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mercredi 19 août 2009

Mon prix Landerneau à moi


Depuis le temps que je devais décerner mon Prix Landerneau 2009!!! Même si toutes les chroniques n'ont pas été publiées (il en manque 2), je me permets de dévoiler mes préférences.


1) A l'angle du renard de Fabienne Juhel

.....pour la complexité de son héros et son suspense angoissant au coeur d'une Bretagne costarmoricaine ancrée dans son terroir.


2) L'homme barbelé de Béatrice Fontanel

....pour son héros torturé, d'une psychologie insondable; pour son écriture intéressante et son histoire si tristement humaine.


3) L'origine de la violence de Fabrice Humbert

....pour la quête et enquête du héros qui amène le lecteur à plonger au coeur d'une catastrophe humaine.


Je suis toujours en train de lire, par petits bouts, "L'attente du soir": je ne parviens pas à entrer dans l'histoire, je suis glacée par l'immensité sombre des personnages....chaque phrase lue est un pas de plus vers une insondable tristesse...trop difficile pour moi. Je ne sais pas quand j'en terminerai la lecture ni si je l'achèverai un jour.


Je remercie mille et une fois Elodie de m'avoir permis de participer, une fois encore, à cette très agréable aventure: les découvertes, agréables ou non, ouvrent sans cesse un horizon littéraire riche en émotions!

dimanche 14 juin 2009

Les invisibles blessures


Ferdinand Bouvier est un drôle d'homme: il a été un soldat exemplaire sur le front lors de la Grande Guerre, sauvant au péril de sa vie maints hommes des entonnoirs monstrueux où ils auraient agonisé sous la mitraille infernale des tranchées, un résistant hors pair lors de l'Occupation, mais est un mari et un père odieux, sans tendresse ni ombre d'affection. Pourquoi, comment un homme qui est capable d'immense altruisme peut-il devenir un personnage violent, teigneux, pingre avec les siens?
La narratrice enquête, bien après la disparition de Ferdinand dans les limbes sombres d'un camp de concentration, sur la vie peu commune de cet homme qui au fil des pages s'avère être un étonnant baroudeur, un baroudeur de la guerre et un excellent officier sorti du rang. Elle interview les enfants de Ferdinand qui ne peuvent s'empêcher d'avouer que l'annonce de son arrestation fut un grand soulagement....enfin ils allaient pouvoir respirer et vivre sans crainte de voir une claque ou une volée de coups s'abattre sur eux. Un carcan invisible s'envole dans la mémoire familiale, chiche en bons souvenirs, riche en peurs au ventre et grande solitude.
Lentement, la narratrice amasse témoignages et impressions, passe du temps au coeur des archives militaires où elle glane les hauts faits de son anti-héros: Ferdinand est un anti-héros qui exhale un goût amer et ne peut qu'inspirer l'antipathie du lecteur. Ferdinand, monstre envers les siens et ange protecteur envers les autres, un homme qui s'est construit une cage, qui a élevé autour de son coeur des barbelés, ceux des tranchées, ceux des camps d'extermination, ceux d'un monde qui ne veut plus rien avoir à faire avec l'extérieur....sauf pour partager des petits verres de blanc, le soir, avant de rejoindre l'enfer familial qu'il s'est aménagé avec la constance d'un fou.
Derrière la vie de Ferdinand s'écoule les images d'une guerre meurtrière, démente, faite de feux, de boue, de pluie, de corps désarticulés, de gnôle, de baillonnettes fouillant les chairs, d'ordres mortifères, de gaz délétères, d'agonies et de pleurs. Des tranchées de Verdun aux Dardanelles en passant par le chemin des Dames, la vision apocalyptique d'un conflit à la violence inouïe déroule les pièces de l'âme de Ferdinand qui ont lâché, les unes après les autres, en un rictus invisible et d'autant plus irréversible. Ferdinand....une gueule cassée de l'intime?
Derrière la résistance de Ferdinand, coule la longue colonne des damnés en costume rayé, ceux qu'un autre rouleau compresseur dépouille et dépèce sans relâche, jusque dans les profondeurs de leur moëlle, sous le regard aveugle des villageois, au coeur d'une campagne où très vite les blés remplaceront un devoir de mémoire impossible à exercer.
Sans doute Ferdinand a-t-il perdu une grande partie de lui-même entre Verdun et Sébastopol, sans doute n'a-t-il pu panser les plaies trop profondes de son âme, peut-être n'a-t-il pas voulu retourner dans le monde des hommes qui oublient le pire pour tenter de mieux recommencer, certainement s'est-il égaré pour toujours dans un brouillard où les émotions réveillent trop les démons.
L'homme barbelé est un roman saisissant, remuant nombre d'émotions et de sentiments aussi divers qu'encombrants: Ferdinand ne laisse pas indifférent, on le déteste, pour sa dureté, ses violences et son manque de tendresse conjugale, paternelle, et on éprouve de la tendresse pour lui, être maltraité par une vie qu'il n'a en rien souhaitée. L'ambivalence des sentiments fait, malgré les longues descriptions des faits militaires, des faits de guerre, la force de ce roman qui mêle à l'horreur quotidienne des moments d'apaisement lorsque l'oeil de la narratrice s'arrête sur le jardin de Ferdinand, sur une scène pastorale, sur un paysage d'une infinie douceur....autant de baumes qui ne font que cacher une misère humaine. Un beau premier roman qui à travers l'Histoire contemporaine,ses conflits et ses périodes après-guerre, porte aussi un fort message de paix.











samedi 6 juin 2009

A-t-on un âge pour aimer?


Emma est vétérinaire en pleine campagne, loin des êtres et des lieux qui la firent autrefois souffrir. Elle est loin d'imaginer que sa vie, tranquille même si elle est submergée de travail, va être bouleversée au cours d'un été pas comme les autres: l'été au cours duquel Giovanni, le fils de son ancien amant, débarque chez elle, auréolé de ses quatorze printemps et d'un charme indicible.
La présence de Giovanni ravive les souvenirs douloureux qu'elle pensait être parvenue à mettre de côté: entre peine, rage, désespoir et irrésistible attirance, Emma se laisse aller vers l'inévitable. Lorsque Micol, la mère de Giovanni et la rivale qui lui vola son amour, vient, plus tôt que prévu, chercher son fils, et les voit ensemble, l'irréparable se produit, la descente aux enfers commence au rythme du procès.
Emma se traîne, laminée par les rouages d'une société qui ne peut que punir la transgression des tabous, perdue au milieu d'une tempête qu'elle a du mal à appréhender et surtout à comprendre, soutenue par son ancien "patron", le véto rugueux, âpre qui la forma au coeur des paysages vosgiens. Le monde des hommes n'aime pas être bousculé par les ressacs inattendus, les soubresauts empreints d'interdit, et il le fera comprendre à une Emma qui ne peut que tenir le mauvais rôle face à une Micol, un peu perverse, auréolée de sa maternité.
"Les mains nues" est un roman qui aborde un sujet sulfureux, celui d'un immense tabou: la liaison charnelle entre un adolescent et une femme. Simonetta Greggio mène l'histoire avec délicatesse, tendresse, sans jamais sombrer dans la laideur ou la vulgarité, au fil d'une écriture très subtile; elle décrit, avec justesse, les sentiments contradictoires éprouvés par son héroïne qui se trouve déchirée entre une tendresse quasiment maternelle envers l'adolescent, qu'elle a tenu dans ses bras bébé et enfant, et une attirance trouble devant l'innocente certitude de plaire de ce dernier. Giovanni est un prolongement de Raphaël, l'homme qu'elle a éperdument aimé et qu'elle a perdu, trahie par une fausse innocence.
Les noeuds de la souffrance sont inévitables, mêlant les sentiments passés et le présent qui ne fait que les raviver dangereusement: les blessures de passé ne sont pas encore cicatrisée malgré le passage inexorable du temps et l'éloignement que l'on pensait salvateur...d'ailleurs, ces blessures peuvent-elles vraiment un jour se refermer?
"Les mains nues" est aussi l'histoire d'une femme qui vieillit, qui voit les rides appraître bien qu'elle ne soit pas encore vieille et plus tout à fait jeune. Une femme qui assume le fait d'avoir envie de tendresse, de caresses masculines, d'éprouver la chaleur du désir et d'assouvir ce dernier. La féminité ne disparaît pas sous le cal des mains ni sous les rides, elle est et demeure intacte même si lentement le corps se transforme. Emma, blessée par la vie et son injustice, assume sa solitude et le regard des autres, le regard souvent réprobateur du monde rural encore attaché aux convenances et aux apparences...il est si facile de rejeter la différence pour avoir la réconfortante impression d'être du bon côté du chemin. Emma a le courage d'assumer ce qu'elle est, ce qu'elle ressent sans se chercher d'excuse ce qui rend son personnage attachant et tendre derrière son apparente âpreté, derrière les barrières qu'elle a dressé autour de sa sensibilité.
Un roman agréable à lire, une histoire qui m'a émue, une belle découverte (même si, aux dires de mon petit doigt, ce n'est pas le meilleur roman de l'auteure!).





samedi 16 mai 2009

Les méandres roux du renard


Arsène Le Rigoleur est un homme solitaire, taciturne, vivant seul, depuis que sa mère est au logement foyer, dans sa ferme fleurant bon l'ancien temps et le fumier. Arsène Le Rigoleur (diantre, qu'il n'aime pas son patronyme parce que "Le Rigoleur, c'est mon nom de famille. Le Rigoleur avec la particule, petite noblesse bretonne oblige. Le Rigoleur, oui, mais pas rigoleur pour deux sous. Qu'est-ce qui me ferait rire, hein? Est-ce que j'ai une tête à rigoler? Tiens, ça se saurait si l'habit faisait le moine." p 46) est un agriculteur breton, attaché viscéralement à sa terre, à son mode de vie rythmé par la course du jour, les gémissements des bêtes et le glapissement des renards à la tombée de la nuit. Arsène aurait préféré porter le patronyme de sa mère, Le Luern, le renard en français, nettement plus imposant que Le Rigoleur, cible facile des blagues éculées dispensées tant par l'instituteur que les filles dont Arsène se méfie tout en étant fasciné. "Le Luern,ça veut dire Renard en breton. (...) Une carte de visite dans les cours de récréation, et à la caserne plus tard. Auprès des filles aussi. (...) Arsène Le Renard, le malin dans l'histoire. Plus malin que le loup même. (...) Avec un tel patronyme, le Père m'aurait laissé tranquille. Un renard ne se dompte pas. Une bête sauvage reste une bête sauvage. Ni Dieu, ni maître." (p 49)
Un jour, la ferme du Père Morvan est vendue à des gens de la ville, un couple avec deux enfants, une fillette, Juliette, et un garçon, Louis. Louis, autant taciturne que Juliette est volubile, Louis à la chevelure rousse et au caractère sauvage du renard.
Très vite, Arsène et Juliette deviennent amis ce qui ne plaît pas à tout le monde: pensez donc, un célibataire tout le temps fourré avec une gamine, par les temps qui courent, ce n'est guère catholique mes braves dames! Avec Juliette à ses côtés, et Louis à l'épier sans cesse, Arsène retrouve avec un plaisir, teinté d'amertume, ses souvenirs d'enfance, laisse peu à peu remonter à la surface des blessures intimes et des secrets douloureux.
Arsène, en déroulant le fil roux du pelage des renards, se dépouille lentement, comme on peut le faire des pelures de l'oignon qu'on épluche, des couches sombres de sa mémoire et dévoile les coins les plus obscurs de son âme. Arsène Le Rigoleur est tout sauf un rigolo, il devient même inquiétant au fil de son récit.
Fabienne Juhel avec "A l'angle du renard" orchestre une extraordinaire histoire à l'atmosphère oscillant entre légèreté et oppression, met en scène une Bretagne que l'on a l'impression venir d'un autre siècle, alors qu'elle est contemporaine, celle des villages ou bourgs dormant à l'écart de la RN 12, la campagne idyllique qui cache une face âpre et dure où la sueur du front, la solitude et l'isolement sont le prix à payer pour rester sur ses terres.
Arsène Le Rigoleur est du genre taiseux mais c'est lui le narrateur, c'est lui qui se raconte, qui raconte les siens, qui raconte le pays; et ce qu'il raconte est loin d'être joyeux: dans un crescendo lugubre, Arsène en se racontant fait monter l'angoisse chez le lecteur, une chasse au renard troublante, image de cette vie qui file et se perd. Une histoire de terroir, sans en être vraiment une, où les paysages de campagne sont superbement décrits (on est sur la route de campagne empruntée seulement par les tracteurs du coin et les rares riverains, on sent l'odeur du lait à l'apporche de la traite, on est dans le potager à cueillir les petits pois, à croquer les radis, on entre, un peu inquiet, dans le poulailler épié par le coq, ramasser les oeufs),où les effluves doucement âcres du fumier se perdent dans le labyrinthe des secrets d'Arsène. Une histoire d'un homme ordinaire que l'on se met à craindre à mesure qu'il révèle ce qu'il a fait, il y a longtemps, pour échapper à ses démons et faire taire ceux de sa mère, la Mère qu'il aime à sa manière et à qui il offrira une rédemption.
Avec son personnage, Arsène Le Rigoleur, haut en couleurs blalançant entre bonhommie et conduite inquiétante, Fabienne Juhel explore les relations binaires des hommes, contradictoires, diamétralement opposées ou tout simplement confuses et indicibles. Ainsi, le lecteur est-il ballotté entre la croyance (celle de la Mère, de Louise, la sage-femme et faiseuse d'anges) et la non croyance (celle d'Arsène, qui est particulière, celle des voisins venus de la ville); entre la ruralité et le citadin, la justice et le crime (Arsène est glaçant et en même temps attachant), l'honneur et le deshonneur (Yvan qui laisse tomber sa ferme alors qu'Arsène est viscéralement attaché à la sienne); tous les ingrédients sont présents pour fabriquer un roman populaire que l'écriture, volontairement familière, parlée, enjolivée d'expressions locales, de l'auteur transcende par ses moments de poésies intenses, ses superbes descriptions de la campagne, des talus et des bois, et ses moments de douleur et de solitude, celles qui bercent, lancinantes, les hameaux ou les villages endormis au coeur de la modernité.
"A l'angle du renard" est un roman qui, l'air de rien, commence comme un roman du terroir aux accents populaires, se développe comme un roman policier pour s'achever en une succulente histoire où l'âme humaine est décortiquée, sans concession, et mise à nue avec tendresse derrière la réalité crue.






mardi 26 août 2008

Mon Prix Landerneau


J'ai terminé la lecture des 8 romans sélectionnés pour le Prix Landerneau 2008. Ce fut un plaisir de découvrir des auteurs (sauf Véronique Ovaldé) nouveaux et intéressants, souvent pétris de talent.

J'avoue avoir eu du mal à départager deux romans. Aussi oserai-je, afin de ne pas avoir à choisir, un ex aequo pour la palme d'or du Prix Landerneau de Chatperlipopette!

1 ex aequo Nous vieillirons ensemble de Camille de Peretti et Fume et tue d'Antoine Laurain

Le premier parce que les tranches de vie des personnages sont tellement la vie tout court. Le deuxième parce qu'il fallait oser mettre en scène la cigarette proscrite du paysage social et en faire le moteur de crimes parfaits, le tout avec un humour décapant.

2 Et mon coeur transparent de Véronique Ovaldé

Parce que j'aime l'écriture d'Ovaldé et sa manière d'insérer le Merveilleux dans ses romans.

3 La main de Dieu de Yasmina Char

Parce que cette jeune fille à la robe verte est un étendard pour la liberté d'être et de penser.

Le lauréat désigné par le jury du Prix Landerneau est La Main de Dieu de Yasmina Char.

A la recherche de l'harmonie

Antoni est défiguré depuis son accident de voiture, après avoir fêté sa maîtrise de maths, qui a coûté la vie à sa petite amie Sandra. Un cerf a traversé la route, la 4L s'est encastrée dans un arbre, une vie en lambeaux, un corps déchiqueté. Depuis, il vit cloîtré dans son appartement, donnant des cours de maths par internet, faisant de petits boulots de comptabilité parci parlà. Antoni, se cache, ne se regarde plus dans une glace et vit sa solitude malgré lui, malgré les autres.
Un jour, il rencontre Almodovar qui est fasciné par son visage de guinguois, rafistolé et couturé: l'attirance du cinéaste pour les monstres, c'est à dire pour ce qui sort de la norme, est transcrite par l'envie de faire un film sur la vie d'Antoni. Ce dernier, par la même occasion, rencontre Lisa, transsexuel et prostituée, un univers almodovaresque à elle toute seule. Une attirance mutuelle se noue entre Antoni et Lisa, le défiguré et la prostituée au pénis, deux "monstres" aux yeux des autres. Peu à peu Lisa va réapprendre à Antoni la tendresse, l'amour et le regard sur soi-même, sans recul, sans douleur, sans répulsion. Elle lui réapprend la liberté d'être tout simplement.
"Le théorème d'Almodovar" est un roman très bien construit, très bien écrit, qui sait mêler l'onirisme au surréalisme dans des scènes extravagantes, dignes d'Almodovar, où un cerf, vingt ans plus tard, entre dans la vie d'Antoni. Rêve, fiction ou superbe symbole d'une nature diverse et peu regardante sur ce qui l'a fabrique. Le cerf est un vieux sage qui regarde Antoni et Lisa s'aimer avec la majesté d'un roi de la forêt. Le cerf, l'alpha et oméga du visage déstructuré d'Antoni, visage qui n'aura plus besoin de masque pour aller dans la rue parmi les autres.
Cependant, malgré la beauté de la quête amoureuse, de l'initiation, de l'acceptation de soi et de la différence, l'histoire ne m'a pas vraiment touchée. Il faut dire que certaines scènes sont belles mais crues et du coup dérangeantes. En soi, il est intéressant et salvateur d'être bousculé par des images ou des mots mais parfois la "branchitude" prend trop de place au lieu de suggérer.


Un passage que j'ai beaucoup aimé:

"Dans cet autoportrait, j'essaie autre chose. Je tente de regarder le monde jusqu'à ce qu'il révèle sa beauté même si l'opération est étrangement utopique. J'établis le théorème d'Almodovar: il suffit de regarder assez longtemps pour transformer l'horreur en beauté.
La caméra doit tourner depuis deux heures au moins dans le silence resplendissant de mon visage. Il n'y a même pas de place pour une chanson mélancolique, pour le rire de Lisa. Nous sommes au niveau initial de la blancheur de la toile du peintre, de la toile du cinéma, ce qui prouve bien que les cinéastes sont des peintres qui ne s'ignorent pas.
Que reste-t-il de nos amours? Ces traces de visages décomposées en moments extatiques ou douloureux. Des fragments, des collages. Alors peut-on aimer un être dont le visage est déjà un collage? Peut-on le regarder assez longtemps pour que l'amour gicle comme un fleuve qui sort d'un rocher? Non, c'est la conséquence tragique du théorème d'Almodovar: nous avons besoin de géométrie et d'harmonie car il n'y a aucun plaisir à détruire ce qui a déjà subi l'outrage de l'abstraction."
(p 77 et 78)

Livre lu dans le cadre du Prix Landerneau








L'avis de Télérama

lundi 18 août 2008

La cavale


C'est l'histoire d'un vieil homme que ses enfants ont établi, pour la durée des vacances d'été, dans une maison de retraite, Les Cannabis (si, si!!). Seulement, cela fait maintenant quatre ans que ses enfants l'ont "oublié" aux Cannabis! Quatre ans que Sébastien, dit Bastien, dit "Albert Einstein", croupit dans ce qu'il considère être une prison pour les vieux....d'autant plus que ses enfants ont eu la bonne idée de le placer sous tutelle: il ne peut plus sortir sans autorisation, quant à jouir de son argent c'est devenu de la science fiction. Aghhh, l'ingratitude de la progéniture est une désolation et un isolement que subit amèrement Sébastien.
Un jour, ou plutôt un soir, après avoir mûrement réfléchi et une fois de plus compris qu'on ne viendrait plus le chercher pour le sortir de la résidence, Sébastien décide de prendre la tangente. Il se souvient de Paula, la Résistance, Léa son amour de jeunesse, la soeur de son meilleur ami. Il part dans la nuit, rencontre Laurent, un chauffeur de taxi qui l'accompagne dans son ultime randonnée, une randonnée pour retrouver le passé, pour relater ses souvenirs, pour respirer l'air de la liberté. Sébastien Lesquettes est un rebelle depuis toujours et encore plus à l'automne de sa vie et veut absolument retrouver Paula, une lumière dans sa nuit, elle qui lui a écrit une lettre, il y a deux ans, qu'il n'a même pas lue!
Joseph Bialot ("La station St-Martin est fermée au public") dresse un portrait de vieillard qui ne se résigne pas à attendre la fin en déambulant sans but en maison de retraite. Son héros est l'anti-thèse des personnages de "Nous vieillirons ensemble": Sébastien représente la part sombre de cet âge de la vie; Les Cannabis sont loin d'être Les Bégonias de Camille de Peretti, le lecteur se retrouve au coeur d'une ambiance morose où les heures passent silencieusement, lentement, murant dans le silence des vieillesses solitaires et abandonnées les petits vieux qui attendent la fin du calvaire.
Bialot offre un road movie (la balade en taxi dure tout le roman) des souvenirs de la guerre 39/45 et de la recherche de Paula, voyage dans le temps et dans l'espace qui les mèneront jusque sur la côte nordiste.
Les bassesses d'aujourd'hui rencontrent celles de l'Occupation: les mensonges de ses enfants, le passage mortel de la ligne de démarcation pour Léa et l'enfant qu'elle met au monde dans un fossé au moment où la patrouille allemande passe....Léa qui n'avait pas ôté son étoile jaune et qui disparaît sans laisser de traces. Les abandons des enfants et les combats pour venger la disparition de Léa et de l'enfant, les combats de la Résistance, les héros qui tombent puis ceux qui reviennent des camps à jamais brisés. Paula et leurs étreintes, jeunesses perdues au milieu des horreurs et des souffrances, havres de paix dans un monde qui sombre dans la folie. Paula qui lentement se matérialise au fil des recherches, au bout des morceaux d'adresse glanés ça et là.
La rébellion est au commencement de la fuite vers la liberté et une histoire d'amour qui ne peut s'oublier, elle est le fil conducteur du récit d'un homme qui refuse d'être considéré comme un senior (c'est vrai...quelle horrible nomenclature afin d'éviter de dire "petits vieux" ou "personnes âgées", l'édulcoration d'un état par un concept souvent insipide), comme un vieux assisté! La rébellion est au coeur du roman et parfois elle devient un peu agaçante: Sébastien en fait trop et est fatigant à suivre, même s'il a de bonnes raisons pour être ainsi. C'est ce qui m'a un peu gênée dans ce roman aux accents bien grinçants et dérangeants: mon erreur a été de le lire immédiatement après le roman de Camille de Peretti. Cependant, cela n'ôte rien à la qualité du récit, à la justesse des personnages, à l'atmosphère de résistance face au temps (ce n'est pas parce que l'on est vieux que l'on ne peut plus aimer ni regarder les jolies filles!) et face au regard porté par la société sur la vieillesse. Comme cette dernière fait peur et comme on aimerait pourvoir l'oublier et l'éviter!
Sébastien et Paula se rebellent contre les convenances sociales, contre les directives médicales, contre l'ordre et aspirent à être eux-mêmes, ceux qu'ils étaient dans les années 40 lorsqu'ils se battaient pour la liberté, une liberté que l'on voudrait leur interdire au nom de bien des choses futiles et creuses. Qu'ont-ils à craindre ou à perdre à leur âge? Dans un ultime pied-de-nez, les vieux amants ont leur barroud d'honneur....émouvant, poignant et glaçant.
Un autre roman sur la vieillesse qui laisse un petit goût d'amertume: c'est que la lecture a sacrément remué les sentiments!

Livre lu dans le cadre du Prix Landerneau






jeudi 14 août 2008

Aaaahhh, vieillir....


"Dimanche 1er Octobre. Une journée comme les autres aux Bégonias, maison de retraite de la banlieue parisienne. Il est 9h15", nous nous trouvons dans l'entrée et commençons à rencontrer les différents pensionnaires, autant de personnages que de galerie de portraits plus amusants et émouvants les uns que les autres.
C'est d'abord un couple qui a rendez-vous avec le directeur pour une place dans la résidence, pour la mère du mari, elle perd un peu la tête; l'épouse est parvenue à faire entendre ses arguments, une longue bataille dont elle voit enfin le bout...elle n'aura plus à supporter une belle-mère qui n'a jamais pu l'encadrer, elle la secrétaire qui s'est faite épouser par son polytechnicien de fils. La maison de retraite a l'air correcte, ce qui rendra les choses moins difficile pour lui. La vengeance serait-elle un plat qui se mange froid? A la décharge de cette épouse, ce n'est que juste retour des choses.
Puis, un trio féminin: Louise Alma, Marthe Buissonnette et Jocelyne Barbier, deux d'entre elles se détestent cordialement, l'autre regarde le monde d'un air amusé et un peu fatigué au crépuscule de la vie. Louise est une dame qui a de la classe, Marthe paraît sèche, pincée et un peu désagréable (voire méchante) tandis que Jocelyne porte son âge, sa faconde, parfois grossière, et ses rondeurs avec jovialité, trop de rires pour que tout soit réel? Les blessures de l'âme, profondes et sombres, se cachent souvent derrière le sourire ou le rictus, Marthe et Jocelyne, deux souffrances secrètes que les nuits solitaires n'apaisent toujours pas.
Il y a Nini, une vieille dame qui crie, éructe des insanités à longueur de temps, qui fume comme un pompier et réclame du coca light à tout bout de champ alors qu'elle préfèrerait un bon verre de vin! Nini qui attend sa petite Camille chaque dimanche, Camille qui éclaire son horizon, Camille qui commence à se lasser des lubies usantes de sa vieille marraine. La vie de Nini n'a pas toujours été triste, elle a bien vécu d'ailleurs, elle a eu une vie bien remplie, elle a été Madame le Juge autrefois, il y a un siècle, dans une autre vie. Elle n'a pas toujours été acariâtre ni pénible jusqu'à ce que son grain de folie ne devienne ingérable au quotidien. Nini les conspuent tous autant qu'ils sont, ces pauvres vieux, ces directeur et infirmières. Seule Josy trouve grâce à ses yeux, Josy l'auxiliaire de vie qui apporte avec elle l'amour de son prochain, l'amour qu'elle donne aux déshérités et à la vieillesse solitaire. Las, Nini à force de hurler et de sonner pour un oui ou pour un non n'est plus écoutée la nuit....Nini solitaire nocturne à qui tout peut arriver.
Le Capitaine Dreyfus est un vieux monsieur qui n'a jamais pris la mer et toujours rêvé de commander un navire. Est-il vraiment aussi à l'ouest qu'il ne le fait croire? Il fait des réserves de pain, tournicote autour d'un bosquet près du grillage, s'agite et délire....pour mieux tromper l'ennemi sans doute. Et si le capitaine rêvait d'une évasion en bonne et due forme?
Madame Destroismaisons, dite "la baronne", perd lentement mais sûrement la mémoire aussi son époux, éternel amoureux de sa femme, prévenant et dévoué, ne peut plus s'en occuper à la maison...à deux pâtés de maisons des Bégonias. La baronne, toujours coquette grâce aux attentions de son époux, s'égare dans ses souvenirs et ses peurs d'autrefois lorsqu'elle recevait son amant du moment. Alphonse boit le calice jusqu'à la lie...l'amour a ses raisons que la raison ignore même au soir d'une vie.
La résidence Les bégonias n'est pas que vide et attente du dimanche, jour des visites, ou du départ vers un au-delà parfois attendu. L'amour peut frapper les coeurs en plein hiver de l'existence, faisant renaître de doux sentiments et de tendres étreintes et donnant une seconde vie aux coeurs solitaires. L'amour à l'âge de la vieillesse illumine les yeux de Thérèse et Robert et bercent leurs nuits. La rébellion peut s'exprimer dans la fusion des coeurs et des corps: rien n'est jamais terminé, tout peut commencer malgré les rides et les blanches chevelures, vieillir ensemble pour renaître à la vie. On suit les regards, les mots doux de ces tourtereaux avec tendresse et émotion: le tourbillon des jours réserve d'intenses surprises!
Que serait une résidence pour personnes âgées sans l'infirmière, la garde de nuit et le directeur? Tout ce petit monde est sous la houlette d'un berger passionné de timbre, un tantinet désarçonné par le décès tenu secret d'une résidente et son attirance envers Christiane,l'infirmière. La pauvre a l'art de tomber sur d'impossibles goujats qui lui foulent aux pieds son pauvre coeur éperdu d'amour. D'ailleurs, le dernier en date, n'est autre que le fils du Capitaine Dreyfus. Les odieux personnages ont souvent les paroles de trop qui sauvent les Christiane des pires situations...et si le directeur était l'homme idéal, vous savez celui que l'on croise tous les matins et qui passe inaperçu jusqu'au jour où l'on ouvre enfin les yeux!
"Nous vieillirons ensemble" est une journée dans une maison de retraite avec ses angoisses, ses rires, ses folies, ses rivalités, ses souffrances, ses souvenirs douloureux, ses révoltes et ses bonheurs inattendus. Des tranches de vie tellement humaines, tellement vraies que l'émotion se rencontre au détour de petites phrases, de petits mots. On rit beaucoup, on a la gorge serrée souvent, on pleure parfois: le ridicule côtoie le cynique, le comique et la tendresse, les grandeurs et bassesses de tout un chacun scandent les heures du jour au fil des différents lieux de la résidence....une résidence mode d'emploi qui fait écho à "une vie mode d'emploi" de Pérec (d'ailleurs, l'auteure met à disposition un plan détaillé des Bégonias et y place les scènes).
La vieillesse ne laisse jamais indifférent: elle est le miroir, souvent redouté de notre proche futur, image que l'on aimerait ne pas avoir à regarder et encore moins à lire. Pourtant, la vie continue avec les mêmes mesquineries et petites méchancetés entre amies, parfois on atteint une relative sérénité, parfois on rencontre un être qui illumine le temps qui reste à partager, parfois on passe à côté de choses simples parce qu'on refuse le reflet du miroir. L'humanité est présente partout dans le récit d'une journée ordinaire d'un groupe de petits vieux attendrissants, drôles et agaçants qui vieillissent ensemble du mieux qu'ils peuvent.
Un livre où le regard tendre et dénué de pathos de l'auteur enveloppe précautionneusement chaque personnage et charme jusqu'au bout le lecteur qui en sort le sourire aux lèvres et les yeux humides.
Pour l'instant, un de mes livres chouchous du Prix Landerneau!

Livre lu dans le cadre du Prix Landerneau







Les avis de anne caro[line] fashion pascal cathulu lily lou michel

samedi 9 août 2008

Connaît-on la personne avec laquelle on partage sa vie?

Lancelot est traducteur et travaille à la maison et contemple chaque jour les arbres de la cour de l'école. Il est marié à Elisabeth, institutrice de son état et peu présente. Les années passent, calmes, inodores et incolores, vides d'émotions et de sens, quelques meubles disparaissent de l'appartement de manière étrange. Un jour, Lancelot décide d'aller lui-même remettre la traduction à son employeur: il brave sa phobie des gens, et s'en va à pied à l'autre bout de la ville. Le destin lui tombe sur la tête, près d'un immeuble: c'est un escarpin rouge qui a volé d'une fenêtre. Lancelot décide de monter remettre l'objet volant identifié à sa propriétaire. Une très belle jeune femme lui ouvre, la vie de Lancelot ne sera plus jamais la même! Quelques jours plus tard, il quitte Elisabeth pour vivre avec la jeune femme aux escarpins rouges, Irina.
Irina est fantasque, entière et mystérieuse, d'une beauté à rendre un homme d'une jalousie maladive. Elle réalise des documentaires, à travers le monde, sur les animaux en voie de disparition. Elle part des semaines entières, laissant Lancelot seul dans leur maison perdue, dans le Nord, là où l'hiver est longtemps présent.
Un soir, un appel de la police lui annonce la mort de son épouse dans un accident de voiture. Le problème est que Lancelot avait déposé Irina à l'aéroport et il n'y avait aucune raison pour qu'elle soit en voiture et qu'elle soit retrouvée morte! Que s'est-il passé entre le moment de la séparation et l'accident? Qu'allait faire Irina au volant de cette voiture qui ne lui appartenait pas? Ce qui est encore plus étrange et alarmant, c'est que des objets ont disparu dans la maison, Lancelot deviendrait-il fou?
"Et mon coeur transparent" est l'histoire, étonnante et émouvante, d'un homme, rêveur et amoureux, qui part à la recherche de la personnalité cachée de son épouse. Il rencontrera un homme qui se fait passer pour son père, il apprendra qu'Irina a été empoisonnée à doses infimes, fera connaissance avec une agent immobilier qui faisait visiter des maisons à Irina et partagera le quotidien d'un ancien voisin qui se révèlera être le premier amour d'Irina. Au fil de son road movie entre le lieu de l'accident et la ville où ils se sont connus, Lancelot percera le secret de la double de vie d'Irina où les bombes artisanales et les coups de force contre les laboratoires pharmaceutiques et les grandes enseignes sont le lot de l'existence de son groupe de desperados écologistes et anti-capitalistes. Lancelot est loin d'être au bout de ses surprises et de ses révoltes: l'ultime dénouement lui ouvrira un nouvel horizon totalement inattendu.
Véronique Ovaldé, sans en avoir l'air, fait de "Et mon coeur transparent" un roman noir où le comique côtoie le tragique et l'absurde. En effet, son héros, Lancelot, amoureux transi d'une Irina qui s'avère insaisissable, s'engage dans une quête de la vérité qui bousculera ses obscessions, son hypocondrie et sa tendance à la panique. Il ressasse des choses parfois à la limite de l'irrationnel tout en glanant des faits plus hallucinants les uns que les autres. Les découvertes de Lancelot alternent avec ses souvenirs et le lecteur est pris dans l'engrenage de la recherche du pourquoi et du comment de la disparition d'Irina. Les incohérences de Lancelot le rendent attachant et émouvant, petits accrocs qui apportent leur grain de sel au tissage de l'histoire d'Irina et sont autant de digressions permettant au récit de prendre son temps sans atténuer son intérêt. La ponctuation très fantaisiste de l'auteur est à l'aune des errances de Lancelot mais peut gêner voire irriter le lecteur. J'ai apprécié, une fois encore, le toucher délicat de son écriture pour mettre au jour ce qui fait mal, les détails douloureux qui façonnent un être humain dans son histoire intime. Véronique Ovaldé a le chic pour utiliser des expressions et des mots désuets ainsi que des lieux qui n'existent pas, et dignes du monde des fantasmagories, pour révéler, d'une plume aérienne, un monde souvent très violent et aussi dire la douleur du deuil et l'apprentissage d'une solitude difficile à apprivoiser. Je ne me lasse pas de son style où l'onirisme et la sensibilité imprègnent les mots, les phrases et les images que l'on se construit au fil de la lecture...il y a chez elle un parfum subtil de merveilleux, d'histoires qui ne se trouvent que dans le monde de l'imaginaire.

"Juste avant de sortir il remarqua quelque chose dans l'entrée qui retint son attention.
J'étais sûr, se dit-il, qu'ici même il y avait une armoire.
Il demeura perplexe un instant.
Si l'armoire avait disparu, est-ce que tout ce qu'elle contenait avait disparu aussi?
lancelot fit une moue dubitative pour lui seul, amorça un signe de tête comme s'il saluait l'armoire absente et s'en alla en claquant la porte. il ne s'étonnait ps qu'une armoire disparaisse. Le monde de Lancelot était mouvant et précaire et les choses apparaissaient et disparaissaient selon une logique qui lui échappait mais qu'il acceptait facilement. Lancelot aimait que les choses s'égarent. Ca lui rappelait en douceur l'existence de dimensions parallèles."
(p 19 et 20)
"Lancelot se prépare un thé. Il fait couler l'eau dans la bouilloire en regardant loin devant lui par la fenêtre de la cuisine. On peut apercevoir la route en surplomb, les arbres transis qui scintillent dans la lumière du matin comme des bâtonnets de sucre candi, et sur la gauche un renard retardataire qui s'enfuit vers le bois en effectuant de grands sauts désordonnés dans la neige.
Lancelot se sent très légèrement à côté de lui-même. Il a l'impression qu'il est non seulement en train de remplir la bouilloire mais aussi qu'il est posté juste à côté de l'évier en train de se regarder faire. Il se regarde faire avec, il faut l'admettre, beaucoup de bienveillance. Il se sent patient et dupliqué."
(p 56)

Roman lu dans le cadre du Prix Landerneau






Interview de l'auteur par Télérama ICI

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lundi 21 juillet 2008

Pique et couds!


Madelaine Delisle, soixante-dix-huit ans, en se penchant un peu trop à son balcon pour regarder les tenues portées par les passantes, tombe de sa terrasse. Le temps de sa chute, elle déroule le film de sa vie.

A quatorze ans, son père l'abandonne, suite au décès de son épouse, avec sa soeur, dans un couvent. Elle y apprendra à taire ses émotions, à se battre pour tenir psychologiquement, à nouer une belle amitié et surtout à coudre. Elle deviendra couturière et sera placée chez Mme Volladier où elle courbera la tête sur son ouvrage mais pas l'échine. Elle partage ses repas avec Léonarde, reine de la cuisine, et seconde mère. Sous sa houlette, Madelaine saura apprécier les bons petits plats, le goût et les saveurs de la cuisne, garder le regard droit, les épaules droites et un rayon de soleil, celui que les moments fugaces de bonheur construisent dans le cocon de la mémoire et des sens, pour colorer les jours sombres. Madelaine épluche les anciennes revues de mode, remisées dans le grenier par Mme Volladier. Cette dernière fut une élégante aux subtiles et splendides toilettes: lors d'une soirée peu ordinaire, le vague à l'âme de la dame fera danser devant les yeux éblouis et émerveillés de Madelaine les robes des grands couturiers parisiens, chatoyantes, aériennes, audacieuses et précieuses. Dans la tête de Madelaine, ces étoffes soyeuses, luxueuses, lumineuses, dansent jusqu'à ce qu'un jour, elle rêve d'un modèle qui n'est issu d'aucune revue de mode: elle a créé son modèle en dormant et elle le réalisera de ses mains. Ainsi commence l'ascension inattendue d'une petite main orpheline dans le monde étourdissant de la mode. Madelaine monte à Paris, elle travaille dans l'atelier de couture de Madame Germaine, les échos des audaces de Coco Chanel, de Christian Dior font venir les élégantes qui souhaitent copier les tenues haute-couture. Madelaine traverse la guerre en solitaire, comme si elle la vivait en lointaine spectatrice. Lorsque les affres de l'Occupation cessent, que reviennent les jours d'insouciance de la Libération, Madelaine virevolte dans les bras de beaux soldats jusqu'à ce qu'elle rencontre Tadeusz, au tatouage au bras, au passé douloureux qui le fait prendre la fuite à chaque Noël. Une petite fille, Lucie, arrive et Madelaine, loin de ressentir un instinct maternel, fuit son mal-être et son malaise dans le travail des collections. Pourquoi ne parvient-elle pas à aimer sa fille, à vouloir jouer avec elle, lui parler, lui faire découvrir le monde? Pourquoi un tel rejet de son rôle de mère? Pourquoi est-elle si différente des autres femmes? Les réponses seront longues à faire surface et à éclairer le chemin de Madelaine. D'ailleurs, Madelaine et Tadeusz s'éloignent peu à peu pour se perdre et se retrouver, comme dans la chanson de Jules et Jim, Lucie ne supporte plus que sa mère l'habille....elle n'est pas une simple poupée, elle est sa fille tout de même! Ne peut-elle pas l'aimer vraiment sans se cacher derrière les tissus, les aiguilles et le mètre-ruban? Madelaine, sous le poids de ses démons intérieurs auxquels elle ne peut encore donner de nom, s'isole dans le rythme effréné des créations et des collections....jusqu'au jour où elle décide de tout abandonner et de devenir une grand-mère, à défaut d'avoir été une mère. La chute de la terrasse ouvrira d'autres horizons à Madelaine et lui apportera toutes les réponses à ses questions.
"Le temps d'une chute" est un roman distrayant, transportant le lecteur au coeur d'un monde qui attire et intrigue: celui de la mode, celui des tissus aux noms évocateurs d'ailleurs chatoyants et mystérieux. Les robes, les jupes, les manteaux volent et virevoltent au rythme des époques, des chansons, des poètes, de la Nouvelle Vague, des audaces de Chanel et de Dior. Quelques phénomènes de société sont effleurés, anecdotes dans le récit (les rancoeurs des femmes endurant les privations qui s'acharnent sur de jolies jeunes filles, trop jolies pour être honnêtes?, la percée des stars de cinéma, fleurons de la dernière mode, la maigreur malsaine des mannequins que l'on porte au pinacle comme si les stylistes à la mode s'ingéniaient à martyriser le corps de la femme, à nier la féminité de la femme) qui auraient gagné à être plus développées. Tout comme le personnage de Madelaine qui ne m'a pas paru avoir été traité autrement que superficiellement: tout va trop vite, et rien n'est creusé vraiment ce qui est dommage. Madelaine est un personnage qui, certes, m'a plu mais ne m'a pas enthousiamée plus que cela. Même Tadeusz et Lucie auraient mérité un approndissement.
La quatrième de couverture indique "Roman d'initiation, du désir de donner et de la nécessité du choix": on retrouve ces ingrédients dans le roman mais sans relief, sans émotion. J'ai ressenti de la froideur, et a aucun moment je n'ai eu envie de m'identifier à un seul des personnages.
Je ne peux pas dire que je me sois ennuyée au cours de ma lecture mais, hormis quelques passages où l'imaginaire est emporté sous la houle du riche vocabulaire varié désignant les étoffes, peu de choses me resteront. Une agréable et délassante lecture d'été, vite lue, vite oubliée, au cours de laquelle le générique de l'émission "Frou-Frou" me trottait dans la tête.


J'ai aimé ces passages:

"Eté 1962. Elle n'a choisi pour cette première collection d'hiver que deux couleurs, noir et blanc, mais ses noirs sont infusés de printemps,d'été et d'automne, ses blancs irisés de givre et de soleil. De faux noirs languides, voluptueux; des blancs chauds, soyeux." (p 183)

"Robe en georgette de soie perle brodée de rosaces de cristal, capeline nuage d'ivoire. Robe d'Infante courte en organza blanc de craie, veste drapée de roses en tulle albâtre. Robe en satin de soie sculpté givre, visage voilé de dentelle crème. Dolman de flanelle blanc d'Espagne, pantalon de gabardine fileté blanc de zinc, blouse de crêpe de Chine grège." (p 187 et 188)

Roman lu dans le cadre du Prix Landerneau




jeudi 17 juillet 2008

L'assassin fumait des blondes


Depuis le 1er Janvier 2008, il est interdit de fumer dans tout lieu public et au travail: loi libératrice pour les uns, les non-fumeurs enfumés depuis des décennies, loi inique pour les autres, les fumeurs qui évacuent leur stress grâce à ce geste si simple, si commun, tellement passe-partout...sortit un briquet, une clope, l'allumer et en tirer une bouffée de volupté.
Fabrice Valantine, brillant chasseur de tête, appartient au club des irréductibles fumeurs au grand dam de son épouse. La pression des non-fumeurs devient de plus en plus forte, au bureau seul le patron brave encore l'interdiction; aussi, un jour, Fabrice cède-t-il, malgré son scepticisme, à la demande de sa femme: consulter un hypnotiseur, la coqueluche "hype" pour arrêter enfin de fumer! La séance semble avoir réussi: Fabrice n'éprouve plus l'envie de fumer.
L'ambiance au bureau est tendue: le patron parle de se retirer des affaires et les paris sur sa succession vont bon train. C'est à Fabrice que Hubert Beauchamps-Charellier décide de passer le flambeau lors d'un tête-à-tête. La joie n'est que de courte durée: FBC est retrouvé mort dans son bureau. Le conseil d'administration nomme en urgence Franck Louvier, un jeune loup, dynamique et aux dents longues dans la plus pure lignée des "killers" du monde des affaires! L'enfer commence pour Fabrice qui se retrouve relégué dans un placard: il craque et se grille une cigarette. La stupeur de Fabrice devant l'absence absolue de plaisir est égale à son incompréhension du phénomène: il a envie de fumer mais la cigarette ne lui apporte plus d'apaisement ni de plénitude.
L'invraisemblable se produira lors d'un incident domestique: Fabrice a un voisin coutumier de violences conjugales sur son épouse; cet homme misérable et abject, après avoir envoyé sa femme à l'hôpital suite à un passage à tabac trop virulent, bricole un jour l'embrasure d'une fenêtre de son appartement. Fabrice s'aperçoit que le reflet de sa montre gêne un peu l'abominable voisin, en équilibre précaire à sa fenêtre, et si le miroir du salon était de la fête et débarassait l'immeuble du voisin? Fabrice remet le miroir en place, allume une cigarette et ressent un extraordinaire plaisir entre les volutes de tabac et le corps inanimé du voisin....Fabrice vient de commettre un meurtre parfait et de retrouver intact, sous l'adrénaline de l'acte, le plaisir intense du fumeur. Révélation surprenante, lumineuse et indicible, premier pas vers le paradis perdu du fumeur.
Fabrice suit son instinct et étoffe son tableau de chasse au fil des mois jusqu'au jour où un grain de sable enraye le déroulement des évènements.
"Fume et tue" est un roman noir à l'humour dévastateur qui réussit le tour de force de rendre sympathique héros, un Robin des Bois des temps modernes (ses victimes ne sont que des ordures et des salauds patentés), et de rire de la loi anti-tabac.
Antoine Laurain s'exerce, en filigrane, à une satire des moeurs sociales et économiques tant dans la sphère privée que dans le monde du travail (la description de Franck Louvier et ses sbires à la "Men in black" est particulièrement savoureuse et grinçante).
Une lecture jubilatoire où l'ambiance drôlatique laisse percer l'inquiétude dans les volutes tabagiques d'un fumeur qui ne rêvait que d'une seule chose: la paix, au bureau et à la maison, en compagnie de ses cigarettes. Une question me taraude: aurait-il été intéressant que la morale ne soit pas sauve? En effet, j'ai vraiment apprécié le côté provocateur et iconoclaste du personnage et du sujet de l'intrigue aussi du coup la fin m'a-t-elle paru un brin trop sage.

"J'allumai la dernière benson qui me restait avant de ressortir dans la nuit en quête d'un paquet, comme ces grands fauves qui errent dans la savane endormie à la recherche d'une proie. Le geste. Il ne me restait plus que le geste comme présence rassurante. Craquer un briquet, allumer le tison, tenir la cigarette entre le majeur et l'index, porter le filtre à mes lèvres. Jusque là tout allait bien, après tout s'effondrait. la fumée fit son aller-retour dans les poumons et, là, rien. Je décidai de l'éteindre après quelques bouffées." (p 163)

Livre lu dans le cadre du Prix Landerneau







dimanche 6 juillet 2008

Enfance dans la guerre

Le Liban, une famille de la grande bourgeoisie, un père libanais, une mère française, une petite fille. La guerre sourd puis éclate, faisant voler en milliers d'éclats la vie d'autrefois. La petite fille a grandi entre la pudeur musulmane et la liberté européenne, entre le foyer féminin et l'école où apprendre est une fenêtre ouverte sur l'ailleurs et le monde. La grande maison familiale se meurt lentement sous les bombes, appeurée par les snipers, désarçonnée par la montée de l'intransigeance, le reniement des amitiés anciennes entre voisins de confessions différentes et alors sans antagonisme. Le chaos de pierres, de poussières, de corps et de sang au milieu duquel s'avance la narratrice du haut de ses quinze ans, du haut de sa jeunesse, de son adolescence fière, invincible et éternelle. Quelques années auparavant, sa mère quitte le foyer conjugal pour repartir en France, dévastant le coeur du père qui ne s'en remettra pas. Elle grandit en marge de la famille, savageonne attachée à la liberté d'aller à l'école, au lycée, frondeuse insouciante parmi les ruines fumantes de la cité.
A-t-elle peur des snipers? Oui...et non: elle ne court pas afin de ne pas paraître une victime désignée, afin de braver les sentiments du tireur embusqué, peut-être lui rappelera-t-elle une soeur, une mère, une petite amie.... Chaque jour, sur le chemin du lycée, elle s'arrête reprendre son souffle et son courage dans les ruines d'une église. Chaque jour, elle y prie à sa manière. Chaque jour, elle y puise courage et volonté de vivre. Puis, un matin, elle rencontre un homme, un étranger: combattant? Européen? Journaliste? Il semble appartenir aux deux dernières catégories. Un lent apprivoisement voit le jour: ils apprennent à se connaître, à se jauger, à estimer le degré de confiance qui peut naître entre eux. La narratrice est un elfe aérien dans sa robe verte, verte de liberté, d'effronterie, par-dessus son pantalon en treillis et ses bottes de marche. Au fil des semaines, des mois, elle découvre le maniement des armes, le désespoir des réfugiés, la misère des camps palestiniens, la révolte devant tant d'injustice et de sang inutilement versé. Elle découvre, surtout, l'amour pour un homme, l'envie de lui appartenir, de lui offrir le plus intime des trésors. Las, les chimères dévoilent toujours leur véritable visage, laissant, sans regret, de profondes et terribles blessures invisibles, certes, mais diablement réelles.
Yasmine Char avec "La main de Dieu" offre un récit d'une force romanesque saisissante: elle nous raconte l'histoire d'une petite fille qui ne sait comment grandir, elle qui n'a plus sa mère, qui ne voit qu'un père dépressif et larmoyant, qui ne côtoie que des tantes et des oncles enfermés dans leur culture intransigeante. Une jeune fille tiraillée entre deux cultures, deux modes de pensée, deux mondes; une jeune fille qui ne vit qu'entourée de violence, de terreurs et de haine. Yasmine Char raconte les horreurs d'une guerre fratricide, d'une guerre qui de cessez-le-feu en reprises de conflits durera près de vingt ans! Vingt ans de souffrances, de sang, de jeunesse souillée par les armes, l'idéologie ou les viols. La main de Dieu, celle qui scelle les destins, celle qui protège, celle qui punit, affleure le récit, titille le décor des camps de réfugiés ou celui de l'appartement de cet homme étranger, mystérieux et manipulateur. La main de Dieu n'est jamais bien éloignée de celle du Diable....qui dépose dans les mains de la jeune fille une arme et magnifie son rôle de tueuse, qui la fait traverser chaque jour la ligne de démarcation entre les zones musulmane et chétienne.
Un roman où les émotions sont intenses, violentes et où la poésie apparaît au moment le plus inattendu, déroutant le lecteur tout en le charmant.


"J'ai quinze ans. Je traverse la ligne de démarcation. C'est comme un film muet, pellicule noir et blanc. Noires les boutiques calcinées, blanc le soleil du Liban. J'imagine que le franc-tireur est humain. Je marche en souriant pour qu'il ne tire pas. Je prie pour qu'il ait une mère, une soeur ou une fiancée. N'importe quelle image tendre qui puisse s'interposer de manière fulgurante entre lui, l'oeil du chasseur, et moi, la tête du chassé." (p 10)
"J'imagine l'histoire de mon enfance, elle n'existe pas. Il n'y a pas de départ avec une ligne droite. Il y a des taches qui remplacent les pointillés. Une certitude. Je me souviens de cette folie partout dans mon enfanc où j'ai grandi: dans la maison blanche, dans le départ de ma mère, dans le chagrin de mon père, dans la guerre. Je me suis trompée. Mon enfance c'est peut-être alors une seule grande tache avec ce fil conducteur qui expliquerait pourquoi elle est partie, pourquoi il se meurt, pourquoi les gens s'assassinent." (p 12)

Livre lu dans le cadre du Prix Landerneau 2008







le billet de Michel Edouard Leclerc ICI

lundi 23 juin 2008

La vue au bout des doigts

quatrième de couverture:

A dix-sept ans, Maria-Theresa von Paradis est un être d'exception : fille unique du conseiller de l'impératrice d'Autriche, pianiste virtuose, belle et aveugle. Lorsque son père fait appel au célèbre Mesmer qui soigne par magnétisme, elle découvre la passion et toutes les émotions dont sa cécité la protégeait. Au siècle de Mozart et de Salieri, un roman lumineux où tout est dit des sentiments, du destin et de la liberté.


Le lecteur est transporté au coeur de Vienne, au 18è siècle, celui de Mozart. Maria-Théresa est aveugle, belle à en couper le souffle mais cela, elle ne le sait pas encore. Devenue aveugle, soudainement, à l'aube de ses trois ans, mystère que seul l'esprit, au plus profond de lui-même, peut éclaircir, elle grandit dans l'obscurité, ses autres sens deviennent plus aigus et plus sensibles, ses doigts agiles s'envolent sur le clavier de son piano: Maria-Thérésa est une virtuose qui enchante Vienne et ses salons. Elle, la prunelle des yeux de son père, ne connaît que les émotions de la musique, protégée du monde par son regard coupé de la lumière, et les souffrances des innombrables tentatives de guérison. Elle arrache une promesse à son père: qu'il ne tente plus rien pour la guérir car elle ne peut plus supporter la torture des médecins.
Elle a dix-sept ans et son père lui offre un cadeau qui la blesse plus qu'il ne l'enchante: une parure de bijou qu'elle ne peut voir. Un cadeau d'égoïste de la part de son père: il le fait pour le plaisir d'en voir la beauté de sa fille unique rehaussée. La promesse arrachée de ne plus côtoyer de médecin est un voeu pieu. Le docteur Mesmer, célèbre, coqueluche de la bonne société viennoise, et décrié par une partie des médecins parce qu'il utilise une méthode avant-gardiste pour soigner ses patients, le magnétisme, offre au conseiller de l'impératrice de soigner sa fille. Ce dernier accepte et malgré les réticences de sa fille l'amène à rencontrer Mesmer. Très vite, la personnalité et la douceur du médecin charment Maria-Thérésa qui accepte le traitement proposé. Elle vient donc s'installer dans la maison de Mesmer, dont l'épouse est absente. Les séances de magnétisme portent leurs fruits et le regard aveugle de Maria-Thérésa perçoit peu à peu les formes et la lumière, la sortant de l'obscurité.
La rencontre de ces deux êtres est d'une luminosité touchante: lui, le savant qui est loin de toutes les certitudes de ses confrères, qui dérange les faits établis, qui pourrait être le précurseur de Freud (autre Viennois à dérouter et secouer la science médicale traditionnelle); elle, l'artiste reconnue à qui Mozart dédia un concerto pour piano, sensible, rebelle qui s'ignore, prête à se perdre dans l'intensité des émotions. Ils forment un couple où la passion mènera à des chemins différents....la société a un poids d'une lourdeur difficile à vaincre et à ignorer.
Ce qui est formidable, c'est la personnalité extraordinaire de cette pianiste qui découvre en recouvrant la vue ce à quoi elle tient le plus au monde: le plaisir de jouer, les émotions que ses doigts agiles de virtuose transmettent au clavier du piano qui les laissent s'envoler non seulement vers les autres mais aussi au coeur de son âme. La vue est une expérience douloureuse tant sur le plan physique que psychique pour Maria-Thérésa: les hommes lui apparaissent sous leur véritable jour....mesquins, méchants, avides, cruels et égoïstes. Voir cela est loin d'être un privilège pour Mademoiselle Paradis. Voir est loin d'être un bonheur pour Maria-Thérésa: elle perd ses repères sur le clavier de son piano, elle perd une sensibilité indispensable pour le bonheur de jouer, elle perd sa liberté d'exécution en devenant dépendante de ses yeux qui ne peuvent pas quitter le clavier par peur de ne plus savoir laisser courir ses doigts fuselés.
Michèle Halberstadt, de son écriture claire, limpide et intense en émotions, écrit la biographie d'une femme au destin particulier et à la force de caractère longtemps masquée par une apparente soumission. Mademoiselle Paradis, libérée de ses chaînes familiales et visuelles, s'envole vers la liberté de jouer, de composer et de vivre sa vie, tout simplement, comme elle le souhaite, sans entrave d'aucune sorte. Un destin de femme étonnant et émouvant, raconté sans pathos, sans mièvrerie, où le parfum de bonbonnière viennoise flotte, certes, sans être entêtant ni dominant. Une histoire fraîche, agréable, bien écrite et joliment divertissante. On se laisse porter sur les gammes du piano de la vie avec ses heurts et ses douceurs.

"Elle ne connaît pas la couleur du ciel ni la forme des nuages. Elle ne sait pas ce que signifient, le bleu, le rouge, le pâle ou le foncé. Elle vit dans le noir, c'est le nom qu'ils ont donné à ce qu'elle décrit. De la lumière, elle distingue la chaleur, l'odeur, parfois même le bruit: le souffle de la bougie, le crépitement du feu. Elle sait que le jour palpite d'agitation, que le silence attend la nuit pour se faire entendre. Cela tombe bien. Ecouter, c'est ce qu'elle sait faire de mieux.Elle perçoit les sons auxquels personne ne prête l'oreille: la vitre de la serre qui frémit dans son châssis par vent d'ouest, la langue du chat qui râpe contre son poil quand il fait sa toilette. Elle n'a jamais confondu un dièse avec un bémol, une ramier avec une tourterelle. Ce qui la passionne ce sont les nuances, qu'il s'agisse de l'éventail des sons ou de la gamme des sentiments. Elle distingue la frayeur de la peur, la risée de la brise, la courtoisie de la sincérité, l'allegro de l'allegretto. Elle ressent, elle frémit. Elle vibre, tremble et frissonne.Elle rougit aussi." (p 11 et 12)

Livre lu dans le cadre du Prix Landerneau 2008



Les avis de Cathulu Papillon Florinette Lou Fashion

Une interview de l'auteure ICI