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dimanche 28 février 2021

L'archipel du Kompromat

 


Quand l'auteur avait présenté son récit à La Grande Librairie j'avais été séduite par le sujet tant il était romanesque. Aussi ai-je postulé pour la lecture dans le cadre du dernier opus de Masse Critique organisé par Babelio. J'ai été très heureuse de pouvoir concrétiser mon envie de le lire.


Le livre n'est pas l'objet auquel je suis habituée puisque j'ai reçu un audio-livre. Grande première pour moi. Je dois avouer que ce mode de lecture n'a pas été aisé: écouter n'est pas pareil que lire car le champ de vision est plus large et donc susceptible d'être distraite par tout ce qui pouvait y entrer. J'ai du repasser plusieurs fois les mêmes chapitres et fermer les yeux pour être au cœur du texte. C'est un apprentissage fastidieux dont le charme réside dans l'écoute d'une lecture faite par l'auteur lui-même.


Yoann Barbereau nous relate la machination dont il a été victime alors qu'il était en poste à Irkoutsk, en Sibérie, en tant que directeur de l'Alliance française. Tout est à remonter, un vrai défi lui est offert.

Au début tout va pour le mieux, il réussit à approcher des mécènes et obtenir des subsides pour améliorer le fonctionnement de l'Alliance. Il randonne près et sur le lac Baïkal, il réalise un souhait de toujours : appréhender l'âme russe et le mystère sibérien.

Puis tout dérape sans qu'il ne voit rien venir : arrestation musclée devant sa fille, âgée de cinq ans, devant son épouse qui ne réagit pas, détention en préventive tout aussi musclée et emprisonnement dur en attendant le procès.

Le lecteur-auditeur est plongé, comme l'auteur, dans un monde absurde où la folie guette chaque prisonnier. La machinerie bien huilée du kompromat, inventé par le KGB et bien rodé par le FSB, se met en branle et rien ne peut l'arrêter malgré les ficelles grossières dont est fait le dossier à charge de Yoann Barbereau.

On est estomaqué devant l'ampleur prise par l'affaire et on se dit que jamais Yoann ne s'en sortira. Sa voix emporte le lecteur au cœur d'un univers carcéral d'une violence inouïe, au-delà de l'entendement. On à l'impression de se retrouver dans un film de barbouze tant les rebondissements sont étourdissants et angoissants. Entre les lâchetés diplomatiques, les manipulations des témoins, la fuite de son épouse et de sa fille en Angleterre, les accusations de pornographes assaisonnée d'une dose de pédophilie, il y a de quoi sombrer dans le découragement et la folie.

Yoann est sauvé de l'horreur intégrale de sa situation grâce à la littérature, aux souvenirs de lecture, de poèmes et de séries. Il est Edmond Dantès, Michel Strogoff, Casanova emprisonné à Venise, un héros de Pouchkine ou de Boulgakov. Il est un héros kafkaïen, il est personnage de Dostoïevski ou de Soljénitsyne … l'archipel du goulag l'attend au bout du procès.

Il endure et note chaque jour dans un petit carnet vert ce qu'il ressent, ce à quoi il est amené à réfléchir, il note son quotidien et celui de ses codétenus. Il brosse le portrait du système carcéral russe sans en faire trop ce qui le rend encore plus glaçant.

Après la prison ce sera l'hôpital psychiatrique puis l'assignation à résidence avec bracelet électronique. Un an depuis l'arrestation et toujours la solitude de l'enfermement.

Enfin la décision est prise : ne pas rester à attendre l'issue du procès mais fuir pour regagner sa liberté. A machination machination et demie, Yoann Barbereau prend la poudre d'escampette pour vivre un « road-trip » des plus dingues et digne de la série « Le bureau des légendes ». Il construit avec précision son plan et sa légende : il deviendra un suisse voyageur en Blablacar et Airbnb avant d'échouer...à l'Ambassade de France à Moscou dernière étape avant la grande évasion.


L'auteur fait preuve d'une grande résilience après avoir vécu l'enfer près de la splendeur du lac Baïkal, empreint d'une mystique littéraire fascinante, dans une Sibérie magnifique sous la neige et la glace avec sa taïga infinie.

Il livre à son lecteur un récit d'une intensité époustouflante dans lequel l'humour et l'érudition font le miel et le sel de son histoire. Une catharsis magnifique grâce aux livres et à l'écriture.

Les portraits des détenus sont parfois drôles, souvent attachants : on quitte ces pauvres hères à regret, craignant pour leur intégrité physique et mentale. Chaque personnage, chaque intervenant est ciselé en quelques mots, quelques phrases : on est là parmi la faune carcérale, la faune politique, la faune ordinaire des gens qui aident au nom de la liberté, la présence lumineuse de son chat Béhémoth, point d'ancrage pour lutter contre l'Absurdie.

La voix de l'auteur amène son lecteur au cœur de l'action au point qu'il a du mal à décrocher des montées d'adrénaline.

Bon... allez … cher Yoann …. avouez …. vous faites partie du Bureau des légendes ? Non ? Flûte alors !

J'ai écouté avec délice ce récit hypnotique, rocambolesque et extraordinaire, portée par la voix chaleureuse et douce de l'auteur.

Merci pour ces moments partagés empreint de l'ineffable âme slave et de son grain de folie.

Je remercie Babelio et les éditions Audiolib

Quelques avis :

Babelio  Le Monde  Sens critique  Le petit journal  Marque-page

Lu dans le cadre de:



vendredi 10 juillet 2020

Mémoire familiale


Quand on s'inscrit pour participer à Masse Critique de Babelio, il ne faut pas être lève tard et encore moins tête-en-l'air sinon les titres les plus alléchants partent avant que l'on ait le temps de dire « ouf ».
J'ai oublié le rendez-vous du mercredi 7 juin et ne m'en suis souvenu qu'en fin d'après-midi. J'ai jeté mon dévolu sur deux titres dont celui que j'ai reçu quelques jours plus tard dans ma BAL.
« Madame, vous allez m'émouvoir » est le récit de l'enquête sur l'histoire de sa famille réalisée par Lucie Tesnière que rien ne prédisposait à fouiller dans les archives familiales.

Tout commence par la lecture des lettres de son arrière-grand-père, Paul Cabouat, médecin dans les tranchées pendant la Grande Guerre, aux siens et à sa fiancée. Une aventure au long cours débute, un chemin parsemé souvent de trouvailles insolites, d'embûches parfois, ardu toujours.
Le lecteur suit les progrès des recherches menées par cette jeune femme qui se prend au jeu au point de solliciter un congé sabbatique. Il les suit avec intérêt et émotion : l'auteure-enquêtrice fait revivre ses aïeux et apporte, à sa manière, un éclairage sur les époques de la Grande Guerre et de la Seconde Guerre mondiale.

L'éclairage n'est pas miraculeux, il est de l'ordre de l'intime. Ce qui le rend d'autant plus émouvant : le lecteur est en compagnie de ces soldats envoyés au front, ces hommes issus de la bourgeoisie qui se rendront aux côtés de leurs frères d'armes dans les antichambres de l'Enfer que furent les tranchées.

Il accompagne les aïeux haut-fonctionnaire ou médecin lors de la « drôle » de guerre suivie de l'armistice et du gouvernement de Vichy. Le premier restera préfet tout en adoucissant le sort de prisonniers ou de familles juives, le second sera résistant. Un membre d'une autre branche familiale sera aussi résistant et ignorant des activités de résistance de son épouse et de son fils.
L'arbre généalogique compte de nombreux destins étonnants comme ceux de nombreuses familles anonymes.

Sous la plume de Lucie Tesnière, prénommée ainsi en hommage à Lucie Aubrac, la France des anonymes prend vie, se découvre et offre sa mémoire, ou plus exactement ses mémoires.
La jeune femme ne s'affiche pas en tant d'écrivaine et encore moins historienne et c'est ce qui donne de la valeur à son récit : elle ne prétend pas découvrir des pans inconnus du quotidien de la Grande Guerre, elle souhaite seulement apporter le témoignage familial dans le cadre des commémorations du centenaire de 1914-1918. Bien sûr ses recherches l'entraîneront dans les méandres plus risqués de la période de Vichy et de l'Occupation allemande, cependant elle parvient à faire son miel de ses découvertes et de renouer avec un lointain cousin en rupture de ban familial. Ce sont ces moments qui provoquent l'émotion du lecteur car cela s'est certainement produit dans moult familles et nombreux doivent être les squelettes dans les placards bien fermés.... jusqu'au jour où le bois joue et la porte s'entrouvre.

Lorsque j'ai achevé la lecture de « Madame, vous allez m'émouvoir », je me suis demandé ce que notre époque, détachée de l'écrit et du temps étiré, laissera à la postérité. Nous n'écrivons plus de lettre à nos proches ou à nos amours hormis des textos ou des courriels. 
Nous ne prenons plus le temps de décrire le quotidien à ceux qui sont au loin puisque nous avons la facilité d'envoyer grâce à nos portables des photos prises à l'instant. 
Nous sommes dans l'immédiateté et dans l'impermanence. Comme le souligne l'auteure, nous n'écrivons plus de lettres d'amour comme a pu en écrire son arrière-grand-père. Ces lettres, magnifiques par leur simplicité, reflets d'une époque dont nous avons la nostalgie, émeuvent car elles touchent à l'éternité puisque nous les lisons encore aujourd'hui.

J'ai été émue lorsque Lucie Tesnière explique que la mère de Paul Cabouat recopiait chacune des lettres écrites par ses fils. C'est grâce à ce geste d'amour maternel que ceux qui viennent après peuvent connaître la vie et les tourments de ceux qui les ont précédés. Ce geste ancestral du moine copiste.... qui l'a aujourd'hui ?
Ou encore lorsqu'elle retrouve des manuscrits du père de Paul, souhaitant garder trace de ce que la famille a pu vivre au cours des quatre années de la Grande Guerre. Il la consigne scrupuleusement et la destine sciemment à sa postérité dont fait partie Lucie. Qui prend encore le temps de relater le quotidien contemporain hormis les écrivains, philosophes ou politiques qui tiennent un journal ?

Le papier qui reçoit pensées, récits du quotidien, observation des petits riens au cœur du temps qui passe, est certainement le support le plus sûr et le plus noble pour transmettre un présent à un futur qu'on a du mal à appréhender.

Je remercie l'équipe de Babelio pour m'avoir mis entre les mains un récit que je n'aurais pas eu, spontanément, envie de lire. Un récit qui est parvenu à m'émouvoir et ce n'était pas gagné !


Lu dans le cadre de l'opération








Les avis de Gregoire de Tours  d'Eva

samedi 11 avril 2020

Long est le chemin

" Tu veux savoir ce qui m'a conduit à prendre la route de l'exil à quinze ans ? D'accord, je vais tout te confier et tu vas être renversé. Tu es prévenu ! Mes mots seront durs, car la réalité est brutale. Mais je vais aussi te faire rire, je suis beau gosse et j'ai la tchatche. Je te demande une seule chose : ne me juge pas, ça n'a pas de sens d'appliquer ta morale à ma vie. "

Les premières phrases du témoignage du jeune "Petit Watt" sont une mise en bouche sans langue de bois, brute de fonderie, annonçant un récit dur et sans apprêt.
D'emblée j'ai été happée par les paroles du jeune migrant, que j'ai pu écouter puis rencontrer lors de sa venue à la librairie "Mots et Images", certainement parce que l'emploi du "tu" fait que le lecteur ou la lectrice devient l'ombre du narrateur.

J'ai suivi son périple, tremblé lorsqu'il se retrouvait dans des situations plus que risquées pour sa vie et son intégrité, j'ai eu des sueurs froides quand il côtoyait les passeurs et j'ai compris l'enfer que vivaient les migrants croisés lors de mon dernier séjour au Maroc, à Agadir. J'ai compris pourquoi ils "tapaient la salam", faisaient la manche, en ville et j'ai eu honte de mes regards qui se tournaient ailleurs pour ne pas voir. L'exploitation inique de l'homme par l'homme, quelle qu'elle soit, est une horreur absolue et tout au long du récit nous sommes mis devant les faits plus sordides les uns que les autres. 
Et pourtant, le narrateur réussit à en rire, à décrire avec une ironie mordante ou une tendresse immense les moments horriblement épiques, jalons de sa quête du Graal. 
On peut être plus bas que terre, l'instinct de survie, quand la force morale et mentale habite un être humain, est source de miracles quotidiens, ces petits riens qui redonnent espoir, qui permettent d'avancer, une amitié, un objectif, l'élaboration d'un plan de bataille.

Oui, quitter la forêt "camp d'entraînement" intensif pour franchir les barrières hérissées de barbelés entre le Maroc et les enclaves espagnoles en terre africaine, est un Austerlitz, un débarquement sur les plages normandes. J'ai été subjuguée par l'astuce, la capacité d'analyse et d'observation de notre héros, son courage, sa facilité d'adaptation et son intelligence aiguë. Il obtient son Graal après des mois de souffrances, de doute, de déboires: quand il franchit la frontière, quand il réalise son Boza, j'étais soulagée et heureuse de voir son calvaire en passe de s'achever.
Derrière le rire doit se tapir une tristesse, celle de la séparation avec sa famille, avec sa mère qui a des mots très durs quand un des passeurs menacent de tuer son fils si elle n'envoie pas d'argent pour payer son voyage: qu'ils lui envoient la tête au Cameroum pour qu'elle l'enterre au village, elle ne peut envoyer l'argent qu'elle n'a pas. C'est à ce moment que l'on mesure combien sont différents les rapports familiaux en Afrique: le rapport à la vie n'est pas le même, quand la mort peut saisir tout un chacun à chaque instant, la tendresse est un luxe que l'on ne peut pas se permettre.

J'ai aimé ce récit et j'admire le jeune narrateur, Ulrich, dont la résilience est une extraordinaire leçon de vie. Son parcours identique à tant de milliers d'autres est singulier parce qu'il a croisé la route de gens uniques et merveilleux. De la jeune femme marocaine, enseignant l'espagnol, au chauffeur routier, aux SDF et aux membres de l'association qui l'ont pris sous leur aile, on se dit qu'il s'en est fallu de peu pour que la fin du périple s'achève en cauchemar. En quelques phrases, dépouillées de tout faux-semblants, l'aspect mortifère de l'administration française est glaçante et  sonne le glas de toute tentation de gloriole. 

Je souhaite le meilleur pour Ulrich et espère qu'un jour il pourra embarquer, sans peur de non retour, rendre visite à sa famille. Il est très bien encadré tant par le système scolaire qu'il a intégré que par sa famille d'accueil, ce qui ne peut qu'être rassurant.

lundi 30 juillet 2018

Romeo et Juliette, l'origine


« Gentilhomme vicentin, homme de lettres et soldat, Luigi Da Porto (1485-1529) est le premier qui donna ses lettres de noblesse à un thème à l'origine d'une tradition littéraire dont la tragédie de Shakespeare est la plus haute expression. C'est à lui que l'on doit en 1530, la forme moderne de l'intrigue, que l'on retrouvera dans une nouvelle de Bandello en 1554, puis dans la pièce de Shakespeare vers 1595. S'inspirant d'une légende siennoise dont Masuccio de Salerne tira l'argument d'un de ses contes en 1476, Luigi Da Porto transporte le lieu de l'action à Vérone et change les prénoms des malheureux amants : Gianozza et Mariotto deviennent sous sa plume Juliette et Roméo. L'intrigue est située au temps de Bartolomeo Della Scala, podestat de Venise de 1300 à 1304. L'antagonisme entre les familles des deux amoureux fait ici seul obstacle à leur union. Da Porto élabore un canevas sommaire, concentrant son attention sur la seule passion amoureuse : les quelques autres personnages apparaissant au fil de ces pages ne servent qu'à mettre en relief cette passion, en particulier l'amour pudique et intrépide de la jeune fille. » (France culture – 10 janvier 2009)

D'ordinaire j'élabore un commentaire le plus construit possible, or pourquoi paraphraser ce qui a été dit avec talent ?
J'ai découvert ce récit qui tient plus de la nouvelle que du roman, en flânant au salon du livre des Etonnants Voyageurs 2018. La curiosité m'a conduite à sortir mes euros pour acquérir le livre et connaître la genèse de l'histoire qui inspira une des plus belles tragédies de Shakespeare.
La trame est là, fraîche et prenante : le lecteur tombe, sans résistance, dans les rets du récit fait à dos de cheval par le narrateur. L'histoire étire le temps, comble l'ennui du voyage et attise la curiosité de l'auditeur invisible que nous sommes.
Le récit est intéressant dans le sens où l'auteur s'attache plus à mettre en valeur les subterfuges pour faire triompher l'Amour entre deux jeunes gens, les personnages gravitant autour de nos jeunes héros n'étant qu'à peine évoqués.
Nous ne pouvons qu'être émus lors du quiproquo final, loin de la grandiloquence théâtrale, et regretter que les jeunes amants ne se rejoignent que dans la mort.

Une lecture pour compléter celle de Shakespeare.

« Il y a quelques jours que je vous parlais du désir que j'ai d'écrire une Nouvelle dont l'action s'est passée à Vérone. Quoique je vous l'aie racontée, cependant je regarde comme un devoir de vous la mettre ici sur le papier. Par ce moyen, je fixerai plus sûrement mon récit dans votre mémoire, et d'ailleurs, étant moi-même malheureux, il me convient assez de parler de deux infortunés amants dont les aventures font le sujet de cette histoire. C'est à vous que j'en fais la dédicace, afin que vous puissiez voir dans quels dangers, à quelles infortunes inattendues et enfin à quelle mort cruelle sont entraînés la plupart des amants. Je vous adresse cette Nouvelle d'autant plus volontiers que ce sera sans doute le dernier essai de ce genre qui sortira de ma plume, et que je désire vous consacrer mon dernier travail. Vous êtes comme le port où tout ce qui a quelque mérite et quelque talent cherche à aborder ; aussi après avoir navigué si longtemps sur l'océan poétique, c'est à vos rives que je viens abriter et lier ma frêle barque.

Recevez donc ma Nouvelle, madame, et lisez-la avec bienveillance, tant à cause du sujet intéressant qu'elle renferme, qu'en raison des liens de parenté et d'amitié qui nous lient.

Quoique j'aie éprouvé bien des chagrins en ma vie, cependant le ciel ne m'a pas toujours été rigoureux, comme vous le savez, puisque, dans ma jeunesse, ayant pris le parti des armes et m'étant trouvé dans la compagnie d'hommes braves et recommandables, je fus employé quelque temps dans votre belle patrie, le Frioul. Là, j'allais, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, selon que mon devoir l'exigeait. J'avais alors à mon service, lorsque je voyageais à cheval, un archer de Véronne, âgé d'environ cinquante ans, brave de sa personne et parlant très agréablement comme tous les gens de son pays. Il se nommait Pellegrino. Cet homme courageux, soldat consommé, était assez droit de corps et de plus toujours amoureux, disposition qui ne s'accordait peut-être pas trop bien avec son âge, mais qui doublait sa vivacité dans l'occasion. Il prenait ordinairement un grand plaisir à raconter (ce qu'il faisait avec beaucoup d'art et de grâce) les plus belles et les meilleures nouvelles, et choisissait de préférence celles où il est question d'amour. » (p 11-13)


lundi 10 juin 2013

Le rêve américain : un pont entre deux rives ?

« L'histoire de Chicago May » est la biographie, avec juste ce qu'il faut d'habillage romanesque pour ne rien dénaturer, d'une irlandaise atypique dotée d'une trempe peu commune.
May quitte sa famille, un petit matin de ses dix-neuf ans, pour partir en Amérique, terre de tous les possibles.
Elle débarque dans ce Nouveau Monde où elle tombera, pour certains, de Charybde en Scylla : entre volonté de s'en sortir et gagner de l'argent facile grâce à ses formes féminines alléchantes et son opulente chevelure rousse, flamboyance attirant les hommes comme la lanterne attire les phalènes, May Duigan sera une femme de mauvaise vie, catin et arnaqueuse de haut vol.
Ses amours auront la saveur des aventures dangereuses en compagnie de bandits, participant à des « casses » qui la conduiront de part le monde, notamment en France où elle goûtera à l'amertume de la prison pour femmes de Montpellier. Elle parviendra à en sortir pour rejoindre l'Angleterre où elle replongera dans le crime : après la prison-citadelle de Montpellier, ce sera une prison anglaise où elle s'accrochera, avec le désespoir de l'opiniâtreté, à la vie en lisant, lisant, les livres de la bibliothèque : l'évasion des mots l'aidera à évader son esprit à défaut de son corps, la sauvant de la solitude et de la folie.
La vie de May est un road-movie ponctué par les étapes de l'incarcération où elle démontrera qu'il en faut beaucoup pour l'abattre ou la faire sombrer dans la folie de l'enfermement. Elle restera elle-même jusqu'à la fin, « marchant le dos droit », fière d'être ce qu'elle est malgré sa vie dissolue dédiée au crime.
Nuala O'Faolain, à travers l'histoire de May, amène le lecteur, comme elle-même, à s'interroger sur la société américaine de la fin du dix-neuvième siècle au début du vingtième : les codes sociaux, malgré la jeunesse de la Nation américaine, sont les mêmes qu'en Europe malgré une apparente liberté. Du moins, cette jeune Amérique donne-t-elle sa chance à qui sait la saisir et la faire fructifier, May a choisi une voie d'aventures qui la fera voyager mais pas dans le sens de la Conquête du Rêve américain. Elle conquiert ses lettres de noble arnaqueuse, de gentille truande qui ne demande qu'à aimer et être aimée, elle qui ne connut pas l'affection familiale en Irlande, dans sa famille de besogneux et de taiseux.
La chrysalide laisse échapper un beau papillon qui se brûlera les ailes malgré une volonté de rédemption : l'usure du corps aura raison de May qui rendra les armes, seule, dans un hôpital, après avoir écrit son histoire, bribes émouvants retrouvés par l'auteure dans sa quête pour trouver la vraie May qui se cache derrière la bandit « Chicago May ».
Nuala O'Faolain raconte-t-elle un peu son histoire à travers celle de May ? Elles sont, toutes les deux, comme les piliers extrêmes d'un pont entre deux rives : May qui est partie, puis revenue pour ne plus remettre les pieds en Irlande ; Nuala en partance pour une réponse à ses émotions, à une possible culpabilité de n'avoir pas pu être la planche de salut pour son frère ?
« L'histoire de Chicago May » est un récit attachant, parfois poignant, aux rebondissements souvent étonnants. Une prostituée qui ne s'est jamais projetée au-delà du lendemain, peut-elle, au soir de sa longue vie aventureuse et usante, enjoliver son passé lors de l'exercice difficile de l'introspection ? Ses lectures en prison lui ont donné des mots, un aperçu de la beauté cachée dans les mots d'un poète ou d'un romancier. May est inculte, malgré toutes ses lectures salvatrices, mais elle ne se conceptualise pas, elle est toujours dans le ressenti immédiat, même dans le souvenir ce qui fait qu'elle ne triche pas, paradoxe de l'arnaqueuse qui ne peut mentir sur elle-même, sur sa vision brute du monde et des hommes.
Au fil du récit de Nuala O'Faolain, irlandaise d'aujourd'hui, le lecteur écoute, fasciné, la voix extirpée du passé, sortie des archives, d'une irlandaise d'un monde en pleine mutation ; il l'admire pour sa pugnacité, son courage indéfectible, il l'aime autant pour ses qualités qu'il la vilipende pour ses défauts.
Au bout du compte... cette femme de rien, cette femme venue d'une Irlande ravagée par la pauvreté et la domination anglaise, cette femme qui n'est qu'une anecdote dans le quotidien d'une nation en devenir ; cette femme force le respect malgré ce qu'elle est et a été : elle s'est montrée digne, dans le vol comme dans son envie de rédemption, du début jusqu'à la fin de sa vie... oubliée de tous.
Dans un bout de campagne irlandaise, battu par les vents, restent debout, les murs en pierre de la pièce que May avait fait construire, chez ses parents, du temps de sa splendeur. Les herbes folles ont pris possession des lieux, la mémoire de May s'envole au gré des vents, des mots retrouvés dans d'obscures archives.
Le lecteur passe des moments intenses en compagnie de cette femme de prime abord commune, au destin sans doute commun, que l'auteure sublime sans exagération, avec tout le respect qu'elle éprouve pour cette hors-la-loi attachante et fière d'avoir vécu la vie qu'elle s'est choisie.


samedi 13 novembre 2010

L'âme d'une région coule au bout d'une plume

Il est des livres qui au premier abord ne paient pas de mine et qui, dès les premières pages, dévoilent une âme particulière au lecteur curieux et audacieux: "Mon vieux grenier en Bretagne" de Louis Pouliquen peut entrer dans cette catégorie. En effet, l'auteur ne défraie pas la chronique littéraire, ses écrits, nombreux, n'ont pas une aura nationale et pourtant, si d'aventure on ouvre un de ses recueils, on tombe très vite sous le charme d'une belle écriture, d'une langue qui a la particularité de susciter des images, des sensations intenses comme si au bout du stylo de Louis Pouliquen coulait une âme, celle d'une région un peu sauvage, battue par les vents et la grisaille lors des longs mois noirs, les fameux "miz du", à la langue rugueuse, âpre, austère parfois, cachant derrière l'accent rocailleux, une douceur insoupçonnée...à l'image de ses paysages, de ses côtes et de ses habitants.
Lorsque j'ai commencé "Mon vieux grenier en Bretagne", j'ai été happée par la magie de ce conteur fameux que peut être Louis Pouliquen: les chemins creux défilaient sous mes yeux, empreints de mystère, parcourus par de multiples êtres minuscules, tantôt gentiment facétieux, tantôt diablotins jusqu'au bout du chapeau, que sont les korrigans, hôtes indissociables des bois, landes et forêts bretonnes. Il y a une âme qui coule au milieu des phrases, des contes, des souvenirs du "vieux pays d'autrefois", celui qui ne connaissait pas encore les balafres du progrès, les blessures du remembrement qui fit disparaître nombre de chemins creux dans le bruit des machines dévoreuses de légendes. Un "vieux pays" arc-bouté à ses talus, à sa lande sauvage, à ses champs travaillés par les pas des chevaux, ces postiers bretons à la croupe avantageuse, et des hommes vivant en symbiose avec un temps que l'on mesurait à l'aune de la clarté.
Au fil des chapitres, des souvenirs d'enfance de ce vieux monsieur charmant qu'est Louis Pouliquen, on suit les méandres d'une mémoire offerte à ses "mignonnes", ses petites-filles qui, sous leurs airs détachés, écoutent, attentives et subjuguées, les histoires du dompteur de vents ou des veillées lors des jours sombres, les concessions faites à la modernité pour que les générations futures puissent avoir un avenir plus radieux....même si le prix fut lourd: celui d'une langue qui lentement est confinée sur les genoux des aïeux, dans les campagnes reculées ou sur les ponts des bateaux.
"Le vieux pays" change sous la houlette du progrès, parfois en bien, souvent en dépit du bon sens terrien: le bocage recule sans cesse, laissant un boulevard aux vents trop heureux de s'y engouffrer pour y hurler une liberté à faire trembler les logis et à faire fuir les hôtes invibles du merveilleux qui s'enfonce dans la brume de l'oubli...les veillées ne relatent plus les nuits noires où l'Ankou aime croiser le chemin des imprudents, où les Chouans viennent frapper aux portes, affamés et armés jusqu'aux dents (si, si, je vous certifie: les Chouans étaient les croquemitaines des petits bretons!!!), remplacées par une lucarne animée appelée télévision. Lors des jours sombres, les voisins ne viennent plus toquer à l'huis pour chercher un peu de compagnie et colporter les nouvelles locales, le cercle autour de l'âtre ne s'agrandit plus à leur arrivée, les chataîgnes ne s'épluchent plus au coin du feu faisant danser les ombres des bavards.
Certes, il y a de la nostalgie à sourdre de ce vieux grenier en Bretagne; certes, on sent souffler le vent des légendes et des contes d'une langue qui a été oubliée; certes, le regard se tourne vers le passé et pourtant, ce recueil de texte est tout sauf une ode passéiste, tout sauf une lamentation sur ce qui n'est plus. Bien au contraire: Louis Pouliquen montre, non seulement combien il est précieux de conserver le passé, celui qui fait ce que nous sommes, celui qui nous façonne, celui qui nous ancre à nos racines; mais aussi, combien il est nécessaire de regarder vers l'avenir pour tenter de raccommoder les accrocs faits par un passé un peu trop oublieux de l'essentiel et de l'essence d'un pays riche d'une culture longtemps méprisée.
Lire "Mon vieux grenier en Bretagne" c'est voyager au coeur d'une âme bretonne, celle des chemins creux, des dompteurs de vent, des taiseux, des rythmes lents des saisons et des veillées lors des miz du, les mois sombres...et c'est aussi comprendre la réalité d'une diaspora régionale, envol d'une génération qui s'est vue interdire de parler sa langue maternelle.
Merci Monsieur Pouliquen pour ce voyage savoureux, où les émotions ressenties remplissent les yeux de larme, dans l'âme d'une Bretagne que j'ai, aussi, au fond du coeur.




Les avis de Sylire  Yvon 

vendredi 1 janvier 2010

Voyage au bout de l'enfer


Primo Levi est arrêté en pleine montagne, alors qu'il est entré en résistance dans un groupe de jeunes partisans, en décembre 1943 et se retrouve interné dans le camp de Fossoli jusqu'en février 1944, date de son arrivée à Auschwitz. Il en sortira, survivant hâve et hagard parmi les morts-vivants, lorsque les troupes russe libèreront le Lager, en janvier/février 1945....une année de cauchemars sur lesquels il est difficile de mettre des mots. C'est cette expérience inimaginable que Primo Levi retrace dans "Si c'est un homme", récit qu'il avait déjà en tête au temps du Lager, lorsqu'il fit partie du Kommando de chimie dans les labos de l'usine (il écrit ce qu'il ne peut dire sur des bouts de papier qu'il détruit aussitôt). Un témoignage et un regard sans concession sur les atrocités perpétrées par des hommes sur d'autres hommes: la vie quotidienne du Lager, plus impitoyable qu'au coeur de l'Enfer, où les vies ne sont qu'en surcis, où les hommes n'ont d'avenir que dans la journée passée, où le temps n'existe plus, où l'humanité se désagrège pour laisser place à une effroyable indifférence vis à vis de son prochain. Les rituels cruels de l'appel, de la distribution de soupe (les prisonniers, à leur arrivée, sont dépouillés de tout et n'ont même pas une cuiller pour avaler leur pitance....la deshumanisation commence par la disparition des vêtements, des cheveux, du nom - remplacé par un numéro tatoué comme sur le bétail - puis l'absence d'ustensile pour manger!), les départs, en rang, pour le travail, accompagnés par l'orchestre, les sélections qui envoient les "choisis" vers les fours crématoires, les trafics entre prisonniers, les séjours à l'infirmerie ou la description d'une journée de labeur au coeur de l'hiver polonais, rythment la vie des Häftling. Ce qui est absolument inouï, c'est l'amour immodéré des nazis pour les règlements, absurdes si possible, les chiffres, les récapitulatifs, les listes, la comptabilité et l'administratif: rien n'est laissé au hasard, tout a une utilité, une place, une fonction!


"Nous connaissons déjà en grande partie le règlement du camp, qui est incroyablement compliqué ; les interdictions sont innombrables interdiction de s'approcher à plus de deux mètres des barbelés ; de dormir avec sa veste, ou sans caleçons, ou le calot sur la tête ; d'entrer dans les lavabos ou les latrines "nur fur Kapos" ou "nur fur Reichsdeutsche" ; de ne pas aller à la douche les jours prescrits, et d'y aller les jours qui ne le sont pas ; de sortir de la baraque la veste déboutonnée ou le col relevé ; de mettre du papier ou de la paille sous ses habits pour se défendre du froid de se laver autrement que torse nu."

"Les rites à accomplir sont infinis et insensés : tous les matins, il faut faire son "lit" de manière qu'il soit parfaitement lisse et plat ; il faut astiquer ses sabots boueux et répugnants avec de la graisse de machine réservée à cet usage, racler les taches de boue de ses habits (les taches de peinture, de gras et de rouille sont admises) ; le soir, il faut passer au contrôle des poux et au contrôle du lavage de pieds ; le samedi, il faut se faire raser la barbe et les cheveux, raccommoder ou faire raccommoder ses hardes ; le dimanche; c'est le contrôle général de la gale et le contrôle des boutons de veste, qui doivent correspondre au nombre réglementaire : cinq."


Levi évoque cela par petites touches, dressant au final un tableau d'une noirceur sans nom qui fait frissonner d'un immense effroi. Comment cela a-t-il pu être possible? Comment une société peut-elle mettre en place un système concentrationnaire voué à l'éradication d'hommes, de femmes et d'enfants, le tout au coeur d'une logistique à l'extrême précision et efficacité?
Le récit de la souffrance, de l'ignominie est écrit à la manière d'un documentaire: c'est ce qu'a voulu Levi, montrer, par la distanciation de son écriture, la réalité d'un système de destruction. Levi regarde, a postérori, le Lager de façon presque clinique: des faits, des descriptions, des remarques objectives, moyens nécessaires pour poser l'extrême gravité de ce qui s'est déroulé dans ces camps d'extermination. Parfois, le lecteur a le sentiment que l'auteur est extérieur à ces photographies du quotidien, tant le recul est grand pour apporter plus de force encore au récit.
On sent que Levi s'accroche à la moindre parcelle d'humanité qu'il a en lui et qu'il voit dans ses compagnons de misère pour survivre jusqu'au lendemain, pour conserver le peu de dignité que les nazis ont laissé à leurs victimes. C'est cela qui le maintient à l'état d'homme, c'est cela qui lui évite de franchir la fragile frontière séparant l'homme de l'animal. A un moment du récit, Levi fait d'ailleurs allusion, avec une ironie terrible et délicieuse, à la formidable occasion offerte par ce système concentrationnaire, unique dans l'histoire de l'humanité (le Goulag se trouvant à un degré moindre d'horreur psychique), d'effectuer, grandeur nature, une étude psycho-ethno-économico-sociologique d'une micro société!
"Si c'est un homme" est une oeuvre dans laquelle l'autobiographie se mêle à la description dénuée d'émotion, de jugement ou de désir de vengeance, une lecture que l'on reçoit tel un coup de poing en pleine figure, une lecture glaçante sur un univers qui relève de l'inimaginable et qui fut la réalité d'un peuple. On en sort laminé par tant d'horreurs orchestrées, par tant de tortures tant physiques que psychologiques (à tel point que l'on peut se demander si les premières ne sont pas moins douloureuses que les secondes) perpétrées cliniquement, industriellement et scientifiquement par les nazis.

Je n'avais encore jamais lu "Si c'est un homme", mais j'avais déjà visité un camp de concentration, celui de Dachau, lorsque j'étais au collège, puis visionné, au lycée (j'étais en 2nde) le film "Nuit et brouillard": le récit de Primo Levi m'a bouleversée au plus haut point, mettant une voix et un témoignage sur ce que j'avais pu voir à Dachau. Comme le soulignait Kalistina "on se sent tout petit" après la lecture d'une telle expérience! Petit et ignorant.
Un livre incontournable pour tenter de saisir l'essence d'une idéologie mortifère, celle du nazisme, un livre pour ne rien oublier des atrocités commises au nom de cette idéologie, un livre pour éloigner ce bacille d'une peste noire toujours prête à renaître de ses cendres, en endossant des habits plus respectables mais tout autant nocifs pour l'humanité.

NB: l'appendice au récit est à lire et méditer!

Récit traduit de l'italien par Martine Schruoffeneger
 


 
 

Les avis des participants à la lecture commune ICI  et   LA
 
 
 


lundi 28 décembre 2009

Maya's song


Maya Angelou est la narratrice de ce récit de souvenirs d'enfance dans l'Amérique des années 50/60, celle qui n'a pas encore ouvert ses portes à une grande partie de ses citoyens: les noirs, issus des anciens esclaves des états du Sud.

C'est une enfance loin des parents, qui vivent chacun leur vie loin de l'autre, qu'est celle de Maya et de Bailey, son jeune frère. Un beau jour, leur père les a envoyés chez leur grand-mère, sans aucune explication. Une enfance bien sage, bien tranquille, à Stamps, une petite ville d'Arkansas, où la Momma tient une épicerie, la seule épicerie noire de la ville, à la périphérie, loin des magasins blancs...on ne mélange pas les torchons et les serviettes! Le fil des jours s'écoule, lentement, avec les mêmes rituels, les bêtises d'enfants, les repas chiches mais consistants, les clients qui embauchent pour les champs de coton, désespérement exploités, tôt le matin et reviennent à la nuit tombée, les membres brisés de fatigue. L'été sec, les filles de petits blancs venant narguer les anciens esclaves, eux qui ne peuvent répliquer aux provocations sans risquer leur vie. Maya les abhorre, les méprise et aspire à une réelle liberté pour ses frères et soeurs de misère....même les locaux scolaires ne sont pas logés à la même enseigne, quant aux perspectives d'étude, intégrer une université relève de la science-fiction. La réalité inique de cette société américaine loin d'intégrer la nécessité d'accorder les droits civiques aux noirs, décrite par les yeux d'enfant de la narratrice, explique cette rancoeur due au profond sentiment d'injustice ressenti par Maya, et devient le germe du militantisme, une fois adulte, de cette dernière.
Derrière des scènes aux apparences anodines, celles du quotidien, se devinent les horreurs d'une ségrégation impitoyable: le moindre écart est létal pour l'imprudent. Une dénonciation sans concession d'un système avaleur de forces vives, forces sans droit sauf celui de subir, de servir et de se taire. Pourtant, la tendresse de Momma et de l'oncle Willie, dissimulée derrière un masque de rigueur, est palpable tout au long du récit: elle entoure, douillettement, les enfants pour les aider à grandir et à s'affirmer...elle panse même des blessures que l'on souhaiterait oublier. Lors d'une parenthèse, aux allures enchantées, dans l'intimité d'une mère retrouvée à la Nouvelle-Orléans, antre de perdition et de jazz endiablé, Maya connaît la souillure de l'innocence, violentée à force de cajoleries inoffensives, du moins au début, par l'ami de sa mère, elle a huit ans et a perdu son enfance dans la douleur et le silence d'une honte qui ne sera jamais bue.
Le récit de Maya s'achève sur une très belle note: la naissance de son fils, alors qu'elle a 17 ans, et son entrée dans une vie de femme militante au grand esprit d'ouverture. Un autre pan de sa vie s'ouvre alors.

"Je sais pourquoi chante l'oiseau en cage" est un très beau récit de vie, un film de l'enfance, aux douces et parfois cruelles couleurs sépia, dans une Amérique où le rêve américain n'appartient pas à celui qui est noir.
Merci à Suzanne de Chez les Filles et Le Livre de Poche pour cette agréable découverte!

Récit traduit de l'anglais (USA) par Christiane Besse

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une interview de l'auteur ICI  

lundi 13 avril 2009

Des vérités qui dérangent


Il est des livres qui vous marquent pour longtemps: "Bilal sur la route des clandestins" en fait partie. Du coup, il devient difficile d'en parler de manière exhaustive tant le degré d'émotions est immense: la réalité, la terrible et horrible réalité, dépasse la fiction au-delà de ce que l'on peut imaginer.
Fabrizio Gatti, reporter au journal L'Espresso, est parti sur la piste africaine qui mène les candidats à l'immigration clandestine jusqu'en Europe....lorsqu'ils ont la chance, l'immense chance d'y parvenir sans y avoir perdu de multiples morceaux d'âme.
Les clandestins du XXIè siècle empruntent la route des esclaves, celle qui reliait l'Afrique noire aux pays du Magreb et se retrouvent confrontés aux mêmes marchands de chair humaine. L'humanisme n'est plus de mise dans cet enfer de chaleur, de détresse, de violence et de désespoir. La vie tient à deux bidons de vingt litres d'eau, quelques vivres, quelques dollars pour survivre, ceux que l'on a réussi à soustraire à l'avidité des policiers, des passeurs ou des militaires. La vie, quelques lettres pouvant s'effacer dans les méandres sahariens, égarées au coeur du Ténéré, au coeur des sillons de sable. La vie, jeu de roulette russe, pour tenter l'espoir d'un avenir meilleur que celui qui lentement s'est détruit derrière soi. parfois, le destin s'arrête dans une oasis, aux verts palmiers trompeurs, celle de Dirkou "....c'est la route de Dirkou qui est dangereuse. Il y a les militaires. Et à Madama aussi il y a les militaires. Et militaires, c'est synonyme de coups et de vol. Si tu avais vu ce qu'ils ont fait ici. Ils les ont frappés avec les bâtons et les tubes de caoutchouc." Les clandestins ne sont plus des êtres humains, seulement un exutoire à la violence, à la rancoeur (s'ils partent vers l'Europe c'est qu'ils sont riches et il faut qu'ils paient pour ceux qui restent, qui ne peuvent partir), au pire défaut de l'homme, le pouvoir absolu sur autrui, sur celui qui est plus bas que soi et que l'on peut humilier sans risque! Oui, militaires signifient coups et vol et pas seulement sur la route africaine des esclaves: Lampedusa, île forteresse italienne, où un camp de rétention est implanté et géré par une société privée et les militaires! Là non plus les hommes qui détiennent le pouvoir sur l'autre ne sont pas avares de violence!
Fabrizio Gatti s'est infiltré sur cette route pour comprendre la mécanique inexorable et impitoyable de cette machine à broyer l'être humain et de ce commerce florissant, résultats d'innombrables mensonges et d'immenses lâchetés. Il relate, avec émotion et aussi recul, les scènes hallucinantes du monde du désert: les puits sont autant d'endroits où les fauves humains se retrouvent sans s'entretuer, les puits, haltes vitales pour les caravanes qui se croisent sous le regard complice des autorités libyennes ou nigériennes. C'est ainsi que Gatti et son guide frôlent la catastrophe lorsqu'ils croisent, près d'un puits, non seulement les trafiquants de drogue mais aussi un groupe apparenté à Al Quaïda: la vie est encore plus ténue d'un fil.
Une question est latente au récit: pourquoi ces hommes et ces femmes ne font-ils pas demi-tour après être confrontés à toutes les vexations et humiliations possibles lors de leur dangereux périple? Pourquoi préfèrent-ils affronter ces risques majeurs? Pourquoi se lancent-ils à corps perdu dans une aventure des plus dramatiques? La pauvreté est-elle un risque plus grand que la mort? Le désir d'un meilleur avenir plus fort que les tortures des hommes et du désert? Dans une langue qui fait resplendir le reportage, Gatti dresse le portrait tragique d'une humanité qui brave les pires dangers pour un espoir de survie tout en décrivant les paysages somptueux d'un désert d'une ineffable grandeur et d'une poésie grandiose. Le désert apparaît alors comme un monde féérique qui fait tout oublier l'espace d'un instant: le désert prend un lourd tribu mais offre des merveilles, certes éphémères, d'une cruelle beauté.
Gatti relate le voyage au bout de l'enfer de ces immigrants, qui déjà n'ont plus rien hormis leur vie, avec dignité et respect: pas de voyeurisme sordide dans les descriptions des faits, des témoignages, il redonne la parole à ces hommes du bout du monde et leur permet de redevenir des personnes tout simplement. Il décrit également un étrange "effet papillon": les relations euro-libyennes, sous les sourires des chefs d'états impatients de recevoir la Libye au sein des nations convenables afin de l'aider à moderniser, entre autres, ses infrastructures pétrolières, provoquent des dégâts collatéraux d'une extrême violence: la déportation vers le désert de milliers de clandestins raflés dans les rues de Tripoli et renvoyés, avec le minimum requis pour survivre, manu militari sur les fameux camions, vaisseaux modernes du désert, qui les avaient amenés sur les bords de la Méditerranée.

Un récit d'une grande force narrative, un récit coup de poing qui ouvre les yeux sur une des grandes tragédies humaines du XXIè siècle et qui permet de dire que le délit de solidarité que l'on connaît de plus en plus chez nous et la fermeture des structures d'accueil décentes sont une honte pour une démocratie!


Récit traduit de l'italien par Jean-Luc Defromont








mercredi 11 mars 2009

La solitude du coureur de fond


Emil sort tout juste de l'adolescence lorsque la Tchécoslovaquie est envahie par les armées du IIIè Reich. Il travaille dans une des usines de chaussures Bata, il n'aime pas vraiment le sport et encore moins courir. La guerre passe, lointaine pour Emil. Les chars russes libèrent son pays, une nouvelle époque commence: le communisme apporte joie et bonheur au peuple. Emil, toujours souriant et discret, travaille chez Bata et malgré son manque d'attirance pour le sport, se lance afin de ne pas déplaire et parce qu'il est discipliné, à participer à une course à pied. Ce sera le début d'une aventure hors du commun pour Emil qui ne s'appelle pas encore Zatopek. En effet, Jean Echenoz fait du mythique coureur de fond tchèque, le héros de son dernier roman.
Emil Zatopek, une légende, la légende de la course de fond, au style hallucinant tout en faux rythme, en déhanchement et en désordre: comment parvient-il à atteindre cette puissance de jambes, de coffre, tout en étant que souffrance sur le visage et arriver à peine essoufflé après une course sans concession? Il court et nous courons avec lui, nous souffrons, nous suons derrière lui, en compagnie de tous les sportifs qu'il laisse sur place. Nous regardons cette formidable machine à courir, sereine, souriante, d'un incroyable calme et d'une immense modestie, cette locomotive tchèque aux 18 reccords, héros improbable des JO d'Helsinski en 1952!
"Courir" est le récit du parcours d'un homme d'exception, étendard d'un système, modèle d'un idéal de combativité qui chutera lorsque l'envie de courir aura disparu, lorsque trop d'utilisation de son image, de son talent, l'aura usé, érodé et amoindri. Zatopek a été un étonnant outil de communication pour le régime communiste, une porte ouverte pour prôner l'avènement d'un monde nouveau. La légende, établie d'abord à l'intérieur des frontières tchèques avant d'éclater sous la pâleur d'un jour scandinave, a été instrumentalisée et derrière l'uniforme du lieutenant Zatopek, homme mélancolique au regard parfois lointain, se cache sans doute une individualité qui inquiète: peu à peu, Emil a du mal à courir ailleurs que dans le bloc de l'Est. Jusqu'au fameux printemps 1968, Emil vit une vie tranquille de sportif de l'Est mais la venue de Dubcek à la présidence de la République socialiste tchèque va bouleverser son existence! Le souffle d'un vent de liberté allège ses foulées et illumine son regard mélancolique. Las, le rêve prend vite fin et Zatopek est envoyé travailler dans une mine d'uranium après avoir été radié et de l'armée et du parti communiste. De retour à Prague en qualité d'éboueur, il est contraint de rédiger son auto-critique ce qui lui permet d'accéder à un petit pardon de l'Etat et d'obtenir un poste d'archiviste, au fin fond obscur du Centre d'information des sports...lui qui illumina le sport tchèque! La réalité est parfois d'un étrange cynisme.
Jean Echenoz, avec une immense tendresse et admiration pour son héros, dresse le portrait, ni blanc, ni noir, sans doute un peu gris, d'un homme ordinaire, sans qualité extraordinaire, qui connut un destin unique: la maîtrise parfaite, malgré un style déplorable, inesthétique et a priori peu performant, de la course de fond qui en fit une légende.
Un roman agréable à lire dont le personnage principal, figure sportive épique s'il en est, est des plus attachants!

Je ne résiste pas à l'envie de vous faire partager ces images, belles et poignantes à la fois, d'un Zatopek sans détour (même sous l'uniforme) grâce à Youtube ICI .







mardi 3 mars 2009

L'île invisible


En 1761, L'Utile, un navire français chargé de ravitaillement pour l'île Bourbon, balottédans la tempête qui fait rage,s'échoue sur un bloc de corail,battu par les vents, perdu au milieu de nulle part dans l'océan Indien. A son bord, l'équipage avec à sa tête un capitaine entêté et un second à deux doigts de se mutiner mais aussi une cargaison pas comme les autres: des esclaves, ils sont cent soixante! C'est pour échapper à une mauvaise rencontre de contrôle que L'Utile a préféré remonter vers le nord avant de rejoindre sa destination et c'est en raison d'une querelle de carte marine que le drame est arrivé!
Après le naufrage qui voit la disparition de nombreux marins et esclaves, l'enfer accueille les rescapés sur un bout de terre, quasiment inconnu, peuplé seulement d'oiseaux marins et de tortues.
La vie s'organise de manière à ne pas sombrer dans la folie et l'exaspération du confinement à l'air libre, sous la houlette ferme de Castellan, le second. Ce dernier a vu disparaître son petit frère et doit prendre en main les recherches en eau potable: les gallons d'eau ont pu être récupérés mais les réserves sont minces et le soleil cogne dur.
Irène Frain relate, sobrement et avec précision, ce désastre humain, soigneusement consigné par un narrateur anonyme et conservé dans les archives de la Marine.
La cohabitation entre Noirs et Blancs s'organise tout comme les préparatifs pour quitter l'île: la récuparation des morceaux de l'épave, les plongées pour remonter les coffres à outils et autres objets précieux pour la survie, se font au rythme des marées. La période des ouragans s'approche à grands pas, la prame se construit à l'aide des esclaves et de quelques volontaires parmi l'équipage. Peu à peu, une évidence se fait jour: les Noirs et les Blancs sont identiques, sont des êtres humains à part entière ce qui secoue les consciences....du moins celle de Castellan.
Mais un nouvel écueil se présente: la prame, le bateau construit de bric et de broc, s'avère trop petit pour embarquer tout le monde. Castellan se voit contraint d'abandonner, le temps de rejoindre Madagascar et armer un nouveau navire, les esclaves sur l'île battue par les vents. Il se passera quinze longues années avant que Tromelin, un capitaine de la corvette La Dauphine, accoste sur l'île et vienne sauver les esclaves abandonnés. Elles ne sont plus que sept femmes dont une avec un nourrisson au sein.
"Les naufragés de l'île Tromelin" est un récit sur le fond intéressant et qui cependant n'a pas réussi à m'enthousiasmée lors de sa lecture. Pourtant, cet épisode mal connu de l'histoire maritime française a participé à l'abolition de l'esclavage et à éveiller les consciences devant l'inhumanité d'une telle pratique. Sans doute, est-ce du au recul du récit historique et aux informations succintes qui n'offrent pas la possibilité d'étoffer les personnages pour leur donner une dimension romanesque. Toujours est-il que j'ai eu un mal fou à entrer dans l'histoire, malgré les superbes descriptions de cet îlot sauvage, inhospitalier, presque invisible, quasiment une porte ouverte sur l'enfer des vents et des déferlantes. C'est ce que j'ai préféré: l'approche lente et douloureuse de l'île, minuscule point sur les cartes, le règne sans partage de la nature réduite à sa plus simple expression: l'eau, le vent, les oiseaux et les tortues, quelques arbustes résistants aux assauts inlassables des vents des terres australes. Et ce sont ces images oscillant entre les bleus les plus sombres et les verts les plus clairs traversés de fulgurances d'écume blanche qui me resteront, pour le reste, je suis hélas passée à côté.

Je remercie Suzanne de Chez les filles pour cette lecture.


Le site du livre ICI

samedi 10 janvier 2009

Les orages de la guerre


"Oeuvre sans doute la plus célèbre et la plus lue d'Ernst jünger, ce récit scrupuleux ne se borne pas seulement au témoignage; il est encore et plus peut-être un roman d'apprentissage où nous voyons un jeune engagé volontaire se découvrir dans sa réalité spirituelle à travers l'expérience sanglante et atroce de la Première Guerre mondiale." Ainsi commence le préambule à l'avant-propos et à la lecture de "Orages d'acier".
Et tout est dit, enfin presque, dans ces quelques lignes, sur ce qu'est ce récit extraordinaire écrit, à l'aide de son journal de guerre, après la Grande Guerre par un écrivain qui connut le goût de la poudre et du sang d'un des plus horrible conflit armé.
Ernst Jünger retrace quatre ans de conflit où les belligérants se trouvaient de part et d'autre d'une ligne de combat ravinée par les tranchées, proches les unes des autres, par la boue, par les cratères creusés par le tir incessant de bombes. Ce sont quatre années rythmées par les stratégies élaborées par les états majors: les batailles qui laminent sauvagement les régiments, la fameuse guerre de position, puis la grande offensive, point d'orgue d'un combat sans merci qui a laissé exangues les deux armées.
Ce qui est intéressant et formidable c'est de lire un récit écrit par un soldat allemand, de lire une guerre par le prisme de l'autre, complétant ainsi l'aperçu d'un conflit abordé dans la lecture d'une part de Erich-Maria Remarque, "A l'ouest rien de nouveau" et d'autre part celle de Barbusse, "Le feu", et de Dorgelès, "Les croix de bois". La boucle est bouclée, cercle parfait de boue, de sueur, de peur, de courage, d'exaltation, de sang, d'horreurs....et d'infernal bruit d'un perpétuel feu d'acier mortifère.
Ce qui peut être déroutant c'est cette réécriture romanesque à partir d'un journal de guerre, rendant difficile la différence entre le vécu réel et celui reconstruit par la fiction, la sublimation du souvenir. Entre ce qui relève du témoignage général au sujet d'évènements ou perceptions vécus par n'importe quel soldat et ce qui relève du propre ressenti de cette guerre par Jünger comme élément d'une initiation ou d'un apprentissage lui permettant de construire son intériorité, le lecteur se perd dans ce méandre du non-dit, dans l'entrelac du diffus et du sensible. En effet, le courage enthousiaste et exalté des soldats fut-il réel ou enjolivé par le travail insconscient de la mémoire et de l'écriture? Jünger ne parle pas de la lassitude du soldat, de cette dépression létale parfois devant un combat qui dure au point d'en perdre son sens: y a-t-il eu des mutineries côté allemand comme il y en eut côté français lors de l'année charnière du conflit, l'année 1917? Le lecteur ne le sait pas hormis quelques fugaces allusions à l'apathie et au désenchantement de certains soldats revenant du feu. Jünger n'insiste pas sur la déshumanisation des soldats face à l'atrocité des combats, l'horreur indicible des blessures et des agonies solitaires dans le no man's land. Par contre, si le lecteur se met à lire entre les lignes des extraordinaires descriptions des pilonnages ou des champs de bataille, l'aspect traumatique de la Grande Guerre, machine infernale à broyer l'âme humaine, se devine puis s'entend.
Ce qui est passionnant dans la succession des chapitres, portant chacun un nom de bataille, c'est la description du quotidien d'un soldat, d'un officier, sur le front. Les tâches d'entretien de la tranchée, des casemates, de l'armement, le ravitaillement, les pauses, les gardes ou les reconnaissances mettent le lecteur dans l'ambiance tantôt sereine, tantôt angoissée, d'un régiment éparpillé sur une ligne de front. Ces gestes banals sont vitals pour la sauvegarde de la discipline mais surtout celle du moral des troupes...un soldat occupé ne pense pas à la peur qui lui tenaille les entrailles ou à la perte de compagnons d'armes. Le lent et étrange déplacement des lignes de front de la Somme à Verdun montre un paysage déchiqueté par l'enfer d'acier qui tombe sans relâche, un paysage redessiné par la puissance dévastatrice de l'artillerie....et comble du surréalisme, les galeries des vers de terre serpentent dans les tranchées, les trottinements des souris tintent dans la terre, les couinement des rats se font entendre tout comme le gazouilli entre deux séries de fureur tonitruante des oiseaux, musique improbable dans ce monde où la brutalité est de mise.
Ce qui est d'une absolue horreur, c'est le pouvoir évocateur du champ lexical choisi par l'auteur, lors de la réécriture, pour donner à entendre et à sentir à son lecteur le bruit infernal d'une guerre de l'immobilité (ou de la lente avancée), ogre à l'appétit inextinguible de chair humaine. "Orages d'acier" est écrit dans une langue splendide, léchée, traduite magnifiquement: le passé simple, temps de la narration par excellence, est un vrai miel à lire! Les mots possèdent la musicalité des bombardements, des sifflements des balles, des explosions ouvrant des crevasses, pièges mortels, et déchiquetant les corps: le lecteur est au coeur des combats, il sent l'odeur et l'exitation perverse de la poudre, celle âcre et suave des morts; il est en compagnie de ces hommes qui éprouvent en un étrange mélange plaisir suprême et paroxysme de la souffrance. Il y a de l'épopée dans ce récit, il y a la mémoire de toutes les grandioses (?) batailles des hommes des murs de Troie aux rives de la Bérézina, il y a du lyrisme dans l'extase de l'exploit du lieutenant Jünger lors de l'ultime bataille, la plus terrible car sonnant le glas de la défaite.
Ce qui est à souligner, c'est que ce récit est écrit du point de vue d'un officier allemand, engagé volontaire, éduqué et cultivé, parlant et comprenant l'anglais et le français. Le regard porté sur les combats engagés n'est pas celui du soldat de base, mais celui d'un chef qui doit montrer l'exemple et gagner le respect de ses hommes par ses actes de courage et ses décisions précises et salutaires.
"Orages d'acier" est un regard exceptionnel porté sur la Grande Guerre, un incontournable de la littérature du XXè siècle, un classique de la littérature allemande. C'est aussi une lecture poignante, parfois cruelle, souvent épouvantable mais toujours intense!

Extraits:

"Il flottait au-dessus des ruines, comme de toutes zones dangereuses du secteur, une épaisse odeur de cadavres, car le tir était si violent que personne ne se souciait des morts. On y avait littéralement la mort à ses trousses - et lorsque je perçus, tout en courant, cette exhalaison, j'en fus à peine surpris - elle était accordée au lieu. Du reste ce fumet lourd et douceâtre n'était pas seulement nauséeux: il suscitait, mêlé aux âcres buées des explosifs, une exaltation presque visionnaire, telle que seule la présence de la mort toute proche peut la produire.
C'est là, et au fond, de toute la guerre, c'est là seulement que j'observais l'existence d'une sorte d'horreur, étrangère comme une contrée vierge. Ainsi, en ces instants, je ne ressentais pas de crainte, mais une aisance supérieure et presque démoniaque; et aussi de surprenants accès de fou rire, que je n'arrivais pas à contenir. "
(p 143)

"La Grande bataille marqua aussi un tournant dans ma vie intérieure, et non pas seulement parce que désormais je tins notre défaite pour possible.
La formidable concentration des forces, à l'heure du destin où s'engageait la lutte pour un lointain avenir, et le déchaînement qui la suivait de façon si surprenante, si écrasante, m'avaient conduit pour la première fois jusqu'aux abîmes de forces étrangères, supérieures à l'individu. C'était autre chose que mes expériences précédentes; c'était une initiation, qui n'ouvrait pas seulement les repaires brûlants de l'épouvante. Là, comme du haut d'un char qui laboure le sol de ses roues, on voyait aussi monter de la terre des énergies spirituelles.
J'y vis longtemps une manifestation secondaire de la volonté de puissance, à une heure décisive pour l'histoire du monde. Pourtant, le bénéfice m'en resta, même après que j'y eus discerné plus encore. Il semblait qu'on se frayât ici un passage en faisant fondre une paroi de verre - passage qui menait le long de terribles gardiens."
(p 388)


Récit traduit de l'allemand par Henri Plard




L'avis d'Alfred Teckel ici