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lundi 29 août 2022

Fictions

 


En août, « Les classiques, c'est fantastique » embarquait les participants en Amérique Latine. J'ai choisi de repartir à la rencontre de Jorge Luis Borges en relisant, plus de 25 ans après, « Fictions » un recueil de nouvelles extraordinaire.


Claude Mauriac écrivait « Jorge Luis Borges est un des dix, peut-être des cinq, auteurs modernes qu'il est essentiel d'avoir lus. Après l'avoir approché, nous ne sommes plus les mêmes. Notre vision des êtres et des choses a changé. Nous sommes plus intelligents. Sans doute même avons-nous plus de cœur. »


J'avais cela en tête lorsque j'ai commencé ma relecture de « Fictions ».


Que dire de ce petit bijou littéraire qui, de tautologie en pur imaginaire délirant, m'a ouvert un monde littéraire d'une incroyable richesse, sinon que ce fut un réel régal à lire !


Composé de deux parties « Le jardin aux sentiers qui bifurquent » et « Artifices », le recueil appartient à la littérature fantastique avec des récits d'abord ordinaires glissant rapidement, avec une subtilité brillante, dans le fantastique. Quelques mots, quelques images et les héros franchissent la ligne ténue menant de l'autre côté du miroir.

J'ai adoré la première nouvelle « Tlön Uqbar Orbis Tertius », celle dans laquelle le narrateur relate la découverte d'une contrée imaginaire à la seule aide d'une encyclopédie et d'un miroir. Avec l'auteur, j'ai joué à traverser le miroir de la réalité pour entrer dans un monde plausible grâce à l'usage qu'a l'auteur de la tautologie. Ce qui a fait que j'ai été « bluffée » (en mauvais français) par « La bibliothèque de Babel » : Borges pousse à l'extrême le stratagème tautologique pour créer, en quelque sorte, une philosophie-fiction. Cette dernière provoque étonnement puis enchantement devant l'immensité, le dédale des pistes de réflexions. On peut choisir de se perdre dans le labyrinthe sans fin des couloirs et des classements et trouver, enfin, la source tant cherchée pour apaiser sa soif d'apprendre, d'imaginer, de rêver.

Borges offre à son lecteur le privilège de choisir, au cœur de son jardin imaginaire, les innombrables bifurcations de ses sentiers, pour reprendre l'idée de la nouvelle éponyme.

Sous la plume de Borges, l'humanité se peint sous ses multiples spectres, des plus vils aux plus éblouissants, avec l'élégance de la langue et l'intelligence de ses regards.


« Fictions » est également le vivier des thèmes récurrents de l'auteur : les références littéraires, la métaphysique et la théologie (« Les trois versions de Judas » sont saisissantes), les labyrinthes avec « Le jardin aux sentiers qui bifurquent », que j'ai apprécié au plus haut point, et cet infini du monde, provoquant moult questions, que rend si bien « La bibliothèque de Babel ». C'est époustouflant et effrayant, telle une phalène attirée inexorablement vers la brûlure de la lumière.

Mais au final …. quelle aventure monumentale ! J'ai plus apprécié le recueil que lors de ma première lecture, j'avais alors eu la frustrante impression d'être complètement passée à côté... la maturité intellectuelle, nourrie par mes nombreuses lectures et leur partage avec autrui , en serait-elle la cause ?

Traduit de l'espagnol par P. Verdevoye, Ibarra et Roger Caillois


Quelques avis :

Babelio  Critiques libres  Sens critique

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mardi 19 juillet 2022

Madame la Colonelle

 


Pour la première fois j'ai ouvert un recueil de nouvelles de William Somerset Maugham, le plus francophile des écrivains anglais. J'ai choisi de lire le recueil intitulé « Madame la Colonelle » doté de vingt-quatre nouvelles toutes plus réjouissantes les unes que les autres.

C'est tout un univers pittoresque que nous propose l'auteur, écrivain voyageur s'il en est, lui qui a parcourut le monde pour assouvir sa soif de curiosité.

La nouvelle d'ouverture, éponyme du recueil, m'a entraînée à la suite de l'épouse d'un colonel, blasée de tout sauf de l'écriture. Le colonel voit cela d'un œil goguenard voire condescendant, lui qui ne prise absolument pas le monde de la culture, jusqu'au jour où un roman de son épouse est édité. La vie domestique du colonel bascule dans l'incroyable car le roman révèle une longue liaison de sa femme avec un homme plus jeune.

Il aura fallu la publication du roman en vers pour qu'il ouvre les yeux sur la personne de son épouse : elle a des idées, des envies, des émotions, elle est un être humain doté d'une richesse intérieure extraordinaire.

En quelques pages, Maugham griffe l'institution du mariage ainsi que la propension des maris à ne pas voir leurs épouses. Evie Peregrine en sort la tête haute, magnifique femme dans la plénitude de l'âge tandis que l'époux en sera réduit à célébrer les qualités créatrices d'Evie, histoire de ne pas sombrer plus profondément dans le ridicule.


Avec cette nouvelle, le ton est donné. Maugham au cours des vingt-trois nouvelles suivantes investit l'univers immuable de la campagne anglaise et l'ambiance particulière de la vie des Anglais à travers l'Empire, notamment en Inde et Malaisie.

Les personnages sont hauts en couleurs, pittoresques, les lieux sont empreints de la fin programmée des empires occidentaux, ils reflètent une époque conjuguée bientôt au passé au même titre que l'art de vivre colonial.

Chaque nouvelle a son lot de parvenus, de déprimés, de corrompus, de femmes suivant les lubies ou la tyrannie de leur époux. L'auteur lance ses piques à l'encontre du puritanisme, de la morgue anglaise qui se refuse à connaître les mœurs, coutumes et cultures des pays sous domination anglaise alors qu'il y a tant à recevoir de l'autre.

Il peint les passions des hommes avec une finesse d'observation extraordinaire, aussi ai-je lu lentement ce recueil afin de déguster chaque nouvelle dont la saveur est à chaque fois particulière.

Maugham ne fait pas dans le riant, les fins heureuses sont rarissimes mais quel art de la pique, quel art de la description du microcosme colonial où tout le monde épie son voisin, commente ses faits et gestes …. la vie étant si ennuyeuse malgré le cadre exotique. Le tout est servi par un humour dévastateur ce qui rend quelques nouvelles amusantes.


« Madame la Colonelle » est un régal à lire, je ne me suis absolument pas ennuyée bien au contraire : les voyages en Malaisie, les promenades dans la jungle bruissante et inquiétante, le suivi des exploitations de caoutchouc, les révoltes brisant les carrières les plus prometteuses, ont été autant de voyages appréciés.

Je ne peux qu'inviter à ouvrir un recueil de nouvelles de l'auteur pour entrer dans un monde délicieusement peint, avec un brin d'insolence, dans toute sa diversité.


Traduit par Jean-Claude Amalric, Joseph Dobrinsky et Jacky Martin


Quelques avis :

Babelio Sens critique

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mercredi 16 mars 2022

Les murs et autres histoires (d'amour)

 


Ou comment découvrir l'Inde en lisant des nouvelles. Cinq textes, cinq tranches de vie, cinq contes philosophiques offerts au lecteur qu'il termine par un « Mangalam Shubam! Que le bonheur vous sourie! »


Basheer nous entraîne dans une prison dont le directeur est amateur de roses. Le narrateur, la main verte, devient le fournisseur de rosiers de l'établissement pénitentiaire et tombe sous le charme d'une odeur perçue au-delà du mur séparant la prison des hommes de celle des femmes. Une odeur de femme. Dès lors, le narrateur, qui n'est que Basheer lui-même emprisonné pour ses écrits et prises de position politiques, cherche à la voir bien qu'il l'entende chanter à la nuit tombée.

L'amitié nouée avec les détenus et les gardiens se double d'un amour redonnant des couleurs à la réalité, offrant l'espoir en un avenir après la prison.

La nostalgie est également présente, chant ténu empreint de tristesse d'avoir recouvré la liberté avant de pouvoir mettre un visage sur les voix et odeur de Narayani.

Sous la plume subtile de Basheer, la poésie se lie à l'odeur d'une femme et à l'imagination incroyable du prisonnier.


Le voyage continue entre négociations conjugales, sursauts spirituels aux accents fantastiques et quête amoureuse au long cours. Basheer pointe avec poésie, humour et tendresse, les contradictions de la société indienne, sa complexité, ses nombreux groupes identitaires et ses interdits.

L'écriture de Basheer est ciselée et poétique, elle a un goût de liberté et de fantaisie qui enchante la lecture.

Mais, ce que j'ai vraiment apprécié c'est le côté malicieux de l'auteur, sa finesse d'esprit et sa capacité à produire le merveilleux et la sagesse.


Traduit du malayalam (Inde) par Dominique Vitalyos


Quelques avis :

Babelio  Hélène  Sens Critique  Clarabel Rachel

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mardi 30 novembre 2021

Le goût sucré des pommes sauvages

 


Je ne connaissais pas du tout l'oeuvre de Wallace Stegner et je ne peux que remercier les éditions Gallmeister d'avoir remis au goût du jour ce recueil de nouvelles : la couverture m'a fait de l'oeil il près d'un an et le livre attendait sagement dans ma PAL que je trouve le moment idéal pour l'ouvrir.


En glanant des informations sur l'auteur, je me suis aperçue que beaucoup d'écrivains américains d'envergure n'étaient que trop peu traduits.

Il est un des pionniers de l'école dite du Montana et chaque page du recueil en est un écho tant la nature tient le haut du pavé.


La première nouvelle éponyme du recueil, « Le goût sucré des pommes sauvages » m'a emmenée dans le Vermont au cœur d'une campagne au charme d'antan semblant abandonnée de tous, la mécanisation à grande échelle de l'agriculture a eu raison du monde rural. La porte de sortie est l'exode. Dans cette nature solitaire, Ross, un peintre de paysage, et Margaret roulent au gré de la route illuminée par la splendeur des couleurs de l'automne, et ont la surprise de rencontrer une femme et sa fille, rescapées de la fuite vers l'ailleurs. La jeune fille étrange les conduit dans un verger magnifique où les pommiers croulent sous les fruits. Une rencontre du troisième type au cours de laquelle la nature dispense toujours ses richesses à qui sait les trouver et apprécier.

Ce coin de campagne est un peu un « wild wild west » à deux encablures de New York city.


« Jeune fille en sa tour » est un deuxième voyage mémoriel, celui d'un homme qui découvre que l'immeuble dans lequel il passa une folle époque de sa jeunesse est devenu la propriété d'une entreprise de pompes funèbres : sa vieille tante repose en attendant les funérailles.

Soudain c'est l'Amérique d'avant le krach boursier, celle de l'insouciance et de toutes les extravagances. Salt Lake City, un rêve américain des grands espaces. Tout y fut grand les fêtes, les folies, les espoirs et les déconvenues. La nature laisse passer les caravanes humaines, goguenarde ou blasée : elle sait qu'elle demeure.


« Guide pratique des oiseaux de l'ouest » est une nouvelle savoureuse à souhait. Un critique littéraire à la retraite se retrouve coincé dans une soirée un brin snob, en Californie, l'état de toutes les excentricités et des tocades.

Joe observe les invités, les hôtes et l'artiste pour lequel la soirée est organisé avec l'oeil d'un ornithologue : la volière s'ébroue, jacasse, pépie, piaule ou caquète. On y fait le paon ou on se fond dans l'environnement. Le jeune pianiste est-il un passereau digne d'intérêt ou sans grand talent ? Les places au soleil de la célébrité sont rares et chères au point qu'un pieu mensonge sur ses origines pourrait paraître véniel. Or le ramage usurpé ne trompe pas l'ornithologue avisé.

Un regard doux amer sur un american dream souvent difficile à atteindre.


« Fausses perles pêchées dans la fosse de Mindanao ». Un attaché culturel d'ambassade américain se retrouve au cœur d'un duo amoureux mené de main de maître par la femme écrivain. L'exotisme des traditions de Manille est le prétexte de montrer combien les liens peuvent être complexes entre nature et culture, entre hommes et femmes, entre l'étranger et l'autochtone. La Conquête de l'ouest a franchi le Pacifique pour se perdre dans les îles aux allures paradisiaques. Le héros est un tantinet blasé, revenu de tout qui pourtant parvient à être surpris par la manière extraordinaire avec laquelle l'écrivaine a réussi à reconquérir l'amant inconstant.


« Génèse » dernière nouvelle du recueil qui aurait pu être un court roman. Un jeune Anglais part aux Etats Unis pour devenir cow-boy. Il est embauché pour redescendre un troupeau, pâturant dans les plaines du Montana, jusqu'au ranch du propriétaire.

Il découvre l'âpreté sauvage de la condition de cow-boy, la promiscuité entre les hommes, leur solidarité, leurs coups de gueule, leur philosophie et leur respect envers ceux qui résistent au labeur parfois inhumain.

Les grands espaces sont merveilleux sous un ciel d'été et deviennent l'antichambre de l'enfer lorsque les éléments se déchaînent.

« Génèse » est un court roman dit western aux accents du texte fondateur de l'Ecole du Montana qu'est la série de quatre romans « The Big Sky » d'A.B. Guthrie.

La description des paysages, dans la tourmente ou non, est somptueuse et d'une grande poésie. En quelques phrases, on se retrouve aux côtés de ces cow-boys, dans une nature d'une beauté à couper le souffle. La liberté sans limite où que se porte le regard de l'homme.

Une aventure initiatique pour le jeune héros surnommé Rusty en raison de sa chevelure rousse. Il part pour une quête de soi, pour connaître ses limites et vivre un peu de la vie de pionnier.


Cinq nouvelles choisies par l'auteur pour un voyage au cœur des mémoires d'une Amérique que l'on idéalise certainement et dont on rêve toujours. Les Etats-Unis ce pays continent où l'horizon est plus vaste qu'ailleurs, où l'infinitude en devient presque enivrante.

A découvrir en s'imaginant au coin d'un feu crépitant, dans un fauteuil à bascule, un soir d'hiver dans une ferme du Montana ou des Appalaches (je sais, c'est un grand écart géographique).

Traduit de l'américain par Eric Chédaille


Quelques avis :

Babelio  Sens critique  Hélène  Marilyne

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jeudi 28 octobre 2021

Mes sacrées tantes

 


J'ai de nouveau voyagé en Inde parmi des femmes voyageant seules ou en groupe pour se marier, visiter un fils ou fuir.

Huit nouvelles, huit portraits de femmes émouvants et drôles à la fois. La tragédie pétille pour ne pas sombrer dans la laideur.

Le voyage est le début d'une nouvelle vie, est le moment où tout bascule dans un lieu emblème de l'ailleurs : la gare et ses trains.

Chaque nouvelle est une fenêtre ouverte sur un aspect de la condition féminine en Inde. Les mariages arrangés dès le plus jeune âge, tant du côté du promis et celui de la promise, unions dérangeantes pouvant donner naissance à des unions heureuses et joyeuses comme celle de Mini arrachée à sa famille et escortées par des tantes jusqu'à la demeure de sa belle-famille.


Le pouvoir des mères peut être tyrannique et nombreux sont les fils et brus terrifiés par la maîtresse de maison. Le recueil s'ouvre sur l'histoire du pèlerinage à Londres d'une mère faisant régner la terreur dans son foyer. Mayadevi décide, avant de mourir, de rendre visite à son fils resté à Londres. Comme tout ce qui n'est pas de la caste des brahmanes est impur, la vieille dame passe son temps à prier, à se purifier et à rouspéter après tout et n'importe quoi. La catastrophe est imminente dès que l'avion atterrit en Angleterre. C'est sans compter sur le sang-froid de la bru, anglaise, qui saura avec un tact incroyable dompter la matriarche.


Après le portrait d'une matriarche peu amène, Bubul Sharma, nous embarque à la suite d'une famille traditionnelle partant pour la première fois en vacances. « Les premières vacances de RC » est une nouvelle délicieuse à lire. L'humour est toujours présent et on assiste, peu à peu, à la prise de conscience des femmes (mère, épouse et fille) d'un monde des plus intéressants à découvrir. Régies à chaque instant de leur vie par un Rathin Chandra pétri d'habitudes et de certitudes plus sclérosantes les unes que les autres, elles découvrent, grâce à l'étrange lubie du chef de famille, les prémices de la rébellion dans les rencontres faites lors de leur séjour dans un ashram. Un vent de liberté se lève, le regard sur le monde change et RC ôte ses chaussures et décide d'acheter un cerf-volant... ou comment derrière le masque du patriarche se cache un homme qui aurait aimé ne pas endosser tant de responsabilités.


Certaines nouvelles sont proches du conte philosophique comme celle « La vie dans un palais » . J'ai oscillé entre l'onirisme et l'étrange. Une épouse quittée par son mari parti chercher l'illumination sur les chemins, s'enfuit de chez elle pour ne pas subir le triste sort réservé aux veuves. Elle fera une rencontre qui bouleversera sa vie et lui montrera son Chemin de Damas dans un palais où le temps semble s'être arrêté.


« Mes sacrées tantes » fait rire, grincer des dents et humidifie le coin de l'oeil. L'auteure m'a entraînée, une fois de plus, dans une lecture jubilatoire remplie d'odeurs, de couleurs et du bruit des trains.

Traduit de l'anglais (Inde) par Mélanie Basnel


Quelques avis :

Babelio   Le livre provençal  Délivrer des livres  La culture se partage

Lu dans le cadre d'une lecture commune "Editions Picquier"




mardi 2 mars 2021

Entrée en matière ou mise en bouche

 


Je retrouve avec plaisir mes lectures policières de jeunesse : les « Miss Marple ».

Chaque mardi Miss Marple rejoint le Club du mardi, réunion bon enfant au cours de laquelle chaque participant relate une affaire mystérieuse dont la résolution est compliquée et défiant parfois la logique. Du moins en apparence.

Au rythme des aiguilles à tricoter de notre discrète et sagace Miss Marple, les questions trouvent leurs réponses. L'ambiance est feutrée, les membres du Club distingués, le thé est servi dans des tasses délicieusement décorées. Il ne manque plus qu'un chat pour que la perfection soit atteinte.

Qui a assassiné la dame de compagnie de la dame anglaise « bien comme il faut » ? Une fois le « qui ? » trouvé, le pourquoi invite notre aimable assemblée à deviner, avec les éléments donnés, le mobile.

Il en va de même pour le testament escamoté par un vrai tour de passe-passe, pour le meurtre d'un empêcheur de groupe criminel de tourner en rond ou pour une noyade.


"Le Club du mardi continue" est un recueil de nouvelles écrites avec une concision extraordinaire, les indices sont semés avec un art consommé de la dissimulation. C'est un délice et je m'y laisse toujours prendre avec enthousiasme. Tout est dans l'observation et la connaissance aiguë de la nature humaine. Pour ce faire il n'est point nécessaire d'avoir vécu mille et une vies dans mille et uns endroits du monde connu.

J'ai beau lire avec attention le texte, revenir en arrière et être vigilante, je me fais coiffée au poteau par Miss Marple qui sait interpréter chaque infime nuance dans les gestes, les paroles ou le positionnement des objets.


Ce qui est plaisant dans cette mise en bouche des romans d'Agatha Christie, c'est qu'en peu de mots, l'auteure créé une atmosphère et met en place des situations à énigme.

Traduit de l'anglais par Sylvie Durastanti

Quelques avis

Babelio  Sens critique  Livraddict  Le monde de Mara 2  Des livres et Sharon  Bienvenue du côté d chez Cyan  Critiques libres

Lu dans le cadre



vendredi 12 février 2016

De l'insignifiant peut naître le chaos

Il n'est jamais aisé de chroniquer un recueil de nouvelles sans en déflorer la teneur, sans tomber dans le laconisme ou la plate écriture. « Décollage immédiat » entre dans la catégorie des recueils de nouvelles ardus à résumer ou décortiquer.

Il y a deux fils conducteurs à suivre : le monde des aéroports et un objet, insolite, une boîte en carton blanc.
De nouvelle en nouvelle, le lecteur suit le parcours de la fameuse boîte blanche qui passe de mains en mains jusqu'au surprenant dénouement final.
De la banquette arrière d'un taxi parisien, garé devant un terminal à Roissy-Charles de Gaule, jusqu'au bureau directorial d'une multinationale américaine, sis au quatre-vingt-dix-neuvième étage d'une tour de Manhattan, à New-York, la boîte provoquera des situations des plus cocasses aux plus dramatiques.
Un grand blond avec un pistolet noir, un tantinet gaffeur mais pas assez, une sublime Eva, décidée à faire plaisir à Celui qu'elle vénère, offrant la boîte blanche à ce dernier qui ne sait pas quoi en faire, qui sera le parfait passager incapable de gérer son angoisse au cours du vol : 6000 mais 6000 quoi ? Mètres d'altitude, octets ?
Un brancardier collectionneur de sourires entraînera le lecteur dans un épisode sombre où suintent les miasmes d'un tueur en série. 
Et la boîte dans tout cela ? Elle poursuit son voyage dans les bagages de la colocataire d'une jeune médecin urgentiste. Le dernier sourire du brancardier ?
La boîte blanche atterrit aux Etats-Unis, emportant dans son sillage un lecteur intrigué, accroché au fil ténu d'un voyage de tous les dangers.
Il croise, en même temps que la boîte, un vieux maquereau en fin de parcours dans un hôtel chic, puis il suivra un vieil espion marocain, dissimulant sa concupiscence derrière un voile de vertu coranique. 
Ensuite il subira des sueurs froides en compagnie d'un livreur pas comme les autres aux prises avec des gangsters sans pitié... un certain « american way » bien moins classieux que celui de la vieille Mafia new-yorkaise à l'accent italien. 
Plus tard, il sera dans l'intimité d'un jeune homme d'affaires dont l'intérieur est entretenu par des jeunes femmes immigrées venant de l'Est : en quelques phrases concises, la réalité des vies dévastées des femmes violées en temps de guerre, esclaves modernes des Barbe Bleue modernes, lui saute au visage, la jeune employée ne s'excusera plus jamais d'exister en choisissant l'envol vers l'autre côté, celui qui nous attend tous, un jour.
La boîte se retrouve, après, la possession d'un jeune Noir embauché dans une multinationale américaine Saxo and Co. Il est voisin avec une jeune femme bosniaque qui la lui a donnée. Il tient un journal sous forme de selfie. Il nous fait entrer dans l'univers impitoyable des grands groupes, dévoreurs de jeunes talents. « L'american dream » est-il en route pour ce jeune des banlieues défavorisées, diplômé d'Harvard ? La faim de briller, de grimper au sommet de la « chaîne alimentaire » rend les dents longues et brise les tabous... ce qu'il apprendra à ses dépends.
Enfin, notre boîte gravit l'échelle professionnelle au point de se retrouver au sommet d'un tour de bureaux, vitrée de toute part, avec vue imprenable sur la mégapole. La jeune concurrente de notre diplômé d'Harvard a gagné le cocotier... seulement, on ne bénéficie que peu de temps du coin de ciel bleu arraché en éliminant l'autre.
Quand enfin, on apprend ce que renferme la mystérieuse boîte blanche, le temps imparti est passé.
BANG ! BANG !

L'auteur, Jean-François Thiery, parvient à surprendre le lecteur, à maintenir le suspense jusqu'au bout, jouant sur les émotions les plus diverses, croquant, en quelques mots bien trouvés, les travers et la perversité de notre société.

Un recueil qui se laisse lire, sans prétention mais doté de belles trouvailles et d'un rythme qui maintient en alerte le lecteur ce qui est efficace et essentiel.

Roman lu dans le cadre de l'opération "Masse Critique" de Babelio.

mercredi 25 novembre 2015

Vingt mille mots sous la mer

Un soir, un jeune homme, le narrateur, aperçoit un vieil homme doté d'un gardénia à la boutonnière de son costume, se promener en bord de mer.
Le vieil homme, très digne, se jette à l'eau et disparaît. Le narrateur plonge à sa suite pour le sauver, commence alors une aventure extraordinaire.
Le vieil homme le conduit jusqu'à un bar, sous la mer, où une vingtaine de personnes sont réunies, chacune d'entre elle aura une histoire à conter, offrira au visiteur un univers où l'imaginaire est roi.
Le lecteur, aux côtés du narrateur, devient auditeur subjugué par la maestria des conteurs du bar sous la mer.
Tel Pierre Aronnax rescapé d'un naufrage devenu hôte du Nautilus, sous-marin du Capitaine Nemo, nous plongeons dans un univers merveilleusement inconnu et beau : chaque nouvelle est une découverte inattendue, un voyage étonnant. Les narrations sont comme les fonds marins : elles abritent de nombreuses formes littéraires, à l'image des algues ou coraux offrant logis et garde-manger à de multiples espèces de poissons.
Le lecteur savoure les frissons de l'épouvante avec le récit de « L'homme au manteau » dans lequel la noirceur se lie avec le fantastique, tel une murène à l'affût du moindre tremblement. Le décor est digne d'un château hanté des Carpates, on s'attend à voir la famille Adams au complet ou encore celle de Dracula. Il est au bord du cauchemar avec celui du « Type à la mèche ».... toujours se méfier des méchus qui cachent derrière la drôlerie de la mèche un road-movie sanglant, emportant avec un humour ravageur une famille dans un resto-route digne d'un film d'horreur.
Il se délecte des récits jouant sur les cordes de la romance, de l'absurde ou du drame d'autant que chaque personnage est en adéquation avec le conte dont il se fait narrateur. Chaque récit a une chute remarquable qui fait râler parfois le lecteur hameçonné avec art dans une histoire qui lui fait gober le ver avec finesse.

L'auteur régale le lecteur de son goût du burlesque car chaque récit en est truffé par petites touches savamment réparties, lui offre le plaisir des mots et de leurs jeux tout en lui réservant de grandes situations absurdes qui décontenancent tout en faisant rire... jaune parfois.

« Le bar sous la mer » est un Nautilus immobile où le Capitaine Némo est l'auteur tandis que les lecteurs des hôtes émerveillés par tant de diversité et de plaisir de lire. L'art de la nouvelle est exigeant et Stefano Benni le manie à la perfection : il sait trouver LA chute qui cloue le lecteur de stupeur car il prévoyait tout sauf cette dernière, ou provoque un rire franc et libérateur. D'ailleurs, le plaisir est renouvelé quand, désirant garder en bouche la saveur des mots et la luxuriance de l'imaginaire, on lit et relit un conte ou un de ses passages.

Un recueil enchanteur pour oublier l'espace d'une lecture les aria du quotidien.




samedi 10 octobre 2015

Madeleine "delermienne"

Exquis titre que celui choisi par l'auteur pour son dernier opus de nouvelles. Tout comme le sous-titre, que je trouve bienvenu également « et autres belles raisons d'habiter sur terre ».

J'aime l'écriture de Philippe Delerm, tout comme l'écrivain, rencontré il y a quelques années lors d'un Salon du Livre à Paris. Il est à l'image de ce qu'il écrit : simplicité, ouverture vers autrui, douceur et à l'écoute du monde.

« Les eaux troubles du mojito » m'a rappelé son premier recueil « La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules » : pour cette rentrée littéraire 2015, Delerm nous offre de nouveaux plaisirs minuscules, des fragments de vie, du quotidien, ces multiples moments qui font que la vie vaut la peine d'être vécue.
La lecture d'une ou deux nouvelles avant de partir au travail ou en rentrant de ce dernier, s'avère être un moyen efficace pour effacer les aria rencontrés dans le monde du travail ou l'écoute des nouvelles du monde plus déprimantes les unes que les autres.
L'espace d'une aquarelle ou d'une photo jaunie par le temps, le lecteur oublie la vacuité du monde contemporain pour se délecter d'une nostalgie des plus délectables. Oui, nostalgie délectable, celle qui fait du bien, celle qui remet les pendules à l'heure, celle qui nous dit « Stop, regarde un peu en arrière et prends le temps de rêver, de ne rien faire et de penser uniquement à toi. »

Le recueil est une respiration dans notre monde qui ne vit qu'à la vitesse de la connexion internet : sa lecture nous invite à prendre son temps, à se souvenir de l'unique mojito que nous avons bu, un jour d'été, en compagnie d'amis, à la campagne. Le vert de la feuille de menthe se mêlant à la teinte ténue du jus de citron, vert et jaune, liant la transparence du rhum. La rondelle de l'agrume surplombant la banquise chahutée des glaçons, est une note ensoleillée et poétique exacerbant la fraîcheur du breuvage.
C'est une gourmandise que l'on n'oublie pas, une gourmandise qui s'ancre dans la mémoire des papilles : le sucré des Antilles, l'acidité de l'agrume et la tonicité de la menthe fraîche. Vous savez, celle qui s'épanouit, en été, dans la jardinière sur la terrasse, plein sud !
Les rires et les conversations insouciantes rejaillissent avant de s'atténuer pour rejoindre la malle des souvenirs. La fin de journée s'éclaire, la soirée s'annonce de manière agréable, le monde devient plus souriant et vivable.
Le recueil en main, on se prépare un thé pour prolonger l'état de grâce.

Une autre nouvelle m'a touchée : celle de l'enfant en pleine lecture dont le doigt suit les lettres et les lèvres disent les mots... tout bas. L'enfant répète la geste millénaire des apprentis lecteurs dans une scène que l'on peut observer dans les lieux consacrés à la lecture ou chez soi. L'entrée dans l'imaginaire s'effectue au rythme du déplacement du doigt et de l'articulation silencieuse : la fluidité est proche tout en aimant le grincement de la porte des rêves qui lentement s'ouvre devant l'infini des possibles.
Je suis toujours émerveillée de voir un jeune enfant comprendre, par on ne sait quel étrange mécanisme, le système de la combinatoire (autrement dit en français dans le texte : l'association son/lettre avec d'autres sons/lettres. Je ne suis pas certaine d'être très claire, non ? Si?), processus immémorial pour comprendre ce que signifient l'assemblage de lettres composant un mot, des mots composants d'une phrase, de phrases constituant un texte, une histoire. L'appropriation de la liberté de penser est alors en marche.

Le talent de Delerm réside dans sa capacité à exprimer, avec simplicité et poésie, ce que tout un chacun a ressenti au cours de sa vie devant les petits riens de l'existence. Ces « plaisirs minuscules » qui nous font trouver la vie sur terre si belle malgré tout ce qu'elle subit, malgré tout ce que le monde subit.

« Les eaux troubles du mojito » est à savourer lentement, longuement, pour en percevoir toutes les subtilités qu'il contient. 
Quand le blues menace de nous étreindre, ouvrons les pages du recueil et il reculera pour se tapir loin de nous.


Livre lu dans le cadre du Challenge Rentrée littéraire 2015 orchestré par Sophie Hérisson



jeudi 13 août 2015

La citation du jeudi # 2

[...] "Dans dix ans, c'est certain, il aura oublié beaucoup de ce qu'il vient de vivre ici, à ses impressions se seront mêlées d'autres, nouvelles ou plus anciennes, et rien ne sera plus clair de ce que disait exactement le cheikh Sidi Othman en servant le thé, les trois verres de thé quotidiens plutôt que rituels. Le vieux, d'ailleurs, sait très bien se moquer de ces formules qu'on inscrirait en exergue et qui sonnent pompeusement, du genre "Le premier verre est doux comme la vie, le deuxième sucré comme l'amour, le troisième amer comme la mort." Ne vient-il pas de dire à Keith, en riant franchement et dans un français heurté mais riche et compréhensible: "Oui, Keith, la vie est douce comme l'hiver, l'amour est sacré comme le printemps. Et la mort... elle peut rester dans la théière!" [...] in "Les trois verres de thé du cheikh Sidi Othman" de Marc de Gouvenain, p 49

mardi 17 août 2010

La moulinette de la vie

C'est avec grand plaisir que j'ai réceptionné "La collecte des monstres" d'Emmanuelle Urien, livre voyageur de Clara: j'avais lu beaucoup de chroniques positives sur l'auteure et les lecteurs ne tarissaient pas d'éloges sur la qualité de sa plume et l'acuité de son regard porté sur la nature humaine.
Mon plaisir de lire a été à la hauteur de mon attente, voire même plus grand: la galerie de personnages qui se succèdent au fil de nouvelles bâties à coup d'images plus percutantes les unes que les autres, m'a émue au plus haut point et a fait affleurer larmes et frissons glaciaux. L'écriture de nouvelles est un exercice qui est loin d'être simple: il nécessite une maîtrise consommée de la formule, d'un style qui en quelques mots va à l'essentiel et, surtout, l'art de la chute, virevolte clôturant l'histoire, conclusion appelée à surprendre le lecteur et à achever, joyeusement ou non, le portrait des héros. Emmanuelle Urien est une artiste époustoufflante: chaque chute de ses nouvelles est un bijou, est une réussite et parvient, alors que l'ambiance générale du recueil oscille entre le plombant et le glauque (mais toujours avec subtilité), à surprendre, à tous les coups, le lecteur qui pense avoir saisi le fil conducteur et se retrouve, éberlué, devant un pied-de-nez de l'auteure, bouleversant ses déductions et troublant des conclusions qui se révèlent hâtives.
Emmanuelle Urien dresse le portrait d'une humanité qui, dans un quotidien sombre, noir, où le gris absorbe le moindre coin de ciel bleu, la plus petite joie, offre une large part de monstruosité: entre une Juliette, perdue dans le gras de ses kilos en trop, et sa recherche désespérée d'un Roméo qui se fait attendre, et un pauvre hère enfermé dans une pièce aveugle, "le petit comptable", qui se met, pour tuer le temps, à convertir en grammes les chiffres qu'un "homme blond" lui présente chaque jour, une gamme hétéroclites d'affreux jojos ordinaires se promène au gré des pages. Juliette s'abandonnera à l'étreinte mortelle de son Roméo prédateur, "le petit comptable" (dont le lecteur n'apprendra le nom qu'à la fin) et "l'homme blond" seront une version, terrible et mortifère, de la Shoah (diantre! que l'histoire est bien ficelée et dotée d'une chute glaciale); Alice, femme violentée par son époux, passera de l'autre côté du miroir de la vie par le bras de celui qui l'aura débarassée de son bourreau, la femme au foyer, grande dépressive, franchira le Rubicond dans un moment d'absence et de folie, une mèche de cheveux sera le fil conducteur d'un mal qui ronge et abîme l'intégrité physique de celle qui le subit. Les personnages défilent avec leur poids de souffrance et de mal-être, survivent dans un monde qui ne leur renvoie qu'un reflet désespérant, celui de leur vie qui n'est qu'un rebut à déposer devant un portail afin que la collecte des monstres ôte du paysage ces Dom Quichotte d'une société qui n'a aucune compassion pour celui qui reste à la traîne....ces monstres que l'on ne supporte pas de voir, reflets d'un monde insatisfaisant car cruel et mesquin, ces chevaliers à la triste figure d'un temps qui s'emballe dans une frénésie avide de beautés et de réussites.
"La collecte des monstres" est l'histoire des violences ordinaires d'une vie que l'on pense calme et qui est effrayante dans le souterrain de son long fleuve tranquille.

Les avis de Eric Vauthier  Clara   L'Ogresse   Kathel  Yvon 

samedi 19 juin 2010

Brèves de taxi

Le Caire, son vacarme, ses rues surchauffées, sa pollution, ses taxis, et un narrateur à la grande capacité d'écoute, déposent le lecteur au coeur du petit peuple des taxis. Un monde où récriminations, rencontres et confidences étonnantes s'entremêlent joyeusement sans que la tendresse soit absente: tendresse du regard du narrateur, passager volontaire pour une course dont la durée n'est jamais certaine.
Au fil des courses, la vie quotidienne des cairotes s'égrenne sous un soleil de plomb. Les situations sociales et économiques défilent et offrent un tableau doux-amer d'une ville qui fourmille d'ingéniosité et d'abus: entre les petits boulots pour survivre, les cours particuliers des enfants afin qu'ils puissent réussir à l'école, la chèreté des denrées de base et la sempiternelle corruption, gangrène d'un mode de vie, émoussant, sous les rires résignés, les énergies( le chapitre réservé au renouvellement de la licence de taxi est un pur moment de vaudeville grinçant). Quant au système politique, c'est le serpent qui se mord la queue, la ronde infernale d'un immobilisme ancrant, chaque jour davantage, le menu peuple des taxis dans la récrimination et les lamentations: chaque taxi donne sa vision du monde et surtout explique ce qu'il faudrait faire pour sortir l'Egypte du marasme dans lequel sa population végète...les plus grands stratèges d'économie et les plus grands politologues sont les chauffeurs de taxi! Leurs ronchonneries sont autant de perles à la saveur âcre de la sueur, celle de l'ambiance surchauffée du taxi dépourvu de climatisation, cracheur de gaz d'échappements grignoteurs de poumons; mais aussi ont la saveur salée des larmes versées devant le montant des dettes, la frustration de ne pouvoir être vraiment libre de choisir sa vie. Les kilomètres avalés par les taxis au coeur du Caire sont autant de traces d'une humiliation subie au quotidien par les cairotes qui baissent la tête, en silence, devant les ravages d'un capitalisme triomphant de sauvagerie. Le Caire d'aujourd'hui offre encore des images du Caire si bien raconté par Mahfouz, fantômes d'un passé glorieux qui semblait éternel, espaces fugaces d'une échoppe où le temps peut s'arrêter voire revenir sur ses pas. Les affres de l'Histoire ont changé le paysage d'un Moyen-Orient qui n'en finit plus de se chercher dans le dédale des frustrations générées par un conflit israëlo-palestinien et les douloureuses blessures d'une guerre syro-libanaise...l'époque de l'insouciance est loin, digne d'une légende que l'on aime raconter pour mieux se lamenter et se plaindre. Cependant, derrière les aigreurs, les rancoeurs et les larmes, le rire et surtout l'amour de l'Egypte sautent aux yeux du lecteur: certes, Khaled Al Khamissi égratine, sur le mode de l'ironie, un mode de gouvernance ( terme et concept dans l'air du temps) qui enferme dans une relative misère une population qui n'aspire qu'à l'épanouissement sans peur du lendemain, mais entre les lignes c'est l'attachement à une culture, à un pays qui s'entend et s'écoute au rythme des courses bruissant entre comédie et tragédie....la tendresse n'est jamais bien loin, atténuant la satire sociale qui est la toile de fond de la plupart des saynètes.
"Taxi" est la voix des laissés pour compte, des nécessiteux qui crapahutent à longueur de journée, dans le silence de ceux qui n'attendent plus rien hormis l'aide de Dieu. Un roman qui se lit doucement, qui se sirote comme un thé brûlant ou un café capiteux de marc noir; un oasis au coeur d'une ville grise des vapeurs automobiles et un regard digne de celui du grand Naguib Mahfouz.

Récits traduits de l'arabe (Egypte) par Hussein Emara et Moïna Fauchier Delavigne





Les avis de clarisse  rfi   eontos   despasperdus  pascal 

samedi 28 novembre 2009

Al dente


Le sous-titre de ce recueil de nouvelles est très évocateur: "histoires de solitude et d'allégresse". En effet, dès la première nouvelle, nous sommes plongés dans un univers où l'amertume, le cynisme se disputent aux petites joies de la vie ordinaire. Ces histoires nous font passer du rire aux larmes, des petits bonheurs au quotidien à des ambiances sordides et effrayantes, nous racontent la vie ordinaire dans une civilisation du tout média, univers qui creuse souvent les vies de solitude; nosu croisons la route d'humains ou d'animaux, de bons samaritains ou de facétieux et inattendus diablotins, de sorcières modernes ou de pauvres hères dont la vie ne tient qu'à un fil.

Sous le regard de Benni, oscillant entre désespoir et cruelle facétie, les contes traditionnels virent à l'inconcevable: ainsi "L'ogre" égrenne-t-il les turpitudes adultes, celles qui manipulent les enfances misérables, celles qui achètent et vendent des corps enfantins pour des consommateurs perdus dans la noirceur d'une âme que plus rien n'assouvit. La montée en puissance de cette nouvelle cisèle la perversité d'un monde moderne où les frontières entre fantasmes et réalités sont d'autant plus minces lorsque le pouvoir de l'argent s'en mêle: le héros, un "ogre" aux allures sympathiques de tonton gâteau, se retrouve confronté à un scénario qu'il était loin d'imaginer; entre ses remords de pourvoyeurs de chair frâche et enfantine et étonnements, il sombre peu à peu devant la démence du monde. La morale est loin d'être sauve et la chute des plus glaciales! Quant à Alice, elle erre sans fin pour trouver le passage vers l'autre côté du miroir, sans être épaulée par le lapin blanc et sans chapelier fou pour offrir la chaleur d'un thé! Le miroir a parfois des allures de mirage et le prince charmant loin de l'être!
Stefano Benni est le scénariste fou d'un film italien au baroque échevelé: il transporte son lecteur dans le dédale d'une société qui perd ses repères, qui se perd un peu elle-même chaque jour; certains sombrent avec brio, d'autres de manière plus pathétique...mais tous sont touchants et le regard de l'auteur a un peu de tendresse pour tout ce petit monde. L'Italie et ses folies sont présentes: le football avec l'illustre inconnu Poldo, arrière de son état et précurseur des "attaques" au but des défenseurs, le portable omniprésent, celui qui comble, faussement, les solitudes, les crèches vivantes qui peuvent voir d'étranges dénouements loin d'être très catholiques! Les images foisonnent, le clair-obscur des passions côtoie la lumière d'une "allégresse", les personnages sont des acteurs au verbe haut et aux gestes pleins d'emphase...bref, on entend les cris, les pleurs ou les rires, le tout baignant sous la douce lumière printanière méditerranéenne qui laisse très vite place aux feux écrasants du plein été.
"La grammaire de Dieu" est un recueil dans lequel le désespoir est souvent présent mais tempéré par des moments oniriques d'une grande poésie: ainsi, la nouvelle consacrée aux rêves perdus où les larmes enchâssent ces derniers ou encore celle consacrée à l'esprit des cheminées apportant une dimension féérique au recueil....les plus belles roses poussent souvent sur le fumier et les instants magiques sont souvent issus du sordide.
Toutes les nouvelles sont travaillées et ciselées, allégées de toute fioriture inutile, afin de décocher leurs flèches avec une précision machiavélique: le lecteur est mis devant un miroir peu flatteur, au reflet très dérangeant....c'est ce qui m'a enthousiasmée! Une vision de l'être humain qui ne laisse cependant pas de côté la tendresse, la douceur et encore moins la poésie. Mais l'Homme n'est-il pas un mélange de tout cela avec ses heurs et malheurs? La noirceur jamais très éloignée de la blancheur, surtout lorsque l'humour est de la partie?
En un mot comme en mille, "La grammaire de Dieu" est un recueil savoureux et sans concession, un tantinet iconoclaste où le politiquement correct n'est pas forcement de mise....tout comme j'aime!
 
Nouvelles traduites de l'italien par Marguerite Pozzoli




 
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Ce livre a été lu dans le cadre du Cercle des Parfumé