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mercredi 24 mars 2021

Printemps des poètes

 


La brise du printemps sur le visage de la rose: c'est charmant!

Parmi les fleurs le visage de la jolie qu'on chérit: c'est charmant!

Parler du jour qui est parti: ce n'est pas charmant!

Fais la fête! Tais-toi sur le jour passé! le jour qui est: c'est charmant!


Omar Khayam in "Rubayat"

Traduction d'Armand Robin


samedi 19 juin 2010

Brèves de taxi

Le Caire, son vacarme, ses rues surchauffées, sa pollution, ses taxis, et un narrateur à la grande capacité d'écoute, déposent le lecteur au coeur du petit peuple des taxis. Un monde où récriminations, rencontres et confidences étonnantes s'entremêlent joyeusement sans que la tendresse soit absente: tendresse du regard du narrateur, passager volontaire pour une course dont la durée n'est jamais certaine.
Au fil des courses, la vie quotidienne des cairotes s'égrenne sous un soleil de plomb. Les situations sociales et économiques défilent et offrent un tableau doux-amer d'une ville qui fourmille d'ingéniosité et d'abus: entre les petits boulots pour survivre, les cours particuliers des enfants afin qu'ils puissent réussir à l'école, la chèreté des denrées de base et la sempiternelle corruption, gangrène d'un mode de vie, émoussant, sous les rires résignés, les énergies( le chapitre réservé au renouvellement de la licence de taxi est un pur moment de vaudeville grinçant). Quant au système politique, c'est le serpent qui se mord la queue, la ronde infernale d'un immobilisme ancrant, chaque jour davantage, le menu peuple des taxis dans la récrimination et les lamentations: chaque taxi donne sa vision du monde et surtout explique ce qu'il faudrait faire pour sortir l'Egypte du marasme dans lequel sa population végète...les plus grands stratèges d'économie et les plus grands politologues sont les chauffeurs de taxi! Leurs ronchonneries sont autant de perles à la saveur âcre de la sueur, celle de l'ambiance surchauffée du taxi dépourvu de climatisation, cracheur de gaz d'échappements grignoteurs de poumons; mais aussi ont la saveur salée des larmes versées devant le montant des dettes, la frustration de ne pouvoir être vraiment libre de choisir sa vie. Les kilomètres avalés par les taxis au coeur du Caire sont autant de traces d'une humiliation subie au quotidien par les cairotes qui baissent la tête, en silence, devant les ravages d'un capitalisme triomphant de sauvagerie. Le Caire d'aujourd'hui offre encore des images du Caire si bien raconté par Mahfouz, fantômes d'un passé glorieux qui semblait éternel, espaces fugaces d'une échoppe où le temps peut s'arrêter voire revenir sur ses pas. Les affres de l'Histoire ont changé le paysage d'un Moyen-Orient qui n'en finit plus de se chercher dans le dédale des frustrations générées par un conflit israëlo-palestinien et les douloureuses blessures d'une guerre syro-libanaise...l'époque de l'insouciance est loin, digne d'une légende que l'on aime raconter pour mieux se lamenter et se plaindre. Cependant, derrière les aigreurs, les rancoeurs et les larmes, le rire et surtout l'amour de l'Egypte sautent aux yeux du lecteur: certes, Khaled Al Khamissi égratine, sur le mode de l'ironie, un mode de gouvernance ( terme et concept dans l'air du temps) qui enferme dans une relative misère une population qui n'aspire qu'à l'épanouissement sans peur du lendemain, mais entre les lignes c'est l'attachement à une culture, à un pays qui s'entend et s'écoute au rythme des courses bruissant entre comédie et tragédie....la tendresse n'est jamais bien loin, atténuant la satire sociale qui est la toile de fond de la plupart des saynètes.
"Taxi" est la voix des laissés pour compte, des nécessiteux qui crapahutent à longueur de journée, dans le silence de ceux qui n'attendent plus rien hormis l'aide de Dieu. Un roman qui se lit doucement, qui se sirote comme un thé brûlant ou un café capiteux de marc noir; un oasis au coeur d'une ville grise des vapeurs automobiles et un regard digne de celui du grand Naguib Mahfouz.

Récits traduits de l'arabe (Egypte) par Hussein Emara et Moïna Fauchier Delavigne





Les avis de clarisse  rfi   eontos   despasperdus  pascal 

dimanche 30 août 2009

Rivages de l'attente


Un petit village perdue au fin fond de la Turquie, une échoppe de barbier au coeur d'une ville lointaine et proche à la fois. Les bruits des ciseaux, le crissement de la lame du rasoir, la circulation, les palabres sous le vieil arbre du village où veille aussi un barbier dans son échoppe; ces bruits furtifs et tellement présents entraînent l'imagination d'un lecteur qui se laisse dériver le long d'un rivage de blé, d'herbes folles et de rue d'alsphate, l'entraînent vers un ailleurs pas vraiment étranger....seulement étrange.
Une atmosphère d'attente, dans laquelle s'étire le silence des secondes qui s'égrennent, s'installe entre les mots, entre les phrases, sous le rythme d'une lenteur étudiée d'une histoire qui pourrait ne pas en être une. Un client évoque l'écriture de son roman, un roman qui ne parvient pas à s'achever, il laisse dériver son regard dans le vague, dans un lointain intemporel puis ses mots renaissent, ailleurs, dans une autre échoppe de barbier, celle de Cingil Nuri, au coeur d'un village d'Anatolie qui cherche ses disparus.
Nuri a disparu, il y a trop longtemps, si longtemps qu'on ne fait plus le compte des années qui ont passé et lorsqu'il réapparaît, sans aucune explication, c'est Colombe, la plus belle fille du village qui disparaît sans laisser de traces. Il faut la retrouver et mettre la main sur le coupable car cette disparition est de trop. L'angoisse s'insinue dans le moindre interstice du village et le maire, flanqué de son garde doté d'une vieille pétoire, se lance à la recherche du coupable. L'accusation jette son dévolu sur un jeune homme rêveur, un amoureux des clairs de lune illuminant les plaines ondoyant dans la nuit....la différence est tellement facile à pointer. Le village ressent la terreur de la suspicion, l'angoisse de l'incertitude, la chappe du pouvoir d'un homme qui décide de tout...hélas, Colombe est toujours introuvable malgré la capture du jeune homme: des recherches vaines naît, peu à peu, une folie chez les villageois qui s'engoncent dans leurs secrets et leurs silences. Sous le feuillage impavide de l'arbre de la place et sous les regards immuables des anciens qui y palabrent sans fin, la lente folie s'insinue pour emporter la raison qui voit les disparus emporter jusqu'à leur propre ombre!
Le narrateur, comme le lecteur, oscillent entre la réalité et le monde imaginaire dans cette échoppe de barbier d'où on peut disparaître sans aucune autre cérémonie et réapparaître autrement, échoppe-seuil d'un passage vers l'ailleurs. L'Anatolie s'échappe de l'échoppe du brabier comme la ville entre dans ce village perdu, sans heure et sans âge: l'auteur dessine les tremblements de l'air immobile de ses mots et de ses images dignes d'un "Rivage des Syrtes" ou d'un roman de Kafka....on attend sans cesse une réponse qui ne vient que par bribes, ou pas du tout et on vit aux frontières de l'absurde. "Les ombres disparues" est aussi un roman de l'attente, une attente dans un village qui semble être loin de tout, comme perdu aux portes d'un désert, perdu dans le temps et l'espace. Quant au côté absurde, les allusions aux démarches administratives sortent quasiment de l'univers kafkaïen, tout comme les recherches et les divers arguments des villageois. La mise en abyme des deux échoppes de barbier, les miroirs de ces dernières, les apparences cachées, tues, comme étouffées par des masques, sont autant d'hommages subtils à l'oeuvre de Borgès: derrière la glace, derrière les regards, derrière les apparences, la réalité est autre, a une autre dimension, a une autre réalité et un autre imaginaire que l'on tente décrypter.
"Les ombres disparues" est le premier roman que je lis d'un auteur que je ne connaissais pas du tout. J'aime les aventures littéraires et me lancer dans l'inconnu au risque de déchanter: la découverte de cet auteur turc et de son écriture m'a d'abord surprise au plus haut point, me perdant dans le dédale des mots et des images qu'ils suscitaient, puis j'ai apprivoisé le rythme de l'écriture et mis de côté la "raison" pour me laisser emporter par la force onirique du récit...un peu comme devant un tableau d'art moderne à Beaubourg! C'est alors que la magie a opéré et m'a embarquée dans le sillage irréel d'une histoire entre réalisme et absurde, entre réel et imaginaire qui cependant montre combien l'homme a peur de la différence et cherche à la juguler dans un coin sombre pour ne plus avoir à composer avec elle.
Un très beau roman, atypique et magique....à découvrir comme un trésor enfoui et revenu à la surface.

Merci à Guillaume de Babelio pour cette découverte inattendue de très très belle facture....en souhaitant que ce roman se fasse une jolie place au coeur de la rentrée littéraire!


Roman traduit du turc par Noémie Cingöz

(2/7)




dimanche 30 novembre 2008

La paix pascale

Trois récits, trois chapitres d'une vie à des âges différents du narrateur: l'enfance, le mariage et le veuvage. Le narrateur, Edmond, est un petit garçon que l'on suit au coeur des étapes importantes de sa vie. Il vit sur les rives de la Mer Caspienne, au sein d'une communauté arménienne très soudée, jalouses de ses rites, de ses traditions et de ses croyances, comme toute communauté religieuse exilée, fuyant exactions et vexations de son pays d'origine.
Le jeune Edmond a une amie, Tahereh, avec laquelle la complicité de l'enfance est une joie permanente; or, Tahereh est non seulement la fille du concierge de l'école mais elle est aussi musulmane donc peu fréquentable! Sur les bords de la Caspienne, Arméniens et Iraniens, selon les canons de la tradition, ne doivent pas se mêler seulement se côtoyer. Zoyâ Pirzâd entraîne son lecteur au coeur d'un petit village où la vie quotidienne est joyeuse malgré les cris des mères, les vociférations des pères, les réprimandes de l'instituteur, du curé ou des grands-mères qui veillent à tout du coin de l'oeil. Elle est multicolore, criarde souvent, au cosmopolitisme vivace même si un léger ostracisme oral est jeté sur la petite fille du concierge de l'école. On se côtoie, on s'amuse entre communautés religieuse même si, au final, on ne se mélange pas. Le narrateur regarde du haut de ses 12 ans, un monde adulte un peu angoissant, toujours autoritaire, où le machisme patriarcal dévalorise ses rêves, ses préoccupations et sa sensibilité: partir à la chasse avec son père ne l'intéresse absolument pas, se battre encore moins même si les autres garçons le bousculent et le rudoient, et il ne comprend pas les disputes de ses parents. Il préfère observer les coccinelles, la couleur tendre de l'herbe naissante, jouer à cache-cache entre les draps mis à sécher, laisser vagabonder son imagination par la fenêtre. La vie s'apprend en prenant conscience qu'une coccinelle enfermée dans une petite boîte souffre, en jouant, le soir, au milieu des vieilles tombes du cimetière par lesquelles transpirent des destins incroyables ou en écoutant les querelles des adultes.
Le jeune garçon devient homme et père à son tour, sa fille, Alenouche, fréquente un jeune étudiant iranien non arménien et la mixité devient source de conflit entre la fille et sa mère. Contre l'avis et le désir de ses parents, Alenouche part vivre son amour et sa vie de femme auprès de l'élu de son coeur, brisant les tabous communautaires pour acquérir sa liberté. Il se souvient alors de son périple vers Téhéran aux côtés de sa fille, leur complicité, leur joie d'être ensemble et de se comprendre. Peut-il lui en vouloir d'aimer en dehors de sa communauté, lui qui offrit son amitié d'enfant à Tahereh, la fille du concierge musulman? Parfois, les pères sont plus compréhensifs que les mères...sauf lorsqu'ils perdent l'être aimé qui était à leurs côtés et qu'ils accusent l'enfant désobéissant de cette irrémédiable perte, de cette infinie et inguérissable solitude.
Les années passent, cruelles par l'absence de Marta, compagne et amante. La solitude pèse mais refuse de lever la barrière affective qui sépare le père de sa fille. Les souvenirs empreints de la présence de Marta réserveront bien des surprises au narrateur d'autant que Danik, son adjointe au collège, enfoncera le clou, elle qui préféra la mise au ban de son village pour vivre un amour interdit avec un iranien!
Et si la veille de Pâques était un jour pas comme les autres? Et si, le profond chagrin se laissait adoucir par l'envie de paix pascale, celle du renouveau, de la rédemption et de la renaissance?
"Un jour avant Pâques" est un court roman composé comme un tableau, doté d'une puissance narrative où la sensibilité, la douceur sont fortement présentes derrière un regard grave sur les tabous instaurés par le communautarisme. Les rives de la Mer Caspienne cachent des souffrances indicibles sous le masque des traditions. Pâques, c'est aussi le retour de la belle saison, la fête de la fécondité, c'est aussi le temps des oeufs décorés, des fleurs d'oranger embaumant l'air et les gâteaux, des confitures de griottes confectionnées par la mère d'Edmond et surtout celui des pensées blanches que Marta posait sur l'appui de la fenêtre. Pâques amenant à regarder en arrière pour enfin se dire que le temps est trop court, trop précieux pour camper sur des positions intenables!
Un roman où tout est en nuances subtiles et poésie, où les petits bonheurs de la vie offrent des couleurs et des saveurs aux papilles et aux souvenirs. Comme j'aurais aimé que ce roman ne finisse pas....je serais restée encore bien des pages au bord de la Caspienne à démêler les ellipses d'un récit d'une grande sensibilité, à apprendre les mille et un petits détails, ces multitudes de riens qui construisent la vie, les hommes et leur histoire.
Une bien jolie découverte dont je ne peux que recommander la lecture!





Roman traduit du person (Iran) par Christophe Palaÿ

dimanche 22 juin 2008

Méandres de la création

Un écrivain est invité à participer à une rencontre avec ses lecteurs suivie du jeu des questions-réponse: sur l'estrade, devant son auditoire, il écoute la présentation de l'animateur de la soirée, l'intervention d'un conférencier, spécialiste de son oeuvre, et la lecture de passages d'un de ses romans. Son esprit s'envole et se perd dans les méandres de l'ennui, très vite comblé par ses rêveries et ses débuts d'histoires.
Chaque personne croisée au cours de la soirée est une amorce de création de personnages hauts en couleur, jouant sur une large gamme de caractères et de profils: le "parrain" et son sbire, la serveuse sexy sortant d'une histoire d'amour malheureuse, le jeune homme en souffrance qui se lance dans l'écriture comme on s'accroche à une bouée de sauvetage, l'auditrice buvant les paroles de l'auteur, la lectrice dans sa solitude en compagnie de son chat, un rien possessif. Les portraits sont convaincants, on croirait lire la vie de personnes réelles.
Puis, les souvenirs familiaux de l'auteur se superposent aux débuts de vie des personnages: la fiction se mêle à la réalité, les frontières s'évanouissent pour laisser place à une réflexion sur le processus de création littéraire, sur la vie, parfois très ordinaire, des auteurs. L'auteur est un démiurge qui orchestre le quotidien, l'intimité tout comme le destin de ses personnages. Il brouille les pistes tout en se moquant des arguties intellectuelles, joutes verbieuses frôlant l'ennui profond, des commentateurs, des interprètes des romans, ces personnes qui théorisent les écrits des poètes ou des romanciers.
"Vie et mort en quatre rimes" est aussi le roman de l'acte de créer une histoire: les obsessions qui nourrissent la création littéraire, les chemins de l'imaginaire qui mènent aux trames des récits. Mais c'est aussi un regard sur la place de l'écrivain dans la société: ce dernier peut intimider, être admiré sans recul par son lectorat, devenir le modèle de vie ou l'homme idéal ou peut aussi cristalliser les fantasmes de certains lecteurs.
« Ecrire le monde tel qu'il est, tâcher d'emprisonner une nuance, un parfum ou un son dans des mots, c'est un peu comme jouer du Schubert en présence du compositeur qui ricane dans la salle obscure »
"Juste derrière elle, un adolescent, dans les seize ans, s'agite sur son siège, l'air malheureux : c'est peut-être un poète en herbe avec son visage boutonneux et ses cheveux noirs frisés, pareille à de la paille de fer poussiéreuse. Les affres de son âge et les tourments qu'il vit la nuit, dans l'obscurité, retroussent ses lèvres en un rictus proche des larmes, et à travers ses lunettes épaisses comme des chopes de bière, il voue à l'auteur...." (p 28)
Je ne connaissais pas Amos Oz, je le découvre par ce roman drôle, caustique parfois, tendre envers ses personnages. Un univers où l'érotisme furtif (la serveuse et sa culotte que l'on devine, la lectrice solitaire à la voix rauque et sensuelle) côtoie l'ironie envers soi-même, l'auteur se moque de ses atermoiements sentimentaux (monter ou ne pas monter chez Rochale qui sans doute l'attend), offrant une image désacralisée du grand écrivain. Oz met en scène toute une série de pérégrinations érotiques avant que l'auteur parvienne à conquérir la lectrice, à lutter contre son chat et à entrer dans le lit de cette dernière....sans épargner à l'auteur l'échec du à une érection en berne au mauvais moment. Il nous embarque, aussi, dans une rêverie sociale qui façonne des existences, les parcourt et les inventorie au fil de l'imagination créatrice ce qui peut désorienter le lecteur qui ne sait pas vraiment où il est. Les personnages, réels ou fictifs, se croisent et se recroisent tellement que la liste de ces derniers, en fin de roman, est un récapitulatif bienvenu pour renouer tous les fils entre eux. Récapitulation amusante, cocasse qui permet au lecteur de se remémorer avec délice les traits principaux des personnages évoqués, suivis....lecture où le rire est au rendez-vous car les commentaires de l'auteur sont savoureusement désopilants.
Une lecture agréable entre rêve et réalité où la vie des hommes est le sel de la création.

Roman traduit de l'hébreu par Sylvie Cohen



Une interview de l'auteur, par le journal La Croix, ICI

Les avis de Arsenik Jules Bellesahi (pas très enthousiaste)

Ce livre a été lu dans le cadre du Cercle des Parfumés


mardi 22 janvier 2008

Une Egypte ancienne vue par Mahfouz

"La malédiction de Râ" ou l'histoire d'une prédiction sous le règne du pharaon Khéops. Un mage lui révèle qu'il n'aura de descendant à accéder au trône après sa mort, que son successeur sera un nouveau-né, le fils du prêtre du temple de Râ d'Awn. Aussitôt une expédition est montée afin de faire disparaître le bébé, ombre dans le firmament de Khéops. Ce que le pharaon, au faîte de sa puissance, ignore c'est que le même jour, une servante de Radde Didit, l'épouse du grand prêtre, a, auss,i mis au monde un enfant. Le prêtre parvient à faire fuir, sous la houlette de Zaïa, une servante fidèle, sa femme et son fils au moment où la troupe royale arrive aux portes d'Awn. La méprise du pharaon sauve ces derniers. Au cours de leur fuite, Zaïa s'endort et la charrette de blé s'égare en bordure du désert, territoire incertain où rôdent les Bédouins. Zaïa, au réveil, prend peur, s'enfuit avec le bébé, abandonnant Radde Didit à un triste sort. Zaïa, femme en mal d'enfant, adopte, élève et éduque Djédef comme son propre fils, à Memphis, résidence royale. Djédef y sera élevé comme un noble et intègrera l'armée du pharaon où il récoltera honneur et confiance du souverain.
Bien entendu la prédiction du mage se réalisera à la suite de multiples péripéties plus haletantes les unes que les autres.
Ce qui est intéressant dans ce roman, c'est l'histoire millénaire égyptienne évoquée par la plume sagace et poétique de Naguib Mahfouz. Le roman publié en 1939 contient tout ce qui imprègnera l'écriture de ce dernier: les racines égyptiennes, l'identité, la filiation, la trahison, la fidélité et, surtout, le sens de la destinée...même s'il est loin d'être son meilleur roman (Mahfouz fait ses débuts d'écrivain en 1939). En effet, Khéops comme Djédef ne peuvent échapper à la prédiction des dieux, relayée par le mage. Leur vie respective, leurs actes les mèneront au point final sans qu'ils contrôlent quoi que ce soit.
"La malédiction de Râ" est un roman historique bien enlevé, à l'intrigue certes claire mais à la chute étonnante. Par ailleurs, comment résister au talent de conteur de Mahfouz? La réponse est simple: on ne peut pas lui résister et on se laisse embarquer, joyeux, dans le dédale de ses mots.


Roman traduit de l'arabe (Egypte) par José M. Ruiz-Funes et Ahmed Mosrefaï

mardi 15 janvier 2008

Le Caire, son univers impitoyable!

Dans la trilogie cairote, Naguib Mahfouz faisait souvent allusion aux pratiques courantes du clientélisme dans l'administration égyptienne pour l'obtention aussi bien de postes que de promotions. "La belle du Caire" démontre combien ce genre de pratique peut se révéler dévastatrice pour ceux qui ne savent pas se mouvoir dans la jungle des bureaux et cabinets ministériels.
Quatre étudiants, quelques mois avant de passer leur examen final, quatre vies, quatre visions de la société. L'un d'entre eux, Mahgoub Abd-el-Dayim, pauvre et avide de tout, sous une apparente indifférence, est taraudé par l'envie et la jalousie. Il est prêt à tout pour obtenir un bout de ciel bleu, un rayon de soleil et autre chose qu'un plat de fèves. Après avoir connu les affres de la faim, de l'indigence, il met non seulement de côté le peu de scrupules qu'il possède pour avancer dans la société, mais aussi son devoir filial, devoir qui lui pèse et qu'il oublie en trouvant toujours une bonne raison à son égoïsme.
Mahgoub, au fond de l'indigence et du désespoir, sollicite l'aide d'un ancien voisin du village, Al-Ikhshidi, bien établi dans un poste de secrétaire particulier. Ce dernier comprend que Mahgoub est de la même trempe que lui, qu'il saura fouler principes et scrupules pour se tailler une misérable part de gloire. Il le pistonne (contre rien en retour ce qui aurait du éveiller la vigilance de Mahgoub!) pour un poste de secrétaire particulier (au 6ème échelon) puis le sollicite, quelques temps plus tard, pour une étrange affaire: un mariage en catimini afin de rendre service au Bey Qasim Fahmi, riche aristocrate épris d'une roturière avec laquelle il entretient une relation amoureuse. Mahgoub accepte la proposition et quelle n'est pas sa surprise lorsqu'il reconnaît en la belle maîtresse du Bey, la sublime et jeune Ihsane, ancienne fiancée de son ami Ali Taha! La joie, malsaine, de s'approprier une beauté autrefois inabordable, se mêle à sa maladive jalousie (tout aussi malsaine). Les tortures ne font que commencer pour Mahgoub qui endosse le rôle désagréable de cocu consentant à tendance proxénète! En effet, à chaque fois que le Bey rend visite à Ihsane, il doit quitter l'appartement!
Mahgoub, avec son ironie et son audace, pense avoir cerné la marche du monde. Seulement, à trop envier et jalouser, à vouloir trop avoir sans rien donner, le retour de bâton est souvent cruel et cuisant. Ainsi, lorsque les charmes de son épouse offrent une promotion (directeur de cabinet du Bey lui-même!) à Mahgoub, celui-ci ne sait pas prendre la bonne décision: Al-Ikhshidi, dont il est l'obligé, lui demande un retour d'ascenseur en lui cédant le poste proposé et en le succédant dans son poste, Mahgoub ne peut s'empêcher de lui exprimer son mépris et sa haine en refusant le marché! La suite ne tarde pas à provoquer de nombreuses turbulences dans la vie de Mahgoub et Ihsane et douloureuse est la chute....surtout lorsque l'on s'est coupé de ses amis les plus sûrs!
"La belle du Caire" est un roman édifiant et incisif sur une société cairote gangrénée par la corruption et l'appât du gain facile. Les personnages sont hauts en couleurs et finement ciselés: Al-Ikhshidi est admirablement croqué en fauve sachant manoeuvrer plus affamé que lui et sachant se rendre utile à plus puissant que lui. Un virtuose de l'hypocrisie et du louvoiement en eaux troubles. Quant à Mahgoub, torturés par ses apirations aussi diverses que contradictoires, le lecteur éprouve parfois pour lui de la compassion mais bien souvent colère et mépris à son encontre! On a envie de le secouer pour lui ouvrir les yeux: à vouloir nager au milieu des crocodiles il faut savoir montrer les dents, claquer des mâchoires et surtout ne jamais oublier de renvoyer l'ascenseur même si cela gâche le plaisir d'une promotion!
Et Ihsane? Figure féminine qui subit la loi masculine. Au final, son mariage avec Mahgoub est loin d'être une réussite et bien loin de la mettre à l'abri du besoin. Sa réputation n'est plus qu'une lointaine chimère: on a envie de la soutenir, elle émeut et en même temps agace. A ce jeu de dupe, une naïveté mal placée est perdante et désastreuse. Mais elle a été abusée par les roucoulades d'un Bey prédateur, sans foi ni loi hormis celle de son plaisir, abusée par les jérémiades paternelles qui la feront se jeter dans la fosse aux lions. Le pari sur la beauté est aléatoire surtout lorsque la famille de la jeune beauté est pauvre, roturière et sans appui!
Enfin, Qasim Fahmi: un loup usant et abusant de son pouvoir, de sa richesse pour s'offrir des virginités à bon compte! La lectrice, que je suis, ne peut s'empêcher de lui en vouloir pour son attitude inconséquente et profondément égoïste: il s'en sortira toujours et il le sait, même si le scandale éclabousse le bas de son costume! Ce qui est loin d'être le cas pour les "dégâts collatéraux"!
La moralité de cette histoire? Pourquoi désirer toujours plus? Pourquoi être toujours insatisfait? Cela n'amène souvent que déceptions et malheurs! "Si tu n'as pas ce que tu aimes, aime ce que tu as." (proverbe marocain)....penser une telle chose n'empêche en rien l'ambition raisonnable et raisonnée! Mahgoub est un Icare qui se brûle les ailes à désirer, trop vite, aller près du soleil.
Un beau roman sur la jalousie, l'amour et le désir, servi par la plume magnifique et sobre de Naguib Mahfouz.


Roman traduit de l'arabe (Egypte) par Philippe Vigreux

samedi 17 novembre 2007

L'oiseau blanc et l'ombre du cheval

"Chaque année, quand le printemps s'éveille sur l'Ararat où a échoué l'Arche de Noé, les bergers viennent dès l'aube au bord du lac de Kup et jouent de la flûte, pour célébrer le Mont. Au coucher du soleil, un mystérieux oiseau blanc vient par trois fois toucher l'eau de son aile, et disparaît dans le ciel. Alors les bergers se retirent." Ainsi parle la légende.
Toute légende a ses racines dans un fait réel, toute légende se voit un jour revécue.
Un matin, un superbe cheval blanc, richement harnaché, attend devant la porte d'Ahmet le berger. A qui peut-il bien appartenir? A un puissant, c'est certain. Par trois fois, le père Sofi tente d'éloigner le cheval blanc, par trois fois ce dernier est revenu attendre devant la porte d'Ahmet le berger. La tradition veut qu'alors l'animal appartienne, définitivement et sans conteste, à celui qui a été choisi....Ahmet en l'occurrence. Ce qui n'est pas du tout du goût du pacha, de Mahmout pacha, cruel despote inféodé aux Ottomans à qui il doit son pouvoir.
Ainsi, le beau cheval blanc, va-t-il devenir la pomme de discorde entre le riche et le pauvre, entre le juste et l'injuste, entre le Bien et le Mal, entre le fort et le faible, entre la liberté et le despotisme. Mahmout pacha, ivre de pouvoir, de richesses, irascible despote, n'aura de cesse d'anéantir Ahmet le berger. Aussi, le fera-t-il emprisonner, après avoir mis aux fers ses proches, au mépris des promesses et du droit. Mais Ahmet ne plie ni ne rompt provoquant la colère du pacha. Colère décuplée quand ce dernier apprend que sa fille, Gulbahar, follement éprise d'Ahmet, a bravé tous les interdits pour lui appartenir. Mahmout pacha est seul, isolé dans sa haine, malgré les grondements sourds et inquiétant de l'Ararat, mont sacré aux terribles colères, mêlés à ceux de la foule descendue des montagnes pour soutenir Ahmet. En effet, Mahmout s'est mis à dos non seulement le menu peuple, attaché aux traditions et coutumes immémoriales, mais encore les personnalités religieuses et les beys.
Yachar Kemal raconte des histoires éternelles: la lutte entre le fort et le faible, l'amour impossible entre un berger et une princesse. Bien entendu, Mahmout pacha demandera l'impossible à Ahmet: se rendre au sommet de l'Ararat, là où les hommes un jour dérobèrent le feu, et d'en rapporter la preuve. S'il en revient vivant, muni de la preuve, il aura non seulement la vie sauve mais pourra épouser Gulbahar la Souriante. L'Ararat se laissera-t-il conquérir par l'amant désespéré? L'Ararat aura-t-il pitié des amours impossibles?

Avec des mots d'une intense poésie, Yachar Kemal, fait revivre une sublime légende, rappelant les amours de Tristan et Yseult, la transformation de la fée Mélusine et le vol du feu perpétré par Prométhée. Il emmène le lecteur aux confins de la montagne, aux confins des plaines turques, aux confins de l'imaginaire des hommes. Il permet un sublime voyage au pays de l'enfance, où les contes et légendes ensemencent l'imaginaire, cet imaginaire qui nourrit les hommes, cet imaginaire indispensable pour grandir et mûrir.
Une lecture qui laisse un sillage doux et rafraîchissant. Un auteur à découvrir et à apprécier.

La scène d'ouverture:

"Il est un lac sur le flanc du Mont Ararat, à quatre mille deux cents mètres d'altitude. On l'appelle le lac de Kup, le lac de la Jarre, car il est extrêmement profond, mais pas plus grand qu'une aire de battage. A vrai dire, c'est plus un puits qu'un lac. Il est entouré de toutes parts par des rochers rouges, étincelants, acérés comme la lame du couteau. Le seul chemin menant au lac est un sentier, creusé par les pas dans la terre battue, moelleuse, et qui descend, de plus en plus étroit, des rochers jusqu'à la rive. Des plaques de gazon vert s'étalent çà et là sur la terre couleur de cuivre. Puis commence le bleu du lac. Un bleu différent de tous les autres bleus; il n'en est pas de semblable au monde, on ne le retrouve dans aucune eau, dans aucun autre bleu. Un bleu marine moelleux, doux comme le velours.
A la fonte des neiges, chaque année, quand le printemps ouvre les yeux, quand une immense fraîcheur explose sur l'Ararat, les rives du lac et leur mince couche de neige se couvrent de petites fleurs au parfum pénétrant. Leurs couleurs sont éclatantes. Même la plus petite flamboie, bleue, rouge, jaune, violette; son éclat se voit de très loin. Les eaux bleues du lac, la terre couleur de cuivre répandent des parfums d'une violence enivrante. Des senteurs que l'on perçoit de très loin."
(p 9 et 10)


Roman traduit du turc par Munevver Andac


Le Bibliomane l'a lu aussi et a écrit un excellent commentaire.
Ce livre a été lu dans le cadre du Cercle des Parfumés



mardi 30 octobre 2007

Trilogie cairote






Au hasard de mes pérégrinations à la médiathèque, j'étais tombée sur un titre qui m'avait arrêtée « Impasse des deux palais » de Naguib Mahfouz. Ni une ni deux, j'empruntai ledit roman en me disant que comme c'était le premier volet d'une trilogie, les tomes suivants ne devaient pas être bien loin. Hum...c'était sans compter avec l'étrange logique des achats de la médiathèque: il y a bien le premier tome mais pas les suivants...hallucinant. Le temps passe et le mois dernier, je saute le pas: j'ai « commandé » les deux derniers tomes car j'étais restée sur ma faim et je désirais vraiment connaître la fin de l'histoire! Il y a à peine 15 jours, la médiathèque m'appelait pour me signaler l'arrivée des tomes tant attendus « Le palais du désir » et « Le jardin du passé ».
Naguib Mahfouz embarque son lecteur dans un voyage au long cours, dans le sillage d'une famille cairote, vivant au coeur du vieux Caire. Une famille traditionnelle où l'autorité du Patriarche, Ahmed, est indiscutable et despotique. L'Egypte est sous domination anglaise, les sursauts d'indépendances éclorent à peine, la vie semble tranquille et sereine. Mahfouz dresse un portrait d'une société bourgeoise traditionnelle pétrie de certitudes.
« Impasse des deux palais »
Ahmed
est un homme affable à l'extérieur et un vrai despote chez lui: toute la famille tremble devant lui (femme, filles et fils!) et se soumet à ses dicktats. Ahmed pense-t-il que le respect filial ne saurait être vivace sans la dureté paternelle? Ses fils, Yacine, Fahmi et Kamal n'osent se rebeller. Les filles, Aïsha et Khadiga, attendent qu'une demande en mariage les emmène vers une autre vie familiale. Elles attendent, en compagnie de leur mère, Amina, en regardant la vie qui passe dans la ruelle derrière les moucharabjehs, fenêtres, jalousies, ouvertes vers le monde extérieur, ouvertures partielles dans la clôture. Monde d'où elles sont exclues. Mais ces fenêtres ouvertes vers le monde interdit peuvent être aussi le lieu des joies illicites, comme celles de capter le regard d'un éventuel amoureux. La terrasse est également un oeil sur le monde extérieur, lieu où les oeillades amoureuses peuvent s'échanger.
Naguib Mahfouz peint, par touches successives, le poids étouffant de la tradition religieuse et familiale: l'Islam apparaît comme frustrant la jeunesse et sa sève débordante, jugulant les sentiments, les réprimant sans état d'âme apparent.
Amina, captive soumise paiera cher sa « désobéissance », sa sortie (seule et unique) pour aller se reccueillir à la mosquée: un exil chez sa mère qui ne durera que quelques jours grâce à l'amour filial! On s'aperçoit, que loin d'être libre chez elle, dans son foyer, la femme musulmane (dans une famille traditionnelle) est sans cesse opprimée et parfois, cette situation devient insoutenable pour une lectrice occidentale. Au fil du roman, des fissures apparaissent: l'Histoire se mêle aux histoires, les fils, imperceptiblement, s'opposent au patriarche qui, à la fin, ouvre un peu les yeux devant l'inutilité de son despotisme....et accepte, à regret, cet état de fait.
Mahfouz, à l'aide de son personnage Ahmed, entraîne le lecteur dans les nuits agitées et musicales du Caire d'après le coucher du soleil....monde des hommes où la musique, les danses, les chants, l'alcool et les femmes légères sont partout. Les rues bouillonnantes sont l'âme du Caire, sont l'âme d'une société qui sait, qui aime s'amuser malgré le carcan religieux... au prix de petites et grandes hypocrisies.
L'Histoire craquèle la vie bien réglée de cette famille, traditionnelle, cairote, lentement mais sûrement. Sera-t-elle emportée par les élans du modernisme, l'émergence su sentiment patriotique et national, l'exaltation de la révolution?
Dans « Le palais du désir », l'embryon de révolution a durement touché la famille d'Ahmed: Fahmi, le fils prometteur, est tombé sous les balles anglaise, amenant une ombre de profonde tristesse sur le clan.
Le Caire est toujours aussi bruyant, luxuriant, coloré et exahlant les senteurs les plus enivrantes. Ahmed, Amina, Yacine, Kamal, Aïsha et Khadiga ont vieilli et la disparition de Fahmi plane sur tout le roman. Les filles sont mariées et mères de famille respectables, Mahfouz focalise son récit sur Kamal, le benjamin.
Kamal découvre les affres de l'amour, les idéaux de l'adolescence et la sacralisation de l'être aimé. Aïda, soeur d'Hussein, son meilleur ami, le subjugue par sa beauté mais aussi par son éducation à l'européenne qui lui donne liberté et études supérieures. Seulement, Kamal découvre avec horreur qu'Aïda est depuis longtemps fiancée à Hassan (un autre de ses amis de lycée), issu de l'aristocratie cairote, riche et cultivée, très éloignée de la sienne issue de la petite bourgeoisie et des vieux quartiers du Caire. Son coeur est dévasté par la révélation de l'abîme qui les a toujours séparés.
C'est également l'époque où Kamal découvre les joies de l'étude et la cruauté de la perte de la foi. Il se forge, à force de volonté, un masque: toujours souriant au dehors mais désespéré intérieurement. Mahfouz, subtilement, égratine le côté rigide de la religion en dressant un portrait peu engageant du mouvement des Frères musulmans.
Kamal n'est pas le seul à changer: Ahmed, le vieux patriarche, se laisse aller à quelques faiblesses, notamment celle d'entretenir une maîtresse. Il recouvre son âme de jouisseur au sortir du deuil de Fahmi...la vie est toujours plus forte que tout. Yacine, l'aîné, s'émancipe en quittant la demeure familiale pour fonder ailleurs un foyer. Yacine, jouisseur et amateur de femmes (de toutes les femmes), après deux unions malheureuses, épouse une ancienne harpiste qui s'avère être, ô belle ironie de la vie, l'ancienne maîtresse du père!
L'éducation traditionnelle est mise à mal par l'entrée dans la modernité de l'Egypte. L'Europe apporte un souffle nouveau, perceptible surtout dans l'aristocratie qui éduque ses enfants (garçons et filles) autrement. Certains tabous religieux tombent tels que la consommation d'alcool mais surtout de porc! Kamal ressent encore plus le choc de ces deux cultures et éprouve moult difficultés à le vivre: il souhaite que l'Egypte entre dans la modernité et en même temps reste attaché aux traditions de son pays.
« Le palais du désir » est le récit du désir d'aimer et d'être aimé, le désir d'émancipation de la tutelle paternelle et de liberté, c'est aussi le désir d'être sans faux-semblant avec son père: ce dernier ne doit pas craindre un moindre amour ou un moindre respect de la part de ses enfants s'il n'est pas un patriarche sévère et traditionnaliste...loin de là.
La saveur de l'écriture de Mahfouz se retrouve dans les instantanés de la vie cairote. Ainsi, la vie des soeurs de Kamal chez leur belle-mère: Khadiga a du mal à accepter l'obligation d'appeler « maman » sa belle-mère et creuse sa révolte souterraine.
Les scènes truculentes dans les bistrots, les maisons louées pour recevoir les prostituées.
J'ai aimé plus particulièrement les scènes du café: les enfants se rassemblent autour de leur mère Amina pour prendre le café après le repas. Rituel immuable après le départ du patriarche à sa boutique, moment où la conversation roule sur la vie quotidienne, où se règlent certaines affaires familiales, loin de la présence oppressante du père. L'odeur chaleureuse du café flotte entre les phrases du récit et embaume l'imagination du lecteur.
« Le jardin du passé » , ultime volet de la trilogie, est la voix des petits-enfants, est le moment où l'Egypte d'antan bascule vers la modernité....la ruelle s'illumine la nuit grâce à la fée électricité, rendant moins épiques les retours de soirée du patriarche.
Les changements qui s'annoncent font ressurgir les idées radicales religieuses mais aussi les aspirations à la démocratie. Deux petits-fils d'Ahmed s'engagent : l'un chez les Frères musulmans, parti religieux conservateur, l'autre, libre penseur, dans la mouvance communiste. Quant à Kamal, il est de plus en plus tiraillé entre l'Orient et l'Occident, perd peu à peu ses repères et s'enlise dans d'incessantes interrogations philosophiques mais aussi personnelles: sa vie devient éternelle question sans réponse et passe, irrémédiablement, à côté de lui.
Naguib Mahfouz, à coups de pichenettes, écorne encore la société cairote aux prises avec la marche du Temps: Au Caire, c'est le piston et les alliances avec les grandes familles qui font et défont les avenirs professionnels. Mais ce sont les traditions éducatives qui ne permettent pas aux filles, de la bourgeoisie traditionnaliste, de poursuivre des études supérieures: pourquoi aller au-delà du certificat d'études quand l'avenir est de rester au foyer? Et ce sont les carcans qui faussent, malgré les études supérieures, le regard de certaines jeunes filles de la bonne société (il faut garder son « standing » et pour se faire préférer un mari âgé et fortuné)...comble de l'ironie!
Les grands-parents, Ahmed puis Amina, disparaissent, rejoignant le passé et remplissant de souvenirs un « jardin du passé » et éclairant l'avenir d'une autre lumière. Les petits-fils luttent pour une Egypte nouvelle et moderne, libérée du joug britannique. Cependant, malgré les bruits rageurs de la guerre, Le Caire reste immuable: les rues étroites et sombres du vieux quartier, les palais des beaux quartiers, les rues de débauche, les petits commerces, les personnages hauts en couleurs (tels que le cheik centenaire et sénile qui déambule dans les rues sans reconnaître personne).
« Le jardin du passé » ce sont les regrets de Kamal qui semble être passé à côté de sa vie et étreignent son âme au soir de la vie de sa mère: que laissera-t-il derrière lui lorsque viendra son tour de partir? Aura-t-il accompli quelque chose, une oeuvre achevée? Le doute perd celui qui doute et l'amène à ne pas vivre sa vie.
Mais, ce jardin du passé demande à être clos et oublié afin que la vie, le présent deviennent le véritable avenir et emportent Kamal vers une autre lumière.
Une véritable belle saga familiale, digne de « Quatre générations sous un même toit » de Lao She, au coeur du Caire, au coeur de ce Moyen Orient et de cette Egypte à la richesse millénaire. On pleure, on s'insurge, on rit et on lutte en compagnie des personnages qui ne laissent absolument pas indifférents le lecteur. A lire sans retenue!

Jules les a lus ICI LA puis ICI

Romans traduits de l'arabe par Philippe Vigreux

dimanche 7 octobre 2007

Qui se souvient de Lilith?


Quatrième de couverture:

" Je ne suis pas dans les livres. Je ne suis pas dans les spectacles. Ma langue n'est jamais la leur. Je suis dans l'absence de signes. Je suis dans les statuettes tombées sur le flanc, dans les ruines où les vents du désert entassent la poussière des millénaires durant. Je vis dans les déserts perdus où la tempête aveugle les caravanes, et c'est moi qu'on accuse. Je vis dans les recoins isolés et puants où stagne à ciel ouvert l'eau putride des fosses d'aisance, dans les forêts reculées et desséchées, dans les marécages pleins de serpents et d'insectes venimeux, dans les coïts où chacun des amants suce le sang de l'autre, dans les maladies que les nouveau-nés héritent de leurs parents, dans les crises et les attaques qui s'emparent des hommes en prise avec le froid ou la fièvre. On m'identifie à tout cela. Mes beautés usurpées, des imposteurs les transcrivent sous leur nom. Tous se moquent de savoir que je pense, et donc que je suis autre. Je n'ai pas été façonnée dans cette poignée d'argile rouge où, quarante ans durant, Adonanaï a insufflé son âme par tous les trous pour qu'Adadam se lève et se mette à marcher. Qui suis je ? "

D'emblée, la révolte et la réhabilitation d'une vérité occultée sont au coeur de ce roman étrange et captivant à la fois.
Réza Barahéni nous livre un portrait de Lilith, première femme a avoir été chassée du Jardin d'Eden par Dieu. Lilith, la femme qui fut créée de la glaise, au même titre qu'Adam. Lilith, la femme qui n'est pas issue de la côte d'Adam, la femme qui n'est pas assujettie à l'homme, la femme égale de l'homme, la femme débordant de sensualité et de sexualité librement consentie. Lilith, la femme qui peut faire peur, la femme insoumise jusque dans les positions érotiques: elle qui n'hésite pas à chevaucher son partenaire!
Lilith est, sous la plume parfois alambiquée de Barahéni, la porte-parole des femmes qui refusent la soumission aveugle aux hommes. Elle est celle qui refuse le voile, elle est celle qui sait les failles profondes des hommes. Failles que ces derniers cherchent par tous les moyens, même les pires et les plus immoraux, à cacher afin de maintenir leur autorité, certes futile mais ô combien cruelle.
Barahéni, grâce au personnage de Lilith, dénonce la condition des femmes musulmanes, dénonce les régimes autoritaires des religieux, les tortures, les viols perpétrés dans les prisons afin de mener à la mort les femmes encore vierges: le Coran interdit la condamnation à mort des vierges...aussi, le viol est-il un moyen, sordide, de contourner la loi coranique. Il raconte combien est grand le plaisir dévoyé des tortionnaires, combien est grande la puissance du pouvoir, même inique, combien l'injustice peut être insupportable.
Lilith indomptable, multiple et unique, éternelle et vengeresse: le passage de la vierge prostituée qui recouvre son hymen après chaque rapport et où les hommes se pressent et où ils revêtent un habit de deuil, ce qui intrigue le poète venu de loin, est d'une intensité dramatique extraordinaire. Tout y est dit, tout y est clair: l'homme aura beau réprimer, brimer la sensualité de la femme, cette sensualité perdurera dans ses fantasmes et ses désirs inassouvis et n'abolira jamais le fait qu'il est issu de la matrice originelle qu'est le ventre de la mère, donc de la femme.
Réza Barahéni lance un cri pour la liberté des opprimés, un cri dénonçant les tyrans et les despotes où qu'ils soient. Leurs victimes désignées d'avance, les femmes et les poètes, les créateurs, sont les Lilith que l'on assassine pour que la vérité, les vérités, ne voit pas le jour.
Un roman que j'ai aimé malgré un style parfois trop fleuri, trop théâtre expérimental, et qui regorge de passages de pure poésie! Un livre que l'on aime après avoir digéré la lecture ardue des phrases ou des mots scandés tels des mantras. Un beau voyage au coeur de la résistance au despotisme religieux, cruel, obtus et intolérant.
« Lilith » est aussi un bel hommage rendu à Kafka par Barahéni: les dernières pages, celles racontant la vierge qui recouvre éternellement son hymen, est un clin d'oeil au « Le procès » de Kafka. Un pur délice.

le bibliomane l'a lu aussi


Roman traduit du persan par Clément Marzieh


Ce livre a été lu dans le cadre du Cercle des Parfumés



mercredi 11 avril 2007

Voyage chez les miniaturistes d'Istanbul



Istanbul, en plein hiver, il neige, il fait froid, un meurtre est perpétré en pleine nuit, près d'un puits. Le sang, rouge, coule, la tête est fracassée, le corps jeté dans le puits...le cadavre, encore chaud, commence à parler, à expliquer au lecteur pourquoi on l'a assassiné. Istanbul, l'hiver, la neige, c'est l'année 1591, la fin du XVIéme siècle, dans cette ancienne Bizance, vieille et vénérable Constantinople, pont millénaire entre l'Occident et l'Orient.
Viennent rapidement en mémoire, un autre meurte, un autre lieu, une autre cité, une autre époque....le Moyen-Age et les abbayes perdues dans les montagnes, un moine franciscain décidé à connaître la vérité.... « Le nom de la rose » d'Eco résonne, tinte, comme un écho littéraire dans les rues sombres, froides et enneigées d'Istanbul, l'Ottomane.
Pourquoi cet étrange écho? L'érudition de Pamuk est à l'image de celle d'Eco. Pamuk entraîne son lecteur dans l'univers secret des miniaturistes ottomans, dans le secret des traditions, des gestes mille et une fois répétés au fil des siècles sans égarement dans la nouveauté. Les livres enluminés et illuminés par ces miniatures somptueuses et colorées enivre le récit des exploits héroïques des sultans mythiques.
Commence alors, une enquête passionnante, haletante au gré des voix des différents protagonistes et des divers suspects. Chaque voix apporte un élément nouveau à la trame policère qui se tisse au fil des pages. Chaque voix lève un peu le voile sur la querelle esthétique du moment: le point de vue de l'artiste, un des points d'orgue de l'affrontement idéologique entre l'Orient et l'Occident. En effet, en Europe, notamment à Venise, on peint ce que l'on voit alors que la tradition musulmane exige que l'artiste peigne ce que voit Dieu. Ainsi, les miniaturistes d'Istanbul, peignent-ils l'Idée du cheval, du guerrier, de l'arbre, des amants etc, et non la réalité. Ils se mettent « en haut du minaret » tandis que les peintres vénitiens (à l'image romanesque de Sébastiano, cité dans le récit, une seule fois) se mettent « au niveau de la rue », créant la perspective.....en Orient rien ne doit être plus grand que Dieu aussi la peinture ne l'utilise-t-elle pas. Le Noir, calligraphe revenu d'une longue absence de 12 années, ancien élève de Mon Oncle, artiste attentif à la peinture occidentale, a une conversation intéressante au sujet de l'art des miniatures avec un maître, Maître Osman. Trois questions existentielles: le style et la signature, le Temps du peintre et le Temps de Dieu, la cécité. La cécité devient un don du ciel pour un miniaturiste: « La cécité, c'est à dire le silence. Si tu mets ensemble la première question posée avec la seconde, on obtient le point aveugle. C'est à dire, à l'endroit le plus profond du tableau, quand on voit Dieu apparaître dans toute son obscurité. » (p 115-116)
Se dessine alors ce pont virtuel entre l'Orient et l'Occident, ce pont oscillant entre fascination et répulsion, entre attirance et rejet. L'envie d'apprendre les arcanes de la peinture occidentale se dispute au sentiment d'infériorité du à la prise de conscience du manque de technique pour parvenir à l'imiter: la peinture des miniaturistes ne possède pas les nuances infinies des couleurs ni l'art du portrait et ni la perspective. Aussi, tant que la technique n'est pas maîtrisable et ni maîtrisée, les productions ne peuvent-elles être que risibles voire ridicules et humilier l'empire Ottoman aux yeux de l'Occident. La nécessité de tuer dans l'oeuf cette velléité est la raison du sang répandu....comme juguler le rire qui déchoît l'Homme devant Dieu est la raison du sang versé dans l'abbaye perdue dans les montagnes.
L'écho des prêches extrémistes traverse le Temps pour se répandre dans l'Istanbul d'aujourd'hui. Pamuk dénonce les brutalités obscurantistes qui veulent étouffer les nouvelles aspirations des artistes, les libertés espérées devant le carcan des traditions. Traditions qui mènent à la sclérose de l'imagination, de l'imaginaire créateur. Brutalités qui ont eu court, quels que soient les lieux, les époques et les religions, et qui ont, hélas, toujours court.
Dans l'atmosphère grave, sérieuse, empreinte d'idéologie et de dogme antagonistes, une étrange et bizarre allusion anachronique au roman « Autant en emporte le vent » saute aux yeux du lecteur, tel un diablotin de sa boîte. Une respiration burlesque et incongrue dans la querelle des Anciens et des Modernes? Un pied de nez aux donneurs de leçons? Un humour ravageur et d'une mordante ironie....
« Les gens aspirent au bonheur dans la vie, plutôt qu'à des sourires béats sur de belles images. Les peintres ne l'ignorent pas, et savent que c'est là leur limite. Qu'ils ne font que mettre à la place du bonheur dans la vie celui de la contemplation. Dans l'espoir que, peut-être, il puisse mettre par écrit cette histoire impossible à mettre en images, je l'ai racontée à Orhan. » (p 736). On ne peut peindre le bonheur (ou le malheur)....mais peut-on alors l'écrire?
« Mon nom est Rouge », un roman fascinant, foisonnant par son érudition et orchestrant avec brio les voix des personnages du récit.

vendredi 30 mars 2007

5ème Prix des Lecteurs du Télégramme # 2




Dès les premières lignes, les senteurs du Caire et sa magie assaillent le lecteur....surtout s'il a lu la trilogie de Naguib Mahfouz (« Impasse des deux palais », « Le palais des désirs » et « Le jardin du passé »)!
Mais ce qui est surprenant c'est le parti pris de l'auteur: le héros, Yossef Alfondari, est tout sauf sympathique. Il est absolument odieux et est un monstre d'égoïsme. Il n'est que paradoxe et de ce fait le lecteur éprouve d'énormes difficultés à le cerner: Yossef vit sans cesse décalé et est un être de contradictions. Il est juif et hait les arabes mais est féru de musique arabe et ne jure que par Le Caire.
Ron Barkaï entraîne son lecteur dans l'Egypte des années 20, nous fait vivre la création et la construction de l'état d'Israël. Il lui fait vivre ces premières années cruciales d'un Isarël sans concessions, les antagonismes entre les sionistes et les communistes pro-arabes.
Yossef, son héros détestable, est un juif séfarade méprisant les juifs ashkénazes qu'il considère comme détenteurs de privilèges. C'est un vrai fléau pour sa famille: il méprise son épouse, ses enfants, ses soeurs et sa mère....sans compter son frère mort pour Israël. Il n'aime que le pocker et la musique arabe, respecte plus ses amis que son entourage familial. Au fil des chapitres, le dégoût inspiré par ce personnage est tel que j'ai eu une furieuse envie de le gifler. Cependant, paradoxe encore, je me surprenais à éprouver un début de compassion à son égard: Yossef n'a pas eu la vie facile. Battu par son père, il s'enfuit du Caire pour rejoindre Alexandrie, où il vit dans la misère, avant d'émigrer vers le nouvel état d'Israël. Néanmoins, l'agacement puis l'antipathie reprennent vite le dessus: comment peut-on être aussi abject envers ses proches, avec ses enfants (il les torture, littéralement!), comment peut-on être aussi inculte, frustre, « affreux, bête et méchant »?
Les anti héros sont rares et dérangeants car le lecteur n'a pas du tout envie de s'y identifier une seule seconde, mais permettent de prendre conscience des contradictions et des paradoxes de l'être humain et du monde. Si Yossef Alfondari avait été un personnage positif ou trop lisse, Ron Barkaï aurait-il pu narrer les doutes, les heurts de ce jeune état juif? Car Yossef est un peu un morceau d'histoire israëlienne: attirance et répulsion, amour et haine, envers le peuple cousin.
Les contradictions d'hier sont encore celles d'aujourd'hui: Barkaï les raconte avec la truculence des couleurs du Moyen Orient et la chaleur de la musique arabe.
Un premier roman déroutant où le héros fait l'unanimité contre lui, où il aura une fin à la mesure de sa vie....Yossef serait-il une métaphore de ce Moyen Orient déchiré? Peut-être, peut-être pas, mais il en a quelques images.
L'avis du bibliomane.