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mardi 27 décembre 2022

Bons baisers de Lénine

 


La dernière fois que j'ai lu Lianke Yan, c'était en 2008, année des jeux olympiques d'été à Pékin. J'avais souhaité lire un roman à contre-courant de ce que faisaient passer les autorités chinoises dans les médias. Je n'avais pas été déçue en lisant « Servir le peuple ».

« Bons baisers de Lénine » dormait depuis plus de deux ans dans ma bibliothèque, le défi « En sortir 22 pour 2022 » m'a poussée à le sortir de son rayonnage.


Benaise est un village perdu au milieu de nulle part dans les montagnes du Henan, et chaque habitant y vit « bénaise » autrement dit tranquille et sans souci majeur.

Benaise a une particularité, et non des moindres, qui est d'être peuplée uniquement de gens handicapés, éclopés, malmenés par la vie. Tout ce petit monde vit loin du charivari du monde, en marge de ce dernier, menant son quotidien loin des tracas administratifs des autorités du district.

On apprend, grâce aux commentaires de l'auteur, roman dans le roman, que Benaise est depuis la nuit des temps le refuge des infirmes.

Benaise est « dirigé » par une figure féminine, Mao Zhi, qui ramena dans le giron du district le village. Cette dernière voit d'un mauvais œil le chef du district souhaiter organiser la « benaisade » à laquelle participeront les villageois.

C'est au cours de la fête que vient à l'idée du chef du district d'utiliser les talents inouïs des Benaisois pour créer une troupe de cirque et gagner ainsi de l'argent afin d'acquérir la momie de Lénine, délaissée à Moscou car trop coûteuse à entretenir. Si cela se concrétisait, quelle réussite pour le chef en question et quel rayonnement glorieux pour cette région perdue au milieu de nulle part et quel merveilleux développement économique en perspective. Une occasion unique de mettre en pratique le slogan de Deng Xiaoping « enrichissez-vous ».

A partir de là, commence une aventure rocambolesque, drolatique et incroyable au cours de laquelle tous les défauts et qualités humaines seront passés au crible ravageur de l'humour de l'auteur.

Il est impossible de résumer ce roman fleuve en quelques lignes qui ne lui rendraient absolument pas justice. Il faut le lire, surmonter son organisation déroutante (les notes peuvent devenir des chapitres à part entière) qui m'a rappelé celle de « L'arbre monde » de Richard Power (qui a peut-être lu Lianke) puisque la lecture part des « racines » pour arriver à la dernière partie « les graines ». La narration naît et croît tel un arbre majestueux, emmenant le lecteur dans les méandres des frondaisons, ces petites notes qui apportent, l'air de rien, beaucoup au récit.

La galerie des personnages est croquée de manière drolatique avec juste ce qu'il faut de pointe ironique. Ils sont tous attachants et j'ai suivi avec jubilation leurs aventures et déboires, tantôt riant de bon cœur, tantôt avec émotion.

Je me suis demandé, à plusieurs reprises, pourquoi la censure chinoise n'a pas sanctionné « Bons baisers de Lénine » car Lianke n'y va pas de plume morte pour critiquer l'appareil politique chinois. Aurait-elle bon goût ? Ou l'auteur possède-t-il au plus haut point l'art de l'ironie subtile  et ainsi échapper aux risques d'emprisonnement ? A moins que la censure, devant la notoriété internationale de Lianke, a compris qu'il était un des grands romanciers contemporains.

Lianke met en place avec « Bons baisers de Lénine » une fable extraordinaire, un conte hallucinant où la momie de Lénine tient lieu de Graal communiste. Mao Zhi, elle, espère qu'une fois la quête accomplie, Benaise soit « déjointée » et retourne dans l'oubli afin que tout un chacun puisse y vivre paisiblement, loin des tracas administratifs et des exigences du Parti. Sauf que le chef du district ne tient absolument pas à abandonner sa poule aux œufs d'or. Sauf que... forcément rien ne fonctionnera comme prévu sinon ce ne serait pas amusant. Entre les délires de gloire et de richesse des uns et des autres, s'immisce une angoisse récurrente, celle qui naît de l'opposition entre les idéaux de la Chine révolutionnaire d'hier et la vision nouvelle de la Chine capitaliste d'aujourd'hui.

Yan Lianke réussit, magistralement, à conter cette quête du Graal avec une narration longue (655 pages), un récit protéiforme, frisant carrément le délire (le lecteur est emporté dans un maelstöm de situations relevant du picaresque ou de la farce comique sans filtre), et laisse au lecteur une liberté d'interprétation incroyable.

« Bons baisers de Lénine » est un roman jubilatoire, succulent, parfois cruel, qui m'a embarquée dans un voyage romanesque délirant et joyeux.

Traduit du chinois par Sylvie Gentil

(Roman de 655 pages)

Quelques avis:

Babelio  Sens critique Critiques libres  In libro veritas

Lu dans le cadre

 



 




mercredi 16 juin 2021

Les embûches d'un envol

 


« Vole, Albert vole ! » est un album comme je les aime : beau texte, belle histoire, le tout servi par de magnifiques illustrations.


Albert est un jeune albatros, semble ne plus avoir de parents pour s'occuper de lui. C'est une mouette scopuline, autrement dit à bec rouge, Simon, qui l'a pris en charge et le nourrit.

Etre seul n'est pas l'unique problème d'Albert, non, Albert ne sait pas du tout voler et ne peut donc trouver sa nourriture.

Simon est minuscule à côté de l'immense Albert dont l'envergure atteindra plus de deux mètres à l'âge adulte, minuscule mais attentionné, attentif et solidaire.

Il n'y a que Simon qui ne se moque pas d'Albert, l'oiseau incapable de voler. Albert ne sait pas, parce qu'on ne le lui a pas appris, qu'il lui faut prendre de l'élan, en raison de sa taille et de son envergure, pour s'assurer l'envol.

Simon relate à Albert les endroits qu'il a visités ce qui fait rêvé l'albatros lors de ces voyages « immobiles ». Il y a surtout l'histoire qui se passe à l'autre bout de l'île, elle captive Albert au point qu'il se met en tête d'apprendre à voler seule. Chaque matin il s'entraîne du haut d'un promontoire sans succès. De quoi désespérer, surtout quand il entend les commentaires désobligeants des oiseaux de l'île. Albert est désespéré et ressent une telle tristesse qu'il en pleure.

Un jour Simon lui fait part de la découverte d'une grotte mystérieuse et l'invite à venir l'explorer avec lui.

Ni une ni deux, les deux compères prennent la route, cahin caha pour Albert, avec plus d'aisance pour Simon. Mais ils ne peuvent la rejoindre car Albert malgré ses tentatives ne parvient toujours pas à voler.

En cours de journée, les oiseaux les alertent : une tempête de profile, il faut trouver un refuge avant que ne s'abatte le déluge. Tout le monde quitte les lieux, dans la panique Albert suit Simon et une puissante rafale le jette dans le vide. L'effroi est général : Albert s'en sortira-t-il ?

Dans le vent hurlant, Albert bat des ailes sans relâche pour sa vie jusqu'au moment où, instinctivement, il utilise les courants ascendants pour s'équilibrer et prendre son envol... ô joie ! Le monde s'ouvre à lui.

Albert, vole, vole, avec la grâce de son espèce, jusqu'au bout du monde. Les découvertes l'enivrent, le réjouissent sauf que son île et Simon lui manquent.

Quand il arrive chez lui, il découvre la grotte mystérieuse où virevoltent nombre de mouettes à bec rouge... Simon, me voilà de retour et tant d'histoires à te raconter !


L'album écrit par Yih-Fen Chou est un le récit d'un apprentissage, celui d'une vie. La vie qui apprend l'entraide, la solidarité, la ténacité, les petits encouragements qui permettent d'aller plus loin et de croire en soi. L'amitié , comme l'amour, est un socle pour grandir et se réaliser : chaque défi relevé est une marche supplémentaire gravie, petite pierre apportant confiance et estime de soi.

Les aquarelles de Chin-Lung Huang sont de pures merveilles de douceur et de force. Elles nous emportent au cœur de l'histoire, nous portent à dos de mouette ou d'albatros.

Quant à l'histoire, elle est tout simplement réconfortante car promesse de surmonter les difficultés de la vie tant qu'il y a de l'amitié autour de soi.

Je remercie Babelio et les éditions Tutti Stori pour cette très belle lecture.

Traduit et adapté du chinois (Taïwan) par Olivier Lebleu


Quelques avis :

Babelio


jeudi 25 février 2021

Bonsoir, la rose

 


La Chine du nord, celle du grand nord où l'hiver est long, très, très long au point que l'on se demande si le printemps reviendra.

Harbin ville construite par les Russes après la révolution d'Octobre, refuge d'une diaspora juive et de russes blancs.

Xiao'e, une jeune fille issue d'un milieu modeste, croise le chemin de Léna, une pianiste russe juive dont la famille a émigré ici après la révolution de 1917. La première ne parvient pas à conserver ses logements chez l'habitant, la seconde, aveugle, cherche de la compagnie. Tout les oppose, cependant, au fil de leur apprivoisement respectif, elles tisseront des liens indéfectibles.

L'histoire est parsemée de détails a priori insignifiants, se fondant dans le brouillard formé par le froid ou dans la mémoire collective. La vie n'a pas été tendre avec Xiao'e comme avec Lena, dans des registres différents leur douleur les rassemble. En petites touches dignes d'un peintre impressionniste, les zones d'ombre sont mises, fugacement, en lumière : un bal dans un des hôtels huppés en compagnie d'officiers japonais, une fête des morts dans un village, près d'une tombe, au cours de laquelle une jeune femme mariée rencontrera son violeur. Lena ne conservera qu'un souvenir de son grand amour, Xiao'e sera le fruit du viol et ne sera jamais considérée comme une enfant légitime. Seuls son demi-frère et sa mère lui apporteront amour et considération.

Dans la nuit hivernale qui dure, chuchotent les fantômes et les amoureux, s'enfuient les illusions perdues qu'on aimerait retrouver, poussent les plantes de Lena, s'envolent les notes de son piano, s'esquissent des tableaux éphémères d'une réalité disparue.

La douceur du récit dissimule la violence et la crudité d'un acte ou des pensées. La neige étouffe les sons, le gel retarde les mouvements, l'air glacé s'embrume jusqu'au printemps. La belle saison est si brève qu'elle est vécue avec avidité dans une urgence éblouissante. Les couleurs ternes s'effacent pour le bal des couleurs vives et sensuelles, la floraison des pruniers montre combien l'impermanence fait partie de la vie.

Xiao'e et Lena, deux caractères forts, deux vécus qui forgent les volontés et arment l'entrée dans le monde. Xiao'e grandit aux côtés de Lena qui, possédant l'art d'harmoniser les couleurs et les choses, devient bouton triste qui éclot en une belle fleur. Telle une rose aux épines dissimulées.

Comme souvent, la littérature chinoise (ou japonaise) esquive l'explicite pour privilégier l'implicite : ainsi, entre non-dits et minuscules indices, se cache l'évidence pour se dévoiler petit à petit. Quelques touches pour transformer les apparences, pour évoquer la spiritualité dans chaque petit incident, minuscules chaos de l'existence.

Chi Zijian sait faire surgir la poésie en quelques mots, en un rythme au cours d'une phrase, au croisement de la tristesse et de la peine. Elle chante la beauté de la Mandchourie et de ses paysages.

Elle raconte également, en racontant la vie de ses deux héroïnes, la société chinoise actuelle, la misogynie, le comportement des hommes peu reluisant, la violence au sein d'un couple, l'acrimonie avec laquelle certains ne pensent qu'au gain, l'égoïsme pendant d'une société de plus en plus individualiste, les croyances archaïques (le costume funéraire que l'amoureux de Xiao'e transporte dans sa valise), la pauvreté proche de la misère des campagnes, la pollution dans les grandes centres urbains. La modernité n'altère pas l'aspiration au beau, Xiao'e et Lena en sont le parfait exemple.

Roman traduit du chinois par Yvonne André

Quelques avis :

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lundi 15 avril 2019

Trilogie chinoise


« Le problème à trois corps » est le premier tome de la trilogie de SF écrite par Liu Cixin,. Cet opus pose le cadre du roman et pousse le lecteur dans ses derniers retranchements : l'argument littéraire repose sur des concepts scientifiques ardus que Cixin parvient à vulgariser sans perdre son lecteur dans les limbes de l'incompréhension.Le plus difficile est de ne pas lâcher le chemin sinueux tracé par l'auteur adepte du Hard Science. 

Nous sommes en pleine Révolution Culturelle en Chine, l'épuration drastique des intellectuels lamine les gens et la recherche. Cependant des îlots scientifiques existent, la jeune astrophysicienne Ye Wenjie, en cours de "rééducation » intègre un centre qui abrite les recherches sur l'existence potentielle de civilisations extraterrestres. Elle parvient à envoyer dans l'espace un message : sera-t-il intercepté ?Des années plus tard, elle reçoit une réponse, une mise en garde venu d'un lointain système : ne pas renvoyer de signal pour ne pas être repéré par quelqu'un de moins pacifique. Ye Wenjie n'hésite guère, elle envoie une réponse tant elle est écoeurée et révoltée par les horreurs vécues lors de la Révolution Culturelle, offrant ainsi les coordonnées de la Terre. 

Le temps passe, le monde change sur Terre, la Chine s'est éveillée au monde et contribue aux avancées scientifiques. Or d'étranges décès d'éminents scientifiques attirent l'attention des polices du monde entier. Que se passe-t-il ? Pourquoi ces scientifiques se donnent-ils la mort sans un mot d'explication ?Commence alors une course poursuite entre laboratoires de recherche et plongée dans un jeu virtuel où les membres d'une société secrète de réunissent.Qui est derrière tout cela ? Le policier, un vieux de la vieille iconoclaste, pressent que l'inexplicable cache des hommes prêts à tout.Il est très difficile de chroniquer ce premier tome sans mettre à mal la découverte du « complot » contre la Terre : surtout ne pas lire la quatrième de couverture qui, hélas, en dit trop. C'est jubilatoire, même pour une cancre en sciences tel que moi, de se creuser la tête autour du fameux problème à trois corps, fil conducteur de la trame de la trilogie. La tête tourne devant la complexité des concepts mathématiques, d'astrophysique et de sciences physiques pures, sans pour autant s'égarer : l'intrigue est orchestrée de main de maître, les personnages principaux sont charismatiques, les situations incroyables et tellement de l'ordre des possibles. L'auteur construit un jeu de piste absolument époustouflant dans lequel le lecteur s'engouffre sans l'ombre d'une hésitation : le mystère est le « héros » de ce premier opus, il en est l'antienne qui donne toute son ampleur à la trilogie et sa résolution n'en est que plus savoureuse. 

« La forêt sombre » Dans le deuxième tome de la trilogie, les hommes doivent faire face à la menace du monde extraterrestre qui a intercepté le message de Ye Wenjie, Trisolaris, planète aux trois soleils. Ce monde se meurt de l'instabilité de son système où les ères régulières et chaotiques se succèdent d'une manière aléatoire. Les habitants doivent quitter la planète mère pour coloniser un monde plus accueillant : la Terre. Quatre siècles séparent l'humanité de l'invasion extraterrestre ce qui est long et dramatiquement court.Afin d'assurer une supériorité trisolarienne sur les Terriens, des intellectrons sont envoyés sur Terre pour sonner le glas de la recherche dans le domaine des sciences fondamentales. Trisolaris, appuyé par un groupe d'hommes et de femmes qui ne croient plus dans les bienfaits de l'humanité, espionne et bloque le savoir scientifique.Une réponse est proposée à l'humanité : le programme Colmateur. Quatre personnes sont choisies par le Conseil de Défense Planétaire pour élaborer des stratégies secrètes afin de contrer l'invasion. En effet, la faiblesse des Trisolariens est de ne pouvoir lire dans les pensées. Bien entendu, les amis de Trisolaris, les OTT,  créeront le pendant du programme Colmateur : chaque Colmateur aura son Fissureur.Luo Ji, cosmosociologue, est un des élus, le plus atypique et le plus mystérieux : quel sera son plan ?

Liu Cixin s'appuie toujours sur les concepts scientifiques pointus et fait vivre au lecteur un tourbillon de situations : la maîtrise de l'hibernation, le poinçonnage mental sont des réponses pour affronter l'envahisseur lors de l'Ultime Bataille. La description de cette Ultime Bataille est digne d'un space opéra où la dramaturgie est à son comble.L'adversité implique pour l'Humanité d'effectuer des recherches à marches forcées, d'aller au-delà de l'impossible pour survivre. Car c'est ce qui est en jeu : la survie de l'espèce humaine bien que quatre siècles soient un lointain futur, le Temps passera toujours trop vite.L'intrigue est aussi complexe que celle du premier tome et menée avec brio et un art consommé de la manipulation du lecteur. C'est ce qui rend la lecture haletante de bout en bout malgré quelques longueurs.Peut-on tomber amoureux d'une personne rêvée ? La force de l'imaginaire peut-elle lui donner chair ? Le rêve peut-il devenir réalité ? Ce sont des faits que vivra le Colmateur Luo Ji, retiré dans un lieu de rêve devenu tangible.Est-ce dans le rêve que sera construite la stratégie qui contrera l'invasion de Trisolaris ? Un rêve que les sauts dans le temps, grâce à l'hibernation, révélera. Quelle était la malédiction lancée par Luo Ji ?La forêt sombre, métaphore de l'univers, cache-t-elle des prédateurs à l'affût d'une proie ? Cache-t-elle un instinct de survie enclenchant la destruction de l'Autre avant qu'il ne découvre ce qui est caché ?Le deuxième opus s'achève sur une rêverie qui entretient la faim du lecteur. 

« La mort immortelle » Ultime opus qui nous emmène dans une succession de réveils et d’endormissements des héros. Une traversée des siècles et millénaires au cours desquels la civilisation terrienne a évolué parfois de manière extraordinaire.Le lecteur suit le périple des vaisseaux rebelle et légitimistes dans l’immensité de l’espace où ils se livreront à une guerre sans pitié.

Le dernier volet de la trilogie relate une guerre froide spatiale où l’enjeu est de se rendre invisible aux civilisations extraterrestres. Un jeu d’échec à l’échelle interstellaire se met en place, la mystification, la logique et la physique en sont l’essence tout en prenant en compte une variable d’importance : le hasard.

Tout est permis, tout est exploré jusqu’aux théories des différentes dimensions ouvrant sur d’autres mondes, d’autres espaces. Une solution est même proposée à l’énigme de la matière noire et quelle solution ! Etonnante et tellement « réelle ».

Les mystères de la physique apportent, au plus grand étonnement du béotien, une dimension poétique au récit lors des descriptions de l’espace ou des actes scientifiques. La physique et son dédale de recherches tant théoriques qu’expérimentales offre une matière infinie à l’invention romanesque. 

Le souffle de l’épopée est sans cesse présent pour le plus grand plaisir du lecteur : l’envoi d’une sonde dans laquelle le cerveau d’un des primes héros est enfermé, la découverte d’une station spatiale « squatt de pauvres et d’indigents sociaux », le conservatoire de l’histoire de l’Humanité au cœur d’un planète satellite.

Comme tout bon roman de Science Fiction, la dimension politique tient une place importante dans le récit. Elle en est même le moteur puisque dès le premier opus l’idéologie est présente. Les ramifications sont multiples et autant de focales sur le devenir des sociétés humaine en temps de crise profonde et dans les choix majeurs à faire face à un dilemme : comment agir ? Sauver les siens ? Préférer le pacifisme ? Favoriser une décroissance pour tenir dans la durée ou prendre le risque du progrès qui peut amener à une catastrophe sur le long terme ? A ces questions, les personnages répondent selon leur conscience, leur vision du monde ; le lecteur aura ainsi le choix de s’y identifier, d’éprouver de l’empathie ou carrément verser dans la détestation. 

Ce qui est certain c’est que jamais le lecteur ne pourra rester indifférent, lointain ou étranger à la vie des personnages emblématiques de la trilogie. C’est la marque d’un très grand roman et d’une belle réussite.Près de deux milles pages qui ne sombrent pas dans l’oubli une fois la dernière phrase lue.


mercredi 28 octobre 2009

Le pousse-pousse, c'est toute sa vie



Le Veinard est tireur de pousse à Pékin; il est intègre, sobre, dur au labeur et n'a qu'un seul objectif en tête: économiser assez de yuan pour acquérir son propre pousse et devenir ainsi son propre patron! Le Veinard rogne sur tout pour gonfler au fil des mois et des années son petit pécule et, tout en étant bien considéré par ses compagnons de misère il est loin de partager leurs tendances de consommateurs d'alcools et de filles de joie.
Il loge, quand il n'est pas engagé au mois chez un particulier, dans une chambre pour célibataire au-dessus du garage de Maître Liu et sa fille La Tigresse. Entre les courses à travers la ville et les engagements dans les familles, Le Veinard rempli sa tirelire et parvient enfin à réaliser son rêve le plus cher: acheter son pousse et pouvoir s'énorgueuillir de sa réussite, de sa belle stature d'athlète ainsi que de penser à prendre femme. Très vite, le malheur ternit l'avenir radieux qui s'offre au Veinard: lors d'une course risquée en-dehors de la ville, alors que les rumeurs de guerre enflent chaque jour, pour le gain de quelques yuan supplémentaires, il se retrouve arrêté et embarqué par un groupe de soldats qui lui volent son pousse et lui laissent la vie. Notre Veinard est de retour à la case départ, sa liberté si chère à son coeur entravée et le moral au plus bas. Cependant, notre tireur de pousse a de la ressoource et comme tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir dès que l'occasion se présente à lui, il s'empresse de fausser compagnie aux soldats en emportant, en prime, à défaut de son pousse, les trois chameaux du convoi.
Le Veinard récupère une partie de son argent en vendant à perte les chameaux et de retour en ville, rebondit pour atteindre une fois de plus son rêve, acheter un pousse. Seulement, même si la chance demeure une compagne discrète mais réelle, Le Veinard rencontre plus d'obstacles qu'auparavant: entre les maisonnées désagréables où les épouses sont de vraies harpies, la concupiscence de La Tigresse qui le leurre et la surveillance policière de la famille Cao, les déconvenues se succèdent et apportent découragement et amertume. Notre Veinard tombera de Charybde en Scylla et lecteur sera le spectateur impuissant d'une vie déchue où la tristesse, la souffrance et le désespoir se disputent les lambeaux d'un rêve devenu vaine chimère. Il suit les efforts, sans cesse renouvelés, d'un pauvre hère, soumis à la dure loi d'un karma mais surtout d'une époque et d'un vent de l'Histoire, rouleaux compresseur d'une population fragile et miséreuse, en quête d'une pitance journalière qui lui permettra de voir chaque lendemain.
Lao She signe avec "Le tireur de pousse" un roman social digne d'un Zola, tant le réalisme est présent; il met en scène, avec tendresse, sans pathos exagéré et un humour décapant , le menu peuple de Pékin, celui qui par sa misère apporte la richesse et l'insouciance aux castes aisées et aux puissants. Le Veinard tente de sortir de sa condition de subalterne voire d'esclave, malgré son manque d'instruction et sa grande solitude (il a perdu les siens et du quitter sa campagne pour gagner sa vie en ville). Or, la marche d'une société en bout de course (Lao She suggère à demi-mot les futurs bouleversements de la Chine), refuse, par son fatalisme et son attachement à l'ordre des choses, l'espoir d'une vie meilleure aux hommes de bonne volonté. Le héros vit ses malheurs sans pouvoir être dans la capacité de faire les bons choix en raison de sa naïveté et de son absence d'éducation: le lecteur se demande, tout au long du récit, si la vie du Veinard aurait été différente s'il n'avait pas choisi cette funeste course en dehors de la ville.
Lao She utilise, avec un savoureux brio, le burlesque, non seulement de la description des personnages mais aussi des situations dans lesquelles Le Veinard se retrouve pour en extraire une force romanesque où la farce côtoie le tragi-comique. Cependant, à côté d'une verve pleine d'humour, Lao She sait décrire les mille et un petits détails du quotidien (la hiérarchie chez les pousse-pousse, leurs vêtements, leurs postures ou encore les plats revigorants achetés dans les gargotes...) sans lasser le lecteur, sans oublier d'accompagner les moments les plus critiques vécus par son héros de splendides descriptions empreintes de poésie, descriptions qui participent à la dramaturgie romanesque.
"Maintenant le ciel gris se diaprait de rouge, et les contours des arbres et des lointains se précisaient. Puis, peu à peu, le rouge se mêla au gris, formant des taches pourpres et violettes. L'horizon avait la couleur des raisins pas encore mûrs. Peu après, une teinte orange vif apparut et le coloris du ciel devint plus lumineux. Soudain, tout le paysage se détacha distinctement; la brume matinale qui couvrait l'orient se moira d'un rouge éclatant tandis que le zénith bleuissait. Puis la brume se dissipa et les rayons dorés du soleil apparurent enfin, tissant dans la trame des nuages une immense toile de feu: et les champs, les arbres, l'herbe passèrent alors du vert bleuté à un jade resplendissant." (p 38)
"Les eaux des douves du Palais étaient déjà complètement gelés, et leur brillant ruban gris longeait les anciens remparts de la Cité interdite. Aucun son ne parvenait de l'intérieur des murs. Les tours de guet aux toits finement travaillés, la voûte aux reflets d'or, les grands portails vermillon et les kiosques de la colline du Belvédère semblaient demeurer en suspens dans le clair de lune. On eût dit qu'ils attendaient que retentît l'écho de quelque voix à jamais silencieuse. Un vent léger soufflait doucement, franchissant les murailles de la Cité interdite. Il effleurait légèrement les kiosque et les palais comme s'il voulait leur raconter quelque histoire secrète d'un lointain passé." (p 126)
La lecture de ce roman m'a emmenée dans l'univers pittoresque, chaleureux et parfois épouvantablement tragique, du petit peuple pékinois du début du XXè siècle. Ce menu peuple, Lao She l'avait déjà admirablement peint dans "Quatre générations sous un même toit".
"Le tireur de pousse" est un prélude à tout ce que Lao She développera par la suite: la misère crasse des plus pauvres, la hantise du lendemain, les saisons apportant leur lot de drames, la fange qui semble ne jamais décoller des pieds des masses laborieuses, la corruption, pieuvre étouffant les plus faibles, ou la richesse méprisante de certains riches.
Il met en scène aussi les progressistes qui souhaitent voir le pouvoir être plus à l'écoute des misères du peuple et s'ouvrir un peu plus au monde moderne et se fait l'écho d'une vague qui bouleversera pour longtemps le visage, hors du temps, de la Chine.

Nota Bene: la traduction de mon exemplaire n'a pas été revisitée par François Cheng et sa fille; elle date de 1985 et parfois le style m'a paru un peu lourd. Cependant, elle n'a en rien diminué mon plaisir de lire ce premier roman de Lao She!

Roman traduit du chinois par Denise Ly-Lebreton







Roman lu dans le cadre des Lectures communes de Parfums de Livre



jeudi 27 août 2009

De Mao à la loi du marché


Ximen Nao, un propriétaire terrien jovial et amène, se fait arrêter en pleine Révolution chinoise et fusiller sans autre forme de procès: son crime est d'être un possédant, avec terres, épouse et concubine, même s'il n'a pas été pingre envers autrui. Malgré ses cris d'innocence, il est passé par les armes et se retrouve en Enfer où il continue, entre divers tourments, à crier contre l'injustice du monde. Lassé de ses hurlements et jérémiades, le roi des Enfers lui accorde une petite délivrance: il sera réincarné mais en animal! C'est ainsi que Ximen Nao revient sur terre, dans le village où il est né, a grandi et propéré, dans la peau d'un âne, puis d'un boeuf, d'un cochon, d'un chien et enfin d'un singe. Chaque passage terrestre est riche en aventures et mésaventures, rempli d'émotions les plus diverses: Ximen revient à chaque fois, dans son village natal, sur ses pas, auprès des siens et de ses proches pour les regarder suivre leur chemin, les épauler à l'aulne de ses moyens, les encenser ou les critiquer....silencieusement, les yeux réjouis ou noyés de larmes. Notre Ximen est toujours agacé par une drôle mouche du coche, "le petit drôle de Mo Yan" qui se trouve toujours au coeur de l'action pour répéter et amplifier le moindre fait et geste de la famille et des membres du Parti, grâce à sa verve et son humour dévastateur! Cinquante ans d'histoire chinoise défilent dans le village de Ximen du canton de Dongbei, entre rires, larmes et apartés: le lecteur est embarqué sur un fleuve où la dérision et l'ironie sont en filigrane d'un récit protéiforme et d'une richesse romanesque qui amplifie le plaisir de lire.
Mo Yan est fidèle à son image: gouailleur, impertinent, baroque et loufoque à la fois. Il brosse un portrait empreint de tendresse derrière les critiques de la paysannerie chinoise qu'il connaît bien pour avoir grandi à la campagne: ces paysans suiveurs pouvant se rebeller tout en restant dans la ligne dictée par Mao, sont menteurs, un tantinet voleurs, parfois naïfs mais toujours rigolards, prêts à boire l'alcool de riz et s'empiffrer de plats gras et moelleux...au final, ce sont de bons bougres que le manque d'éducation n'élargit pas l'horizon. Ximen Nao, notre héros, comme l'auteur, souffre avec le peuple qui ne mange pas toujours à sa faim, le comprend tout en éreintant, avec le sourire, le système qui provoque pollution et improductivité: la fin de la propriété privée annonce la chute des rendements, la catastrophe alimentaire orchestrée, sans le vouloir, par la réforme agraire....catastrophe humaine, sociale et environnementale qui perdurera quelques décennies avant que le pouvoir de Pékin fasse machine arrière (au grand dam des purs et durs de la Révolution!).
Notre Ximen est un éternel et immense contestataire et empêcheur de tourner en rond....jusqu'aux Enfers où il met à bout le roi qui, n'en pouvant plus, l'expédie dans le monde des vivants réincarné en animal....quand on chauffe les oreilles du pouvoir en place, on s'expose à des désagréments certains! Son alter ego humain est son valet Lan Lian qui s'entêtera à agacer le chef du Parti du village en restant paysan indépendant et en ignorant la réforme agraire malgré les vexations. Lan Lian, le grain de sable dans l'engrenage révolutionnaire, petit poil à gratter dans l'idéal communiste: l'individuel irréductible qui ne se plie pas à la collectivisation....le roseau qui ploie sans se briser sous la tempête idéologique.
Au fil de ses réincarnations animales, Ximen Nao suivra l'évolution idéologique de la Chine de la Révolution maoïste jusqu'à l'ouverture vers l'économie de marché: ses avatars prendront une large part à l'histoire en marche, autant de pépites de résistance qui sous le couvert d'un humour dévastateur secouent avec vivacité les bienséances. Ximen verra ses enfants prendre des chemins différents pour se trouver une place dans la nouvelle société en construction: les renoncements, l'intégration des nouveaux dogmes, l'hypocrisie, l'avidité de pouvoir et la cupidité qui assèche le coeur. Ainsi, son fils, Ximen Jinlong, se transformera-t-il en parangon de la Révolution puis en chantre du capitalisme (avec tous les défauts qui accompagne ces états d'esprits), accumulant rapidement moult perversions permises par le système (ah, la chute final due à une trop grande gourmandise est un petit éreintement, parmi d'autres, de la société chinoise actuelle qui n'échappe pas aux dégâts collatéraux dans la jeunesse dus à l'occidentalisation à marche forcées de la classe dirigeante), étouffant le passé familial dans un appétit de reconnaissance exacerbé au point de tout renier...tandis que sa fille, Ximen Baofeng, deviendra la main qui soulage les souffrances, celle qui oublie d'être pour que les autres soient.
Toute une galerie de personnages, hauts en couleurs, défilent sous la plume de Mo Yan qui n'hésite pas à se mettre en scène sous les traits d'un "petit drôle" aussi pénible qu'amusant, aussi véloce de la langue que des jambes, aussi gouailleur qu'ironique, aussi turbulent que sagace...un autre poil à gratter qui d'une pirouette se joue tant de ses concitoyens que du pouvoir en place tout en échappant aux pires châtiments: en effet, ce Mo Yan n'est qu'un vilain garnement, une mouche du coche dont tout le monde s'accommode malgré tout car il fait bien rire en virevoltant partout! Et comme il est prolixe en sarcasmes et en révélations en tous genres (c'est qu'il a la langue bien pendue ce "drôle") il devient très vite celui qu'il ne faut pas trop secouer afin de se garantir une relative paix. Le narrateur, quant à lui, n'hésite pas à remettre à sa place ce feu follet ni à brocarder les divers écrits de ce dernier....écrits tant imaginaires que réels: une mise en abyme des plus amusantes et délirante!
"La dure loi du karma" est difficilement résumable tant la richesse de l'écriture, la prolixité gouailleuse de l'auteur, la multitude des personnages, les nombreuses références littéraires et culturelles, sont des petits trésors à découvrir avec délectation tout au long des 760 pages du roman! Un vrai faux pavé, doté d'une autobiographie en filigrane de l'auteur, qui se lit avec jubilation et passion. Le lecteur se délecte des mots, des tournures stylistiques, des digressions qui nourrissent le récit de virevoltes et de plaisanteries plus osées et acidulées les unes que les autres. "La dure loi du karma" est un immense et intense voyage dans le temps, au coeur d'une Chine qui se transforme à coups de Grand bond en avant, de Révolution Culturelle, de dictature du marché et autres routes parfois à la limite du surréalisme et aux frontières de l'impossible.

Un opus digne des précédents romans de Mo Yan: verve, humour corrosif, impertinence gouailleuse, portraits sans concession d'une société qui se cherche et parfois se perd...en un mot comme en mille, une lecture ju-bi-la-toi-re!!!

Je ne peux que remercier Ulike.net pour cette extraordinaire lecture!

Roman traduit du chinois par Chantal Chen-Andro




Une interview de l'auteur ICI
Un papier intéressant LA
Tout sur la rentrée littéraire ICI

(1/7)

samedi 16 août 2008

Détournement de slogan

En ces temps olympiques, il s'avère nécessaire de mettre en avant des textes pas vraiment consensuels, histoire de souligner que tout n'est pas lisse comme souhaiterait le faire suggérer Pékin. C'est pourquoi "Servir le peuple" de Yan Lianke, roman interdit dès sa parution, me semblait tout indiqué.
Wu Dawang s'est engagé dans l'armée populaire afin de se montrer digne de la confiance de son beau-père qui lui a permis d'épouser Beauté après la signature d'un pacte....celui de gravir les échelons le plus vite possible pour obtenir la carte de membre du Parti et un hukou de citadin pour sa femme, promesse d'une vie meilleure loin des champs.
Wu Dawang devenu l'ordonnance du colonel de son régiment, est bien noté et a été promu sergent. Il s'occupe du ménage et du jardin du colonel ce qui lui permet d'échapper aux diverses corvées des soldats. En servant le colonel, Wu Dawang, maîtrisant parfaitement la dialectique du Parti et sachant réciter par coeur les 286 phrases de la pensée de Mao, sait qu'il sert le peuple...Servir le Peuple, slogan célèbre de la Révolution Culturelle (titre d'un discours de Mao en 1944, futur bréviaire des membres du Comité Central), un large univers qui s'avère être un vaste domaine pour Wu lorsque le colonel doit partir à un séminaire, pendant deux mois, et laisser sa jeune femme Liu Lian à la caserne. D'autant plus que dans la cuisine, Wu Dawang a trouvé une vieille pancarte sur laquelle est inscrit le fameux slogan Servir le Peuple. La pancarte se retrouve devenir un agent de communication entre Wu et Liu Lian pendant l'absence du colonel: dès que Liu Lian a besoin de ses services à l'étage (où se trouve la chambre conjugale), elle descend la pancarte de la table de la cuisine "...Et rappelle-toi: si la pancarte n'est plus sur la table, cela signifie que j'ai besoin de toi au premier étage." (p 27)
Une liaison amoureuse commence entre Wu Dawang et Liu Liang où l'envie de complaire à l'épouse de son supérieur, détentrice d'un pouvoir sur sa carrière voire sur sa vie tout court (un simple appel téléphonique, la moindre plainte relative au service de Wu et ce dernier se retrouve au plus bas de l'échelle), se mêle à un intérêt prosaïque...celui de décrocher ainsi de l'avancement et un hukou citadin pour sa femme et son fils. Très vite, Wu se rend compte qu'il enfreint les grands principes du Parti en trompant son épouse, en couchant avec l'épouse du colonel tel un minable capitaliste occidental! Il a honte de lui, se déteste et hait l'épouse de son colonel et tente de résister au rouleau compresseur des appétits sensuels de Liu Lian. Puis c'est la débauche et la décadence pure et simple (aux yeux du Parti) en glissant, avec volupté, dans les feux de la passion. Les deux amants découvrent la plénitude des désirs assouvis, des étreintes torrides et du pétillant de l'interdit dépassé. Aussi, Wu ne fait-il que son devoir: celui de servir le peuple conformément au slogan puisque servir un officier supérieur (et par conséquent l'épouse de ce supérieur) c'est servir le peuple! Une lumière de sentiments, de bonheur de vivre dans les ténèbres de la Chine totalitaire qui règlemente la vie intime de chaque citoyen. Le comble de l'iconoclaste est atteint lorsque, suite à une séance sensuelle débridée, la statue du Président Mao est brisée....comme le symbole de tous les tabous renversés par l'amour passionnel entre Wu et Liu, qui se comblent et re-comblent chaque nuit et chaque jour. C'est aussi l'annonce du glas de leur liaison même s'ils ne le formulent pas encore. D'ailleurs, une fois la statue brisée, c'est le déchaînement (à prendre dans tous les sens du terme!) dans le bureau où valsent les posters, les écrits de Mao pour terminer leur ronde dans un chaos indescriptible: "Je suis un élément contre-révolutionnaire "tout spécialement grand" qui mérite d'être fusillé deux fois!
Regardant autour d'elle, elle avisa sur le bureau le livre à couverture rouge, les Oeuvres choisies du président Mao Zedong. Elle fit un pas, saisit le trésor sacré, arracha la couverture, la jeta par terre et entreprit d'en déchirer les pages, une par une, avant de les froisser en boules dans sa main. Quand il ne resta que la page de garde portant la photo du président Mao, elle l'arracha à son tour, en fit une boule, la jeta par terre et la piétina en regardant Wu Dawang dans les yeux et en criant:
-Alors, finalement, de nous deux, lequel est le plus réactionnaire?"
(p 122 et 123)
Ce chapitre 9 est une telle longue suite d'actes plus contre-révolutionnaires, réactionnaires et iconoclastes les uns que les autres que ça en devient délicieusement pervers! Certains sont allés en camp de rééducation pour moins que cela....Lianke touche au plus profond de l'horreur pour un admirateur sans réserve du Comité Central: c'est de la haute rébellion et de la grande trahison! Le clou du chapitre est lorsque que Wu Dawang, à bout d'arguments contre-révolutionnaires et réactionnaires, prend "une cuvette sur laquelle était inscrit en caractères rouges le slogan Combattons l'égoïsme, critiquons le révisionnisme et, à l'aide d'un pinceau, peignit en noir sur les caractères rouges la formule Chacun pour soi." (p 124)
Le pouvoir érotique de la transgression des tabous est un élixir de jouvence vieux comme le monde: nos amants redoublent de sensualité dans leurs ébats ultimes après le chaos.
Comment ce huis-clos s'achève-t-il? Disons qu'il y a quelques petits arrangements entre amis afin d'étouffer le scandale et que l'ordre nouveau prôné par le Grand Timonier est loin d'être radicalement différent de l'ancien système politique impérial: le soldat d'origine paysanne reste modeste jusqu'au bout et lorsqu'il sert le peuple c'est au final la petite-bourgeoisie qu'il sert. Les ambitions et les manigances sont les mêmes, sous d'autres couleurs et d'autres noms. La fin du roman est étonnante et mystérieuse: on reste étrangement dans l'attente d'un quelque chose qui ne viendra pas, une réponse précise que tout imaginaire se garde bien d'offrir.
Un roman grinçant où la satire est derrière chaque mot, chaque phrase: un véritable florilège de détournement de sens des slogans en vogue lors de la Révolution Culturelle. Un auteur à découvrir, à lire et à suivre, donnant une autre image que celle véhiculée par les JO 2008!

NB: Lianke a écrit un autre roman qu'il n'a même pas tenté de publier en Chine "Le rêve du village Ding".

Roman traduit du chinois par Claude Payen


Un papier de Libération ICI

lundi 31 mars 2008

Petit peuple de Pékin


Contrairement à ce qu'on pourrait tout d'abord penser, "Histoire de ma vie" n'est pas l'autobiographie de Lao She. "Histoire de ma vie" est un long texte extrait de son roman (en fait c'est un recueil de nouvelles!)"Gens de Pékin".
Lao She relate les pérégrinations d'un vieil homme: ce dernier a appris le métier de colleur de papier avant de devenir agent de police, inspecteur puis militaire. Ce vieux Chinois, avec beaucoup d'humour retrace les différentes étapes de sa vie: il a été quitté par sa femme, s'est donc retrouvé seul pour élever ses enfants et du trouver moult expédients pour les nourrir et les loger. Il a vu la fin de l'Empire, l'occupation par les légations étrangères et les premières années de la République.
A la lecture de la vie de ce vieil homme, on constate que tout est déterminé dès le départ, que le fatalisme imprime la vie sociale chinoise: si on naît dans une famille pauvre, sans appui, on restera pauvre, sans appui, "sans piston" et tout espoir de grimper un tant soit peu dans l'échelle sociale est bien mince, voire irréel. Mieux vaut en rire sinon on passerait sa vie à larmoyer sur son sort....du moins c'est ce que pense le vieillard à la fin de sa vie. Il faut aller de l'avant pour ne pas végéter et saisir chaque maigre occasion pour améliorer son ordinaire.
"Histoire de ma vie" est aussi le roman des petits métiers manuels tels que celui de colleur de papier. Il consiste à préparer des figurines de papier à brûler pour les diverses cérémonies religieuses qui jalonnent la vie: les enterrements, les mariages, les naissances...Avant la fin de l'Empire, les familles ne lésinaient pas sur les figurines ni sur le nombre de cérémonies, tout était fait dans les règles "Dans ce temps-là, quand un homme mourait, on ne faisait pas les choses aussi chichement qu'à présent. (...) La différence, c'était que, lorsqu'il y avait un mort, la famille endeuillée n'hésitait pas alors à dépenser un argent fou et ne reculait devant aucun sacrifice pour respecter les convenances et sauver ainsi les apparences. Rien que pour la confection funéraire, on en avait pour une jolie somme d'argent." (p 11) Le colleur de papier exerçait aussi ses talents dans les maisons: changer les papiers des murs, des fenêtres... ce qui peut être nocif pour la santé car il y respire poussières et colle.
Le narrateur fait allusion au métier de marieur qui demande tact, psychologie et prestance sans oublier l'art de la conversation et des négociations! Les jeunes gens ne se marient qu'avec l'homme ou la femme que la famille a choisi. Le narrateur possède cela ainsi que des rudiments d'écriture et de lecture ce qui fait oublier son manque de beauté et lui confère une certaine aura malgré la modestie de son métier. Il en est fier et orgueilleux jusqu'au jour où son épouse s'enfuit du domicile conjugal, abandonnant enfants et époux! La vie lui semble, d'un coup, bien vide et bien précaire et le métier de colleur de papier peu rémunérateur. Il lui faut changer de métier et surtout affronter le regard des autres et ne montrer ni arrogance qui ferait de lui un indifférent ni tristesse outrancière qui ferait de lui un lâche.
De fil en aiguille il deviendra policier, métier qui à l'époque ne semblait guère prisé et encore moins respecté. Malgré ses connaissances en écritures et lecture, il ne pourra accéder qu'à un poste subalterne....le déterminisme frappe encore, aggravé par l'omniprésence, en Chine, du piston et des appuis des notables: on ne prend pas en compte les compétences mais l'importance du piston! Notre homme est bien désappointé d'autant qu'il ne peut pas vraiment profiter de sa situation pour améliorer, par des combines, son ordinaire. Il a l'impression de s'être encore fait grugé et accepte sa malchance avec fatalisme et une pointe d'humour. Pointe d'humour qui lui permettra de regarder les côtés positifs de la vie et de continuer à aller de l'avant bien qu'il ne puisse offrir une éducation convenable à ses enfants qui sauront à peine lire et écrire.
A la suite du narrateur, on parcours les rues et ruelles de Pékin, on y rencontre le petit peuble comme on croise les notables ou les mandarins, on y observe différents métiers et de nombreux petits commerces. On sent l'odeur de friture, de beignets, de soupe et de légumes. On entend les cris des pousse-pousse, des gardes, des vendeurs de journaux, des chalands.
Parfois, le narrateur agace un peu avec ses récriminations, ses lamentations, son éternelle malchance et ses fanfaronades. Mais, on ne peut s'empêcher de l'accompagner dans ses indignations muettes car l'injustice est difficilement acceptable.
Lao She utilise la langue colorée du petit peuple chinois, le peuple laborieux qui courbe l'échine sous le poids des angoisses de manquer de l'essentiel pour survivre jusqu'au lendemain.
"Histoire de ma vie" laisse le lecteur sur sa faim car ce n'est pas un texte intégral présenté par la collection Folio 2€ mais un extrait d'oeuvre romanesque (ici "Gens de Pékin"). On peut considérer ce texte comme une mise en bouche mais, au final, la frustration est présente: cela montre les limites des textes extraits d'une oeuvre; le contexte, le rythme de narration ne sont plus perceptibles et lecteur a du mal à situer les personnages. Cependant, pour ne pas terminer sur une note négative, "Histoire de ma vie" permet une approche de l'écriture de Lao She, pour celui qui ne l'a jamais lu, écriture très colorée, très vive, acérée et sans concession dans le regard porté sur la société chinoise du début du XXè siècle.


Texte traduit du chinois par Paul Bady, Li Tche-houa, Françoise Moreux, Alain Peyraube et Martine Vallette-Hémery
erratum: "Gens de Pékin" n'est pas un roman mais un recueil de nouvelles! Le texte en italique rouge est à mettre en bémol ;-)

mardi 4 mars 2008

Om mani pedme hum


L'an passé, "Funérailles célestes" a été lu par nombre de bloggeurs enthousiasmés par ce récit. Comme je suis une grande lectrice de romans et récits de la littérature asiatique, forcément ce titre s'est retrouvé consigné (puis souligné, surligné et entouré) dans mon carnet spécial LAL. Au festival des Etonnants Voyageurs, en juin dernier, le stand des éditions Picquier avait mis en valeur ce roman...les couvertures de Picquier étant toujours une très belle réussite, j'ai finalement craqué et je l'ai acheté avec l'idée d'en faire ma lettre X du challenge ABC 2008 (que ne faut-il pas faire pour se donner des tonnes de bonnes raisons pour acheter un livre!).
1956, Wen et Kejun sont jeunes mariés, médecins ayant l'avenir devant eux. Kejun décide de partir au Tibet pour soutenir l'Armée Révolutionnaire et libérer le Tibet. Peu après, l'Etat Major annonce la mort de Kejun à Wen. La douleur est insupportable pour Wen qui se lance à corps perdu à la recherche de son époux: peut-être que l'armée a été mal informée et que Kejun est toujours vivant?
Commence alors pour Wen, une quête interminable qui la mènera aux confins du Tibet où elle rencontrera le peuple tibétain, entre nomadisme et sédentarité, entre espace infini et temple, entre spiritualité et combat pour la liberté d'être eux-mêmes.
Wen découvre les paysages époustouflants des hauts-plateaux du Tibet, la vie rude mais joyeuse des nomades avec la famille de Ge'er et Gela, frères et époux d'une même femme Saierbao, et Zhuoma, une héritière tibétaine rencontrée au hasard du voyage. Le temps se disloque autour des saisons qui rythment la vie quotidienne. Le temps est aboli par la succession immuable des jours et des gestes de la vie commune: les pâturages pour les yacks et les moutons, la préparation du thé au beurre, les bouses à ramasser, mettre à sécher pour en faire du combustible, les rituels du matin, les mantras récités, les visites (rares et merveilleuses) du fils devenu moine. Wen perd peu à peu la notion du temps, les saisons filent, les rides s'accumulent, les années passent. "Comment leur dire qu'elle avait vécu dans un endroit où il n'y avait ni politique ni guerre, seulement l'autosuffisance tranquille d'une vie communautaire où l'on partageait tout - et un espace illimité où le temps s'étendait indéfiniment?" (p 120)
Un jour, Wen quitte sa famille d'adoption en compagnie de Ge'er et Ped et part à la recherche de son mari. Les cairns de cailloux, les pierres mani symboles de la foi des Tibétains, où les voeux sont écrits par un moine ou un ermite jalonnent leur route. La spiritualité est omniprésente au Tibet, même au coeur des montagnes. Une piste s'annonce par le chant d'un ermite....il a connu Kejun et raconte à Wen sa fin héroïque et expiatoire au cours de funérailles célestes: lorsque la Chine lettrée et éduquée rencontre le Tibet spirituel, un pont de subtilité peut les rapprocher.
"Funérailles célestes" est le récit d'une histoire d'amour d'une intensité extraordinaire: Kejun et Wen, tour à tour, vont connaître et apprécier la spiritualité tibétaine si éloignée du matérialisme de la Révolution chinoise. Wen apprend que le Tibet restitue toujours ce que l'on cherche avec ardeur et conviction...bien entendu le temps ne se mesure pas, il s'étend, lentement, inexorablement vers ce qui doit être. Le lecteur revient de cette lecture comme d'un long voyage au coeur du Tibet et de ses hauts-plateaux et ses plaines désertiques avec dans la tête les senteurs du thé au beurre, du foyer des yourtes où se consumment les bouses de yack, les couleurs du bref printemps et du long hiver et les musiques des vents du Toit du monde. Il se dit aussi que le karma collectif des Chinois est bien lourd à porter: l'incompréhension et la peur de l'autre a ravagé une région et perdu bien des vies.

Un passage:

"C'est si différent de la Chine! a dit Wen. Pour nous la religion n'est pas une force. Nous n'obéissons qu'à des dirigeants laïcs.
- Mais qui contrôle et protège vos dirigeants? a demandé Zhuoma, perplexe.
- La conscience, a répliqué Wen.
- Quelle sorte de chose est la "conscience"?
- Ce n'est pas une chose. C'est un code moral.
- Et qu'est-ce qu'un "code moral" ?
Wen réfléchit. C'était là une question très difficile. Elle a pensé à Kejun, lui qui voulait trouver une réponse à toutes les questions et une réplique à toutes les réponses. Peut-être que le Tibet l'aurait changé lui aussi."
(p 91 et 92)

Récit traduit de l'anglais par Maïa Bhârathî




samedi 28 juillet 2007

Nouvelles chinoises

On pourrait croire que le mois de juillet est le mois de la nouvelle chez moi. En effet, après Berberova, Lurie, Kingsolver, je me suis plongée dans un recueil de nouvelles de Gao Xingjian repéré il y a quelques mois chez Flo (son avis m'avait incitée à noter la référence).
De Gao Xingjian j'avais lu seulement ses deux énormes romans « La montagne de l'âme » (lu à la suite de l'obtention du Prix Nobel de Littérature en 2000) puis « Le livre d'un homme seul ». Aussi, lorsque j'ai appris qu'il avait écrit des nouvelles, la curiosité m'a piquée: allais-je être conquise par un rythme forcément différent de celui d'un très long roman? Allais-je retrouver la magie de l'écriture extrême-orientale?
Très vite, les thèmes des nouvelles m'ont conduite à nouveau sur les souvenirs de mes lectures précédentes de Xingjian: l'enfance, les tragédies vécues par la Chine lors de la Révolution Culturelle, les menus faits de la vie quotidienne qui marquent lorsqu'ils prennent une tournure malheureuse.
J'ai beaucoup aimé la nouvelle intitulée « Le temple » dans laquelle un couple de jeunes mariés s'en va visiter un ancien temple, celui de la Parfaite Bienveillance, abandonné et presque en ruines. Le temps ns semble pas avoir de prise sur la sérénité du lieu malgré la décrépitude de l'édifice: le soleil, la chaleur, les grillons crissant dans l'herbe, les yeux remplis d'amour d'un homme pour sa jeune épouse. Puis, en filigrane des touches sombres, parmi les touches vives, chatoyantes sous la plume picturale de l'auteur, de la pauvreté des campagnes reculées, de la méfiance de chacun vis à vis de l'étranger, du citadin, les souffrances vécues par les étudiants à la campagne. Les non-dits sont plus percutants que toutes les assertions du monde.
Une autre nouvelle m'a également beaucoup touchée « Une canne à pêche pour mon grand-père ». Les souvenirs d'enfance qui reviennent à la surface et entraînent un jeune père à revenir dans sa ville natale. Il se souvient de la vieille canne à pêche de son grand-père qu'il brisa: il en achète une, moderne, légère, fiable et revient sur les lieux de pêche de son aïeul. Mais la modernité est passée par là, dans cette Chine qui s'y rend à marche forcée, et la ville de son enfance n'est plus: certains quartiers ont disparus, la rue de son enfance est introuvable, le lac n'est plus que sable depuis qu'un barrage a été construit en amont. Le lit de la rivière poissonneuse n'est que cailloux et terre où la main peut rencontrer les restes fossilisés d'un poisson prisonnier du monde minéral. Les souvenirs se mêlent au présent (une finale de Coupe du monde de football opposant l'Argentine à la RFA) laissant une pointe d'amertume qui refuse de dire son nom.
La dernière nouvelle de recueil, « Instantanés », est absolument étonnante: au premier abord, le lecteur a l'impression de lire des clichés pris sur le vif par l'écrivain, des tranches de vie fugaces, esquissées d'un mouvement rapide. Puis, peu à peu, on se rend compte qu'elles se font écho parfois jusqu'à l'absurde. Des historiettes s'enchevêtrent sans cependant s'emmêler et ainsi la lecture frôle le surréalisme. On a l'impression de lire un délicieux « cadavre exquis » digne de l'Oulipo! Surprenant, déroutant et enchanteur: la plume-pinceau de Xingjian est magique car de multiples tableaux gigognes s'ouvrent au regard du lecteur, petites fenêtres de l'imaginaire.


J'ai aussi beaucoup aimé la couverture des éditions de l'Aube réalisée par Vincent Dutrait: cet énorme poisson rouge à la nageoire dorsale immense qui semble ne pas vouloir se laisser attraper...une très belle illustration empreinte de poésie.


Les avis de Flo Lilly et Florent


Textes traduits du chinois par Noël Dutrait

samedi 12 mai 2007

Un aperçu d'auteurs chinois méconnus


Voici treize récits, treize récits chinois réunis par la traductrice Martine Vallette-Hémery. La période est celle d'avant la grande révolution culturelle. Donc, ces récits ont un parfum de liberté qui se savoure au fil des mots. Certaines nouvelles sont plus attachantes que d'autres. Ainsi "Le croissant de lune" qui est un récit sur le destin cruel des femmes pauvres dans cette Chine du début de siècle. La lune symbole de la féminité n'est vue que par son croissant... une part de cette féminité est perdue, occultée (celle du plaisir d'être amoureuse, d'être aimée, d'avoir des enfants avec l'homme aimé). Il y a un amer constat : la prostitution semble être le seul horizon pour une jeune fille pauvre mais jolie. L'héroïne s'enfonce dans le tourbillon des hommes mais quand elle arrive au bout de la route (malade, désabusée, vieillie avant l'âge) elle a un sursaut : elle préfère la prison où elle peut vivre une liberté toute relative plutôt que d'être mariée à un "acheteur" (suite à un programme de rééducation !!) et de devenir ainsi l'esclave matérielle et sexuelle d'un homme ! Le croissant de lune scande les moments forts de cette fillette qui devient écolière (ce qui lui permet d'avoir un oeil critique) puis jeune fille, jeune femme et enfin femme. La dernière nouvelle "Le jugement des eaux" de Li Guangtian est un conte philosophique qui montre combien l'aveuglement des hommes entraîne leur perte, irrémédiablement, sans leur donner de solution satisfaisante !

jeudi 22 février 2007

Histoire d'une solitude


C'est ce qu'indique le titre "Le livre d'un homme seul". C'est ce qui est poignant dans ce récit.
Xingjian alterne les souvenirs de son passé et son actualité d'homme libre. Va et vient très fort, extrêmement parlant. Il raconte cette Chine de la Révolution de Mao, la Chine de la révolution culturelle, celle qui broie les êtres humains. Ces derniers n'ont qu'une seule alternative : suivre le mouvement pour se sauver ou s'exiler quand ils le peuvent. Malgré la terreur de la dictature, on peut aimer, être aimé mais le prix à payer est toujours très élevé.
Autre moment fort du livre : la rencontre du narrateur avec une allemande, juive par sa mère. Rencontre qui devient symbole : le génocide des intellectuels est mis en parallèle avec celui des juifs. Mao, Hitler, des machines à broyer les âmes ?
Marguerite traîne sa judéité et sa culpabilité d'allemande comme le narrateur traîne sa liberté d'intellectuel chinois apatride... dans la terrible solitude dont personne ne peut les sortir.
La Chine a rendu solitaire les chinois du continent, les a enfermés dans un exil intime et intérieur. Après la Révolution, rien n'est comme avant, ni dehors, ni dedans. La Chine nous apparaît, fascinante malgré tout pour notre regard d'occidental bien à l'abri, comme une machine infernale à broyer, mixer, les idées et les chairs.
Une solution ? La création artistique, l'écriture salvatrice pour le narrateur : pages 237 à 239 d'excellents passages sur la position de l'écrivain par rapport à son personnage. De même qu'au chapitre 24.
La solitude permet sans doute cette capacité à créer. Mais la liberté dans la solitude est difficile à bien vivre