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mercredi 13 avril 2022

Azami

 


Depuis la lecture émouvante de la série du « Poids des secrets », je suis devenue une inconditionnelle d'Aki Shimazaki. Lorsque je relis les billets de lecture consacrée à mes lectures de ses romans (du moins ceux que j'ai chroniqués), je constate que les mots poésie, souvenir, intime, intimité, subtil, subtilité, délicatesse, entre autres, reviennent à chaque fois. Ils sont un peu, beaucoup, les marqueurs du style de l'auteure.

Dans le cadre du Challenge « Un Mois au Japon », j'ai commencé le premier volet de la troisième pentalogie écrite par Aki Shimazaki, « L'ombre du chardon », « Azami ».


[ Aparté : fin mai 2022, le dernier tome de « L'ombre du chardon » paraîtra chez Babel-Actes Sud ainsi pourrai-je lire le cycle entier.]


Le héros, Mitsuo Kawano, est un jeune trentenaire, rédacteur pour une publication culturelle connue. Il est marié à Atsuko qui lui a donné deux enfants, une fille et un garçon. Le quotidien s'écoule au rythme des journées de travail, des soirées et des séjours en famille dans la maison de campagne. La routine s'est également installée au sein du couple qui est « sexless » depuis la naissance du petit garçon. Rien ne transparaît dans la vie sociale du couple. Cependant Mitsuo, comme bon nombre de ses pairs, fréquente les salons érotiques pour compenser l'absence de relations conjugales intimes.

Quand on connaît les romans de Shimazaki, on sait que la lisse apparence de la vie sera rapidement bousculée par un élément perturbateur. Ce dernier apparaît rapidement dans le roman, dans les premières pages, en la personne d'un ancien camarade de classe de Mitsuo, Gorô Kida, organisateur zélé de réunions des anciens élèves de l'école. Mitsuo le rencontre, par hasard, mais en est-ce réellement un, alors qu'après avoir regardé la vitrine d'un magasin spécialisé dans les stylos-plumes haut de gamme, il passe devant un magasin de musique d'où sort la mélodie d'une chanson populaire des années 70. L'air lui rappelle la berceuse que lui chantait sa grand-mère, « Azami ». Il en est sorti par quelqu'un qui lui murmure son prénom derrière lui... Gorô, devenu président d'une importante compagnie.

Les retrouvailles, fortuites ou pas, auraient pu s'arrêter à la conversation tenue en pleine rue, or, après l'échange traditionnel des cartes professionnelles, Mitsuo a la surprise d'être invité par Gorô dans un club très chic et onéreux où, s'aperçoit-il, ébahi, travaille comme hôtesse, Mitsuko, belle et mystérieuse camarade de classe qui avait subjugué Mitsuo.

Un étrange sentiment s'empare de lui provoquant le souvenir, lancinant, des paroles de la berceuse de sa grand-mère : « Ce soir encore, ton oreiller est baigné de larmes./A qui rêves-tu ? Viens, viens avec moi./Je m'appelle Azami. Je suis la fleur qui berce la nuit./Pleure, pleure dans mes bras. L'aube est loin encore. »

L'azami sera le fil conducteur du roman, celui de l'enfance, des premiers chagrins, des rêves réaliser, des pleurs nocturnes, l'envie d'indépendance ou de vengeance. Elle signifie également « ne me touche pas », (ne me fais pas de mal?). On apprend également que la fleur de chardon ressemble beaucoup à celle de la bardane dont la signification est « ne me tourmente pas » ou ne m'importune pas. Les relations des personnages entre eux oscilleront entre ces deux symboles car Aki Shimazaki, avec une main de fer dans un gant de velours, les installe d'autorité au carrefour de leurs vies au moment où d'importants choix doivent être faits. Elle les place devant la multiplication des possibles et des éléments inconnus.

Ainsi, Mitsuo est-il placé devant le choix crucial : vivre pleinement une passion amoureuse avec son amie d'enfance, qui fut son premier grand amour secret ? Ou prendre en considération l'existence affirmée des sentiments amoureux envers son épouse et faire en sorte de reconquérir l'espace intime de leur couple ? La réponse est donnée mais... « Tiens ! Il y a une fleur d'azami...fanée. » dernière phrase du roman suggère que des possibles divergents pourraient être en latence...


Une fois encore, Aki Shimazaki aborde un sujet de société, ici le mariage et la durée des sentiments, malmenés par la vie moderne, le manque de temps pour communiquer au sein du couple et l'envie d'explorer le monde des passions. Peut-on se libérer des entraves de la routine sans que l'attirance de l'indépendance, azami, provoque le tourment, gobô, de son partenaire ?


Quelques avis :

Babelio  Nathalie France info Sens Critique  Manou  Libération  Magali

Lu dans le cadre:



   


 




vendredi 11 février 2022

Les Variations Goldberg

 


« Les variations Goldberg » est le premier roman de Nancy Huston écrit directement en français, langue parfaitement maîtrisée par l'auteure.

Elle a mis sa narration au diapason de l'oeuvre de Bach, chaque variation donnant la parole à un des personnages du roman.


Un soir d'été, Liliane Kulainn, jeune virtuose, pianiste et claveciniste, invite un cercle d'amis pour un concert de musique de chambre où elle jouera les Variations Goldberg créées par Bach pour tenter de vaincre les insomnies du comte Hermann Carl von Keyserlingk , riche mécène.

Chaque variation est l'occasion pour Nancy Huston d'entrer dans les pensées intimes des personnages, avec délicatesse et finesse.

Liliane réussit-elle la gageure de faire frémir chaque auditeur chacun à un diapason différent ? Elle doit d'abord maîtriser ses peurs que l'on suit au rythme de la danse des doigts sur le clavier.

Chacun est touché, selon sa sensibilité, par un morceau de musique et laisse divaguer sa pensée, son introspection pour se découvrir lentement devant le lecteur.

Certains se demandent ce qu'ils font là, si c'est bien leur place, d'autres s'évertuent à traquer les défauts de leurs voisins ou ceux de la concertiste. On imagine la pièce aménagée pour la prestation, les fenêtres ouvertes sur le monde nocturne de la ville, les intrusions sonores des voitures, des passants, ce qui rend encore plus vivant le concert privé. L'art et la vie se répondent avec harmonie quoique peut en penser un des invités.


Les retours sur soi sont légion : regrets, souvenirs heureux, rage de vivre et rage d'être, souffrances vécues lors de l'apprentissage de l'instrument de musique, éducation sentimentale, fringale de nouveautés et des beautés du monde, perfidies et admirations … sentiments humains déroulés avec une justesse de ton par le style enlevé de Nancy Huston. La magie opère et m'a emportée au gré des Variations qui furent une bande son des plus agréables.


« Les Variations Goldberg » une romance, ainsi le qualifie l'auteure, qui apporte de la douceur dans un monde qui en a grandement besoin. Une romance dont la lecture fait un bien immense quand on se laisse bercer par les mots si bien choisis par Nancy Huston pour peindre la nature humaine avec tendresse et sans complaisance.

Trente Variations pour trente amis, pour trente perceptions uniques et trente portraits intimes.

Et dire que ce magnifique roman attendait depuis six ans sur une étagère de la bibliothèque que je m'en empare et que je m'y plonge avec délice.


Quelques avis :

Babelio  Critiques libres FMarmotte5 Sens critique  Pasion de la Lectura

Lu dans le cadre


  




 


 

dimanche 14 mars 2021

Anne avec un E

 


J'ai été charmée par la série « Anne withe an E », aussi quand le premier tome des aventures d'Anne  de Green Gables est sorti aux éditions « Monsieur Toussaint Louverture », je me suis promis de le lire.

 

« Anne de Green Gables » est un roman foisonnant, vivifiant, drôle, comique, émouvant et plein de fraîcheur, celle d'une fillette, Anne Shirley de onze ans adoptée par un couple de célibataires, un frère et sa sœur, Matthew et Marilla Cuthbert, d'Avonlea petit village sur l'île du Prince Edouard.

Nous suivons les aventures de cette fillette rousse au visage constellé de taches de rousseur. Anne est tout en jambes, maladroite et espiègle. Elle apporte dans son sillage une tempête de vie au cœur du quotidien des Cuthbert qui n’en reviennent pas du bien qu’elle leur fait.

Anne leur fait du bien et a su trouver sa place à Green Gables malgré la rudesse, apparente, de Marilla qui n’a de cesse d’en faire une jeune fille « comme il faut ». Elle bouleverse la quiétude d’Avonlea par son romantisme échevelé, son amour des « grands mots », des expressions alambiquées, son éternel désespoir de ne pas être jolie car rousse. Elle est la fraîcheur de la fin de l’enfance, celle qui regarde, émerveillée, la nature flamboyante qu’elle a sous les yeux.

Son imagination peut être sans limite car nourrie par un imaginaire riche et inventif. Elle sait manier les mots, les agencer en phrases pour en faire des histoires à rebondissements. Elle est impulsive car sensible comme peuvent l’être les créatifs.

Anne rêvasse souvent et pas toujours au bon moment : l’épisode du gâteau est d’une grande saveur, elle confond la vanille avec une autre épice ce qui pimente la dégustation.

Anne virevolte, invente, aime, déteste, s’entiche, s’enflamme et est obnubilée par sa rousseur qui la désespère. Au point qu’elle achète, en l’absence de Marilla, une teinture noire pour devenir brune. La catastrophe est à la hauteur du personnage : ses cheveux deviennent verts et c’est tellement irrécupérable qu’une seule solution s’impose, les couper.

Son amie de cœur, « -vous savez, une amie intime- quelqu’un de très proche, une âme sœur à qui je pourrai tout dire. J’ai rêvé de la rencontrer toute ma vie. Jamais je n’ai pensé que ça pourrait arriver, mais puisque tant de mes plus beaux rêves sont devenus réalité d’un seul coup, peut-être que celui-ci va se réaliser aussi. » Diana Barry est aussi brune qu’Anne est rousse, petite dotée de rondeurs alors qu’Anne est grande er mince. Et pourtant, les deux fillettes façonneront une amitié forte et indéfectible : la sagesse de Diana tempérant les élans d’Anne, les engouements d’Anne révélant l’audace tapie en Diana.

Diana appartient à la bourgeoisie aisée d’Avonlea, ancrée dans l’éducation britannique, Anne est une fleur sauvage prête à s’émanciper, à l’image du Canada.

Je passe sur les multiples rebondissements dont le parcours d’Anne est jalonné. La fillette dégingandée s’épanouit au fil des années en une belle adolescente, avide de savoirs, enflammée et rebelle. Elle devient la fille de coeur des Cuthbert, celle dont ils n’avaient jamais osé rêver si la vie leur avait apporté une épouse ou un mari. D’ailleurs, je ne sais pas si cela a été voulu par la traductrice, le lecteur perçoit l’adoption lorsque Anne et Marilla commencent à se tutoyer : le glissement s’effectue en subtile douceur.

Que l’on aime Anne et ses exubérances (j’ai adoré une de ses expressions : « mon oreiller de solitude »), que son attachement à son apparence (ne pas oublier, du moins à mon sens, que la vie des personnes rousses n’a jamais été facile car toujours associées au Malin) agace ou amuse, je trouve le personnage des plus attachants non seulement parce que Anne m’a ramenée à mon enfance et ses préoccupations sont celles de chaque petite fille, mais aussi parce qu’à travers son regard émerveillé sur le monde qui l’entoure, elle nous fait redécouvrir les beautés simples et si belles de la nature ainsi que ses mystères, ceux qui font grandir et s’affermir.

Regarder la série avant de lire le roman n’a pas du tout étiolé ni affadi les images mentales que j’ai construites au cours de ma lecture, la voix d’Anne n’était pas celle de l’actrice mais celle que j’ai imaginée. Lire le roman apporte un immense supplément d’âme à la série ce qui fait que l’on dévore les pages en riant, pleurant ou souriant au gré des scènes de vie.

« Anne de Green Gables » est un roman jeunesse tout sauf fade, insipide ou ennuyeux. Bien au contraire : il est écrit avec tendresse et subtilité. Il y a des descriptions, essentielles pour comprendre la quintessence de l’héroïne et de son environnement, que le lecteur savoure sans bouder son plaisir.

 

Traduit de l’anglais (Canada) par Hélène Charrier

Le site de l'éditeur ici

Quelques avis

Babelio  La Croix  Eva  Sens critique  Le Monde




dimanche 8 novembre 2009

Des fils de vie



L'écriture de nouvelles est un art littéraire plus difficile qu'il ne paraît: l'exercice, qui consiste à dire beaucoup en peu de pages, peut souvent s'avérer périlleux. Je découvrais pour la première fois l'univers de la grande novelliste canadienne, Alice Munro, avec "Les Lunes de Jupiter", recueil de douze nouvelles, relativement longues, certes, et fortes d'une myriade de personnages virevoltant autour du thème principal de chacune d'entre elles, telles les satellites, les lunes, de la planète Jupiter.
Alice Munro installe son lecteur dans le monde délicieusement trouble des histoires de famille, au coeur des années 50, ces années d'après-guerre où le sombre lentement s'estompe. Au centre de ses histoires, délicatement tissées et à la trame parfois triste, on rencontre des femmesmarquées par la vie, les déceptions, les joies ou les peines. Elles sont jeunes ou moins jeunes, d'âge mûr ou au bord de la vieillesse. Toujours elles se racontent et narrent un quotidien qui tricote l'Histoire des hommes. Toujours elles portent la mémoire d'une époque, d'un temps sur le point de disparaître. Sous leur apparence fragile, souvent se révèle un caractère étonnant, celui de celles qui ne se laissent pas abattre par les circonstances, celui de celles qui trouve le courage de dire non et de partir presque à l'aventure, loin d'une vie dans laquelle elles s'enlisent. Elles rencontrent l'improbable, se racontent à une oreille presque inconnue, se livrent et se cachent en même temps. Parfois elles sont belles, parfois elles sont laides, souvent elles paraissent quelconques mais possèdent toujours une lumière intérieure qui appelle à la tendresse. Ces femmes côtoient leurs contraires et leurs jumelles, au risque de frôler l'intolérance de l'incompréhension....cependant la chaleur ténue d'une flamme est toujours au détour du chemin: entre les silences des fidèles rigoristes, penchées sur leur ouvrage d'aiguille au son du balncier d'une antique horloge, et les rires d'une kyrielles de tantes secouant les murs de la maison familiale, il y a l'épouse qui se lasse d'une indifférence maritale et s'exaspère de son sentiment d'infériorité, il y a le souvenir d'une relation amoureuse ou la vie chaotique d'une fille qui cherche sa voie.
"Les Lunes de Jupiter" est un recueil dont la lecture enchante tout en installant le lecteur dans une tendre mélancolie, celle des souvenirs de famille qui lentement remontent à la surface, souvenirs suscités par l'universalité des personnages et de leur histoire. L'écriture est belle, douce, rythmée par les couleurs sépias des années d'après-guerre, celles des remises en questions et des espoirs en les balbutiements de la naissance d'une nouvelle époque.
Alice Munro maîtrise avec brio cet art si difficile de la nouvelle et le plaisir de la lire est ineffable.

Nouvelles traduites de l'anglais (Canada) par Colette Tonge




L'avis de Médiapart

(photo de Jerry Bauer)


lundi 6 avril 2009

A l'ombre du zakuro


Après l'enchantement de la pentalogie du Poids des secrets, le ravissement de la lecture de Mitsuba, je me suis plongée avec délice dans le nouveau roman d'Aki Shimazaki, Zakuro.
Tsuyoshi Toda n'a plus vu son père depuis que ce dernier est parti en Mandchourie, en 1942, travailler pour la gloire du Japon. Les dernières nouvelles reçues fut celle de sa déportation, après sa capture par l'armée russe, en Sibérie où semble-t-il il a perdu la vie. cependant, malgré les années, sa mère est toujours dans l'attente d'un retour, de plus en plus improbable, de l'homme qu'elle épousa malgré la désapprobation de sa famille.
Un jour, un de ses amis lors d'un séjour en Californie, lui rapporte avoir vu son père dans un restaurant. Renseignement pris, son père serait propriétaire d'un restaurant au Japon, à Yokohama. Tsuyoshi est bouleversé et après mûre réflexion décide de prendre contact avec son père. C'est alors qu'il apprend la raison de ce silence, qu'il découvre le secret douloureux de l'homme qui fut son père et que ce dernier offrira le plus beau des présents à sa mère.
Aki Shimazaki, avec son art habituel, explore à nouveau le douloureux passé japonais, ce passé que l'Histoire japonaise tente d'effacer de la mémoire collective, comme si cela était un poids trop lourd, trop honteux, à porter. Subtilement, joliment, poétiquement, sans avoir l'air d'y toucher, Shimazaki retrace le désarroi de l'absence inexpliquée, la douleur de l'attente d'un corps qui ne revient pas, la souffrance provoquée par les demi-mensonges et semi-vérités que les diverses administrations peuvent avancer pour tenter de répondre à ceux qui sont restés au Japon.
Le fil conducteur est le zakuro, le grenadier qui parcourt le texte tel un ikebana de mots et d'images plus poétiques les unes que les autres. Entre les feuilles du grenadier, ses fleurs et ses fruits, se déroulent les conditions de retour des prisonniers japonais vers leur patrie après les multiples tractations entre le Japon et l'URSS: le bateau qui les éloigne à jamais de l'enfer peut se révéler être un passage vers un autre enfer, celui de la culpabilité du sang versé...dans les camps, il se trouve toujours des hommes pour faire souffrir leurs semblables, leurs compatriotes. La vengeance est un plat à l'amère saveur lorsque l'on est un japonais au sens de l'honneur bien ancré, au sentiment de honte exacerbé.
Le zakuro, fruit préféré du père de Tsuyoshi, image de l'intime recherche de la vérité bouleversant la vie d'une famille comme la neige recouvre de ses flocons, subtile et douce, les branches du grenadier: peu à peu la douceur légère des flocons d'une pure blancheur pèse sur les branches pour les alourdir d'une eau cotonneuse étoilée. "Je regarde le jardin, où il est tombé quelques centimètres de neige. L'arbre du zakuro en est légèrement couvert. Je me demande si ma mère aussi regarde la neige par la fenêtre de sa chambre. Je ferme les yeux et je vois l'image de mes parents qui dansent, tout vêtus de blanc." (p 149). Le zakuro est aussi le symbole de l'amour (le grenadier du jardin est honoré par la mère de Tsuyoshi toujours unie à son mari disparu par un amour indéfectible), de la fécondité et de la sottise (dans le langage des fleurs, celle du grenadier est l'image de la fatuité, de la suffisance)...sottise de l'absurde culpabilité du père qui ne peut reprendre le cours normal de son histoire intime, sottise de l'esprit rationnel qui refuse de croire aux espoirs de la mère qui se perd dans les méandres de la sénélité, sottise d'un passé qui refuse de se dire et de s'assumer?
Avec Zakuro, Aki Shimazaki offre à ses lecteurs une nouvelle page de poésie, de beauté tout en retenue, de narration subtile de la douleur et du passé inavoué de son pays d'origine, le Japon. L'ensemble est (je plagie Sérial lecteur qui a trouvé la juste formule) "Tout simplement beau".




samedi 13 septembre 2008

ô Beyrouth!

La guerre civile fait rage à Beyrouth, séparant ce qui co-habitait sans souci, brûlant souvenirs et avenirs, barrant les rues et ruelles où autrefois on se promenait insouciant, transformant la ville millénaire et éternelle en un stand de tir permanent.
Dix mille fois, on court pour sauver sa peau, dix mille fois on sue de peur et d'angoisse, dix mille fois le sifflement des bombes fait se terrer les hommes, dix mille fois on vit dans le noir et dans l'indigence, dix mille fois l'espoir meurt et renaît, dix mille fois les pleurs succèdent aux rires pour venir mourir sur un barrage. Dix mille nuits, dix mille jours à tenter de grandir, de vivre, d'aimer dans un Beyrouth martyrisé, asphyxié, meurtri et viscéralement divisé. Beyrouth, le Liban, petite Suisse du Moyen-Orient, s'effrite au fil des pans de murs éclatés par les projectiles meurtriers et aveugles, misérable otage de la folie humaine.
C'est dans cet enfer à ciel ouvert que deux jeunes garçons, Bassam et Georges, tentent de grandir et de devenir des hommes. Ils font les quatre cents coups dans les ruelles défoncées du secteur chrétien et des échappées belles sur la moto de Georges, cheveux au vent, provocation et insouciance en bandoulière: les snipers pourraient, d'une seule balle faire voler leur vie en éclats.
Derrière le sordide d'une guerre civile qui rend aveugle et sourd aux anciennes amitiés du temps de la concorde, l'auteur-narrateur, fait vivre à son lecteur les rares choix qui s'offrent à de jeunes garçons puis jeunes hommes pour survivre: l'aide aux milices et les magouilles ou les petits boulots qui amènent à peine de quoi vivre à la maison. Rawi Hage emmène son lecteur à la suite des femmes, en éternel deuil, ahanant sous le poids des malheurs, des rares courses et des efforts pour monter les étages des immeubles éventrés, sans ascenceur...l'électricité a un fonctionnement cahotique et aléatoire. Le quotidien des habitants de Beyrouth, ceux qui n'ont pu partir vers des cieux plus cléments, a les couleurs de l'espoir avorté d'un lendemain meilleur, des attentats ensanglantant les quartiers, arrachant des vies à l'aveugle, des balles sifflantes traversant les airs et traçant un sillage hallucinant la nuit.
Le Beyrouth du narrateur est celui de scènes aussi tragi-comiques qu'effroyables: on sourit au commencement du récit de la bataille contre les chiens et on frissonne à la fin; les chiens abandonnés par leurs maîtres fortunés aux affres de la rue, la meute la plus chère du monde à la tête de laquelle règne un bâtard hargneux. Cette meute aux multiples pedigrees prestigieux devenant un cauchemar et un danger pour ceux qui restent est encerclée et laminée par le mailice dans un déchaînement de coups de feu et de violence. Un miroir tragique de la situation libanaise: une bataille sanglante entre chiens enragés?
La guerre ne cache pas l'envie de vivre de la jeunesse, l'envie des jeunes filles de montrer leur jeunesse éblouissante: les fêtes sont joyeuses, sensuelles et charnelles...le pied-de-nez nécessaire pour garder un semblant de normalité.
Ce qui est frappant dans le roman de Rawi Hage, c'est le portrait effrayant de l'emprise des milices, ici dans le secteur chrétien. Emprise qui dérive très rapidement vers un système mafieux: la drogue, les machines à sous, les prélèvements dans les commerces et les divers trafics....efforts de guerre, soutien patriote, de jolis mots pour cacher la mégalomanie du pouvoir de la mitraillette.
Comment ne pas avoir envie de partir à l'étranger pour se construire un autre avenir? Bassam, le narrateur, et Georges décident de détourner une petite partie des profits des machines à sous, afin de se constituer un pécule et partir. Peu à peu, les chemins des deux amis d'enfance se séparent: Bassam voit avec tristesse Georges rejoindre la milice, et partir au combat. Bassam qui ne peut oublier que vit de l'autre côté une partie de sa famille. Bassam connaîtra la violence de l'enfermement dans les geôles de la milice, la torture, la terreur et l'appel de la vengeance. Il connaîtra aussi la douleur d'une amitié sur le point de s'achever car il ne peut comprendre ni accepter certains actes de son ami: fournir en cocaïne une maîtresse, en faire une junkie pour s'accaparer les richesses de son vieux mari ou le massacre commis sous l'influence de la drogue de deux camps de réfugiés (ils ne sont pas nommés mais le monde entier se souvient de l'horreur).
Beyrouth offrirait-elle seulement deux voies: la folie meurtrière ou l'obscession de partir? La liberté revêt parfois l'image d'une perdrix dans le sillage d'un navire, derrière une fenêtre d'hôtel, reminiscence d'une enfance libanaise sur les hauteurs de Beyrouth, passé dont une page se tourne pour toujours.
Beyrouth, Paris, Rome, un voyage terrible et émouvant qui emporte dans son sillage les effluves de la peur, de la violence, du sang versé, de la poudre, du mensonge et de l'inconcevable pour celui qui n'a pas vécu le drame de la guerre. "De Niro's game" est une relation d'un Beyrouth soumis aux pires exactions, aux pires peurs, aux pires folies et où la vie est comme une partie de "roulette russe" pour les adolescents et les jeunes hommes embarqués par les volutes envoûtantes de la poudre et des rails blancs qui jouent leur vie sur une balle comme s'ils vivaient leur "Voyage au bout de l'enfer", celui au bout duquel on perd son innocence.
Une lecture prenante, rythmée par le nombre "dix mille" leitmotiv, antienne d'un quotidien où la peur et l'incertitude semblent sans fin. "De Niro's game" est une photo hallucinante d'un enfer sur terre, écrit de belle manière et où les mots décochent leur flèche et n'occultent en rien la désepérance de ceux qui le subissent, de ceux qui parviennent à s'en éloigner, accompagnés d'une blessure difficile à cicatriser. Une très jolie découverte grâce à Violaine de Chez les Filles.


Roman traduit de l'anglais (Canada) par Sophie Voillot



lundi 14 juillet 2008

L'avenir peut-il être inscrit dans la pierre?


Un beau jour, en Thaïlande, l'apparition d'un monument hors norme, vient bousculer le quotidien de la planète Terre. C'est un immense obélisque, lisse, noir et miroitant qui annonce une victoire grandiose, d'un certain Kuin, qui aura lieu dans vingt ans! D'où sort-il? Qui l'a envoyé? Par quel procédé encore inconnu sur Terre? Peu à peu, à mesure que ces apparitions de pierre s'étendent à travers le monde, on parle de "Chronolithes": abolissent-ils le temps? Le nient-ils? En font-ils un non-sens? Toujours est-il que ces étranges blocs vont bouleverser la vie de Scott Warden qui se retrouve embarqué dans une course et une enquête des plus échevelées en compagnie de son ancien professeur de physique, l'excentrique Sulamith Chopra, d'un ancien compagnon d'aventure thaïlandaise, Hitch Pailey, d'un membre du FBI, Morris et d'un assitant de Sue Chopra, Ray....et cela pendant quasiment vingt ans.
Robert Wilson emmène son lecteur sur une Terre exangue à force d'avoir été exploitée par l'homme. La pollution a mis à mal la biodiversité, les nappes phréatiques et aquifères sont en voie d'assèchement, les changements climatiques entraînent des exodes inexorables et inquiétants, la marchandisation du monde mis à genoux les économies mondiales notamment celle de l'Asie, zone géopolitique où la déstabilisation des états et des sociétés provoque le chaos. Les pays asiatiques sont aux mains des potentats locaux qui se livrent à une guérilla sans fin et destructrice. Seuls l'Amérique du Nord et l'Europe semblent résister au désastre économique mais au prix de la désespérance de leurs habitants et de la montée en puissance des cellules kuinistes, les clubs copperheads. Nous sommes en 2020 autant dire un futur très, très proche et très réaliste.
Les Chronolithes deviennent des symboles de la puissance à venir de Kuin, cet inconnu qui force l'admiration, qui inquiète et qui provoque un sentiment de résignation au sein des peuples dans l'attente de son avènement. Pourquoi se battre puisque Kuin sera, de toute manière, vainqueur...c'est inscrit sur les Chronolithes c'est à dire dans l'avenir! Kuin, figure charismatique à laquelle s'accrochent désespérement les laissés pour compte, les abandonnés de l'économie contraints de vivre dans les bidonvilles des périphéries urbaines. Kuin, ses Chronolithes amenant en pélerinage, en hadj, des milliers d'hommes et de femmes, jeunes pour la plupart, vers leurs lieux d'apparition. Les Hadjis parfois sans foi ni loi, hormis celle de la violence et de la force, à l'aulne de celle engendrée par les obélisques gigantesques engoncés dans la glace et dévastant les paysages.
"Les Chronolithes" amène le lecteur à s'interroger: l'avenir est-il déjà tout tracé, inéluctable? Peut-on reconstruire le présent à partir d'un futur destructeur? Le hasard existe-t-il vraiment ("Tout est lié Scotty, même si nous ne voyons ni les boucles ni les noeuds. Le passé et l'avenir, le bien et le mal, le çà et le là...Tout cela ne fait qu'un." p 343 et 344)? A travers le récit, a postériori, du narrateur, l'auteur n'impose rien à son lecteur, n'interfère pas sur sa compréhension du message. Le narrateur explique les conséquences des évènements sur sa vie privée, les hasards qui n'en sont sans doute pas (il rencontre inopinément les personnes qui marqueront les grandes étapes de sa vie: Sue, Adam...), les éléments de réponse à la présence des Chronolithes.
Un roman qui happe dès les premières pages, écrit avec justesse, sans grosses ficelles lassantes, par un auteur qui aime ses personnages, qui aime ses semblables donnant ainsi au récit une dimension pleine d'humanité et d'espoir.

"Le monument. Tout d'abord, il ne s'agissait pas d'une statue (...) mais d'un pilier à quatre côtés au sommet lisse et conique. Constitué d'un matériau qui évoquait le verre, mais à une échelle ridicule et impossible. Il était bleu, de ce bleu profond et insondable des lacs de montagne qui parvient à paraître à la fois paisible et inquiétant. Malgré son opacité, il semblait translucide. Le côté face à nous - le côté nord - était couvert de croûtes blanches. J'ai identifié avec stupéfaction de la glace qui se sublimait lentement dans la lumière moite. Dans la forêt dévastée humide de brouillard, à la base du monument, des monticules de neige en train de fondre masquaient l'intersection entre l'objet et le sol." (p 22 et 23)

Roman traduit de l'anglais (Canada) par Gilles Goullet

Les avis de cultureSF ratsdebibliothèque l'araignée phénixweb et celui plus contrasté de viclay

mardi 27 novembre 2007

Le chemin de la perdition

Nous sommes en 1919, la Grande Guerre est terminée mais pas son cortège de douleurs et de sang. Elle a laissé des traces plus profondes que les tranchées où se terraient les soldats, plus profondes que les cratères des obus, plus profondes que les blessures par balle, plus profondes que les sillons de l'enfer. Niska, une vieille indienne qui a conservé le mode de vie traditionnel des indiens Cree, femme-médecine ou chamane, attend le retour de son neveu.
En 1914, Xavier et Elijah s'engagent dans l'armée pour s'en aller combattre sur les champs de bataille de Belgique et du Nord de la France. Commence alors pour eux, une plongée dans l'enfer de l'inhumanité. Le premier se bat en relative harmonie (si tant est que l'harmonie puisse exister dans un tel contexte) avec ses croyances et ses convictions: il tue sans haine, pour se défendre, pour défendre sa vie et accompagne les âmes des soldats sur le chemin de leur autre vie. Le second bascule, peu à peu, dans la jouissance de donner la mort, dans la jouissance du sang, dans la jouissance du sentiment de puissance offert par une lunette sur un fusil, par l'habileté à saisir le moindre bruit pour détruire l'autre. Il rencontre aussi le pouvoir de la morphine, médecine qui fait tout oublier notamment la douleur et la peur, médecine qui peut faire déraper et franchir la frontière qui sépare l'humanité de la cruauté perverse.
Joseph Boyden et ses héros indiens Cree, Xavier, Elijah et Niska, entraînent le lecteur dans les récits croisés de trois destins forts et parfois tragiques.
Les souvenirs des traditions indiennes du Canada, le respect de la nature, l'écoute de cette dernière, alternent avec les récits des combats de la guerre des tranchées. Cette guerre qui brise, hache, biffe les hommes et leur âme jusqu'à en faire des dévoreurs, certes métaphoriques, de chair humaine. Les indiens, vivant dans des conditions extrêmes en hiver, savent combien il est facile de sombrer dans l'obscurité de la faim lorsque la famine menace et les beaux jours encore lointains. Niska en fit l'expérience, enfant, lorsque son père, homme-médecine du clan, fut contraint de soustraire du monde des vivants, une jeune femme (et le bébé qu'elle allaitait) qui trouvant son époux vaincu par le froid glacial le mangea pour survivre: elle était devenue, au yeux de la tribu, une windigo, une âme damnée car ayant goûté à la chair humaine. Xavier, aussi, plus tard, fut témoin de cela et comme son grand-père l'avait fait pour sa tante Niska, cette dernière, devenue à son tour hookimaw (femme-médecine), le laissa regarder la mise à mort d'un homme devenu windigo.
Cette expérience initiatique servira à Xavier lorsqu'il sera clair et évident que Elijah est devenu un windigo, a franchi la frontière qui sépare les êtres humains de l'innommable. Mais Xavier n'a pas terminé son long chemin vers son âme. La guerre lui a infligé une dépendance sournoise: la morphine. Xavier fait partie des six millions de mutilés de guerre: il a perdu une de ses jambes et gagné une immense culpabilité, la mort d'Elijah.
Xavier revient au pays avec son lourd fardeau et une envie de mourir qui inquiète Niska. Au cours des trois jours du voyage de retour vers les immenses forêts silencieuses de l'Ontario, Niska va maintenir la minuscule flamme de la vie dans l'âme de Xavier. Trois jours de voyage en canoë, trois jours de doses de morphine, trois jours d'angoisse, trois jours de récits des champs de bataille, trois jours de récits des jours anciens et heureux lorsque Xavier pistait l'orignal, courait les bois, apprenait à se déplacer sans bruit, à écouter le coeur palpitant de la Nature.
Au terme du voyage, Xavier pourra revivre délivré de son démon, libéré de sa culpabilité en libérant sur le chemin des âmes celle d'Elijah, trop longtemps perdue dans les brouillards de la guerre et de la folie meurtrière. Au terme du voyage, Niska saura que Xavier reprendra le flambeau de hookimaw.
Un premier roman d'une force romanesque étonnante et superbe, emportant tour à tour le lecteur au coeur des forêts enneigées et silencieuses, sanctuaires des traditions millénaires de la sagesse amérindienne et au milieu des hurlements et des déchaînements d'une guerre impitoyable et sanglante. Dès que le lecteur plonge dans le roman, il est aussitôt happé par la puissance du récit et l'extraordinaire vie des personnages (Xavier le taciturne, peu enclin à s'exprimer en anglais, peu désireux d'être assimilé et Elijah le lumineux indien, irréel de beauté et d'élocution facile - il parle anglais mieux que les officiers! - expansif et virevoltant), une vie proche de l'épopée, de l'héroïsme (au sens grec du terme).
Une aventure dont on revient enchanté malgré les horreurs approchées. Une écriture superbe, dynamique autant que poétique, rythmant le récit de longues respirations.



Roman traduit de l'anglais (canada) par Hugues Leroy





Ce livre a été lu dans le cadre du Cercle des Parfumés


lundi 19 novembre 2007

Secrets de famille


Il me semblait difficile de parler séparément des cinq romans composant la pentalogie du "Poids des secrets" d'Aki Shimazaki sans tomber dans la redondance...d'autant que je les ai lus les uns à la suite des autres.
Aki Shimazaki réussit le tour de force de ne pas lasser son lecteur au cours des cinq récits de son cycle: en effet, chaque tome apporte son lot de petites ou grandes révélations et éclaire les zones d'ombres qui pèsent sur la famille et les proches de Mariko ou de Yukiko.


"Tsubaki" commence le cycle du "Poids des secrets" avec Yukiko en personnage principal, celui qui va mettre le doigt sur une faille qui fera basculer son univers mais aussi revenir à la surface les secrets de famille dus au poids des traditions.
Yukiko a atteint l'âge mûr maintenant. Sa mère, survivante de la bombe de Nagasaki, se meurt. Elle a toujours été réticente à parler de la guerre, de la bombe, de son passé. Yukiko n'ose la presser de questions malgré son immense envie, le poids des traditions est là: on ne dérange pas un aîné par des questions inopportunes. Le fils de Yukiko, lui, n'a pas ce frein et ne cesse de questionner sa grand-mère, lui qui est issu d'un mariage mixte américano-japonais! Yukiko s'interroge et souffre de son ignorance, elle qui porte le même prénom que sa mère.
Cette dernière décède et son avocat transmet à Yukiko deux enveloppes: l'une lui est adressée, l'autre à quelqu'un qu'elle ne connaît pas. A la lecture de la lettre de sa mère, des voiles tombent: elle apprend ce qui pesait tant sur l'âme et la conscience de sa mère. Elle a commis un acte terrible...le parricide! Mais en est-ce vraiment un? Avait-elle une raison de haïr à ce point son père? C'est la question qui vient tout de suite à l'esprit du lecteur qui, éclairé par quelques pistes, ne peut juger durement la jeune Yukiko de Nagasaki qui aimait tant les tsubaki, les camélias rouges dont elle parsemait la mare avec les pétales. Tsubaki qui, sous la plume de Shimazaki, ont une grâce presque irréelle.

"Hamaguri" est le récit de Yukio, fils naturel de Monsieur Horibe, père de Yukiko. Au Japon, il est difficile d'être le fils de personne, de ne pas avoir de filiation: la question des origines est essentielle, voire existentielle. Yukio raconte les souffrances à la vue des larmes de sa mère, celles de la solitude, celles de ne rien partager avec autrui, celles de la séparation d'avec une petite fille qui accompagnait ses jeux au square. Cette petite fille qui lui apprit à jouer au jeu des hamaguri, palourdes dont les paires sont uniques ("chez les hamaguri, il n'y a que deux parties qui vont bien ensemble"). Une fois la paire reconstituée, si on y met de petits cailloux, elle produit une musique particulière lorsqu'on la secoue. Très vite, Yukio comprend que son père est le père de la petite fille, et que celui-ci n'a pas eu le courage de Mr Takahashi, l'époux de sa mère et son père adoptif, de ne pas respecter la volonté de ses parents.
La guerre est en filigrane: la cruauté des militaires enrôlant dans les usines les collégiens, lycéens et étudiants pour participer à l'effort de guerre est parfois insoutenable...d'autant plus qu'elle est vaine. Le bruissement des bambous, si particulier, succède aux fleurs rouges des tsubaki. Les bambous, pluie incessante d'émotions rythmant l'éveil à l'amour et à la sensualité de l'adolescence....même si le tabou de l'inceste assombrit cet éveil. Tabou qui ravagera Yukiko et la conduira au regret indicible.
Yukio a appelé sa dernière fille Tsubaki et Tsubaki ressemble étrangement à Yukiko, le premier amour interdit de Yukio. La vérité devient de plus en plus palpable, accompagnée par la douce musique des coquilles d'hamaguri, retrouvées enfin, exhumées du passé scellé par Mariko. L'intensité dramatique monte d'un cran: les révélations s'enrichissent de la perception de Yukio d'un même évenement. Un éclairage différent dévoilant les zones d'ombres laissées par le récit de Yukiko.



"Tsubame" rapproche le lecteur des racines des secrets douloureux de Yukiko et Yukio. Mariko, la mère de Yukio, relate son enfance, sa condition de jeune fille orpheline à la suite du tremblement de terre qui ravagea Tokyo. Mariko est coréenne, elle est donc d'"origine douteuse" et doit cacher cela: les Coréens du Japon se font massacrer par les soldats car rendus responsables de la catastrophe. Mariko devient, grâce à une femme japonaise, Mariko Kanazawa, ce qui la sauve de l'emprisonnement. Aki Shimazaki pointe de la plume le nationalisme exacerbé du Japon qui refuse l'assimilation des étrangers. Une partie de l'âme japonaise peu connue et bien loin des clichés habituels.
Tsubame est le surnom d'un prêtre qui s'occupe de l'orphelinat où se réfugie Mariko. Tsubame veut dire hirondelle, donc annonciatrice du printemps et de la belle saison à venir. Les hirondelles qui élèvent en couple, se répartissant les tâches, leurs nichées. Le prêtre se comporte comme un père envers Mariko: il lui obtient le fameux koseki, c'est à dire l'état civil qui l'établit comme étant une vraie japonaise...il lui offre une origine légale, une relative liberté et une identité!
Mariko n'avouera jamais son origine coréenne: elle en a honte et ne veut pas que cela rejaillisse sur sa famille qui ne serait alors pas mieux considérée que la nisei, la seconde génération des immigrants. La chappe de plomb est trop lourde pour s'en libérer: la société japonaise est trop intolérante vis à vis des étrangers, des zaïnichi.
Son passé surgit lors de la mise au jour des fosses communes des Coréens assassinés après le tremblement de terre. Mariko rencontre une vieille femme, Madame Kim, coréenne, qui lui redonnera le goût d'écouter, d'écrire et lire le coréen et lui fera oublier la honte de ne pas être japonaise...mais Mariko n'avouera pas pour autant cela à sa famille: les souffrances sont trop vives pour s'en libérer. Madame Kim lui offrira autre chose de précieux, en lui re-apprenant le coréen: sa filiation contenue dans le journal de sa mère.


"Wasurenagusa" raconte l'itinéraire de Monsieur Takahashi. Il est héritier d'une vieille et grande famille et doit en assurer la pérennité. Ses parents lui trouvent, par misaï, une épouse, de bonne famille, de bonne origine: Satoko. C'est l'échec car aucun enfant naît de cette union: Takahashi est stérile mais le regard social accuse Satoko. Takahashi sait qu'elle n'y est pour rien et décide de prendre son destin en main et de s'affranchir de son étouffante famille: il part travailler à Nagasaki. Satoko lui permet de se libérer de ses chaînes, de prendre son envol et lui donner la force d'épouser Mariko et d'adopter son fil Yukio.
Takahashi remonte le fil de ses souvenirs et il se souvient de sa nurse, Sono, qui fut comme une mère pour lui: elle sut arrêter ses peurs et ses pleurs nocturnes. Un seul souvenir: un signet représentant des myosotis, des wasurenagusa..."ne m'oublie pas". Les rêves et les présages tiennent une place importante dans ce roman: celui de la barque dans lequel se trouve un couple et son enfant. Qui sont-ils? Lui et sa famille (Mariko et Yukio)? Une filiation aussi solide qu'une filiation du sang. Takahashi n'est pas au bout de ses surprises: il apprend que son père était stérile, donc qu'il est un enfant adopté. Qui est sa mère? C'est alors que le signet lui ouvre les yeux: wasurenagusa, ne m'oublie pas.... Contrairement à Mariko, Takahashi n'est pas honteux de son "origine douteuse", il l'assume entièrement et en acquiert une grande sérénité. La question des origines, de la filiation ne doit pas être le moteur d'une société car elle la rend intolérante et obtuse.



"Hotaru" est l'ultime volet de la pentalogie, il est celui qui rend limpide ces secrets et il est porteur d'espoir. Le poids des secrets s'allège au fil du récit. Tsubaki, la petite fille de Mariko, écoute sa grand-mère, écoute ses souffrances et découvre combien peuvent peser les mots et les sentiments que l'on cache au plus profond de soi.
La mise en lumière des secrets n'est-elle pas faite pour que la jeune Tsubaki ne répète pas l'histoire ni le désespoir de sa grand-mère Mariko? Tsubaki est amoureuse d'un de ses professeurs, marié, et est tentée de céder à ses avances. Mais ne prend-t-elle pas le risque de n'être qu'une luciole, hotaru, attirée par l'eau sucrée des promesses de cet homme? N'est-il pas soumis aux codes sociaux de la société japonaise: un mariage de raison ne se défait pas? Ses promesses ne seraient-elles pas aussi mensongères que celles de Monsieur Horibe? Au pied du mur, quitterait-il sa femme pour partir avec elle? Rien n'est moins sûr.
La fuite en avant du malheur et des secrets s'achève avec Tsubaki qui ouvre les yeux et a la force de ne pas céder à la tentation: "Je lève la tête. Les cumulo-nimbus se sont transformés en cirrus. Je ferme les yeux. Mes grands-parents marchent sur les nuages montés haut dans le ciel limpide. Leurs mains sont toujours unies l'une à l'autre: j'appelle: "Obâchan!" elle s'arrête. L'air soucieux, elle tente de me dire quelque chose. Je luis dis aussitôt: "Ne t'inquiète pas! je ne tomberai pas dans l'eau sucrée!".
Ojîchan sourit "Tsubaki, tu rencontreras aussi quelqu'un de spécial dans ta vie."
Tsubaki
, au fil du récit de sa grand-mère Mariko, sait qu'elle ne sera pas une luciole attirée par le sucré du prestige social d'un homme et se laissant abusée par ses belles promesses. Elle se gardera de ce piège mortel. L'apaisement est là ainsi que la sérénité après tant de souffrances.

C'est avec émotion et regrets que l'on quitte la famille de Yukio. Aki Shimazaki a utilisé avec art et subtilité les symboliques du camelia, des bambous, des palourdes, des hirondelles, des myosotis et des lucioles. Chacun a apporté sa pierre à l'édifice de la pentalogie: ils représentent une petite partie, détestable, de la société japonaise et de son rapport avec l'Autre ou avec les sentiments et les émotions.
Une plongée dans le sensible, dans la poésie pure, dans les images douces-amères, dans une écriture subtile et aérienne où le quotidien devient épopée.
Loutarwen en parle puis hélène ici papillon Lhisbei frisette (sur la pentalogie) Bellesahi ici et pollanno Jules ici puis et encore Moustafette Tamara ici et je dois en oublier beaucoup d'autres ;-o
Les quatre derniers romans ont été lus dans le cadre du Cercle des Parfumés

dimanche 18 novembre 2007

Chance à la japonaise



Takashi Aoki est cadre dans une grande entreprise nipponne. Comme beaucoup de cadres et d'employés, il travaille dur pour son entreprise, sa seconde famille. Aussi, quand il apprend qu'il va être muté en Europe, à Paris, est-il bien ennuyé car il se trouve à un moment clé de sa vie intime.
Takashi est célébataire et son célibat désespère sa mère et ses amis. Ils lui proposent souvent des rencontres arrangées, les miaï, mais Takashi n'aime pas cette tradition étouffante et sclérosante. Il rêve du grand et véritable amour....le coup de foudre en quelque sorte.
Dans son entreprise, à l'accueil, travaille une belle jeune femme....célibataire elle aussi. Elle s'appelle Yûko Tanase et attire le regard des hommes comme un pot de miel attire les mouches. Yûko est non seulement belle mais elle a de la classe, de la retenue et une grande féminité. Takashi en tombe très vite amoureux et n'ose guère l'aborder jusqu'au jour où il saute le pas et l'invite à boire un verre après le travail. Comble de bonheur, elle accepte l'invitation! Peu à peu, les deux jeunes gens s'apprécient et tissent des liens d'amitié et de complicité. Yûko n'aime pas non plus les mariages arrangés. De confidences en confidences, Takashi et Yûko vont s'avouer leur amour réciproque. Le bonheur est proche, tout proche surtout après une nuit passée à Kobe. Hélas, les traditions sont difficiles à vaincre et plus encore ardues à ignorer quand l'argent et le pouvoir s'en mêlent. Que deviennent alors les serments et les promesses de nos deux amoureux? Le café Mitsuba, trèfle en japonais, s'éloigne lentement dans les limbes des souvenirs, la vie passe et emmène nos amoureux loin l'un de l'autre: Québec et Paris. Mais il est dit que la vie sait jouer d'ironie quand elle décide de se moquer des tristes réalités humaines!
Aki Shimazaki offre une vision peu amène de la société japonaise qui en est encore à arranger les mariages de ses enfants. Le lecteur occidental a du mal à accepter la communion existant entre l'entreprise et ses employés qui s'y dévouent corps et âme. Shimazaki dénonce cela, à mots subtils, et montre du doigt l'habitude des hommes de rentrer tard chez eux. En effet, il est rare de voir un mari rentrer tôt chez lui profiter de la présence de sa famille. Il préfèrera aller boire un verre avec ses collègues dans un bar, un café où il contera fleurette aux hôtesses et chantera des karaokés. La place de la femme japonaise est tragique: cloîtrée dans son foyer où elle attend, patiemment, le retour de son seigneur et maître, en s'occupant du ménage, des enfants. Aussi, ai-je été émue par le personnage, atypique et sublime du coup, de l'ami de Takashi, Nobu. C'est le seul à rentrer chez lui à la sortie du travail, c'est le seul à exprimer clairement son rejet de cette détestable habitude....Nobu est chrétien, Nobu aime se retrouver en compagnie de son épouse et de ses enfants, Nobu est tout sauf un bon "shôsha-man", il est un "Asaïka", c'est à dire un homme qui se comporte correctement avec sa femme, qui la traite avec égards, et Nobu est détesté par son supérieur et nombre de ses collègues. Mais Nobu n'en a cure: il quittera sans regret l'entreprise pour créer une école privée! A homme d'affaires, homme d'affaires et demi...
En filigrane, Shimazaki aborde un sujet grave: le stress au travail pouvant conduire le cadre à la mort. Ainsi en alla-t-il pour le père de Takashi, éreinté par les voyages aux importants décalages horaires. Là aussi, l'auteure utilise une plume acérée mais subtile pour critiquer ce système inhumain qui broie sans relâche son combustible fait de chair et de sang. Le Japon est tout sauf un pays idyllique: tradition et modernité se côtoient, se mêlent pour faire avancer une idée de l'économie. Cette marche en avant forcée est le fruit de l'issue désastreuse de la Seconde Guerre mondiale: la pénurie, le dénuement extrême et l'humiliation sans compter le vacillement des principes de la monarchie impériale peuvent expliquer cette vision du monde.
Un roman tout en subtilité et douceur, à l'image d'une aquarelle, malgré la violence psychologiques de certaines situations. Un roman, écrit directement en français par cette auteure japonaise vivant au Québec, ayant la nationalité canadienne, aux senteurs du Japon et à la saveur douce-amère des reproches faits à quelqu'un que l'on aime tendrement.




Ce livre a été lu dans le cadre du Cercle des Parfumés




lundi 13 août 2007

Mémoires d'une pionnière


Quatrième de couverture:


« Jésus Marie Joseph, je suis excitée en diable, comme jamais auparavant, dans la cabine d'un navire sur un golfe écumeux, quelque part à l'ouest de Terre-Neuve, le soi-diasant comte d'Epirgny, mauvais garnement sacré champion de tennis d'Orléans il y a cinq ans, coincé entre mes cuisses. »


Le personnage principal, Marguerite de Roberval, possède d'emblée, à la lecture de cette quatrième de couverture, toute la saveur d'une héroïne hors norme: jouisseuse, un esprit d'aventure, amoureuse de l'amour, un tantinet iconoclaste et politiquement incorrecte en ce 16è siècle, celui de la Renaissance.
Elle embarque sur le navire de son oncle pour Québec, pour le Nouveau Monde, pour fuir les rigueurs de l'Ancien où elle est considérée comme une fille indomptable, têtue et lubrique dont son père ne sait que faire. Avec elle son amant du moment, Richard d'Epirgny, grand joueur de jeu de paume (ou tennis: d'ailleurs, j'ai un peu tiqué en lisant ce terme qui m'est apparu mal approprié vu l'époque où se déroule l'action, le 16è siècle qui ne devait pas connaître ce terme moderne! Traduire par « jeu de paume » alourdissait-il les phrases? A mes yeux, « tennis » dans ce récit est un néologisme gênant...mais foin de la polémique...!) dont elle attend un enfant. Le tempérament ardent et impulsif de la demoiselle provoque un incident en fin de voyage: ayant mal à une dent, elle noue celle-ci avec un fil autour de la balle en cuir de Léon, le dogue de Roberval. Elle la lance, la balle après rebond passe par-dessus bord, et Léon l'ayant attrapée tombe à l'eau. Est-ce la goutte qui a fait déborder le vase? Marguerite est condamnée à être débarquée sur une île, l'île des démons, déserte avec sa vieille nourrice, son amant et quelques vivres...l'île se trouve à l'embouchure du St-Laurent, autant dire que le trio est condamné à mourir de faim et de froid quand arrivera l'hiver!
La vie de Marguerite, Bastienne et Richard s'écoule lentement au rythme des cris d'oiseaux: Richard s'obstine à tracer un terrain de jeu de paume à marée basse, Marguerite chasse les oiseaux pour améliorer l'ordinaire tandis que Bastienne s'affaire à amasser les plumes en prévision des froidures futures. L'espoir de voir Roberval venir les rechercher s'amenuise pour disparaître tout à fait et laisser place à un certain désespoir: le Nouveau Monde sera leur tombe à ciel ouvert! La traversée ayant été pénible, le navire une puanteur au fil de l'océan, les miasmes affaiblissent les naufragés. Richard, l'amant à la raquette, s'étiole pour disparaître, Bastienne, à son tour est vaincue par les rigueurs climatiques. Seule Marguerite, et son enfant à venir, demeure. Les conditions de vie deviennent de plus en plus infernales, la solitude mène Marguerite au bord de la folie, les repères n'existent plus, les souvenirs des lectures, des livres de lointaines images: Marguerite est en compagnie d'elle-même, de la Bible et du lexique de Jacques Cartier pour entrer en contact avec les sauvages, des étoiles aussi, la grande et la petite ourse. Des rêves étranges peuplent des nuits et ses jours: une ourse blanche, un enfant poisson, farandole d'une âme qui ne supporte plus d'être seule!
Marguerite met au monde son enfant, un fils, sans bras ni pieds, un bébé-poisson qu'elle appelle Emmanuel, qui ne vivra que le temps de quelques soupirs. Douglas Glover livre alors des passages d'une sensibilité extrême: Marguerite décide d'être la meilleure des mères et raconte à son fils sa vie, son âme, les histoires, les légendes, les espoirs, les peines, les peurs, tout ce qui l'a construite et tout ce qu'elle lui offre en héritage, au fil de sa mélopée elle le conduit jusqu'au Passage vers l'autre vie...des moments d'une intense et infinie tendresse au bout desquels les larmes dansent dans les yeux et nouent la gorge du lecteur.
Le désespoir est à son comble, la haine envers son oncle est à son apogée: elle ne vit que pour se venger! L'ombre de l'ourse est de plus en plus présente... Un jour, une ourse blanche, blessée, arrive sur l'île encerclée par les glaces, tente de s'en prendre au tombeau de Richard: Marguerite l'abat, lui ouvre les entrailles et se glisse à l'intérieur du ventre chaud. Lorsqu'arrive Itslk, l'autochtone, elle sort du ventre de l'ourse et impressionne ce dernier: cette femme étrange et laide est un esprit doué de pouvoirs magiques!
Commence alors pour Marguerite un long voyage initiatique auprès des indiens du Grand Nord, voyage où son totem sera l'ourse. Elle parviendra à acquérir, mais non à totalement maîtriser, les rêves magiques lors dequels elle se transformera en ourse. L'espace d'une saison, elle vivra aux côtés de ces sauvages qui n'en sont pas, suivra les rites de passage pour trouver sa véritable âme. Le Canada l'emplit peu à peu de sa magie, de sa majesté, de son savoir et de son essence....lorsqu'elle repartira pour accomplir son destin, elle y laissera beaucoup d'elle-même comme la plupart des européens qui y ont un peu vécu.
Le Nouveau et l'Ancien Monde se rencontrent sans jamais se comprendre, sans accepter la part d'humanité de l'autre: le Canada, cette terra incognita, dont Cartier ne fut pas le premier découvreur, est le monde où se confondent les cultures, les langues, les habitudes sexuelles (Marguerite est une femme qui aiment les hommes, mais surtout l'amour, plus que de raison). Marguerite est le point de rencontre, hors des chemins balisés de l'Histoire, des deux continents. Ses tribulations sont truculentes, à la fois drôles et émouvantes, aux accents picaresques et où le frisson n'est guère éloigné.
Douglas Glover, auteur que je ne connaissais absolument pas, dresse un portrait plein d'humour et de verve de la conquête du Nouveau Monde où les vrais ours et les ours imaginaires scandent les parcours initiatiques d'une pionnière confrontée à la réalité de l'Amérique, aux regards des siens mais aussi aux regards des autochtones, une incompréhension mutuelle tragique.
Le début du roman est un peu déconcertant: le lecteur se demande où l'auteur veut l'emmener puis très vite, le rythme trépidant des mémoires de Marguerite le laisse voguer au gré des mots. La cerise sur le gâteau: les références littéraires et culturelles importantes ainsi que le clin d'oeil à un auteur du 16è siècle, jouisseur devant l'Eternel, auteur de cinq livres qui marqueront l'histoire littéraire,auprès duquel Marguerite vivra à son retour du Canada: F. Rabelais, moine, médecin, écrivain, mis à l'index et promis aux pires tortures par le pouvoir! Un charmant régal!!!


Quelques passages:


« Son* côté ourse me fait penser à la passion du tennis de Richard: elle comme lui semblent déplacés, romantiques dans leur attachement à un mode de vie qui ne répond plus aux circonstances.
Et je me souviens des longues nuits qu'elle passait, anxieuse, à faire les cent pas dans l'obscurité (il y a dans la forêt un sentier creusé par son passage). Par quoi était-elle troublée? Par ma propre présence d'abord. De cela, je suis certaine. Pour les habitants du Nouveau Monde, je suis le hérault de la nouveauté, d'un monde neuf, aussi troublant pour eux qu'ils le sont pour nous. Je crois qu'elle a consulté l'avenir et entrevu la fin de tout ce qui avait un sens pour elle: elle 'aurait plus sa place dans un monde sans explication, où il faudrait tout traduire, un peu comme, dans mon Ancien Monde, les bouleversements qui s'amorcent balaieront les antiques hiérachies, courtoisies et protocoles. Car leur monde me semble réfuter le nôtre aussi sûrement que celui-ci réfute le leur. Notre capacité de vivre, de lutter et de détruire malgré le doute sera l'un de nos atouts. Mais le doute nous dévorera peu à peu. Voilà ce que je crois. »
(p 181 et 182)

*Marguerite parle de la vieille guérisseuse indienne qui l'a initiée.


« Un soir, je me perce le lobe des oreilles à l'aide de tiges en os, à la mode des sauvages. Avec une aiguille et de la suie, je me tatoue, imitant le dessin des étoiles, celui de la Grande Ourse, qui est facile à reproduire (...). Dans le noir, je touche mes blessures toutes neuves et, au profit de Léon, designe leurs modèles dans le ciel en prononçant leurs noms. Comment les désigne-t-on en Canada? Je n'en ai ps la moindre dée.
Quand j'en ai assez, je drape la peau d'ourse sur ma tête et mes épaules, je me dandine jusqu'à l'embouchuer du ruisseau en suivant le rivage et je fais peur aux sauvages dans leur campement, sans y causer de véritables dommages, sauf chiper quelques poissons te renverser leurs plans de cuisson. Ils sont sensibles à l'humour de la situation, me semble-t-il, puisqu'ils ne tirent pas sur moi, se contentant de crier et d'agiter leurs mantes. »
(p 187 et 188)


« Il m'est arrivé de temps à autre de rêver qu'on me sauvait – par habitude. Si je vivais encore en France, je me ferais peur à moi-même. L'altérité m'a infectée. Que faire d'une fille à la tête dure? Question superflue. » (p 202)


« Le temps est venu de filer, me dis-je, mais pour aller où?
Le chien montre les dents, aboie un avertissement. Le garçon jette un coup d'oeil par-dessus son épaule, au supplice à la pensée de l'orgie de cupidité en cours sur la rive, de tout le plaisir dont il se prive. Le soleil se couche. Des lanternes fumantes s'embrasent à bord du bateau, qui se découpe comme un nuage sombre ou une île d'ensorceleur. Tout juste derrière, une baleine fait surface et replonge tête la première dans la mer. Un cormoran, serpent noir ailé, rase l'eau en silence. Des eiders montent et descendent sur des vagues invisibles. Je songe à la mystérieuse beauté du Canada, à la paix qui échappe de justesse à la misère humaine, au silence que déchire le cri d'un oiseau ou le hurlement d'un loup, à la blancheur aseptisée et spectrale de l'hiver. Déjà, le pays me manque.
Il m'arrive à l'occasion de penser à ce moine qui a demandé à saint Brandan de le laisser en Canada ou, comme on disait alors, aux îles Fortunées. Quelle pulsion explique cet acte de téméraire abandon? Je l'imagine, tonsuré et en soutane, priant à genoux sur les galets luisants tandis que le navire à la curieuse forme ronde s'estompe à l'est dans les brumes océanes. Quand le bateau a disparu, il se lève et se retourne, les bras ouverts pour embrasser l'île, le vaste continent déployé devant lui, tout neuf, avec sa vie à faire, tandis que des flocons commencent à tomber, Dieu dans le vent. »
(p 202 et 203)

Des avis plus nuancés ici et celui du bibliomane


Roman traduit de l'anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné