pressé et si avare de discussions....sauf le dimanche où le temps ralentit l'espace d'un après-midi au parc.
Monsieur Linh, un jour, est ausculté par un médecin. Et sa petite fille? Peut-elle être examinée par le médecin? Elle, si sage, si apaisée, elle qui ne crie et ne pleure jamais! Peu de temps après, on vient les chercher pour les emmener dans un autre endroit: le centre d'hébergement ferme. Monsieur Linh arrive dans un grand établissement où les résidents doivent porter un pyjama, sa petite fille est toujours contre son coeur, sage et patiente. La compagnie et les conversations de Monsieur Bark lui manquent...mais pourquoi l'empêche-ton de sortir du beau parc? Monsieur Linh décide alors de sortir malgré tout...il suffit simplement de se faire oublier et de trouver le moment propice pour rejoindre Monsieur Bark.
Monsieur Linh sort, sa petite fille dans les bras et marche longtemps avant de retrouver le banc où il s'assoit aux côtés de Monsieur Bark...mais Monsieur Linh, dans sa joie de voir à nouveau Monsieur Bark, a oublié que sur les routes de l'ailleurs, les charrettes tirées par les buffles ne sont pas de mise.
Un roman d'une intense émotion où la rencontre entre deux hommes de cultures différentes apprennent à se connaître, à se respecter et à aller au-delà la singularité. Philippe Claudel réussit un merveilleux portrait d'homme, et nous fait réfléchir sur la condition humaine et la capacité à accepter l'altérité, la différence et de s'en enrichir intimement....accepter l'autre: être digne d'être appelé "être humain".
Un roman dont on sort ému au plus haut point: les digues se rompent en lisant le parcours de ce Monsieur Linh si attachant et si touchant dans son profond amour pour Sang Diû, sa petite fille.
"La petite fille de Monsieur Linh" rejoint "Les âmes grises" et "Le rapport de Brodeck": une méditation sur la guerre et la cohorte d'inhumanités qui en découle mais aussi une lueur d'espoir dans les rencontres empreintes d'humanité des protagonistes de ces romans.

Le Bibliomane l'a lu (et a écrit un formidable commentaire) ainsi que Moustafette Cathe Papillon Karoliina Rethymna Anjelica Pitou Jules est plus réservée.


Ce livre a été lu dans le cadre du Cercle des Parfumés


mercredi 7 novembre 2007

Les manteaux d'une maman parlent d'elle

Une maman présente souvent de multiples facettes à ses enfants. Une maman est sensible aux heures du temps, aux heures des saisons. Une maman peut être triste, rêveuse, raconter des histoires, sortir tout ce dont on a besoin de ses poches, être en colère ou rire....une maman peut se conjuguer au tourbillon de la vie.

C'est ce que raconte divinement Marie Sellier à travers un texte d'une grande poésie. Texte magnifiquement illustré par Nathalie Novi: on reste pantois devant les manteaux imaginés par cette dernière. Ils prennent vie sous ses bâtons de couleurs, ses traits d'une douceur infinie ou d'un dynamisme fou.
Quelques extraits:

"Son manteau de rose poudrée a la douceur des matins clairs lorsque, pour me réveiller, Maman dépose sur mon front un baiser papillon qui me chatouille un peu."




"Son manteau d'ombre a un grand col de brume. Quand elle le porte, tout s'assombrit. Les oiseaux ne chantent plus, le ciel devient gris. Il n'y a rien d'autre à faire qu'attendre que ça passe."



"Son manteau arc-en-ciel a une doublure couleur d'ailleurs. Elle le porte avec des babouches, un grand turban et des yeux brillants de fête. Elle est si belle, Maman, dedans, que parfois je me demande si c'est bien toujours elle!"




"Dans son manteau mille pages se cachent les lutins et les trolls, les sorciers et les dragons de tous mes livres d'images. Quand la nuit tombe, ils bondissent sur mon lit et font une drôle de sarabande."





Un album extraordinaire de beauté, de poésie pour raconter l'univers inconnu qu'est une Maman. Une belle histoire d'amour entre une maman et son petit garçon, une histoire éternelle à lire sans se lasser.
NB: la qualité de mes photos laisse à désirer...j'en réaliserai d'autres prochainement.
Bellesahi l'a lu aussi.

mardi 6 novembre 2007

Le blues du Commissaire


"Le brouillard.
Comme l'approche d'un prédateur silencieux.
Je ne m'y habituerais jamais, pensa-t-il. Bien que j'ai vécu toute ma vie en Scanie, où la brume entoure constamment les gens d'invisibilité."


Ainsi commence "L'homme qui souriait", annonçant les méandres d'incertitude où s'embrouilleront parfois les inspecteurs d'Ystad.
Un avocat, Gustaf Torstensson, est retrouvé mort , apparemment victime d'un accident de la route...ce soir-là le brouillard était dense. Cependant, son fils, Sten Torstensson, n'est pas convaincu par la thèse de l'accident et vient trouver le commissaire Kurt Wallender au fin fond de sa retraite sur l'île danoise de Jylland et le supplie de l'aider à éclaircir la zone d'ombre planant sur l'accident. Wallender, décidé à présenter sa démission, refuse de s'en mêler, bien que Sten soit un ami. Quelques jours plus tard, ce dernier est assassiné dans son bureau. En apprenant la nouvelle, le jour où il compte signer sa lettre de démission, Wallender décide de remettre à plus tard sa décision. L'enquête commence, emmenant l'équipe de Wallender sur les traces d'un richissime homme d'affaire suédois, à la vie singulière et mystérieuse, élégant et sûr de lui et de son pouvoir, arborant en toute circonstances un éternel sourire. Caractéristique qui agace au plus haut point Wallender. L'enquête est longue et minutieuse, parsemée d'embûches et de découvertes plus atterrantes les unes que les autres: derrière cet "homme qui sourit toujours" se cache un empire des plus opaques où les abus les plus éhontés en constituent l'ordinaire. Gustaf Torstensson, qui avait sans doute découvert une partie de l'immense échaffaudage financier, est le petit grain de sable qui fait trembler tout cela....Kurt Wallender, la meule qui pourrait bien broyer la machine à fric infernale.
Une enquête de notre commissaire Wallender où ce dernier apparaît submergé de doutes et de désespoir après avoir tué un homme en service. Un an de mal être indicible, d'écoeurement, de tourments et de cauchemars que les plages immenses et désolées, en hiver, de l'île de Jylland ne parviennent pas à gommer. Wallander traîne sa carcasse en maudissant sa vie de policier déprimé et un brin alcoolique mais paradoxalement reprend goût à la vie en empoignant à bras le corps le mystère de cet homme d'affaires trop lisse pour être vraiment honnête et en endossant, à nouveau, son costume de commissaire tenace et têtu.
J'ai aimé ce côté désenchanté de Wallander (sans doute parce qu'il fait echo à mes doutes et interrogations devant un monde que j'ai de plus en plus de mal à saisir) ainsi que son côté fleur bleue: il est amoureux et espère que ses sentiments ne seront pas ignorés. Les lettres qu'il écrit sans les envoyer avant de se jeter enfin à l'eau.
La fin est trépidante à souhait: les dernières pages se lisent presqu'en apnée, le coeur emballé par tant d'émotions et de frayeurs. En effet, l'univers de la finance internationale est diaboliquement glaçant et fait frissonner d'angoisse! Du grand Henning Mankell....un Wallender du meilleur crû!
Roman traduit du suédois par Anna Gibson

lundi 5 novembre 2007

Cuisine et littérature

Irina a 101 ans et exerce chaque jour sa mémoire en récitant , dans les sept langues qu'elle connaît, la recette de son fameux gâteau café-café qui la rendit célèbre dans la petite colonie européenne de Batenda.
Irina se souvient de sa vie passée si loin de l'endroit où elle est née. Elle a vécu à Paris, ville où elle épousa Adriano,son mari, mari qu'elle n'a en aucun cas choisi. Adriano l'embarque par delà l'océan vers l'Amérique du Sud d'où elle suivra de très loin la triste marche de l'Histoire en Europe. Le joug nazi plie tout sur son passage. La famille d'Irina en fera la funeste expérience.
Irina construit sa vie, son quotidien, autour de sa nouvelle famille, dans son nouvel envrionnement. Elle y rencontrera Ambroise, ancien résistant et nouvel attaché culturel français. Irina découvre à ses côtés un autre aspect des relations amoureuses sans pour autant s'enfuir avec lui malgré tous leurs points communs...resteront les lettres et les romans échangés au fil des ans . Irina joue du piano, Irina a des insomnies, Irina a du vague à l'âme mais ne rompt pas et Irina est une artiste dans sa cuisine.
Ce court roman est à lui seul une épopée...qui se déroule à la cadence du poignet de la cuisinière en train de réaliser le gâteau café-café! La recette, mélopée sucrée, suave, douce et ocrée scande le récit. A chaque chapitre est ajouté une petite partie de la recette du fameux gâteau d'Irina. Le lecteur déguste en salivant les phrases où les larmes et les rires des personnages se mêlent au déroulement de la préparation. Et j'ai adoré les souvenirs d'une vie défiler à mesure que la recette prenait forme...un voyage aux senteurs de café, un voyage dans la chaleur d'une existence extraordinaire, un voyage auprès d'une Irina splendide d'humanité. Un roman tout en atmosphère où l'immense espace-temps du monde est accueilli au coeur de la bulle qu'est la cuisine d'Irina.
Un roman tout simplement BEAU à découvrir sans tarder...la recette de ce fabuleux gâteau est à la fin!


Merci à Moustafette de faire voyager ce merveilleux petit livre!

Ont aussi savouré ce délicieux dessert Valdebaz cathulu Bellesahi Tamara Elfe Laurence du Biblioblog Chiffonnette et Le Bibliomane, eugénie Bladelor Yueyin Anne

Moi qui ne suis pas café, j'ai recopié la recette d'Irina Sasson pour me lancer dans la confection du fameux gâteau café-café....maintenant, il ne reste plus qu'à m'y coller!



dimanche 4 novembre 2007

De Charybde en Scylla

Ce soir, un mail hallucinant m'attendait dans ma boîte à courriel:

"Le ministère de l'identité nationale prend une mesure pour distinguer les individus en fonction de leur couleur de peau, en fonction de leur religion et en fonction de leur origine : la statistique ethnique...

Cette disposition de la loi hortefeux a fait l'objet d'un recours devant le conseil constitutionnel.

Une mobilisation massive est necessaire pour empécher une telle pratique."


Pour signer la pétition c'est ICI


Après les tests ADN, l'emprisonnement d'un bébé de 3 semaines et l'arrestation, à la sortie de l'école, entre deux gendarmes armés d'un môme de 7 ans....où compte s'arrêter ce gouvernement qui fait honte à la France des Droits de l'Homme et de la Liberté/Egalité/Fraternité?




Challenge ABC 2008

Je suis sur le point de boucler mon Challenge ABC 2007: il ne me reste plus que "Sang noir " de Louis Guilloux à lire!!!! Normalement, je terminerai mon Défi lecture dans le courant du mois: OUF!
Depuis quelques jours, je m'affaire à concocter la liste du Défi/Challenge ABC 2008. Je n'ai pas de thématique hormis celle de faire baisser ma PAL....du coup j'ai déniché la plupart des titres dans ma bibliothèque et celle de mon mari. Le reste des titres seront empruntés à la bibliothèque.


Voici ma liste 2008:



A: Atkinson Kate "Dans les coulisses du musée" (Lu en août)

B: Boulgakov Mikhaël "Le maître et Marguerite" (Lu en juillet)

C: Conrad Joseph "Au coeur des ténèbres" (Lu en août)

D: Dars Sarah "Pondichery blues" (Lu en février)

E: Evans Nicholas "L'homme qui murmurait à l'oreille des chevaux"

F: Fuentes Carlos "Terra nostra"

G: Germain Sylvie "Magnus" (Lu en avril)

H: Harris J. "Les cinq quartiers de l'orange" (Lu en février)

I: Ishiguro "Vestiges du jour" (Lu en mai)

J: Joyce James "Les gens de Dublin"

K: Kennedy Douglas "Les charmes discrets de la vie conjugale"

L: Lodge David "Changement de décor" (Lu en avril)

M: Meur Diane "Les vivants et les ombres" (Lu en mai)

N: Nesbo Jo "L'homme chauve-souris" (Lu en mars)

O: Oz Amos "Vie et mort en quatre rimes" (Lu en Mai-Juin)

P: Perutz Leo "Le cavalier suédois" (Lu en septembre)

Q: Quincey Thomas de "La révolte des Tartares"

R: Rouland N. "Soleils barbares"

S: Saro-Wiwa K. "Lemonia"

T: Trudel Sylvain "Du mercure sous la langue" (Lu en juillet)

U: Ungar Antonio "Les oreilles du loup " (Lu en Juin)

V: Vallejo François "Ouest"

W: Wharton Edith "Le temps de l'innocence"

X: Xinran "Funérailles célestes" (Lu en février)

Y: Yourcenar M. "L'oeuvre au noir"

Z: Zamiatine E. "L'inondation" ou "Le pêcheur d'homme"

samedi 3 novembre 2007

Les renards m'ont dit....


quatrième de couverture:

"Au cœur du pays dogon, une série de morts bizarres alerte les autorités maliennes. L'affaire est délicate: les Dogons, très attachés à leurs traditions, vivent en marge de la société et sont redoutés pour la puissance de leur magie. Le vieux commissaire Habib, à la sagesse et au flair légendaires, est envoyé sur place. Mais le village entier se tait obstinément, et un étrange sorcier à tête de renard veille au respect absolu de l'omerta..."

Moussa Konaké ouvre une porte sur une société traditionnelle malienne, celle des Dogons. A la suite de ses héros récurrents, le commissaire Habib et l'inspecteur Sosso, le lecteur se lance dans une enquête où le conflit entre modernité et tradition en est le centre. Cette opposition ancrée depuis la fin de la colonisation européenne est une des multiples batailles auxquelles est confrontée l'Afrique noire.
Habib et Sosso, flanqués d'un chauffeur étonnant (qui mettra quelques temps avant de saisir qu'ils appartiennent à la police nationale), se rendent dans un village dogon, Pigui, où une série de morts étranges interpelle les politiques de Bamako. Pourquoi le jeune maire et ses adjoints sont-ils effrayés, par qui ou par quoi sont-ils terrorisés? L'enquête s'annonce des plus difficiles car tout le monde se garde bien d'aider les poiliciers....l'omerta veille au grain!
Très rapidement, grâce aux conseils prodigués par un de ses anciens élèves de l'école de police devenu gendarme, Jérôme Diarra, Habib se rend compte qu'il ne doit surtout pas provoquer d'affrontement dans le village mais au contraire entrer dans le mode de pensée des dogons. Peu à peu, il saisit une partie de l'essence de la peur effroyable des jeunes maire et conseillers municipaux: le poids des traditions ancestrales et religieuses rend sacré le devoir d'amitié entre les hommes qui ne doivent en aucun cas le transgresser pour convoiter le bien ou la promise de l'autre. Les traditions dogons rendent inviolable la terre du chef spirituel du village, le Hogon. D'ailleurs ce dernier pourrait certainement éclairer la lanterne du commissaire Habib. Ou alors le sorcier du village, Kodjo dit "Le Chat", qui semble connaître les méandres des falaises, les messages laissés par les empreintes des renards ainsi que beaucoup d'autres choses plus mystérieuses les unes que les autres....peut-être est-ce lui l'instigateur de ces meurtres?
La sagacité, le flair et la logique du commissaire trouveront les clefs de ces assassinats. L'intrigue devient très vite secondaire, bien que le mystère ayant été éclairci, le lecteur se surprend à se souvenir de petits détails parsemés dans le récit et à se dire "mais oui, c'est bien sûr!". Grâce à ses personnages attachants et hauts en couleur, Moussa Konaké, livre un éventail de ce qui fait l'Afrique noire d'aujourd'hui: du poids des traditions des cultures animistes et musulmanes, des dégâts insoutenables provoqués par la corruption et l'appétit vorace d'argent facile de certains en passant par l'incompétence des politiques à gérer et faire fonctionner correctement les infrastructures (Ah, la saveur de la panne d'essence de la voiture de service due à un budget inadéquat alloué au carburant!!!!) ou le sens de l'humour et de la dérision parsemant de franche rigolade l'enquête d'Habib et Sosso. Ce sont aussi les séances de palabres dans la maison commune entre le Hogon et les chefs de famille du village, l'humanité et le sens du partage des plus deshérités. Tout n'est pas rose sous le soleil de l'indépendance....les jeunes filles rêvent d'ailleurs, un ailleurs qui les jette dans les bras des souteneurs ou dans les abysses des quartiers misérables des villes; les femmes n'ont guère la liberté de choisir leur compagnon qui leur ai dévolu souvent dès leur plus jeune âge: pourquoi s'étonner que certaines en regardent, aiment un autre?
Un polar mené tambour battant, entre hallucinations et rires aux éclats, au pays dogon. A lire sans craindre l'ombre de l'ennui!


L'avis du Bibliomane


Ce livre a été lu dans le cadre du Cercle des Parfumés


vendredi 2 novembre 2007

Il était une fois les Dix Mille


Xénophon relate dans "L'Anabase" la retraite des Dix Mille. Qui étaient ces Dix Mille? Les soldats spartiates et les mercenaires grecs qui avaient suivi Cyrus dans sa course folle au trône de Perse, détenu par son frère Artaxerxès. Xénophon, avide d'aventure se joint à l'expédition, tout d'abord en tant qu'amateur puis, à la mort de Cyrus, en tant qu'un des cinq généraux élus à la place des anciens généraux massacrés lors d'un guet-apens. Son intelligence et sa sagacité autant que son sens de l'organisation et du commandement permettront à l'armée grecque vainqueure mais isolée en terre étrangère, loin de ses attaches et de ses arrières, de battre en retraite la tête haute.
Outre l'aspect historique, la narration de cette épopée est une mine de renseignements sur la manière de vivre d'une armée en marche, les ordes de bataille, les prises, les distances parcourues, les itinéraires empruntés, les moeurs des contrées traversées etc... C'est aussi le régal de lire les harangues des chefs avant chaque assaut, avant chaque bataille. Xénophon possède la force du verbe maîtrisé, la force des passes d'armes verbales, la force époustouflante de celui qui manie avec aisance et autorité la rhétorique! Il réussit à se sortir des pires situations grâce à cette dernière: l'argumentation sans faille touche immanquablement son but.
Le voyage effectué par le lecteur à travers la Perse jusqu'au Pont Euxin est extraordinaire: certes la violence guerrière est omniprésente, mais les observations et les analyses faites par Xénophon sont intéressantes à plus d'un titre. En effet, on vit le désarroi des soldats grecs, contraints de se replier suite à une désastreuse victoire, craignant de ne pouvoir recevoir une sépulture digne: la peur effroyable que les compagnons de route ne puissent savoir où les corps des tués au combat sont inhumés, la terreur de subir la dispersion de son corps en guise de représailles car la dispersion est synonyme d'errance dans un enfer éternel. D'ailleurs ce traitement sera subi par un traître, ce qui fera trembler non seulement les juges mais aussi le lecteur!
Il est savoureux de lire les multiples serments de fidélité ou d'allégeance librement consentie effetués par les différents chefs des armées rencontrées: "la main droite" est donnée en signe de parole d'honneur....et est plus souvent qu'à son tour reprise lors des revirements de situation! Un éternel jeu de menteur menteur et demi...toujours d'actualité deux millénaires plus tard!
Au fil du récit, on apprend que l'armée ne se composent pas uniquement de soldats: les femmes sont présentes, les esclaves (dont le nombre varie en fonction du dénouement des affrontements), les enfants, les animaux de trait et ceux destinés aux sacrifices et aux repas. On remarque qu'avant d'entreprendre quoique ce soit, les chefs de l'armée sacrifient aux dieux et s'élancent ou retardent les attaques ou la continuation de la retraite. Les villes et villages rencontrés par les Dix Mille n'ont souvent pas d'autre choix que d'ouvrir des marchés à ces derniers afin de ne pas avoir à subir pillages et razzia....une armée en marche est aussi source de profits et d'échanges fructueux.
Grâce à cette épopée, Xénophon fait vivre à son lecteur les paysages giboyeux et fertiles d'Arabie, une chasse à la gazelle, à l'autruche, à l'onagre ou à l'outarde. Ou encore, sur un geste de Cyrus, les seigneurs perses se mettant en quatre pour aider les chariots à avancer dans la boue, moment sublime de dévotion envers un chef charismatique et glorieux. L'intensité dramatique est à son paroxysme lorsqu'il faut se rendre à l'évidence: certes, l'armée grecque a gagné, mais elle est seule au milieu de contrées et de peuples hostiles, prêts à fondre sur elle pour la réduire en miette et s'en gargariser. Mais une pointe d'espoir éclaire l'avenir sombre promis: les grecs inspirent la terreur à beaucoup de peuplades et c'est en jouant sur cet atout que la retraite va s'effectuer jusqu'au bout malgré un nombre incalculable d'échauffourées et de batailles sanglantes.
"L'Anabase" fut un succès dès qu'elle fut écrite et aujourd'hui encore, ce récit guerrier ne se démode pas... sans doute parce que l'homme est un animal viscéralement belliqueux aimant à étudier et décortiquer les batailles, les beaux faits d'arme, les braves tombés ou survivants aux combats. Ce qui occulte toute la partie peu glorieuse de cette retraite héroïque: les pillages, les tueries, les brigandages pour arriver les mains pleines chez soi, l'appât des richesses à rançonner en cours de route. Ces mercenaires, personnages peu recommandables recrutés dans toute la Grèce, représentaient la civilisation grecque face aux Barbares et aux Perses....de quelle fierté la Grèce pouvait-elle s'énorgueillir? Du fait qu'elle était persuadée d'être LA civilisation la plus avancée du monde antique? Ce doit être cela, sans doute.
On retiendra, aussi, que Xénophon, suite à cette expédition, banni d'Athènes par ses compatriotes, restera au service de Sparte.
Une lecture intéressante et exotique que ce récit de hauts faits guerriers de l'Antiquité. Accessoirement, elle m'a rappelé les difficiles moments passés au lycée à traduire certains passages de cette Anabase!



Récit traduit du grec ancien par Pierre Chambry

jeudi 1 novembre 2007

La toile mystérieuse du destin


Quatrième de couverture:


"Ceux qui ont aimé Compartiment pour dames et Un homme meilleur découvriront avec bonheur ces treize nouvelles au réalisme épicé de mystère. De l'Inde aux Etats-Unis, la puissance de l'imaginaire d'Anita Nair transfigure un monde où animaux, nuages, arbres, étoiles et pierres sont doués de pouvoirs, d'émotions, et jouent un rôle dans la vie des hommes. On croise dans ces récits des épouses ou des époux auxquels des rencontres, avec une vieille ensorceleuse ou une prostituée à l'entêtant parfum de jasmin, offrent la possibilité d'échapper à une vie conjugale trop monotone ; on y suit un homme cherchant dans les souterrains du métro le nombril de ses rêves, et un papillon provoquant de troubles émois chez les pensionnaires d'une antique demeure. L'omniprésence d'un univers magique, parallèle, suggère que ce qui se passe sur cette terre n'est souvent que le jeu ironique de forces qui nous dépassent... et que l'incarnation de notre destin, de notre karma, pourrait bien, comme dans la nouvelle qui donne son titre au recueil, n'être qu'un chat."

Je résiste peu à un titre de livre où le mot "chat" apparaît! Comme j'avais déjà lu "Compartiment pour dames", "Le chat karmique" se retrouva vite en ma posséssion et sa lecture m'a enchantée! Ce recueil de nouvelles transporte son lecteur au coeur de l'âme indienne avec ses croyances, ses peurs mais aussi son acceptation du destin. Le tout sous la plume pleine d'humour qui caractérise tant Anita Nair.
La plupart des nouvelles se déroulent aux Etats-Unis où les exilés d'Inde reconstruisent une identité et une culture. La confrontation entre deux modes de vie radicalement différents est intéressante: ainsi dans "Sous le signe de Mercure" récit dans lequel un homme arrivant d'Inde profite de son séjour américain pour rencontrer une jeune femme recommandée par sa mère....le mariage arrangé pointe le bout de son nez. Mais c'est sans compter sur le grain de sable qui donnera toute sa saveur au récit et à sa chute! La rencontre se fait dans la défiance et l'agacement mutuels: chacun irrite l'autre et tente de renvoyer une image de soi acceptable et affable. Le plus drôle est que l'homme se retrouve dans le rôle de celui qui doit se "mettre en quatre" pour faire plaisir à l'autre, pour l'amadouer, ce qui n'est guère conventionnel et dénote une pointe d'ironie envers la pratique du mariage arrangé par les parents! Notre héros pense se venger de son humiliation en écrivant une lettre acerbe "Si c'était une planète, ce serait Mercure. Petite, impétueuse et très excentrique. Elle a quelque chose qui attire un homme au premier regard, jusqu'à ce qu'on réalise qu'il est impossible de vivre avec elle. Dans son univers suffocant, un homme n'a pas sa place. Il mourrait d'étouffement." La réaction de la jeune femme ne tarde pas et elle se savoure car accompagnée d'une boîte de chocolats "Merci d'avoir parlé à ma famille. Je n'aurais jamais eu le courage de le faire. Ils vont enfin me ficher la paix. Merci."

J'ai aimé les rencontres mêlant le rêve et la réalité où le monde mystérieux des sorcières et des fées amène le commun des mortels en mal de vivre à ouvrir les yeux sur la réalité, sur la vraie vie. "Le conte de la sorcière" ou la magie de l'ensorcellement. Une jeune femme, mariée s'ennuyant dans sa vie conjugale, reçoit d'une vieille femme au seuil de la mort, une bourse contenant trois boules noires. Elles peuvent apporter le pouvoir sur l'univers à une seule et unique condition: ne jamais dire "Je t'aime". La jeune femme se laisse à exercer ce fabuleux pouvoir sur un homme qui la subjugue depuis longtemps. Or, l'amour aveugle n'est pas la panacée et ce pouvoir s'éffrite lentement mais sûrement jusqu'au jour où la jeune femme décide de reprendre sa liberté et de se débarrasser de la bourse magique. L'amour passion est une aventure dangereuse et parfois vaine et notre héroïne en prend vite conscience. Est-elle trop frileuse pour continuer l'aventure ou seulement réaliste car finalement le feu des sentiments est souvent destructeur?
"La reine de la nuit" reprend un peu le thème de la grisaille des habitudes conjugales et des interrogations sur le désir qui s'espace. Un homme, ne supportant plus la routine, décide de partir un soir. Dans Central Park, il rencontre une prostituée, Zelda/Lisa la reine de la nuit, au parfum entêtant de jasmin. Jasmin qui lui rappelle son Inde natale, la sensualité des nuits indiennes et l'inanité de sa vie. Les senteurs de jasmins, réelles ou imaginaires, sont des espaces de liberté de penser et d'aimer, les amorces des remises en questions et l'aboutissement des réflexions: une nuit de liberté permet de remettre sur les rails une vie sur le point de s'égarer. La raison apaise les sursauts du coeur, le destin ne se contourne pas si aisément.

Dans un autre registre, deux nouvelles se déroulant en Inde, "Pour toucher un arc-en-ciel" et "La force de l'arbre". Elles m'ont beaucoup touchée, sans doute parce la filiation et les racines sont au centre des récits. Une jeune femme se demande si sa mère a connu le plaisir amoureux intense (question fascinante et dérangeante en même temps: on a toujours du mal à imaginer ses parents en tant qu'homme et femme ayant des relations charnelles!). Elle est amusante et agaçante à la fois. Le dimanche est le jour de visite aux parents. Elle apprend que ses parents vont quitter la ville pour se retirer dans leur village natal...il est parfois difficile d'entendre ses parents avoir des projets qui ne tournent pas autour de leurs enfants! Elle saisit qu'un jour ils ne seront plus là "Que ferai-je quand ils seront partis? se demandait-elle sans cesse (...) elle regrettais de ne pas avoir pris ses parents dans ses bras. De ne pas leur avoir fait comprendre qu'elle leur souhaitait de réaliser leur rêve." Il y a une vie après l'émancipation de ses enfants!
"La force de l'arbre" ou l'importance et l'intemporalité des racines. On dit souvent qu'on ne choisit pas sa famille. Peu à peu, Amma prend de l'importance aux yeux de la narratrice, enceinte. Cette dernière aimerait être sa fille mais on ne peut jamais supplanter l'enfant de sa chair. Amma tient comme l'arbre au milieu de la cour qui renaît malgré la hache. L'arbre symbole de la force inébranlable de cette terre qui nous accueille.

Il existe d'étranges histoires d'amour, tout en symbole et ellipse. "Le chat karmique" et "Mitologie" en sont un exemple.
Le chat est connu pour être un animal doté de neuf vies....la rencontre d'un couple avec un chat errant qui décide de ne plus être un éternel vagabond. Une histoire d'amour tringulaire où le chat comble le vide affectif d'une épouse esseulée. Un triangle amoureux dévastateur qui ouvrira les portes de la lumière à celui qui ne s'y attendait pas! "Doucement, il laissa se dénouer la tension lovée en lui. Doucement, il laissa venir le néant. Quelque chose de rouge. Quelque chose de bleu. Un disque d'argile. Quand une existence se désintègre, l'âme cherche une nouvelle incarnation. Une vie qui n'est ni la même que l'ancienne, ni totalement nouvelle, mais qui est la continuation d'une série. Exister est souffrir. La souffrance a sa source dans le désir. On peut échapper à la souffrance en éliminant le désir et le besoin de posséder. Après tout, nous n'avons qu'une existence transitoire." L'existence transitoire pourrait être aussi le destin d'un papillon qui ne s'éveille que lorsque une jeune fille ouvre le flacon de parfum qui trône sur une table dans la chambre. Ce papillon volète alors, la nuit venue, autour de la jeune fille endormie, effleurant son corps de ses ailes dansantes et légères. Une danse amoureuse, éternelle et infernale, sillon d'une boucle sans fin. La vie....éternel recommencement?

Dans la culture orientale, le statut de la personne âgée est respecté. Le mode de vie occidental de nos sociétés, dites modernes, a perdu le lien social avec la vieillesse. "Au coeur d'une relative" est le récit d'une maison accueillant les personnes âgées malades. Le temps emporte une vie solitaire et souligne la tristesse d'une solitude vécue à la fin d'une vie, solitude qui n'aspire qu'à être avec autrui, qu'à offrir son expérience aux autres, à la jeunesse. J'ai beaucoup aimé la métaphore grammaticale utilisée par Anita Nair "Et puis, il y a la relative. La relative, qui a besoin d'amour, qui n'aspire qu'à devenir indépendante, se nourrit du besoin que les autres ont d'elle. Mais ne cédez pas à la pitié. La relative a horreur de ça, car elle a son amour-propre. Elle sait se refermer sur elle-même. La relative, ce pourrait être Norah, prisonnière du manuel de grammaire de la vie."
"Un conte de Thanksgiving" reprend ce thème de la vieillesse abandonnée. Mike et Yvonne accueillent Sarah pour le repas de Thanksgiving, plus par obligation que spontanément. Sarah va rendre le dîner insupportable puis retourner chez elle en solitaire. Mike, encore empreint de sa culture indienne, s'en veut de n'être pas plus tolérant et aimable avec Sarah. Sarah, qui n'est pas sa coreligionnaire, mais qui de par son grand âge est digne du plus grand respect. Cette nouvelle est une méditation sur le lien qui lentement se fragilise entre le présent et le passé, entre la jeunesse et la vieillesse, oublieux des racines qui font de l'Homme un être humain.

Un autre fil conducteur tisse la toile du recueil de nouvelles: le rire, le comique, la farce grossière qui fait mouche à tous les coups. Elle est partout présente dans la culture indienne, trait d'union entre le grave et le léger, sourire qui fait oublier l'ombre des sujets sérieux de la vie.
"Le satyre dans le métro" met en scène un obsédé du nombril féminin, nombril symbole de la perfection. Mais cet homme est un éternel insatisfait: à peine a-t-il assouvi son fantasme qu'il en veut encore plus...la perfection est un idéal qu'il est présomptueux de vouloir atteindre à tout prix. Le désir, toujours inassouvi, est une entrave à l'existence de sa vie, est une souffrance qu'aucun baume ne peut apaiser. Dommage pour cet homme, risible s'il n'était pas aussi pitoyable.
"L'hippopothomme" raconte la vie des mascottes d'un grand magasin, leurs envies, leurs amours, leurs mesquineries, leurs grandeurs et leurs bassesses. Le tourbillon de la vie, ironie mordante qui écorne une caractéristique humaine: celle d'évincer autrui pour lui prendre sa place. Mais tel est pris qui croyait prendre. A y regarder de plus près, on est en droit de se demander si la victoire existe réellement, si elle n'est qu'un leurre qui occulte la véritable liberté.
"Viens dans mes bras ma belle" ou pour prouver son amour, un homme dérobe un verre. L'amour se mesure-t-il à l'aulne d'un objet aussi insignifiant qu'un verre?

"Une prière pour Sax" est une nouvelle que je n'ai pu mettre en regard avec d'autres. Pourtant, elle parle du destin, du karma, elle aussi. Une femme fortement attachée à son fils consulte un astrologue pour connaître ce que lui réserve l'avenir. Il est des nuits où il ne fait pas bon sortir car les esprits en éternelle errance se vengent alors en emportant avec eux la première âme qui a le malheur de les croiser. Un peu comme dans la nuit d'Halloween. Il est parfois peu sage de désirer connaître le futur d'une vie....l'avenir n'est jamais bon à savoir, le destin ne peut être dévié et on doit le laisser s'accomplir. Que gagnons-nous à connaître ce qui nous attend?

Anita Nair, à travers ses 13 nouvelles (13 est-ce un nombre anodin?), fait vivre à son lecteur les méandres de l'âme humaine, fait vivre les fondements de la culture indienne, de la mentalité, amusante, agaçante et digne de moquerie parfois, des hommes et des femmes d'Inde. Un voyage atypique, qui peut désarçonner le lecteur car c'est en "digérant" les nouvelles qu'il peut apprécier à leur juste valeur les récits plus savoureux les uns que les autres d'Anita Nair.
Les avis des lectrices du club ICI (chez Sylire) et/ou LA (chez Lisa)....une petite nouvelle Floaimelesmots

Nouvelles traduites de l'anglais (Inde) par Marielle Morin