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lundi 6 septembre 2010

Le lac

La solitude est la compagne de Gimpei Momoï depuis l'enfance. Elle l'a mené sur les rives du lac près du village de son enfance, elle le mène sur les pas des adolescentes ou des jeunes femmes lorsqu'il déambule dans la rue. Gimpei est fasciné par la beauté éphémère et gracile des jeunes filles, fasciné par la brièveté d'un moment où l'éveil à la sensualité leur donne une aura particulière, essence subtile de la féminité naissante. Cette attirance lui vaudra d'être renvoyé du lycée où il enseigne: après avoir suivi une de ses élèves, Hisako, il entame une liaison cachée avec elle, jusqu'à ce qu'ils soient dénoncés par la meilleure amie de cette dernière. Dès lors, la tristesse et le vide sentimental devient son ordinaire, le jetant dans une errance affective sans fin.
Le lecteur suit Gimpei, au fil de ses rencontres entrecoupées de réminiscences du passé, sensations solitaires qui le mèneront à ce qu'il vit dans sa vie d'adulte, sur un chemin narratif parfois chaotique: Kawabata mêle rêve, fantasmes, souvenirs et réalité, créant un récit dont l'écheveau est difficile à démêlé, ce qui peut agacer comme enchanter. Un personnage féminin prend une place, apparemment démesurée, dans l'histoire, Mizuki Miyako, jeune femme seule, maîtresse d'un vieillard. La rencontre est un peu brutale: Miyako, qui sait qu'un homme la suit, et qui y prend un certain plaisir, prend peur et frappe Gimpei avec son sac qu'elle lâche. Dans ce sac, se trouvent ses économies, réalisées sur le dos de son vieil amant afin de goûter à une certaine indépendance, ce qui la perturbe et qui la mènera au silence. Miyako est comme le reflet féminin de Gimpei: ils ressentent les mêmes sensations de solitude, les mêmes errances, vivent le même vide affectif, il aime suivre les jeunes filles ou les jeunes femmes et elle semble aimer être suivie donc désirable. Cependant, on se demande pourquoi tant d'insistance sur ce personnage (cela court sur une bonne trentaine de pages) qui, a priori, n'apporte guère d'éclairage sur l'ensemble du roman. Sans doute, peut-on le lire comme un aparté qui n'est pas vraiment une digression, comme une légère bifurcation histoire de dérouter (dans tous les sens du terme) le lecteur. Celui-ci se retrouve dans une atmosphère dans laquelle le Japon moderne et ancien se côtoient sans se mêler ni s'ignorer, lignes floues qui laissent ouvertes les portes de l'imagination et de l'imaginaire...l'essentiel étant de se laisser porter par la musique des mots et les images qu'ils suscitent, sans à tout prix vouloir tout comprendre.
Le personnage de Gimfei est ambivalent: il porte en lui une grande violence (ses fantasmes, ses rêves sont teintés de sang, de coups, d'incendies) qui est atténuée par un côté ridicule, drôlatique, celui de son obsession vis à vis de la laideur de ses pieds. Cette laideur, drame de sa vie, lui fait tenir des propos absolument décalés lorsqu'il tente de charmer la jeune masseuse en lui parlant de ses mycoses, réelles ou imaginaires. Il a beau être agaçant et grotesque, il est néanmoins attachant: sa tendance à partir dans les limbes de son imaginaire a une telle force poétique qu'on ne peut que lui pardonner d'être ridicule....et son décalage devient le symbole de l'altérité, de la différence, il est l'image du fou qui apporte poésie et beauté au monde de la normalité. Le monstrueux est toujours un envers du commun et du banal, l'autre côté du miroir (que peut être un immense lac) que l'on peut traverser selon les aleas de l'existence.
"Le lac" n'a pas, à mes yeux, la poésie subtile et lumineuse de "Pays de neige" et "Kyoto" mais possède une force indicible qui emporte le lecteur dans un méandre de sensations et d'interrogations sur lesquelles il ne peut parfois mettre aucune image ni aucun mot...un mystère qui sublime l'absence de compréhension, laissant divaguer l'imaginaire de chacun.

Roman traduit du japonais par Michel Bourgeot et Jacques Serguine (édition 1978)
 
 
 
 
Roman lu dans le cadre du Blogoclub de lecture
 
 
 
 
(Samouraï: 1/6)

samedi 1 mai 2010

Voyage au coeur des livres

Imaginez notre monde, notre histoire, avec un léger décalage: les mouvements artistiques ne se sont pas créés aux mêmes endroits ni dans les mêmes circonstances, le Royaume Uni n'est plus uni puisque le Pays de Galles est indépendant, le seconde guerre mondiale n'a pas eu les conséquences historiques que nous connaissons, l'Angleterre ne livre pas une Guerre de Cent ans contre la France mais, en Crimée, contre l'Empire Russe tsariste, les déchirures temporelles se colmatent avec des ballons, on peut posséder des espèces disparues, tels que les dodos, comme animal domestique, le dirigeable (Ahhh, Jules Verne!) est le moyen de locomotion pour les grandes distances, et il y a des services internationaux de police aussi étranges qu'inattendus comme le service consacré à la protection des manuscrits originaux des oeuvres littéraires ou celui des Chronogardes.
C'est dans ce monde, où la littérature tient une place tellement importante que lorsqu'un criminel veut faire sensation, il choisit de s'attaquer aux textes originaux littéraires, que Thursday Next, OpSpec chez les LitteraTecs, commence une enquête de longue haleine et extrêmement dangereuse, afin de sauver le texte original du chef d'oeuvre de Charlotte Brontë, Jane Eyre, menacé par la folie destructrice d'Achéron Hadès, un ancien professeur d'université passé maître dans l'art de la manipulation mentale et aux pouvoirs infinis. Entre les rencontres furtives avec son père, en fuite perpétuelle dans les limbes du Temps où il semble semer quelques aménagements apportant d'infimes changements, et les échanges avec un oncle inventeur génial d'une machine à entrer dans les textes littéraires, Thursday croise les spécialistes de Shakespeare, toujours bardés de révélations sur la véritable identité du grand homme, et pénètre au coeur du roman qu'elle vénère afin de sauver un trésor culturel; elle fera la connaissance de Jane mais aussi d'Edward Rochester, elle combattra, au coeur d'un incendie démentiel, le dément Hadès et parviendra à mettre en place une fin digne de ce roman tant lu, tant aimé, fin qui l'avait toujours laissée sur sa faim.
Jasper Fforde emporte son lecteur dans un thriller complètement loufoque, presque barjot et assurement burlesque, où des situations impossibles, voire incohérentes, sont vues comme habituelles, et mêle avec brio uchronie et roman fantastique. On suit, avec jubilation, les tribulations de Thursday qui ne peut imaginer qu'un fou furieux puisse oser vouloir détruire son roman fétiche afin d'assouvir son désir de puissance et sa soif de destruction. On est happé par les souvenirs de "Jane Eyre", des romans de Dickens ou ceux des pièces shakespeariennes: on ressent l'envie, presque irrépréssible, de relire les romans des soeurs Brontë aux ambiances tellement douloureuses et belles en même temps.
J'ai adoré ce roman décalé, loufoque, loufdingue, burlesque et rocambolesque. Un florilège de situations impossibles, irrationnelles apportant une joie jubilatoire au fil de la lecture: une impression délicieuse de lire un roman protéiforme où l'humour est à chaque page et les clins d'oeil littéraires pléthores.

"De l'autre côté du Portail de la Prose, Polly se tenait sur la rive herbeuse d'un grand lac, écoutant le doux clapotis de l'eau. Le soleil brillait, et de petits nuages floconneux voguaient paresseusement dans l'azur du ciel. Le long de la baie, on apercevait des myriades de jonquilles jaune vif qui poussaient dans l'ombre ajourée d'une boulaie. Les fleurs frissonnaient et dansaient dans la brise dont le souffle embaumait la fraîche odeur de printemps. Tout était calme et paisible. Le monde dans lequel elle se trouvait maintenant n'était pas terni par la méchanceté des hommes. C'était le paradis. (...) Un homme âgé de quatre-vingts ans au moins lui faisait face. Il était vêtu d'une cape noire; un demi-sourire éclairait son visage raviné. Il contempla les fleurs.
- Je viens souvent ici. Chaque fois que le marasme de la dépression prend possession de mon être.
- Vous avez de la chance, répondit Polly. Nous on doit se contenter de Kézako Quiz.
- Kézako Quiz?
- C'est un jeu de questions-réponses. A la télé.
- La télé?
- Oui, c'est comme le cinéma, mais sans les pubs.
Il fronça les sourcils sans comprendre et se tourna à nouveau vers le lac.
- Je viens souvent ici. Chaque fois que le marasme de la dépression prend possession de mon être.
- Vous l'avez déjà dit, ça." (p 145)

"(...) Mais Wordsworth n'était plus là. Le ciel s'assombrit, et le tonnerre gronda, menaçant, à distance. Un vent fort se leva; le lac parut se figer et perdre toute profondeur; les jonquilles ne bougeaient plus, formant une masse compacte jaune et vert. Un cri de frayeur lui échappa lorsque le ciel et le lac se rejoignirent; jonquilles, nuages et arbres reprirent leur place dans le poème - mots, sons, gribouillis sur papier sans autre signification que celle dont les pare notre imagination. Polly poussa un dernier hurlement de terreur: les ténèbres l'enveloppèrent et le poème se referma sur elle." (p 147)

Roman traduit de l'anglais (GB) par Roxane Azimi




Les avis des blogolecteurs ici et/ou

samedi 2 janvier 2010



Titres retenus sur le thème du rire et de la légèreté en littérature: "Maudit karma" de David Safier (n'existe pas en édition de poche) ou "Saga" de Toni Benacquista .
Prochain thème "le livre dans le livre": les propositions sont à envoyer, courant janvier, chez lecturecommune[at]yahoo.fr !

vendredi 1 janvier 2010

Voyage au bout de l'enfer


Primo Levi est arrêté en pleine montagne, alors qu'il est entré en résistance dans un groupe de jeunes partisans, en décembre 1943 et se retrouve interné dans le camp de Fossoli jusqu'en février 1944, date de son arrivée à Auschwitz. Il en sortira, survivant hâve et hagard parmi les morts-vivants, lorsque les troupes russe libèreront le Lager, en janvier/février 1945....une année de cauchemars sur lesquels il est difficile de mettre des mots. C'est cette expérience inimaginable que Primo Levi retrace dans "Si c'est un homme", récit qu'il avait déjà en tête au temps du Lager, lorsqu'il fit partie du Kommando de chimie dans les labos de l'usine (il écrit ce qu'il ne peut dire sur des bouts de papier qu'il détruit aussitôt). Un témoignage et un regard sans concession sur les atrocités perpétrées par des hommes sur d'autres hommes: la vie quotidienne du Lager, plus impitoyable qu'au coeur de l'Enfer, où les vies ne sont qu'en surcis, où les hommes n'ont d'avenir que dans la journée passée, où le temps n'existe plus, où l'humanité se désagrège pour laisser place à une effroyable indifférence vis à vis de son prochain. Les rituels cruels de l'appel, de la distribution de soupe (les prisonniers, à leur arrivée, sont dépouillés de tout et n'ont même pas une cuiller pour avaler leur pitance....la deshumanisation commence par la disparition des vêtements, des cheveux, du nom - remplacé par un numéro tatoué comme sur le bétail - puis l'absence d'ustensile pour manger!), les départs, en rang, pour le travail, accompagnés par l'orchestre, les sélections qui envoient les "choisis" vers les fours crématoires, les trafics entre prisonniers, les séjours à l'infirmerie ou la description d'une journée de labeur au coeur de l'hiver polonais, rythment la vie des Häftling. Ce qui est absolument inouï, c'est l'amour immodéré des nazis pour les règlements, absurdes si possible, les chiffres, les récapitulatifs, les listes, la comptabilité et l'administratif: rien n'est laissé au hasard, tout a une utilité, une place, une fonction!


"Nous connaissons déjà en grande partie le règlement du camp, qui est incroyablement compliqué ; les interdictions sont innombrables interdiction de s'approcher à plus de deux mètres des barbelés ; de dormir avec sa veste, ou sans caleçons, ou le calot sur la tête ; d'entrer dans les lavabos ou les latrines "nur fur Kapos" ou "nur fur Reichsdeutsche" ; de ne pas aller à la douche les jours prescrits, et d'y aller les jours qui ne le sont pas ; de sortir de la baraque la veste déboutonnée ou le col relevé ; de mettre du papier ou de la paille sous ses habits pour se défendre du froid de se laver autrement que torse nu."

"Les rites à accomplir sont infinis et insensés : tous les matins, il faut faire son "lit" de manière qu'il soit parfaitement lisse et plat ; il faut astiquer ses sabots boueux et répugnants avec de la graisse de machine réservée à cet usage, racler les taches de boue de ses habits (les taches de peinture, de gras et de rouille sont admises) ; le soir, il faut passer au contrôle des poux et au contrôle du lavage de pieds ; le samedi, il faut se faire raser la barbe et les cheveux, raccommoder ou faire raccommoder ses hardes ; le dimanche; c'est le contrôle général de la gale et le contrôle des boutons de veste, qui doivent correspondre au nombre réglementaire : cinq."


Levi évoque cela par petites touches, dressant au final un tableau d'une noirceur sans nom qui fait frissonner d'un immense effroi. Comment cela a-t-il pu être possible? Comment une société peut-elle mettre en place un système concentrationnaire voué à l'éradication d'hommes, de femmes et d'enfants, le tout au coeur d'une logistique à l'extrême précision et efficacité?
Le récit de la souffrance, de l'ignominie est écrit à la manière d'un documentaire: c'est ce qu'a voulu Levi, montrer, par la distanciation de son écriture, la réalité d'un système de destruction. Levi regarde, a postérori, le Lager de façon presque clinique: des faits, des descriptions, des remarques objectives, moyens nécessaires pour poser l'extrême gravité de ce qui s'est déroulé dans ces camps d'extermination. Parfois, le lecteur a le sentiment que l'auteur est extérieur à ces photographies du quotidien, tant le recul est grand pour apporter plus de force encore au récit.
On sent que Levi s'accroche à la moindre parcelle d'humanité qu'il a en lui et qu'il voit dans ses compagnons de misère pour survivre jusqu'au lendemain, pour conserver le peu de dignité que les nazis ont laissé à leurs victimes. C'est cela qui le maintient à l'état d'homme, c'est cela qui lui évite de franchir la fragile frontière séparant l'homme de l'animal. A un moment du récit, Levi fait d'ailleurs allusion, avec une ironie terrible et délicieuse, à la formidable occasion offerte par ce système concentrationnaire, unique dans l'histoire de l'humanité (le Goulag se trouvant à un degré moindre d'horreur psychique), d'effectuer, grandeur nature, une étude psycho-ethno-économico-sociologique d'une micro société!
"Si c'est un homme" est une oeuvre dans laquelle l'autobiographie se mêle à la description dénuée d'émotion, de jugement ou de désir de vengeance, une lecture que l'on reçoit tel un coup de poing en pleine figure, une lecture glaçante sur un univers qui relève de l'inimaginable et qui fut la réalité d'un peuple. On en sort laminé par tant d'horreurs orchestrées, par tant de tortures tant physiques que psychologiques (à tel point que l'on peut se demander si les premières ne sont pas moins douloureuses que les secondes) perpétrées cliniquement, industriellement et scientifiquement par les nazis.

Je n'avais encore jamais lu "Si c'est un homme", mais j'avais déjà visité un camp de concentration, celui de Dachau, lorsque j'étais au collège, puis visionné, au lycée (j'étais en 2nde) le film "Nuit et brouillard": le récit de Primo Levi m'a bouleversée au plus haut point, mettant une voix et un témoignage sur ce que j'avais pu voir à Dachau. Comme le soulignait Kalistina "on se sent tout petit" après la lecture d'une telle expérience! Petit et ignorant.
Un livre incontournable pour tenter de saisir l'essence d'une idéologie mortifère, celle du nazisme, un livre pour ne rien oublier des atrocités commises au nom de cette idéologie, un livre pour éloigner ce bacille d'une peste noire toujours prête à renaître de ses cendres, en endossant des habits plus respectables mais tout autant nocifs pour l'humanité.

NB: l'appendice au récit est à lire et méditer!

Récit traduit de l'italien par Martine Schruoffeneger
 


 
 

Les avis des participants à la lecture commune ICI  et   LA
 
 
 


samedi 3 octobre 2009

Le bibliobus québécois

Le Chauffeur conduit un bibliobus pas comme les autres sur les routes québécoises reliant les contrées isolées à l'antre de l'évasion par la lecture. Il sillonne, trois fois dans l'année, l'alsphate pour déposer dans ses réseaux, au creux des bras des chefs de ces derniers, le sac de livres qui les fera tenir jusqu'au prochain passage. Les réseaux, une image qui rappelle la clandestinité, le mystère, le secret jalousement gardé et l'aventure fleurant bon le danger...une image qu'aime Le Chauffeur, ce bibliothécaire ambulant, porteur de mots, d'ensoleillement et de compagnie. Alors qu'il pense entamer son ultime tournée, il croise la route de saltimbanques français dont fait partie Marie. Très vite, Le Chauffeur ressent une attirance irrésistible pour Marie en qui il pense trouver son double, son reflet, sa complémentarité; très vite leurs chemins se croisent et recroisent au gré des représentations pour finalement se suivre afin de permettre aux artistes français de réaliser un de leurs désirs: visiter le Québec. Marie, étoile frêle, fée lumineuse au crayon donnant vie aux oiseaux, petit grain de sable brillant qui rend incongrue la présence, au début inquiétante, du tuyau destiné à aider Le Chauffeur à stopper une vie dont il ne veut plus, dont il a perdu le goût. Au gré des virages, au gré des arrêts dans les villages perdus, au gré des conversations parmi les livres, une tasse de tisane à la main, Le Chauffeur réapprend à regarder la vie d'un autre oeil, celui de l'espoir, de la couleur chaude des paysages, du rythme cardiaque qui s'accélère parce qu'un doux sentiment affleure au moment où il s'attendait le moins. Il est parfois des romans dont on a du mal à expliquer pourquoi on est entré immédiatement dans l'atmosphère qui s'en dégage: "La tournée d'automne" en fait partie. Dès la première phrase, la magie a opéré, le voyage en compagnie du Chauffeur a commencé avec l'envie qu'il ne finisse jamais. Un ancien camion laitier transformé en bibliobus....un breuvage laiteux, nourrissant, remplacé par les mots, les images, l'imaginaire, autres nourritures fondamentales, le lait, source de vie de l'enfance des Hommes, devient flot immatériel d'une source alimentant la curiosité de ces derniers. Un camion qui attire autant les villageois que les chats québécois....les chats amateurs invétérés de lait mais aussi immuables compagnons du stylo qui glisse sur le papier. J'ai aimé me faire toute petite, près des rayonnages, aux côtés des badauds écoutant la musique des artistes, derrière la fenêtre du bibliobus, regardant défiler des paysages inconnus et pourtant familiers. J'ai aimé les moments de contemplation du fleuve si grand, si majestueux qu'il ressemble à l'océan, si magique que l'on distingue le souffle jaillissant des baleines en balade. Une beauté sauvage et immémoriale en filigrane du chemin de vie d'un homme arrivé à l'âge de la retraite qui ouvre les yeux sur les joliesses du monde, un personnage qui m'a émue au plus haut point et que j'ai accompagné, subjuguée, d'un bout à l'autre de sa tournée. Le Chauffeur tisserand de liens invisibles entre les lecteurs, ses grands lecteurs, et ses livres que certaines disparitions n'attriste pas bien au contraire, heureux que leur voyage continue sur d'autres routes. "La tournée d'automne" par ses côtés sucrés m'a embarquée dans un monde où le bruit est en sourdine (même la fanfare n'est pas tonitruante), où les sons feutrés divaguent, où la brume des larmes voile un regard sans le noyer; un monde qui peut paraître irréel, voire artificiel, mais qui dégage une douce chaleur humaine, une dentelle à la fragile apparence et à la force réelle, offrant un havre de paix dans un environnement qui ne semble pas se lasser d'être bruyant. Ce fut comme un arrêt du temps, une fenêtre s'ouvrant sur un jardin paisible dans la lumière dorée d'un été indien...sensations d'étirement temporel, flaveurs d'une guimauve élastique que l'on déguste avec une lente gourmandise pour faire durer la magie de l'éphémère.
"C'était un petit camion Ford de deux tonnes. Il avait beaucoup roulé, il était vieux, mais on ne lui aurait pas donné son âge. De couleur gris ardoise, il avait fière allure avec ses formes arrondies, ses rideaux aux fenêtres et le mot Bibliobus peint en blanc sur le côté. Il ouvrit une des portes arrière, abaissa le marchepied et monta à l'intérieur...Après toutes ces années, le charme opérait toujours: sitôt la porte fermée, on se trouvait dans un autre monde, un monde silencieux et réconfortant où régnaient la chaleur des livres, leur parfum secret et leurs couleurs multiples, parfois vives, parfois douces comme le miel." (p 13)
Roman lu dans le cadre du Blogoclub de lecture

dimanche 19 juillet 2009

Tout vient à point à qui sait attendre



Drôle de titre pour cette chronique mais je n'ai pu être dans les temps pour mettre en ligne le billet sur la lecture commune du blogoclub "Nous étions les Mulvaney".

Les années 70 en Amérique, une famille heureuse, unie où l'amour est débordant, où les enfants grandissent heureux au milieu des champs et des animaux. Les Mulvaney, Mickael et Corinne, sont parvenus à la force du poignet à faire partie des familles en vue de Mont-Ephraim, état de New-York. Les enfants sont au lycée où leur popularité est à l'aune de leurs talents sportifs, pour Mike dit "Le Mulet", de leur réussite et de leur beauté pour Marianne. Patrick, lui est respecté et craint pour ses excellentissimes résultats scolaires, son humour mordant, son regard incisif, son intelligence aiguë; il cultive savamment sa différence et sa solitude.
Ce tableau idyllique (la ferme aux volets lavande perdue dans les champs, les prairies et les bois, la place au Club-House, les appels quotidiens des nombreux amis de Marianne) va lentement se disloquer lors d'une soirée de St-Valentin 1976 au cours de laquelle la vie de toute la famille sera brutalement bouleversée à jamais: Marianne a la mauvaise idée de suivre un jeune homme de bonne famille et ce qui lui arrive fera basculer son histoire intime.
C'est la chute d'une famille modèle américaine que relate le benjamin des Mulvaney, Judd, avec ses souvenirs grapillés et construits au fil du temps. Il retrace l'histoire des siens (mais aussi celle d'une société à un moment donné), qui furent humiliés, traînés dans la boue, ruinés, avec humilité et sans haine: il sait que les relations humaines sont tout sauf simples. Sous sa plume, le lecteur suit le calvaire intime de Marianne qui se sent coupable et salie, qui subit l'opprobe et la honte sans pouvoir se défendre ni détester le monde et les autres. Une vie en "patchwork" conduit Marianne jusqu'à une coopérative où elle réapprendra à vivre, en compagnie de son chat Muffin, tandis que son père sombrera lentement dans la déchéance, solitaire jusqu'au pardon final.
Joyce Carol Oates peint un portrait peu reluisant d'une société américaine, puritaine, bien pensante, en racontant l'heur et la décadence d'une famille ancrée dans une petite ville, entourée d'amis et de joyeuses relations...jusqu'au jour où l'acte impardonnable d'un fils de famille salit la réputation d'une jeune fille naïve, au coeur trop tendre, à la bonté trop grande qui ne lui permet pas de dire non. Comme il est facile pour les notables bien pensants de penser que la pauvre Marianne n'a récolté que ce qu'elle a semé, comme il est aisé de disculper un fils parce qu'il est issu d'une vieille famille, réputée et aux importantes relations, comme il est simple de rester aveugle devant un acte de violence intense....la vertu des filles tient tellement à peu de chose, surtout quand ladite fille est issue d'une famille depuis peu acceptée au sein du cercle d'élus! Oates, au gré de ses minuscules touches, pointe les manquements des uns et des autres, souligne l'hypocrisie insoutenable d'une société qui rejette ce qu'elle ne peut accepter: un reflet peu reluisant de son incapacité à appliquer à elle-même ses préceptes humanistes et bien-pensants! La middle-class et ses petitesses s'exposent au fil du roman, au fil de la descente aux enfers de Mickael, le père de famille qui voit s'effondrer ses espoirs et ses rêves, au fil de la reconstruction de Marianne, des errances enrichissantes de Patrick et du point de vue empreint d'humanité et d'humanisme de Judd.
Joyce Carol Oates gratifie le lecteur de magnifiques descriptions de paysages, d'intérieurs campagnards en suivant les pas de l'école américaine du roman naturaliste comme elle parsème, avec justesse, les images, importantes dans son oeuvre romanesque, de la dualité entagoniste du bourreau et de la victime: Marianne victime d'un Zachary (minable et grossier), la famille Mulvaney achevée par l'étroitesse d'esprit d'une classe sociale qui met à son ban ce qui dérange l'ordonnancement parfait qu'elle s'est construit, Mickael senior bourreau mental de sa fille, de sa famille et victime d'une middle-class qui ne pardonne aucun faux-pas, qui n'accepte pas l'originalité, la différence, le saugrenu comme l'excellence et guette la moindre faille pour sonner le glas, l'hallali et reprendre tranquillement le cours insipide du quotidien étriqué.
Oui, j'ai détesté cette société, oui, j'aurai aimé prendre par le "colbac" tous les Zachary du monde et leur géniteurs imbus de leur piètre importance et leur faire rendre gorge pour l'acte infâme perpétré sur une jeune fille. Le pire est de se dire que ce type d'attitude est hélas encore d'actualité dans notre société dite moderne.
Oui, j'ai aimé la douleur de Marianne, sa manière de fuir pour se reconstruire malgré l'abandon moral de ses parents. Oui, j'ai eu envie de claquer ces derniers pour leur manquement et leur égoïsme. Oui, je me suis interrogée sur le choix de Corinne qui décide d'envoyer hors la vue de son père, sa fille Marianne: lâcheté extrême ou extrême courage? Prise entre deux feux, entre deux amours, entre deux passions, Corinne est contrainte à un choix qui ne sauvera pas son couple...mais doit-on lui jeter la pierre pour avoir fait un choix de femme, d'amante et non de mère? Sans doute, a-t-elle voulu sauver ses deux amours, son homme et son enfant, sa fille, une autre elle-même, d'un gâchis encore pire que celui qui sera vécu!
Nous étions les Mulvaney est un roman, un grand roman, écrit avec justesse, sobriété (tout est crédible), efficacité et doté d'une gamme de sensations, d'émotions et de sentiments qui lui donne un souffle romanesque d'une force indéniable. Il faut dire que la scène d'ouverture est d'anthologie: elle happe immédiatement le lecteur pour l'emporter dans un voyage au long cours où il rira, pleurera, se révoltera, aura des envies de meurtres, des élans de tendresse et une envie d'en savoir toujours plus sur ces Mulvaney qu'il quittera un brin nostalgique. Oates, dès les premiers mots ferre son lecteur et ne le lâche plus jusqu'au point final....du grand art!

"Nous étions les Mulvaney, vous vous souvenez? Vous croyiez peut-être notre famille plus nombreuse; j'ai souvent rencontré des gens qui pensaient que nous, les Mulvaney, formions quasiment un clan, mais en réalité nosu n'étions que six: mon père Mickael John Mulvaney; ma mère Corinne; mes frères Mike et patrick; ma soeur Marianne et moi...Judd. (...) Hight Point Farm était une propriété bien connue dans la vallée - inscrite plus tard aux Monuments historiques - et "Mulvaney" était un nom bien connu.
Longtemps vous nous avez enviés, puis vous nous avez plaints.
Longtemps vous nous avez admirés, puis vous avez pensé Tant mieux!...il n'ont que ce qu'ils méritent."
(p 11)

Roman traduit de l'anglais (USA) par Claude Seban







Les avis de biblioblog pascal et des blogoclubistes chez Sylire et Lisa










(On ne peut que penser aux toiles d'E.Hopper en lisant Nous étions les Mulvaney!)

vendredi 1 mai 2009

Littérature mexicaine


Aujourd'hui, 1er mai, c'est la Fête du Travail (et du muguet) mais aussi le jour de la lecture commune du Blogoclub!

Nous devions lire "L'instinct d'Inez" de Carlos Fuentes; ne pouvant mettre la main sur ce roman tant en librairie (souvenez-vous, le Mexique était à l'honneur au dernier Salon du livre, et les librairies étaient en rupture de stock!) qu'en bibliothèque, je me suis lancée dans une lecture au long cours avec le monumental Terra Nostra. Autant vous avouer tout de suite que je ne suis qu'à 100 pages de la fin du tome 1! Ce n'est pas parce que je ne suis pas entrée dans le rythme du roman (à noter qu'il faut s'accrocher lors des 100 premières pages avant de suivre la respiration du roman) mais parce que la lecture d'un tel monument littéraire est tout sauf rapide! En effet, les références historiques, socio-culturelles, littéraires et artistiques sont d'une folle et riche densité et qu'il faut du temps pour intégrer le propos!

Il n'empêche que Terra Nostra est une lecture jubilatoire non seulement de par son écriture romanesque d'une force extraordinaire mais aussi par l'enchevêtrement des styles et des réécritures de mythe tels que celui de Dom Juan (un vrai bijou!!)!
J'en suis à la description du Nouveau Monde par un rescapé aussi étrange qu'improbable, récit débité devant le Seigneur (figure royale mêlant de nombreux rois d'Espagne)....le prélude au départ des caravelles colombiennes!!!

Mon billet "mexicain" ne rejoindra que tardivement les ressentis de lecture des lecteurs du Blogoclub!


En attendant, je vous donne le programme de lecture pour le 1er Juillet prochain:

Le thème choisi était celui de la famille.

Le roman choisi est: Nous étions les Mulvaney de Joyce Carol Oates. Un roman fleuve, comme on les aime, que Pascal a lu avec délectation!!

dimanche 1 mars 2009

Le rêve, l'invisible


Le choix du blogoclub de lecture a représenté, cette fois, un véritable défi pour moi: lire JMG Le Clézio n'était pas un pari gagné d'avance suite à une première lecture abandonnée il y a quelques années.
Aussi ai-je choisi un écrit oscillant entre le romanesque et le récit de voyage "Raga, approche du continent invisible". Ce récit a été publié dans la collection "Peuples de l'eau" dirigée par Edouard Glissant: elle publie les textes d'écrivains partis à la rencontre de peuples accessibles par seule voie d'eau.
"On dit de l'Afrique qu'elle est le continent oublié. L'Océanie, c'est le continent invisible.
Invisible, parce que les voyageurs qui s'y sont aventurés la première fois ne l'ont pas aperçue, et parce que aujourd'hui elle reste un lieu sans reconnaissance internationale, un passage, une absence en quelque sorte."
(p 9) "Un continent fait de mer plutôt que de terre, archipels, volcans émergés des profondeurs, récifs coralliens que les hommes ont peuplés selon la plus téméraire odyssée maritime de tous les temps. Un continent que les premiers voyageurs européens ont traversé sans le voir. Le continent du rêve." (p 12)
Ainsi, Le Clézio est-il allé à la rencontre des peuples d'Océanie, "continent invisible" derrière la grande île Australie. Raga est une des îles d'Océanie, une île qui ne se dévoile que lentement au gré du regard du visiteur à condition que ce dernier laisse derrière lui, cependant sans les occulter complètement, l'imagerie issue de la conquête occidentale des océans de la planète. Raga, entre mythe et modernité, une île où les légendes ont construit l'aujourd'hui, ont bâti un imaginaire et un mode de vie décalé au regard occidental mais tellement vrai et enraciné dans la profondeur de l'âme et des êtres.
Le Clézio fait entrer son lecteur au coeur de son voyage où se mêlent réel et imaginaire: l'océan est parsemé d'une myriade d'îles et d'îlots, insaisissables car inclassables, composantes d'un continent qui n'est qu'essaim de terres émergées où la vie peut être aussi douce qu'âpre, aussi tranquille que dangereuse...l'océan apporte les tempêtes furieuses, les ouragans déchaînés et une ombre plus pernicieuse, celle des navires conquérants des explorateurs de l'insaisissable et de l'immense, armés de leurs certitudes et de leur bon droit de seigneurs de la modernité.
Le voyage est celui de l'intelligence et de l'ouverture d'esprit aux autres et à l'ailleurs: le tissage des femmes aux pigments empreints de symbolisme et de légendes tresse, serré, les fibres des feuilles de wip en un long et lent processus de patience, à l'image de l'océan qui bat les flancs de l'île. La confrontation avec les cultures océaniennes apporte une richesse et une humanité qui change le regard, brouillé par les stéréotypes des récits sur Bougainville, Cook et autres capitaines coureurs d'océans. Le rappel, subtil mais fort, de la supposée lascivité des femmes océaniennes, apporte un autre éclairage sur les séjours de Gauguin dans cette région du monde....la surdité et l'aveuglement envers une culture élaborée, subtile, d'une force extraordinaire et d'une diversité semant ses richesses en autant d'îles et d'atolls au milieu de cet immense océan.
Entre récit, roman, essai et poésie, Le Clézio embarque son lecteur dans un voyage littéraire, ethnologique, spirituel sans concession et doté du souffle chaud et doux des légendes et des peuples oubliés, promesses d'un possible éternel recommencement du monde. Et pour voguer sur la crête du rêve, le voyage initiatique, rêvé, d'un groupe d'hommes et de femmes naviguant sur des pirogues, à la recherche d'un ailleurs qu'ils savent exister, qui les attend, qui les appelle. Ce groupe qui fera Raga, l'île de Pentecôte, son histoire, ses légéndes, son âme, son être.
"Raga, approche du continent invisible" fut une belle et intense découverte littéraire où la langue française est maniée avec brio et une subtile poésie au charme absolu.

Quelques passages (j'aurais aimé tant en recopier....)

" (...) Je ne sais pourquoi, cet arbre renversé sur la plage de galets m'émeut plus que n'importe quelle église. C'est comme si l'océan avait déposé sur la plage, après un long voyage sur les vagues, cette chose, ce signe, cette épave, qui semble un pont joignant les temps et les croyances". (p 80)
"A Vanuatu, les mythes affleurent. ils ne sont pas séparés du réel. A chaque instant, à chaque endroit, la parole peut les faire jaillir, comme si la force du commencement vibrait encore, dans les pierres, les arbres, dans l'eau des torrents." (p 81)
"Il faut apprendre à résister quand on est né au bord de ce gouffre.
C'est cette résistance qui frappe le voyageur étranger, d'où qu'il vienne, d'Amérique ou d'Europe.
Ces statues debout sur le rivage, qui attendent.
Des statues, des hommes, des femmes?
Des dieux.
Sculptés dans le bois noir des racines de fougère arborescente, debout sur le rivage, ou assemblés en demi-cercle dans une clairière, non loin des villages.
Des loas, des esprits.
L'effigie des défunts, emportés dans leurs grottes, à l'est de l'île, ou sous la mer. Pour revenir un jour, peut-être, qui sait?
Des êtres surnaturels, entre l'homme et l'animal, hauts de plus de deux mètres, leurs yeux pareils à des nautiles, profils aigus, nez droits aux narines ouvertes sur les côtés, portant aux commissures des lèvres les spires des dents de cochon, visages creusés dans la veine du bois, ceints d'un liseré qui fait saillir leurs faces, coiffés d'une crête de saurien.
Leurs corps sont fendus du haut en bas, par une longue blessure qui montre l'intérieur rouge du tronc, pour laisser échapper leur voix.
Slits gongs
Coups durs et sourds qui ont résonné pendant des siècles, d'une île à l'autre, accompagnés par le bruit mou des pieds nus sur la terre.
Voix sorties de la forêt, de la profondeur de la terre. Tambours souterrains, voix des défunts, voix des anciens, qui reliaient les îles.
Ambae, Ambrym, Epi, Efaté, Raga, Tanna, Tongoa, Anatom.
Voix qui recousaient la déchirure du temps, et reliaient les îles aux terres lointaines, à l'Australie, aux Célèbes, aux Moluques, à la Malaisie, à Madagascar, à Andaman, à Taïwan, à Amami Oshima.
Ces coups sombres qui tissaient la toile du ciel nocturne, qui écartaient les vagues et traçaient les routes sur le fond rouillé de l'océan.
Pendant des siècles, ces êtres ont dansé, ont appelé.
Maintenant silencieux.
En exil dans les musées, quai Branly à Paris, au British Museum à Londres, au musée Léopold-II à Bruxelles, à Rome, à Madrid, à Berlin, à Washington, dans tous les bouts du monde.
Ils ne parleront plus.
Leur bois noir, au ventre couleur de feu, se consume lentement dans quelques jardins poussiéreux, à Port-Vila, à côté d'une pirogue de haute mer et de masques en fibres.
Géants d'Ambrym et de Raga, pareils aux géants de Rapa Nui, comme si de Pentecôte à Pâques il n'y avait plus qu'un seul chant mélancolique.
Debout, encore jusqu'à l'effritement, jusqu'à l'achèvement. Chaque nom d'ancêtre crié dans la tempête, comme au temps où les hommes et les femmes avaient pris pied sur ces rivages noirs, pour y recommencer leur vie."
(p 96 à 98)









Les avis de BOB TV5 papalagi télérama

samedi 3 janvier 2009

Blogoclub de lecture


Je relaie le petit rappel de Sylire et Lisa concernant le programme du blogoclub de lecture.


Le 1er Janvier 2009 a vu fleurir les commentaires sur "La dame en blanc" de W.Wilkie Collins, dernière lecture commune de l'année 2008.


Pour le 1er mars 2009 est programmée une lecture choisie parmi l'oeuvre féconde du Prix Nobel de Littérature 2008, JMG Le Clézio....ou si l'entrée dans l'univers particulier de Le Clézio est par trop rebutante, la lecture d'un titre de l'oeuvre des précédents Nobellisés!


Le prochain thème à l'honneur sera le Mexique, afin d'être en harmonie avec le Salon du Livre de Paris....Nous avons jusqu'au 29 janvier 2009 pour proposer un titre correspondant à ce thème....arrrrrrrriiiiiiiba !!!

Quelques pistes....

Carlos Fuentes, Alfonso Reyes, Paco Ignacio Taibo II, Juan Rulfo, Octavio Paz .... pour plus d'amples informations clic ICI !


jeudi 1 janvier 2009

Le dam de la Dame


L'Angleterre victorienne dans toute sa splendeur: campagnes verdoyantes, plaisantes, cachant de sordides affaires. Une histoire d'amour contrariée par la différence de classe sociale des deux amoureux, un mariage arrangé et malheureux, une demi-soeur dévouée, pleine d'audace et d'une intelligence aiguë, des chateaux lugubres, un oncle souffreteux et égoïste....bref, on se croirait presque dans un roman de Jane Austen.
Walter Hartright est un jeune professeur de dessin qui va voir son destin basculé après avoir rencontré, un soir, une "dame en blanc", sur la route de Londres. Cette dernière fuit quelque chose, quelqu'un et n'écoutant que son coeur chevalesque, Walter l'aide à rejoindre la ville. Des propos étranges lâchés par la dame en blanc laisse apparaître qu'elle connaît le lieu où il va exercer son activité de professeur de dessin: Limmeridge et son manoir perdu dans la campagne brumeuse. Est-ce un hasard ou la main du destin? Toujours est-il que rien ne sera plus comme avant dans la vie de Walter Hartright: il entre dès lors dans une folle histoire qui le mènera au bord du précipice et de la douleur, balloté de la campagne anglaise aux forêts tropicales d'Amérique du Sud en passant par les ruelles sordides de Londres.
Comment parler de ce foisonnant roman victorien sans déflorer l'intrigue? Comment résumer ce qui est impossible à réduire? Une quadrature du cercle difficile à respecter mais sous peine d'être une pousse au crime, je me contenterai de parler de mes simples impressions.
Par où commencer? La ressemblance avec un roman austenien est très vite estompée par les multiples rebondissements des aventures et mésaventures de Walter, l'amoureux déçu mais toujours transi et aimé en secret, de Laura, la jeune héritière orpheline d'une beauté toute victorienne, de Marian, la soeur brune autant que Laura est blonde, vive autant que Laura est contemplative et fataliste, rebelle autant que Laura est soumise. Confronté aux dures réalités des usages victoriens, notre trio bataillera dur contre un lord désargenté, aigri par une menace mystérieuse émanant d'une certaine dame en blanc qui aurait le pouvoir de faire échec à l'échaffaudage machiavélique dont son union avec Laura est un des leviers. Si seulement, sir Percival Glyde était seul, la partie ne serait pas si compliquée (et le récit bien moins rebondissant et exaltant)! Or il est accompagné par un certain comte italien, Fosco, et son épouse anglaise (qui s'avère être la tante de Laura!), aussi étrange et excentrique que subtilement dangereux et doucereusement diabolique.
Les ingrédients sont réunis pour que s'organise un récit où les actions sont plus incroyables les unes que les autres, où les rebondissements inattendus s'enchaînent à une vitesse haletante, où les sournoiseries, les trahisons, les mensonges sont les plus douloureux et plus noirs possibles! Une avalanche de révélations, l'intervention, tel un deus ex machina théâtral, d'une organisation secrète internationale, pimentent allègrement le tout, surprennent le lecteur et le laissent dans un état de béatitude délicieux devant le sort réservé aux traîtres et aux méchants!
Plus d'une fois, le souvenir d'un roman de cape et d'épée de Monsieur Achard, "Les coups d'épée de Monsieur de La Guerche", est venu assaillir ma lecture et amplifier le bonheur de dévorer le thriller victorien de W.Wilkie Collins!
"La dame en blanc" fut une lecture où la jubilation est toujours présente devant la langue recherchée du XIXè, les tournures stylistiques léchée et belles à lire et à savourer. Une belle découverte qui inaugure en beauté cette nouvelle année de lecture!

Roman traduit de l'anglais (GB) par L.Lenob







Les avis de antigone clochette florinette chimère armande et beaucoup d'autres chez Sylire et Lisa


samedi 1 novembre 2008

Huis-clos

Je guettais avec impatience sa sortie en poche pour me l'offrir et cerise sur le gâteau, le Blogoclub avait choisi comme lecture de Novembre, un autre roman de Paul Auster "Brooklyn Follies" que j'avais déjà lu. Comme "Dans le scriptorium" me tendait les bras depuis son achat, le choix ne fut guère difficile entre une relecture et la découverte du roman tant attendu!
Un vieil homme, Mr Blank, est dans une chambre, il est observé à son insu et on ne sait pas s'il est retenu contre son gré, simple patient ou pensionnaire d'une maison de retraite. On suppose qu'il perd la mémoire puisqu'il y a des petits papiers collés sur les différents meubles et objets de la chambre. Un texte est proposé à sa lecture sur son bureau, un calepin est à portée de sa main afin qu'il puisse y inscrire les noms qui lui reviennent. Que représentent-ils d'ailleurs ces noms: des personnes de son entourage proche, de sa famille, des collègues? Au fil du récit apparaissent des personnages, Anna l'infirmière (?), Patrick Flood l'ancien inspecteur, le médecin, Sophie une autre infirmière, apportent réconfort ou angoisse à Mr Blank qui se demande sans cesse, lorsqu'il s'en souvient, où se trouve la placard dont ils parlent et comment s'ouvre la porte de sa chambre. Est-elle fermée à clef, ouverte? On ne le sait pas. Je n'irai pas plus loin dans ma tentative de résumé du roman car je serai alors amenée à parler plus qu'il ne le faudrait de l'intrigue, échaffaudage passionnant d'une mise en abîme qui déroute le lecteur.
Paul Auster construit son roman comme une pièce de théâtre classique: unité de lieu (la chambre de Blank), unité de temps (une journée) et unité d'action (il n'y a pas d'intrigue secondaire: Blank est face à son texte et à ses interlocuteurs et doit démêler l'écheveau des questions). Il respecte ces trois unités essentielles du théâtre du 17è siècle et fait osciller le ton de son propos entre comédie et tragédie. En effet, l'humour pince sans rire est très présent et l'isolement de Blank cache une grande détresse. De plus, l'exigence de bienséance est menée avec brio de bout en bout: pas de scène heurtant la morale, pas de scènes de violence et les caractères des personnages sont cohérents tout au long du récit. Le lecteur perçoit le plaisir que l'auteur a éprouvé à écrire ce huis-clos, entre le conte édifiant et la farce...la chute est bien réussie et les indices parsemés avec une parcimonie bien étudiée. Auster joue avec son lecteur à un jeu de cache-cache doublé d'un jeu de piste: les indices sont épars et l'auteur parvient à maintenir l'illusion pendant une bonne partie du roman. Auster est au sommet de son art et manie la technique narrative avec un talent qui n'est plus à prouver.
Au-delà de l'aspect technique, Auster mène également une réflexion sur l'acte d'écriture, sur le rapport de l'écrivain avec ses personnages, la structure de son histoire, la solitude devant la page à écrire et son immersion dans le monde réel qui l'entoure: ainsi la politique, c'est à dire la vie de la cité et des hommes, ne peut être évincé de l'oeuvre littéraire. Auster effleure, avec subtilité grâce à sa construction en abîme, les racines d'une civilisation impériale, faisant apparaître les interrogations et les pistes pour que chacun puisse bâtir sa pensée. Cette chambre de Blank est une image de la machine angoissante où se créent les dérives inquiétantes de notre société moderne. Sans doute, le véritable travail (et objectif) de l'écrivain (ou de l'artiste) est-il de changer le regard de ses contemporains sur le monde dans lequel ils évoluent en changeant par quelques mots leur vision du cours de l'Histoire? La place de l'artiste dans la société est un débat passionnant doté de nouvelles perspective selon les époques: Auster est inscrit dans la société et en dresse un portrait sans concession.
"Dans le scriptorium" est un roman brillant, foisonnant où les interrogations s'emboîtent les unes dans les autres telles les Matriochkas !


Un véritable régal pour les lecteurs fidèles d'Auster et une belle découverte pour les néophytes.

Roman traduit de l'anglais (USA) par Christine Le Boeuf









lundi 1 septembre 2008

Souvenirs et devenirs

De Murakami Haruki, je n'avais lu que "Chroniques de l'oiseau à ressort" (ici) qui m'avait enthousiasmée, et j'ai, sur ma PAL depuis près d'un an "Kafka sur le rivage". Il m'a fallu attendre la lecture commune du Blogoclub pour me lancer à nouveau dans l'univers de Murakami.
Autant dire tout de suite que ce roman n'a rien à voir avec les Chroniques!
Hajime est enfant unique et rencontre Shimamoto-san à l'école, elle est aussi enfant unique. Elle a une particularité: elle boite et a une jambe plus courte que l'autre. Une tendre amitié naît entre eux: ils écoutent ensemble de la musique classique, du jazz, s'inventent des mondes à eux, partagent les sourires complices et les premières émotions d'une sensualité qui s'éveille. Un amour qui ne dit pas encore son nom est en gestation sous les effleurements, les regards et les sourires. Mais la vie décide de changer le cours du destin des deux enfants: Hajime déménage à quelques arrêts de train, change d'école, d'environnement et de camarades. Il pense souvent à Shimamoto-san, va la voir deux ou trois fois avant de laisser filer le temps et les occasions. Ils se perdent de vue et semblent s'oublier dans le tourbillon de la vie.
Hajime vit une adolescence ordinaire: amis, lycée, bonnes et mauvaises notes et envie de découvrir plus concrètement les mystères de la féminité. Hajime est un beau jeune homme, sportif, attirant le regard des filles; il ne remarque pas les filles les plus belles mais regarde celles qui ont un petit quelque chose qui fait tout leur charme: il aime les légers défauts, les petits riens qui déséquilibrent une harmonie. C'est ainsi qu'il se lie à Izumi en compagnie de laquelle il tente d'explorer les joies de l'amour charnel....la citadelle est difficile à conquérir et un incident de parcours va ruiner ses chances de conquête. Hajime apprend que son égoïsme peut faire souffrir l'autre et son estime de soi se fissure un peu.
Les années passent, les études s'achèvent, un travail insipide scande les journées ennuyeuses d'Hajime, toujours à la recherche d'une âme soeur. Un jour, une silhouette drapée dans un manteau rouge retient son attention par son apparence et sa légère boiterie: est-ce Shimamoto-san? Pour en avoir le coeur net, il la suit longtemps sans jamais osé une seule fois aborder l'inconnue jusqu'à ce qu'un homme vienne lui intimer l'ordre de cesser ses manigances en lui remettant une forte somme d'argent. Qui est cette femme à la folle ressemblance avec son amour d'enfance? Il n'en saura pas plus et reprend le cours lancinant de sa vie monotone.
Le temps coule, Hajime rencontre une jeune femme dont le père est un riche entrepreneur, il l'épouse et se lance dans l'aventure en ouvrant un puis deux clubs de jazz. Il a tout pour être heureux: une épouse, des enfants, une affaire qui marche, une aisance financière certaine, une apparence d'homme jeune malgré la quarantaine grâce aux longueurs de piscine et un flair imparable pour créer une ambiance plaisante pour les clients. Un soir de pluie, une femme vient prendre un cocktail: c'est Shimamoto-san, grain de sable inattendu dans le déroulement du quotidien. Elle est mystérieuse, insaisissable, terriblement belle, sensuelle et ne boite plus. Commence alors pour Hajime une descente au coeur de ses souvenirs, de ses rêves enfouis et des sentiments qu'il croyait éteints. La passion ne couve que pour mieux crépiter à la moindre étincelle: Hajime et Shimamoto-san vont expérimenter cette douloureuse route amoureuse jusqu'au choix ultime oscillant entre folie et raison.
L'histoire s'installe lentement, laissant le temps aux personnages de prendre corps, de s'affirmer et d'entrer dans la vie. Cette dernière est en apparence sans histoire, presque anecdotique, tendue vers une morne ligne d'horizon d'un calme presque angoissant. D'ailleurs, les légers accrocs dans le récit (la rupture avec Izumi, le faire-part de decès de la cousine d'Izumi, première amante de Hajime, la silhouette rouge suivie dans la rue) sont autant d'avertissements des futures secousses qui perturberont la ligne d'horizon d'Hajime. On sait que le grain de sable va arriver et qu'il chamboulera la vie des personnages, aussi l'attend-on avec impatience et appréhension. L'apparition de Shimamoto-san dans le paysage monotone et calme d'Hajime, rythmé par un jazz mélancolique et feutré, ouvre une fenêtre mortifère sur l'amour: Hajime peut basculer à tout moment et jeter aux orties sa petite vie ordinaire et insipide.
"Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil" est un roman des réminiscences et de la folie: au sud de la frontière, un morceau de phrase d'une chanson de jazz que Hajime et Shimamoto-san écoutaient en rentrant de l'école, qui révèle son sens décevant à l'âge adulte; à l'ouest du soleil, le cheminement fou qui lance parfois sur la route les paysans de Sibérie qui n'en peuvent plus de la plaine enneigée sans rien à l'horizon pour briser la perspective. Le désenchantement côtoie la déraison, le sentiment marital la passion dévorante et mortifère. J'avais parfois l'impression d'être dans le film "In the moon for love" et voir les amants de l'impossible, que sont Hajime et Shimamoto-san, se frôler dans leurs regards dévorants, le soir, en écoutant du jazz devant leur cocktail et leurs souvenirs. Le même rythme lent, sensuel de l'attente et de la satire sociale lancinante et ironique derrière l'autodénigrement de Hajime (le déterminisme du résulat des études, les carcans sociaux, les absences conjugales des hommes, la solitude des épouses confinées à l'éducation des enfants et à la tenue du ménage...). Une histoire du monde où regards sur le passé, réalisation de la vie professionnelle et l'épanouissement personnel se heurtent parfois à l'aune de ce que l'on a pu rater malgré la réussite apparente.

Roman traduit du japonais par Corinne Atlan






Les avis de papillon florinette yueyin des lecteurs du blogoclub ICI

samedi 30 août 2008

Quoi de neuf au Blogoclub de lecture? ( I )


Pour le thème "USA" l'heureux élu est Paul Auster avec "Brooklyn follies" (comme je l'ai déjà lu, je compte le remplacer par Dans le scriptorium qui m'attend dans ma PAL depuis quelques jours!). A lire pour le 1er Novembre prochain.

Le prochain thème...nos charmantes organisatrices nous proposent un polar historique: j'imagine que les suggestions vont être abondantes et que le tirage au sort sera haut en couleurs!

Le pense-bête:

1er Septembre: publication des billets sur "Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil" de H.Murakami.

Du 1er Septembre au 25 Septembre: Recensement de vos propositions sur le thème du roman policier historique

Du 1er oct au 25 oct: Vote pour le livre de votre choix

Fin Octobre: Annonce du titre élu, annonce du thème suivant

1er Novembre: Publication des billets sur Brooklyn Follies...

dimanche 29 juin 2008

Quoi de neuf au Blogoclub de lecture?



C'est officiel depuis hier: "Au sud de la frontière , à l'ouest du soleil" de Haruki Murakami.


Mémo:


Pour la prochaine édition, le thème retenu est celui des Etats-Unis (en raison des prochaines élections étasuniennes). Les organisatrices, Sylire et Lisa, attendent avec impatience les propositions de lecture!

  • 1er Juillet: publication des billets sur "Un été prodigue" de Barbara Kingsolver (je ne rendrais ma "copie" que plus tard dans le mois: le roman est emprunté jusqu'au 7 juillet!).

  • Du 1er Juillet au 28 Juillet: recensement des propositions de lectures sur le thèmes "Les Etats-Unis".

  • Du 1er Août au 25 Août: vote pour le livre de votre choix.

  • Fin Août: annonce du titre élu et annonce du thème suivant.

  • 1er Septembre: publication des billets sur "Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil" de Haruki Murakami.

Pour en savoir plus sur le Club de lecture: lecturecommune@yahoo.fr

samedi 1 mars 2008

Dans la peau de François Villon



quatrième de couverture:


"Frères humains qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis"

"Il est peut-être né le jour de la mort de Jeanne d'Arc. On a pendu son père et supplicié sa mère. Il a appris le grec et le latin à l'université de Paris. Il a joui, menti, volé dès son plus jeune âge. Il a fréquenté les miséreux et les nantis, les étudiants, les curés, les prostituées, les assassins, les poètes et les rois."

François Villon, poète maudit, poète fécond sans illusion sur la nature humaine, viscéralement attaché à Paris, son cordon ombilical, sa raison de vivre et de mourir, viscéralement attaché à l'insubordination et à l'ironie. François Villon qui un jour disparut sans laisser de trace hormis ses ballades salaces aux accents sordides de la vérité mise à nu.
Jean Teulé s'attache à un exercice difficile: la biographie. On peut le dire, mission réussie, Mr Teulé! Certes, la biographie est romancée mais dans le respect des connaissances de l'époque de Villon, ce Moyen Age si exotique et épouvantable à nos yeux. Jean Teulé se met dans la peau, le corps, la tête de Villon: il est cet homme façonné par l'horreur du quotidien de son époque. La Peste Noire a décimé un tiers de la population européenne, la guerre de cent ans ravage les campagnes, Paris est sous domination anglaise, la violence est partout, la mort et la vie se côtoient dans les endroits les plus insolites (le cimetière des Innocents est le lieu où se traitent affaires entre bourgeois, enterrements, vulgaires passes, meurtres et rapines; les cimetières lieux de rencontre entre le sacré et le profane). La famine engendrée par l'instabilité politique et l'inanité du pouvoir royal, et le rythme effréné des exécutions des malandrins au sinistre gibet de Montfaucon entraînent un insane (à l'aune de notre regard du XXIè siècle) trafic de corps qui se retrouvent dans les diverses nourritures proposées sur les étals parisiens!
"Sur cette colline après les ramparts, je surplombe la capitale et la rougeur du soleil couchant se fond dans le gris-bleu des brumes qu'elle teinte d'incendie et de sang. Je regarde les étoiles et les noeuds d'univers. Voilà, c'est le siècle d'enfer. Derrière moi le plus ancien et plus énorme gibet du royaume - un parallélépipède de maçonnerie, haut de quinze pieds, large de trente, long de quarante, avec une porte, un escalier et une cave à ciel ouvert au milieu. Autour de la late-forme, seize hauts piliers en colonnade et liés entre eux, sur trois étages, par des poutres vermoulues où quatre-vingts pendus, au bout de leurs chaînes rouillées, menacent de tout faire écrouler. De longues échelles sont placées contre les poteaux pour y monter les condamnés. En chemise, ils dansent un branle en l'air parmi les odeurs...La bise du soir froisse chaînes et corps décomposés, remue tout cela dans l'ombre.Les débris humains qui se détachent des chaînes tombent dans la cave où les magiciens viennent la nuit chercher des bouts de cadavres, émasculer les charognes. Je suis assis sur les marches de ce monument devant la fosse aux chiens où l'on a enterré vivante ma mère. Depuis il a beaucoup plu, neigé. L'eau a ruisselé de la colline, emportant les particules de celle qui ressemblait à Flora la belle Romaine Dîtes-moi où, en quel pays/Est...A coups de pierre, je cloue le parchemin de ma ballade sur un des poteaux du gibet, redescends vers Paris avant qu'on en ferme les portes pour la nuit." (p45 et 46).
Comment Villon aurait-il pu échapper à cette ambiance, qui nous semble délétère et mortifère mais qui est normale à cette époque? Comment aurait-il pu être autre? Le lecteur d'aujourd'hui ne peut qu'être révolté en lisant les chapitres de son intronisation dans le cercle, très fermé, des Ecorcheurs et des Coquillards, ces brigands sans tabous ni lois et tous plus ou moins psychopathes: son initiation nécessitant un vol, un meurtre et un cadeau....le plus affreux en la personne de sa douce amie, Isabelle! Là, notre sensibilité ne peut supporter de tels actes sans éprouver de répugnance à l'encontre de ce grand poète! Comment Villon aurait-il pu échapper à la fascination de l'horrible puisque l'horreur était le quotidien de tout une société! Après avoir échappé au fléau de Dieu (La Peste Noire), la vie ne tient qu'à un fil, la vie n'est qu'anecdotique, la vie n'est qu'un bref passage. Lorsque les hommes ont survécu aux champs de batailles où les blessures laissaient de graves séquelles, la valeur accordée à la vie ne peut être celle que nous lui accordons aujourd'hui. Cependant, il ne faut pas imaginer que les rues étaient encombrées de psychopathes et de fous, mais il est vrai que les temps troublés de cette période ont ravagé les paysages, les corps et les esprits.
Le lecteur assiste à la déchéance de Villon, vautré dans la luxure, le stupre et la barbarie jusqu'à ce qu'il n'en puisse plus et tombe entre les mains d'un bourreau. Il y subira les pires supplices sans y succomber. Il en sortira brisé à jamais...sa trace se perd dans l'infini des chemins tortueux de ce siècle ensanglanté. La route de cet enfant confronté aux atrocités banales et répétitives le conduira vers un destin de créativité illuminée et transcendée par la vulgarité brutale, puante et noire de la vie des pauvres hères. Les pendus auront leur plus belle ballade grâce à sa plume de même que les Coquillards, routiers et affreux coquins et les jeunes filles en fleurs que l'on sacrifie sur l'autel de l'inspiration (Isabelle de Bruyère choisira de devenir une recluse).
J'ai aimé ce roman assorti des ballades célèbres de François Villon, les expliquant et les replaçant dans leur contexte historique, politique et social. J'ai apprécié la sensation d'être dans la peau de Villon, d'être dans sa tête, de voir par ses yeux. J'ai aimé cet homme qui semble accepter l'ordre des choses mais qui au fond de lui est profondément révolté....est-ce pour cette raison qu'il est fasciné par l'horrible et l'iconoclaste? J'ai dévoré ce livre malgré la noirceur des images, des actes et des pensées: j'aime le Moyen Age, sa littérature, sa statuaire, sa culture, sa peinture, ses constructions démesurées (à l'aune d'une foi extraordinaire), ses côtés obscurs fascinants.
Un texte qui ne laisse pas indifférent, un texte captivant, un texte qui peut être très dérangeant...et un texte d'une sensibilité exacerbée et qui en devient beau!
Merci cher club de lecture pour ce moment passionnant et palpitant!

Et surtout "Frères humains qui après nous vivez,/n'ayez les coeurs contre nous endurcis" ! François Villon avait-il le don de clairvoyance....?



Les avis des uns et des autres ici ou