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mercredi 1 février 2023

Des souris et des hommes ... et des couleurs!

 


Les fantastiques (dessous) des classiques emmenaient les participants dans la lecture ou relecture de romans de John Steinbeck. J'ai choisi "Des souris et des hommes" illustré par Rebecca Dautremer.

C'est l'histoire de deux hommes, deux amis d'enfance, pendant la grande Dépression qui fit suite au krach boursier américain de 1929.

George Milton et Lennie Small vont de ranchs en ranchs, louant leurs bras pour gagner quelques dollars. George est aussi petit que Lennie est immense, le premier est astucieux, malin, le second naïf et légèrement déficient intellectuel ne sachant ni contrôler sa force ni son attirance immodérée pour les « choses douces » (la fourrure des petits animaux qu'il tue involontairement en les caressant de manière trop appuyée).

Les paysages de Californie du nord se déroulent au gré de leur marche. La vie pourrait s'écouler paisiblement, à l'image de la Salinas serpentant dans la vallée, leur rêve d'acquérir une petite exploitation agricole se concrétiser si la panique de Lennie quand il fait des « bêtises » ne leur portait pas préjudice, les contraignant à vider les lieux pour sauver leur peau. Ainsi, ont-ils du déguerpir de Weed pour éviter le lynchage parce que Lennie, en panique, s'est cramponné au tissu doux de la jupe d'une jeune fille au lieu de le lâcher quand elle se mit à crier. L'accusation de viol s'ensuivit et leur errance reprit.


Un travail les attend dans un nouveau ranch. Avant de s'y rendre, George et Lenny passent la nuit au bord de la Salina. Autour du feu, George explique à Lenny qu'il devra venir se réfugier ici s'il faisait une énorme bêtise … comme si George savait qu'un malheur arrivera malgré toutes les précautions prises. Dans la douce nuit d'été, il déroule leur espoir de posséder, un jour, une ferme pour y vivre heureux comme des rois, récoltant, enfin !, leurs propres moissons, élevant leurs lapins dont s'occupera Lennie. Ce moment de grâce sonne comme un glas, ténu et entêtant.

Dès qu'ils se présentent au ranch, le danger rôde entre le fils du patron, Curley, ancien boxeur amateur hargneux, car de petite taille, envers les hommes beaucoup plus grands, et sa femme, fort jolie et attirante, qui ne cesse d'aguicher les journaliers.

Les précautions mises en place par George suffiront-elles à éviter que Lenny se laisse approcher par la jeune épouse de Curley ? On le souhaite ardemment afin que leur rêve commun se réalise.


« Des souris et des hommes » de Steinbeck est un peu une courte suite des « Raisins de la colère », un autre épisode de la débâcle financière qui jeta sur les routes des millions de personnes ruinées.

Ce court roman se déroule comme une pièce de théâtre en cinq actes dont la dimension tragique apparaît dès la lecture du titre emprunté à un poème* de Robert Burns (Ecosse) : « The best laid schemes o'mice an'men / Gang aft a-Gley » (« Les plans les mieux conçus des souris et des hommes souvent ne se réalisent pas »). Muni de cette clef, le lecteur pressent que le désespoir et la fatalité sont au bout du chemin.

Steinbeck utilise, pour ce roman, une écriture grave, presque monocorde, la lenteur devient rythme narratif jusqu'au moment où tout s'emballera pour s'achever en une nouvelle lenteur et une écriture monocorde. Grâce au choix de son écriture, Steinbeck rend compte de la misère et de la solitude humaine, leur donne une voix et une réalité inoubliables.

Chaque personnage abîmé (Curley complexé par sa petite taille, Candy le vieux journalier avec une main en moins, Crooks le palefrenier noir relégué à l'écurie en raison de sa couleur de peau, la femme de Curley déçue par la vie et rêvant de cinéma, George prisonnier de son amitié et de sa tendresse pour Lennie, Lennie vivant dans son monde pouvant éclater comme une bulle de savon) est un monde en soi, celui des misères de la vie et de la société. Ils sont souris et hommes qu'un caprice peut emporter vers le drame. Il y a un côté béhavioriste chez Steinbeck qui ne plonge pas ses personnages dans l'introspection psychologique, dans un souci de simplicité et de compréhension des actions, comme dans un film ou une pièce de théâtre. C'est au lecteur/spectateur de déduire, par son observation, les relations entre les personnages et les dispositions d'esprit dans lesquelles ils se trouvent. Dans « Des souris et des hommes », le lecteur met en place tous les liens grâce aux dialogues dans lesquels il trouve nombres d'indices permettant de saisir la dimension psychologique des personnages. C'est ce qui en fait toute la saveur.

Saveur relevée par les illustrations, magnifiques, de Rebecca Dautremer qui servent admirablement ce grand texte. Elle a su mettre en images la naïveté et la gentillesse maladroitement brusque de Lennie ainsi que sa manière de s'exprimer. Ses illustrations magnifient texte et personnages ainsi que l'amitié, immense, liant George et Lennie. Amitié mêlée de tendresse amenant George au geste ultime dicté par l'amour fraternel.

Ses dessins aussi ciselés que le texte du roman, renforcent ce diamant de la littérature américaine du XXè siècle. Crayons et pinceaux portent les mots et les personnages, dignes d'une tragédie grecque, avec une beauté grave et époustouflante.

Un vrai régal pour les yeux !

Roman traduit de l'américain par Maurice-Edgar Coindreau, illustrations de Rebecca Dautremer.

*« To a Mouse, on Turning Her Up in Her Nest With the Plough, November, 1785 »


Quelques avis :

Babelio Interview France Culture de Rebecca Dautremer  

Reportage ARTE  Télérama  Tachan  Sens Critique  Hélène

Lu dans le cadre

  
  






lundi 9 janvier 2023

Le chat du bibliothécaire: succès mortel

 


Le titre a tout pour me plaire puisqu'il comporte les mots « chat » et « bibliothécaire ».

Charlie Harris vit à Athena, dans l'état du Mississipi, en compagnie de son chat Diesel, un adorable Maine Coon, doté de nombreux admirateurs.

Charlie a croisé le chemin de Diesel après avoir subi deux deuils successifs, ceux de sa tante Dottie, qui lui a légué sa maison, et de son épouse. Ses enfants, jeunes adultes, sont entrés dans la vie active et vivent au loin. Un soir, sur le parking de la bibliothèque de l'université, Charlie recueille un chaton en détresse et en fait son compagnon à quatre pattes.

Diesel a une qualité, en plus de ses ronronnements si puissants qui lui valent son nom : il est doté d'une compréhension des émotions humaines incroyable et sait apaiser, rassurer, soigner, ceux qu'il apprécie. Douze kilos de tendresse ronronnante et de présence sans faille, Diesel suit partout son maître.

Diesel est un personnage à part entière, crédible et attachant.


Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si la venue d'un auteur à succès, Godfrey Priest, enfant du pays, n'avait pas été retrouvé assassiné dans sa luxueuse chambre d'hôtel.

Qui lui en voulait au point de le tuer ?

On apprend, très vite, que Godfrey a toujours été suffisant, nombriliste, fieffé égoïste et odieux avec tout le monde depuis les bancs du collège.


Charlie mènera, discrètement, son enquête, pour aider l'agente Kanesha Berry, en charge du meurtre. Pourquoi ? Parce que malgré les compétences de la jeune femme, les mentalités n'évoluent pas vraiment dans cet état du Sud où les habitants, blancs, ont du mal à échanger avec les gens de couleur. La Guerre de Sécession est loin d'être terminée, hélas, les préjugés encore ancrés dans l'inconscient collectif, Charlie aura plus de facilité à faire parler les gens.


Au fil de l'enquête, Athena se dévoile : les rancoeurs, les ragots, les inimitiés vont bon train ce qui amènera bien des surprises.


« Le chat du bibliothécaire » est un « cosy mystery » à l'américaine. L'intrigue est bien menée malgré un style répétitif. L'histoire est agréable à lire, les personnages attachants, cependant il manque le petit quelque chose qui caractérise les « cosy mysteries » anglais. Il manque le grain de folie, la pétillance, l'humour et le côté décalé d'une Agatha Raisin ou d'une Lady Georgiana ou d'un Hamish MacBeth ou encore d'un duo formé par Trudy Loveday et Clement Ryder.

Même si Charlie Harris est fort sympathique avec sa passion des livres, il apparaît plus atone, plus monotone que les héroïnes et héros de « cosy » anglais aux personnalités tranchées et/ou décalées, pleines d'humour et de drôleries.

L'auteur Miranda James a encore du chemin à parcourir pour égaler la verve si charmante de ses consoeurs et confrères britanniques.


Je tenterai, malgré tout, la lecture du deuxième opus, plus tard dans l'année.


Traduit de l'américain par Guillaume Le Pennec


Quelques avis

Babelio  Sonia  Livraddict Louise Grenadine  Geneviève


samedi 31 décembre 2022

L'oiseau moqueur

 


La quatrième de couverture n'en dévoile pas trop et met tout de suite dans l'ambiance

"Pas de questions, détends-toi". C’est le nouveau mot d’ordre des humains, obsédés par leur confort individuel et leur tranquillité d’esprit, déchargés de tout travail par les robots. Livres, films et sentiments sont interdits depuis des générations. Hommes et femmes se laissent ainsi vivre en ingurgitant les tranquillisants fournis par le gouvernement. Jusqu’au jour où Paul, jeune homme solitaire, apprend à lire grâce à un vieil enregistrement. Désorienté, il contacte le plus sophistiqué des robots jamais conçus : Spofforth, qui dirige le monde depuis l’université de New York. Le robot se servira-t-il de cette découverte pour aider l’humanité ou la perdre définitivement ?"


Le titre de la première traduction était « L'oiseau d'Amérique », moins porteur, il faut l'avouer. J'ai mis un peu de temps à comprendre ce changement, les indices se récupèrent tout au long de la lecture.

Walter Tevis imagine, en 1980, un monde sur lequel règne les robots, des plus sophistiqués aux plus basiques, un monde dystopique poussant à l'extrême la robotisation d'une société.

Souvenez-vous des années 80 ! La robotique, en plein essor, était le gage d'une société moins soumise au travail et plus portée vers les loisirs. L'avenir semblait radieux et, ma foi, heureusement que le monde merveilleux des robots prenant la place des humains n'a pas été créé. Quoique, maintenant, nous avons le courant transhumaniste surfant sur les progrès scientifiques et technologiques époustouflants, frôlant dangereusement la ligne rouge.

Revenons au roman « L'oiseau moqueur ».

Le monde de Paul Bentley est aseptisé, automatisé au plus haut point. Les êtres humains sont en voie d'extinction, ils ne savent plus communiquer entre eux ou penser ou encore s'intéresser à quoi que ce soit de dérangeant. La rengaine « Pas de questions, détends-toi » est la phrase magique intimant à l'humanité de ne pas faire de pas de côté. Aussi, a-t-il été nécessaire de proposer des dérivatifs chimiques et naturels aux hommes : calmants, haschich et stérilisation massive des populations. Ainsi annihile-t-on la curiosité d'esprit, l'envie d'apprendre inhérentes à l'être humain.

Nous sommes en 2400, même le dernier robot le plus sophistiqué, Spofforth, est au bord de la neurasthénie, cherchant, désespérément, à se suicider chaque année, sans y parvenir. En effet, les robots de sa classe craquaient à moyen terme et se suicidaient si bien qu'un léger changement dans la programmation fit de Spofforth une IA dépressif.

Au début de la lecture, le sourire me venait facilement aux lèvres puis très vite il disparut sous l'effet glaçant de la dystopie.

Les livres n'ont pas été brûlés comme dans Fahrenheit 451, ils ont été tout simplement retirés des bibliothèques pour être oubliés au fin fond des réserves, dans les sous-sols.

Plus de livres, plus de lecture, plus d'accès à l'imaginaire, plus de structuration de la pensée, plus d'échanges de points de vue, plus d'envie d'apprendre et de savoir, plus d'émulation, plus de projection dans le passé ou dans le futur. On assiste à l'appauvrissement de langage et donc à la disparition du libre-arbitre et des émotions. Pour que les êtres humains puissent supporter cela, il a fallu les rendre dépendants aux anti-dépresseurs et aux joints. Cependant, malgré cela, certains se rassemblent et s'immolent en place publique.

Bien entendu, Paul sera le grain de sable dans les rouages d'une société qui tourne à vide. Il apprendra à lire en tombant, par hasard, sur un manuel d'apprentissage de la lecture.

Bien entendu, accéder à la lecture lui ouvrira les portes de la réflexion et donc... des questionnements existentiels. Ce qui le conduira auprès de Spofforth, à New-York et lui permettra de rencontrer Mary Lou, jeune femme élevée en marge des pensionnats. Avec elle, Paul apprend à aimer, à partager, à éprouver d'innombrables émotions, sensations et sentiments. Les deux amants, les Adam et Eve d'un monde en devenir, recouvrent leur humanité et sont la clef d'un avenir rassurant : ils sont un bug dans le bug qui construisit le monde de 2400.


Ce qui m'a plu dans le roman c'est que l'auteur pousse jusqu'au bout le raisonnement du tout robotique en vogue dans les années 80. Le monde est sans odeur, sans saveur quand on n'a rien à faire pour gagner son pain, une alimentation d'ailleurs insipide puisque fabriquée à partir d'une plante, produite en monoculture, dont le nom est un numéro, garantie avec OGM.

Walter Tevis, avec une écriture des plus efficace, relate la remise en route d'un cerveau humain, celui de Paul Bentley. Il reconquiert sa liberté de penser, de créer, de réfléchir, d'inventer et de croire en une entité supérieure, celle de Dieu.

L'éveil à la conscience de Paul est faite d'obstacles, de peurs et surtout d'aventures parfois cocasses, parfois émouvantes. Il y a une scène édifiante : celle de l'usine de fabrication de grille-pain qui tourne en boucle stérile -assemblage des pièces, montage final, vérification … et mise au pilon pour défectuosité et enfin recyclage puis tout recommence- tout cela parce qu'un boulon est tombé dans un rouage de la chaîne. Ce que Paul remarque et répare en un seul geste. Depuis combien de temps durait le cycle infernal ? Aucun robot n'avait « pensé » à ce type de panne. L'oeil humain est irremplaçable, CQFD.

L'absurdité de ce monde dystopique est que les robots ne parviennent même plus à se réparer, entraînant une série de dysfonctionnements et amenant le monde au bord du chaos.

Les robots remplaceront-ils l'homme en le transformant en être dénué de bon sens et d'intelligence ? Derrière l'horreur de la disparition de la Culture, de la lecture, de l'écriture, de tous les objets véhiculant le savoir et la connaissance, l'espoir est toujours présent : il est nécessaire de faire confiance à l'être humain car il y en aura toujours un qui ouvrira les yeux, par hasard ou pas, et qui se redressera et partira à la reconquête de son humanité.

La fin du roman est absolument magnifique : le geste d'amour, de Paul et Mary Lou, envers Spofforth m'a émue au plus haut point.


« L'oiseau moqueur » est un très beau roman sur ce qui fait la beauté de l'humanité, capable du pire comme du meilleur.

Traduit de l'anglais (USA) par Michel Lederer

Un extrait:

"Pourquoi ne nous parlons-nous pas ? Pourquoi ne nous blottissons-nous pas les uns contre les autres pour nous protéger du vent glacial qui balaye les rues désertes ? Autrefois, il y a très longtemps, il existait des téléphones privés à New York. Les gens se parlaient alors, peut-être à distance, de façon étrange, avec des voix rendues ténues et artificielles par l'électronique, mais ils se parlaient. Des prix des produits alimentaires, des élections présidentielles, du comportement sexuel de leurs enfants, de leur peur de la météo et de leur peur de la mort. Et ils lisaient, ils écoutaient les voix des vivants et des morts leur parler dans un silence plein d'éloquence, connectés à cette rumeur du discours humain qui devait s'enfler dans leur esprit pour dire : Je suis humain. Je parle. J'écoute. Je lis."

Quelques avis :

Babelio  Yvan Sens critique Yuyine  Critiques libres  Geneviève  Cathoon

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lundi 26 décembre 2022

Le piège d'or

 


Les (fantastiques) dessous des classiques nous emmenaient en décembre à la découverte du Grand Nord. J'ai choisi de partir en Amérique du nord aux côtés d'un auteur classique méconnu James Oliver Curwood. Il y a du Jack London dans ses récits sans sa dureté.


« Bram Johnson est une créature hors du commun. Un géant solitaire, métis esquimau à la tignasse rousse et au rire fou. À la fois une légende vivante et… un criminel. Capable de disparaître comme par magie, il parcourt les étendues glacées du Grand Nord canadien avec sa meute de loups assoiffés de sang, loin du monde des hommes. Pour les Indiens superstitieux du Barren, il s’agit d’un homme-loup ! […]"


D'emblée le décor est planté : l'immensité glacée du Grand Nord canadien, sa solitude pouvant mener à la folie, sa faune et ses tribus sans pitié.

Bram, métis solitaire à la tignasse rousse vit avec sa meute de loups, sans cesse pourchassé par les autorités pour meurtre. Légende vivante, homme-loup aux yeux des Indiens du Barren, il mène une vie isolée du monde des hommes. Il apparaît et disparaît aussi soudainement qu'un esprit, provoquant la peur parmi les natifs et les hommes de la Police montée.

Philip Raine, patrouilleur de la Police montée canadienne, se lance à sa poursuite, bien décidé d'en finir avec cet homme hors du commun.

Un long périple, doté de nombreux dangers, est entamé par le patrouilleur. Le souffle glacé du Grand Nord étreint faune et flore, recouvre de silence les forêts interminables en apportant à Raine le fardeau de la froide solitude.

Jim Curwood relate la vie de Bram Johnson et laisse le lecteur apercevoir une personnalité loin d'être inhumaine, bien au contraire : Bram aurait pu se débarrasser de Raine plus d'une fois mais ne le fait pas. Lors de leur confrontation, intense dans la nuit polaire, Bram laisse tomber de sa poche un piège. Quand Raine le récupère il découvre qu'il est particulier : des cheveux d'un blond doré en sont une des composantes. Comment l'homme-loup a-t-il pu se procurer ces mèches de cheveux ? Qu'a-t-il commis pour les avoir ? Et surtout à qui appartenaient-elles ? L'enquête commence ainsi que l'histoire sentimentale entre le patrouilleur et la blonde captive.


« Le piège d'or » est, sans conteste, un roman d'aventure. Il happe son lecteur dès les premières pages et le confronte avec deux univers différents : celui de l'immensité blanche et glaciale des paysages du Grand Nord, mystérieux et truffés de dangers, et celui de la civilisation policée.

Avec Bram Johnson et Philip Raine, ces univers s'affrontent dans un combat digne du western des grandes plaines étasuniennes. Car, à mes yeux, « Le piège d'or » est un western doté des poncifs du genre : le gentil blanc de la Police montée, le meurtrier fou métis recherché depuis tant d'années qu'on le croyait mort et les méchants issus d'une tribu indigène. Raine est suffisant et méprisant envers les membres de la tribu indigène qui poursuit les blancs ayant accosté dans le Barren, il est dénué d'empathie envers Bram qu'il considère comme un aliéné qu'il faut supprimer. Cerise sur le gâteau, il est tellement imbu de lui-même qu'il ne peut concevoir que la jeune captive puisse avoir des sentiments envers Johnson. Ce dernier a sauvé la jeune femme des griffes d'une tribu indigène agressive et est subjugué par la blondeur dorée de sa chevelure. Au point qu'elle lui a donné plusieurs mèches dont il s'est servi pour le fameux piège d'or.

« Le piège d'or » ayant été écrit au début des années 1920, il est nécessaire de prendre du recul en lisant les passages décrivant les membres de la tribu indigène comme étant des « noireauds », des « moricauds » et décrits comme des petits êtres malfaisants suivant plus leurs instincts animaux que leur intelligence. Ces passages sont choquants pour des lecteurs contemporains d'où l'importance de connaître le contexte historique de l'époque.

En réfléchissant à la manière dont l'auteur met en place la psychologie de ses personnages principaux, je ne suis pas certaine que son héros soit celui que l'on croit : il fait de Philip Raine un homme épouvantablement insupportable avec sa vision conquérante et dominatrice du monde. Tout doit être soumis à la supériorité de la civilisation blanche ainsi qu'à l'autorité du mâle. La pauvre captive, suédoise, n'a pas son mot à dire : Raine est incapable de comprendre pourquoi elle ne voit pas en Bram un aliéné dangereux ne méritant que la mort. Est-ce intentionnel de la part de l'auteur que Raine ne soit qu'une caricature de cow-boy ?

Je me pose la question car Bram m'a paru plus humain et plus empathique que Raine. Bram a ses blessures intimes qui ont fait qu'il est devenu un être asocial, préférant la solitude et l'amitié avec ses loups à la compagnie des hommes. Sous son aspect de brute sauvage, Bram est un homme vivant en symbiose avec la nature du Grand Nord : il est dur car la survie dans un environnement extrême exclut la moindre faiblesse physique, et cependant à l'écoute des sensations d'autrui.

J'ai vraiment aimé ce héros à la marge cachant sous une apparence brutale un cœur chaleureux, capable de compassion et d'empathie envers ses semblables. J'ai frissonné quand il explique à Raine pourquoi il a commis le meurtre dont il est accusé, quand il dit que l'autre l'avait accusé d'être un voleur alors que ce n'était pas le cas. J'ai eu l'impression de voir Elephant man, cabossé par la vie et les hommes lâchant leurs instincts cruels envers les plus faibles, envers ce qui est différent.


« Le piège d'or » est un vrai roman d'aventure qui aborde des sujets importants et complexes tels que la confrontation avec l'autre, avec la différence de culture, avec les blessures intimes que chacun peut porter en soi. La nature est une grandiose présence, monumentale et impartiale : que l'homme peut être minuscule à côté d'elle !


Traduit de l'anglais (USA) par Paul Gruyer et Louis Postif.


Quelques avis :

Babelio 

Lu dans le cadre

 




lundi 28 mars 2022

Ranee Tara Sonia Chantal Anna

 


Trois générations, cinq femmes, cinq voix et voies d'émancipation pour une harmonie entre culture indienne et vie américaine.

Ce roman jeunesse est également le récit de grandes histoires d'amour : celle que l'on vit avec sa moitié d'orange, celle qui se tait et se crie sous le crayon volubile dans un journal intime, celle compliquée et chaotique avec une mère, celle magnifiée avec un père, Rajeev, trop tôt disparu, enfin l'histoire d'amour que l'on transporte avec sa culture maternelle.

Il raconte le fragile équilibre entre désir d'émancipation et envie de conserver sa culture d'origine sans les tabous qui forme un couvercle de plomb sur la vie des femmes.

Les femmes de la famille Das avancent dans la vie au gré de leurs révolte ou acceptation, au gré de leurs amours.

Elles vivent les tourments de l'intégration dans un pays qui n'est pas le leur, tiraillées, parfois, entre ce qu'elles sont et ce qu'elles désirent être.

Tara, dicte Starry, l'aînée de Ranee, aime le théâtre, le cinéma et a l'art du mimétisme en s'imprégnant de la culture du pays d'accueil, elle est un peu le caméléon de la famille.

Quant à Sonia, la cadette, c'est dans les livres qu'elle se plonge pour s'intégrer dans le paysage. Elle y puisera l'énergie pour promouvoir le droit des femmes à être maîtresses de leur corps, de leur avenir, de leur féminité.

L'auteure, Mitali Perkins, aborde les mariages forcés au Bengale, et en Inde, les rituels religieux lorsque le Pa disparaît dans un accident de la route. Elle raconte également la cuisine, les odeurs et les fragrances épicées de l'Inde. Elle relate, aussi, l'art de la danse et du chant traditionnel des femmes, les couleurs chatoyantes des saris et des salwars, la pudeur que bouscule la pratique sportive au lycée.

Le roman évoque les tensions raciales des années 70 aux Etats-Unis ainsi que le racisme de Ma envers les Noirs que Sonia a du mal à comprendre et accepter. Vous imaginez un peu la tête de Ma (Ranee) quand Sonia tombe amoureuse de Lou, afro-américain originaire de Louisiane, qu'elle épousera quelques années plus tard.

« Ranee Tara Sonia Chantal Anna » parle des amours adolescentes, des premiers émois, des peurs de la différence, des batailles pour s'accepter sans oublier d'où l'on vient, du pouvoir des mots ouvrant l'horizon et donnant la force de s'affirmer.

La joie est toujours présente malgré les deuils et les chagrins, Ranee quitte sa chrysalide de veuve bengali pour devenir un très beau papillon, ses filles s'accomplissent chacune à leur manière et ses petites-filles ne s'en laissent pas conter.

C'est bien écrit, drôle et émouvant. On pense à la feel-good littérature et ma foi, de temps en temps ça fait du bien d'en lire. Est-ce que dans la vie, ce genre d'histoire se termine-t-il toujours bien ? Sans doute pas mais un peu d'optimisme est toujours bienvenu.

Ah... j'allais oublier un détail important : à chaque chapitre son beau mandala.


Lu dans le cadre d'une lecture commune des Etapes Indiennes 2022 avec Rachel, Hilde, Isabelle, Niniolivre et Blandine.

Traduit de l'américain par Pascale Jusforgues


Quelques avis :

Babelio  Ricochet Mylène Analire Hilde  Isabelle Ninijolivre  


  


dimanche 26 décembre 2021

Le mystère de Noël

 


Je pensais avoir emprunté un roman policier anglais et …. erreur, « Le mystère de Noël » est un roman américain de Mary Higgings Clark dont j'avais lu, il y a bien longtemps quelques romans policiers qui ne m'ont guère laissé de souvenir.


« 160 millions de dollars! Un cadeau de Noël inespéré pour les employés du supermarché de Branscombe qui ont décroché le billet gagnant. De quoi bouleverser la vie de la petite ville et exciter la convoitise d'escrocs prêts à tout pour détrousser les gens trop crédules...
Heureusement, en vacances dans ce coin pittoresque du New Hampshire, Alvirah Meehan et le détective Regan Reilly, les héroïnes préférées de Mary et Carol Higgins Clark, vont prendre l'affaire en main.
Disparitions mystérieuses, suspense, humour... une délicieuse fantaisie pour passer les Fêtes avec le sourire. »


Que dire ?

Je ne peux pas dire que l'histoire m'a déplu.

Je ne peux pas dire qu'elle est enthousiasmante.

Je ne peux pas dire que je me suis mise à suivre les personnages.

Je ne peux pas dire que l'enquête m'a fait frémir.


Par contre...

Je peux dire que j'ai passé un moment amusant, en regrettant Hercule Poirot et les Noël anglais.

Je peux dire que tout est tellement téléphoné que cela en devient comique.

Je peux dire que ce roman n'est pas pire que les comédies romantiques de Noël et que l'auteur n'a pas la prétention d'avoir écrit un chef d'oeuvre (j'espère).

Je peux dire que la fantaisie est malgré tout réussie.


Après tout, après les comédies nunuches de Noël, les pulls moches de Noël (qui deviennent tendance) pourquoi pas les « cosy mystéries » nunuches de Noël à la mode américaine !

Quand on lit « Le mystère de Noël » au deuxième ou troisième degré, on s'amuse beaucoup en listant les poncifs afférents à la « nunucherie ».

Traduit de l'américain par Anne Damour

Quelques avis:

Babelio


mardi 30 novembre 2021

Le goût sucré des pommes sauvages

 


Je ne connaissais pas du tout l'oeuvre de Wallace Stegner et je ne peux que remercier les éditions Gallmeister d'avoir remis au goût du jour ce recueil de nouvelles : la couverture m'a fait de l'oeil il près d'un an et le livre attendait sagement dans ma PAL que je trouve le moment idéal pour l'ouvrir.


En glanant des informations sur l'auteur, je me suis aperçue que beaucoup d'écrivains américains d'envergure n'étaient que trop peu traduits.

Il est un des pionniers de l'école dite du Montana et chaque page du recueil en est un écho tant la nature tient le haut du pavé.


La première nouvelle éponyme du recueil, « Le goût sucré des pommes sauvages » m'a emmenée dans le Vermont au cœur d'une campagne au charme d'antan semblant abandonnée de tous, la mécanisation à grande échelle de l'agriculture a eu raison du monde rural. La porte de sortie est l'exode. Dans cette nature solitaire, Ross, un peintre de paysage, et Margaret roulent au gré de la route illuminée par la splendeur des couleurs de l'automne, et ont la surprise de rencontrer une femme et sa fille, rescapées de la fuite vers l'ailleurs. La jeune fille étrange les conduit dans un verger magnifique où les pommiers croulent sous les fruits. Une rencontre du troisième type au cours de laquelle la nature dispense toujours ses richesses à qui sait les trouver et apprécier.

Ce coin de campagne est un peu un « wild wild west » à deux encablures de New York city.


« Jeune fille en sa tour » est un deuxième voyage mémoriel, celui d'un homme qui découvre que l'immeuble dans lequel il passa une folle époque de sa jeunesse est devenu la propriété d'une entreprise de pompes funèbres : sa vieille tante repose en attendant les funérailles.

Soudain c'est l'Amérique d'avant le krach boursier, celle de l'insouciance et de toutes les extravagances. Salt Lake City, un rêve américain des grands espaces. Tout y fut grand les fêtes, les folies, les espoirs et les déconvenues. La nature laisse passer les caravanes humaines, goguenarde ou blasée : elle sait qu'elle demeure.


« Guide pratique des oiseaux de l'ouest » est une nouvelle savoureuse à souhait. Un critique littéraire à la retraite se retrouve coincé dans une soirée un brin snob, en Californie, l'état de toutes les excentricités et des tocades.

Joe observe les invités, les hôtes et l'artiste pour lequel la soirée est organisé avec l'oeil d'un ornithologue : la volière s'ébroue, jacasse, pépie, piaule ou caquète. On y fait le paon ou on se fond dans l'environnement. Le jeune pianiste est-il un passereau digne d'intérêt ou sans grand talent ? Les places au soleil de la célébrité sont rares et chères au point qu'un pieu mensonge sur ses origines pourrait paraître véniel. Or le ramage usurpé ne trompe pas l'ornithologue avisé.

Un regard doux amer sur un american dream souvent difficile à atteindre.


« Fausses perles pêchées dans la fosse de Mindanao ». Un attaché culturel d'ambassade américain se retrouve au cœur d'un duo amoureux mené de main de maître par la femme écrivain. L'exotisme des traditions de Manille est le prétexte de montrer combien les liens peuvent être complexes entre nature et culture, entre hommes et femmes, entre l'étranger et l'autochtone. La Conquête de l'ouest a franchi le Pacifique pour se perdre dans les îles aux allures paradisiaques. Le héros est un tantinet blasé, revenu de tout qui pourtant parvient à être surpris par la manière extraordinaire avec laquelle l'écrivaine a réussi à reconquérir l'amant inconstant.


« Génèse » dernière nouvelle du recueil qui aurait pu être un court roman. Un jeune Anglais part aux Etats Unis pour devenir cow-boy. Il est embauché pour redescendre un troupeau, pâturant dans les plaines du Montana, jusqu'au ranch du propriétaire.

Il découvre l'âpreté sauvage de la condition de cow-boy, la promiscuité entre les hommes, leur solidarité, leurs coups de gueule, leur philosophie et leur respect envers ceux qui résistent au labeur parfois inhumain.

Les grands espaces sont merveilleux sous un ciel d'été et deviennent l'antichambre de l'enfer lorsque les éléments se déchaînent.

« Génèse » est un court roman dit western aux accents du texte fondateur de l'Ecole du Montana qu'est la série de quatre romans « The Big Sky » d'A.B. Guthrie.

La description des paysages, dans la tourmente ou non, est somptueuse et d'une grande poésie. En quelques phrases, on se retrouve aux côtés de ces cow-boys, dans une nature d'une beauté à couper le souffle. La liberté sans limite où que se porte le regard de l'homme.

Une aventure initiatique pour le jeune héros surnommé Rusty en raison de sa chevelure rousse. Il part pour une quête de soi, pour connaître ses limites et vivre un peu de la vie de pionnier.


Cinq nouvelles choisies par l'auteur pour un voyage au cœur des mémoires d'une Amérique que l'on idéalise certainement et dont on rêve toujours. Les Etats-Unis ce pays continent où l'horizon est plus vaste qu'ailleurs, où l'infinitude en devient presque enivrante.

A découvrir en s'imaginant au coin d'un feu crépitant, dans un fauteuil à bascule, un soir d'hiver dans une ferme du Montana ou des Appalaches (je sais, c'est un grand écart géographique).

Traduit de l'américain par Eric Chédaille


Quelques avis :

Babelio  Sens critique  Hélène  Marilyne

Lu dans le cadre





dimanche 18 juillet 2021

Les veuves de Malabar Hill


 

Perveen Mistry, première avocate de Bombay, a rejoint le cabinet d'avocat de son père pour l'aider à monter les dossiers. Elle ne peut pas plaider au tribunal en tant que femme ce qui ne l'empêche pas de prendre en charge des enquêtes.

Le dossier de succession des veuves d'un riche marchand musulman de Bombay, Omar Farid, lui est confié car ces femmes, parsies, ont choisi la réclusion ou purdah, autrement dit de ne pas paraître en public et de ne parler aux hommes qu'à travers un mur grillagé, le jali.

Plusieurs points chiffonnent notre héroïne qui cherche à en savoir plus sur les liens entre les trois épouses, les trois bégums, et le mandataire gestionnaire de leurs affaires.

Quand ce dernier est retrouvé assassiné, tout se précipite, entraînant Perveen dans une enquête passionnante au cœur de la diversité ethnique et religieuse de l'Inde.


De multiples aspects de la société indienne, au début des années 20, sont abordés au fil du roman qui est autant historique que policier.

Perveen est issue d'une famille parsie très aisée et moderne pour l'époque : on lui laisse suivre des études de droit qu'elle continuera en Angleterre, à Oxford, lorsqu'elle devra, précipitamment, quitter sa famille.

J'ai aimé les allers-retours entre le temps de l'enquête, 1921, et le passé de Perveen, 1917. Les retours en 1917 permettent de comprendre pourquoi la jeune femme est allée en Angleterre, pourquoi elle s'inquiète quand elle croit apercevoir la silhouette de son époux.

Sujata Massey offre à son lecteur une documentation passionnante sur les us et coutumes des communautés parsie et musulmanes de Bombay et Calcutta. On sombre dans le désenchantement, la souffrance et le désespoir avec Perveen quand elle commence sa vie de jeune épousée auprès de ses beaux-parents. Rapidement, elle est malmenée, déconsidérée et surtout enfermée comme une pestiférée lorsqu'elle a ses menstrues dans un réduit isolée et sans hygiène. Une maltraitance due à des superstitions encore en cours en ce début de XXè siècle.

Les sombres souvenirs de sa condition de femme mariée émaillent le récit d'émotions et de combats importants à mener.

On rencontre des personnages étonnants, comme la meilleure amie anglaise de Perveen, Alice Hobson-Jones, fille d'un haut fonctionnaire britannique, brillante mathématicienne revenue au bercail familial. Perveen et Alice sont deux jeunes femmes pour qui la liberté de penser et de mener sa vie est essentielle : elles bousculent, chacune à leur façon, les codes immuables d'une société en passe d'être bouleversée par la roue de l'Histoire.

Les bégums sont également des personnages intéressants avec leurs histoires personnelles et leurs visions du monde. Au final, grâce au soutien et aux conseils de Perveen, elles parviendront à s'émanciper et à quitter le fameux 22 Sea View street, à Malabar Hill. Sans oublier la jeune Amina, fillette intelligente et avide de savoirs, fille de Razia la première épouse d'Omar Farid.


Sujata Massey m'a plongée dans les senteurs de l'Inde, celle des parfums de rose et de santal, celle des pâtisseries sucrées, celle de la cuisine épicée et colorée et celle du thé au gingembre servi à l'heure du thé.

Les bruits des rues où se pressent travailleurs et mendiants, les marchés, le port et sa pagaille, les rickshaws, les fiacres ou les voitures élégantes de la bonne société indienne et britannique.


L'intrigue est bien menée, le suspense toujours au rendez-vous grâce aux multiples rebondissements, si bien que je ne me suis pas ennuyée un seul instant. J'étais en Inde, dans les années 20 aux côtés des personnages et au cœur de l'action.


Traduit de l'anglais par Aurélie Tronchet


Quelques avis :

Une souris et des livres  Babelio  20 minutes  L'Inde en livres  Rachel  Maggie Jojo en herbe

Lecture commune avec RachelMaggie et Jojo dans le cadre:





mercredi 14 juillet 2021

Parler tue, se taire aussi

 


Quatrième de couverture :


« Jean McClellan est docteure en neurosciences. Elle a passé sa vie dans un laboratoire de recherches, loin des mouvements protestataires qui ont enflammé son pays. Mais, désormais, même si elle le voulait, impossible de s’exprimer : comme toutes les femmes, elle est condamnée à un silence forcé, limitée à un quota de 100 mots par jour. En effet, le nouveau gouvernement en place, constitué d’un groupe fondamentaliste, a décidé d’abattre la figure de la femme moderne. Pourtant, quand le frère du Président fait une attaque, Jean est appelée à la rescousse. La récompense ? La possibilité de s’affranchir – et sa fille avec elle – de son quota de mots. Mais ce qu’elle va découvrir alors qu’elle recouvre la parole pourrait bien la laisser définitivement sans voix… »


Quand on lit la quatrième de couverture on ne peut que penser aux romans de Margaret Atwood « La servante écarlate » et « Les testaments ».

Dans « Vox » il ne s'agit pas de la même violence faite aux femmes : quel que soit leur statut social et leur âge, elles sont soumises au même quota de mots journaliers, cent. Cent mots pour communiquer avec leur famille, pour exprimer des idées, soutenir des conversations … autant dire qu'elles sont réduites au silence. Quant aux petites filles... ne pas babiller, ne pas échanger longuement avec l'entourage c'est annihiler tout développement du langage et par voie de conséquence tout accès à l'abstraction et au monde des idées.

Le début de la dystopie est très prenant, on est pris dans l'histoire puis rapidement la baudruche se dégonfle : la dystopie devient thriller.

Tout n'est pas à jeter, loin de là, car je trouve intéressant d'aborder par la privation de mots, une violence intolérable envers les femmes. L'auteure, Christina Dalcher, montre très bien la perte de vivacité, de pétillance, de joie de vivre des personnages féminins : la first lady en est un exemple édifiant.

Le roman montre combien le langage est essentiel dans le développement cognitif de l'être humain, dans l'appropriation de sa culture et de ses codes, dans l'ouverture et son rapport aux autres. Sans langage il n'y a plus rien, uniquement une coquille vide et sèche. L'interdiction du langage assèche l'humanité en chacun de nous si bien que la manipulation psychologique n'en devient que plus aisée.

Il montre également combien les actes contestataires sont importants pour mettre en garde contre la suppression d'acquis. On se dit souvent « non, ils n'oseront pas » et au final, si, ils ont osé. Alors, on regrette de ne pas avoir pris au sérieux les lanceuses et lanceurs d'alerte au moment voulu.

Le début du roman insiste sur tous les menus faits qui furent autant d'attaques envers les droits durement acquis des femmes et que voter est un acte essentiel dans une démocratie.


Ensuite, quand le roman prend la direction du thriller, j'ai eu l'impression de perdre le petit quelque chose qui m'avait plu dans les premiers chapitres. La petite part d'âme du roman.

L'intérêt pour l'intrigue s'amoindrit quand elle tourne au complot politico-scientifique. Elle aurait pu rebondir si la partie consacrée aux recherches neurolinguistiques avaient été développées, il est vrai que le sujet étant très pointu, la vulgarisation n'était pas évidente. Le doigt est mis sur l'importance de ce qui produit le langage et ce qui peut l'affecter. Une protéine que l'on peut isoler et concocter avec d'autres peut guérir de l'aphasie ou de la mettre en place. Mieux qu'une arme bactériologique.

Bien que je n'ai pas été complètement convaincue par le roman, ce dernier se laisse lire et je suis allée au bout de ma lecture sans me sentir contrainte à le faire.


Traduit de l'anglais (USA) par Michael Belano


Quelques avis :

Babelio  Je veux tout lire  Sens critique  Un papillon dans la lune  Livraddict

mercredi 16 juin 2021

Le journal de Nisha

 


Août 1947, un drame enfle lentement mais sûrement après l'Indépendance de l'Inde : la Partition se profile pour devenir effective le 15 août.

Nisha, une fillette de douze ans, commence son journal intime un mois avant la proclamation de la Partition entre l'Inde et le Pakistan, pour y consigner tout ce qu'elle ressent et a sur le cœur.

Son interlocutrice ? Sa mère disparue depuis douze ans, en mettant au monde ses jumeaux, Amil et Nisha.

Elle vit à Mirpur Khas, dans le nord de l'Inde, avec son frère, père, médecin hindou, et sa grand-mère paternelle, Dadi. Elle observe le monde et les adultes, écoute et tente de comprendre ce qu'il y a derrière l'Indépendance et la Partition : il se murmure que les musulmans et les hindous ne pourront plus coexister... pour quelle raison ? Nisha ne peut le concevoir : l'Inde est aussi la province où elle vit et a grandi, celle de sa mère musulmane qu'elle n'a pas connue. Pourquoi, du jour au lendemain, ceux qui s'accordaient ne pourraient plus se supporter ?

D'ailleurs, Nisha écrit : « Tout le monde sait qui est hindou, musulman ou sikh par les vêtements qu'il porte ou par son nom. Mais nous avons tous vécu ensemble dans cette ville depuis si longtemps. Je n'ai jamais vraiment fait attention à la religion des gens. Est-ce que tout ça, c'est parce que l'Inde est en train de devenir indépendante des Britanniques ? Je ne vois pas très bien le rapport. » (p 29)


Au fil des jours, le lecteur en apprend un peu plus sur le quotidien de Nisha et de sa famille, ses espoirs et ses craintes.

Un jour, Amil et Nisha se font poursuivre, sur le chemin de l'école, par des garçons musulmans, dès lors les jumeaux décident d'emprunter leur chemin secret, moins direct mais plus sécurisant.

Cependant, l'inconcevable a lieu : Amil se fait agresser. Les jumeaux n'iront plus à l'école, le temps que tout se calme. Las, le calme ne revient pas, bien au contraire et envisager le départ de Mirpur Khas devient nécessaire.

L'exode doit s'effectuer discrètement, la famille renonce au dernier moment à prendre le train pour éviter les massacres. Elle quitte Kazi, le cuisinier musulman et lui confie la clef d'une maison qu'elle ne reverra plus.

On suit les tribulations de Nisha et sa famille sur la route de l'exil, chacun avec un baluchon enveloppant le strict nécessaire et les gourdes d'eau, route encombrée, dans un sens comme dans l'autre, de familles fuyant ce qui avait été leur foyer, fuyant une Inde, leur Inde, disparue.

Nisha apprend la dureté des jours et des hommes que la peur, la faim et la soif rendent fous et violents. Oubliés les jeux dans le jardin ou le verger de manguiers, oubliée la cuisine savoureuse de Kazi, oublié le confort d'une maison et d'un lit, oubliée la toilette quotidienne, il faut avancer pour gagner la nouvelle frontière et rejoindre une nouvelle Inde.

« Alors à partir d'aujourd'hui (15 août 1947), la terre sous nos pieds n'est plus l'Inde. Kazi doit vivre de son côté et nous devons nous en aller et trouver une autre maison. En ce moment même, est-ce qu'il y a quelque part une fille musulmane assise dans sa maison et qui doit la quitter pour partir vers un pays nouveau qui ne s'appelle même pas Inde ? Est-ce qu'elle aussi se sent perdue et effrayée ? » (p 111)

Nisha écrit son journal régulièrement, le lecteur peut ainsi être traversé par les émotions de l'adolescente ainsi que les épreuves subies au cours de son périple.

Faire la connaissance du frère de sa mère, Rashid est un moment presque irréel pour Nisha : dans la maison s'exposent les toiles peintes par sa mère, elle pose les pieds là où Faria, sa mère, a marché, couru dans son enfance et adolescence. Elle ressent le passé maternelle et voit d'un œil nouveau sa mère, cet inconnue qui l'accompagne chaque jour de sa vie.

L'exode a de bons côtés comme celui de vivre quelques semaines sous le toit du frère préféré de sa mère et l'entendre dire qu'elle lui ressemble. Cadeau inestimable pour la jeune Nisha.


« Le journal de Nisha » est un roman jeunesse relatant un épisode historique peu traité, voire pas du tout, pour un public adolescent. L'auteure, Veera Hiranandani, écrit en adaptant son écriture et en évitant le piège de l'exposé : les faits historiques sont présents, bien expliqués et servis par les ressentis d'une adolescente qui ne comprend pas la portée indélébile d'une décision politique. Pour elle, issue d'une union mixte hindoue-musulmane, se déchirer entre soi après avoir arraché au Royaume d'Angleterre l'indépendance de l'Inde, est un non-sens absolu.

Le regard de l'enfance pointe la brutalité du monde des adultes, les rêves s'effacent pour se tapir au plus profond de soi. Nisha fait ses adieux à son Inde millénaire pour une nouvelle vie à Jodhpur.


« Le journal de Nisha » est un roman à découvrir et une belle aventure romanesque à vivre. Merci aux « Etapes indiennes » pour cette lecture commune « jeunesse » très intéressante.


Traduit de l'anglais par Jean Pouvelle


Quelques avis :

Babelio  Ricochet  Histoire d'en lire  Livraddict  Sériales blogueuses Blandine  Hilde  Agatho Croustie  Nini Jolivre  Mini Lilloise


Lu dans le cadre: