Les (fantastiques) dessous des classiques nous emmenaient en décembre à la découverte du Grand
Nord. J'ai choisi de partir en Amérique du nord aux côtés d'un
auteur classique méconnu James Oliver Curwood. Il y a du Jack London
dans ses récits sans sa dureté.
« Bram
Johnson est une créature hors du commun. Un géant solitaire, métis
esquimau à la tignasse rousse et au rire fou. À la fois une légende
vivante et… un criminel. Capable de disparaître comme par magie,
il parcourt les étendues glacées du Grand Nord canadien avec sa
meute de loups assoiffés de sang,
loin du monde des hommes. Pour les Indiens superstitieux du Barren,
il s’agit d’un homme-loup !
[…]"
D'emblée le décor est planté :
l'immensité glacée du Grand Nord canadien, sa solitude pouvant
mener à la folie, sa faune et ses tribus sans pitié.
Bram, métis solitaire à la tignasse
rousse vit avec sa meute de loups, sans cesse pourchassé par les
autorités pour meurtre. Légende vivante, homme-loup aux yeux des
Indiens du Barren, il mène une vie isolée du monde des hommes. Il
apparaît et disparaît aussi soudainement qu'un esprit, provoquant
la peur parmi les natifs et les hommes de la Police montée.
Philip Raine, patrouilleur de la Police
montée canadienne, se lance à sa poursuite, bien décidé d'en
finir avec cet homme hors du commun.
Un long périple, doté de nombreux
dangers, est entamé par le patrouilleur. Le souffle glacé du Grand
Nord étreint faune et flore, recouvre de silence les forêts
interminables en apportant à Raine le fardeau de la froide solitude.
Jim Curwood relate la vie de Bram
Johnson et laisse le lecteur apercevoir une personnalité loin d'être
inhumaine, bien au contraire : Bram aurait pu se débarrasser de
Raine plus d'une fois mais ne le fait pas. Lors de leur
confrontation, intense dans la nuit polaire, Bram laisse tomber de sa
poche un piège. Quand Raine le récupère il découvre qu'il est
particulier : des cheveux d'un blond doré en sont une des
composantes. Comment l'homme-loup a-t-il pu se procurer ces mèches
de cheveux ? Qu'a-t-il commis pour les avoir ? Et surtout à
qui appartenaient-elles ? L'enquête commence ainsi que
l'histoire sentimentale entre le patrouilleur et la blonde captive.
« Le piège d'or » est,
sans conteste, un roman d'aventure. Il happe son lecteur dès les
premières pages et le confronte avec deux univers différents :
celui de l'immensité blanche et glaciale des paysages du Grand Nord,
mystérieux et truffés de dangers, et celui de la civilisation
policée.
Avec Bram Johnson et Philip Raine, ces
univers s'affrontent dans un combat digne du western des grandes
plaines étasuniennes. Car, à mes yeux, « Le piège d'or »
est un western doté des poncifs du genre : le gentil blanc de
la Police montée, le meurtrier fou métis recherché depuis tant
d'années qu'on le croyait mort et les méchants issus d'une tribu
indigène. Raine est suffisant et méprisant envers les membres de la
tribu indigène qui poursuit les blancs ayant accosté dans le
Barren, il est dénué d'empathie envers Bram qu'il considère comme
un aliéné qu'il faut supprimer. Cerise sur le gâteau, il est
tellement imbu de lui-même qu'il ne peut concevoir que la jeune
captive puisse avoir des sentiments envers Johnson. Ce dernier a
sauvé la jeune femme des griffes d'une tribu indigène agressive et
est subjugué par la blondeur dorée de sa chevelure. Au point
qu'elle lui a donné plusieurs mèches dont il s'est servi pour le
fameux piège d'or.
« Le piège d'or » ayant
été écrit au début des années 1920, il est nécessaire de
prendre du recul en lisant les passages décrivant les membres de la
tribu indigène comme étant des « noireauds », des
« moricauds » et décrits comme des petits êtres
malfaisants suivant plus leurs instincts animaux que leur
intelligence. Ces passages sont choquants pour des lecteurs
contemporains d'où l'importance de connaître le contexte historique
de l'époque.
En réfléchissant à la manière dont
l'auteur met en place la psychologie de ses personnages principaux,
je ne suis pas certaine que son héros soit celui que l'on croit :
il fait de Philip Raine un homme épouvantablement insupportable avec
sa vision conquérante et dominatrice du monde. Tout doit être
soumis à la supériorité de la civilisation blanche ainsi qu'à
l'autorité du mâle. La pauvre captive, suédoise, n'a pas son mot à
dire : Raine est incapable de comprendre pourquoi elle ne voit
pas en Bram un aliéné dangereux ne méritant que la mort. Est-ce
intentionnel de la part de l'auteur que Raine ne soit qu'une
caricature de cow-boy ?
Je me pose la question car Bram m'a
paru plus humain et plus empathique que Raine. Bram a ses blessures
intimes qui ont fait qu'il est devenu un être asocial, préférant
la solitude et l'amitié avec ses loups à la compagnie des hommes.
Sous son aspect de brute sauvage, Bram est un homme vivant en
symbiose avec la nature du Grand Nord : il est dur car la survie
dans un environnement extrême exclut la moindre faiblesse physique,
et cependant à l'écoute des sensations d'autrui.
J'ai vraiment aimé ce héros à la
marge cachant sous une apparence brutale un cœur chaleureux, capable
de compassion et d'empathie envers ses semblables. J'ai frissonné
quand il explique à Raine pourquoi il a commis le meurtre dont il
est accusé, quand il dit que l'autre l'avait accusé d'être un
voleur alors que ce n'était pas le cas. J'ai eu l'impression de voir
Elephant man, cabossé par la vie et les hommes lâchant leurs
instincts cruels envers les plus faibles, envers ce qui est
différent.
« Le piège d'or » est un
vrai roman d'aventure qui aborde des sujets importants et complexes
tels que la confrontation avec l'autre, avec la différence de
culture, avec les blessures intimes que chacun peut porter en soi. La
nature est une grandiose présence, monumentale et impartiale :
que l'homme peut être minuscule à côté d'elle !
Traduit de l'anglais (USA) par Paul
Gruyer et Louis Postif.
Quelques avis :
Babelio
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