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lundi 25 juillet 2022

Vingt mille lieues sous les mers

 


En ce beau mois de juillet, les « classiques, c'est fantastique » ont pour thème le grand large. Aussi, ai-je opté pour l'exploration des grands fonds sous marins en compagnie du mythique Capitaine Némo.


« Vingt mille lieues sous les mers » de Jules Verne est un immense roman d'aventure, que j'ai trop négligé à l'adolescence, époque où lire cet auteur m'ennuyait profondément.

Il relate les aventures de trois naufragés, le professeur Aronnax, son fidèle serviteur Conseil et un chasseur de baleine canadien Ned Land, recueillis par le mystérieux Capitaine Némo, propriétaire et inventeur d'un sous-marin extraordinaire, le Nautilus, très en avance sur les technologies de l'époque (Jules Verne écrit ce roman entre 1869 et 1870).

Commence alors un périple merveilleux au fond des océans et mers du globe.


Tout cela n'aurait pas eu lieu si depuis 1866, l'apparition régulière d'une bête monstrueuse n'avait pas défrayé les chroniques partout en Europe et aux Etats-Unis. Ce sera à qui harponnera et mettra hors de nuire le monstre marin. Ce dernier provoque de nombreux naufrages et la colère des armateurs comme des compagnies d'assurance menaçant d'augmenter leurs taux devant la menace terrifiante en Atlantique.

Les Etats-Unis décident d'affréter une frégate, moderne et bien armée, pour poursuivre et tuer le monstre. Aronnax, revenant d'une expédition scientifique dans l'ouest américain, reçoit une lettre du ministère de la Marine afin qu'il rejoigne l'expédition et ainsi représenter la France. Le médecin et professeur au Muséum d'Histoire Naturelle de Paris, ne peut refuser l'offre et s'engage allègrement dans l'aventure aux côtés de son serviteur, l'imperturbable Conseil, grand classificateur des espèces marines.

Lorsque la rencontre entre le supposé nerval géant et la frégate Abraham Lincoln a lieu, Aronnax, Conseil et Ned Land se retrouvent dans les flots, sans possibilité de rejoindre la frégate. C'est Ned qui hèle les deux autres, épuisés par leur nage chaotique, depuis un étrange support en fer. Ce support s'avère être le Nautilus où nos naufragés feront un très long séjour.


Tout est étrange, mystérieux et extraordinaire à bord du Nautilus agencé comme une luxueux appartement, doté des dernières nouveautés et alimenté par la fée électricité. La langue utilisée par le Capitaine Némo et ses hommes est un idiome inconnu des trois naufragés, cependant Némo peut s'exprimer aussi bien en français, en anglais, en allemand qu'en latin.

Alors que Aronnax est subjugué par les technologies utilisées à bord et la possibilité d'observer les mondes sous marins, Ned Land ne pense qu'à s'échapper pour rejoindre la terre ferme et retrouver les siens. Il en est d'autant plus obsédé que Némo, dès leurs premiers échanges, est explicite : « Vous êtes venus surprendre un secret que nul homme au monde ne doit pénétrer, le secret de toute mon existence ! Et vous croyez que je vais vous renvoyer sur cette terre qui ne doit plus me connaître ! Jamais ! En vous retenant, ce n’est pas vous que je garde, c’est moi-même ! » (Chapitre X) Tout au long du roman, le narrateur, Aronnax, se demande si jamais il reverra un jour son bureau au Muséum. Il s'interroge, également, sur ce qui a pu pousser le Capitaine Némo à se retrancher de la vie parmi les hommes : une absence de reconnaissance de ses compétences et savoirs d'ingénieur et de savant ? Un terrible malheur personnel ? Ce n'est qu'à la fin qu'Aronnax aura un élément de réponse, la partie émergée de l'iceberg.


Au cours de leur expédition au fond des mers, Némo offre à Aronnax et ses compagnons, le spectacle époustouflant de la diversité biologique, des profondeurs apaisantes. Il leur offre des parties de chasse dans les forêts sous marines grâce à des scaphandres de haute technologie, encore inconnue. Il leur permet de découvrir des trésors engloutis, des espaces inimaginables tel que celui offert par un volcan sous marin dont le cratère émergé a vu une faune et une flore investir ses profondeurs. Il emmène Aronnax et Conseil découvrir le continent disparu, l'Atlantide : le mythe rejoint la réalité romanesque pour le plus grand plaisir du lecteur. Ce qui est jubilatoire, c'est que tout se tient, comme si Jules Verne avait eu la prescience des progrès fulgutants de la technologie.

Le Nautilus, piloté par Némo, fait une escale au pôle sud, que ce dernier découvre réellement, embarque ses passagers dans un passage, presque secret ?, entre la Mer Rouge et la Mer Méditerranée, un canal de Suez naturel, il les fait naviguer au cœur des « fleuves marins » tel que le Gulf Stream, véritables climatiseurs de la planète.

Némo fait l'apologie des richesses marines lui permettant de ne plus avoir à utiliser les produits de la terre : nourriture, vêtements, ustensiles divers proviennent des éléments sous marins.

Lors des observations réalisées par Aronnax, le lecteur est transporté dans un élan pour l'écologie : les fonds marins sont aussi les poumons de la planète qu'il est important de protéger. D'ailleurs, à plusieurs reprises, Jules Verne, par le truchement du narrateur, souligne combien les richesses marines peuvent être fragilisées par la cupidité des hommes.... Verne est-il un visionnaire ? Bien qu'il n'ait jamais quitté la France, il connaît bien la nature humaine ce qui lui permet d'émettre ses suppositions.


« Vingt mille lieues sous les mers » est, je l'ai écrit plus haut, un roman d'aventure palpitant agrémenté de passages pédagogiques sur les classifications de la flore et de la faune des mondes marins du globe. Il ne faut pas se laisser décourager par les descriptions techniques et scientifiques, elles ont leur intérêt et leur parfum d'aventure.

Le récit est servi par de très belles gravures et par quelques cartes établies par Jules Verne lui-même.


Une fois encore, Jules Verne m'a emportée dans un monde pittoresque et extraordinaire dans lequel les merveilles s'allient avec maestria aux mythes et légendes avec lesquels l'humanité s'est façonnée.

Le « deus ex machina » final est absolument génial : la fuite en chaloupe dans les eaux nordiques alors qu'un maëlstrom sévit, dantesque. Nos trois naufragés se retrouvent saufs sur une île des Lofoten. Quant au Nautilus (et son équipage) il disparaît sans laisser de trace. Le mystère demeure malgré quelques indices... ce qui donne envie de mettre le cap sur une certaine « Ile mystérieuse ».


Quelques avis :

Babelio Futura sciences Radio France Critiques libres Hélène

Lu dans le cadre


(616 pages)

mercredi 28 avril 2021

Vous aimez les classiques? Cette proposition est pour vous!

 Les défis littéraires sont très nombreux et tous très tentants. On se dit, à chaque fois, que "non, je ne pourrai tenir le rythme... c'est trop compliqué ... et puis il y a tant à lire par ailleurs..." On ne peut le nier. Pourtant la deuxième saison de "Les classiques c'est fantastique" s'est ouverte hier, chez Moka. Les épisodes sont alléchants et peuvent donner l'envie de faire baisser sa PAL qui contient, forcément, des classiques achetés au gré des visites chez son libraire ou dans les foires aux livres.

Le principe du "challenge" est le suivant:

Un rendez-vous par mois sous la houlette de Moka et Fanny rassemble les bonnes volontés. Le programme annoncé pour les mois à venir a été élaboré par les participants réguliers de la première saison (dont vous pourrez avoir un aperçu et pourquoi pas une mise en appétit ici). Les thématiques choisies peuvent être génériques, liées à un auteur ou à une époque ou encore à une nationalité.

Le côté fantastique de ce challenge est que les bonnes volontés peuvent le rejoindre ponctuellement si un thème particulier leur parle plus qu'un autre ou peuvent passer au large en cas d'incompatibilité littéraire ou manque de motivation et/ou d'inspiration. Bien entendu, les bonnes volontés que rien n'effraient peuvent sévir chaque mois.

Attention, le titre lu ne sera révélé qu'au moment de la parution des billets (date commune) afin de maintenir le suspense et offrir de belles surprises.

Quant au programme, le voici! (A noter les jolis logos proposés)

  1. MAI: fais ce qu'il te plait! Pourquoi pas une invitation au voyage? (Récits de voyages réels ou imaginaires, voire métaphoriques, romans de l’ailleurs….)
  2. JUIN: Jules Verne ... voyage autour de ses livres en mille et un lecteurs?
  3. JUILLET: l'été brille de tous ses feux, direction le sud et ses littératures méditerranéennes.
  4. AOUT: les classiques ont inspiré le cinéma comme la BD, une autre manière agréable de les découvrir.
  5. SEPTEMBRE: cinquante millions de chinois et moi, et moi et moi! Place à l'autobiographie.
  6. OCTOBRE: célébration des plumes féminines!
  7. NOVEMBRE: Littérature et Histoire ou comment la littérature s'approprie les événements historiques pour en faire son miel.
  8. DECEMBRE: Elémentaire mon cher Waston! A vos classiques policiers ou romans noirs!
  9. JANVIER: Il y a toujours des auteur(e)s censuré(e)s ou controversé(e)s, ce sera le moment de les découvrir ou de les relire.
  10. FEVRIER: normalement en février on savoure les crêpes, la dentelle tentatrice des romans érotiques sera à l'honneur.
  11. MARS: duel féminin? Les deux grandes Marguerite (Yourcenar et Duras) au coeur des lectures et des échanges.
  12. AVRIL: on ne se découvre pas d'un fil aussi pourra-t-on piocher dans une oeuvre du siècle de son choix.
Comment participer?

Le dernier lundi de chaque mois Fanny et Moka publieront les chroniques reçues par mp FB pour une intégration directe dans leur billet.
Il sera possible de déposer son lien en commentaire.


mercredi 18 novembre 2020

Hissez les voiles et larguez les amarres!


Depuis le temps que je me promettais de lire, enfin, ce classique de la littérature jeunesse, le Mois Celte m'a permis de découvrir un beau roman d'aventure.

 

Le jeune Jim Hawkins aide ses parents à tenir l'auberge « L'Amiral Benbow » sur la côte anglaise. Un jour, un vieux loup de mer inquiétant, répondant au nom de Bill Bones, débarque pour prendre pension.

La scène d'arrivée de Bones est digne des premières pages de « L'auberge de la Jamaïque » : temps lugubre et inquiétant, silhouette sombre de l'auberge et apparence effrayante du loup de mer rappelant l'oncle du roman de Daphné du Maurier. Le lecteur sait qu'il y aura des moments sinistres et effrayants ce qui l'amène à s'y confronter rapidement.

Jim, notre jeune héros, est autant effrayé que fasciné par Bones, vieil aventurier, aux allures de pirate, ivrogne, braillard et colérique.

L'atmosphère s'alourdit quand un aveugle patibulaire vient rendre visite à Bones : Chien Noir, également pirate, est le messager de mauvais augure, il lui appose la « tache noire » .Les heures de Bones sont comptées. Une attaque d'apoplexie le terrasse alors qu'au même moment le père de Jim trépasse.

Cela commence à sentir le roussi pour Jim et sa mère qui partent quérir de l’aide au village voisin. C’est sans compter avec la peur des villageois qui n’osent affronter la bande de Chien Noir. Ils les dotent d’une pétoire et la promesse de leur envoyer le docteur Livesey et ses hommes.

De retour à l’auberge, voulant récupérer le montant de la pension due par Bones, Jim et sa mère trouvent dans la chambre le coffre du pirate, l’ouvrent et s’emparent de leur dû, ni plus ni moins. Cependant Jim emporte le paquet récupéré par simple curiosité. Ils ont juste le temps de s’enfuir avant l’arrivée de Pew et Chien Noir.

Un peu plus tard, Jim est invité avec le docteur Livesey chez le Chevalier Trelawney afin de relater sa mésaventure. Jim ouvre le paquet et découvre une carte au trésor. Aussitôt une fièvre s’empare des trois héros et une expédition est montée pour rejoindre l’île au trésor à bord de l’Hispaniola.

Ce que nos héros ne savent pas c’est qu’une partie des compères d’un ancien pirate a été engagée… heureusement que le flair du capitaine Smollett limitera les ennuis. Car forcément, il y en aura des ennuis.

Jim fait la connaissance du charismatique et inquiétant Long John Silver, unijambiste, maître coq de l’expédition, doté d’un perroquet haut en couleurs. Son attitude affable est trop polie pour être honnête et l’avenir donnera raison à la méfiance de Smollett.

Au cours du voyage, Jim caché dans un tonneau de pommes presque vide, surprend une conversation de Long John Silver avec ses affidés et comprend qu’une mutinerie aura lieu avant le voyage du retour. Jim et ses amis s’organisent pour ne pas être pris de court.

Il y aura combat entre les mutins et le groupe de Jim puis une « guerre des positions » pour enfin parvenir au dénouement. L’apparition d’un pirate marronné (c’est-à-dire abandonné trois ans plus tôt sur l’île par ses compères) Ben Gunn sera un élément essentiel de l’aventure au même titre que les désobéissances de Jim dues à sa juvénile curiosité.

 

Je me suis délectée de ce roman d’aventure et de pirate excellement servi par la personnalité extraordinaire de Long John Silver : on ne rencontre pas tous les jours un pirate aux manières courtoises et au langage châtié, le tout teinté de réelle cruauté. Le regard de Jim, jeune garçon d’à peine treize ans, oscillant entre fascination admirative et répulsion, fait que LJS ne semble pas aussi cruel et assoiffé de sang qu’il pourrait l’être. Le lecteur devine que la violence peut exploser à chaque instant du récit, que le vernis de Long John peut s’écailler en un éclair, ce qui fait le sel de la lecture : il se pourrait que… or l’once d’humanité présente chez le pirate unijambiste s’impose en compagnie de Jim. LJS est malin comme un renard, courageux comme un tigre, futé comme seuls peuvent l’être les as de la roublardise, et maîtrise l’art de la dissimulation. Stevenson réalise avec lui l’archétype du pirate qu’on ne peut que trouver sympathique. Oui, il est très difficile de détester et de trouver odieux ce personnage.

Les rebondissements et le suspense tiennent le lecteur en haleine, le fait tourner les pages sans jamais se lasser. Allez, encore un petit chapitre, ça ne peut pas faire de mal.

 

Ce qui importe, dans les romans de flibustiers ou de joyeux pirates sans vergogne, ce n’est pas vraiment le trésor, même s’il est le moteur de la recherche, mais plutôt la garantie de vivre une aventure sur les mers lointaines, se battre contre l’adversité, déjouer des complots et des trahisons, brailler au gré du rhum bu sans modération, de se confronter à des pirates au langage fleuri et à l’humour décapant. "L'île au trésor" c'est tout cela.

On prend un grand bol d’air en lisant ce roman très moderne dans l’écriture juste et humoristique de Stevenson.

Quelques avis


Lu dans le cadre




jeudi 15 avril 2010

Julien Sorel ou les chemins de l'ambition

Julien Sorel, benjamin d'un charpentier au coeur dur, est un jeune homme ambitieux (et admirateur secret de Napoléon Bonaparte),doté d'une mémoire extraordinaire, lui permettant d'apprendre par coeur l'Ancien Testament et d'accéder à un emploi de précepteur chez Mr de Rênal, maire de Verrières. Julien rêve d'une ascension aussi fulgurante et brillante que celle de son modèle, aussi voit-il une occasion inspérée de garvir les échelons de la société en devenant le précepteur des enfants de Rênal. Julien entre dans l'intimité de cette famille noble, ultra royaliste, devient le familier de ses employeurs, malgré le mépris grandissant qu'il éprouve envers la suffisance de Mr de Rênal et la conscience de classe qui l'amène à un esprit de révolte contre l'ordre établi. Peu à peu, Julien s'éprend de la douceur de Mme de Rênal et gagne son coeur en lui offrant ce que son époux est incapable de lui donner: écoute, discussions, promenades et tendresse. Un jeu de dupe se met en place afin que Mr de Rênal ne s'apercoive de rien jusqu'à ce qu'une abondante fièvre menace la vie d'un de senfants et qu'une bonne âme jalouse dénonce les deux amants. Julien n'a d'autre échappatoire que de fuir la ville et entrer au séminaire de besançon, le temps de se faire oublier, tout en emportant au fond de son coeur l'immense amour qu'il éprouve pour Mme de Rênal. Mais le séminaire s'avère être un lieu où luttes d'influence et sottises se disputent la privauté sur les jeunes âmes un peu rustres des futurs prêtres, la prêtrise étant un des moyens, pour ces rejetons de paysans plus ou moins riches, de gravir quelques échelons dans la société cloisonnée de la Restauration. Le pauvre Julien se morfond et désespère au fond de son séminaire triste à pleurer par l'ampleur de la bêtise et de l'ignorance qui y règnent, jusqu'à ce que le supérieur, l'abbé Pirard, janséniste très mal vu par sa hiérarchie, soit envoyé à Paris puis lui propose de devenir le secrétaire du Marquis de la Mole. Ce que Julien ignore encore, c'est que ce dernier a une fille, aussi belle qu'intelligente et vive, au caractère trempé et à l'âme exaltée et romantique. Une attirance, d'abord niée, naît entre les deux jeunes gens pour se transformer en amour, véritable et sincère pour Mathilde, plus incertain pour Julien. Quand Mathilde annonce qu'elle attend un enfant, la consternation s'abbat sur la famille de la Mole...une telle mésalliance ne peut qu'entraver l'ascension du Marquis et entacher le blason familial; aussi le Marquis annoblit-il Julien. Or, lorsqu'à Verrières, cela se sait, le Marquis reçoit une lettre de Mme de Rênal, dans laquelle la réputation de Julien est mise à mal ce qui a le don de mettre de dernier en furie: il se précipite à Verrières et tire sur Mme de Rênal en pleine église. Commenca alors une douloureuse attente pour Julien: la mort et la perte de son seul et unique amour, Mme de Rênal.

"Le rouge et le noir" est une relecture, comme celle du "Lys dans la vallée" de Balzac, une relecture qui m'a emportée dans un univers dont je ne me lasse pas: l'écriture d'un XIXè siècle où les passions amoureuses sont exaltées et délicieusement compliquées, où les personnages sont extrêmement fouillés et complexes, où la société est décortiquée avec subtilités et humour parfois, ironie souvent.
Julien Sorel est un personnage ambigu: entre l'ambition sociale (qu'il enrage d'être issu d'un milieu paysan) et amoureuse (les femmes semblent être un moyen de parvenir au statut désiré), il se perd dans les calculs et les stratégies les plus cyniques jusqu'au jour où il est pris à son propre piège, l'amour le frappe, le tourmente pour le faire succomber et prouver que,malgré ses divers artifices, il est un homme sincère et émouvant (il est épris d'une superbe enquinineuse, pour ne pas dire ch...se). Quant à Mme de Rênal et Mathilde de la Mole, elles incarnent deux visions de l'amour complémentaires par leurs différences: la première a la tendresse maternelle, la délicatesse des sentiments proche d'une certaine intellectualisation de l'amour; la seconde est l'image de la passion la plus extrême et la plus intransigeante...la terre et le feu, l'alpha et l'oméga du parcours amoureux d'un jeune homme hanté par la peur de n'être rien.

Stendhal explore avec un art consommé, les ficelles d'un déroulement romanesque abouti, complexe tout en opposition (Paris/Province, la noblesse/la roture...) et en symétrie trompeuse: la correspondance amoureuse qui, par deux fois, foudroie l'ascension de Julien, les prémonitions, les répétitions de situations. Les interventions et commentaires du narrateur/auteur omnicient (la frontière est souvent très mince), exprimant des vérités et portant sur le personnage principal un regard à la fois tendre et critique (du coup, l'adhésion du lecteur est largement assurée), les monologues intérieurs des personnages apportent à la structure narrative une dimension réaliste indéniable.
"Le rouge et le noir" est aussi un grand roman d'initiation: le lecteur suit le parcours de Julien du début jusqu'à la fin de son évolution, de son histoire, au gré des rencontres avec ses différents mentors (le vieux médecin militaire, le curé Chélan, l'abbé Pirard) : il vit le conflit entre ses aspirations, ses idées philosophiques, politiques, et les réalités de la société dans laquelle il évolue, provoquant désillusion amertume et désenchantement. La révolte de Julien contre la société, répressive, issue de la Restauration est comme le chemin de la quête de l'amour qui s'achève lorsqu'il renonce à ses ambitions, vaines et stériles, pour affronter sa fin tragique. Son côté égoïste, roué est adouci par sa grande sensibilité, sa passion (ah!!! le portrait de Bonaparte jalousement caché et pieusement regardé!) et la sincérité qui s'en dégage et amène le lecteur à éprouver de l'empathie lors de ses espoirs, ses déboires et ses malheurs.

Lorsqu'on ferme "Le rouge et le noir" c'est un voyage au coeur des passions humaines qui s'achève pour mieux être revécu lors de la prochaine relecture! Un roman de chevet qui repose depuis plus de vingt ans sur les étagères de ma bibliothèque et que j'ai eu un immense plaisir à relire.


(3/12)

samedi 23 janvier 2010

Bestiaire oublié


J'ai lu, il y a longtemps, "Poil de carotte" et l'écriture de Jules Renard m'avait alors embarquée dans un univers où la nature est très présente. Renouant, grâce à Mariel, avec la lecture des classiques, c'est avec bonheur que je suis tombée, à la médiathèque, sur les "Histoires naturelles": près de soixante-dix animaux se voient croqués par un Jules Renard maniant, avec bonheur, l'humour et la poésie.
En quelques mots, il dresse un portrait-robot enjoué ou nostalgique de chaque animal, le parsemant de clins d'oeil et de douce ironie "Le geai: le sous-préfet aux champs." Il utilise les mots comme autant de pigments, de pixels dévoilant une image prise sur le vif: le lièvre au gîte, les perdrix affolées, le pinson invisible chanteur, se dévoilent sous la force évocatrice d'un mot finement choisi.
Le menu peuple des bois et des champs, les âmes discrètes des jardins, les figures emblématiques de la basse-cour ou du monde agricole, deviennent les héros d'un autre type de fables: héros d'histoires que la nature offre aux regards de celui qui sait patienter et observer...Il y a de La Fontaine en Jules Renard! Chez dame Nature, la parade et la péroraison sont aussi de mise, de même que les duels, les vaines batailles ou les délicieuses piques pourfendant de leur dard leur pauvre victime et les animaux sont parfois un tantinet sots.
Le souci permanent du détail est une joie apportée au lecteur avide de sensations poétiques et de surprenantes esquisses: les animaux défilent au gré de la promenade du chasseur d'images qu'est Jules Renard, sous les yeux parfois humides du lecteur ému et étreint par l'empathie de l'auteur.
Le bal de la faune et de la flore se déroule joyeusement, avec la tendresse nostalgique d'une enfance en harmonie avec la nature et les délicieux frissons qu'elle dispense.

Un recueil de textes qui restent d'une étonnante modernité: à lire et conter même aux jeunes enfants!
Ravel a mis en musique le bestiaire de Renard: ICI  et  LA  , entre autre!
Il existe des versions, joliment illustrées, pour les enfants: clic!  et re-clic! 

"Le Hanneton
Un bourgeon tardif s'ouvre et s'envole du marronnier.
Plus lourd que l'air, à peine dirigeable, têtu et ronchonnant, il arrive tout de même au but, avec ses ailes en chocolat." (p 109)
"Les coquelicots
Ils éclatent dans les blés, comme une armée de petits soldats; mais d'un bien plus beau rouge, ils sont inoffensifs.
Leur épée, c'est un épi.
c'est le vent qui les fait courir, et chaque coquelicot s'attarde, quand il veut, au bord du sillon, avec le bleuet, sa payse." (p 139)


(2/12)

mercredi 9 décembre 2009

La vertu, le lys et la passion

Félix de Vandenesse, un jeune aristocrate, a vécu une enfance et une adolescence des plus difficiles: né après un frère, qui a pris toute l'affection dont était capable la mère, et une soeur, il n'y a plus de place à prendre dans le coeur maternel. Aussi, passe-t-il son temps entre rêveries et sarcasmes, entre désir d'être aimé et les tristes pensions où la famille l'envoie étudier.
Une morne existence scande ses jours gris jusqu'au jour où, lors d'un bal, donné en l'honneur du duc d'Angoulême, à Tours, il rencontre une femme qui le subjugue au point de lui faire perdre toute mesure: il lui baise avec passion les épaules...ce qui fait rougir et fuir la belle dame. Qui est cette céleste inconnue? Un concours de circonstance heureux, amène Félix à séjourner à Frapesle, chez les Chessel, amis de sa mère, où il rencontre enfin celle qui l'enchante depuis le fameux bal.

Commence alors une douce, longue et romantique histoire d'amour platonique, entre Félix, à peine sorti de l'adolescence, et Henriette de Mortsauf. Chaque jour voit grandir l'attachement, quasi maternel, de ces deux êtres malmenés par la vie: Félix, englué dans une enfance solitaire et triste, et Henriette, mariée très jeune à un homme déjà vieux, mère de deux enfants souffreteux, épouse d'un hypocondriaque persécuteur et égoïste. La vallée de l'Indre devient le cadre idyllique d'un amour éthéré au creux duquel deux amants vertueux épousent leurs souffrances, leurs peurs et leurs espérances: les vergers, les bois et les landes offrent mille et un bouquets au fil des saisons, messagers délicats d'un lien amoureux des plus purs (d'ailleurs, Mme de Mortsauf ne tient-elle pas à considérer Félix comme son enfant, afin de pouvoir l'aimer sans offenser son serment d'épouse!), le parc et les allées somptueuses ombragées, les lieux de tendres confidences et de mains maintes fois baisées avec passion. Cependant, la belle harmonie s'avère n'être pas éternelle: encouragé par les sollicitations de Mme de Mortsauf, Félix se lance dans les affaires publiques en intégrant le cabinet du roi, à Paris. Après un long séjour en Touraine au cours duquel la maladie du comte rapproche encore plus les amants et transcende leur dévouement tout en élevant leur âme, le nouvel éloignement, nourrissant la mélancolie d'un Félix, amoureux d'une étoile, rend ce dernier bien désirable pour les femmes du monde attirées par l'ombre d'un amoureux transis. C'est ainsi que Félix rencontre Lady Arabelle Dudley qui lui ouvre grand les portes de la passion charnelle, celle qui consumme et brûle les coeurs et les corps. Une indiscrétion de la part de la mère de Mme de Mortsauf plonge cette dernière dans les terribles affres de la jalousie, jalousie qui lentement lui rongera le coeur.

Ma première lecture datant du lycée,c'est avec un plaisir mêlé d'appréhension que j'ai relu "Le lys dans la vallée": retrouverai-je le charme de cette histoire d'amour impossible? Serai-je encore émue par les descriptions somptueuses des paysages et des émotions? Serai-je à nouveau sous le charme d'une atmosphère romantique, champêtre et pleine de bons sentiments?
La maturité aidant, j'ai mieux cerné le personnage d'Henriette qui loin d'être une romanesque amoureuse évaporée, est une femme ayant la tête sur les épaules, sachant organiser et gérer un domaine, au dévouement extrême envers son époux et ses enfants qu'elle protège et chérit. C'est elle qui détourne Félix de son envie d'entrer en religion et l'amène à se lancer dans le monde afin d'y faire carrière: Henriette est fine politique et fine mouche aussi, elle sait qu'elle perdra Félix et sans doute pense-t-elle se sauver d'elle-même en l'éloignant de Clochegourde afin qu'il apprenne à voler de ses propres ailes. Certes, elle larmoie, pleure beaucoup sur ses malheurs domestiques et spirituels; certes, elle repousse trop l'amour aveugle de Félix par des pirouettes à la limite de la coquetterie, même au nom de la bienséance et du devoir moral, et signe d'autant plus ses sentiments qui l'attache à ce jeune homme sans expérience, brûlant de passion et d'imaginaire; certes, elle agace parfois mais elle surprend très souvent....plus que Félix! Henriette est le portrait de l'image, délicate et complexe, de la dame du monde vue par Balzac: intelligente, passionnée et sentimentale, solitaire ayant conservé une âme d'enfant tout en possédant une haute idée du devoir conjugal et maternel. Une femme-mère-enfant, idéal balzacien qui peut paraître aujourd'hui non seulement désuet mais frisant aussi le ridicule. La relation, amoureuse platonique, entre Félix et Henriette est proche du sentiment éprouvé par certains mystiques d'où la douleur face à l'incomplétude lors de l'expérience du manque (les absences de Félix et surtout son infidélité), mal nécessaire dans le combat mené entre les sens et l'âme. Henriette expérimente la plus déchirante des douleurs: celle de constater avec amertume que sa vie ne fut qu'un mensonge, qu'elle n'aspirait qu'à vivre son amour avec Félix. Au prix d'une lutte sans merci avec sa conscience, elle parviendra à dépasser l'amertume d'une défaite pour parvenir enfin à la sérénité.

J'ai goûté avec délice la construction intéressante du roman: une longue lettre de Félix à une femme qu'il aime, Nathalie de Manerville, dont la réponse est d'une savoureuse ironie, Balzac montre qu'il a un grand humour et peu d'illusions sur la nature humaine (Félix est loin de tirer les marrons du feu!)!

J'ai aimé la diversité des points de vue orchestrés par un Balzac qui dut certainement désarçonner nombre de ses contemporains: comment mettre en scène l'amour-passion, avec le souvenir de la scène du baiser à l'épaule, à un moment intime de l'agonie d'Henriette, tout en exprimant les vertus des valeurs de la famille, les critiques de la société (entre les enfances sombres et solitaires dans les familles aristocratiques, les jeunes filles mal mariées à des hommes dejà âgés, et aigris, et les hypocrisies d'un système qui exclut les capacités féminines, Balzac décoche quelques flèches désagréables) mais aussi ses points positifs ou encore louvoyer entre la beauté de la passion et la défiance envers cet état brûlant et dévastateur, sans heurter la sensibilité "romantique" du moment!? A la lumière du XXIè siècle, ressent-on de l'outrance, voit-on du "faux" ou de l'improbable dans certaines scènes? Si on est cynique...certainement sinon...on voit la passion amoureuse déchirer une femme seule, mariée à un tyran domestique, qui ne sait et, surtout, ne peut pas laisser tout derrière elle pour vivre cette passion!

J'ai savouré "Le lys dans la vallée" comme un souvenir qui soudain rejaillit et prend une autre ampleur avec les années écoulées: la lente et belle promenade sur les bords de l'Indre, partie de "la doulce France" chère à la Renaissance, avec les descriptions des paysages où la nature est magnifiée, presque idéalisée (ahhh la scène des vendanges!!!), offre une belle adéquation entre la personnalité de l'héroïne et son environnement (Henriette est douce et généreuse comme le sont les rives de l'Indre, sa belle âme ne peut que vivre au coeur d'une nature d'abondance).

La langue française classique a une musicalité ineffable et indicible...la lire est un plaisir, la quitter une promesse de revenir boire à une source d'émotions loin d'être surfaites.




Les avis de lily    

Roman lu dans le cadre des lectures communes de Parfum de livre


Roman lu dans le cadre du défi Littérature classique (1/12)

dimanche 26 juillet 2009

C'était à Mégara....


La première guerre punique, opposant Carthage à Rome touche à sa fin: les mercenaires achetés par Carthage pour faire face à la puissance romaine attendent leur solde promise dans les jardins d'Hamilcar. La luxuriance des mets, des vins, de la vaisselle, des meubles et des jardins exacerbent l'impatience des soldats, rendus oisifs par l'inactivité et sujets aux sautes d'humeurs....le drame lentement s'annonce, la sauvagerie des instincts primaires inexorablement chemine vers son paroxisme, chemine vers le dénouement qui voit un festin s'achever en massacre des jardins, des lions et des éléphants d'Hamilcar. C'est alors qu'apparaît, au milieu du déchaînement des passions, la sublime, la merveilleuse, la belle et sensuelle Salammbô, fille d'Hamilcar. Mâtho, un jeune mercenaire barbare, en tombe immédiatement amoureux et ne souhaite qu'une chose: la posséder! mais comment accéder aux doux délices de l'amour? Spendius, un esclave grec d'Hamilcar Barca, qui a choisi de s'affranchir seul du joug de la servitude, vouant une haine farouche aux richesses, à la culture, à la puissance carthaginoise, lui sussurre de dérober le voile de Tanit, déesse lunaire protectrice de Carthage, afin d'affaiblir et vaincre la ville abhorrée.
Les soldats barbares, lassés d'attendre le bon vouloir des Riches et des Suffètes de Carthage, décident d'assiéger la ville afin d'obtenir compensation. De ruses en promesses, les carthaginois parviennent à s'en débarasser mais pour peu de temps: la colère des barbares, exacerbée par la rouerie et l'hypocrisie, encouragés par le vol du voile de Tanit, la haine de Spendius et l'absence d'Hamilcar, les incite à revenir assiéger Carthage jusqu'à ce qu'elle rende gorge. Hannon, le vieux rival d'Hamilcar, se lance dans la bataille afin d'écarter les mercenaires assoiffés de sang et de vengeance. Las, l'attaque tourne court, échoue lamentablement par suffisance et mépris envers les barbares qui reprennent l'avantage et décuplent de furie. Carthage est à nouveau en danger....enfin arrive Hamilcar, Suffète et fin stratège aimé et détesté à la fois pour son charisme et ses capacités militaires. Une série de batailles commence, plus terrifiantes les unes que les autres, pendant lesquelles machines de guerre effroyables, sauvagerie, haine et déchaînement épuisent les hommes, misérables fétus au coeur d'un combat électrique.
Carthage est proche de l'abîme, Carthage sombre dans le désespoir: le voile de Tanit a disparu! Salammbô, sous la coupe du prêtre Schahabarim, se dévoue pour aller dans le camp des barbares, récupérer le précieux voile. Schahabarim la conditionne pour qu'elle se donne à Mâtho, ce qu'elle fait dans un état second, entre désir et haine, entre souffrance et plaisir intense. Au petit matin, Mâtho s'aperçoit de la fuite de Salammbô et de la disparition du voile. Une autre bataille s'engage, le vent tourne pour les troupes encerclées d'Hamilcar: la percée salvatrice s'opère, le retrait dans Carthage s'effectue mais Mâtho, enivré de désespoir et de haine passionnée, avec l'aide de Spendius, détruit une partie de l'aqueduc pourvoyeur d'eau: Carthage va-t-elle plier? C'est sans compter avec les prêtres du culte de Moloch qui estime nécessaire un sacrifice d'enfants carthaginois, notamment ceux des familles des Riches et des Suffètes (Oh, comme Hamilcar tremble pour son précieux Hannibal!), afin de faire tomber la pluie. Le sacrifice ayant apaisé le dieu, un regain d'espoir envahi la ville et Hamilcar décide, dans un ultime effort et une dernière ruse, de fourvoyer l'armée des barbares, afin de la réduire définitivement, dans une course mortifère à travers la plaine désertique et les montagnes.
Et Salammbô dans tout cela? Jeune fille d'une beauté à couper le souffle, symbole d'une féminité exacerbée, Salammbô est l'image sacrée du principe féminin, la clé du monde de l'inconscient, celui de tous les désirs, de toutes les passions. Elle est également une image de la contradiction: elle n'aime pas Mâtho, elle le hait même, et pourtant lorsqu'elle s'offre à lui elle ne peut que se laisser emporter par les vagues intenses du plaisir, la chair et ses mystères instillent un amour inconscient, celui de la féminité épanouie, fertile, qui ne supportera pas la mise à mort du barbare.
Comment résister à la première phrase du roman: "C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar". Flaubert a durement planché sur cette phrase d'ouverture pour atteindre une perfection de style et d'accroche: quelques mots et déjà tout un monde de couleurs, de saveurs, d'exotisme promis....Rien que pour cette phrase, Salammbô vaut le détour. Elle n'a l'air de rien comme ça mais lorsqu'on se la met bien en bouche, qu'on la lit et relit l'essence même du romanesque transpire des mots. Le premier chapitre est d'un baroque extraordinaire et l'apparition de Salammbô un chef d'oeuvre! La belle, la cultivée, la sublime au-dessus d'une mêlée avinée, avide d'or, de chair et de sang, la sauvagerie d'une soldatesque errante est palpable, la barbarie d'une tour de Babel militaire donne des frissons et attise l'envie de tourner les pages! On remarque d'emblée que l'altérité culturelle est pointée: autant de caractères et de coutumes mêlés par le grand hasard des conflits portés aux confins du monde. La mosaïque de peuples, de traditions, de modes de vie, du monde antique vue par le prisme d'un écrivain européen d'une grande culture, est un véritable tableau foisonnant et d'une sauvage beauté. Flaubert peint avec justesse la richesse espérée et les espoirs déçus: Carthage, la belle, est certes riche mais pas à l'envi; la détresse des habitants ne sachant comment agir sans provoquer la colère des troupes étrangères, ces Barbares que l'on ne comprend et qui ne comprennent pas Carthage. En peu de mots, Flaubert met en scène un spectacle étourdissant où les couleurs, les odeurs, les zones de lumières et d'ombre, les cris, la poussière, la chaleur étouffante, le bruit métallique des armes qui s'entrechoquent, ne peuvent que saisir le lecteur du XIXè comme celui du XXIè! On s'y croirait, on y est, on est au coeur des batailles, on entend les gémissements, les ahanements, les râles et les soupirs. Parfois d'ailleurs, le lecteur en a la tête qui tourne, proche de la nausée mais toujours fasciné par la beauté baroque et violente d'une Carthage violentée par les mercenaires.
Avec un sens évident du sensationnel, du grand spectacle, Flaubert décrit, avec un plaisir et une volupté évidents, les peuples composant les cohortes de barbares: c'est Babel qui vient à Carthage, c'est la multitude de l'altérité qui se déverse sur les peurs primaires d'une civilisation construite sur les ruines fumantes des peuples soumis. Entre réalisme et grotesque, le lecteur voit défiler sous ses yeux un monde antique venu des limites du connu et apportant les promesses d'un inconnu fascinant qui suscitera moult convoitises.
Salammbô est une oeuvre magistrale, fascinante tant par la beauté de l'écriture flaubertienne que par la violence qui s'en dégage à chaque mot: la guerre et son cortège d'horreurs et de souffrances sont décrits minutieusement, paysages déments d'une folie rougeoyante. C'est une débauche de couleurs raffinées, d'odeurs et de bruits. La scène de crucifiction des lions, symboles de la force militaire et du rayonnement culturel de Carthage, est un morceau d'anthologie, parmi beaucoup d'autres! Flaubert gorge son lecteur d'une myriade de sensations, de couleurs, de raffinements dans la cruauté jusqu'au plongeon écoeurant dans la noirceaur de l'âme humaine qu'il souhaitait montrer: la bassesse, l'avidité inextinguible des richesses de l'autre, la méchanceté, la vilenie, l'orgueil (le terrible orgueil d'Hannon qui failli perdre Carthage) ou la lâcheté. Tout l'éventail des pulsions humaines est exposé sous le soleil écrasant des plaines carthaginoises....un spectacle technicolor réalisé grâce au pouvoir évocateur des mots justement choisis et assemblés avec grand art!






La critique de Sainte-Beuve ICI

Les avis de fahrenheit lafactory



Roman lu dans le cadre des lectures communes de Parfum de livres

vendredi 2 novembre 2007

Il était une fois les Dix Mille


Xénophon relate dans "L'Anabase" la retraite des Dix Mille. Qui étaient ces Dix Mille? Les soldats spartiates et les mercenaires grecs qui avaient suivi Cyrus dans sa course folle au trône de Perse, détenu par son frère Artaxerxès. Xénophon, avide d'aventure se joint à l'expédition, tout d'abord en tant qu'amateur puis, à la mort de Cyrus, en tant qu'un des cinq généraux élus à la place des anciens généraux massacrés lors d'un guet-apens. Son intelligence et sa sagacité autant que son sens de l'organisation et du commandement permettront à l'armée grecque vainqueure mais isolée en terre étrangère, loin de ses attaches et de ses arrières, de battre en retraite la tête haute.
Outre l'aspect historique, la narration de cette épopée est une mine de renseignements sur la manière de vivre d'une armée en marche, les ordes de bataille, les prises, les distances parcourues, les itinéraires empruntés, les moeurs des contrées traversées etc... C'est aussi le régal de lire les harangues des chefs avant chaque assaut, avant chaque bataille. Xénophon possède la force du verbe maîtrisé, la force des passes d'armes verbales, la force époustouflante de celui qui manie avec aisance et autorité la rhétorique! Il réussit à se sortir des pires situations grâce à cette dernière: l'argumentation sans faille touche immanquablement son but.
Le voyage effectué par le lecteur à travers la Perse jusqu'au Pont Euxin est extraordinaire: certes la violence guerrière est omniprésente, mais les observations et les analyses faites par Xénophon sont intéressantes à plus d'un titre. En effet, on vit le désarroi des soldats grecs, contraints de se replier suite à une désastreuse victoire, craignant de ne pouvoir recevoir une sépulture digne: la peur effroyable que les compagnons de route ne puissent savoir où les corps des tués au combat sont inhumés, la terreur de subir la dispersion de son corps en guise de représailles car la dispersion est synonyme d'errance dans un enfer éternel. D'ailleurs ce traitement sera subi par un traître, ce qui fera trembler non seulement les juges mais aussi le lecteur!
Il est savoureux de lire les multiples serments de fidélité ou d'allégeance librement consentie effetués par les différents chefs des armées rencontrées: "la main droite" est donnée en signe de parole d'honneur....et est plus souvent qu'à son tour reprise lors des revirements de situation! Un éternel jeu de menteur menteur et demi...toujours d'actualité deux millénaires plus tard!
Au fil du récit, on apprend que l'armée ne se composent pas uniquement de soldats: les femmes sont présentes, les esclaves (dont le nombre varie en fonction du dénouement des affrontements), les enfants, les animaux de trait et ceux destinés aux sacrifices et aux repas. On remarque qu'avant d'entreprendre quoique ce soit, les chefs de l'armée sacrifient aux dieux et s'élancent ou retardent les attaques ou la continuation de la retraite. Les villes et villages rencontrés par les Dix Mille n'ont souvent pas d'autre choix que d'ouvrir des marchés à ces derniers afin de ne pas avoir à subir pillages et razzia....une armée en marche est aussi source de profits et d'échanges fructueux.
Grâce à cette épopée, Xénophon fait vivre à son lecteur les paysages giboyeux et fertiles d'Arabie, une chasse à la gazelle, à l'autruche, à l'onagre ou à l'outarde. Ou encore, sur un geste de Cyrus, les seigneurs perses se mettant en quatre pour aider les chariots à avancer dans la boue, moment sublime de dévotion envers un chef charismatique et glorieux. L'intensité dramatique est à son paroxysme lorsqu'il faut se rendre à l'évidence: certes, l'armée grecque a gagné, mais elle est seule au milieu de contrées et de peuples hostiles, prêts à fondre sur elle pour la réduire en miette et s'en gargariser. Mais une pointe d'espoir éclaire l'avenir sombre promis: les grecs inspirent la terreur à beaucoup de peuplades et c'est en jouant sur cet atout que la retraite va s'effectuer jusqu'au bout malgré un nombre incalculable d'échauffourées et de batailles sanglantes.
"L'Anabase" fut un succès dès qu'elle fut écrite et aujourd'hui encore, ce récit guerrier ne se démode pas... sans doute parce que l'homme est un animal viscéralement belliqueux aimant à étudier et décortiquer les batailles, les beaux faits d'arme, les braves tombés ou survivants aux combats. Ce qui occulte toute la partie peu glorieuse de cette retraite héroïque: les pillages, les tueries, les brigandages pour arriver les mains pleines chez soi, l'appât des richesses à rançonner en cours de route. Ces mercenaires, personnages peu recommandables recrutés dans toute la Grèce, représentaient la civilisation grecque face aux Barbares et aux Perses....de quelle fierté la Grèce pouvait-elle s'énorgueillir? Du fait qu'elle était persuadée d'être LA civilisation la plus avancée du monde antique? Ce doit être cela, sans doute.
On retiendra, aussi, que Xénophon, suite à cette expédition, banni d'Athènes par ses compatriotes, restera au service de Sparte.
Une lecture intéressante et exotique que ce récit de hauts faits guerriers de l'Antiquité. Accessoirement, elle m'a rappelé les difficiles moments passés au lycée à traduire certains passages de cette Anabase!



Récit traduit du grec ancien par Pierre Chambry

vendredi 20 avril 2007

Ave Caesar, morituri te saluant !


Pour les nostalgiques des versions latines et des cours de latin du lycée, ce livre est pour vous !! Un moment de pur bonheur qui rappelle le bon veiux temps des versions latines. Et puis... on comprend pourquoi certains passages étaient un peu censurés au lycée : pas très moraux les empereurs et très sanguinaires !!!Une belle galerie de portraits qui se disputent les pires atrocités. D'entrée, Suétone nous met en présence de Jules César, moment très fort. Autre moment important : Néron, le fou furieux incendiaire. Puis on remarque Domitien (qui est "gratiné" lui aussi), Tibère, Caligula (qui fait frémir). Auguste et Titus font quasiment figures d'anges auprès de ces grands malades qui ont gouverné le monde antique.La vie quotidienne des affaires politiques est très bien décrite et on imagine sans peine l'ambiance tumultueuse qui pouvait règner à la Curie (le Sénat) et sur le Forum. Remarquez, ce n'est pas trop différent de nos jours, les ambiances endiablées à l'Assemblée Nationale. Nos députés n'ont rien inventé !!! Ce qui fait frémir, c'est le prix de la vie humaine qui n'est pas le même qu'à notre époque : on tue pour un rien des gêneurs alors ne parlons pas de la vie des esclaves !!! La place de la femme est abordée en filigrane, lors des litanies de répudiations et divorces en chaîne des empereurs qui n'hésitent pas à épouser soeurs, nièces ou femmes de sénateurs. Suétone commence toujours ses portraits par le bon visage du règne puis au fil des paragraphes, révèle les véritables natures de ces derniers.De plus, une fois pris le rythme de l'écriture, la lecture est aisée, fluide. Les notes ne sont pas pesantes et permettent de situer événements et personnages.Un voyage dans le temps agréable et instructif.... encore plus parlant quand on a déambulé dans le Forum de Rome !!!