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samedi 7 août 2021

Monsieur Han

 


Quand Monsieur Han décède, ses voisins s'aperçoivent qu'ils ne savaient rien de sa vie, notamment qu'il avait été médecin à Pyongyang, une famille qu'il dut laisser derrière lui dans le chaos aux abords du trente-huitième parallèle, frontière entre le nord et le sud de la Corée.

Monsieur Han arrive sans un sou vaillant à Séoul et se retrouve soupçonné d’être un espion à la solde des communistes du Nord. Il se retrouve confronté à un univers de corruption où tout s’achète et se revend sans état d’âme : il gère les opérations délicates d’une clinique dont les deux associés n’ont quasiment aucune connaissance médicale.

Sa nouvelle vie aurait pu bien se dérouler, il avait rencontré une jeune femme, mère d’un garçon, et pouvait se fondre dans la société très suspicieuse de la Corée du Sud où toute personne venant du nord du trente-huitième parallèle est un communiste déguisé en réfugié ; il avait retrouvé sa sœur et renouait avec un semblant de famille. Or, il commit l’erreur de s’attacher à la jeune femme rencontrée et de l’épouser alors qu’elle plaisait à un des associés de la clinique ce qui ne fit pas de lui son ami.

Un soir, l’un des associés prend en charge, lors d’une absence de Monsieur Han, un avortement alors qu’il n’en avait pas le droit. L’opération tourne à la boucherie au point que Han ne peut que constater les dégâts : il a fallu enlever l’utérus. C’est la dégringolade car Monsieur Han est le parfait coupable aux yeux de la police et de la justice sud-coréenne.

Son séjour en prison le brisera et fera de lui un homme mendiant du travail. Il en trouvera un : croque-mort, métier dont personne ne veut. L’oubli de ses idéaux et de ses espoirs perdus se fait dans l’alcool dont il se nourrit et dont il mourra.

 

Le destin de Monsieur Han est celui de milliers de Coréens ballotté dans les remous du conflit entre les deux Corées subissant l’influence soviétique pour l’une et l’influence nord-américaine pour l’autre.

Monsieur Han est l’anti-héros, refusant toutes les compromissions ou mensonges quitte à en subir les conséquences. Un poignant Candide malgré lui.

 

Sok-yong Hwang raconte l’histoire mouvementée et douloureuse d’un pays déchiré par une séparation inhumaine de son territoire en deux entités qui s’affrontent.

Il n’y a pas de pathos dans le roman, les faits sont relatés, sans en ajouter, ils se suffisent à eux-mêmes. On ne peut s’empêcher de penser aux nombreuses images du fameux « no man’s land », dite zone coréenne démilitarisée, au bord duquel les familles séparées accrochent des messages ou des prières, espérant qu’un jour la réunion des deux Corées se fera.

 

J’ai apprécié le ton du roman, le choix du personnage, brillant gynécologue, professeur à l’hôpital de Pyongyang, estimé et peu à peu mis sur la touche parce que ne montrant pas beaucoup de convictions communistes.

Par petites touches efficaces, l’auteur décortique le mécanisme de la machine infernale de l’Histoire qui broient les destins pour réduire les hommes en charpie tant physique que psychologique.

Un très beau roman sur une page tragique de l’histoire coréenne.

 

Traduit du coréen par Mi-Kyung Choi et Jean-Noël Juttet

 

Quelques avis :

Babelio  Sens critique La cause littéraire France inter  Une française dans la lune Critiques libres

Lu dans le cadre:



mardi 3 août 2021

Faire un pas de côté

 


Cet étrange roman de l'auteure sud-coréenne Han Kang prend le biais du végératisme pour aborder le thème de la folie.

Il est découpé en trois chapitres : l'ordinaire devient peu à peu extraordinaire, l'obsession du beau-frère de l'héroïne quant à la tache mongolique qu'elle possède encore à l'âge adulte, enfin l'apothéose de la folie végétale du personnage principal.


Yonghye est, selon son mari, une femme des plus ordinaire : ni belle ni laide, d'intelligence moyenne, passe-partout. Une femme quelconque pouvant passer inaperçue. Le couple, ordinaire, a une vie ordinaire jusqu'au jour où il la trouve, immobile et perdue dans ses pensées, devant le réfrigérateur ouvert. Une seule réponse à son questionnement : « J'ai fait un rêve ».

Dès lors, Yonghye se débarrasse des aliments d'origine animale pour ne conserver que ceux d'origine végétale. Elle ne mange plus de viande ni d'oeufs ni de lait au grand dam de son mari qui ne comprend pas ce qui lui arrive. Il se retrouve dans une situation gênante lors d'un dîner organisé chez le PDG de son entreprise car les préférences alimentaires de Yonghye provoque de nombreuses remarques sur le végétarisme.

Elle perd du poids et refuse de s'abandonner dans les bras de son époux au prétexte qu'il sent la viande. Désemparé, il s'ouvre à sa belle famille des difficultés qu'il rencontre avec Yonghye. Au cours d'un repas d'anniversaire, le père de Yonghye, aidé par ses fils, tente de lui faire avaler de force de la viande. Elle se rebiffe en saisissant un couteau et s'ouvre les veines.

Un soir, à l'issue de son hospitalisation, il la veille et à son réveil constate qu'elle a disparu. Il la récupère à l'extérieur, seins nus car, explique-t-elle, elle a trop chaud.


La convalescence de Yonghye se déroule vaille que vaille, elle ne renonce pas au végétarisme, bien au contraire, elle vit cloîtrée dans son appartement, le plus souvent nue. Ses rêves expliquent au lecteur ce qui a pu l'amener à changer radicalement ses habitudes alimentaires.

Son beau-frère, artiste photographe, vient la voir de plus en plus souvent, l'observant, lui trouvant du charme insolite puis lui propose de participer à une création dans laquelle elle devra se mettre nue. Ce qui ne la gêne pas.

Cette partie du roman est d'un grand érotisme, auquel on adhère ou pas, un érotisme extrême parfois dérangeant. Jae organise une séance avec sa belle-soeur Yonghye et un ami artiste Chunsun, il peint leurs corps de motifs floraux et leur demande de prendre des poses suggestives. Chunsun refusera d'aller jusqu'au pornographique.

Yonghye se refuse à Jae parce qu'il n'a pas le corps peint. Une fois le détail réglé, il revient chez sa belle-soeur et lui fait l'amour. Entre-temps, il parvient à filmer leurs ébats, film qui sera visionné par sa femme, Inhye qui les fera internés tous les deux.


Yonghye s'enfonce dans sa folie au point de vouloir devenir un arbre et de rester immobile, comme un arbre, sous la pluie. Elle devient anorexique et oppose une forte résistance quand l'équipe soignante s'en trouve réduite à la gaver par sonde.

Et si tout cela n'était qu'un rêve...


« La végétarienne » est un roman étrange et dérangeant par le sujet traité : la folie, l'anormalité qu'elle soit alimentaire ou érotique. La sensualité de l'interdit est l'arrière-plan du deuxième chapitre, celui du second pas de côté opéré par Yonghye : le végétarisme qui heurte le mode de vie coréen, comme il peut heurter le mode de vie traditionnel occidental. On constate que l'héroïne se dépouille de toutes les habitudes ordinaires jusqu'à mettre réellement en pratique le dépouillement : elle ôte ses vêtements, elle vit dans un environnement minimaliste, elle se nourrit de peu.

Yonghye est une jeune femme qui crie son mal-être avec les armes à sa disposition, la nourriture, son corps qu'elle refuse à son époux.

« La végétarienne » est un roman sur la solitude, le silence de la douleur dans une société, rigide et intolérante, où l'empathie et la communication réelle avec autrui sont loin d'être mis en avant.

La littérature coréenne peut être encore plus dérangeante que la littérature japonaise, « La végétarienne » en est un exemple... entre roman et fable contemplative.

Je n'ai pas détesté le roman, il a réussi à m'intriguer et à bousculer ma zone de confort. Néanmoins, j'ai apprécié les pas de côté de Yonghye ainsi que la résilience de sa sœur Inhye, lumière fragile dans la nuit de l'héroïne.

Bouger les lignes, même légèrement, permettra toujours de porter un regard nouveau sur soi et autour de soi.


Traduit du coréen par Jeong Eun-jin et Jacques Baillot


Quelques avis :

Babelio  Kimamori  Voix au chapitre  Critiques libres  Sens critique


Lu dans le cadre




lundi 1 octobre 2012

Le monde au rythme des pas

"L'homme qui marche" est un manhwa  coréen où la contemplation du monde se vit au rythme de la marche, celle d'un homme qui prend le temps de regarder autour de lui même sur le chemin du bureau.
Les petits riens de la vie construisent peu à peu un univers de sensibilités et de subtilités presque invisibles. Chaque menu évènement, qu'il vienne du ciel ou de dame Nature, est un instant qui s'avère précieux, illuminant la journée vécue ou à vivre.
Comme souvent dans la "BD" asiatique, japonaise et coréenne en particulier, les illustrations en disent plus long que les mots et sont d'une finesse attrayante, notamment celles qui représentent la nature, l'habitat (les traits des personnages sont plus convenus, plus "passe partout", plus lisses) et on ne peut s'empêcher de rapprocher cet art graphique au roman japonais ou au film d'art et essai asiatique: de prime abord, on pense qu'il ne se passe rien alors que les non-dits sont tumultueux. En effet, le héros, cet homme qui marche, qui est un "contemplatif" peut sembler être un homme subversif: regarder le monde, s'en émerveiller, prendre son temps est un acte révolutionnaire en ces temps modernes où la course contre la montre rythme la vie quotidienne.

"L'homme qui marche" de Jiro Taniguchi, est un moment délicieux de lecture, une parenthèse de douceur et de lenteur bienvenues dans un monde qui veut toujours aller plus vite, où le temps devient une éternelle course vaine à tenter de le rattraper et de le dépasser... Là, le temps s'arrête et on respire enfin!

mercredi 28 juillet 2010

Chronique villageoise

"J'ai reçu un beau jour une carte postale tout à fait inattendue.
Elle était glissée dans une enveloppe en même temps qu'un pétale de fleur.
Je pouvais sentir sur la feuille blanche de l'enveloppe l'odeur du vent qui a frôlé le feuillage des peupliers.
Elle venait du village de yahwari, dans le canton d'imha.
Le village de yahwari n'existe pas sur une carte.
Mais ses habitants dégagent un parfum d'herbe.
Les rides qui creusent leur visage sont encore plus profondes que les sillons de leurs champs.
Ils ont un regard qui rappelle des fleurs sauvages.
Ils donnent envie de s'asseoir avec eux près d'un foyer de feu pour bavarder jusque tard dans la nuit.
Ce village a pris forme sur une feuille blanche à partir de leurs histoires.
Il ressemble à un patchwork cousu avec patience.
En tendant l'oreille, on peut entendre le sifflement du facteur qui fait sa tournée sur sa bicyclette rouge." (Kim Dong Hwa)

Cette exergue est le prélude à un ravissement qui, malgré les quatre tomes de "La bicyclette rouge", ne dure pas assez longtemps pour le lecteur conquis par la délicatesse poétique du dessin de Kim Dong Hwa. Ce dernier happe son lecteur avec son facteur, fil conducteur d'une chronique villageoise qui se décline au gré des saisons, au gré d'une vie quotidienne en harmonie avec la terre et la nature. Chronique d'un temps qui semble perdu dans ce siècle de modernité; chronique d'une génération qui se retrouve seule, loin de l'agitation des villes, solidement rivée au sol qui l'a fait vivre et prospérer au fil du temps. Certes, les habitants ne sont pas de toute première jeunesse, les rides sillonnent leur visage, leur peau est burinée par les années de labeur tant sous la chaleur de plomb d'un soleil estival que sous la morsure d'un vent hivernal.

On suit avec un bonheur, sans cesse renouvelé, la tournée du jeune facteur, suivant les chemins creux d'une campagne coréenne, sans doute idéale, mais si réelle dans son irréalité de temps suspendu: chaque histoire est un haïku en image....la prosodie du pinceau scande une philosophie de vie, celle du partage avec autrui, de la solidarité et surtout de la communion, simple et naturelle, avec les éléments, la faune et la flore; le tout servi par un texte poétique doté d'une pointe d'humour, chute essentielle pour un haïku réussi.

On est séduit par la beauté d'une vieillesse qui s'assume sans perdre une once du romantisme des jeunes années: les papis et mamies du village sont autant de joyaux ciselés par une vie qui ne les a pas épargnés. La vieillesse est souvent synonyme de solitude: les enfants ont grandi et ont cédé aux sirènes de la ville, lieu de tous les possibles et de toutes les ambitions, les petits enfants reviennent en vacances, égayant quelques semaines un foyer endormi; or, ces petits vieux, adorables malgré leur caractère trempé et virulent, apparaissent tout sauf solitaires...le village raisonne de leurs attentions pour les uns et les autres, rythmant les jours d'une musique particulière, celle des chamailleries, des tendres ironies et des douces disputes entre époux qui s'aiment toujours d'amour tendre. Derrière la rusticité d'une vie simple et difficile, s'épanouit une poésie et une tendresse sans fard et d'une beauté à couper le souffle....la vie, tout simplement la vie, est à cette image: lente, ardue, lâchant ses beautés au moment où on s'y attend le moins, pour créer une dentelle ajourée que l'on conserve tout au long d'une vie. J'ai beaucoup aimé la description du vieux couple de paysans, seuls depuis le départ de leurs enfants, qui se redécouvrent, tout en se chamaillant joyeusement, et s'aiment toujours autant. A-do-ra-bles...une vieillesse qui ne refuse pas d'être ce qu'elle est, magnifiée par la poésie philosophique d'une vie paisible et enracinée dans la terre qui la fait vivre. Le fil rouge du facteur, témoin tendre et joyeux de la solitude d'un village perdu en campagne, est tout simplement beau.

Le temps s'écoule à son rythme et n'est pas violenté par une vitesse que la modernité a inventé, nouvelle aliénation pour détourner le regard de l'essentiel. "La bicyclette rouge" est un hymne à la beauté du monde, celle qui conjugue, avec subtilité et bonheur, la joliesse (seulement oubliée, hélas, aujourd'hui) d'une humanité et la délicatesse d'une Nature toujours prête à se donner à celui qui sait lui parler. Ces histoires courtes, pleines de douceur, de saveurs d'enfance oubliées, de souvenirs enfouis depuis trop longtemps, sont autant de poèmes volant au vent des sensations ineffables que l'on aime retrouver, comme lors d'une méditation, pour reprendre des forces et continuer son chemin. Oui, l'essentiel est là, tapi au creux d'un arbre, caché dans un sillon, prêt à s'épanouir à la moindre chaleur du souvenir. Un art de vivre, qui n'est pas du tout un chant pour "C'était mieux avant", que l'on oublie trop souvent alors qu'il est à portée de regard et de main. "Empruntez les nombreux chemins de campagne à la rencontre des habitants de Yahwari. Vous croiserez sûrement cette bicyclette rouge, celle du facteur, qui circule doucement en harmonie avec la nature."....et des chemins de campagne il y en a beaucoup dans le monde à parcourir au rythme de la bicyclette ou de la marche.

Manhwas traduits du coréen par Kette Amoruso




Les avis de Laure  Cathe  Sylvie   Chimère  Emmyne   Kathel   Papillon   Jean-François   Joëlle 

mercredi 9 juin 2010

La vengeance est un plat... raffiné

Jung Jiwon est une jeune "chef" talentueuse, à la tête d'une école de cuisine très courue qu'elle a aménagée avec l'aide de son compagnon, jeune architecte prometteur. La vie de Jung bascule le jour où son amour la quitte pour vivre avec la très belle Lee Seyeon, ex mannequin, une de ses élèves cuisinières: désespérée, languissant après un improbable retour de son amant, elle ferme les portes de son école et trouve refuge au coeur de la cuisine du "chef" du Nove, un des meilleurs restaurant, à Séoul, de spécialités italiennes. Lentement, sous le regard bougon et les remarques parfois rudes du "chef", Jung recouvre le goût de cuisiner et surtout celui de manger pour découvrir l'extraordinaire sensualité qui se cache, inconsciemment, au coeur de la préparation des plats: la nourriture devient une partition à la gloire des sensations et des plaisirs les plus fins.
Le lecteur suit le cheminement intime de Jung, tout d'abord perdue et abasourdie par son désastre intérieur, puis renaissant par la grâce des aliments à travailler pour le plaisir des papilles des clients gourmets du Nove: la préparation, presque rituelle, des légumes, des viandes ou poissons, est une suite de rimes poétiques, d'images qui parviennent à titiller ses papilles et le laisse rêveur sur ces plats qu'il ne pourra jamais goûter autrement que dans la virtualité de sa lecture. La cuisine créative est un sacerdoce que l'on vit en s'oubliant pour offrir aux papilles de l'autre un don de soi: les saveurs savamment orchestrées, conjuguées selon les ingrédients et le dessein du cuisinier, artiste des couleurs, des flaveurs et du goût.

Dans l'ambiance sensuelle de la cuisine raffinée, Jung se souvient de sa rencontre avec l'aimé, de leurs moments précieux et tendres où elle lui concoctait des plats savoureux, prémices à l'éveil des sens. Elle se souvient, elle raconte et souffre encore et encore parce qu'elle n'accepte pas, qu'elle ne peut pas accepter, le départ de l'amant: pourquoi est-il parti? Qu'a Lee Seyeon de plus qu'elle, elle qui garde Pauli, le chien de l'aimé, parce que la nouvelle conquête n'aime pas les chiens. Les douleurs de l'amoureuse abandonnée et du chien fidèle délaissé se mêlent pour donner lieu à une attente, celle d'un retour du passé. Au fil des souvenirs, des peines et des larmes, un tension, imperceptible au début, perce le rythme dansant de la préparation des plats dans la petite cuisine du Nove: une folie indicible se critallise autour de certains aliments, derrière la musique cristalline des ustensiles qui s'ébattent, une note discordante apporte une dissonance sourde et pesante. Jung, plus déterminée que jamais, prépare une nouvelle recette, celle du plat raffiné d'une vengeance qui se déguste à l'aune du plaisir offert aux papilles: la langue est un mets pour lequel les cuisiniers peuvent rivaliser de virtuosité raffinée. Elle marine dans un bouillon de légumes, elle est tendrement nettoyée, préparée avec délicatesse, accompagnée de douces et envoûtantes fines herbes...ainsi celle que Jung prépare pour les gourmets du Nove, sera-t-elle servie avec une sauce d'ail, d'oignon et de cresson, ultime touche pour masquer l'odeur forte de la viande, prélude au repas, point d'orgue de sa carrière, point culminant de son art qu'elle délaissera aussitôt la dernière bouchée dégustée par son amant. Le lecteur pénètre, à la suite de Jung, une frontière de l'interdit, d'un tabou....pour le plus grand plaisir de frissonner et d'attendre une chute, qui peut laisser sur sa faim celui qui est trop dans l'explicite et ne se satisfait pas de l'opacité subtile de l'implicite.

"Mise en bouche" est un roman d'une grande sensualité, celle qui associe, sublime et raffinée délicatesse, l'amour à la cuisine: lorsqu'on aime, on donne toujours beaucoup de soi, comme le "chef" offre une partie de son âme à l'exigeance des papilles délicates des gourmets. Le don qui, parfois, ne supporte pas l'abandon et qui, dans une orchestration subtile et précise de la folie, immole l'objet de sa jalousie sur l'autel de la vengeance. Kyung-Ran Jo, entre souvenirs d'enfance et effluves amoureuse de son héroïne, manie la chronique culinaire et la tension du récit avec subtilité, pour amener son lecteur, tout en émaillant le récit de petites notes incongrues, au dénouement qui laisse place, agréablement, à l'imagination de celui qui s'est laissé prendre au jeu.
Un roman coréen qui sait prendre son temps et que l'on savoure pour en apprécier toutes les saveurs, celles des clins d'oeil à l'histoire culinaire, aux marottes gustatives de certains personnages célèbres, à l'Italie aux mille et une couleurs rehaussée par l'inventivité asiatique. "Mise en bouche"...un roman qui donne envie de se mettre aux fourneaux pour notre plaisir et surtout pour le plaisir de l'autre: la cuisine est aussi une intense déclaration d'amour et un monde de sensualité.

"L'amour de la bonne chère peut se comparer à l'amour entre un homme et une femme. Un cuisinier et un gourmet sont des partenaires idéaux: le cuisinier a pour vocation de rendre les gens heureux avec sa cuisine, le gourmet n'arrête jamais de penser à la bonne chère. Je pense aussi que les gens qui font l'amour passionnément sont certainement des gourmets." (p 114)

"(...) Je sens mes papilles, mes milliers de papilles gustatives se réveiller une par une. Le goût est le sens qui donne le plus de plaisir. Le plaisir de manger peut en compenser d'autres. Il y a des moments où l'on ne peut rien faire d'autre que manger, où je ne peux me sentir exister qu'en mangeant.
On dirait qu'il va y avoir une averse. De grosses gouttes de pluie tombent sur la table, signalant l'arrivée d'une tempête.
Manger ou ne pas manger. Aimer ou ne pas aimer. C'est là une question pour les cinq sens." (p 115)

"Les pires gastronomes sont ceux qui cherchent à remplacer un plaisir sexuel pervers par le fait de manger. Ce ne sont pas de sgourmets à proprement parler. Les gourmets authentiques savent que la curiosité mêlée à la peur double le plaisir. Ils sont toujours prêts à se lancer dans de nouvelles expériences, apprécient les belles et bonnes choses et savent en faire l'éloge. C'est avec la bouche que l'on exprime l'admiration. les gourmets savent mieux que personne que les lèvres sont les premiers organes érotiques. Pour que de tels gourmets existent, il faut d'excellents cuisiniers." (p 182 et 183)

Roman traduit du coréen par Hui-Yeon Kim


 
 
 
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lundi 11 août 2008

Les racines d'une histoire

Kihyon, détective médiocre malgré un esprit futé, presque "has been", revient chez lui, après quelques années d'errance, parce qu'il a reçu, d'un mystérieux commanditaire, la mission de surveiller sa mère. Il retrouve un foyer peu commun: ses parents vivent l'un à côté de l'autre dans une étrange vie de couple (elle vaque à ses occupations, il passe son temps enfermé dans sa chambre à s'occuper de ses plantes) tandis que son frère, Uhyon, se terre dans sa chambre, entre dépression profonde et désirs irrationnels depuis que son avenir prometteur est parti en fumée en même temps que la perte de ses jambes lors de son service militaire. Un choc immense ouvrira les yeux de Kihyon sur ses relations avec son frère aîné, adoré et détesté en même temps: un soir, il suit, comme il en a reçu l'ordre contre espèces sonnantes et trébuchantes, sa mère. Elle est accompagnée par Uhyon et se rend au coeur du quartier de plaisir de la ville afin que son fils, infirme, puisse assouvir ses pulsions, ses désirs et voit diminuer d'autant ses moments de violence envers lui-même. Kihyon sait qu'il ne pourra plus jamais laisser son frère et la pelote de ses souvenirs se libère et roule au fil du récit.
Kihyon se souvient de son admiration pour son frère, de sa passion pour la photographie et surtout de sa petite amie, Sunmi, délicieusement belle et désirable. Il ne compte plus les fois où il rêvait d'être à la place de son aîné, où c'était pour lui et non pour son frère que Sunmi chantait ses chansons, où il les espionnait, misérable envieux prêt à toutes les bassesses pour obtenir un regard de Sunmi. Il se rappelle les incursions dans la chambre de Uhyon, le vol de la seule photo de Sunmi et de sa cassette de chansons, il se remémore l'affrontement avec son frère lorsque ce dernier découvrit que l'auteur des disparitions d'objets c'était lui, le regard rempli de mépris le brûle encore; et il se souvient de son geste vengeur: le vol de l'appareil photo et sa vente clandestine. Ce mouvement d'humeur d'adolescent vexé et honteux aura de graves conséquences sur l'avenir de son frère chéri et abhorré et c'est devant le spectacle terrible de son frère porté par sa mère dans un bordel que Kihyon décide de faire retrouver le goût de la vie à son frère et de tenter d'effacer les marques douloureuses du passé. Pour cela, il ne lésinera pas sur les moyens à employer même si sur le chemin de la rédemption il devra se coltiner avec de lourds secrets de famille.
La scène d'ouverture (on se croirait dans un film) peut désappointer tout comme le chapitre suivant au cours duquel le lecteur est confronté à la situation humiliante de Uhyon mais très vite, le malaise est dépassé par le caractère absolument incroyable du roman, situé entre le roman policier déjanté au road-movie initiatique. Sans paraître y toucher, l'auteur entraîne son lecteur au coeur de relations familiales tendues, mystérieuses et vieilles comme le monde: jalousie, faute, trahison, sacrifice, affrontement psychologique presque fratricide entre un Abel et un Caïn qui à la fois s'aiment et se détestent. Le tout avec les mots justes, sans pathos ni grandiloquence: les émotions sont présentes à chaque phrase comme la pesanteur des non-dits, les images sous les mots simples, ordinaires décrivant des sensations du quotidien, donnent une impression d'univers familier et connu. Lee Seung-u sait aussi conduire son lecteur sur un chemin de poésie en l'espace d'une petite phrase "...j'aimerais me fondre dans cette forêt, je rêve d'aller toucher ce grand frêne qui soutient le ciel, oui, mais aussi le temps." (p 49)
"La vie rêvée des plantes" met en évidence la complexité des sentiments, des aspirations des êtres humains, leur besoin de reconnaissance et d'amour où l'érotisme est sublimé par la présence des arbres (le frêne, l'aliboufier enlacé au pin, le palmier) et des plantes qui frémissent au contact des mains qui leur parlent en les caressant. Parfois, on se croirait en pleine mythologie grecque où les amants malheureux sont transformés en bosquet, arbres solitaires ou étroitement enlacés....autant de formes absolues qu'il y a d'amour. Les histoires et les désarrois humains ont des racines aussi profondes que celles des arbres, ces arbres qui sont sans cesse en filigrane du récit, paysages essentiels de la quête rédemptrice de Kihyon, ce héros un peu balourd qui grandira au fil de ses découvertes et assumera son amour impossible. On sort de cette lecture habité par les images, les sensations, les parfums et les bruissements qui ont pris corps dans l'écriture subtile de Seung-u, on reste longtemps sous le charme de ce palmier qui pousse dans un endroit improbable, symbole d'un amour immense et éternel.


Roman traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet

Livre lu dans le cadre du Cercle des Parfumés




Les avis de clochette gambadou

vendredi 4 mai 2007

Un petit bout de Corée du Sud


Yi Munyol entraîne le lecteur dans le microcosme d'une unité de transmissions de l'armée Sud Coréenne. Ce sont les Grandes Manoeuvres, le jeu de la petite guerre, qui permet d'évaluer les capacités de réactions et d'actions d'une armée au cas où un conflit armé éclaterait.
Le lecteur suit le lieutenant Yi Sangbom pendant les 4 jours des Manoeuvres. Ce dernier fait défiler toute une galerie de personnages hauts en couleurs, petites mains de l'armée. Il y a le caporal Kang, référent de l'unité entière. Le soldat Kim, standardiste, à l'âme tourmentée par l'éloignement d'avec sa famille: il entend des voix au téléphone, les voix de soldats morts au combat, des soldats de divers pays et de diverses époques. Le lecteur rencontre aussi le sergent-chef Mun, énergumène saoul dès le matin, le capitaine « Etoile » ainsi surnommé suite à une blague mal perçue par un gradé (ce qui lui vaut de rester subalterne).
Tout ce petit monde vaque à ses occupations puis dès qu'il le peut instaure une beuverie. Cela boit sec et dru: ce sont des soldats, des hommes, des âmes seules perdues dans les Manoeuvres.
Il est amusant de voir les deux « camps » s'opposer sous les yeux d'arbitres qui jaugent les dégâts causés de part et d'autre et distribuent les points. Finalement, jouer à la petite guerre n'est pas très éloigné du conflit réel: objectifs mal atteints, matériel en panne au plus mauvais moment, erreur de route, ravitaillement en retard....
Le lieutenant Yi Sangbom s'aperçoit très vite de plusieurs choses: la guerre n'est que confusion quand elle éclate, la guerre est d'une tristesse sans nom, c'est vers la fin que la guerre est la plus pénible.
Yi Munyol fait vivre en quelques phrases simples et efficaces le monde dur de l'armée et des relations rigides entre les gradés et les autres: insultes, coups, pressions, arrangement de vérités subis par les soldats. Le désespoir du soldat est perceptible chez Kim qui entend des voix, chez Mun qui oublie dans l'alcool sa terne existence. Il se devine dans le matraquage idéologique des masses (bien que l'on soit en Corée du Sud) et dans le manque de culture des soldats. Il est en filigrane dans la réalité de la conscription: éloignement familial, permissions attendues et reportées... Que reste-t-il au soldat pour supporter cela? L'alcool, les combines, les rapines et les chants le soir au bivouac ou au cantonnement, forteresses mobiles qui enserrent les hommes.
Ces hommes, comme le peuple, subissent une dictature, et la dialectique du propos, la vie du peuple, est largement complexe et ne s'appuie pas sur un manichéisme statique.
La littérature asiatique relate souvent le quotidien, les petits moments de la vie, les heures qui passent a priori sans grand événement. Puis, par petites touches légères, pichenettes, images feutrées voire fugaces, un autre décor, plus sombre, plus étrange, apparaît. L'apparence semble toujours quelconque et un petit mot, tout bête, tout simple, peut la faire basculer dans l'inattendu. « Chant sous une forteresse » n'échappe pas à cette spécificité littéraire et heureusement: le récit en devient passionnant! Yi Munyol utilise le réalisme, le sens pointilleux du détail, pour pointer du doigt une société étouffée par l'autoritarisme exacerbé. Le fait est que le petit monde de l'armée en est un des exemples le plus criant: les gradés laissent libre cours à leur soif de domination et d'abus de pouvoir. Les insultes pleuvent autant que les coups et marquent parfois plus celui qui en est victime.
« Chant sous une forteresse » est un court roman et un voyage surprenant par son intensité dans un pays et dans une partie spécifique de sa société. L'atmosphère parfois absurde voire saugrenue malgré le réalisme de la situation ne laisse absolument pas indifférent. A découvrir et à lire.