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mercredi 1 février 2023

Des souris et des hommes ... et des couleurs!

 


Les fantastiques (dessous) des classiques emmenaient les participants dans la lecture ou relecture de romans de John Steinbeck. J'ai choisi "Des souris et des hommes" illustré par Rebecca Dautremer.

C'est l'histoire de deux hommes, deux amis d'enfance, pendant la grande Dépression qui fit suite au krach boursier américain de 1929.

George Milton et Lennie Small vont de ranchs en ranchs, louant leurs bras pour gagner quelques dollars. George est aussi petit que Lennie est immense, le premier est astucieux, malin, le second naïf et légèrement déficient intellectuel ne sachant ni contrôler sa force ni son attirance immodérée pour les « choses douces » (la fourrure des petits animaux qu'il tue involontairement en les caressant de manière trop appuyée).

Les paysages de Californie du nord se déroulent au gré de leur marche. La vie pourrait s'écouler paisiblement, à l'image de la Salinas serpentant dans la vallée, leur rêve d'acquérir une petite exploitation agricole se concrétiser si la panique de Lennie quand il fait des « bêtises » ne leur portait pas préjudice, les contraignant à vider les lieux pour sauver leur peau. Ainsi, ont-ils du déguerpir de Weed pour éviter le lynchage parce que Lennie, en panique, s'est cramponné au tissu doux de la jupe d'une jeune fille au lieu de le lâcher quand elle se mit à crier. L'accusation de viol s'ensuivit et leur errance reprit.


Un travail les attend dans un nouveau ranch. Avant de s'y rendre, George et Lenny passent la nuit au bord de la Salina. Autour du feu, George explique à Lenny qu'il devra venir se réfugier ici s'il faisait une énorme bêtise … comme si George savait qu'un malheur arrivera malgré toutes les précautions prises. Dans la douce nuit d'été, il déroule leur espoir de posséder, un jour, une ferme pour y vivre heureux comme des rois, récoltant, enfin !, leurs propres moissons, élevant leurs lapins dont s'occupera Lennie. Ce moment de grâce sonne comme un glas, ténu et entêtant.

Dès qu'ils se présentent au ranch, le danger rôde entre le fils du patron, Curley, ancien boxeur amateur hargneux, car de petite taille, envers les hommes beaucoup plus grands, et sa femme, fort jolie et attirante, qui ne cesse d'aguicher les journaliers.

Les précautions mises en place par George suffiront-elles à éviter que Lenny se laisse approcher par la jeune épouse de Curley ? On le souhaite ardemment afin que leur rêve commun se réalise.


« Des souris et des hommes » de Steinbeck est un peu une courte suite des « Raisins de la colère », un autre épisode de la débâcle financière qui jeta sur les routes des millions de personnes ruinées.

Ce court roman se déroule comme une pièce de théâtre en cinq actes dont la dimension tragique apparaît dès la lecture du titre emprunté à un poème* de Robert Burns (Ecosse) : « The best laid schemes o'mice an'men / Gang aft a-Gley » (« Les plans les mieux conçus des souris et des hommes souvent ne se réalisent pas »). Muni de cette clef, le lecteur pressent que le désespoir et la fatalité sont au bout du chemin.

Steinbeck utilise, pour ce roman, une écriture grave, presque monocorde, la lenteur devient rythme narratif jusqu'au moment où tout s'emballera pour s'achever en une nouvelle lenteur et une écriture monocorde. Grâce au choix de son écriture, Steinbeck rend compte de la misère et de la solitude humaine, leur donne une voix et une réalité inoubliables.

Chaque personnage abîmé (Curley complexé par sa petite taille, Candy le vieux journalier avec une main en moins, Crooks le palefrenier noir relégué à l'écurie en raison de sa couleur de peau, la femme de Curley déçue par la vie et rêvant de cinéma, George prisonnier de son amitié et de sa tendresse pour Lennie, Lennie vivant dans son monde pouvant éclater comme une bulle de savon) est un monde en soi, celui des misères de la vie et de la société. Ils sont souris et hommes qu'un caprice peut emporter vers le drame. Il y a un côté béhavioriste chez Steinbeck qui ne plonge pas ses personnages dans l'introspection psychologique, dans un souci de simplicité et de compréhension des actions, comme dans un film ou une pièce de théâtre. C'est au lecteur/spectateur de déduire, par son observation, les relations entre les personnages et les dispositions d'esprit dans lesquelles ils se trouvent. Dans « Des souris et des hommes », le lecteur met en place tous les liens grâce aux dialogues dans lesquels il trouve nombres d'indices permettant de saisir la dimension psychologique des personnages. C'est ce qui en fait toute la saveur.

Saveur relevée par les illustrations, magnifiques, de Rebecca Dautremer qui servent admirablement ce grand texte. Elle a su mettre en images la naïveté et la gentillesse maladroitement brusque de Lennie ainsi que sa manière de s'exprimer. Ses illustrations magnifient texte et personnages ainsi que l'amitié, immense, liant George et Lennie. Amitié mêlée de tendresse amenant George au geste ultime dicté par l'amour fraternel.

Ses dessins aussi ciselés que le texte du roman, renforcent ce diamant de la littérature américaine du XXè siècle. Crayons et pinceaux portent les mots et les personnages, dignes d'une tragédie grecque, avec une beauté grave et époustouflante.

Un vrai régal pour les yeux !

Roman traduit de l'américain par Maurice-Edgar Coindreau, illustrations de Rebecca Dautremer.

*« To a Mouse, on Turning Her Up in Her Nest With the Plough, November, 1785 »


Quelques avis :

Babelio Interview France Culture de Rebecca Dautremer  

Reportage ARTE  Télérama  Tachan  Sens Critique  Hélène

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lundi 26 décembre 2022

Le piège d'or

 


Les (fantastiques) dessous des classiques nous emmenaient en décembre à la découverte du Grand Nord. J'ai choisi de partir en Amérique du nord aux côtés d'un auteur classique méconnu James Oliver Curwood. Il y a du Jack London dans ses récits sans sa dureté.


« Bram Johnson est une créature hors du commun. Un géant solitaire, métis esquimau à la tignasse rousse et au rire fou. À la fois une légende vivante et… un criminel. Capable de disparaître comme par magie, il parcourt les étendues glacées du Grand Nord canadien avec sa meute de loups assoiffés de sang, loin du monde des hommes. Pour les Indiens superstitieux du Barren, il s’agit d’un homme-loup ! […]"


D'emblée le décor est planté : l'immensité glacée du Grand Nord canadien, sa solitude pouvant mener à la folie, sa faune et ses tribus sans pitié.

Bram, métis solitaire à la tignasse rousse vit avec sa meute de loups, sans cesse pourchassé par les autorités pour meurtre. Légende vivante, homme-loup aux yeux des Indiens du Barren, il mène une vie isolée du monde des hommes. Il apparaît et disparaît aussi soudainement qu'un esprit, provoquant la peur parmi les natifs et les hommes de la Police montée.

Philip Raine, patrouilleur de la Police montée canadienne, se lance à sa poursuite, bien décidé d'en finir avec cet homme hors du commun.

Un long périple, doté de nombreux dangers, est entamé par le patrouilleur. Le souffle glacé du Grand Nord étreint faune et flore, recouvre de silence les forêts interminables en apportant à Raine le fardeau de la froide solitude.

Jim Curwood relate la vie de Bram Johnson et laisse le lecteur apercevoir une personnalité loin d'être inhumaine, bien au contraire : Bram aurait pu se débarrasser de Raine plus d'une fois mais ne le fait pas. Lors de leur confrontation, intense dans la nuit polaire, Bram laisse tomber de sa poche un piège. Quand Raine le récupère il découvre qu'il est particulier : des cheveux d'un blond doré en sont une des composantes. Comment l'homme-loup a-t-il pu se procurer ces mèches de cheveux ? Qu'a-t-il commis pour les avoir ? Et surtout à qui appartenaient-elles ? L'enquête commence ainsi que l'histoire sentimentale entre le patrouilleur et la blonde captive.


« Le piège d'or » est, sans conteste, un roman d'aventure. Il happe son lecteur dès les premières pages et le confronte avec deux univers différents : celui de l'immensité blanche et glaciale des paysages du Grand Nord, mystérieux et truffés de dangers, et celui de la civilisation policée.

Avec Bram Johnson et Philip Raine, ces univers s'affrontent dans un combat digne du western des grandes plaines étasuniennes. Car, à mes yeux, « Le piège d'or » est un western doté des poncifs du genre : le gentil blanc de la Police montée, le meurtrier fou métis recherché depuis tant d'années qu'on le croyait mort et les méchants issus d'une tribu indigène. Raine est suffisant et méprisant envers les membres de la tribu indigène qui poursuit les blancs ayant accosté dans le Barren, il est dénué d'empathie envers Bram qu'il considère comme un aliéné qu'il faut supprimer. Cerise sur le gâteau, il est tellement imbu de lui-même qu'il ne peut concevoir que la jeune captive puisse avoir des sentiments envers Johnson. Ce dernier a sauvé la jeune femme des griffes d'une tribu indigène agressive et est subjugué par la blondeur dorée de sa chevelure. Au point qu'elle lui a donné plusieurs mèches dont il s'est servi pour le fameux piège d'or.

« Le piège d'or » ayant été écrit au début des années 1920, il est nécessaire de prendre du recul en lisant les passages décrivant les membres de la tribu indigène comme étant des « noireauds », des « moricauds » et décrits comme des petits êtres malfaisants suivant plus leurs instincts animaux que leur intelligence. Ces passages sont choquants pour des lecteurs contemporains d'où l'importance de connaître le contexte historique de l'époque.

En réfléchissant à la manière dont l'auteur met en place la psychologie de ses personnages principaux, je ne suis pas certaine que son héros soit celui que l'on croit : il fait de Philip Raine un homme épouvantablement insupportable avec sa vision conquérante et dominatrice du monde. Tout doit être soumis à la supériorité de la civilisation blanche ainsi qu'à l'autorité du mâle. La pauvre captive, suédoise, n'a pas son mot à dire : Raine est incapable de comprendre pourquoi elle ne voit pas en Bram un aliéné dangereux ne méritant que la mort. Est-ce intentionnel de la part de l'auteur que Raine ne soit qu'une caricature de cow-boy ?

Je me pose la question car Bram m'a paru plus humain et plus empathique que Raine. Bram a ses blessures intimes qui ont fait qu'il est devenu un être asocial, préférant la solitude et l'amitié avec ses loups à la compagnie des hommes. Sous son aspect de brute sauvage, Bram est un homme vivant en symbiose avec la nature du Grand Nord : il est dur car la survie dans un environnement extrême exclut la moindre faiblesse physique, et cependant à l'écoute des sensations d'autrui.

J'ai vraiment aimé ce héros à la marge cachant sous une apparence brutale un cœur chaleureux, capable de compassion et d'empathie envers ses semblables. J'ai frissonné quand il explique à Raine pourquoi il a commis le meurtre dont il est accusé, quand il dit que l'autre l'avait accusé d'être un voleur alors que ce n'était pas le cas. J'ai eu l'impression de voir Elephant man, cabossé par la vie et les hommes lâchant leurs instincts cruels envers les plus faibles, envers ce qui est différent.


« Le piège d'or » est un vrai roman d'aventure qui aborde des sujets importants et complexes tels que la confrontation avec l'autre, avec la différence de culture, avec les blessures intimes que chacun peut porter en soi. La nature est une grandiose présence, monumentale et impartiale : que l'homme peut être minuscule à côté d'elle !


Traduit de l'anglais (USA) par Paul Gruyer et Louis Postif.


Quelques avis :

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lundi 28 novembre 2022

Pierre et Jean

 


La thématique du mois des Dessous(fantastiques) des classiques était le titre-prénom. J'avais deux lectures en prévision, seule celle de « Pierre et Jean » s'est concrétisée.

Pour moi, il s'agit, encore une fois, d'une relecture à près de trente-cinq ans d'intervalle.

J'ai lu l'excellente préface de l'auteur après avoir relu le roman qui s'avère ne pas être une illustration des postulats énoncés dans ladite préface. Cela n'a gâché en rien le plaisir de ma lecture, heureusement.


« Pierre et Jean » est un roman dit « naturaliste », ou réaliste et psychologique, dont la montée en puissance est bien menée par un récit qui ne laisse rien au hasard.

L'action se déroule au Havre, ville dans laquelle est venu vivre le couple Roland, bijoutiers à Paris. Sans être riches, les Roland ne sont pas pauvres non plus. Ils sont aisés, sans plus. Monsieur Roland est un inconditionnel de la mer ce qui l'a décidé à prendre résidence et retraite dans cette importante ville portuaire.

Après leurs études parisiennes, les deux fils de la famille, Pierre, l'aîné, titulaire de plusieurs diplômes, dont le dernier est celui de médecine, brun et sec, et Jean, le cadet, jeune avocat, aussi blond que son aîné est brun, rejoignent l'appartement familial en attendant de s'installer en ville pour y exercer leur profession.

Jean a une douceur et une tranquillité que ne possède pas Pierre ce qui n'échappe à la jeune veuve qu'est Madame Rosémilly. Dans la quiétude, relative, de la promenade en mer qui ouvre le roman, l'opposition évidente entre les deux frères est en place, prête à mûrir et à enfler.

Sous le soleil normand, les différences se précisent, la compétition commence au moment de rentrer au port : qui souquera le plus ferme ? L'aigreur de Pierre est vive, si vive qu'elle transpire dans les descriptions, du paysage et des personnages, de Maupassant. Le père ne voit et n'entend rien, la mère semble loin de ce qui se trame, seule la jeune invitée ne s'y laisse pas prendre.

Quelque chose surviendra, c'est évident.


En attendant le déclencheur de la future crise familiale, Maupassant fait patienter le lecteur en l'imprégnant de cette partie de la côté normande : la senteur particulière du port du Havre, l'atmosphère des cafés, celle de la jetée, véritable invitation au voyage maritime. Il mène son petit monde dans une partie de campagne, sur la plage à Trouville, lui fait croiser une serveuse de bar, la vendeuse de bock, accorte et gouailleuse. Il ouvre la porte d'une pharmacie dans laquelle se rend souvent Pierre.

Pour un peu, l'iode s'échapperait des pages.


Un jour, le notaire, ami de la famille, se fait porteur d'une triste et d'une bonne nouvelle. La première est celle du décès d'un ami parisien, un peu perdu de vue depuis l'exil normand, Léon Maréchal, client de la bijouterie Roland devenu ami intime du couple. La seconde est celle de l'héritage reçu par Jean de la part du disparu.

Pourquoi Jean a-t-il tout reçu ? Pourquoi Pierre a-t-il été oublié ou exclu ?

Rapidement la tension monte d'un cran au sein de la famille.

Très vite, en écoutant les réflexions logiques du vieux pharmacien et de la serveuse, Pierre soupçonne une aventure amoureuse entre sa mère et Léon Maréchal. Il en aura confirmation lorsque le portrait du disparu ne se trouve plus exposé aux regards.

Le point d'orgue est atteint quand Mme Roland annonce à son époux et à Pierre qu'elle a trouvé l'appartement idéal pour l'installation de Jean en tant qu'avocat... le même que celui repéré par Pierre, freiné par le manque d'argent.

S'enchaînent les événements qui ne feront qu'exacerber l'acrimonie, frisant la haine, de Pierre envers sa mère et son frère. Il en veut au monde entier, il souffre et fait souffrir tout le monde autour de lui avec la rage du désespoir. La jetée du Havre est le miroir des sentiments violents du jeune médecin maudit : ombres, lumières tamisées par la brume marine, cornes de brume déchirantes, feux croisés des phares guidant le trafic maritime telle une balise pour l'avenir de notre malheureux héros. Caïn-Pierre passera-t-il à l'acte funeste ? Abel-Jean se laissera-t-il homicider ? Eve-Louise Roland parviendra-t-elle à mettre un terme au drame et surtout à se faire comprendre de son aîné ?

Je n'en dirai pas plus hormis le fait que la dernière image créée par les mots de Maupassant est absolument sublime.


J'ai savouré ce court roman de Maupassant pour son réalisme qui s'empare de sujets, nouveaux pour l'époque, tels que l'hérédité (que le personnage soit légitime ou bâtard – quel vilain mot!-), la petite bourgeoisie, souvent étriquée, et les problèmes liés à l'argent. Thèmes loin d'être passés de mode tant la nature humaine ne change point au fil du temps.


Pour ne pas paraphraser Italo Calvino dans « Pourquoi lire les classiques » quand il écrit sur « Pierre et Jean », je cite ce qui suit, tellement vrai et contemporain !

« Le testament inattendu d’un ami de la famille, défunt, fait exploser la rivalité latente de deux frères, Pierre, le brun, et Jean, le blond, à peine diplômés l’un en médecine et l’autre en droit ; pour quelle raison l’héritage va-t-il tout entier au placide Jean et non à Pierre, le tourmenté ? En famille, à part Pierre, personne ne semble se poser ce problème. Et Pierre, de question en question, de colère en colère, renouvelle la prise de conscience d’un Hamlet, d’un Œdipe : la normalité et la respectabilité de la famille de l’ex-bijoutier Roland n’est qu’une façade ; la mère au-dessus de tout soupçon était une femme adultère ; Jean est le fils adultère et c’est à cela qu’il doit sa fortune ; la jalousie de Pierre n’est plus maintenant ressentie à cause de l’héritage de la mère et de son secret ; c’est la jalousie que son père n’a jamais songé à savoir qui dévore à présent le fils ; Pierre a, de son côté, la légitimité et la connaissance, mais autour de lui le monde vole en éclats. » (p 114-115).

Pourquoi lire les classiques ? Pour revivre, au gré d'une gamme étendue d'émotions, ce qui construit l'être humain au-delà des époques et des lieux.

L'être humain est une tragédie grecque ambulante, un théâtre No, une épopée sanglante, un éternel palimpseste et ce depuis la nuit des temps.


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lundi 31 octobre 2022

Quatrevingt-treize

 


En octobre, les « Dessous (fantastiques) des classiques » nous invitaient à choisir une œuvre de Marcel Proust ou de Victor Hugo.

J'ai choisi Hugo et une relecture de son roman « Quatrevingt-treize ».


1793, année terrible pour la France, année sanglante, année d'une rare violence au cours de laquelle s'embrasent la Vendée et la Bretagne.

1793, c'est l'an II de la Convention, celle de Marat, Danton et Robespierre, trois piliers, trois visions, trois orateurs fameux dont les destins seront aussi fulgurants que sanglants.

1793, la France est attaquée de toutes parts : à l'est, le Rhin est franchi par les Prussiens, au sud, l'Italie et l'Espagne tentent d'investir les places, sur les mers la marine anglaise patrouille, en quête du moment idéal pour lâcher des troupes, à l'ouest les Royalistes reprennent du poil de la bête, levant des milliers de paysans au nom de Dieu et du Roi.

1793, le bocage et les forêts bretonnes s'enflamment, la guerre civile, tant redoutée, prend corps au grand dam de Robespierre... l'ennemi le plus dangereux pour la Révolution est celui de l'intérieur.

1793, année de la Terreur. Girondins, Montagnards, Jacobins et autres partis révolutionnaires s'affrontent à la Convention à coups de discours homériques, d'envolée lyriques, d'accusations, d'insultes s'achevant, souvent, avec le couperet de la Guillotine.

1793, les têtes les plus en vue ne tiennent qu'à un fil. L'intransigeance révolutionnaire moissonne les épis récalcitrants sur un décret du Comité de salut public, puissance omnipotente et terrifiante d'un pouvoir qui peine à s'asseoir.

Ce ne sont plus les heures sombres de l'Histoire qui s'écoulent dans le roman de Hugo, ce sont les heures rouges du sang des exécutions et rougeoyantes des incendies dus aux affrontements fratricides.


Le roman s'ouvre par le débarquement en France du nouveau chef des armées contre-révolutionnaires, en la personne du Marquis de Lantenac. Traqué par les troupes révolutionnaires commandées par son petit-neveu, le vicomte Gauvain, lui-même surveillé par son ancien précepteur, le terrible Cimourdin, mandaté par le Comité de salut public. Chacun est surveillé par quelqu'un comme le souhaitent Robespierre et Marat.

Cimourdin, ancien prêtre engagé par Lantenac pour éduquer Gauvain, est la face sombre de la Révolution, intraitable et inflexible. Quant à Gauvain, il incarne sa face lumineuse, celle des idéaux, de l'utopie philosophique, des espoirs d'équité et d'égalité pour poser les socles d'une société nouvelle. Le jeune chef d'armée est quasiment LA figure romantique du révolutionnaire éclairé par les idées nouvelles.

Lantenac est la figure d'un passé qui tente de relever la tête. Il est les dix-huit siècles de monarchie dont le dernier chant explose au cours du siège de la vieille forteresse de Tourgue. Il a emporté, en guise d'otages, trois orphelins adoptés par un bataillon révolutionnaire, tel l'ogre dévorateur des contes. Lantenac est inflexible et insensible, passant au fil de l'épée, hommes, femmes et enfants, massacrant tout ce qui se dresse contre lui. Il est la féodalité, les impôts à n'en plus finir, la société inégalitaire. Il est la Vendée réactionnaire, il est la chouannerie.

Les trois enfants, deux garçons et une fille, sont l'incarnation de l'innocence, de la pureté parmi les horreurs de la guerre et des massacres. Ce sont des lumières égarées parmi les sombres moissonneurs, qu'ils soient « blancs » ou « bleus ». La scène, dans la bibliothèque de la Tourgue, est d'anthologie : le dernier exemplaire du « Saint Barthélémy » est saccagé par les menottes qui s'ennuient. Le fantôme de la nuit de la St-Barthélémy est en filigrane ...massacre d'innocents qui se répète. En effet, ladite bibliothèque a été piégée de manière à s'enflammer pour anéantir les forces républicaines au moment où elles investiront la place.


« Quatrevingt-treize » met aussi en avant deux parties très intéressantes : la première est la rencontre, d'autant plus spectaculaire qu'elle est imaginaire, entre les trois grandes figures de la Révolution française, Danton, Robespierre et Marat ; la seconde est la reconstitution d'une séance à la Convention. Les descriptions sont absolument fabuleuses, Hugo apporte le souffle épique de son écriture et de son style. Ce qu'il fait vivre à son lecteur est le …. oserai-je le dire ? …. joyeux et terrible bordel des séances de la Convention. Les insultes, les bons mots fusent, les discours fleuves noient ou abreuvent, les « émeutes » s'invitent aux discussions et disparaissent aussi vite qu'elles sont entrées. Sous la plume d'Hugo, sa vision de l'an II de la Convention est celle d'un fleuve tumultueux au milieu duquel quelques îlots tentent de canaliser les flots qui se déversent.

Le chaos et la raison, l'ombre et la lumière, l'inflexibilité et l'humanisme charrient une même idée, celle d'une société nouvelle offrant une place à chaque citoyen.


Pour en revenir à nos héros, leur destin sera, forcément tragique. Cependant, chacun à sa manière, sera sublime de grandeur d'âme. Tel est le paradoxe des tragédies.

On pensait voir les trois enfants brûlés vifs, Lantenac alors aux portes de la liberté, rebrousse chemin pour les sauver de la fournaise. La rédemption par le feu.

Le beau Gauvain, écartelé entre devoir et sens moral, pour lui Lantenac s'est racheté en sauvant les enfants, aussi préfèrera-t-il l'échafaud au déshonneur de ne pas respecter sa vision de la Révolution et du monde qu'elle peut créer. La jeunesse prometteuse fauchée par le couperet.

Et Cimourdin ? Il ne survivra pas à celui qu'il a éduqué et chez qui il sema les graines révolutionnaires. Il se châtiera lui-même après avoir appliqué, inflexiblement, la sentence du Comité de salut public.

L'ultime phrase est grandiose, magnifique et tragique... tout Hugo en quelques mots choisis et prosodie admirablement scandée.


La relecture de « Quatrevingt-treize » a été une redécouverte d'un très beau texte d'Hugo et de sa vision, sans doute discutable pour certains, de ces années terribles de la Révolution française.

Les notes sont foisonnantes et très intéressantes car elles permettent de mieux comprendre l'époque et les faits historiques.


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lundi 25 juillet 2022

Vingt mille lieues sous les mers

 


En ce beau mois de juillet, les « classiques, c'est fantastique » ont pour thème le grand large. Aussi, ai-je opté pour l'exploration des grands fonds sous marins en compagnie du mythique Capitaine Némo.


« Vingt mille lieues sous les mers » de Jules Verne est un immense roman d'aventure, que j'ai trop négligé à l'adolescence, époque où lire cet auteur m'ennuyait profondément.

Il relate les aventures de trois naufragés, le professeur Aronnax, son fidèle serviteur Conseil et un chasseur de baleine canadien Ned Land, recueillis par le mystérieux Capitaine Némo, propriétaire et inventeur d'un sous-marin extraordinaire, le Nautilus, très en avance sur les technologies de l'époque (Jules Verne écrit ce roman entre 1869 et 1870).

Commence alors un périple merveilleux au fond des océans et mers du globe.


Tout cela n'aurait pas eu lieu si depuis 1866, l'apparition régulière d'une bête monstrueuse n'avait pas défrayé les chroniques partout en Europe et aux Etats-Unis. Ce sera à qui harponnera et mettra hors de nuire le monstre marin. Ce dernier provoque de nombreux naufrages et la colère des armateurs comme des compagnies d'assurance menaçant d'augmenter leurs taux devant la menace terrifiante en Atlantique.

Les Etats-Unis décident d'affréter une frégate, moderne et bien armée, pour poursuivre et tuer le monstre. Aronnax, revenant d'une expédition scientifique dans l'ouest américain, reçoit une lettre du ministère de la Marine afin qu'il rejoigne l'expédition et ainsi représenter la France. Le médecin et professeur au Muséum d'Histoire Naturelle de Paris, ne peut refuser l'offre et s'engage allègrement dans l'aventure aux côtés de son serviteur, l'imperturbable Conseil, grand classificateur des espèces marines.

Lorsque la rencontre entre le supposé nerval géant et la frégate Abraham Lincoln a lieu, Aronnax, Conseil et Ned Land se retrouvent dans les flots, sans possibilité de rejoindre la frégate. C'est Ned qui hèle les deux autres, épuisés par leur nage chaotique, depuis un étrange support en fer. Ce support s'avère être le Nautilus où nos naufragés feront un très long séjour.


Tout est étrange, mystérieux et extraordinaire à bord du Nautilus agencé comme une luxueux appartement, doté des dernières nouveautés et alimenté par la fée électricité. La langue utilisée par le Capitaine Némo et ses hommes est un idiome inconnu des trois naufragés, cependant Némo peut s'exprimer aussi bien en français, en anglais, en allemand qu'en latin.

Alors que Aronnax est subjugué par les technologies utilisées à bord et la possibilité d'observer les mondes sous marins, Ned Land ne pense qu'à s'échapper pour rejoindre la terre ferme et retrouver les siens. Il en est d'autant plus obsédé que Némo, dès leurs premiers échanges, est explicite : « Vous êtes venus surprendre un secret que nul homme au monde ne doit pénétrer, le secret de toute mon existence ! Et vous croyez que je vais vous renvoyer sur cette terre qui ne doit plus me connaître ! Jamais ! En vous retenant, ce n’est pas vous que je garde, c’est moi-même ! » (Chapitre X) Tout au long du roman, le narrateur, Aronnax, se demande si jamais il reverra un jour son bureau au Muséum. Il s'interroge, également, sur ce qui a pu pousser le Capitaine Némo à se retrancher de la vie parmi les hommes : une absence de reconnaissance de ses compétences et savoirs d'ingénieur et de savant ? Un terrible malheur personnel ? Ce n'est qu'à la fin qu'Aronnax aura un élément de réponse, la partie émergée de l'iceberg.


Au cours de leur expédition au fond des mers, Némo offre à Aronnax et ses compagnons, le spectacle époustouflant de la diversité biologique, des profondeurs apaisantes. Il leur offre des parties de chasse dans les forêts sous marines grâce à des scaphandres de haute technologie, encore inconnue. Il leur permet de découvrir des trésors engloutis, des espaces inimaginables tel que celui offert par un volcan sous marin dont le cratère émergé a vu une faune et une flore investir ses profondeurs. Il emmène Aronnax et Conseil découvrir le continent disparu, l'Atlantide : le mythe rejoint la réalité romanesque pour le plus grand plaisir du lecteur. Ce qui est jubilatoire, c'est que tout se tient, comme si Jules Verne avait eu la prescience des progrès fulgutants de la technologie.

Le Nautilus, piloté par Némo, fait une escale au pôle sud, que ce dernier découvre réellement, embarque ses passagers dans un passage, presque secret ?, entre la Mer Rouge et la Mer Méditerranée, un canal de Suez naturel, il les fait naviguer au cœur des « fleuves marins » tel que le Gulf Stream, véritables climatiseurs de la planète.

Némo fait l'apologie des richesses marines lui permettant de ne plus avoir à utiliser les produits de la terre : nourriture, vêtements, ustensiles divers proviennent des éléments sous marins.

Lors des observations réalisées par Aronnax, le lecteur est transporté dans un élan pour l'écologie : les fonds marins sont aussi les poumons de la planète qu'il est important de protéger. D'ailleurs, à plusieurs reprises, Jules Verne, par le truchement du narrateur, souligne combien les richesses marines peuvent être fragilisées par la cupidité des hommes.... Verne est-il un visionnaire ? Bien qu'il n'ait jamais quitté la France, il connaît bien la nature humaine ce qui lui permet d'émettre ses suppositions.


« Vingt mille lieues sous les mers » est, je l'ai écrit plus haut, un roman d'aventure palpitant agrémenté de passages pédagogiques sur les classifications de la flore et de la faune des mondes marins du globe. Il ne faut pas se laisser décourager par les descriptions techniques et scientifiques, elles ont leur intérêt et leur parfum d'aventure.

Le récit est servi par de très belles gravures et par quelques cartes établies par Jules Verne lui-même.


Une fois encore, Jules Verne m'a emportée dans un monde pittoresque et extraordinaire dans lequel les merveilles s'allient avec maestria aux mythes et légendes avec lesquels l'humanité s'est façonnée.

Le « deus ex machina » final est absolument génial : la fuite en chaloupe dans les eaux nordiques alors qu'un maëlstrom sévit, dantesque. Nos trois naufragés se retrouvent saufs sur une île des Lofoten. Quant au Nautilus (et son équipage) il disparaît sans laisser de trace. Le mystère demeure malgré quelques indices... ce qui donne envie de mettre le cap sur une certaine « Ile mystérieuse ».


Quelques avis :

Babelio Futura sciences Radio France Critiques libres Hélène

Lu dans le cadre


(616 pages)

mardi 12 juillet 2022

Emma

 


Je n'avais pas lu de roman de Jane Austen depuis longtemps, une des thématique du Mois anglais 2022 concernait cette autrice, ni une ni deux j'ai ouvert « Emma » et ce pour mon plus grand bonheur.

« Emma » relate l'histoire d'une jeune héritière qui entre tentation du célibat et envie de devenir une marieuse avisée se rend compte que tout n'est pas aussi simple que cela. On retrouve les thèmes récurrents de Jane Austen abordés de manière différente puisque l'héroïne, que son père adore, n'a pas besoin d'absolument de se marier pour conserver son héritage. Emma se délecte du rôle d'entremetteuse qu'elle s'est allouée pour faire et défaire les couples dans le village d'Hightbury. Quoi de plus distrayant que d'arranger rencontres et naissance de sentiments amoureux pour une jeune fille oisive ?

Emma est, dit-on, une des héroïnes les plus complexes créées par Jane Austen ce que je veux bien croire l'issue de ma lecture.

Emma Woodhouse est adorable et agaçante quand elle fonce, tête baissée, pour faire le bonheur des autres malgré eux, sans s'attarder à connaître leurs envies ce qui la rend un peu caricaturale. Sans compter que sa position sociale et sa joliesse font d'elle une jeune personne, loin d'avoir bonté, mesure et clairvoyance comme les habituelles héroïnes d'Austen, qui n'en fait qu'à sa tête, qui n'écoute personne et qui apparaît vaine et maladroite. Elle possède une assurance frisant l'autosatisfaction ce qui peut la rendre blessante envers les dames plus pauvres qu'elle.

Cependant, à sa décharge, elle affirme son indépendance, elle n'a cure de trouver un bon parti, avec conviction et maladresse. « Je n'ai aucune raison que les femmes ont normalement de se marier » assurant par là préférer le célibat à un mariage sans amour. Elle enfonce le clou en expliquant «Je ne crois pas que beaucoup de femmes mariées aient autant d'autorité dans la maison de leur mari que j'en ai, moi, à Hartfield. Et jamais, jamais vous m'entendez, jamais je ne pourrai espérer être aussi sincèrement aimée ni avoir autant d'importance aux yeux d'un autre homme que mon père. » Sauf que...elle sera prise à son propre piège.

Pour en revenir à son affirmation, Emma énonce un principe qui sera repris, plus tard par les féministes, celui de l'indépendance financière première condition de l'émancipation des femmes. Elle exprime également un certain pouvoir féminin, celui de ne pas se laisser dicter sa conduite par les hommes. En cela elle a un avantage : son père est en adoration devant elle et accède à tous ses caprices. D'un côté, elle supporte les humeurs hypocondriaques de son père.

Ce qui rend Emma différentes des héroïnes austeniennes c'est que malgré son incurable snobisme, son bavardage intempestif, son insensibilité envers le remue-ménage provoqué par ses lubies d'entremetteuse, cela ne relève pas d'une volonté perverse et calculatrice car Emma, sans être empathique, a bon cœur : elle sait se montrer souvent généreuse et accepte d'ouvrir les yeux sur ses erreurs et d'y remédier.

Emma agace, énerve au point que lorsqu'elle comprend de qui elle est amoureuse j'ai eu une réaction jubilatoire en constatant qu'elle devait se donner la peine d'être à l'écoute pour ne pas perdre son soupirant. Pourtant, tout au long du roman je n'ai jamais pu la détester car au final je l'ai bien aimée. Je n'ai pas insisté sur les personnages gravitant autour d'Emma, ils sont savoureux et à la hauteur de leur rôle. Chacun a sa place et permet d'éclairer le personnage d'Emma. C'est ce qui rend, à mon sens, le roman très réussi et très abouti.


« Emma » fut une lecture jubilatoire et délectable car l'histoire est servie, avec art, par la plume délicieusement ironique de Jane Austen qui accompagne le récit avec son humour et les piques glissées dans les répliques des personnages principaux et secondaires. Le tout servi par les superbes descriptions de la campagne anglaise du XIXè siècle.


NB : le film « Emma », paru en 2020, est excellent et ne gâche en rien le roman.


Traduit de l'anglais par François Laroque


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lundi 27 juin 2022

Le chef d'oeuvre inconnu

 


J'avais l'habitude des romans d'Honoré de Balzac et j'ai eu l'agréable surprise d'apprendre qu'il avait également écrit des nouvelles.

Le thème du mois de « Les classiques, c'est fantastique » étant sur l'art en littérature, j'ai donc choisi la lecture du « Chef d'oeuvre inconnu ».


La nouvelle met en scène le jeune Nicolas Poussin, encore inconnu, visitant le peintre Porbus dans son atelier. S'y trouve également un étrange bonhomme répondant au nom de Maître Frenhofer. Ce dernier commente, de manière fort savante, l'oeuvre que Porbus a achevé, « Marie l'égyptienne ». Or, à ses yeux, bien que l'oeuvre soit magnifique, Frenhofer estime qu'elle est incomplète et en quelques coups de pinceaux il magnifie Marie, notamment en mettant en valeur son pied.

Mais, le vieux maître éprouve des difficultés à faire de même pour son Oeuvre éternellement inachevée en raison de sa propension à être insatisfait, « La belle noiseuse » attend le trait de génie pour être exposée.

La discussion sur les diverses techniques de peinture et les échanges de commentaires savants donnent une irrépressible envie à Poussin et Porbus d'admirer la toile du Maître. Ce dernier rechigne et parvient à surseoir à la visite des deux artistes.

De fil en aiguille, Poussin propose à Frenhofer, qui accepte, de faire poser son amoureuse, Gillette. Cette dernière émeut tellement le vieux maître par sa beauté qu'elle qu'il s'en inspire pour achever le portrait de « La belle noiseuse », autrement dit Catherine Lescault. Le vieux maître invite Porbus et Poussin à admirer l'oeuvre achevée... du brouillard de couleurs n'apparaît, sublime, qu'un pied. Il va sans dire que la déception des deux peintres se lit sur leur visage au point de provoquer le désespoir du vieux Frenhofer.


Avec « Le chef d'oeuvre inconnu » Balzac propose une réflexion sur l'art, le rapport entre le peintre et son modèle mais aussi celui entre le peintre et la peinture. Leurs rencontres peuvent être destructrices comme magnifiquement constructives.

Balzac mêle étroitement, et avec habilité, les thèmes de l'érotisme, la relation peintre-modèle et également la figuration érotique dans une œuvre (dans « L'enlèvement des Sabines », les drapés des robes moulent le corps des femmes apportant une sensualité et de l'érotisme dans le chaos des corps et de la panique, un pied est délicatement chaussé d'une sandale, une chevelure devient aérienne dans le tumulte de la lutte), de l'esthétique et de la mort.

Le fil de la nouvelle tisse une pensée philosophique sur la finalité de l'expression artistique : pourquoi peint-on ? Que souhaite-t-on exprimer et transmettre ? Le but est-il d'exposer ou de revenir, inlassablement, sur des détails, sur l'agencement des couleurs et de la lumière au point que la toile est éternellement inachevée ? L'oeuvre, avant d'être dévoilée au public, doit-elle être absolument parfaite ? D'ailleurs qu'est la perfection aux yeux de tout un chacun ? Est-elle au diapason ou discordante ? Pourquoi un chef d'oeuvre inconnu peut-il être inconnu ? Est-ce parce qu'il est détruit ou jamais exposé au regard du public ? Ou bien est-ce parce qu'on ne sait pas encore que le chef d'oeuvre en est un ?

Tant de questions naissent à la lecture de cette belle nouvelle qui m'a sortie de ma zone de confort. Balzac manie avec brio les codes du réalisme (les descriptions physiques des personnages sont de petits bijoux) et du fantastique (les doutes et les angoisses éprouvées par certains personnages, l'escalier sombre et brinquebalant, la façade un peu décrépie) : Frenhofer est comme Orphée, il descend loin dans les enfers de la création pour en extirper la vie, celle qu'il veut montrer dans sa toile. La folie est aux lisières de l'esthétisme recherché par le personnage, fictif, de Frenhofer.

Balzac fait plus que suggérer d'autres mythes tels que celui de Pygmalion et de Galatée, le sculpteur amoureux de la statue, parfaite, réalisée, Gillette par sa beauté donne vie, aux yeux du vieil homme, à « La belle noiseuse », ou encore celui d'Achille et son point faible, le talon. Le pied, magnifique, de « La belle noiseuse » montre combien l'anarchie des couleurs du reste de la toile est un désastre.

La douleur est multiple et fatale pour Frenhofer ou certains artistes.

« Le chef d'oeuvre inconnu » m'a transportée tant par les références culturelles et par la si belle langue littéraire du dix-neuvième siècle. Un pure gourmandise apaisante.


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lundi 25 avril 2022

Choses dont je me souviens

 


Sôseki Natsume
frôle  la mort en 1910 : un ulcère à l'estomac l'oblige à rester alité plusieurs mois, les pronostics ne sont pas des plus optimistes.

Cependant, la chance est du côté de l'écrivain qui dans « Choses dont je me souviens » relate le quotidien de sa maladie et de ses maux.

Revenir, presque, d'entre les morts donne une nouvelle dimension à la vie et à ses joies.

Etre proche de franchir la ligne ténue entre la vie et la mort instaure une envie, impérieuse ?, de noter impressions et réflexions de ces moments heureux, de pleine conscience d'être libéré des contraintes, parfois lourdes, de la vie quotidienne, ce qui apporte une clarté d'esprit.

Sôseki relate ces moments au cours desquels il établit des bilans, il explore toutes les sensations éprouvées en regardant le ciel d'automne, il compose nombre de haïkus et de kanshis, poèmes respectant la métrique, complexe, de la poésie chinoise.

Il est également humble devant l'immensité des possibles ténèbres comme devant les innombrables joies qu'offre le monde des sensations.

Sôseki est dans l'urgence d'où une relative sécheresse de son style, son âme de poète il la glisse dans ses haïkus dans lesquels la joie comme le désespoir sont dits en peu de mots dont la force d'évocation est indéniable et d'une rare beauté.

Il faut se laisser porter par ses redondances, celles d'un homme qui cherche à se souvenir, qui creuse dans sa mémoire et celle de ses proches pour établir une vue d'ensemble de ce qui lui est arrivé, notamment la perte de connaissance, longue et angoissante, qu'il ne peut revivre que par la mémoire d'autrui.

Avec concision, Sôseki parvient à évoquer l'intime sans outrance et avec une grande pudeur. C'est ce qui fait la grande force de son récit. On est dans sa chambre, on palpe la douleur et l'angoisse avec l'empathie que le récit sait générer ce qui ôte tout voyeurisme et exhibitionnisme. Sôseki exprime avec poésie la finitude, le côté trivial de la vie, et la grâce, la spiritualité inhérente à tout homme sensible. Ainsi ai-je savouré ce kanshi, me représentant Sôseki sur son lit de souffrance, l'esprit en éveil prêt à se repaître de chaque beauté du monde :

Renversé sur le dos
Je suis comme un muet
Silencieux je regarde
L'immensité du ciel
Les nuages sont immobiles
Le jour passe
Rien ne se passe

« Choses dont je me souviens » est un récit mélancolique, parfois décousu mais empreint de l'envie d'atteindre l'idéal d'harmonie, d'exprimer le goût pour la poésie, la peinture, le thé, toutes les choses simples loin de toute vulgarité. L'atmosphère est feutrée, on chuchote, on murmure, on écoute les silences de l'angoisse ou de l'extrême joie.

Je me suis installée, près du narrateur, pour vivre et ressentir à son rythme et me dire que la vie est bien trop courte pour laisser obscurcir son horizon par l'impitoyable finitude. Chaque parcelle du Beau est un instant précieux que l'on se remémore à l'envi.

Traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu

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jeudi 31 mars 2022

L'Oeuvre au Noir

 



Le titre m'a toujours intriguée et je me suis souvent demandé pourquoi M.Yourcenar a-t-elle choisi ce titre pour son roman dont je n'avais lu que des bribes. J'ai compris, rapidement, la raison de ce choix d'autrice d'une érudition époustouflante.

Zénon est un clerc, un philosophe, un érudit, un médecin, un chercheur, un explorateur du corps et de l'âme humains. Il s'est aussi essayé à l'alchimie. Lorsque que l'on cherche la signification d'oeuvre au noir en alchimie, on tombe sur cette explication : cela « désigne la première des trois phases dont l'accomplissement est nécessaire pour achever le magnum opus », le Grand Oeuvre. "En effet, selon la tradition, l'alchimiste doit successivement mener à bien l'œuvre au noir, au blanc, et enfin au rouge afin de pouvoir accomplir la transmutation du plomb en or, d'obtenir la pierre philosophale ou de produire la panacée. »

 

Marguerite Yourcenar relate la vie extraordinaire d'un homme que la vie aurait pu aigrir mais qui préfère, après s'être émancipé de ses maîtres à penser, parcourir le monde pour étudier la machine fabuleuse qu'est l'homme. Le roman se déroule entre la fin du Moyen-âge et le début de la Renaissance, période pendant laquelle tous les possibles ouvraient ou fermaient les horizons de la pensée, de la littérature, des arts et des découvertes.

Zénon est l'homme marchant sur le pont entre ces deux rives, reliant deux époques historiques.

Il est d'abord l'errant, homme parcourant le monde et ses vicissitudes monstrueuses, violentes, intolérantes ponctuées de phares lumineux des nouvelles connaissances souvent iconoclastes.

Après l'errance vient la vie immobile. Il se réfugie, las des poursuites et mises à l'index de ses œuvres « Prognostications des choses futures » et son « Traité du monde physique », dans un monastère  Bruges, sous le nom de Sebastian Théus, docteur de son état. Il se croit à l'abri jusqu'au jour où quelques novices jouent aux bacchanales dans les souterrains du monastère.

Les désordres de ces derniers le mènent en prison et en procès. Zénon sait qu'il se heurte à un mur, celui des dogmes en vigueur qui condamnent les activités scientifiques osées et l'esprit critique, germes de l'hérésie tant redoutée. Comme il connaît parfaitement la nature humaine, il préfèrera prendre l'issue, fatale certes, qu'il aura choisie en pleine conscience, parce qu'il refuse de se rétracter et de taire la vérité du monde à ses contemporains.

Et si  les trois parties de la vie de Zénon, versé dans l'art de la conversation qui suspend le temps (avec son cousin Henri-Maximilien, le prieur des Cordeliers ou avec le chanoine Bartholommé Campanus), étaient les étapes dont l'accomplissement est nécessaire pour achever le Grand Oeuvre de la connaissance des hommes ? Le magnum opus de Zénon n'est-il pas d'atteindre la connaissance ultime, celle de la quintessence de l'âme ?

 

Quand on suit le parcours de Zénon, on ne peut que se souvenir de Giordano Bruno, brûlé en place publique à Rome, ou aux nombreux penseurs du XVIè siècle persécutés par les autorités religieuses, sans cesse bousculées par l'avancée des sciences tant physiques qu'humaines : plus le monde s'agrandit, plus l'horizon s'élargit, plus le ciel s'explore plus les fondations des dogmes religieux chancellent.

Lire « L'oeuvre au noir » c'est plonger dans une époque où l'obscurantisme religieux provoque les mouvements hérétiques amenant au protestantisme de Luther et de Calvin. Les guerres jettent sur les routes les villageois malmenés, torturés par la faim et la pauvreté, la soldatesque et ses pillages, les épidémies et leurs ravages. C'est aussi penser aux tableaux de Lucas Cranach et de Bosh,

La plume de Marguerite Yourcenar fait la part belle à une phénoménale érudition et à un style raffiné d'une beauté à provoquer des frissons délicieux tant les mots sont choisis avec justesse et portent une force d'évocation extraordinaire.

 

« L'oeuvre au noir » fut une lecture jubilatoire et merveilleuse. J'avais gardé un excellent souvenir de ma lecture des « Mémoires d'Hadrien », je me suis régalée, dans tous les sens du terme, avec ce roman qui dormait depuis des années dans ma bibliothèque.

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Les Inrocks

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