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samedi 15 janvier 2022

Recherchée

 


Sibylla Wilhelmina Beatrice Forsenström vit en marge de la société depuis près de quinze ans, elle vit dans la rue et de temps en temps « escroque » des hommes en se faisant passer pour une femme d'affaires étourdie qui a oublié son porte-monnaie. Elle se fait ainsi payer une chambre d'hôtel, une nuit au calme, une douche et un repas.

Sa combine, au Grand Hôtel, fonctionne jusqu'au jour où l'homme avec lequel elle a passé la soirée est sauvagement assassiné dans sa chambre d'hôtel.

Sybilla se retrouve en cavale, en pleine ville, pour échapper à la police alors qu'elle n'a pas commis ce meurtre.

D'autres meurtres suivent, tous signés d'un prénom, Sibylla. Elle ne sait plus quoi faire, se pose de cache en cache jusqu'au grenier d'un lycée : elle sait qu'elle pourra se reposer et se laver une fois le lycée déserté par les élèves et le personnel.

Elle rencontre Patrick un adolescent fasciné par la vie des sans-abris, enviant leur liberté. Sibylla se rend compte que Patrick a le même âge que son fils, fils qu'on lui a enlevé pour le mettre à l'adoption. Un lien se créé entre Sibylla et Patrick au point qu'ils partent enquêter sur l'affaire afin de connaître le fin mot de l'histoire.

 

« Recherchée » est un roman à suspense plus axé sur la psychologie et l'état de la société que sur le sensationnel sanglant. Les meurtres ne sont pas décrits à l'envie, la tension dans le récit existe sans pour autant sombrer dans l'horrifique.

 

Karin Alvtegen, que je n'avais jamais lue, met en place un thriller psychologique mettant en avant la marginalisation des sans-abris ainsi que la possibilité qu'a une personne de disparaître des radars sociaux.

L'auteure dresse le portrait d'une jeune femme issue de la bourgeoisie provinciale devenue sans domicile fixe et vivant d'expédients. Son seul luxe : recevoir depuis quinze ans dans une boîte postale près de deux mille couronnes chaque mois. Sibylla économise pour réaliser son rêve : acquérir un chalet au bord d'un lac.

Comment l'héroïne en est arrivée là ? Un père absorbé par la gestion de son entreprise, une mère régentant la vie domestique et sociale de la famille, obnubilée par le paraître, par l'importante de montrer la différence sociale entre eux et les ouvriers de la fabrique. Sibylla est isolée à l'école, elle n'a pas de véritables amis et ne fréquente pas les mêmes lieux que la jeunesse du coin. Jusqu'au jour où elle rencontre un jeune homme qui lui fait découvrir le sel de la vie. Leur liaison tournera cours puisque la mère de la jeune fille y mettra fin, laissant Sibylla enceinte.

Goûtant à l’horreur de l’enfermement, la jeune fille, à bout de ne pas pouvoir s’intégrer dans la société dans laquelle elle ne se reconnaît pas, à bout de devoir subir la maltraitance psychologique de sa mère, à bout de ne pas savoir si son père tient un tant soit peu à elle, au bout de ses forces, s’enfuit pour vivre dans l’ombre et devenir une ombre parmi les ombres que les gens intégrés font en sorte de ne pas voir dans la rue.

 

Le roman est un constant aller-retour entre le passé et le présent, suit son héroïne à la recherche de son identité.

Acceptera-t-elle enfin ses origines familiales ? Acceptera-t-elle, au nom de la vérité, de quitter l’ombre de l’anonymat de la sans-abri pour retourner au sein de la société tant honnie ? Osera-t-elle partir à la recherche de l’enfant qui lui a été arraché ? Pourra-t-elle se reconstruire, renaître à une certaine humanité ?

C’est l’enjeu du récit et c’est ce qui en fait son intérêt car tout est écrit en subtilité et avec tendresse envers le personnage principal.

 

« Recherchée » est un très bon roman avec des personnages attachants, mettant en scène une image de la bourgeoisie provinciale, protestante, très imbue d’elle-même, intraitable sur le respect de ses principes quitte à piétiner l’âme rebelle.

Loin de tout effet spectaculaire, l’auteure instaure une intrigue prenante et une atmosphère inquiétante savamment dosée.

 

Traduit du suédois par Philippe Bouquet

 

Quelques avis:

Babelio

Lu dans le cadre



lundi 31 mai 2021

Voyage à dos d'oie

 


« Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède » roman écrit par l’auteure suédoise Selma Lagerlöf a pour origine une commande de l’Association nationale des enseignants afin qu’en lisant les aventures du jeune Nils, les petits Suédois,  l’école publique, apprennent à mieux connaître leur géographie ainsi que les contes et coutumes des régions composant la Suède. Selma Lagerlöf parcourra le pays pour l’observer, le comprendre et récolter toutes anecdotes locales ou contes pour utiliser cette matière dans son récit.

Le premier tome est paru en 1906 et le second l’année suivante.

Nils Holgersson est un jeune garçon qui ne pense qu’à dormir, manger, faire des bêtises – ce n’est pas anormal non plus, il faut bien que jeunesse se passe – jouer et surtout concocter de méchants tours. Il peut être un tantinet cruel avec les animaux, qu’il aime persécuter, de la ferme de ses parents, en Scanie, les oies en font souvent les frais.

Un dimanche, notre Nils fait des pieds et des mains pour éviter d’accompagner ses parents au temple. Alors qu’il lit les passages de la Bible imposés par son père, il pique un peu du nez et  rencontre un tomte, celui qui vit dans leur maison. Il le raille, il se rengorge et finit par être puni de sa méchanceté en se retrouvant rétréci à la taille d’un tomte et pouvant parler avec les animaux. Nils est paniqué, apeuré et surtout désespéré, il ne lui reste qu’une seule échappatoire : quitter la ferme pour éviter à ses parents la honte d’avoir un fils transformé en lutin. Au même moment, le jeune jars Martin entend le vol des oies sauvages Akka de Kebnekaise et leurs moqueries ironiques. Il décide de leur prouver qu’une oie domestique est capable de voler et veut les rejoindre. Nils, en partance pour un ailleurs loin de sa famille, tente de le retenir ce à quoi il échoue et s’envole avec lui.

Commence alors pour Nils et Martin un voyage fantastique à travers la Suède pour rejoindre les régions polaires où elles nichent.

Chaque région sera décrite par chacune de ses particularités naturelles, paysagères, économiques, géologiques, agrémentée par le récit de contes et légendes qui lui sont spécifiques. Le récit aurait pu être fastidieux à lire s’il n’y avait pas eu une quête cachée : la rédemption de Nils et la levée de la malédiction du tomte.

Peu à peu Nils met de côté le méchant garnement qu’il peut être pour apprendre, sous la houlette bienveillante et énergique d’Akka, la vieille oie sage et avisée, à comprendre les beautés de la nature ou la joie de contribuer au bien d’autrui en étant solidaire et bon.

Avec ses amies les oies sauvages, Nils déjouera les plans de leur ennemi juré qu’est Smirre le renard, tellement entêté et obnubilé par la vengeance qu’il les poursuit sans cesse. On assiste à un « Roman de renart » à l’envers : le leurré de l’histoire est à chaque fois Smirre.

Nils croise et recroise la route de deux jeunes enfants, un frère, Mats et une sœur, Asa, qui avaient gardé les oies avec lui l’été précédent, qu’il a tourmentés. Ces derniers ont dû partir sur les chemins pour gagner leur vie suite au décès de leur mère et de leurs frères et sœurs. Ils veulent retrouver leur père qui a fui devant le chagrin de la perte d’une partie de sa famille. Selma Lagerlöf en profite pour édifier ses jeunes lecteurs en expliquant les ravages de la tuberculose quand la population est sous-alimentée, vit dans la misère et ne sait pas qu’il faut laver et désinfecter la maison et les vêtements. A plusieurs reprises, l’auteure fera allusion à la pauvreté généralisée du pays au XIXè siècle due aux famines et provoquant un exode massif suédois en Amérique.

Nils, au fil des rencontres et des épreuves, tisse des liens d’amitié avec Martin le jars qu’il malmenait et méprisait, Nils s’améliore et laisse s’exprimer la bonté qu’il a au fond de lui. Chaque bonne action le rapproche de la rédemption et fait de lui un être humain meilleur et tolérant : chaque être vivant a droit à son espace de liberté et de tranquillité pour grandir et se reproduire, les animaux qu’ils soient à poils ou à plumes, qu’ils aient deux ou quatre pattes, qu’ils volent, courent ou rampent, font partie d’un tout et sont essentiels au cycle de la vie, comme les plantes, et les hommes doivent accepter de partager le monde avec eux.

 

J’ai lu avec bonheur ce classique de la littérature jeunesse dont je n’avais lu que quelques épisodes. J’ai trouvé lumineuse la relation, imagée certes mais tellement ludique et pédagogique, de la création géologique du parcours d’un fleuve de sa source à son embouchure, là où il rejoint la mer. Le chapitre est magnifique tant par la justesse de l’explication que par la poésie de l’écriture, la splendeur des images mentales créées par le style de l’auteure. On est au cœur du processus géologique, on suit le filet d’eau qui grossit et enfle au point de bousculer les chaos rocheux afin de poursuivre son cheminement. On sait que le temps se compte en millions d’années par le rythme de la narration.

Autre moment fort du roman, moment d’humour et d’émotion : la rencontre de Nils, le tomte, et de Selma revenant sur les lieux de son enfance… ou comment extérioriser les difficultés rencontrées au cours de l’écriture du roman et indiquer au lecteur sagace quelle astuce littéraire lui permettra de rendre possible le récit : son héros sera réduit à la taille d’un tomte et pourra ainsi voyager sur le dos d’une oie.

 

L’écriture porte joyeusement le roman, les descriptions sont loin d’être ennuyeuses, elles apportent des couleurs, du relief comme dans un immense tableau paysager peint avec une délicatesse énergique.

Nils agace au début et peu à peu on s’attache à lui, on veut qu’il réussisse à vaincre la malédiction et à rentrer chez lui, en Scanie.

 

« Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède » est un voyage initiatique dans lequel la pédagogie se glisse sans heurt grâce à la plume poétique et délicate de l’auteure, conteuse hors pair aménageant les rythmes du récit pour ne pas lasser son lecteur. Cinq cent pages de bonheur.

 

Traduit du suédois par Marc de Gouvenain et Léna Grümbach

 

Quelques avis :

Babelio  France culture  Takalirsa  Sens critique  Liyah  France Inter

Lu dans le cadre




samedi 16 juillet 2016

Sous le soleil...un peu de fraîcheur suédoise

Ce n'est pas "La Croisière s'amuse" quoiqu'il y ait un peu de similitude. Les passagers n'embarquent pas pour des latitudes ensoleillées, ils amorcent un voyage initiatique vers l'Antarctique.
Chacun a un but pour ce périple : oublier les souffrances d'une vie, regarder la vie telle qu'elle est tant qu'on peut s'en souvenir, photographier une faune unique, admirer les oiseaux marins notamment les majestueux albatros, se dire qu'on est au bout du monde, fouler le sol du Pôle sud, paradoxe suédois ? Peut-être qu'un Pôle attire vers un autre Pôle.

La Croisière s'amuse au vitriol : quand un mari aimerait se débarrasser d'une épouse trop volage, tous les moyens sont bons sauf que le grain de sable est toujours présent sous la plume humoristique de l'auteure Katarina Mazetti.

La Croisière s'amuse avec ironie : Alba, une grande voyageuse, au crépuscule de sa vie, observe les membres du groupe, microcosme sociétal, avec une sagacité de scientifique. Les similitudes entre les humains et les animaux sont réelles et souvent burlesques : l'Homme n'est qu'un animal parmi tant d'autres, ni plus ni moins.
Alba consigne ses observations dans un carnet éphémère, pour le plaisir de constater que ses analyses sont pertinentes. On se régale à la lire, on en rit, on en a les larmes aux yeux parfois car la vérité non seulement peut déranger mais surtout touche et provoque l'émotion.

La Croisière s'amuse avec joie : celle de Wilma, la petite professeure obscure, celle qui rit à la vie, celle qui est le bout-en-train du groupe, celle qui offre un visage heureux, tellement heureux qu'il y a, obligatoirement, un bémol. Le rire est le pied-de-nez à une vie qui ne fait pas de cadeau, le rire est l'ultime arme pour faire reculer la douleur et l'obscurité qui guette tout un chacun. Le rire, thérapie inhérente à l'être humain : le rire sauve-t-il de tout ? S'il n'y réussit pas, du moins contribue-t-il à repousser les limites de l'horreur quand on la subit.

« Ma vie de pingouin » est un roman à plusieurs voix, chacune d'elle apporte sa musicalité, son histoire, sa perception du monde. L'auteure reste dans la veine qui fit son succès, celle de « Le mec de la tombe d'à côté », ce qui est jubilatoire pour le lecteur.
Le roman semble léger, or derrière le cocasse ou le burlesque, se dévoile, entre les mots, une profondeur bienvenue. Entre la vacuité d'une vie et le message écologique, un éventail conséquent de la nature humaine est présenté, en toute simplicité.

« Ma vie de pingouin » un roman qui aère l'esprit tout en le nourrissant, le "tout en un" à lire à l'ombre d'une tonnelle, au jardin accompagné d'un thé glacé, ou d'un parasol sur une plage surpeuplée. Dépaysement garanti dans la joie et la bonne humeur.






samedi 21 août 2010

Mars et Vénus

Après "Le mec de la tombe d'à côté", Katarina Mazetti explore à nouveau, sous un autre angle, les histoires d'amour de prime abord impossibles. Cette fois, elle met en scène une jeune mère de famille, lasse, débordée entre ses enfants et son boulot de prof d'arts plastiques à temps partiel dans un lycée, et un jeune gagneur de l'informatique. Tout les éloigne: il aime le côté raffiné des choses, le luxe, les belles femmes, il ne sait pas ce qu'est la peur du lendemain; elle vit un désert sentimental depuis que son mari, schrizophrène et phobique, a quitté sans crier gare le domicile conjugal, elle trime pour garnir un tant soit peu le réfrigérateur.
C'est sur une plage suédoise que la rencontre percutante a lieu, lorsque Mariana agrippée à une liane, sous le regard amusé de son fiston, rentre en collision avec Janne. D'abord échaudés par une telle rencontre, ils finissent par passer une soirée ensemble et à oublier leur solitude respective dans les bras l'un de l'autre. Ce qui ne devait être qu'une aventure sans lendemain, se transforme très vite en histoire d'amour compliquée, dense et pleine de rebondissements. Mariana a beau avoir des kilos en trop, la peau distendue par les grossesses, se négliger un peu, elle possède un charme indéfinissable qui envoûte immédiatement Janne, peu habituée à une sensualité naturelle, sans complexe et débordante de tendresse.
Le lecteur, amusé toujours, ému bien souvent, suit la construction d'une relation amoureuse au fil de chapitres très courts, regards croisés de Tarzan/Mariana, de Janne, de la meilleure copine et des enfants: entre rires et gorge serrée (le quotidien de Mariana est loin d'être semé de doux pétales de rose), il se prend d'affection pour ces personnages au verbe haut, au caractère incroyable, et ne leur souhaite qu'une seule chose, un avenir commun où le quotidien devient plaisant.
"Les larmes de Tarzan" est une lecture agréable qui m'a permis une jolie transition entre le mode "école" et le mode "vacances". Un roman sur la difficulté de comprendre les sentiments de l'autre mais aussi sur la difficulté à se comprendre soi-même: les meli-mélo sentimentaux brouillent allègrement les pistes du quotidien. Katarina Mazetti met en scène une autre version de la difficile communication amoureuse entre Mars/l'homme et Vénus/la femme...le tout avec humour et tendresse.

Roman traduit du suédois par Léna Grumbach et Catherine Marcus




Les avis de Nini  Theoma  emiLie  

dimanche 21 décembre 2008

Long est le chemin vers la Terre Promise

Nous sommes en Suède, dans le Smaland, le 19è siècle en est à peine à sa moitié et les paysans courbent l'échine sous le labeur et la domination de l'Eglise luthérienne. Le rythme des saisons scande le quotidien jusqu'à ce que le système, qui paraissait jusqu'alors immuable, commence à se fissurer lentement mais sûrement. En effet, l'érosion des bases d'une société immémoriale due aux partages incessant des terres au fil des héritages, les paysans ont de plus en plus de difficulté à vivre de leurs terres, trop morcelées, trop amenuisées au cours des générations: ils ne peuvent plus vivre décemment car les terres viennent à manquer! Le labeur incessant n'assure guère la pitance des familles, la pauvreté et surtout les mauvaises récoltes dues aux intempéries comme aux sécheresses, ouvrent les oreilles de certains aux échos remplis de promesses venus du Nouveau Monde, celui où des terres vierges et fécondes sont à acquérir pour rien!
Karl Oscar Nilsson et Kristina, son épouse, suent et triment sur leurs lopins de terre pauvres où les pierres sont plus nombreuses que l'humus: la famille s'est agrandit, les enfants sont faim et Karl Oscar n'est guère confiant en l'avenir. Robert, son jeune frère, pas vraiment paresseux mais épris de liberté rêve de l'Amérique et se jure bien de partir y vivre un jour, lorsqu'il aura économisé sur sa paie de journalier, lorsqu'il pourra se libérer du joug d'un maître. La mort atroce de la fille aînée de Karl Oscar, au cours d'un hiver de famine, va sceller le destin de la famille: au printemps, ils partiront pour l'Amérique, terre promise d'une vie meilleure. C'est ainsi que par un jour pluvieux du printemps naissant, la famille Nilsson laisse au pays les vieux parents, pour émigrer, en compagnie d'autres villageois de la paroisse (une femme de mauvaise vie excommuniée et sa fille, une famille de paysans hérétiques, un homme marié en rupture de couple et un jeune journalier ami de Robert) et quitter sans espoir de retour la terre qui les a vus naître.
Commence alors une étonnante, une superbe, une poignante et gigantesque saga digne des sagas anciennes: l'épopée d'un groupe de paysans suédois, parti sur les traces de leurs ancêtres aventureux pour fonder un nouveau foyer et connaître une nouvelle vie en plongeant dans l'inconnu. Du pont du Charlotta aux plaines fertiles du Minnesota, Karl Oscar et sa famille ne baisseront jamais les bras face à l'adversité ou aux deuils. La traversée, longue de dix semaines, rythme les espoirs et les regrets des uns et des autres: Kristina est enceinte et manque de perdre la vie, Karl Oscar plus roc que jamais s'accroche à son rêve, Robert apprend l'anglais afin de pourvoir communiquer une fois arrivé en Amérique, Arvid suit aveuglément Robert, Ulrika, La Joyeuse, s'avère être la plus solide de tous en échappant tant au mal de mer qu'aux divers désagréments d'une vie maritime tandis que Danjel et la vieille Fina-Kajsa deviennent veufs.
Le calvaire s'achève enfin à New-York, où nos émigrants n'en croient pas leurs yeux: la foule, la végétation, le pain blanc que l'on peut acheter, le lait frais, autant de preuves de l'existence de la terre promise! New-York point de départ vers une autre vie dont la route sera bien longue et périlleuse: nos Suédois empruntent pour la première fois le train puis le bateau à aube avant d'accoster enfin sur un territoire presque inexploré. New-York et ses étranges sirènes qui chantent un air de liberté et d'or à Robert: l'appel de la Californie entre en lui pour ne plus le quitter; un jour, il sera chercheur d'or, deviendra riche et sera enfin libre! Mais il est temps de reprendre la route vers le Minnesota, cornaqués par un compatriote qui les aident à éviter les pièges tendus aux nouveaux immigrants...nos Suédois ne sont plus des émigrants et deviennent des immigrants qui doivent réussir à trouver leur place dans la jeune, bouillonnante et toujours en évolution société américaine.
La terre promise existe mais seulement pour celui qui saura vivre sereinement son déracinement, qui survivra au mal du pays et qui se retroussera les manches pour défricher, préparer er ensemencer cette terre fertile qui ne demande qu'à être ouverte par le soc de la charrue. La vieille Fina-Kajsa retrouve un fils perdu, dépressif et sans volonté de valoriser son "chaim" (terre délimitée par le pionnier avant la régularisation par les services de l'état): la Suède lui manque, l'Amérique manque trop de femmes et la solitude des hommes peut faire des ravages. Karl Oscar est fait d'un autre bois: il choisit son "chaim" au bord d'un lac isolé, fréquenté par quelques tribus indiennes pacifiques. Il lui faut construire un toit rudimentaire avant l'hiver pour abriter sa famille et permettre à Kristina de donner décemment naissance à l'enfant qui s'annonce, le premier américain de la famille. Une cabane en rondins grossièrement taillés sort de terre, il est trop tard pour préparer et ensemencer la terre, l'hiver s'annonce long et difficile d'autant que l'argent doit être conservé pour acheter les prochaines semences.

Pour Karl Oscar et Kristina un labeur aussi pénible et dur que celui de leur ferme suédoise s'annonce: la vie, les privations, les travaux de la ferme et les grossesses useront Kristina dont Mobert fait un saisissant portrait de femme! Kristina est un des merveilleux personnages de cette saga, lumineuse dans ses joies comme au coeur de ses doutes, mère courage et amante fidèle et solide, d'une rare humanité dans ses actes comme dans sa douleur lancinante d'avoir quitté sa terre natale et sa famille, famille qu'elle ne reverra jamais plus! Un vague à l'âme l'étreint souvent, les larmes perlent aux bords des cils avant de rouler, torrents d'une peine inextinguible, sur son visage: un jour, une poignées de pépins du pommier d'Astrakan poussant près au pignon de la ferme de ses parents, arrive. Elle les sème amoureusement au coin de la nouvelle maison de bois édifiée par Karl Oscar....une pousse évoluera lentement en jeune pommier puis en beau pommier pour un jour offrir à celle qui n'a jamais pu oublier d'où elle était partie, un beau fruit juteux.
L'Amérique est la terre de tous les possibles: Ulrika, La Joyeuse, accèdera à la respectabilité en épousant un pasteur baptiste et Robert partira en compagnie d'Arvid rejoindre la caravane des pionniers attirés par l'or mirifique de la Californie. Cette terre de tous les possibles aidera Robert comme Kristina à accepter leur destin et leur place même si c'est au prix de leur vie. L'Amérique est le progrès en marche: le télégraphe, la cuisinière à bois, la machine à coudre, le colt ou la batteuse-lieuse. C'est aussi l'Histoire en marche, les frontières et les états qui se dessinent au fil de la colonisation, c'est la fin d'une civilisation à l'écoute de la Nature et le commencement d'une ère de conquêtes chères payées. Le vent de l'histoire fait trembler les pionniers: alors que la Guerre de Sécession bat son plein dans les états du Sud, les Sioux, acculés à la famine en raison de leurs territoires de chasse grignotés par les bras des pionniers agriculteurs, se lancent dans une ultime révolte sans issue. La férocité des attaques restera longtemps gravée dans l'imaginaire collectif des pionniers, scellant la fin d'un mode de vie et d'une civilisation. Un peuple meurt pour céder la place à un autre qui fuit la faim et le joug, une histoire à l'éternel recommencement. Les Indiens s'effacent pour laisser le champ libre aux nouveaux citoyens de la jeune Amérique triomphante, pied de nez insolent à l'Ancien Monde exangue par les départs incessants de ses paysans pauvres sans terre vers les promesses outre-Atlantique. Kristina n'avait jamais voulu apprendre la langue de sa terre d'accueil, Karl Oscar la manie en y mêlant des mots suédois, leurs enfants ne comprennent plus leur idiome maternel et sont devenus de vrais Américains: un des fils n'a-t-il pas épousé une jeune Irlandaise? Le melting-pot américain est en chemin, croisée de toutes les cultures européennes et de toutes les libertés. Karl Oscar, au soir de sa vie, regarde avec nostalgie la carte de sa paroisse et ses yeux revoient, sans la brume du passé lointain, les chemins qui le menaient chez Kristina avant leur mariage, les pierres ôtées à la terre, la ferme devant laquelle se tenaient, immobiles, ses parents, en un mot comme en mille sa terre natale, celle qu'il n'est finalement pas parvenu à oublier.
Lorsque l'on termine la lecture de l'épopée de ces émigrants suédois, l'émotion est à son comble: on a l'étrange impression de quitter des amis de toujours. Cette lecture au long cours a laissé la lectrice sensible que je suis imprégnée des odeurs d'humus des plaines inhabitées du Minnesota, du bruit des rivières tumultueuses, des senteurs de la forêt parcourue par les animaux sauvages et les indiens dicrets et muets, de la sueur de Karl Oscar et des interrogations de Kristina. Peu à peu, la Suède se dissout dans le souvenir vague des jeunes générations, seul le pommier d'Astrakan reste pour conter les épiques traversées de l'Océan bleu et de la mer verdoyante des plaines herbeuses par une poignée de Suédois à la recherche d'une terre fertile où règne l'abondance.
"La saga des émigrants" est un pur moment de bonheur littéraire, un merveilleux voyage relaté par un conteur d'excellence, Vilhelm Moberg qui nous entraîne au coin du feu pour de longues veillées en compagnie de personnages hauts en couleur et fabuleusement attachants mais aussi d'une documentation historique, sociale et technique d'une extraordinaire richesse! Le tout sans ennuyer une seule seconde le lecteur et réussissant à le tenir de bout en bout en haleine !

Roman traduit du suédois par Philippe Bouquet

Merci à Yueyin qui m'a permis, en m'offrant lors du swap scandinavie le premier tome, de me lancer avec délectation dans cette suberbe saga suédoise!




dimanche 26 octobre 2008

Phénomène suédois




L'an dernier, "Millenium" a été la coqueluche de la blogosphère: la trilogie a été lue, dévorée par la plupart d'entre nous. J'ai fini par me lancer aussi dans la lecture des aventures du magazine Millenium pendant les vacances d'été! Ce fut une plongée passionnante et une lecture au long cours comme je les aime.
Tout a été dit sur la trilogie, phénomène de société en raison de la disparition brutale de son auteur Stieg Larsson, aussi me retrouvai-je devant un écueil délicat: l'éventuelle redite.
Le premier tome, d'emblée très prenant, est un peu celui qui expose les personnages principaux, donne le ton et l'ambiance, plante le décor et permet de faire connaissance avec Mikael Blomkvist, le journaliste d'investigation, champion des causes perdues et hérault de la morale, et Lisbeth Salander, jeune femme ambiguë, associale, mise sous tutelle par les services sociaux et géniale hacker.
Blomkvist est appelé à la rescousse par un gros industriel, Henrik Vanger, afin de rouvrir l'enquête sur la disparition, il y a 40 ans, de sa petite nièce. Depuis sa disparition, chaque année, quelqu'un lui rappelle sa douleur en lui envoyant un cadre contenant une fleur séchée. Mikael vient de perdre un procès contre un homme d'affaires dont il dénonçait les abus et malversations, il est laminé par ses confrères et discrédité. Cette enquête va lui permettre de redresser la tête, secondé par Lisbeth, perturbée mais fouineuse de haut vol. Dans le huis-clos d'une île suédoise, ils vont se plonger dans les monceaux de papiers relatifs à la disparition inexpliquée d'Harriet. Une photo, récupérée après bien des aventures, les mettra sur la voie et les embarquera dans les méandres des haines familiales, des querelles intestines et des magouilles financières. Au cours de cet épisode, le personnage de Lisbeth est un mystère pour le lecteur, et pour Blomkvist, que ces derniers souhaiteraient pouvoir éclaircir. La chappe de plomb pesant sur le lourd passé de Lisbeth intrigue et attise la curiosité malgré les bribes infimes offerts par l'auteur: on sait qu'elle a une phobie haineuse de tout ce qui représente l'Etat et l'ordre, qu'elle est prête à plier bagages au moindre incident, que la confiance est un concept qu'elle ne peut percevoir et que derrière son associabilité, à la limite de l'autisme, se cache une grande intelligence, une subtilité de raisonnement et une immense sensibilité.
Stieg Larsson tisse les fils de sa toile-mystère, épaissie de digressions et de portes ouvertes sur d'innombrables interprétations: il met en appétit le lecteur qui se laisse embarquer dans cette course à remonter le temps. Les temps morts sont rares, les rebondissements nombreux et intenses, les sueurs froides de plus en plus grandes à mesure que l'enquête progresse: le glauque n'est jamais bien loin, à l'image des aventures du commissaire Walander de Mankel.
Les deux derniers tomes sont les plus saisissants et les plus passionnants, même si parfois certains passages peuvent provoquer lassitude et désintérêt.
Blomkvist a retrouvé sa place à Millenium ainsi que sa crédibilité et s'apprête à lancer une nouvelle bombe dans le monde de l'information: l'histoire brûlante de personnes haut-placées compromises dans un réseau de prostitués venant des pays de l'est. Lisbeth, elle, s'est volatilisée au soleil des îles, paradis fiscaux, après avoir volé à l'industriel Hans-Erik Wennerström (protagoniste du tome 1) une somme plus que rondelette, la mettant à l'abri du besoin pour le restant de ses jours. Stieg Larsson met en place une intrigue remarquablement complexe où s'entrecroisent le monde financier, le monde politique et surtout le monde opaque des services secrets et de leurs officines officieuses. Entre crimes plus crapuleux et odieux les uns que les autres, folles poursuites, espionnage, marchandage, chantage et secrets d'état, le rythme s'emballe et le récit s'envole dans les coins les plus reculés de Suède. Le passé de Lisbeth devient un élément moteur de l'intrigue et le lecteur découvre combien la chute du communisme a gangréné les services secrets des états occidentaux. La Suède n'y a pas échappé et certains acteurs se sont englués dans une situation qui devient de plus en plus intenable depuis que Lisbeth, électron libre déchaîné, enraye l'engrenage de la belle machinerie. Tout n'est pas lisse et beau dans le progressif royaume de Suède: on y spolie des orphelines, on tente de les embrumer avec les électro-choc et les médicaments des hôpitaux psychiatriques afin qu'un monstre issu du système soviétique, un tueur du KGB qui s'est fait la belle, puisse être protéger et continuer ses actes de barbarie. Ce monstre, sans foi ni loi ni moral et ni sentiment envers son prochain, est le père de Lisbeth et va l'entraîner dans un road movie sanglant et cauchemardesque.
Stieg Larsson fait vivre avec brio et rebondissement, les enquêtes parallèles de Blomkvist et Lisbeth. Lisbeth qui devient de plus en plus attachante, touchante et farouchement belle. J'avoue avoir été en pleine empathie envers ce personnage haut en couleurs, truffé de défauts à la hauteur de ses qualités, tout sauf lisse contrairement au personnage de Mikael Blomkvist, trop parfait pour être apprécié. En effet, il lasse avec ses actes toujours au cordeau, ses amours réussies, sa haute morale (même si parfois il l'écorne)...il est énervant à la longue et on a souvent envie de le voir subir un camouflet. J'ai aimé le caractère iconoclaste, jusqueboutiste de Lisbeth: elle lutte pour recouvrer sa dignité d'être humain bafouée par le rouleau compresseur des services de l'état. C'est le personnage qui évolue le plus dans la trilogie: Lisbeth accède, au fil du temps, à l'estime de soi, à l'amour, à l'amitié et surtout à la confiance tout en mettant à mal certains poncifs. J'ai aimé sa relation avec son ancien tuteur, le vieil avocat qui sut composer avec le système pour lui ouvrir un espace de liberté afin qu'elle puisse s'épanouir et vivre comme tout un chacun. Il a compris que derrière la cuirasse de cuir et de haine se cachait un immense désir d'être aimé et d'aimer. A la fin de la trilogie, Lisbeth est une adulte responsable qui peut enfin être libre. C'est avec regret que je les ai quittés, elle et la galerie de personnages secondaires qui a fait de ce pavé une aventure extraordinaire malgré l'aridité de certains sujets (les services secrets, le monde particulier des médias, la finance internationale, le monde hallucinant des hackers, les méandres des services sociaux suédois...). On quitte un polar qui est un écho de notre société contemporaine avec ses beautés, ses manquements et ses bonheurs. On comprend, en fermant le dernier tome, pourquoi l'engouement a flirté avec le phénomène de société....à quand le film?

Romans traduits du suédois par Lena Grumbach et Marc de Gouvenain


Un bel article sur Evene ICI

Un millenium attitude (?) LA

Les avis de Jules, Pascal (qui renvoie à d'autres liens) et celui plus contrasté de Jean-Marc

dimanche 31 août 2008

Tango suédois

Stefan Lindman est un jeune policier sans histoire, unique garçon venu après deux soeurs, dont la vie bascule lorsqu'il apprend qu'il est atteint d'un cancer à la langue. Son mal de vivre s'accentue: il ne sait plus que faire, comment agir, que croire, qu'espérer et s'éloigne de ses collègues, de ses rares amis et de sa compagne. Il se replie sur lui-même, pour mieux appréhender ce qui lui tombe sur la tête, pour se demander si la thérapie sera adaptée et efficace, s'il a une chance de s'en sortir, si, si, si....le monde tournera encore une fois le rideau tombé.
Comme souvent chez Mankell, l'histoire s'amorce très lentement, touche après touche, point de couleur après point de couleur, jusqu'à ce que le lecteur soit pris dans la toile du mystère et de l'intrigue.
Herbert Molin, ancien policier et collègue de Stefan, est retrouvé assassiné dans sa ferme isolée au coeur d'une forêt. C'est un véritable carnage à l'intérieur et un détail hallucinant saute aux yeux des enquêteurs: il y a des traces de pas ensanglantées formant les arabesques du tango! Qui a bien pu haïr à ce point Herbert Molin, a priori sans histoire, et l'inviter, mort, à danser? Afin d'oublier son vague à l'âme et son angoisse, Stefan, en congé maladie avant de commencer ses séances de chimio, se lance à corps perdu dans l'enquête, aux côtés des policiers emmenés par Guiseppe Larsson.
Peu à peu des pistes émergent, des indices affleurent laissant entendre que Molin a été longuement épié, longuement observé avec constance et haine. Molin a des choses à cacher: une étrange amitié avec Elsa Berggren, solitaire et secrète, un journal intime datant de la guerre 39/45, un long manteau noir en cuir comme en portaient les SS, des cours de danse, de tango, à Berlin lors de ses permissions. Qui était réellement Herbert Molin? Sa fille, Veronica, pourrait sans doute y répondre mais aussi Elsa Berggren qui cache un uniforme nazi au fond de sa penderie.
Au fil du récit, Mankell dispose des indices ténus, presque aériens, qui l'air de rien assemble les différents morceaux du puzzle: les souvenirs d'enfance de Stefan en compagnie de son père, réminiscences qui lui laissent un drôle de goût et une désagréable sensation, les bribes du journal intime de Herbert, le voyage au bout de lui-même d'un vieil homme, Fernando Hereira venu d'Argentine assouvir une vengeance, la mort de son père à Berlin pendant la guerre. Fernando, qui répondait à un autre nom, portait à cette époque l'étoile jaune mortifère.
Rapidement, l'enquête n'est plus au premier plan, mais les sombres pans de l'histoire suédoise lors de la seconde guerre mondiale, notamment certaines amitiés avec les nazis. Qu'il est difficile de faire la paix avec son passé surtout lorsqu'il n'est pas glorieux! Mankell rappelle qu'il y eut des volontaires suédois à s'engager aux côtés des nazis pour combattre le communisme et éradiquer les juifs. Son personnage Stefan découvre des indices qui lui ouvrent douloureusement les yeux sur les idées de son père...des idées extrémistes et nauséabondes. L'idéal nazi est encore vivant, partout dans le monde, en Suède comme dans le reste de l'Europe, avec des groupes occultes, aux financements troubles, qui gangrènent la toile internet: Veronica en est le parfait exemple; elle réussit à cacher son jeu jusqu'au bout, elle est l'anti Stefan, elle a grandi bercée par les thèses nationales-socialistes et elle s'y est épanouie et y a adhéré contrairement à Stefan qui a honte de son père et surtout qui ne parvient pas à le comprendre!
Henning Mankell avec "Le retour du professeur de danse" brosse un portrait sans concession de la société suédoise, lisse en apparence et chaotique en profondeur. On s'étonne toujours de constater que les pires thèses vivent encore et toujours, se nourrissant des angoisses, des interrogations et des fissures des hommes et du monde. Au rythme lent des longues distances parcourues en voiture par les enquêteurs, des nuits d'hôtel, des promenades nocturnes dans la ville endormie, d'un oeil car l'autre regarde caché par les voilages des fenêtres, des conversations et des souffrances de Stefan, Mankell construit un édifice tout en subtilité dans une Suède rurale, un peu sauvage, éloignée des grands centres économiques, au milieu des forêts et habitations isolées. Même la nuit semble terriblement longue jusqu'au dénouement final!
Un roman policier passionnant, terrifiant parfois mais toujours étonnant...la plume suédoise Mankell ne déçoit jamais, même si Wallander n'entre pas en scène.


Roman traduit du suédois par Anna Gibson
L'avis de bmr

jeudi 3 avril 2008

Au-delà de nos différences


Enfin, "Le mec de la tombe d'à côté" est arrivé entre mes mains!!! Depuis le temps que je lisais des billets consacrés à ce roman, je désespérais de pouvoir le lire un jour... comme quoi, tout arrive à qui sait attendre!
Désirée se rend souvent, à l'heure du déjeuner, sur la tombe de son défunt époux qui a eu le mauvais goût de disparaître trop tôt (elle lui en veut malgré tout un peu beaucoup). A chaque fois, elle rencontre un étrange type qui entretient vaillamment la tombe, très kitsch à son goût, de ses parents. Ils s'assoient l'un à côté de l'autre, perdus dans leurs pensées, s'observant à la dérobée, se mesurant, se jaugeant et trouvant, chacun en aparté, l'autre détestable. Un jour, la remarque d'une fillette les fait sourire tous les deux....ainsi commence une relation entre deux êtres aux occupations et à la culture totalement opposées! En effet, rien de plus inattendu que leur rencontre et leur passion amoureuse: elle a fait des études supérieures, travaille dans une bibliothèque et est une passionnée de lecture, de peinture et de spectacles; lui a repris, très tôt, la ferme de ses parents et a arrêté ses études à la mort de son père, ses vaches laitières, ses pâtures et sa forêt lui prennent tout son temps.
Entre Désirée et Benny, c'est à qui sera le plus handicapé de l'amour: elle s'est mariée à un scientifique qui n'a jamais vraiment réveillé sa sensualité féminine; il cherche toujours l'âme soeur et fait fuir la moindre donzelle dès qu'il annonce son état de travailleur de la terre! Le fossé culturel semble bien difficile à combler entre eux deux et cela permet à Katarina Mazetti, d'amener son lecteur, tout en douceur, à s'interroger sur la difficulté à dépasser les préjugés de classe sociale, d'éducation: les deux marginaux de l'amour vont-ils réussir à rendre l'amour plus fort que l'appartenance à une classe sociale? Le milieu socio-culturo-professionnel dans lequel on évolue détermine-t-il jusqu'aux types de rencontres amoureuses? Désirée et Benny ne s'aiment-ils pas sur le tombeau des illusions romantiques?
Au fil de son roman à deux voix, Katarina Mazetti, tisse les situations avec l'extravagance de l'humour, parfois noir, et de la tendresse qu'elle a pour ses deux héros. Ils essaient de se connaître, de s'adapter mais au prix de ratages dus à leur caractère bien trempé, à leur coeur à vif....ne pas donner l'impression de céder sans rien en contre-partie. Ils s'aiment malgré tout, se chamaillent, se rabibochent, se fâchent à nouveau, tout en sachant, en leur for intérieur, que leur idylle ne pourra s'épanouir dans un avenir commun. C'est ce qui fait le charme de ce roman où les personnages ne trichent pas avec eux-mêmes: Désirée sait que son horloge biologique la titille et que le corps de Benny fait frétiller ses ovaires, Benny ne se cache pas que Désirée ne pourra jamais s'adapter à la vie de la ferme ni préparer de belles boulettes de viande ou de repas familial.
Une question se trouve en filigrane de la lecture: une naissance couronnera-t-elle leur amour? Je trouve que l'auteur parvient à rebondir par une amusante pirouette!
Un livre où l'on rit beaucoup, où on sourit toujours....on en redemande pour passer la grisaille de certains jours!

Roman traduit du suédois par Lena Grumbach et Catherine Marcus

mardi 11 décembre 2007

Histoire de chasse suédoise

La littérature scandinave recèle nombre de surprises: certaines sont excellentes, d'autres un peu moins. "Scène de chasse en blanc", présenté par la quatrième de couverture comme étant "un livre d'une beauté glaçante, à l'effrayante logique, soutenu par une langue, un style savants, d'une extrême rigueur" est situé entre les deux: je ne peux pas dire que j'ai aimé mais je ne peux pas affirmer, non plus, que j'ai détesté! Je suis allée au bout de la lecture car malgré tout, l'histoire est prenante, sans être vraiment enthousiasmée.
Pourtant, l'argument littéraire est intéressant: trois hommes, trois copains, trois chasseurs, Henrik, Gregor et le narrateur, font un séjour en forêt pour pratiquer leur sport favori, la chasse. Tout se passe au mieux mais rapidement, l'ambiance se gâte: le gibier se fait rare et nos chasseurs se retrouvent sans traque à effectuer. Or le désir, irrépressible, de chasser demeure et les taraude au plus haut point. Une idée germe dans leur esprit: puisqu'il n'y a guère de gibier à chasser, pourquoi ne pas se traquer les uns les autres! Le roman prend alors une ampleur terrifiante, la beauté forestière devient glaçante et étouffante en même temps. La mystique de la chasse à l'homme est à son comble et entraîne les acteurs jusqu'au bout de la logique, terrible, de leur jeu.
Mats Wägeus réussit de superbes descriptions de la forêt, des clairières, des marécages, des champs: "A contre-jour l'avoine folle paraissait tumescente, trempée comme elle l'était de grosses gouttes d'eau, là surtout où la tige s'en ramifiait ou alors à la surface duveteuse de ses épis facettés, où l'oeil s'égarait dans des jeux de lumière. Les herbes qui, un instant, avaient semblé fermement amarrées à la terre pouvaient aussitôt après, dans le jour plus clair, offrir l'impression de voguer sans attaches. En cette apesanteur, elles glissaient par à-coups, horizontalement, dans l'espace, telles des libellules dont les ailes brillent au soleil. Avant que la rosée ne se soit évaporée, le sol nous a paru près de se désagréger. La végétation a pâli, laissé voir ses nervures, comme sur une planche d'herbier à "strates" amovibles. Mais comme sur les champs s'étendait la menace de l'anéantissement, les dernières gouttes de rosée ont été libérées, rendant à la terre ses couleurs." (p 108)
Il décrit également, les traditions ancestrales reproduites par ces trois chasseurs: le respect du gibier abattu lors de son dépeçage puis dans le soin apporté à sa préparation culinaire...rien n'est jeté ni gaspillé. Les trois hommes ont des rituels tant dans le transport du gibier tué que dans sa préparation. Ils récitent le Bénédicité puis est instauré le silence de la première dégustation, les conversations naissent seulement lorsque le plat passe pour la deuxième fois. Mats Wäger introduit la famille des chasseurs grâce à leurs discussions: "Nous éprouvions le besoin de parler de nos familles. Peut-être nous semblait-il les avoir négligées, et trop nous occuper de notre affaire. Nous avons parlé de l'art qu'il y a à procéder à une répartition équitable de ses grâces, en sorte que nul n'éprouve sentiment de délaissement, mais nous étions d'avis que des intérêts naïfs, impliquaient fatalement une forme ou une autre de perte de temps. Gregor considérait que le goût de la chasse avait pour origine le souci qu'on a des siens. Chaque bête abattue en fournissait la preuve. Par là il était possible de donner poids de viande à tels sentiments d'affection. L'amour qu'on avait de ses proches était chose qui se pesait en kilos et en hectos. Nous avons en riant constaté que nos familles prenaient de plus en plus d'importance à nos yeux, à mesure que la chasse se prolongeait. Mais bien que ce soit là un sujet de plaisanteries, et que nous ne le prenions pas tout à fait au sérieux, nous sommes tombés d'accord pour admettre que la chasse était un acte d'amour, à l'origine; et de même que les actes d'amour qui servaient à quelque chose et qui voulaient se répéter, il fallait qu'on y retrouve un plaisir personnel. Il en allait de même de la chasse et de l'amour: la natalité se maintenait non sous la loi du devoir mais sous celle du plaisir." (p 68 et 69)
Wägeus annonce la folie qui guette ces hommes ivres de gibier par de subtiles touches, elles n'ont l'air de rien mais elles en disent long sur ce qui va suivre: "Henrik, qui n'avait pas cru que Gregor allait céder à sa folie chasseresse, a perdu son sang-froid. Le bassin, avec ses grenouilles, était un endroit où vous guidait de temps à autre un besoin de recueillement. Il devait nécessairement être tenu pour une zone franche. Désormais rien ne prouvait qu'y reviennent les grenouilles, et un risque existait que le bassin s'envase. La chose avancerait d'abord de façon insensible, tandis que croissait le nombre des micro-organismes. L'eau se faisant plus trouble et prenant peu à peu consistance de gelée, Gregor ne tarderait pas à comprendre lui-même que tout était perdu." (p 86)
Peu à peu une évidence apparaît, accompagnée d'un sentiment de frayeur: "Nous avions de la peine à trouver un sens à la vie, tant que nous n'avions pas de gibier à portée." (p 87) et la décision est prise de se chasser les uns les autres. La spirale, à la fois mystique et infernale, est déroulée "Qui était chassé - à l'inverse de ce que soutenait Henrik - se trouvait fort conscient des dangers que révélait toute forme d'action. La menace de la mort n'était pas en elle-même perçue comme essentielle, car les idées de qui tenait le rôle de gibier avaient secrètement - sous l'effet de ce qu'il y a d'angoissant à se cacher - subi une altération. La mort semblait alors un moyen de s'affranchir de cette tension nerveuse, et ne présentait en rien le caractère d'une défaite. Sans doute celui qui, en ce cas, tenait lieu de gibier se riait-il alors de ses camarades de chasse, dont les actes avaient encore le désir pour loi." (p 121 et 122)
La chasse devient une expression de la soif du spirituel tapie au fond de ces hommes qui, malgré le vernis de la civilisation, vont sombrer dans l'obscur partie de l'âme humaine. Les cartouches sont partagées et sont en nombre limité, cinq chacun. Gregor est le premier blessé, à l'épaule, et au lieu de se retirer du jeu infernal, s'embarque encore plus avant dans la chasse à trois! L'intensité dramatique augmente d'un cran lorsque Henrik est tué. Wägeus monte aussi d'un cran l'horreur de la situation en mettant des images et des références subtiles et froides sur la scène, très particulière, du tableau de chasse "Gregor est demeuré à genoux près du corps jusqu'au moment où, tandis que je détournais les yeux, il l'a embrassé. Longtemps il a ensuite examiné sa prise. C'est de la sorte qu'il était convenu de traiter l'homme tué par balle - en gibier abattu -. La chasse devait entre autres nous insuffler dans l'âme un sentiment de fierté, et dissiper l'angoisse qui pouvait naître de ce que votre proie avait été naguère de vos amis. Que la chance vous sourie: voilà ce que le droit coutumier de la chasse faisait passer en prmeière ligne, et en quoi l'on voyait le testament verbal, une fois souscrit par la victime, en faveur de qui peut-être lui porterait le coup fatal. C'était un devoir pour le chasseur que de jouir de sa proie en de telles circonstances, et de passer en revue sans plus de vanité que de vains apitoiements les épisodes qui venaient d'être heureusement couronnés." (p 182)
Le style glaçant de Mats Wägeus peint des scènes de chasse fascinantes et épouvantables, difficiles à supporter parfois. Il sait que la folie de l'homme peut mener ce dernier jusqu'à une quête de l'extase: celle de tirer et tuer le gibier choisi, son congénère, son double. "Scène de chasse en blanc" est un bal diabolique, une course cruelle qui ne peut s'achever que dans la disparition définitive des protagonistes. Le point de non- retour est atteint lorsque la famille devient une entité floue, lointaine comparée à la perspective d'une chasse extatique. Le tout mené avec rythme certes, mais aussi avec une lenteur délibérée lorsque le spectacle de la Nature apporte une respiration, une accalmie dans l'anchaînement des actes.
Malgré un récit abrupt et terrifiant, Mats Wägeus offre à son lecteur des instants de pure poésie...la neige en forêt prend une dimension esthétique intense: "La neige récemment tombée présentait au regard de nouveaux jeux de lumière. Elle était d'autre texture, de cristaux plus grossiers, et avivant par là l'éclat qui, entre les arbres, enflammait de bleu et de jaune les particules de givre balancées dans les airs, comme si une fine poussière mêlant topaze et saphir, passant par la lucarne de quelque échoppe d'orfèvre, était partie au bois." (p 198).
Un auteur suédois à découvrir et à lire: son écriture et l'utilisation d'une langue recherchée, stylistiquement irréprochable et délicieusement désuète parfois (grâce à un excellent travail de traduction) , mérite que le lecteur s'attarde sur son univers particulier et ô combien étonnant!


Roman traduit du suédois par Jean-Baptiste Brunet-Jailly


Le Matricule des Anges en parle ICI l'avis d'Incoldblog

samedi 8 décembre 2007

L'adolescence n'est pas un long fleuve tranquille

Linnea est une jeune lycéenne de 16 ans mesurant 1,80 mètre! Une grande tige qui se sent mal dans sa peau, incomprise et seule. Bref, une adolescente comme il en existe beaucoup...sauf que Linnea parle depuis quelque temps au mur du dressing, chez sa grand-mère. Elle inonde le mur de phrases, de mots qu'elle ne peut dire aux autres. Parfois, elle se cogne la tête contre ce mur qui accepte, muet et imperturbable, lamentations, pleurs et souffrances.
Linnea a 16 ans et une seule véritable amie, qui lui ressemble en beaucoup mieux: Pia, grande, élancée qui n'a pas sa langue dans sa poche et à la répartie facile et ironique. Pia qui tombe les garçons d'un seul regard et qui les fait tourner en bourrique pour ensuite les abandonner tels des jouets devenus sans intérêt. Pourtant, Pia est loin d'être une jeune fille splendide mais elle n'a peur de rien, croit en son pouvoir magnétique et surtout, surtout sait les désirs secrets des garçons.
Linnea raconte au mur les jours passés en compagnie de Pia au lycée, dans la rue, chez sa grand-mère. Elle raconte les jours heureux de rires, de pleurs, de confidences et de conversations de "filles" à bâtons rompus. Elles ont 16 ans et toute la vie devant elles. Elles ont 16 ans, une famille parfois barbante, des mères agaçantes, des frères trop jeune ou trop grand et absent, des pères présent et inexistant ou absent et pénible.
Linnea se souvient de ses jérémiades auprès de Pia, de leurs conversations philosophiques sur Dieu, la mort, la vie, l'absence de sentiment filial vis à vis du père et pleure de n'avoir pas pu empêcher Pia de commettre l'irréparable.
Le mur est le divan du psychologue que refuse de rencontrer Linnea. Le mur est le pilier qui l'empêche de sombrer dans le noir. Le mur est la surface lisse qui lentement, doucement, va apaiser la douleur de Linnea. Cette dernière revient de son deuil, regarde sa mère autrement, ressent un amour profond pour son petit frère et parle avec sa grand-mère, médiateur entre la mort et la vie.
Katarina Mazetti dans un style à la fois drôle et pittoresque aborde des sujets graves avec un humour désopilant, loin de tout pathos. Elle réussit à faire revivre au lecteur ses 16 ans avec toutes les angoisses existentielles vécues sans occulter le fait que certaines angoisses adolescentes peuvent conduire à un acte désespéré.
Un court roman grave et drôle à la fois dont la lecture, parsemée de sourires, de rires et de larmes, est plaisante et agréable. Une très belle découverte grâce à Nanou qui a eu la gentillesse de me prêter ce délicieux livre.

Dès que "La tombe du mec d'à côté" me tombe sous la main, je me lance avec enthousiasme dans sa lecture!


Roman traduit du suédois par Max Stadler et Lucile Clauss


Les avis réservés de Nanou Joelle , plus enthousiastes de Gachucha Cuné Bellesahi cathulu

mardi 6 novembre 2007

Le blues du Commissaire


"Le brouillard.
Comme l'approche d'un prédateur silencieux.
Je ne m'y habituerais jamais, pensa-t-il. Bien que j'ai vécu toute ma vie en Scanie, où la brume entoure constamment les gens d'invisibilité."


Ainsi commence "L'homme qui souriait", annonçant les méandres d'incertitude où s'embrouilleront parfois les inspecteurs d'Ystad.
Un avocat, Gustaf Torstensson, est retrouvé mort , apparemment victime d'un accident de la route...ce soir-là le brouillard était dense. Cependant, son fils, Sten Torstensson, n'est pas convaincu par la thèse de l'accident et vient trouver le commissaire Kurt Wallender au fin fond de sa retraite sur l'île danoise de Jylland et le supplie de l'aider à éclaircir la zone d'ombre planant sur l'accident. Wallender, décidé à présenter sa démission, refuse de s'en mêler, bien que Sten soit un ami. Quelques jours plus tard, ce dernier est assassiné dans son bureau. En apprenant la nouvelle, le jour où il compte signer sa lettre de démission, Wallender décide de remettre à plus tard sa décision. L'enquête commence, emmenant l'équipe de Wallender sur les traces d'un richissime homme d'affaire suédois, à la vie singulière et mystérieuse, élégant et sûr de lui et de son pouvoir, arborant en toute circonstances un éternel sourire. Caractéristique qui agace au plus haut point Wallender. L'enquête est longue et minutieuse, parsemée d'embûches et de découvertes plus atterrantes les unes que les autres: derrière cet "homme qui sourit toujours" se cache un empire des plus opaques où les abus les plus éhontés en constituent l'ordinaire. Gustaf Torstensson, qui avait sans doute découvert une partie de l'immense échaffaudage financier, est le petit grain de sable qui fait trembler tout cela....Kurt Wallender, la meule qui pourrait bien broyer la machine à fric infernale.
Une enquête de notre commissaire Wallender où ce dernier apparaît submergé de doutes et de désespoir après avoir tué un homme en service. Un an de mal être indicible, d'écoeurement, de tourments et de cauchemars que les plages immenses et désolées, en hiver, de l'île de Jylland ne parviennent pas à gommer. Wallander traîne sa carcasse en maudissant sa vie de policier déprimé et un brin alcoolique mais paradoxalement reprend goût à la vie en empoignant à bras le corps le mystère de cet homme d'affaires trop lisse pour être vraiment honnête et en endossant, à nouveau, son costume de commissaire tenace et têtu.
J'ai aimé ce côté désenchanté de Wallander (sans doute parce qu'il fait echo à mes doutes et interrogations devant un monde que j'ai de plus en plus de mal à saisir) ainsi que son côté fleur bleue: il est amoureux et espère que ses sentiments ne seront pas ignorés. Les lettres qu'il écrit sans les envoyer avant de se jeter enfin à l'eau.
La fin est trépidante à souhait: les dernières pages se lisent presqu'en apnée, le coeur emballé par tant d'émotions et de frayeurs. En effet, l'univers de la finance internationale est diaboliquement glaçant et fait frissonner d'angoisse! Du grand Henning Mankell....un Wallender du meilleur crû!
Roman traduit du suédois par Anna Gibson

mercredi 8 août 2007

Voyage au long cours

Voici un roman suédois qui n'est pas policier et semble fort peu connu en France. Il ressemble à un road movie exotique et maritime: luxuriance et exubérance digne d'un Paasilinna au sommet de sa forme.
Un Jésuite en rupture de ban et trois singes embarquent clandestinement à bord d'une draisine et s'enfuient du Congo belge pour commencer une aventure extraordinaire qui les mènera au Brésil.
Tout commence sur un chantier ferroviaire au Congo belge: il y a les ouvriers Wallons, les ouvriers Flamands, les ouvriers indigènes, le prêtre jésuite et l'ingénieur Dittel, inventeur de la draisine. Le chantier doit s'interrompre à la saison des pluies. Un jour, trois singes s'approchent de la draisine, fascinés par la machine, et se mêlent aux ouvriers. Très vite, le Jésuite, féru de sciences et convaincu des théories évolutionistes de Darwin, s'intéresse aux singes qu'il trouve différents des chimpanzés et gorilles: Jacob, Paul et Mathilde paraissent avoir des traits plus humains que simiesques, se tiennent facilement debout, n'émettent pas de cris, semblent tout comprendre. S'agirait-il d'une preuve de l'existence du fameux « chaînon manquant »? Le jésuite pense aussi aux légendes des indigènes relatant des combats et les alliances entre hommes et singes.
L'arrivée de Turner, un colporteur, va précipiter les événements: il se rend compte que ces singes sont particuliers et très intéressants. Il leur montre des images de la catastrophe du Titanic, des images de trains à vapeur londoniens...en quelque sorte, il les invite au voyage.
Un soir, le jésuite, Henry Moulin (ou Henry Meulen), trouve Jean Dittel inanimé près de la draisine: il porte des traces de strangulation sur la gorge. Qui a perpétré un tel geste? Henry soupçonne Paul, un des singes, très attaché à la draisine. Henry décide de fuir avec ses trois protégés à bord de la draisine. La saison des pluies a commencé, les ouvriers du chantier attendent le jour pour regagner la ville à son bord. Le temps d'embarquer eau et vivres, voilà le prêtre, qui décide de se défroquer par la même occasion, et les singes en route pour de nouveaux horizons. Ces derniers pensent qu'Henry les emmène à Londres. En réalité, une tout autre idée a germé dans l'esprit du jésuite scientifique: il désire brûler les étapes de l'évolution en allant avec les singes s'installer hors d'Afrique, dans les territoires encore vierges d'Amérique du Sud. Henry est persuadé qu'il peut les faire évoluer vers la condition humaine. D'autant que Mathilde est enceinte...
C'est le début d'un long périple maritime qui les fera s'arrêter à Sainte-Hélène quelques semaines. Ils stationneront dans l'ancienne maison-prison de Napoléon avant de reprendre la mer pour les côtes brésiliennes. En chemin, la guerre ayant été déclarée, ils sont arraisonnés par un sousmarin allemand. Le commandant de bord remarque aussi la particularité des singes.
De fil en aiguille, ils accostent au Brésil et partent avec les émigrants venant de tous les horizons européens vers les terres vierges du pays. Henry rencontre un propriétaire terrien...suédois qui lui ouvre grand les portes de sa demeure. D'ailleurs, c'est chez lui que Mathilde met au monde son enfant, un garçon prénommé Bertrand. Bertrand qui est presque humain! Un détail, relançant le doute, l'espoir du « chaînon manquant » est distillé: Mathilde et Bertrand subissent de la part de Paul et Jacob le tabou de la naissance. En effet, les deux mâles adultes ne veulent avoir aucun contact avec la jeune mère et son bébé. Tabou que l'on retrouve dans les sociétés primitives.
Un jour, les quatre singes s'enfuient et le jésuite part à leur recherche. Il rencontrera une secte, les Jérémites. Elle semble abriter Bertrand, le plus humain des quatre: Bertrand deviendra-t-il un homme au sein de cette communauté religieuse archaïque?
Ce roman foisonnant, époustouflant, déroutant, luxuriant pose nombre de questions sans jamais y répondre et c'est ce qui en fait tout son intérêt et son sel.
Le lecteur y trouve tout ce qui fait un excellent roman: la tendresse, la folie, l'humanisme des héros et le picaresque des événements qui se succèdent à un rythme endiablé. Pas d'ennui, pas de lenteur même lors des « pauses » dans l'action: la draisine à voile (et à roues) voguant sur l'océan confère au récit la magesté hauturière d'une immense aventure maritime et humaine!
Ce livre, publié pour la première fois en 1982 en Suède (en 1986 en France), est un hymne aux thèses darwiniennes et les Créationistes n'ont qu'à bien se tenir!



Roman traduit du suédois par Philippe Bouquet


mercredi 30 mai 2007

Un nouveau héros venu du froid!


Je découvre un auteur de roman policier suédois, Ake Edwardson, et un nouveau héros, le commissaire Erik Winter. Il est différent du héros de Mankel mais en même temps il possède quelques points communs avec lui. Le commissaire Winter est grand, très soigné de sa personne, un tantinet dandy anglais, et semble revenu de tout. Il observe la déliquescence, lente mais certaine, du modèle suédois: la Suède est rattrapée par les divers maux des sociétés modernes.
L'enquête va s'effectuer entre Londres et Göteborg, entre le début d'un printemps et la fin interminable d'un hiver. Mais le glauque est présent où que l'on se rende.
Des crimes atroces sont commis à Londres et Göteborg sur de jeunes gens : ces derniers sont retrouvés ligotés sur une chaise, baillonnés et torturés. Un détail étrange autant qu'horrible se répète: une trace de pied d'appareil photo ou de caméra est à chaque fois trouvée comme si le crime était mis en scène et filmé. Pour qui, pourquoi? Les excès sont partout, la police questionne dans les bas-fonds citadins à la recherche de cassettes video vendues sous le manteau: les gens ne semblent plus avoir de limites pour plonger dans l'atrocité des pulsions humaines.
L'enquête est méthodique, lente et angoissante: les indices se perdent, se trouvent, interpellent.
Ake Edwardson mène son lecteur dans le dédale administratif des polices anglaises et suédoises ainsi que dans l'univers pragmatique de la première: l'utilisation des médias, notamment la télévision, pour les appels à témoins. En effet, à Londres sont assasssinés de jeunes suédois, à Göteborg de jeunes britanniques. Les deux commissaires, Winter le suédois et Macdonald le britannique, se rencontrent et travaillent ensemble: deux allures différentes mais la même opiniâtreté! A un moment, comme Macdonald a le look du tueur présumé, j'ai failli croire que c'était lui, l'abominable tortionnaire...la fausse piste distillée a bien joué son rôle.
Ce qui est intéressant, dans ce polar très bien mené, est la coexistence de deux atmosphères : celle d'une société britannique cabossée, laminée parfois mais allant de l'avant, sans se retourner vers le passé, et celle lourde, grise, en désespérance d'une société suédoise qui voit devenir chimère son rêve. Le lecteur intercepte les tensions sociales, la peur de l'Autre, dans les phrases du roman, les dialogues entre un duo d'inspecteur (la femme flic noire et le flic suédois bon teint) où le racisme ordinaire pointe ses piques acérées.
Je suis conquise par la personnalité fine, dotée d'une pointe d'ironie, et smart de ce commissaire venu du froid: un harmonieux mélange de culture et de réalisme, d'optimisme malgré un sentiment désabusé quant au monde dans lequel tourne le quotidien, d'une solitude voulue et d'un besoin de tendresse caché derrière une vie indépendante. Les relations familiales et amoureuses d'Erik Winter semblent cahotiques mais ont un parfum subtil de tendresse. Edwardson en fait un homme moderne qui est tout sauf un super héros ce qui le rend attachant.
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Roman traduit du suédois par Anna Gibson