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samedi 13 février 2021

Le silence est-il d'or?

 


C'est l'histoire d'une quête d'identité d'un homme et de sa place dans une lignée dont il a été exclu. Thème on ne peut plus classique que celui de ses racines et de son histoire au sein de la famille.

André sait qui est sa mère mais ignore le nom de son père. Il aimerait connaître la partie manquante de son histoire, le pan paternel de sa lignée. Or sa mère, Gabrielle, est très discrète à ce sujet, elle, la parisienne élégante et libre, elle qui a confié son fils à sa sœur Hélène et son beau-frère au point qu'André les considère comme ses parents.

Marie-Hélène Lafon mène son lecteur sur le chemin d'une saga familiale courant sur trois générations, quasi un siècle : l'histoire commence en 1908 pour s'achever en 2008 avec le même personnage dont il sera peu question et pourtant quelle importance a-t-il ! Armand et ses pieds nus au début du XXè siècle ouvre cette saga familiale aux allures non de fleuve mais de ruisseau, et la ferme un siècle plus tard lorsqu'un de ses descendants découvre sa tombe.

Un accident domestique ouvre le bal d'une quête de soi, d'une histoire familiale qui se doit de continuer au-delà de la perte d'un enfant. « L'histoire du fils » est la narration de la survie d'une lignée, est le récit d'une famille qui avance pour continuer à s'inscrire dans la mémoire des siens. Chacun appartient au lieu où il est né et grandit dans un temps historique, une époque particulière qui fait qu'on est soi malgré son lot de douleurs, de joies, de silence et de secrets.


Marie-Hélène Lafon emmène le lecteur au cœur des terroirs, ceux qui forgent les campagnes françaises avec sa bourgeoise locale et son menu peuple : l'Auvergne et le Quercy, le pays du haut et celui du bas. Il y a les odeurs, les us et coutumes, les paysages et les couleurs. Et puis il y a Paris, ville de tous les possibles, celle qu'a choisi Gabrielle pour y vivre en toute liberté. L'histoire de Paul, André et Gabrielle se forge entre ces trois points : Chanterelle-Aurillac, Paris et Figeac.

L'auteure livre une saga ciselée avec peu de mots d'une force qui fait oublier qu'une saga s'épanouit dans un pavé de plus cinq cents pages. D'aucuns le regrettent et se sentent frustrés, sans doute, oui, peut-être, certainement... or tout est dit avec tant de mots justes et une syntaxe de haute volée pourquoi souhaiter le délayage ? Pour avoir le plaisir de ne pas quitter trop vite les héros, leurs sentiments, leurs rêves, leur vision du monde ? Pourtant j'aime les romans au long court, les histoires qui me happent pendant plusieurs tomes. Etrangement, en lisant « L'histoire du fils » je ne me suis pas sentie lésée car le mot juste crée l'ambiance, habille la personnalité de Paul, André, Armand, Hélène ou Gabrielle. La nécessité de développer ne s'impose pas parce que le choix des mots invoque l'imaginaire du lecteur qui complète, ou pas, la phrase, le mot de l'auteure.

J'ai été émue par André : il se pose des questions, n'ose pas aller plus loin parce qu'au final, son oncle et sa tante sont ses parents, ceux qui l'ont éduqué, élevé et contribué à faire de lui ce qu'il est. J'ai aimé ses hésitations et ses contradictions : on peut désirer connaître le nom de son géniteur sans forcément vouloir en savoir plus... pour ne pas être déçu ? Sans doute.

Les personnages féminins sont très intéressants : Gabrielle, l'indépendante, la rebelle, l'anticonformiste sur laquelle tout semble glisser. Elle sera quelques fois prête à tout avouer puis finalement pas. Le mystère demeure quant à ses motivations et ce n'est pas plus mal. Hélène est plus conventionnelle tout en ayant une belle aura : elle est le mortier qui fait tenir la citadelle.

La relation des deux sœurs est celle de deux êtres du même sang que tout éloigne, le mode de vie, le lieu de vie, le regard sur le monde, et qui restent proches et complices au point qu'André, garçon sans père biologique, grandira grâce à l'équilibre créé par sa mère et sa tante, tuteurs d'une belle vie aux racines fortes bien qu'incomplètes.


« L'histoire du fils » est le premier roman de Marie-Hélène Lafon que je lis. J'avoue qu'il m'a donné envie de lire d'autres romans d'elle car j'ai vraiment apprécié son écriture ciselée qui en peu de mots exprime tant de choses.

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jeudi 28 janvier 2021

Le vent de la mémoire se lève

 


Voici un roman d'aventure comme je les aime : du rythme, des interdits que l'on brave, des secrets, des quêtes, un passé riche et mystérieux, des trahisons, des crimes, des hommes au grand coeur et des trésors incroyables.

« Alma, le vent se lève », raconte les aventures d'une adolescente arrachée à sa terre natale, l'Afrique, en partant à la recherche de son petit frère, Lam, disparu.

Mais commençons par le commencement.

La vallée dans laquelle vit Alma et sa famille est à l'image du jardin d'Eden : tout est en harmonie, la terre cultivée donne de quoi vivre, les animaux chassés raisonnablement offre la viande nécessaire. Le paysage est d'une beauté majestueuse. Cependant il y a un interdit édicté par le père, Mosi et la mère Nao, dernière représentante du peuple Oko: il est défendu d'aller au-delà du goulet rempli d'épineux, barrière naturelle entre le petit paradis et le reste du monde.

Un événement viendra bouleverser l'équilibre d'une vie familiale en harmonie avec la nature : un zèbre sans rayure fait un jour son apparition dans la vallée. Alma l'apprivoise et le prénomme Brouillard.

Un an se passe, le mystère de l'arrivée de Brouillard titille la curiosité, toujours en éveil, d'Alma, elle qui aime raconter à son petit frère la vie dans le vaste monde, mélange d'imaginaire et de supposition logique. La saison des pluies bat son plein : lors d'une accalmie, Alma s'aperçoit que Lam a disparu, Brouillard aussi. Où sont-ils passés ? Alma avait découvert qu'une fois l'an la vallée s'ouvre vers l'extérieure grâce aux inondations submergeant le goulet d'épineux, elle avait déniché une pirogue camouflée depuis des années, par qui ? N'écoutant que son courage et sa culpabilité, Alma part sur les traces de Brouillard et Lam., armée de son arc, de son intelligence et de ses dons d'observatrice et de camouflage.

Au même moment, en Europe, à Lisbonne, un adolescent, Joseph Mars, réussit à s'embarquer sur la « Douce Amélie », propriété d'un riche armateur de La Rochelle, Monsieur Bassac. Il a en poche un sésame avec lequel il espère bien amener le capitaine du navire, l'inflexible Gardel, là où on l'attend dans les Caraïbes.

Plus tard, à La Rochelle, le comptable de Ferdinand Bassac pense avoir toutes les cartes en main pour réaliser son plan. La jeune et jolie Amélie Bassac ne sait pas encore qu'elle aura l'occasion de montrer la fermeté de son caractère et son intelligence.


Dans un tourbillon d'événements, le lecteur suit le destin d'Alma et de sa famille, de Joseph Mars, d'Amélie Bassac, des côtes africaines et françaises atlantiques jusqu'aux Caraïbes peuplées de pirates sans foi ni loi, avides des trésors enchaînés dans les cales des navires marchands.

Timothée de Fombelle plonge son lecteur dans l'histoire tragique de l'esclavage, du commerce triangulaire entre l'Europe, l'Afrique et l'Amérique. Il peint un tableau de la noirceur des âmes avides de profits : les tribus africaines vendent leurs ennemis aux marchands européens, une « moisson tragique » se met en place, bouleversant pour longtemps l'avenir des captifs. Mosi, le père d'Alma, a fait partie des africains vendant leur peuple.

Il nous conte aussi la beauté des paysages de cette Afrique que l'on vide de ses âmes, de son énergie, de son fluide vital. Il évoque les pouvoirs mystérieux d'une ethnie enviée par tous, dont les membres étaient prisés bien avant l'esclavagisme qui transplantera une partie de l'Afrique en terre américaine : les Okos, un peuple unique qui fut nombreux et florissant, ne vivant que de liberté. On l'encage et il s'étiole, se meurt. Ce peuple porte le nom des oiseaux mouches qui vivent avec eux, les okos. Comme ces délicats oiseaux-mouches vert émeraude au bec d'argent, dès que le froid s'abat sur le monde, ils s'engourdissent. Les Okos, pour ne pas être pris, décide de se rendre invisible et de se fondre dans les forêts. Ils portent en eux la mémoire de leur peuple : la chasse, le jardin, la guérison, le chant et la guerre. Nao possède le chant, Soum, son fils aîné, le jardin, Alma la chasse, l'enfant qu'elle porte la guérison... et Lam ?


Timothée de Fombelle pose les mots justes, son style est ciselé sans être abscons : le lecteur s'identifie tout de suite aux personnages, éprouve les mêmes sentiments qu'eux. Il orchestre la valse des liens entre ses personnages avec virtuosité : on savoure la manière dont tout est fait pour que le sel de l'aventure soit plus piquant. Alma croise, sans le savoir son père, sa mère puis ses frères. Elle est même à quelques mètres de Nao et de Soum. On se dit « cette fois, Alma va se rendre compte que sa mère et son frère sont là. » Sauf que pour Alma, ses parents et Soum sont toujours à l'abri dans leur vallée.

« Alma, le vent se lève » est un roman très bien construit et un roman choral : chaque personnage emblématique est une partition d'un chant digne d'un « Dit ». Quand les harmonies sont au diapason, la force musicale des mots montre combien ce roman aurait toute sa place dans le rayon littérature générale.

Quand on commence le récit, seuls le sommeil ou le devoir d'aller travailler vous font fermer le livre. On le lit avec enthousiasme car Timothée de Fombelle sait faire surgir au détour d'une phrase ou d'une description, les souvenirs de lecture de « L'île au trésor », « Le trésor de Rakham le Rouge », ou le fantôme de Barbe rouge. Le capitaine Garbel peut être aussi effrayant que Long John Silver et aussi omnubilé que le Capitaine Achab de « Moby Dick ». Il y a des scènes grandioses, notamment lorsque la « Douce Amélie » s'engage dans la crique de l'île du taureau. Ou lorsque Nao, la mère d'Alma, entonne, tout bas, un chant qui galvanisera les captifs.

« Alma, le vent se lève » est un grand voyage au cœur d'un monde sans pitié doté de quelques havres de bonté et de beauté.


Un roman à mettre entre toutes les mains.

J'oubliais un détail d'importance : les illustrations sont de François Place et animent magnifiquement le récit.

Citation:

Poussin le charpentier, personnage secondaire qui aura son importance explique à Joseph Mars et Abel Bonhomme le principe de la traite négrière.

«Ils paient le matériel et l'équipage. Ils paient tes trente livres de salaire par mois, Bonhomme. Ils paient le seigneur Bassac qui est le propriétaire de ce bateau, ses chevaux, son tabac, les fontaines de son jardin. Ils paient sa serre remplie d'orangers d'Espagne, les bottines à lacets de sa fille. Ils paient la pierre de toutes les grandes maisons qu'on voit dans les ports. Ils paient les dîners aux chandelles des planteurs dans les îles, leurs orchestres, le cuir de leurs fouets. Ils paient leur générosité quand ces planteurs donnent une pièce à la sortie de l'église. Ils paient la nourriture d'Hercule, le bon chat du cuisinier. Ils paient les impôts qui remontent à Versailles, ils paient donc les plumes plantées dans le chapeau du roi, ses carrosses, ses maîtresses, quelques unes de ses guerres contre l'Angleterre. Ils paient aussi la petite ferme que la reine Marie-Antoinette est en train de se faire construire et le toit de chaume de son pigeonnier. Oui, ces gens-là, les seuls qui ne gagnent rien, ils paient pour tout . » (p117 et 118)

Quelques avis

A lire pour comprendre la désolante polémique autour du roman, premier tome d'une trilogie qui veut montrer le crime contre l'humanité que fut ce commerce triangulaire. La Croix

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samedi 23 janvier 2021

Au coeur d'un marais rabelaisien

 


Il y a cinq ans je savourais le délicieux «Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants », court roman qui m'avait enchantée.

« Le banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs » m'a tout de suite attirée aussi dès que j'ai pu l'emprunter je n'ai pas hésité un seul instant.

Comment parler de ce roman foisonnant sans en dévoiler trop et sans s'éparpiller ? L'exergue peut mettre le lecteur sur la voie :

« Dans nos existences antérieures nous avons tous été terre, pierre, rosée, vent, eau, feu, mousse, arbre, insecte, poisson, tortue, oiseau et mammifère. » (Thich Nath Hanh citant le Bouddha)

La citation intrigue puis est oubliée au commencement de la lecture pour ressurgir au détour d'une phrase. L'art de distiller les sentiers de l'imaginaire est maîtriser par le truculent Mathias Enard.

Revenons à l'histoire. Un jeune thésard en anthropologie, David Mazon, choisit comme terrain d'étude un coin de campagne des Deux-Sèvres, là où on parle non pas « de batailles, de rois et d'éléphants » … quoique... mais où on lève joyeusement le coude en parlant des petits riens et grands événements du quotidien.

La Pierre Saint Christophe, son Café-épicerie-pêche et ses habitués, ses villageois goguenards, ses rumeurs et racontars, son église, son marais, son mode de vie exotique vu de Paris, son maire à la profession un peu spéciale, ses champs, ses troupeaux, son gibier, sa coiffeuse à domicile, son artiste décalé, ses agriculteurs, sans oublier son hiver glacial. Tout un microcosme formant un bouillonnement perpétuel d'énergies venues dont ne sait où.

David a pris pension à « La Pensée sauvage » un gîte à la ferme tenu par une femme avenante et heureuse d'accueillir le jeune homme. Très vite la nécessité d'un moyen de locomotion se fait jour : les Deux-Sèvres ce n'est pas Paris et son réseau de transports étendu. David acquiert la porte sur la liberté de circuler avec une vieille mobylette : sa vie d’apprenti anthropologue peut commencer.

Le roman s’ouvre sur le journal de bord de notre héros ce qui met tout de suite le lecteur dans l’ambiance : le coin perdu, en plein XXIè siècle, est un incroyable terreau pour une étude anthropologique originale car l’exotisme ne nécessite plus de longues expéditions lointaines. Reste-t-il encore des contrées vierges dans notre monde hyper connecté ? A vouloir éloigner les frontières de l’impossible, ce qui est sous nos yeux est devenu invisible et donc intéressant à redécouvrir pour « l’homo citadinus » qu’est David Mazon.

La vie joyeuse et débridée de La Pierre Saint-Christophe est peut-être le reflet de croyances profondément enfouies dans lesquelles la Mort tient le haut du pavé.

La mort est indissociable de la vie et inversement et qui serait le plus à même à l’incarner que le maire du village, Martial Prouveau, croque-mort de son état. Ah ! Il en siffle des verres de blanc, de rouge, de Loire ou d’ailleurs ! C’est pour mieux affronter le compagnonnage de la grande Faucheuse, celle qui remet les compteurs à zéro pour mieux rebattre les cartes. D’ailleurs, monsieur le maire pourrait être un fils de l’Abbaye de Thélème tant sa gourmandise est immense. C’est qu’il a du pain sur la planche : cette année, il organise le banquet annuel de la Confrérie des Fossoyeurs qui se tient à Pâques. Trois jours de trêve avec la Camarde, trois jours durant lesquels les croque-morts (on peut dire aussi thanatopracteurs) ripailleront et festoieront autour des plats les plus délicieusement préparés. Il n’y a pas d’Abbaye de Thélème mais celle de Maillezais où se déroule les agapes présidées par le maire, le Grand Maître Sèchepine, qui fera voter l’entrée des femmes dans la Confrérie, le Chambellan Bittebière, d’un pragmatisme confondant dans l’énumération de ce qu’il a engouffré et le Trésorier Grosmollard qui dénote par sa frugalité. Le tout sous le regard du lecteur au comble de l’étonnement devant la description burlesque dans laquelle se dévoile une pointe d’humour noir, de ce repas gargantuesque. Rabelais s’invite à la fête à la plus grande joie du lecteur qui savoure chaque mot, chaque expression, chaque instant d’une histoire au cœur du roman. Car la tradition du banquet veut que les participants racontent légendes ou contes et Mathias Enard entraîne son lecteur dans un tourbillon de souvenirs du folklore et d’évocations de poètes ou de philosophes Un régal absolu qui se clôt par l’énumération des cent noms de la Mort et l’antienne des fossoyeurs qui « enfin enterreront la Mort, bas-beurre de baratte à couilles ! »

La parenthèse enchantée est refermée, David Mazon a évolué, a même mûri : condescendant envers ces ruraux aux abords frustres et rustres, il en vient à les apprécier au point de renoncer à l’écriture de sa thèse , à quitter sa petite amie pour vivre, en vrai, grandeur nature, la vie rural, le retour à la terre avec Lucie, une jeune agricultrice « bio », dont il est tombé amoureux

La Roue tourne, tourne, inlassablement, elle recycle les âmes, les fait voyager dans le temps, les sexes, les espèces, les différents états de la matière. Car nous avons tous été une multitude de choses ou d’êtres, ballottés au gré des rondes de la Roue.

La Pierre Saint-Christophe est un microcosme dans lequel les personnages ont tous eu une route commune le temps d’une ou mille et une vies.

 

« Le banquet annuel de la Confrérie des Fossoyeurs » n’est pas un roman mais des romans tissés les uns avec les autres, au rythme des chansons, intermèdes contés, séparant les récits principaux.

J’ai aimé me plonger dans l’entrelac des histoires, des souffrances pesant sur plusieurs générations, des fragments de la vie des personnages dispersés au fil du roman que le lecteur prend plaisir à rassembler.

J’ai aimé cette ode à la Vie malgré la Mort qui rôde et profite de la moindre inattention pour s’en emparer afin de redonner la vie. Sous cet angle, la mort est une péripétie au cours de la vie, sans en devenir joyeuse, elle devient familière.

J’ai aimé les descriptions du terroir des Deux-Sèvres permettant de poser les questions auxquelles est confronté notre société : sauver ce qui peut l’être ou continuer aveuglément à foncer droit dans le mur.

J’ai aimé la fin heureuse, qui peut agacer parce que trop idéalisée, quoique pas tant que cela, montrant qu’un retour à la campagne peut ouvrir sur une multitude de possibles.

 

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lundi 18 janvier 2021

Frédéric, le frère de l'Autre

 


Mes libraires préférées ont mis en avant ce titre, parmi cinq autres, lors du prix « Mots et images » 2020.

J'étais un peu dubitative et il est rare que je tente la lecture si d'emblée je ne suis pas emballée, même après la jolie présentation réalisée par Jessi, une des libraires de « Mots et images ».

L'opportunité de lire ce roman s'est présentée récemment aussi me suis-je lancée.


Les Rimbaldiens se saisiront plus facilement que moi de l'histoire du frère d'Arthur Rimbaud, Frédéric de son prénom, garçon peu enclin à l'étude rangé rapidement dans la catégorie des « un peu bête ».

Or, Frédéric Rimbaud, frère de l'autre, Arthur, le célébrissime poète à qui tout réussi même quand sa vie part en morceaux, est tout sauf bête. Il n'est qu'impuissance face à la monstruosité maternelle.

Vitalie Cuif épouse puis « veuve » Rimbaud, est un modèle hallucinant de mère odieuse, castratrice, sévère et cruelle. Elle veut tout régenter, tout contrôler et que tout aille dans son sens.

Autant elle loue l'intelligence fulgurante d'Arthur autant elle méprise son aîné. Telle une ogresse elle dévore ses fils petits bouts par minuscules morceaux jusqu'à en faire des fuyards devant la vie.

Pourtant Frédéric aura un sursaut : celui de s'opposer à l'intransigeance maternelle pour épouser la jeune femme dont il est amoureux. Las, Blanche est issue d'une famille « ennemie » des Cuif, propriétaires terriens prospères en Champagne. les Justin. Déchéance aux yeux de la matriarche Rimbaud qui plongera dans l'oubli son fil aîné pour mieux glorifier Arthur alors elle ne comprend goutte à sa poésie qu'elle n'a jamais lue.


David Le Bailly bataille avec la quasi inexistence d'archives concernant Frédéric, l'autre Rimbaud, se demande s'il parviendra à extraire un maillon important dans l'histoire familiale d'Arthur, le poète.

Malgré le peu d'informations sur Frédéric Rimbaud, l'auteur parvient à tenir en éveil l'intérêt de son lecteur en brossant un tableau doux-amer d'une vie provinciale dans la ruralité profonde, celle qui est oubliée par le centralisme parisien. La brutalité du monde paysan saute au visage du lecteur ce qui est osé et plaisant.

Frédéric, le frère de l'Autre, a beau raté sa vie, selon les critères maternels, il apparaît comme un homme sympathique, bon enfant, ne demandant pas la lune mais une vie tranquille entouré de sa famille. Il n'a que faire des honneurs, de la réussite puisqu'il aime ce qu'il fait, puisqu'il aime les siens.

Je me suis attachée à cet homme de rien, à ce raté conspué par sa mère, sa sœur et son frère qui ne l'épargne pas dans les lettres écrites à leur mère. Jusqu'à quel point Arthur a-t-il été sincère ? A-t-il fustigé son aîné pour complaire à sa mère et ainsi conserver les subsides octroyés ? Est-ce plus facile d'aimer la mère quand on est au loin et plus aisé de lui écrire ce qu'elle souhaite lire ?

Je savais qu'Arthur Rimbaud n'avait pas réalisé que de belles choses dans sa vie, aussi n'ai-je pas été surprise par certains aspects de sa personnalité : antipathique, prétentieux, transformé par l'appât du gain et la vie embourgeoisée au Moyen Orient. Un autre Rimbaud, très sombre, se dévoile peu à peu sous la plume alerte de David Le Bailly qui réussit à maintenir l'équilibre entre fiction et enquête.

Ce qui est effarant c'est de constater combien la mémoire familiale peut s'arroger le droit de bannir le souvenir d'un membre de la famille parce qu'il a refusé le cadre auquel la matriarche voulait le soumettre.

On brûle ce qui nous ressemble et on porte au pinacle ce qui nous fait peur tant l'audace est folle et incomprise. C'est ce qui arrive, pour moi, à Vitalie Cuif veuve Rimbaud : Arthur est tellement lumineux, extraordinaire qu'il ne peut que faire frémir la terrienne qui est en elle. Arthur est un incompris parce que son intelligence sensible était inaccessible à la compréhension commune.

Par contre, Frédéric, l'homme simple, est une aubaine pour une mère telle que Vitalie. Vitalie, on entend vitalité, vie et vit : il y a du mâle dominant en elle, incompatible avec une banale vie conjugale et familiale.

Dire que j'ai passé un moment ennuyeux serait mentir car le rythme du roman est très bien composé. Cependant, je suis passée un peu à côté de « L'autre Rimbaud ».

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dimanche 10 janvier 2021

Qu'y a-t-il au bout de la patience? Le ciel ou l'enfer?

 


La rentrée littéraire de septembre est tellement foisonnante que nous échappent, parfois, souvent même, de vraies pépites. Heureusement la sagacité des lycéens met en lumière des livres qui enchantent, remuent, secouent ou désarçonnent.

 

« Les impatientes » roman polyphonique dans lequel le destin de trois femmes, deux adolescentes et une femme trentenaire. Elles sont toutes les trois liées soit par le sang soit par les liens du mariage polygame.

Ramla, Hindou et Safira vivent dans leur chair et dans leur cœur les affres du mariage forcé : les deux premières voient leurs rêves s'effondrer, la troisième sa quiétude de femme unique s'envoler.

Elles n’ont entendu qu’une seule antienne depuis toujours : tu dois être patiente. Or, elles n’en possèdent plus : Ramla voudrait que son père revienne sur sa décision, Hindou qu’on ne la jette pas en pâture à un homme violent et Safira que son époux renonce à l’élixir de la jeunesse.

Derrière les murs des concessions, ces demeures des familles aisées, se cachent des jeux de pouvoir et la détresse des jeunes filles aux rêves tués dans l’œuf. « Munyal », tu es née fille tu vivras dans le « munyal » jusqu’à ce que la mort te délivre.

Derrière les hauts murs des belles propriétés, les filles deviennent les esclaves de leur époux, doivent servir leur co-épouse et attendre le bon vouloir du maître de leur corps. Elles espèrent devenir mère à défaut de recouvrer la liberté.

« Munyal »… patience ! Il est impossible d’aller à l’encontre d’une loi édictée par le Tout-Puissant.

Les chemins se croisent, la vie des trois héroïnes ne sera plus la même après heurts et éloignement. Cependant elles ont un point commun : la révolte, celle qui fait brûler tous ses vaisseaux pour retrouver « l’avant ». Elles refusent le sort qui leur est imposé par l’invocation de la fatalité d’être une fille. Chacune à sa manière essaie de conserver l’espoir et sa dignité.

 

Ramla peut passer son bac avant le mariage, largesse dispensée par son futur époux, la cinquantaine inquiète pour sa virilité. Quoi de mieux qu’un bain de jouvence auprès d’une jeune vierge !

Elle rêvait de devenir pharmacienne aux côtés de son fiancé en Tunisie, elle sera la seconde épouse d’un homme mûr et devra cohabiter avec une co-épouse qu’étreint la jalousie et la colère d’avoir perdu son statut d’unique femme.

Safira mettra en place mille et un stratagèmes pour se débarrasser de sa rivale, se délectant d’élixirs, de filtres magiques récoltés auprès de marabouts célèbres ou pas. Les croyances ancestrales la submergent jusqu’à ce qu’elle comprenne que Ramla est aussi une victime, autant qu’elle-même.

Il y a des scènes savoureuses entre Safira et sa meilleure amie préposée à l’obtention de la potion qui lui fera revenir l’amour inconditionnel de l’époux. L’humour voile le caractère glaçant des situations sans pour autant l’occulter.

Hindou boira le calice jusqu’à la lie : violences conjugales, viols, humiliations qui la conduiront à fuir la concession, manière pour elle de se rebeller contre l’ordre établi. Son chemin sera celui de la folie, seule échappatoire d’une vie qui n’en est pas une. Son histoire est la plus terrifiante des trois, on en sort glacé, tremblant et atterré.

 

Dans le cercle incessant du malheur d’être fille, d’être femme, une lueur, faible et pourtant précieuse : Safira, après avoir compris que sa rivale subit ce qu’elle vit, prend exemple sur elle et apprend à lire et à écrire. Le savoir, la connaissance, premiers pas dans la maîtrise de son destin.

Le roman « Les impatientes » est celui de femmes qui ne se résignent pas même si les conséquences ne seront pas identiques. C’est aussi celui d’un monde dominé de manière absolue par les hommes. Les femmes ne sont là que pour leur « bon plaisir » et si elles n’obéissent pas dur est le châtiment dispensé. Malgré les cris de douleur et de terreur personne ne réagira parce que personne n’y trouvera à redire puisque la volonté du Tout-Puissant est que la femme soit au service de l’homme. C’est ainsi et pas autrement.

 

Malgré la noirceur d’une vie au cœur d’une cage dorée, une brise souffle l’espoir d’une liberté. Un des frères de Ramla, qui lui a fait rencontrer son amoureux, s’élève contre le mariage forcé alors que la main de sa sœur était promise à son ami. Lui et son ami seront poursuivis par les deux familles au point qu’ils n’ont pas d’autre solution que de fuir à l’étranger.

La brise ouvre le cœur des femmes qui relatent leur propre histoire et s’aperçoivent qu’elle est identique à celle de l’autre, qu’elles partagent les mêmes douleurs. Les prémisses d’une solidarité féminine posent les premières pierres d’une lutte contre l’oppression.

 

« Les impatientes » roman d’une bataille pleine de rage pour s’émanciper de l’oppression masculine. Les moyens peuvent sembler dérisoires or ils sont très importants : apprendre à lire, à écrire et conduire pour conquérir son propre destin ou s’enfuir rejoindre un frère avec lequel la correspondance internet fut la corde de la délivrance. Seule Hindou ne trouvera pas la force de sa sœur. Long est le chemin pour que les mentalités changent et ouvrent les perspectives d’un autre possible.

 

« Les impatientes » est un roman-cri, un roman qui met le lecteur dans la peau d’une femme battue et violée, qui le pose face à la complicité familiale, la pire de toute en somme, qui le met face à la folie qui guette les proies fragiles.

Et Djaili Amadou Amal se fait porte-parole de celles qui ne l’ont pas, celles que l’on claquemure dans l’enfer de la soumission aux époux, pères ou frères.

 

« Patience, mes filles ! Munyal ! Intégrez-la dans votre vie future. Inscrivez-la dans votre cœur, répétez-la dans votre esprit. Munyal ! Telle est la seule valeur du mariage et de la vie. Telle est la vraie valeur de notre religion, de nos coutumes, du pulaaku. Munyal, vous ne devrez jamais l’oublier. Munyal, mes filles ! Car la patience est une vertu.

- Dieu aime les personnes patientes. » dit mon père. » (p83)

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samedi 2 janvier 2021

Double vie

 


Joséphine est prof de philosophie dans un lycée de Drancy, elle traîne la grisaille de sa fonction d'enseignante tout comme elle s'enlise dans le gris de sa vie. Tout lui ôte le sentiment d'exister.

Le quotidien de la classe n'est qu'insatisfaction et désillusion : tout est vain, tout est morne, tout est désespérant jusqu'au jour où elle décide prendre des cours d'effeuillage chaque vendredi.

Elle passe une audition dans un club de strip-tease de bonne tenue et est embauchée tout de suite. Elle devient Rose Lee lorsque le monde de la nuit s'éveille.

Habillée de tenues sexy, maquillée comme une Diva de la nuit, elle danse et s'effeuille chaque nuit pour le plaisir des hommes mais aussi pour le sien, celui de se savoir belle et désirable dans le regard masculin. Une seule règle : le client ne touche pas.

Commence pour Joséphine une double vie entre sa vie rangée de professeure de philosophie et sa vie nocturne où elle devient fantasme masculin.

Elle navigue entre la misère d'une profession décriée et le monde des paillettes, du luxe et du fantasme vendu au rythme des danses.

Le grand écart entre les deux mondes peut devenir risqué et brûler les ailes de Rose Lee.

J'ai dévoré "On ne touche pas", j'ai suivi la métamorphose de Joséphine en papillon de nuit Rose Lee, un merveilleux papillon empreint d'humanité : le monde de la nuit regorge de misères silencieuses, sourdes douleurs des adultes, miroir des misères de l'adolescence en plein désarroi face à un avenir incertain, la saveur amère laissée par la capitulation d'une Education Nationale qui ne souhaite qu'alléger les programmes pour qu'ils deviennent peau de chagrin. Pour survivre entre chaque vacances, Joséphine se perd dans la danse, dans la nuit qui glorifie le corps, qui le fait aimer, qui le fait onduler et danser.

J'ai aimé la relation sincère entre Joséphine, professeure de philo, et un de ses élèves, Hadrien, qu'elle guide en répondant à ses lettres : la philosophie permet de comprendre la vie, de mettre des mots sur des concepts qui eux permettront la mise en place d'une réflexion essentielle pour devenir un être autonome. Par petites touches, elle dispense les pensées de Marc-Aurèle, des Stoïciens, de Descartes ou de Spinoza.

Autant Joséphine a peu de relations avec ses collègues du lycée, autant elle tisse des liens forts avec les filles de la nuit... Coquelicot, Fleur, Andrea. Elle danse pour oublier qu'elle est impuissante en classe, pour mettre de côté les défaites quotidiennes et l'absurdité d'un métier en désespérance, nié par le rouleau-compresseur appelé Education Nationale. Ce dernier broie autant les enseignants que les élèves pour faire accepter le concept de l'égalitarisme, pipé d'avance.

Le luxe de Joséphine est d'aimer être admirée par des inconnus dans la pénombre du club, d'être désirée, d'être le fantasme qu'on ne peut atteindre. Le corps et sa sensualité, les deux mamelles d'une véritable liberté d'être.

J'ai été touchée par l'histoire et par l'héroïne narratrice qui se dévoile pour tout simplement vivre, avoir le sentiment si précieux d'exister.

Je danse, je m'effeuille donc je suis. « Je est le même »


Quelques passages

« Le décalage m'apparaît dans toute sa crudité. Rose Lee ne plairait pas à Martin. Elle réveillerait le pourceau qu'il étouffe à coups de poésie. […] Et s'il me voyait, presque nue, sur le podium ? Peut-être qu'il ne me reconnaîtrait-il pas. Les yeux de Rose Lee sont noirs de khôl et de mascara. Elle change de coupe, met des postiches, lâche ses cheveux. Rose Lee porte un serre-taille. Sa peau est veloutée, son dos cambré, ses seins dévoilés avec ardeur. Rose Lee peut être mille autres. Ce n'est pas moi. » (p 114)


« A votre place, je ne me marrerais pas comme vous le faites. Assis là, sur les bancs que vous abîmez avec vos inscriptions obscènes, vous vous faites avoir. […] Tout le monde vous prend pour des imbéciles. Nos dirigeants, l'institution, mes collègues. Moi aussi. Et tout est fait pour que vous restiez des imbéciles. Vous vous êtes déjà demandés pourquoi on n'arrête pas d'alléger les programmes scolaires ? Ça ne vous fait pas réfléchir, ça ? Je vais vous le dire, pourquoi. Parce qu'on veut vous donner moins, et de moins en moins, pour faire croire à vos parents, à l'opinion publique et à la terre entière que vous assimilez vite et bien. Que vous êtes tous très intelligents. En réalité, on vous tire vers le bas parce qu'on a besoin de votre ignorance, et de votre incapacité à avoir une pensée très élaborée, profonde. C'est pourquoi vous devriez pleurer tous les jours, vous désespérer, vous mettre à genoux, nous supplier de vous enseigner l'histoire, la littérature, la grammaire, la syntaxe, implorer pour qu'on vous donne des œuvres complètes à lire, qu'on vous traite comme de vrais élèves à qui on impose silence, prise de note, discipline, effort !. » (p 214)

Quelques avis

Babelio  Sens critique  Alex  Delphine


dimanche 11 octobre 2020

Voltige, bouts de tissus et goût du risque


 « A Vladivostok, dans l’enceinte désertée d’un cirque entre deux saisons, un trio s’entraîne à la barre russe. Nino pourrait être le fils d’Anton, à eux deux, ils font voler Anna. Ils se préparent au concours international d’Oulan-Oude, visent quatre triples sauts périlleux sans descendre de la barre. Si Anna ne fait pas confiance aux porteurs, elle tombe au risque de ne plus jamais se relever.

Dans l’odeur tenace d’animaux pourtant absents, la lumière se fait toujours plus pâle, et les distances s’amenuisent à mesure que le récit accélère. »


Il est des rencontres étranges et cela a commencé avec celle de la couverture, du titre et de mon regard. Je suis très sensible aux couvertures des romans, peut-être à tort mais qu'importe, aussi mon regard a-t-il été attiré par celle de « Vladivostok circus ».... sans doute le portrait du félin sauvage en costume très digne.

Elle s'est poursuivie par la lecture du roman et s'est achevée par la rencontre, en vrai, avec l'auteure invitée par la librairie guingampaise « Mots et images ». Ah... j'oubliais, lors de la reprise des goûters littéraires « Mots et Compagnie » chez « Sidonie et Cie », autre lieu incontournable de Guingamp, Gilbert a appâté la lectrice que je suis par un avis très élogieux de ce roman. L'affaire était donc entendue.


Nous sommes à Vladivostok, au moment des deux dernières représentations de la saison avant que le cirque ne ferme ses portes.

Nathalie, jeune costumière tout juste diplômée, arrive pour honorer un contrat de quelques semaines auprès d'un trio spécialisé dans l'exercice très difficile de la barre russe.

La barre russe : deux porteurs, un ou une voltigeur(se), une confiance vitale entre chacun des membres .

La jeune femme revient dans la ville où elle a passé quelques années avec son père, professeur d'université. Elle a l'impression d'être un chien dans un jeu de quilles car elle n'est pas attendue si tôt, accueillie par Léon, le metteur en scène et vérificateur des attaches. Le trio n'a qu'un mois pour peaufiner le numéro qu'il présentera à un important festival international des arts du cirque, à Oulan-Oude : l'enjeu est immense et le défi grandiose, réalisation par Anna, la voltigeuse, d'un quadruple saut périlleux avant de retomber sur la barre.

Nathalie prend à cœur sa mission qui est de réaliser les costumes du trio pour leur numéro à Oulan-Oude. Elle observe les artistes, elle les respire, elle les suit, elle les apprivoise afin de réussir à les habiller de lumière. Ils sont en Sibérie, la taïga, les bouleaux, les branches souples, Anna est une liane, une panthère des neiges, Anton et Nino des tronc solides, du tissu « camouflage », une queue serpentine et des oreilles, des casques ornés de branches. Belle idée sauf que les tissus sont rêches et peu souples, les casques encombrants, la queue inadaptée pour la voltige. Belle idée mais dangereuse.

Du dépit puis le défi est à nouveau relevé pour aboutir au sublime habit de lumière pour une voltigeuse défiant l'immensité étoilée. Le velours épouse les mouvements des corps, les souligne sans les entraver, la piste aux étoiles peut recevoir le numéro du trio.

« Vladivostok circus » est un roman d'ombre et de lumière : l'ombre des secrets des personnages, celle de leurs blessures intimes, la lumière du dépassement de soi, celle de l'espoir, celle de la joie procurée par ce que l'on fait, celle qu'on éprouve quand on touche à l'absolue beauté.

Par touches subtiles, le quotidien d'un entraînement au sein d'un cirque désert, est magnifié sous la plume délicate d'Elisa Shua Dusapin. Le cirque sans représentations, sans artistes, sans public, devient un lieu où le fantastique peut surgir à tout moment. D'ailleurs ne sent-on pas l'odeur prégnante des écuries et des cages des animaux disparus depuis des années ? Elle hante les lieux, plane lorsque la nuit tombe. La magie des exploits sportifs des hommes a remplacé celle des numéros animaliers, issus d'une époque révolue.

L'auteure joue avec la tension du récit : les personnages parviendront-ils à s'accepter, à se comprendre au-delà de leurs blessures, de leurs regrets ? La confiance est si difficile à installer que parfois le lecteur est tourmenté par les menus dérapages lorsque Anna se rebiffe, lorsque Anton a un geste malheureux envers le chat étique de Léon, lorsque le premier essayage est une catastrophe, lorsque Nathalie engluée dans sa peur de la chute mortelle l'essaime jusqu'au trio.

En quelques mots bien pesés, Elisa Shua Dusapin rend tangible l'atmosphère d'un lieu peu commun voire insolite. Elle joue, avec brio, avec le pouvoir d'évocation des mots et réussit à montrer combien le poids des responsabilités de chacun est lourd d'enjeux vitaux : une inattention, un matériel défectueux et la mort peut s'inviter.

Ce court roman est un long fleuve tumultueux à l'apparence calme : comme dans un roman japonais la surface des mots et des phrases dissimule un tumulte intérieur et une multitude de dangers. Faut-il apprendre à lâcher prise quand il est encore temps ? La réponse réside dans l'épilogue ainsi que dans les passages de la lettre qu'écrit Nathalie, la narratrice, à son père.

Un joli roman servi par une très belle écriture incisive et poétique.

Quelques avis:

Babelio Bibliosurf   En attendant Nadeau  Collection de livres