mardi 20 octobre 2020

Voyage au bout d'une marche


 1864, après avoir incendié Atlanta, le général Sherman commence une longue marche à la tête d'une armée de soixante mille hommes pour rejoindre la Caroline. En chemin il écrase les troupes confédérées exsangues et cependant combattives.

A sa suite une autre armée, celle des esclaves libérés dont il ne ne sait que faire, des groupes de déserteurs, des blancs profiteurs du chaos, des voleurs, des familles dispersées …. et un photographe.

Au milieu du désastre, Pearl, une jeune « négresse blanche » fruit des amours du maître de la plantation avec une de ses esclaves. Elle croisera une galerie de personnages hauts en couleurs traînant avec eux les effluves épiques ou sordides, le tout mêlé d'un certain érotisme et d'un évident macabre. Pearl, noire à la peau blanche, déguisée garçon pour se protéger des assiduités soldatesques, porte en elle l'ambiguité de ce que le Sud vit : une force dévastée qui lentement se relèvera après la paix.

« La marche » est un peu une Cour des miracles ambulante : la grandeur d'âme côtoie le glauque et la violence au nom de la survie. Pearl est un personnage lumineux dans le sens où si elle conserve un peu de naïveté, elle sait à quoi s'en tenir et surtout elle comprend, très vite, qu'aider et soigner sont des actes d'amour, de compassion et de tendresse. Elle apporte tout cela à ceux dont elle croise la route, leur offrant le soleil de son sourire, de son rire, la douceur de ses mains et de ses bras, sa foi dans l'avenir malgré l'adversité.

On peut lire un peu partout que « La marche » commence où s'achève « Autant en emporte le vent », en effet, c'est le point de départ : où s'arrêtera la folie guerrière de Sherman ? Raser le Sud, le mettre à genou au point de l'humilier est-ce la solution et le clef de la paix ?

Les personnages qui défilent dans la galerie hétéroclite de E.L Doctorow, ont chacun leur interprétation et tentent de tirer leur épingle du jeu. La toile de fond politique et morale a des accents Tolstoïens tout en étant moins ambitieuse sans pour autant être fade.

J'ai retrouvé en Sherman, personnage central, ma lecture de « Je suis fille de rage » de Jean-Laurent del Socorro : il est maniaco-dépressif, à la limite de la psychose. Il est ambitieux, cruel et compatissant, un paradoxe vivant, pas plus abolitionniste que cela puisqu'il n'hésite pas à abandonner à leur triste sort les esclaves libérés. Sherman est la figure du guerrier inspiré, craint, subtil dans ses analyses, colérique, poussant au bout d'eux-mêmes ses soldats au bord de la rupture nerveuse et physique. Les scènes d'assaut sont horribles, horrifiques et épouvantables. C'est qu'à la guerre, pour un général tel que Sherman, on ne compte pas les larmes ni le sang versé.

Comment ne pas s'arrêter sur le chirurgien autrichien, d'une froideur absolument glaçante, Wrede Sartorius, pour qui la guerre est une aubaine : elle lui fournit des blessés « défis chirurgicaux » en puissance, lui permettant de peaufiner ses hypothèses et de les expérimenter. Praticien dénué de compassion et d'empathie, il est d'une dextérité incroyable, il est un puits de sciences médicales, il est dans la découverte pour faire progresser la médecine et rien d'autre ne l'émeut.

Quant aux joyeux déserteurs confédérés, Will et Arly, d'une jeunesse confondante, le lecteur ne peut rester indifférent à leur sens pratique de la survie : il suffit de changer d'uniforme au bon moment. Ce qui les amène à vivre des situations dramatiques teintées de cocasserie.

Puis il y a Emily, la jeune fille de bonne famille qui jette aux orties convenances et statut social : elle suit la cohorte protéiforme de l'armée « Sherman » et devient infirmière, assistante de Wrede Sartorius dont elle tombera amoureuse. Elle y gagnera un chagrin d'amour et surtout une liberté de penser et d'agir : elle prend conscience de sa force intérieure et de sa capacité à survivre.

On ne peut oublier le colonel, un tantinet original, qui a décidé d'emmener avec lui son jeune neveu à qui il passe tous ses caprices. Ce gradé répondant au doux sobriquet de Kil Kilpatrick, à la tête d'un corps de cavalerie, jouisseur invétéré est gluant de lubricité et de cruauté.

Au fil des kilomètres rythmés par les bottes usées des soldats, un monde nouveau se dessine dans le Sud des Etats-Unis. Un monde où les frontières s'estompent dans les marécages pour renaître au pied d'un escarpement ou d'une montagne. Un monde entre ombre et lumière, entre joie et désespoir.

L'Amérique qui émergera de la Guerre de Sécession, sera celle de la dispersion, à l'aune des billets de la banque centrale Confédérée, à Milledgeville qui virevoltent , tourbillonnent avant de s'éparpiller au gré de leur danse. La transformation sauvage, à la hussarde, du Sud, est en filigrane dans le texte de E.L Doctorow : un art de vivre et une société s'envolent au cœur des brasiers dévoreurs de tout ce qui a été et ne sera plus.

La blessure profonde a-t-elle été réduite ? Rien n'est moins sûr quand on y regarde de plus près. La blessure est de celles qui ne cicatrisent que lentement ce qui rend la guérison si fragile. Pearl est un peu le symbole de tout ce drame : le présent défait avec violence le passé et trace un avenir qui pourra être ensoleillé si on sait suivre avec délicatesse son tracé ténu.

« La marche » est un roman sans concession et une peinture subtile et élégante d'une trance d'Histoire américaine écrite dans les larmes et le sang.

Quelques avis :

Critiques libres   Wodka  Lecture écriture

Lu dans le cadre du :



dimanche 11 octobre 2020

Voltige, bouts de tissus et goût du risque


 « A Vladivostok, dans l’enceinte désertée d’un cirque entre deux saisons, un trio s’entraîne à la barre russe. Nino pourrait être le fils d’Anton, à eux deux, ils font voler Anna. Ils se préparent au concours international d’Oulan-Oude, visent quatre triples sauts périlleux sans descendre de la barre. Si Anna ne fait pas confiance aux porteurs, elle tombe au risque de ne plus jamais se relever.

Dans l’odeur tenace d’animaux pourtant absents, la lumière se fait toujours plus pâle, et les distances s’amenuisent à mesure que le récit accélère. »


Il est des rencontres étranges et cela a commencé avec celle de la couverture, du titre et de mon regard. Je suis très sensible aux couvertures des romans, peut-être à tort mais qu'importe, aussi mon regard a-t-il été attiré par celle de « Vladivostok circus ».... sans doute le portrait du félin sauvage en costume très digne.

Elle s'est poursuivie par la lecture du roman et s'est achevée par la rencontre, en vrai, avec l'auteure invitée par la librairie guingampaise « Mots et images ». Ah... j'oubliais, lors de la reprise des goûters littéraires « Mots et Compagnie » chez « Sidonie et Cie », autre lieu incontournable de Guingamp, Gilbert a appâté la lectrice que je suis par un avis très élogieux de ce roman. L'affaire était donc entendue.


Nous sommes à Vladivostok, au moment des deux dernières représentations de la saison avant que le cirque ne ferme ses portes.

Nathalie, jeune costumière tout juste diplômée, arrive pour honorer un contrat de quelques semaines auprès d'un trio spécialisé dans l'exercice très difficile de la barre russe.

La barre russe : deux porteurs, un ou une voltigeur(se), une confiance vitale entre chacun des membres .

La jeune femme revient dans la ville où elle a passé quelques années avec son père, professeur d'université. Elle a l'impression d'être un chien dans un jeu de quilles car elle n'est pas attendue si tôt, accueillie par Léon, le metteur en scène et vérificateur des attaches. Le trio n'a qu'un mois pour peaufiner le numéro qu'il présentera à un important festival international des arts du cirque, à Oulan-Oude : l'enjeu est immense et le défi grandiose, réalisation par Anna, la voltigeuse, d'un quadruple saut périlleux avant de retomber sur la barre.

Nathalie prend à cœur sa mission qui est de réaliser les costumes du trio pour leur numéro à Oulan-Oude. Elle observe les artistes, elle les respire, elle les suit, elle les apprivoise afin de réussir à les habiller de lumière. Ils sont en Sibérie, la taïga, les bouleaux, les branches souples, Anna est une liane, une panthère des neiges, Anton et Nino des tronc solides, du tissu « camouflage », une queue serpentine et des oreilles, des casques ornés de branches. Belle idée sauf que les tissus sont rêches et peu souples, les casques encombrants, la queue inadaptée pour la voltige. Belle idée mais dangereuse.

Du dépit puis le défi est à nouveau relevé pour aboutir au sublime habit de lumière pour une voltigeuse défiant l'immensité étoilée. Le velours épouse les mouvements des corps, les souligne sans les entraver, la piste aux étoiles peut recevoir le numéro du trio.

« Vladivostok circus » est un roman d'ombre et de lumière : l'ombre des secrets des personnages, celle de leurs blessures intimes, la lumière du dépassement de soi, celle de l'espoir, celle de la joie procurée par ce que l'on fait, celle qu'on éprouve quand on touche à l'absolue beauté.

Par touches subtiles, le quotidien d'un entraînement au sein d'un cirque désert, est magnifié sous la plume délicate d'Elisa Shua Dusapin. Le cirque sans représentations, sans artistes, sans public, devient un lieu où le fantastique peut surgir à tout moment. D'ailleurs ne sent-on pas l'odeur prégnante des écuries et des cages des animaux disparus depuis des années ? Elle hante les lieux, plane lorsque la nuit tombe. La magie des exploits sportifs des hommes a remplacé celle des numéros animaliers, issus d'une époque révolue.

L'auteure joue avec la tension du récit : les personnages parviendront-ils à s'accepter, à se comprendre au-delà de leurs blessures, de leurs regrets ? La confiance est si difficile à installer que parfois le lecteur est tourmenté par les menus dérapages lorsque Anna se rebiffe, lorsque Anton a un geste malheureux envers le chat étique de Léon, lorsque le premier essayage est une catastrophe, lorsque Nathalie engluée dans sa peur de la chute mortelle l'essaime jusqu'au trio.

En quelques mots bien pesés, Elisa Shua Dusapin rend tangible l'atmosphère d'un lieu peu commun voire insolite. Elle joue, avec brio, avec le pouvoir d'évocation des mots et réussit à montrer combien le poids des responsabilités de chacun est lourd d'enjeux vitaux : une inattention, un matériel défectueux et la mort peut s'inviter.

Ce court roman est un long fleuve tumultueux à l'apparence calme : comme dans un roman japonais la surface des mots et des phrases dissimule un tumulte intérieur et une multitude de dangers. Faut-il apprendre à lâcher prise quand il est encore temps ? La réponse réside dans l'épilogue ainsi que dans les passages de la lettre qu'écrit Nathalie, la narratrice, à son père.

Un joli roman servi par une très belle écriture incisive et poétique.

Quelques avis:

Babelio Bibliosurf   En attendant Nadeau  Collection de livres   

mercredi 7 octobre 2020

Les doux rivages de l'enfance

 


Tom Sawyer est un jeune orphelin recueilli, avec son frère, par sa tante. Nous sommes dans les années 1844, dans le Missouri, avant la Guerre de Sécession.

Mark Twain nous conte les aventures de ce jeune garçon débordant de vie, de facéties et plein de gentille malice. Tom a à peine mis un point d'orgue à une frasque qu'il en fomente une autre en compagnie de son ami Huckleberry Finn, jeune vagabond en marge de sa famille biologique et en retrait de la société.

Quel jeune garçon, ou fillette, n'a pas rêvé un jour de devenir pirate féroce au grand cœur ? Ou encore chevalier, héros militaire ou découvreur de trésor ? Les enfants en ont rêvé.... Tom l'a fait.

C'est ainsi que le lecteur est entraîné dans une aventure extraordinaire mise en œuvre par Tom : la recherche, sur une île du Missouri, non loin de la petite ville imaginaire de Saint-Peterburg, d'un trésor de pirate. Chacun sait que les pirates enfouissent leur trésor dans un coffre sur une île déserte.

Bien entendu, les garçons n'en découvrent pas malgré tous leurs efforts. Bien entendu, ils n'avaient informé personne de leur escapade, et pour cause – la traversée est dangereuse et nécessite l' « emprunt » d'une barque – ce qui provoque la panique en ville quand leur absence prolongé est découverte. Bien entendu, Tom quittera l'île discrètement et apprendra que tout le monde les croient morts, bien entendu il se fera une joie de revenir discrètement avec ses compagnons d'aventure en ville afin d'assister, bien cachés, à leurs funérailles. Bien entendu, les loustics ne peuvent résister aux moments de grande émotion lors du service funèbre et se jettent dans les bras de leurs parents. Ils éviteront les fessées tant les familles sont heureuses de les retrouver sains et saufs.


Twain écrit, et c'est lui qui le souligne, une « épopée de l'enfance », « un hymne en prose » dont Tom est le personnage principal et est le petit garçon qu'il a pu être.

Tom déteste l'école du dimanche et l'école tout court : dès qu'il peut faire l'école buissonnière il ne rate pas l'occasion car les chemins aux alentours de la ville sont tellement plus attirants et intéressants que les leçons mornes du vieil instituteur.

Twain met à profit les frasques de son héros pour égratigner de bon cœur les méthodes d'enseignement, les modalités d'éducation de l'époque, la morale ou la médecine, les médicamentations de la tante de Tom sont joyeusement inappropriées en raison de sa crédulité face aux boniments qu'on peut lui servir.


« Tom Sawyer » c'est aussi le regard rempli de tendresse que l'on pose sur l'enfance, sa magie de l'insouciance, ses premiers émois amoureux, sa soif de découverte et de savoirs et sa tendance aux superstitions enfantines  comme venir au cimetière à minuit avec un cadavre de chat. D'ailleurs, lors de cette escapade nocturne en compagnie d'Huckleberry Finn, il aura à braver la justice expéditive (aux yeux de l'auteur) des hommes pour sauver un innocent accusé de meurtre. Joe l'indien, ombre dangereuse et terrifiante, planera sur le récit et il sera un « deus ex machina » lors de l'aventure périlleuse de la grotte.


Le lecteur se régale à chaque page, à chaque facétie du vaillant et inventif loustic qu'est Tom Sawyer. J'ai ri lors de l'épisode de la remise en peinture de la barrière au cours duquel Tom parvient à contourner la punition en faisant faire le travail par les autres gamins. Il comprend très vite que la nature humaine est un tantinet envieuse : il fait passer sa punition pour une mission hautement importante puisque Tante Polly lui a confié ces travaux de peinture au lieu d'en charger Jim son esclave ou Sid le petit frère de Tom. Forcément repeindre la palissade devient un travail remarquable : Tom échange les mètres à peindre contre diverses précieuses reliques tels que les billes, les tickets de l'école du dimanche à collectionner afin de recevoir un exemplaire de la Bible, des cerfs-volants et autres hameçons et bâtons de réglisse.


En un mot comme en mille …. ce ne fut que du bonheur à lire.

Quelques avis:

A la lettre  Takaliresa  Babelio


Lu dans le cadre du Mois Américain




samedi 19 septembre 2020

New York, New York

 


New York, quartier de Manhattan. Un chantier de démolition trouve, dans l'amoncellement de gravats, des ossements humains.

L'inspecteur Pendergast, agent du FBI, débarque avant les enquêteurs de la police de New York, et sollicite l'expertise d'une archéologue du Museum Naturel, Nora Kelly. Il s'avère que les restes humains sont ceux de trente-six adolescents victimes, dans les années 1880, d'un tueur en série.

L'enquête commence pour Pendergast, Nora Kelly et un empêcheur de tourner en rond, journaliste au NY Times, William Smithback.

Le nom du sérial killer de 1880 est rapidement établi, il s'agit du Dr Leng, étrange médecin gravitant dans les cercles d'érudits voyageurs et explorateurs ou riches acquéreurs de « curiosités » scientifiques pour alimenter leurs cabinets de curiosités, très en vogue à l'époque.

Qui est ce Dr Leng ? Autour de quoi tourne les recherches qu'il enveloppe de mystère ? Alors que ces questions sont au centre de l'enquête de Pendergast, plusieurs meurtres sont commis sur le même mode opératoire. Leng serait-il toujours en vie ? Un admirateur dérangé reproduirait-il ses crimes en démembrant chacune de ses victimes ?

Le lecteur suit la progression de l'enquête en compagnie de Pendergast, Nora et Smithback, il remonte le temps, examine les archives, se perd dans les cartons et les conjectures, empreinte les mêmes chemins tortueux que les enquêteurs et se perd dans le dédale d'une chambre des curiosités pas comme les autres dotée d'un labyrinthe effrayant.


Comme pour tout roman policier il est très difficile d'être exhaustif pour susciter l'envie chez autrui de le lire, sans « divulgâcher » l'intrigue, ses tenants et aboutissants. C'est frustrant, ô combien !

Que peut-on en dire alors ?

Les personnages sont attachants, l'intrigue est parfaitement ficelée, les auteurs savent quand lâcher du lest pour mieux ferrer leur lecteur. Le trio est parfaitement en harmonie avec juste ce qu'il faut de disputes et de désaccords pour que la sauce prenne. L'homme du Sud des Etats-Unis qu'est l'aristocratique Pendergast est l'image d'Epinal des familles sudistes riches et cultivées : sûr de lui, fortuné, beaux costumes taillés sur mesure, Rolls-Royce Sylver Wraith de 1959, appartement splendide au Dakota, éducation impeccable. Cet agent du FBI très autonome a l'art de provoquer des catastrophes lors de ses séjours new-yorkais ce qui se révèle exact. Smithback tente de le fuir comme la peste sans y parvenir car l'enquête le passionne également ce n'est pas tous les jours qu'un tueur en série revient d'entre les morts pour recommencer ses macabres prélèvements. Quant à la jeune et jolie Nora Kelly, fiancée de Smithback, elle traîne aussi quelques casseroles derrière elle, notamment une recherche en Utah qui ne se termina pas aussi bien que prévu. Sa mésentente avec son supérieur au Museum, sera un élément important dans le déroulé du roman participant ainsi au dédale d'interrogations quant à l'auteur des crimes présents et passés.

Les rencontres improbables de personnages a priori tellement différents qu'un travail en commun semble peu efficace est un élément récurrent dans la littérature policière au point qu'il en devient cliché. Or, il y a des romans dans lesquels les clichés sont efficients et servent, de manière excellence, l'intrigue. C'est le cas dans « La chambre des curiosités ».


J'ai beaucoup apprécié la description du New York de la fin du XIXè siècle : les bas quartiers insalubres, glauques et sombres, les adolescents esseulés tant la dureté de la vie frappe les familles les plus pauvres, recueillis dans les hospices de la ville. Elle est un personnage à part entière du roman, apportant une dimension architecturale au récit : la verticalité bourgeoise et nantie et l'horizon dénué d'espace des classes laborieuses et souffreteuses.


Autre élément important du roman : l'irrationnel. Parfois, le lecteur a l'impression de nager en plein délire, c'est que les longues méditations de Pendergast sont un moyen de le faire remonter dans le temps et de revivre l'ambiance d'un quartier des années 1880. C'est ainsi qu'est retrouvé l'hospice où a vécu Mary Greene, 19 ans, une des victimes du Dr Enoch Leng. L'artifice littéraire peut déranger cependant il participe au caractère original de Pendergast... Aloysius de son prénom, ce qui ne doit rien au hasard.

Quant à une des pierres philosophales, parvenir à découvrir la formule de l'éternité, l'enquête en fait un de ses axes non négligeable puisqu'il touchera à une partie de l'histoire familiale de l'inspecteur mais aussi à celle d'un personnage secondaire mis en lumière lors du dénouement.


Une jolie découverte qui m'a donné envie de lire la suite des aventures de ce héros pas comme les autres.

Quelques avis parfois divergents

Sens critique  Critiques libres  Des livres et vous  Quand le tigre lit


Lu dans le cadre du Mois Américain



mercredi 16 septembre 2020

De l'écume naquit Venus, de l'encre naquit Venus Erotica

 


En 1950 un « mystérieux collectionneur » commande à Henry Miller des textes érotiques. Rapidement, ce dernier invite Anaïs Nin à écrire ce type de texte d'autant plus qu'il doit s'absenter.

Comment écrire un texte érotique sans user de poésie ? Cela choque réellement Anaïs Nin qui cependant se plie à l'exercice littéraire. Cependant, elle réalisera, en relisant ces textes mis de côté, que sa « propre voix n'a pas été complètement étouffée. Dans de nombreux passages, de façon intuitive j'ai utilisé le langage d'une femme décrivant des rapports sexuels comme les vit une femme. »

Ce qui l'amène à publier ces « érotiques » c'est l'importance de montrer que les écrits érotiques ne sont pas le domaine réservé des hommes, loin s'en faut. Nous ne pouvons que la remercier, ainsi que son éditeur, pour la publication de ces nouvelles qui ont le mérite non seulement d'être bien écrites mais en plus de faire entendre la voix d'une femme, et des femmes, dans ce genre littéraire très particulier.


Le désir, vaste thème et difficile choix : je ne suis pas une grande lectrice de littérature érotique. Hormis quelques lectures de romans libertins, réunis sous le titre de « Romans libertins du XVIIIè siècle » dans la collection Bouquins, mon expérience de lectrice n'est guère étendue.

J'ai donc choisi de lire « Venus Erotica » d'Anaïs Nin dont je n'avais lu que des extraits de son « Journal ».


Quinze nouvelles et autant de rencontres avec des personnages qui se croiseront au fil des épisodes. Est-ce une littérature réaliste voire naturaliste ? J'avais un peu peur d'être confrontée à une certaine crudité descriptive et langagière. A mon immense soulagement, il n'en fut rien car, comme expliqué en préambule, malgré l'injonction terrible de commanditaire de « Laissez tomber la poésie pour le sexe ! » Anaïs Nin a su résiter et de très belle manière.

Au gré des quinze nouvelles, elle explore la gamme très étendue des fantasmes de tout un chacun et de tout une chacune : la rencontre charnelle avec un parfait inconnu, une liaison torride avec un mentor du sexe sensuel, les caresses masculines et féminines, l'exploration des émois parfois insoupçonnés du corps, notamment de l'antre des plaisirs de la femme à savoir le vagin. Réceptacle des peurs irrationnelles comme des folies les plus folieuses, il est un des éléments force des textes au même titre que l'attribut mâle par excellence qu'est la verge.


Anaïs Nin offre à son lecteur des textes à l'écriture poétique, des choix de mots justes et beaux, des descriptions qui ne sombrent pas dans le sordide, elles sont empreintes de délicatesse et de joliesse. Bien sûr, elles réveillent le frisson intime, ce serait mentir que de dire le contraire, c'est ce qui rend l'écriture belle, charnelle et sensuelle.

Ce sont des textes de la sensualité des corps, de la rêverie des âmes, de l'abandon sans honte aux exigences du plaisir.

Il y a des termes et des phrases crus, parfois le sujet abordé est limite au point de heurter sensibilité et morale, notamment quand il y a inceste, pédophilie ou nécrophilie. Cela m'a mise très mal à l'aise car le glauque n'était guère éloigné. Cependant, car oui il y a un mais, sans valider ces déviances, je dois reconnaître qu'Anaïs Nin a réussi, de belle manière , à éviter le piège du sordide quand elle met en scène la possession charnelle d'une jeune et belle noyée par un des protagonistes récurrents. Il fallait oser écrire, en étant femme, sur ce tabou et le faire avec art et talent : sa belle écriture au service de textes érotiques pousse le lecteur dans ses derniers retranchements puisqu'elle réussit, avec grâce, à provoquer malaise, à bousculer sa zone de confort et c'est aussi ce que l'on demande à la littérature, érotique ou non.

Bouger les lignes, perturber pour amener à réfléchir et à comprendre pourquoi le désir est-il si difficile à évoquer et à accepter dans ses débordements irrationnels.

« Venus Erotica » nous offre l'exposition des plaisirs des hommes et des femmes sans une once de vulgarité : ces corps décrits... sont aimables et beaux, ils transcendent, grâce à l'écriture subtile de l'auteure, la grossièreté. Elle libère les corps par les mots, la parole et libère aussi le désir et le plaisir.

Une gageure littéraire remarquablement réussie car dieu sait combien l'exercice peut être difficile et rédhibitoire.

Quelques avis

Cabinet de curiosité féminine  Cultur'elle  Henry War tranche dans le vif 


Un extrait Ici


Lu dans le cadre du Mois Américain




samedi 12 septembre 2020

De l'a-mante qui orchestra une tragédie

 


Quand j'ai lu sur "Mister G" alias Google ceci « Composé en 1926, refusé d'abord par tous les éditeurs américains qui hurlèrent d'une seule voix à la provocation et au scandale, Le Destin de Mr Crump connut entre les deux guerres la même aventure qui, trente ans plus tard, sera celle de Lolita, le chef-d'oeuvre de Nabokov.  Publié en anglais à Paris, puis traduit en français en 1931 (avec une préface de Thomas Mann), le livre de Lewisohn (1883-1956), qui fascina Freud, ne verra le jour aux États-Unis qu'en 1947 - et encore en version expurgée. Un livre insoutenable consacré à l'enfer du couple... Un grand roman politiquement et moralement incorrect qui, trois quarts de siècle après sa parution, n'a rien perdu de sa sournoise inconvenance. » je me suis dit que mon choix pour le thème « roman du 19ème siècle ou se déroulant au 19ème siècle » n'était peut-être pas le bon. Comme je dois diminuer ma PAL, je n'ai pas changé de cap.

Herbert Crump est un jeune homme issu de l'immigration allemande et d'un milieu cultivé, installé dans le Sud des Etats-Unis et promis à une belle et brillante carrière de musicien. Le jeune homme est doué, d'une extrême sensibilité et respectueux des convenances de son milieu social.

Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes : Herbert rêve, imagine, compose, apprend, lit, rit avec ses amis, lorgne discrètement les jeunes filles en fleurs sans pouvoir de libérer de sa timidité. Ce qui, forcément, engendre une certaine frustration. Or les convenances, le respect des us et coutumes, la réputation familiale, le cadre de son éducation font que Herbert et ses amis restent policés.

Ses études achevées, il quitte ses parents pour vivre à New York, la ville où tout ce qui compte dans le monde artistique expose et se produit. C'est là que les maisons d'éditions musicales sont installées, que les salles de spectacles ouvrent, là que les mécènes vivent, c'est « the place to be » si on souhaite faire connaître son talent, percer et évoluer.

New York, ville prodigue aux mille et une facettes, sera l'alpha et l'omega d'Herbert : il y sera publié, joué, il y rencontrera des personnes influentes et il croisera le chemin de celle qui fera de sa vie un absolu enfer. Anne Farrel, épouse Vilas, de vingt ans son aînée.


Le roman est celui d'un enfer conjugal au cœur duquel Herbert est un enjeu de choix pour son épouse qui derrière une apparence discrète et aimable cache un monstre au fond de son âme : celui de la possessivité et de la manipulation au point qu'elle encage, subtilement d'abord puis de plus en plus férocement, le jeune Herbert. Anne a des atouts de poids pour tisser sa toile : la peur viscérale d'Herbert d'outrepasser les convenances et de ne pas respecter le cadre de sa classe sociale ; et la nécessité pour lui de vivre en paix et au calme pour composer ses symphonies ou ses chansons.

Le crescendo est très bien construit, les multiples petites portes de sortie possibles amenées de manière à ce que Herbert les rate parce que justement s'il les emprunte il brise une harmonie sociale et ne respecte pas les principes de droiture avec lesquels il a été élevé. Anne a le talent des mégères, des viragos, de reconnaître le moment où sa victime risque de lui échapper.

Tout au long du roman, Anne n'est perçue que par le prisme de sa monstruosité car elle est monstrueuse, elle distille son poison dans chaque interstice du quotidien. C'est tellement féroce que le lecteur ne peut que s'interroger sur la santé mentale de ce personnage terrifiant et absolument horrible. Comment est-ce possible de se conduire comme Anne le fait ? Pourquoi en est-elle arrivée là ? Une personne peut être d'un naturel odieux et méchant mais bascule-t-elle dans ce genre de folie furieuse où la peur de l'abandon, l'envie viscérale d'être aimée, de posséder, la sensualité et sa gamme d'expressions se mêlent en une cacophonie hideuse ou en une maladie infectieuse que l'on ne peut pas guérir.

Anne agace très vite avant de provoquer l'apparition de la détestation puis de l'incompréhension : pourquoi cet acharnement qui ne lui apporte qu'angoisses, peines et haine ? Pourquoi insiste-t-elle alors qu'elle constate le naufrage de son mariage et la disparition de tout sentiment amoureux chez Herbert ? Le lecteur est impuissant devant le carnage incessant au sein de ce couple qui n'a jamais joué la même partition. Il est impuissant mais aussi frustré : à aucun moment une explication est cherchée pour comprendre la nature castratrice d'Anne car, inévitablement, il devrait avoir une explication à sa nature plus que tourmentée. (et on comprend pourquoi ce roman a fasciné Freud)


L'enfer est une cathédrale de douleurs, de sévices, on sait en lisant le roman qu'il n'est que laideur et saleté, morale autant que physique, repoussante quand il se répand dans la vie conjugale. Là encore, Anne est dotée des pires manies au point qu'on se demande quand Herbert aura, enfin, le courage de mettre fin au massacre de sa vie.

Il ne voit la lumière et la beauté du monde que lorsqu'il quitte son domicile pour rejoindre son éditeur ou une mécène importante du monde musical. Il n'est heureux que loin de l'emprise de son épouse or cette joie est rapidement ternie par son intrusion dans son jardin secret. Anne est un chancre qui salit tout ce qu'il approche.

On la déteste, on la méprise mais surtout on la plaint car ce qu'elle porte aux tréfonds de son âme doit être intolérable pour qu'elle se transforme en furie grecque.


Et Herbert ? Il est évident qu'il porte en lui le germe de sa captivité conjugale et morale : dans son monde où l'éducation et la culture forment les esprits à apprécier tout ce qui peut faire grandir l'être humain, on ne se montre pas brutal envers les femmes, on respecte les conventions sociales de son milieu, on est poli et policé … autant dire que rien ne l'a préparé au choc de la vie au quotidien avec une femme atteinte d'une folie que personne ne veut voir ou admettre.

Au fil de ses renoncements et de ses défaites (pour avoir la paix), il sombre dans le désespoir le plus intense, il s'accroche à sa créativité et tente de voir chez Anne ses bons côtés.

Le lecteur est là, tout près, avec l'envie irrépressible de lui murmurer d'en finir avec cette femme castratrice, de l'abandonner sans se poser de question et de tourner, enfin, la page. Las, la chape des convenances et des principes de droiture fait qu'il ignorera les rares moments où la porte de cage sera ouverte. Dans ces moments, Herbert est le personnage le plus exaspérant qui soit et on se prend à penser qu'il mérite ce qui lui tombe sur la tête car il n'agit pas en homme laissant libre cours à sa virilité. Sauf qu'avec Anne, il est préférable de marcher sur des œufs : son talent est tel qu'elle peut transformer le moindre geste en pure tragédie.


Quand l'horreur s'arrêtera-t-elle ? Elle cessera, amenée avec art par l'auteur, au grand soulagement du lecteur... quoique....les questions demeurent et le laissent forger son propre jugement.


« Le destin de Mr Crump » est un roman d'une rare férocité envers une image de la femme, férocité qui peut heurter et être mal interprété. Je suis certaine que le portrait dressé d'Anne pour unique qu'il soit peut se retrouver, de manière parcellaire, en littérature classique, on pense à « Vipère au poing » de Bazin ou encore au « Noeud de vipère » de Mauriac.

C'est aussi un roman qui dénonce, de manière jubilatoire, l'hypocrisie des conventions sociales (les amis d'Herbert le plaignent et détestent sa virago d'épouse mais ne l'aident en rien), le puritanisme américain et son matérialisme conformiste (Anne est une virtuose de la dépense-punition après les scènes violentes avec Herbert). J'ai beaucoup aimé la description de l'intérieur d'Anne : une accumulation d'objets, un manque manifeste de gestion ménagère, un laissez-aller extraordinaire qu'elle fait oublier en un tour de main quand cela devient vital. Les jolis rideaux de soie dorée ne dissimuleront jamais entièrement la laideur d'un goût douteux. Une métaphore de ce matérialisme conformiste américain associé au puritanisme : c'est beau et lisse en façade, sordide et laid de l'autre côté du mur.


« Le destin de Mr Crump » fut une belle découverte littéraire dans le cadre du Mois Américain.



Quelques avis


Babelio  Sens critique   La chronique de Gérard Collard   Critiques libres

jeudi 10 septembre 2020

De romans naissent des séries

 


Pour illustrer le thème des romans et séries télévision, j'ai choisi de me plonger dans le premier tome de la série romanesque et de Science-fiction « The expanse ».

« L'éveil du Léviathan » emporte le lecteur dans un futur non daté au cœur de la Ceinture d'astéroïdes colonisées par les humains pour ses ressources minières. Deux influences, au cœur du système solaire, se disputent le pouvoir : la Terre, la planète des origines, et Mars, planète historique de la conquête spatiale des êtres humains. La vie hors apesanteur terrestre modèle au fil des générations les corps humains : les Ceinturiens se démarquent physiquement des Terriens important, ipso facto, le concept de discrimination culturelle et physique. Peu à peu le désir d'indépendance des Ceinturiens prend de l'ampleur : la coalition Terre-Mars est vécue comme une chape de plomb bien encombrante pour les femmes et les hommes qui ne se considèrent plus Terriens depuis bien longtemps.

 

Cérès, principal astéroïde de la Ceinture, est une colonie terrienne aspirant à devenir une entité indépendante. Elle est son centre économique, en rotation sous l'effet de force centrifuge pour assurer une gravité artificielle. Elle est truffée de galeries sur plusieurs niveaux où vivent près de six millions d'individus. La richesse minière ne remplace pas celle que représentent l'air et l'eau : le premier est produit à partir de techniques de recyclage, la seconde est acheminée par des compagnies privées en charge de l'approvisionnement depuis les glaces des anneaux de Saturne. Qui dit richesse dit trafics en tous genres et Cérès n'y échappe pas : entre les mafias locales, tolérées par la police privée de l'astéroïde, et la Compagnie Hélice-Etoile, filiale d'une multinationale terrienne, les germes d'une catastrophe sont prêts à éclore.

 

Revenons à notre histoire. Imaginez le Canterbury, un transporteur de glace sur le chemin du retour, tirant derrière lui un iceberg aux proportions à la hauteur de l'immensité de l'espace. C'est presque un vieux coucou doté d'un équipage hétéroclite.

Un signal de détresse, venu d'un vaisseau ceinturien le Scopuli, est intercepté alors que l'arrivée après un voyage de longs mois se profile. Lorsque le commandant veut prendre contact avec le vaisseau en détresse aucune réponse ne parvient. Que faire ? Ignorer en raison du silence ou affreter un vaisseau-navette pour voir s'il y a des survivants ? Prendre en compte la raison économique ou porter assistance et se dérouter comme l'exige la solidarité spatiale ? Et si le SOS était un piège orchestré par des pirates de l'espace ?

Le commandant en second du Canterbury, Jim Holden, quitte le transporteur avec une équipe resserrée de techniciens et de médecin, à bord d'un vaisseau pour se rendre compte de la situation à bord du Scopuli.

Le vaisseau est désert et en émane une impression angoissante de danger mortel. C'est alors qu'une attaque est perpétrée contre le Canterbury à laquelle assistent impuissants Holden et son équipage. La destruction du transporteur par des attaquants non identifiés est le déclenchement d'événements qui feront peser la plus grande menace qu'ait jamais connue l'humanité.

Commence aussi pour Holden et son équipage une folle course pour sauver leurs vies : ils sont traqués par les attaquants du Canterbury et se retrouvent rapidement aux abois.

C'est ainsi que leur chemin croisera celui de Josephus Miller, inspecteur de police privée de Cérès, la fameuse compagnie Hélice-Etoile, à la recherche de Julie Mao, originaire de Luna et héritière des entreprises Mao-Kwikowski. Julie a fui sa fille et se serait trouvée sur le Scopuli. Que lui est-il arrivé ? Quel est le mal étrange dont elle parle dans son journal intime sur lequel a pu faire main basse Miller ? Quelles conséquences auront les actes de Miller et Holden sur le fragile équilibre des forces en présence ? La guerre semble inévitable jusqu'à ce qu'un élément déterminant fera comprendre aux coalitions belligérantes qu'une menace transcendant leurs divergences rendra caduque le conflit en gestation.

 

« The Expanse » est un space opéra dont le premier opus « L'éveil du Léviathan » est une très belle entrée en matière. Le lecteur se régale avec la narration, le suivi des personnages auxquels il s'attache et avec qui il angoisse, il hurle de peur ou de douleur, il s'engouffre dans les quartiers glauques de Cérès ou d'Eros.

Le décor est planté avec ses ombres inquiétantes, ses quêtes qui ne pourront qu'être nombreuses, ses interrogations dont la plus importante est : sommes-nous, humains, seuls dans l'univers ? La menace qui plane sur l'humanité est-elle une attaque ou un acte de défense exogène resté coincé dans la Ceinture pendant des millénaires ?

Tous les ingrédients sont présents pour que « The Expanse » devienne une belle référence de la littérature SF : les personnages, parfois caricaturaux, sont crédibles parce que bien ancrés dans leur « background » autrement dit le contexte historique et individuel sur lequel leur vie prend corps. Il faut ajouter qu'il n'y a pas de temps mort d'où le rythme effréné de l'action.

Je n'ai visionné que le trailer de la saison 1 de la série éponyme et j'ai du me faire violence pour ne pas céder à la tentation.

Certes, ce premier tome n’est pas le roman du siècle mais on prend plaisir à le lire, à entrer dans l’histoire et surtout on a envie de connaître la suite ce qui est le principal.

Quelque avis


Lu dans le cadre du Mois Américain




mardi 8 septembre 2020

Wild wild west

 


1843 l'attrait des terres de l'ouest met en mouvement de nombreux convois de pionniers. En 1845 l'appel de l'Oregon fera quitter plusieurs familles  leur Missouri natal, sous la férule d'un sénateur dépité par la politique, le rigide et despotique Tadlock.

L'organisation d'un convoi de pionniers est loin d'être une promenade de santé car l'aventure sera longue, hasardeuse et forcément dangereuse. Un chef solide et respecté est essentiel pour superviser la logistique : prévoir des chariots solides, des bêtes de somme efficaces, en bonne santé et courageuses, des couples de bœufs puissants et robustes, des denrées en quantité suffisante pour ne pas craindre la famine, des pièces de rechanges, et pour finir ses biens.

Les plus aisés engagent du personnel pour s'occuper du bétail et des chevaux, les moins riches escomptent sur la chance et la solidarité.

Après le chef, il est indispensable d'engager un guide, un homme pour qui l'ouest est un terrain connu. Cet homme sera le providentiel Dick Summers, un des héros du premier opus du cycle « The big sky », « La captive aux yeux clairs ». Il s'est installé à Independance, dans le Missouri, où il a pris femme et terres. Il jouit d'une solide réputation de pisteur, de « mountain man » et se rend aux arguments de Lije Evans pour accepter de guider le convoi.

Commence alors un périple de plus de trois mille six cents kilomètres à travers des plaines arides, des cours d’eau impétueux et des montagnes escarpées pour ces gens quittant tout pour de multiples raisons qu’elles soient patriotiques – l’Oregon ne doit pas rester aux mains des Anglais – ou personnelles – l’envie d’avoir une vie meilleure ou l’appel de l’aventure -.

Les pionniers deviennent les membres d’une petite communauté et doivent apprendre à vivre ensemble, à être solidaires, à devenir tolérants et à ne pas baisser les bras devant l’immensité du défi.

Longue sera la route jusqu’en Oregon. Le convoi laissera derrière lui des tombes, des douleurs, des terreurs et une ribambelle d’objets et de meubles hétéroclites, abandonnés en bord de piste pour alléger les chariots et soulager les attelages bovins.

Nombreuses seront les embûches telles que les rencontres avec des tribus indiennes, pour la plupart exsangues, ou les traversées hasardeuses des rivières au débit vigoureux.

Dick Summers, plus flegmatique que jamais, incarne la figure du cow-boy de la conquête de l’ouest. Expérimenté, rusé et intelligent, il connaît les bienfaits et les dangers d’une nature que le rouleau-compresseur des mouvements pionniers n’a pas encore avilie ni enlaidie. Dick respecte la vie sous toutes ses formes, il ne voit pas les Indiens comme des ennemis : il a vécu parmi eux, il a appris leur langue, il a appris leur culture et leur mode de vie. Plus d’une fois il saura retourner une situation critique en faveur du convoi grâce à son humilité et son humanité.

Summers est un « mountain man » et un solitaire, un « lonesome » cow-boy dont les principes et vertus sont inébranlables… un cheval, un sac de couchage, des provisions, des castors et des bisons, un bon fusil, une bonne action, un bivouac sous les étoiles et l’immensité du ciel, cela suffit à un « moutain man ».

 

Autant « La captive aux yeux clairs » est un roman de l’intériorité dont les héros perçoivent la beauté des paysages grandioses et savent la regarder, autant « La route de l’ouest » est celui d’une longue pérégrination pour conquérir un nouveau territoire.

« Aucun d’eux ne savaient jouir paisiblement du temps présent. Ils s’acharnaient à vouloir tirer quelque chose de la vie, comme si l’on pouvait la saisir à pleines mains et la modeler à sa convenance à force de calculs et de combinaisons. Ils ne parlaient jamais de castors, ni de whisky, ni de squaws en s’abandonnant à la douceur du soir. Ils ne parlaient que de récoltes, de force hydraulique et de bénéfices, sans accorder autrement d’importance au soleil et au verdoiement des jeunes pousses qu’à un décor vague et imprécis sur le chemin de ce qu’ils voulaient être ou avoir. » (p 80)

Cependant, la nature d’une beauté à couper le souffle est présente dans le roman même si seuls Dick Summers et le lecteur en ont conscience. Cette nature sauvage et altière arrachée aux tribus indiennes par la procession des convois de pionniers puis la construction du chemin de fer.

« La route de l’ouest » est le roman d’une épopée humaine, l’histoire d’hommes et de femmes qui ont décidé de vivre quelque chose de plus grand qu’eux au prix exorbitant de nombreux renoncements.

C’est le roman d’une Amérique qui se construit au pas des attelages brinquebalants, à la sueur et au sang des émigrants et des peuples natifs que le progrès, inexorablement, pousse à la spoliation de leurs terres et à la disparition d’un mode de vie, d’un rapport au monde incompatible avec l’essor d’une Nation.

Un « moutain man » tel que Dick Summers devient, dès lors, aussi anachronique que les tribus indiennes. Ce dernier ne pourra se projeter en Oregon et choisira un chemin de vie qui ne peut que lui ressembler… a lonesome way…. lonesome mais d’une grande richesse humaine.

 

Quelques extraits

 

« Chaque étape avait imposé sa dîme impitoyable … La Platte, la Sweetwater, la Green, la Bear, la Snake. Et pourtant…et pourtant la chose valait ce qu’on l’avait payée, aussi cruel qu’en ait été le prix. Un pays libre s’achète, très cher quelquefois. Une chance de mieux vivre se gagne et se gagne avec peine. Une nation ne saurait grandir si personne n’ose. Certes le prix était élevé, mais qui le trouverait excessif, en dehors de ceux qui en ont fait l’appoint de leur cœur et de leur chair ? » (p 430)

 

« Au vrai, qu’est-ce que le chagrin ? De quoi s’alimentait sa longue peine ? Elle se souvint de la phrase simple, dure et cependant réconfortante que Beeky Evans lui avait dite avec sa bonne et maternelle compassion « On n’a pas les moyens de souffrir très longtemps. » Comme si le chagrin était un luxe, un privilège que la vie refuse à la femme de devoir. En entendant Beeky prononcer cette impitoyable sentence elle avait compris que c’était plus qu’une pensée, c’était une loi, une loi terrible et cruelle, la loi de l’Oregon, la loi de toutes les transhumances, peut-être même la loi de la vie. » (p 451-452)


Pour le plaisir

Lonesome cowboy

Lu dans le cadre du Mois Américain





samedi 5 septembre 2020

Le paradoxe américain



Il était une fois un pays de tous les possibles, immense à moissonner, à bâtir, à construire.

Il était une fois des hommes en quête de liberté ou d'une nouvelle vie.
Il était une fois un grand pays qui inventa l'idée de démocratie.
Il était une fois une nation qui conquit l'espace et envoya le premier homme marcher sur la lune.
Il était une fois un pays aux dix amendements fondateurs d'une nation entreprenante, industrieuse, inventive, créatrice et mortifère.
Il était une fois un pays où aider les femmes à conquérir leur droit de disposer, à leur gré, de leur corps peut vous valoir une balle mortelle.
Il était une fois un pays qui conquit la lune et qui peut croire que la Terre est plate, que la théorie de l'évolution est une affabulation.
Il était une fois les Etats-Unis et leurs paradoxes.

« Un livre de martyrs américains » conte les vies brisées de deux familles que tout sépare. L'une vit dans le sud des Etats-Unis : famille d'ouvriers religieux pratiquants. L'autre vit au nord et est issue des milieux universitaires progressistes, militant pour les droits des femmes et des minorités.
Le premier, Luther Dunphy, est charpentier, le deuxième médecin obstétricien. Le premier écoute les prêches des prédicateurs « pro life », le second, Augustus Vorhees, participe aux conférences prônant la liberté des femmes à disposer d'elles-mêmes.
Le roman relate, également, la manière dont les enfants, notamment les filles, de ces deux familles vivent le drame qui dévaste leur vie et qui les liera malgré elles. Chacune, à leur façon, cultivera la mémoire de son père.
Joyce Carol Oates dissèque avec minutie et brio ses personnages, tout ce qui dans leur parcours les amènera à réaliser leurs actes : les méandres sociétaux, économiques, culturels et éducatifs construisent, petits faits par petits faits, les chemins qui se croiseront lors du chaos avant de s’éloigner pour mieux se recouper après des années d’errance, de recherche de soi, d’hésitations à envisager un avenir serein. Certains personnages choisissent la fuite, option choisie par la veuve du médecin, d’autres l’âpreté de la détestation puis de la haine envers la famille de l’assassin, choix de la fille d’Augustus Vorhees, Naomi, d’autres de cultiver un talent sportif, la boxe féminine pour la fille de Luther Dunphy, Dawn.
Rien n’est noir, rien n’est blanc, tout est en nuances infinies, sans aucun parti pris de l’auteur car tout est tellement complexe que rien ne peut être binaire. Chacun tisse la toile dans laquelle il se débat et à laquelle il tente d’échapper.
Le roman conte la violence d’une société américaine dont les valeurs profondes vacillent sous les coups de butoir antagonistes de la modernité, des libertés et de l’obscurantisme issu d’interprétations extrêmes de la Bible, terreau des « fous de Dieu ».
« Un livre de martyrs américains » nous raconte combien le fait religieux, notamment la notion de prédestination, est imbriqué dans tous les domaines régissant la société américaine au point que Dieu et la Bible sont brandis dès que l’occasion se présente ; et combien il divise cette même société au point qu’une géographie s’installe: les métropoles regroupant les gens instruits, éduqués et cultivés, les régions rurales se retrouvant délaissées provoquant l’amertume des « rednecks » (nuques rouges).
Joyce Carol Oates signe un roman extraordinaire, d’une rare puissance romanesque que l’on savoure lors des scènes au tribunal, lors des combats de boxe – il y a de quoi frissonner et se mettre à hurler au diapason des spectateurs tant la force d’évocation de son écriture plonge le lecteur au cœur même de l’action – ou celles du couloir de la mort où le lecteur a le cœur au bord des lèvres et se dit « Nom de D…. quand les états réfractaires aboliront-ils, enfin, la peine de mort !? ». Joyce Carol Oates parvient à faire jaillir la beauté de l’horreur, la lumière de l’obscurité, le final est, à mes yeux, des plus réussis,  et ce pour le plus grand bonheur du lecteur.

Les avis de The Cannibal Lecteur  Joëlle  Alex  Anne Claire Tessier  
  
Lu dans le cadre du Mois Américain