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lundi 28 mars 2022

Ranee Tara Sonia Chantal Anna

 


Trois générations, cinq femmes, cinq voix et voies d'émancipation pour une harmonie entre culture indienne et vie américaine.

Ce roman jeunesse est également le récit de grandes histoires d'amour : celle que l'on vit avec sa moitié d'orange, celle qui se tait et se crie sous le crayon volubile dans un journal intime, celle compliquée et chaotique avec une mère, celle magnifiée avec un père, Rajeev, trop tôt disparu, enfin l'histoire d'amour que l'on transporte avec sa culture maternelle.

Il raconte le fragile équilibre entre désir d'émancipation et envie de conserver sa culture d'origine sans les tabous qui forme un couvercle de plomb sur la vie des femmes.

Les femmes de la famille Das avancent dans la vie au gré de leurs révolte ou acceptation, au gré de leurs amours.

Elles vivent les tourments de l'intégration dans un pays qui n'est pas le leur, tiraillées, parfois, entre ce qu'elles sont et ce qu'elles désirent être.

Tara, dicte Starry, l'aînée de Ranee, aime le théâtre, le cinéma et a l'art du mimétisme en s'imprégnant de la culture du pays d'accueil, elle est un peu le caméléon de la famille.

Quant à Sonia, la cadette, c'est dans les livres qu'elle se plonge pour s'intégrer dans le paysage. Elle y puisera l'énergie pour promouvoir le droit des femmes à être maîtresses de leur corps, de leur avenir, de leur féminité.

L'auteure, Mitali Perkins, aborde les mariages forcés au Bengale, et en Inde, les rituels religieux lorsque le Pa disparaît dans un accident de la route. Elle raconte également la cuisine, les odeurs et les fragrances épicées de l'Inde. Elle relate, aussi, l'art de la danse et du chant traditionnel des femmes, les couleurs chatoyantes des saris et des salwars, la pudeur que bouscule la pratique sportive au lycée.

Le roman évoque les tensions raciales des années 70 aux Etats-Unis ainsi que le racisme de Ma envers les Noirs que Sonia a du mal à comprendre et accepter. Vous imaginez un peu la tête de Ma (Ranee) quand Sonia tombe amoureuse de Lou, afro-américain originaire de Louisiane, qu'elle épousera quelques années plus tard.

« Ranee Tara Sonia Chantal Anna » parle des amours adolescentes, des premiers émois, des peurs de la différence, des batailles pour s'accepter sans oublier d'où l'on vient, du pouvoir des mots ouvrant l'horizon et donnant la force de s'affirmer.

La joie est toujours présente malgré les deuils et les chagrins, Ranee quitte sa chrysalide de veuve bengali pour devenir un très beau papillon, ses filles s'accomplissent chacune à leur manière et ses petites-filles ne s'en laissent pas conter.

C'est bien écrit, drôle et émouvant. On pense à la feel-good littérature et ma foi, de temps en temps ça fait du bien d'en lire. Est-ce que dans la vie, ce genre d'histoire se termine-t-il toujours bien ? Sans doute pas mais un peu d'optimisme est toujours bienvenu.

Ah... j'allais oublier un détail important : à chaque chapitre son beau mandala.


Lu dans le cadre d'une lecture commune des Etapes Indiennes 2022 avec Rachel, Hilde, Isabelle, Niniolivre et Blandine.

Traduit de l'américain par Pascale Jusforgues


Quelques avis :

Babelio  Ricochet Mylène Analire Hilde  Isabelle Ninijolivre  


  


mercredi 16 mars 2022

Les murs et autres histoires (d'amour)

 


Ou comment découvrir l'Inde en lisant des nouvelles. Cinq textes, cinq tranches de vie, cinq contes philosophiques offerts au lecteur qu'il termine par un « Mangalam Shubam! Que le bonheur vous sourie! »


Basheer nous entraîne dans une prison dont le directeur est amateur de roses. Le narrateur, la main verte, devient le fournisseur de rosiers de l'établissement pénitentiaire et tombe sous le charme d'une odeur perçue au-delà du mur séparant la prison des hommes de celle des femmes. Une odeur de femme. Dès lors, le narrateur, qui n'est que Basheer lui-même emprisonné pour ses écrits et prises de position politiques, cherche à la voir bien qu'il l'entende chanter à la nuit tombée.

L'amitié nouée avec les détenus et les gardiens se double d'un amour redonnant des couleurs à la réalité, offrant l'espoir en un avenir après la prison.

La nostalgie est également présente, chant ténu empreint de tristesse d'avoir recouvré la liberté avant de pouvoir mettre un visage sur les voix et odeur de Narayani.

Sous la plume subtile de Basheer, la poésie se lie à l'odeur d'une femme et à l'imagination incroyable du prisonnier.


Le voyage continue entre négociations conjugales, sursauts spirituels aux accents fantastiques et quête amoureuse au long cours. Basheer pointe avec poésie, humour et tendresse, les contradictions de la société indienne, sa complexité, ses nombreux groupes identitaires et ses interdits.

L'écriture de Basheer est ciselée et poétique, elle a un goût de liberté et de fantaisie qui enchante la lecture.

Mais, ce que j'ai vraiment apprécié c'est le côté malicieux de l'auteur, sa finesse d'esprit et sa capacité à produire le merveilleux et la sagesse.


Traduit du malayalam (Inde) par Dominique Vitalyos


Quelques avis :

Babelio  Hélène  Sens Critique  Clarabel Rachel

Lu dans le cadre:


 




mercredi 26 janvier 2022

Mes étapes du Tour du monde en 80 jours


Je consignerai dans ce billet les étapes réalisées en un ou plusieurs romans.

Les romans ou récits chroniqués auront leur lien vers leur chronique.




Algérie:

"Le sel de tous les oublis" Yasmina Khadra

Allemagne:

Meurtre d'un baron allemand: les Enquêtes de Miss Merkel" David Safier

Angleterre:

"Son espionne royale et la fiancée de Transylvanie" Rhys Bowen

"Le Cercle de Farthing" Jo Walton

* "Un intérêt particulier pour les morts" d'Ann Granger

"Emma" de Jane Austen

* "Randonnée mortelle" de M.C Beaton

"Madame la colonelle" de Somerset Maugham

"Son espionne royale et le collier de la reine" de Rhys Bowen

"Sherlock Holmes: Une étude en rouge" de Conan Doyle

"Invitation à la vie conjugale" de Angela Huth

"Jack et la grande aventure du Cochon de Noël" de J.K Rowling

Argentine:

"Fictions" de Jorge Luis Borgès

Canada: 

"Les Variations Goldberg" de Nancy Huston

* "Azami" d'Aki Shimazaki

* "Le premier quartier de la lune" de Michel Tremblay

* " Anna d'Avonlea" de Lucy Maud Montgomery


Chine:

* "Baguette chinoises" de Xinran

* "Bons baisers de Lénine" de Yan Lianke


Corée du Sud:

* "Bonne nuit maman" de Seo Mi-Ae

* "Chut, c'est un secret" de Seo Mi-Ae

* "Le stratagème du corbeau" de Yoon Ha Lee

Etats Unis:

* "Jours de juin" de Julia Glass

* "Reflets dans un oeil d'or" Carson McCullers

* "Le lac de nulle part" de Peter Fromm

"L'oiseau moqueur" de Walter Travis

* "Western star" de Craig Johnson

"Etés anglais" de Elizabeth Jane Howard

* "Une saison à Hydra" de Elizabeth Jane Howard

"Le piège d'or" de James Oliver Curwood


Inde:

"La vengeance du carnivore" d'Upamanyu Chatterjee

"Les Murs et autres histoires (d'amour) de Vaikom Muhammad Basheer

"Ranee Tara Sonia Chantal Anna" Mitali Perkings

* "La passeuse d'histoire" de Sejal Badani

"L'attaque du Calcutta-Darjeeling" de Abir Mukherjee

Italie:

"Sherlock, Lupin et moi"  de Pier Dominico Baccalario et Alessandro Gatti (texte) Lacopo Bruno (illustrations)

"Quand les pensées gelaient dans l'air" de Alberto Moravia

"L'île des âmes" de Piergiorgio Pulixi

* "Comment nous dire adieu" de Marcello Fois

"L'écarlate de Venise" de Maria Luisa Minarelli

Irlande:

* "Best love Rosie" de Nuala O'Faolain

Japon:

"Les belles endormies" de Yasunari Kawabata

* "Première personne du singulier" de Haruki Murakami

"Meurtres pour tuer le temps" de Jiro Akagawa

"Un flingue et du chocolat" d'Otsuichi

"Un café maison" de Keigo Higashino

"Petites boîtes" de Yoko Ogawa

"Les mémoires d'un chat" de Hiro Arikawa

"Choses dont je me souviens" de Natsume Sôseki

* "L'ode au chou sauté" de Inoue Arenoe


Russie:

* "L'échelle de Jacob" de Ludmila Oulitskaïa

Serbie:

* "Soixante-neuf tiroirs" de Goran Petrovic

Suisse:

"La panne" de Friedrich Dürrenmatt


Turquie:

* "Le château blanc" d'Ohran Pamuk


Ukraine:

* "Le caméléon" de Andreï Kourkov


51/80

lundi 24 janvier 2022

La vengeance du carnivore

 


« Le lien entre les carnivores et le goût de tuer ne me paraît pas évident. Il suffit de penser aux abominations qu'a fait subir un végétarien à l'Europe et au monde. » est un passage qui m'a beaucoup déstabilisée parce que cela a heurté ma sensibilité de végétalienne. A cette lecture j'ai failli fermer le roman et de passer à autre chose sauf que cela aurait été trop facile d'autant plus que l'intrigue me plaisait.

 

L'histoire se déroule deux ans après la proclamation d'Indépendance de l'Inde. Les infrastructures et les rouages administratifs gardent encore la marque de l'Angleterre.

Une riche famille trouve la mort dans le violent incendie de leur maison. Que s'est-il passé ? La famille avait-elle des ennemis ? Le magistrat Mahusudan Sen est chargé de l'enquête et décèle immédiatement ce qui cloche dans le macabre tableau : le serviteur, Basant Kumar est indemne et son apparente frayeur m'émeut point le magistrat qui le confond très vite.

C'est là que l'intrigue bascule.

Parce qu'en enquêtant sur les liens de la famille anéantie par le feu sacrificiel, il débarque dans un abattoir où il est témoin de tant de violences inutiles faites aux animaux et aux hommes, et qu'il sait que le système juridique en Inde est d'une lenteur effroyable, Mahusudan Sen décide de devenir végétarien jusqu'à ce que le coupable soit châtié.

 

Basant Kumar est coupable, c'est indéniable et irréfutable. Cependant il a des circonstances atténuantes : il est maltraité, mal nourri et doit quand même garder le sourire et servir la famille. Seulement, un soir, affamé, il perd tout sens commun et commet un carnage qu'il tente de dissimuler en incendiant la maison. Par un feu purificateur.

En prison, un codétenu lui explique pourquoi il doit rédiger une lettre de recours en grâce, lettre qu'il enverra régulièrement.

Les années passent, on pourrait penser que Mahusudan Sen pense à autre chose, or il n'en est rien. Il guette le moment où il mettre fin à la procédure juridique. Il a gravi les échelons au cours des vingt années écoulées pour se retrouver bien placé dans un ministère, bien placé pour intercepter la moindre information concernant son affaire.

 

Il y a une scène importante, dans le roman, qui se déroule dans un temple vieux de mille ans alors que la ville n'en compte qu'un peu plus de soixante-dix. La viande est tabou dans le temple et dans ses alentours, englobant la ville de Batia, lieu où tout commence. Le carnage de Basant Kumar a pour origine un ragoût de bœuf, viande doublement sacrilège. Cet acte est au cœur de la satire du roman : Upamanyu Chatterjee n'épargne rien ni personne de sa plume acérée, trempée dans l'encre la plus noire pour mieux souligner la noirceur d'une société hypocrite et sans pitié.

 

« La vengeance du carnivore » n'est pas une plaidoirie pour que cesse la souffrance animale et encore moins une plaidoirie pour le végétarisme. Le roman décortique avec précision les travers d'une société indienne qui vénère les animaux et qui n'a que mépris ou indifférence envers les castes inférieures. Une parentèle pauvre, un serviteur peuvent être battus, affamés, personne n'en a cure puisque c'est ainsi depuis que le monde est monde.

« La vengeance du carnivore » est aussi une dénonciation du système juridico-policier : la lenteur de l'administration, les petits arrangements entre amis, les pressions de la hiérarchie sur les subalternes, un système dans lequel l'impartialité n'existe pas. L'auteur montre également comment le système carcéral broie les prisonniers, les maltraite sans vergogne lors des interrogatoires ou les spolient de leur humanité.

La chute est effrayante par la froideur dégagée par le magistrat devenu chef de cabinet ministériel.

 

J'ai aimé découvrir l'auteur Upamanyu Chatterjee et son écriture précise. Une belle surprise !


Traduit de l'anglais (inde) par Sylvie Schneiter

 

Quelques avis :

 Babelio  Sens Critique  L'Inde en livres Bookmaniac Rachel  Hilde

Lu dans le cadre




jeudi 28 octobre 2021

Mes sacrées tantes

 


J'ai de nouveau voyagé en Inde parmi des femmes voyageant seules ou en groupe pour se marier, visiter un fils ou fuir.

Huit nouvelles, huit portraits de femmes émouvants et drôles à la fois. La tragédie pétille pour ne pas sombrer dans la laideur.

Le voyage est le début d'une nouvelle vie, est le moment où tout bascule dans un lieu emblème de l'ailleurs : la gare et ses trains.

Chaque nouvelle est une fenêtre ouverte sur un aspect de la condition féminine en Inde. Les mariages arrangés dès le plus jeune âge, tant du côté du promis et celui de la promise, unions dérangeantes pouvant donner naissance à des unions heureuses et joyeuses comme celle de Mini arrachée à sa famille et escortées par des tantes jusqu'à la demeure de sa belle-famille.


Le pouvoir des mères peut être tyrannique et nombreux sont les fils et brus terrifiés par la maîtresse de maison. Le recueil s'ouvre sur l'histoire du pèlerinage à Londres d'une mère faisant régner la terreur dans son foyer. Mayadevi décide, avant de mourir, de rendre visite à son fils resté à Londres. Comme tout ce qui n'est pas de la caste des brahmanes est impur, la vieille dame passe son temps à prier, à se purifier et à rouspéter après tout et n'importe quoi. La catastrophe est imminente dès que l'avion atterrit en Angleterre. C'est sans compter sur le sang-froid de la bru, anglaise, qui saura avec un tact incroyable dompter la matriarche.


Après le portrait d'une matriarche peu amène, Bubul Sharma, nous embarque à la suite d'une famille traditionnelle partant pour la première fois en vacances. « Les premières vacances de RC » est une nouvelle délicieuse à lire. L'humour est toujours présent et on assiste, peu à peu, à la prise de conscience des femmes (mère, épouse et fille) d'un monde des plus intéressants à découvrir. Régies à chaque instant de leur vie par un Rathin Chandra pétri d'habitudes et de certitudes plus sclérosantes les unes que les autres, elles découvrent, grâce à l'étrange lubie du chef de famille, les prémices de la rébellion dans les rencontres faites lors de leur séjour dans un ashram. Un vent de liberté se lève, le regard sur le monde change et RC ôte ses chaussures et décide d'acheter un cerf-volant... ou comment derrière le masque du patriarche se cache un homme qui aurait aimé ne pas endosser tant de responsabilités.


Certaines nouvelles sont proches du conte philosophique comme celle « La vie dans un palais » . J'ai oscillé entre l'onirisme et l'étrange. Une épouse quittée par son mari parti chercher l'illumination sur les chemins, s'enfuit de chez elle pour ne pas subir le triste sort réservé aux veuves. Elle fera une rencontre qui bouleversera sa vie et lui montrera son Chemin de Damas dans un palais où le temps semble s'être arrêté.


« Mes sacrées tantes » fait rire, grincer des dents et humidifie le coin de l'oeil. L'auteure m'a entraînée, une fois de plus, dans une lecture jubilatoire remplie d'odeurs, de couleurs et du bruit des trains.

Traduit de l'anglais (Inde) par Mélanie Basnel


Quelques avis :

Babelio   Le livre provençal  Délivrer des livres  La culture se partage

Lu dans le cadre d'une lecture commune "Editions Picquier"




lundi 26 avril 2021

Le bonheur mode d'emploi?

 


« Le ministère du bonheur suprême »
emporte, sur un quart de siècle (entre 1990 et 2015), le lecteur des quartiers surpeuplés du vieux Dehli aux quartiers en plein essor du New Dehli en passant par le Cachemire et ses vallées peuplées de partisans.

On rencontre un groupe étrange, celui des hirajs, vivant dans une vieille demeure, la Khwabgah dite la Maison des rêves. Anjum, qui fut auparavant Aftab, l'a rejoint pour vivre pleinement sa vie de femme dans un corps d'homme qu'elle transforme peu à peu. On la retrouve, après une errance, déroulant un tapis élimé dans un cimetière de la ville devenu son foyer. Anjum parle avec les esprits, dort parmi les tombes, apprivoise le monde mystérieux et dérangeant des morts.

Un trio de copains, Naga, Musa et Biplab, gravite autour d'une jeune fille, belle insaisissable, l'incroyable S.Tillotama, à la fois absence et présence au sein de leur vie. Ils se sont connus à l'Ecole d'Architecture et ont joué ensemble au théâtre.

Un bébé apparaît une nuit, sur un trottoir, dans un tas d'ordures : personne n'a rien vu, personne ne sait à qui il peut être.

Les tiroirs s'ouvrent, se ferment pour se rouvrir encore : les histoires et les amours se croisent, s'éloignent, forment un tissage extraordinaire des destins liés à l'histoire de l'Inde.

Ce roman est tellement protéiforme, gigantesque par ses thématiques et ses histoires à tiroirs telles des matriochkas que l'on ouvre pour découvrir qu'il y en a encore une, et encore une, et encore une jusqu'à ce que l'auteure, Arundhati Roy, extirpe le dernier lambeau d'un récit picaresque souvent, rocambolesque parfois, stupéfiant et toujours jubilatoire : le happy end est à l'image du roman... joyeusement triste.

Aux côtés d'Ajum, on se plonge dans le monde étonnant des hirajs, craintes et admirées, vivant cependant dans des conditions parfois sordides. Elles sont tolérées malgré la répulsion qu'elles provoquent dans la majorité de la population. On la suit dans l'adoption, malgré elle, de la petite Zainab, abandonnée à l'entrée de la grande mosquée du quartier. Ajum, parce que la fillette est souvent malade, ira au dargah de Hazrat Gharib Nawaz à Ajmer où elle subira les dommages collatéraux des attentats du 11 septembre 2001, à savoir les violences au Gurajat en 2002. Ajum ne s’en remettra pas de sitôt et quittera la Khwabgah pour échouer dans le cimetière dont elle deviendra la figure emblématique et tutélaire.

L’épisode du bébé abandonné dans le tas d’ordures sur un trottoir au Cachemire est un écho à l’adoption de Zainab. Tilo recueillera l’enfant comme Ajum recueillit Zainab, telle une passerelle entre les personnages puisque Tilo viendra vivre dans le fameux cimetière transformé en Jennat Guest House, les prix défiant toute concurrence mais l’acceptation de la location dépend du bon vouloir d’Ajum.

 

« Le ministère du bonheur suprême » est un roman fabuleux, difficile à résumer car tellement dense, dans lequel la beauté et le sordide se côtoient, dans lequel la tolérance bouddhiste peut être étouffée par les violences et les tortures au Cachemire. L’amour, dans toutes ses acceptions, est un fil conducteur indéniable que l’on suit avec fascination.

Le tour de force d’Arundhati Roy est de rendre visible l’invisible et de réaliser un portrait de l’Inde contemporaine sans concession ce qui peut être parfois dérangeant et souvent touchant. Les laissés pour compte du bond en avant indien s’expriment sous la plume de l’auteure, ils s’expriment à loisir sur les mutations et les crises de leur pays. Elle réussit également à montrer combien il peut être dangereux d’être musulman en Inde avec la montée des nationalismes. Ajum est tout cela en même temps ce qui donne à ce personnage une force extraordinaire.

 

J’ai été happée par le tourbillon du récit qui ouvre sans cesse des portes sur d’autres récits, échos de tout ce qui fait l’Inde.

 

Traduit de l’anglais (Inde) par Irène Margit

 Si vous souhaitez en savoir plus sur les hirajs c'est ici

Quelques avis :

Babelio  La cause littéraire  En attendant Nadeau  Sens critique  L'étagère à livres  Rachel   

Lecture commune lue dans le cadre 



samedi 27 février 2021

Ombres et lumières en Inde

 


Qui est le tigre blanc ? Il s'agit du héros du roman épistolaire électronique, Balram Halwai, surnommé par un de ses professeurs impressionné par son intelligence et sa vivacité d'esprit, aussi rares dans les classes que le félin en question.

 

Balram devenu « entrepreneur » important, écrit des courriels au Premier ministre chinois dont la visite diplomatico-économico-politique à Bangalore est proche. Le but de cette visite ? Apprendre comment s'est construite la réussite des entrepreneurs de la ville.

Chaque nuit, Balram alias Ashok Sharma, lui écrit un courriel, chaque nuit il dévoile une part de l'envers du tableau, chaque nuit Balram, dict Ashok Sharma dict Le Tigre blanc, se raconte et raconte l'Inde d'aujourd'hui, celle qui brille aux yeux de l'Occident et celle qui sombre dans la misère la plus insupportable, chaque nuit il s'épanche dans un récit hypnotique et obsédant.

La part d'ombre de la réussite indienne est décortiquée au scalpel avec minutie : ce qui est mis à nu est insoutenable.

Reprenons le cours de l'histoire...

Balram ne peut continuer l'école et doit travailler dans un tea-shop, au village. Le Bihar est une région pauvre, plus exactement miséreuse où le Gange n'est plus le fleuve mythique mais un cours d'eau boueux et noirâtre. La violence et la corruption enlisent chaque famille paysanne dans la pauvreté ou l'indigence. Notre héros ne souhaite qu'une chose : quitter le village et monter à la ville, à la Capitale Delhi, là où il pourrait devenir « quelqu'un » comme le chauffeur de car et le poinçonneur dont il regarde avec envie situation et costume.

Balram est un débrouillard aussi sait-il utiliser à bon escient les leviers pour obtenir des leçons de conduite. Il devient chauffeur chez Monsieur Ashok revenu des Etats-Unis avec son épouse. Mr Ashok fait partie d'une famille de propriétaires terriens exploitant les paysans du Bihar, cependant son séjour aux States lui a émoussé le caractère : il n'est pas violent comme ses frères et cousins, il ne regarde pas son chauffeur comme un moins que rien. Il en est presque humain du moins pour un temps.

Balram coule des jours, non heureux mais tranquilles, au volant d'une des voitures du couple. Il devient un observateur discret et perspicace des us et coutumes des familles riches : dîners opulents, sorties, visites chez les ministres ou chefs de parti pour acheter leurs faveurs à coups de millions de roupies.

Balram se rend peu à peu compte qu'il est prisonnier de la « cage à poules », cette cage qui compartimente en caste, instille les envies d'émancipation, de richesses chez les plus démunis, infuse le devoir de pérennisation des biens chez les plus riches. Chaque étage de la société est fait de cages dont les occupants veulent s'échapper. Seul, le sommet de la pyramide se bat dans le sens inverse : celui de la domination sur les plus faibles, ceux qui fournissent les roupies de la corruption à la sueur de leur front.

Balram franchit un jour la ligne rouge : il commence à « voler » son employeur en conservant, avec ironie, son air de soumission. Lorsque l'épouse de Mr Ashok quitte l'Inde pour retourner aux Etats-Unis, tout bascule : le maître devient odieux au point que notre héros en arrive au meurtre et atteint un point de non-retour.

Avec cynisme Balram devient Ashok Sharma pour le quotidien et le Tigre blanc pour ses affaires plus occultes . Il a beaucoup appris au contact de ses employeurs et met en pratique ce qu'il a observé pour devenir, lui aussi, un entrepreneur. A coup de bakchichs, il créé son entreprise de service auprès de la personne, en l'occurrence auprès des entreprises occidentales sous-traitant une partie de leurs opérations administratives en Inde : il organise le « ramassage » en taxi des employés à la sortie de leur travail de nuit.

 

Aravind Adiga n'est pas tendre quand il peint les deux Indes : les « Ténèbres » et la « Lumière » se côtoient, rarement se mélangent et pourtant l'une ne peut vivre sans l'autre en raison du cercle peu vertueux de l'opulence qui ne laisse que d'infinitésimales miettes à l'indigence. La rudesse de son propos est sublimée par l'ironie ou le burlesque de certaines situations. Parfois le pathos affleure pour happer le lecteur tétanisé devant le tableau sans concession dressé par Adiga.

Le texte est puissant dans le sens où il implique le lecteur dans le sillage du héros et qu'il met en place une force d'évocation dotée d'un palpable lyrisme.

Le sordide en devient magnifique tandis que la splendeur revêt des habits mortuaires. L'Inde de l'ombre a la beauté des ténèbres alors que l'Inde de la lumière est le reflet d'un égoïsme froid.


Ce que j'avais pu entrevoir avec « Les ombres de Kittur » est incisé puis mis à nu avec une constance presque diabolique : l'auteur n'épargne rien à son lecteur qui se demande si Balram parviendra à quitter la « cage à poules ».

Nous sommes loin des images d'Epinal sur l'Inde et nous nous engageons de l'autre côté du miroir. Nous en revenons chamboulés d'avoir approché le côté sombre de la force économique de l'Inde moderne.

 

Roman traduit de l'anglais (Inde) par Annick Le Goyat

Quelques avis:

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Lecture commune dans le cadre



dimanche 21 février 2021

Une mer pas aussi innocente que cela

 


Goa, ses plages, sa mer turquoise, ses hippies, ses touristes, ses marchands ambulants, ses trafics et ses mystères.

Goa, un coin de paradis pour les anciens hippies, un lieu à la mode pour la jeunesse d'aujourd'hui, un endroit agréable pour les hindous aisés souhaitant passer des vacances tranquilles.

Simran Singh espérait prendre du temps avec Durga, sa fille adoptive, or la réception impromptue d'une vidéo dans laquelle une adolescente européenne semble être abusée, change la donne et affecte les vacances tant espérées. Cerise sur le gâteau : son ami et vieux complice Amarjit, haut fonctionnaire de police, la rejoint pour lui demander d'enquêter sur la disparition d'une jeune anglaise, Liza.

Simran se lance dans une enquête troublante au cours de laquelle elle croisera le pire comme le meilleur, où elle côtoiera une légende hippie sur le retour, embrumée par la consommation sans modération de multiples drogues.

La plage et ses paillottes sont autant de pièges que de lieux où passer du bon temps. Sur la mer enchanteresse mouillent les casinos flottants dans lesquels se pressent touristes étrangers et locaux sous le regard impavide et las des hôtesses à la solde des puissants.


L'auteure, Kishwar Desai, a à cœur dans ses romans de parler de la condition féminine en Inde, des femmes malmenées, violentées, invisibles aux yeux de la loi.

« La mer d'innocence » aborde le sujet du viol : celui de la jeune anglaise disparue et celui d'une jeune fille, à New Dehli, dans un bus, sans que quiconque lève le petit doigt.

Parce que rien n'est anodin quand un homme pose son regard sur les formes d'une femme ou d'une jeune fille, parce que beaucoup d'entre eux se comportent comme des prédateurs sexuels, Simran ne peut que chercher à comprendre pourquoi « on » lui envoie des vidéos de la jeune disparue sur son portable. Que lui est-il arrivé ? Quelle mauvaise rencontre a-t-elle pu faire ?

Peu à peu, Simran, travailleuse sociale en vacances, déroule le fil des événements aux multiples rebondissements, elle le déroule si bien qu'elle comprend qu'elle a mis le doigt sur trafic de drogue agrémenté de concussion et de pots-de-vin pour acheter tout ce qui peut l'être.

Un portrait de l'envers du décor de Goa se dessine sous les touches colorées et chatoyantes des objets vendus par les marchandes ambulantes à la langue trop bien pendue ou sous celles des atermoiements mystérieux de Marian, la sœur de Liza.


La faune décrite ne paraît pas être pire à Goa qu'à New Dehli, du moins est-ce l'impression que le lecteur en a en lisant les rares remarques de l'héroïne. Sans doute parce que les habitants de Goa, les habitants de souche, ont, comme beaucoup d'autres ailleurs dans le monde internationalisé des loisirs exotiques, préféré mettre de côté leurs traditions pour récolter une part de la manne économique générée par les complexes touristiques. Ils profitent tout en regardant ailleurs quand l'emprise des hommes d'affaires, proches du pouvoir, assujettit les corps et les âmes en recourant à la violence ou à la torture s'il le faut.

Le drame est on ne peut plus banal ce qui le rend encore plus odieux.


Même si je n'ai pas été enthousiasmée par me lecture, j'ai cependant lu le roman sans m'ennuyer. Je ne connaissais pas cette auteure et je souhaitais entrer dans les étapes indiennes côté mystère autrement que par une enquête du Brahmane Doc, héros de Sarah Dars.

J'ai pu mettre en lien l'enquête de Simran Singh avec les nouvelles des « Ombres de Kittur » ce qui m'a aidée à mieux entrer dans l'histoire sur fond de paysage marin tellement beau et calme qu'on oublie la violence qu'il peut cacher.

Roman traduit de l'anglais (Inde) par Benoîte Dauvergne

Quelques avis:

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Lu dans le cadre de



jeudi 11 février 2021

Kittur! Suivez le guide!

 


Je suis une grande lectrice de nouvelles, j'aime découvrir des tranches de vie qu'elles soient amusantes, joyeuses ou tristes.

J'aime aussi découvrir de nouveaux horizons surtout lorsque je ne connais que peu d'auteurs d'un pays. C'est une des raisons qui m'ont décidée à participer aux "Etapes indiennes" organisées par Hilde.

J'ai beaucoup lu Bulbul Sharma, je me délectée de « La colère des aubergines » de « Mes sacrées tantes » ou de « Mangue amère » nouvelles aussi épicées que la cuisine d'Inde.

Il était temps d'ouvrir d'autres recueils et c'est chose faite avec « Les ombres de Kittur » d'Aravind Adiga.

Autant les nouvelles de Sharma s'orientent vers la condition féminine en Inde et le statut de la femme au sein de la société régie par le système de castes, autant « Les ombres de Kittur » sont des récits qui s'éclairent les uns les autres.

 

L'auteur invite le lecteur à suivre un itinéraire touristique sur plusieurs journées, elles-mêmes divisées en matinée et après-midi.

Kittur, ville portuaire imaginaire sur la mer d'Oman proche des pays du Golfe, eldorado ou enfer, offre un formidable terreau d'histoires et invoque l'Inde entière dans sa galerie de personnages aussi attachants qu'ils peuvent être horripilants.

Kittur, ses enfants des rues, ses mendiants, ses travailleurs sur exploités sans vergogne par plus fort qu'eux, ses castes qui parfois se mélangent, ses trafics, ses aspirations philosophiques ou politiques, ses nombreuses religions, ses immigrés tamouls sans oublier ses rikshawallahs, forçats de la route pédalant sans relâche pour gagner trois roupies dans des courses harassantes, ses hommes politiques roublards et ses fonctionnaires corrompus.

 

On croise un vendeur de photocopies illégales des « Versets sataniques » de Salman Rusdie. Les policiers et l'avocat sont rompus à la routine de l'arrestation du bonhomme Ramakrishna Xerox qui à peine libéré reprendra son commerce misérable.

On rencontre un jeune « métis » issu d'une union entre un brahmane et une femme issue d'une basse  caste, Shankara. Le jeune homme fait partie d'un groupe de mauvais garçons au lycée privé tenu par les Jésuites. Il raille l'autorité, se moque des professeurs et prend du bon temps. Un jour il entend que pour fabriquer une bombe il suffirait d'acheter de l'engrais. Shankara appartient à la classe aisée  sans en posséder tous les codes. Il en fera les frais à plusieurs reprises car il a tendance à tout prendre au pied de la lettre. Il posera sa bombe qui ne fera pas de grands dégâts mais le mettra devant ses incohérences et face à la réalité. On ne peut qu'être peiné de le voir errer aux frontières de l'acceptation de sa caste.

On suit le dur périple d'une fillette, Soumya, à travers la ville, en quête de la dose d'héroïne pour son père. La moindre roupie épargnée est dépensée dans une dose pour que le père tienne le coup, lui qui s'esquinte à démolir ou construire les villas cossues des classes aisées. Un shoot pour oublier la misère, l'accablement et le désespoir.

On s'arrête aux côtés du jardinier catholique, George D'Souza, au service de Madame Gomez. Les liens se tissent sur fond d'absence de l'époux, au point de rendre difficile à tenir la distanciation sociale entre l'employeur et l'employé.

On compatit aux malheurs de Murali, brahmane converti aux valeurs communistes. Au fil des litanies des solliciteurs, il se prend d'intérêt pour une jeune fille qui à la mort de son père voit les possibilités de mariage s'évanouissent. Il fera en sorte que la veuve reçoive des aides financières et il en sera fort mal récompensé. Il prend conscience qu'il est passé à côté de sa vie. Une nouvelle triste et sombre narrant la vie d'un homme qui crut possible de changer le mode de vie hindou.

On rejoint le couple sans enfant amoureux de leur cadre de vie : vivre en lisière de la dernière forêt de la région, loin de l'agitation de la ville industrieuse. Jusqu'au jour où la cupidité immobilière ne s'encombre plus de la nature.

On sourit en observant Abbasi le propriétaire, musulman, d'un atelier de confection, se débattre avec la corruption des fonctionnaires. On sourit et on rit car il y a des scènes savoureuses d'ironie où on se demande qui gruge qui.

 

Ces destinées attachantes, émouvantes, que suit le lecteur au rythme des transports en commun ou des livraisons en vélo, sont autant d'exemples d'enjeux, identiques et horribles, des castes, de pouvoir et de classe. L'Inde de la misère et de l'injustice marquée par les assassinats d'Indira Ghandi et de son fils Rajiv. Nous sommes loin des papotages entre femmes autour des plats à préparer.

« Les ombres de Kittur » relate les destins d'être cabossés par la vie, d'hommes et de femmes englués dans le cercle vicieux des préjugés sociaux et celui de la misère endémique.

 

Ce recueil de nouvelles est un texte fort, livrant sans filtre la réalité d’une Inde aux portes de la modernité : des talents à revendre englués dans une bureaucratie veule. Le miracle économique tant vanté à l’époque est aux antipodes de ce qui fut « vendu » à l’Occident.

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samedi 10 avril 2010

Une vie dans l'ombre

L'empire Moghol s'est construit sur du sang, des trahisons, des conquêtes, des alliances et la douleur, c'est ce que l'on apprend lorsque Jahanara, fille aînée de Shah Jahan, empereur de cet empire au XVIIè siècle, se retrouve orpheline de mère et est confrontée à la dépression de son père. Ce dernier n'a aimé qu'une seule femme, sa troisième épouse qui éclipsa tant par sa beauté que par son charisme les deux premières, reléguées au fin fond du harem impérial. La détresse affective de l'empereur déstabilise ses proches, inquiète le peuple et Jahanara se glisse, naturellement, dans l'espace laissée par sa mère pour devenir la Begam du palais et du harem. Très vite, elle devient influente auprès de son père: c'est que Jahanara a une intelligence politique et économique aiguë, qu'elle sait oeuvrer pour le bien de l'empire et du pouvoir moghol d'autant plus que son père sombre dans une profonde mélancolie au risque de faire basculer l'empire, qu'il a conquis à la force des armes et du meurtre politique, dans un triste chaos: ses fils sont encore très jeunes et n'ont pas été aguerris aux affaires de l'Etat ni aux affaires de la guerre. L'aîné est versé dans l'étude philosophique et religieuse, il prête une oreille attentive au boudhisme et au christianisme au risque de déplaire à la cour impériale; le second est un peu délaissé et ronge son frein en se disant largement plus apte que son aîné à prendre les rênes du pouvoir paternel. Des rivalités qui augurent bien des bouleversements, bien des conflits et beaucoup de sang versé.
Peu à peu, l'empereur sort de sa torpeur pour mettre à exécution un projet pharaonique: la construction d'un splendide mausolée, en marbre blanc, pour célébrer son immense amour envers son épouse défunte....le Taj Mahal naît d'abord sur les plans pour s'édifier, au fil du récit, splendeur parmi les splendeurs, sous la houlette éclairée d'une Jahanara devenue la princesse de l'ombre, celle qui conseille judicieusement et règne sans partage sur le coeur de son père.
Ce règne d'ailleurs fera de sa vie une existence dans l'ombre, une existence privée d'amour officiel et pourtant comme elle est amoureuse d'un beau courtisan! Mais, son père lui interdira de se marier afin qu'elle reste à jamais à ses côtés, la condamnant à ne pas exister aux yeux du monde, la condamnant à ne jamais quitter le harem impérial. Pourtant, l'amour parviendra à éclairer sa vie mais à un prix douloureux, celui de vivre clandestinement une liaison et une grossesse, celui de ne pas donner le sein à son enfant, celui de ne pas le voir grandir et s'entendre appeler "Maman".
J'ai eu un peu de mal à entrer dans l'histoire, dans cette histoire complexe d'une région et d'une époque que je ne connais guère. Puis, peu à peu, la magie des descriptions sous les mots colorés de l'auteure, a eu raison de mes réticences et m'ont permis de me laisser porter par les fastes d'une cour impériale moghole migrant à la saison chaude, en une immense et incroyable caravane, vers les montagnes himalayennes pour profiter d'une fraîcheur bienfaisante. Indu Sundaresan, s'appuyant sur les faits historiques, décrit une époque où l'horreur cohabite avec la délicatesse d'une culture raffinée, où le faste de quelques uns côtoie la misère du plus grand nombre, où l'amour d'un veuf inconsolable fera jaillir du néant un joyau architectural qui défiera le Temps pour devenir le symbole de l'amour, l'unique et inégalable Taj Mahal. L'alternance des chapitres consacrés à la construction de mausolée et à la vie quotidienne d'une princesse prisonnière d'une décision paternelle, offre les respirations permettant de digérer les multiples informations que la béotienne que je suis en histoire hindoue recevait au fil des pages. Le destin particulier de Jahanara a su titiller ma curiosité ainsi que ma sensibilité féminine: Jahanara, malgré la chappe de plomb décidée par son père sur sa sensualité et sa sexualité, parvient à connaître le plaisir ineffable d'un amour réciproque, la comblant charnellement tout en la frustrant au plus haut point. Elle réussit à ne pas se faire réduire par ce destin cruel, conserver une liberté de penser et d'agir, et à garder la tête haute pour devenir une Begam respectée et respectable.

Une plongée dans l'Inde du XVIIè siècle, où perce, lentement mais sûrement, l'intrusion d'un Occident avide des richesses touchées du doigt par le glorieux Alexandre Le Grand.

Je remercie les éditions Michel Lafon pour cette agréable découverte imprévue.

Roman traduit de l'anglais (USA) par Isabelle Saint Martin




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