lundi 27 juin 2022

Le chef d'oeuvre inconnu

 


J'avais l'habitude des romans d'Honoré de Balzac et j'ai eu l'agréable surprise d'apprendre qu'il avait également écrit des nouvelles.

Le thème du mois de « Les classiques, c'est fantastique » étant sur l'art en littérature, j'ai donc choisi la lecture du « Chef d'oeuvre inconnu ».


La nouvelle met en scène le jeune Nicolas Poussin, encore inconnu, visitant le peintre Porbus dans son atelier. S'y trouve également un étrange bonhomme répondant au nom de Maître Frenhofer. Ce dernier commente, de manière fort savante, l'oeuvre que Porbus a achevé, « Marie l'égyptienne ». Or, à ses yeux, bien que l'oeuvre soit magnifique, Frenhofer estime qu'elle est incomplète et en quelques coups de pinceaux il magnifie Marie, notamment en mettant en valeur son pied.

Mais, le vieux maître éprouve des difficultés à faire de même pour son Oeuvre éternellement inachevée en raison de sa propension à être insatisfait, « La belle noiseuse » attend le trait de génie pour être exposée.

La discussion sur les diverses techniques de peinture et les échanges de commentaires savants donnent une irrépressible envie à Poussin et Porbus d'admirer la toile du Maître. Ce dernier rechigne et parvient à surseoir à la visite des deux artistes.

De fil en aiguille, Poussin propose à Frenhofer, qui accepte, de faire poser son amoureuse, Gillette. Cette dernière émeut tellement le vieux maître par sa beauté qu'elle qu'il s'en inspire pour achever le portrait de « La belle noiseuse », autrement dit Catherine Lescault. Le vieux maître invite Porbus et Poussin à admirer l'oeuvre achevée... du brouillard de couleurs n'apparaît, sublime, qu'un pied. Il va sans dire que la déception des deux peintres se lit sur leur visage au point de provoquer le désespoir du vieux Frenhofer.


Avec « Le chef d'oeuvre inconnu » Balzac propose une réflexion sur l'art, le rapport entre le peintre et son modèle mais aussi celui entre le peintre et la peinture. Leurs rencontres peuvent être destructrices comme magnifiquement constructives.

Balzac mêle étroitement, et avec habilité, les thèmes de l'érotisme, la relation peintre-modèle et également la figuration érotique dans une œuvre (dans « L'enlèvement des Sabines », les drapés des robes moulent le corps des femmes apportant une sensualité et de l'érotisme dans le chaos des corps et de la panique, un pied est délicatement chaussé d'une sandale, une chevelure devient aérienne dans le tumulte de la lutte), de l'esthétique et de la mort.

Le fil de la nouvelle tisse une pensée philosophique sur la finalité de l'expression artistique : pourquoi peint-on ? Que souhaite-t-on exprimer et transmettre ? Le but est-il d'exposer ou de revenir, inlassablement, sur des détails, sur l'agencement des couleurs et de la lumière au point que la toile est éternellement inachevée ? L'oeuvre, avant d'être dévoilée au public, doit-elle être absolument parfaite ? D'ailleurs qu'est la perfection aux yeux de tout un chacun ? Est-elle au diapason ou discordante ? Pourquoi un chef d'oeuvre inconnu peut-il être inconnu ? Est-ce parce qu'il est détruit ou jamais exposé au regard du public ? Ou bien est-ce parce qu'on ne sait pas encore que le chef d'oeuvre en est un ?

Tant de questions naissent à la lecture de cette belle nouvelle qui m'a sortie de ma zone de confort. Balzac manie avec brio les codes du réalisme (les descriptions physiques des personnages sont de petits bijoux) et du fantastique (les doutes et les angoisses éprouvées par certains personnages, l'escalier sombre et brinquebalant, la façade un peu décrépie) : Frenhofer est comme Orphée, il descend loin dans les enfers de la création pour en extirper la vie, celle qu'il veut montrer dans sa toile. La folie est aux lisières de l'esthétisme recherché par le personnage, fictif, de Frenhofer.

Balzac fait plus que suggérer d'autres mythes tels que celui de Pygmalion et de Galatée, le sculpteur amoureux de la statue, parfaite, réalisée, Gillette par sa beauté donne vie, aux yeux du vieil homme, à « La belle noiseuse », ou encore celui d'Achille et son point faible, le talon. Le pied, magnifique, de « La belle noiseuse » montre combien l'anarchie des couleurs du reste de la toile est un désastre.

La douleur est multiple et fatale pour Frenhofer ou certains artistes.

« Le chef d'oeuvre inconnu » m'a transportée tant par les références culturelles et par la si belle langue littéraire du dix-neuvième siècle. Un pure gourmandise apaisante.


Quelques avis :

Babelio  Beaux Arts

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samedi 25 juin 2022

La saga des Cazalet: Etés anglais


 

Depuis le temps que le premier tome de la saga des Cazalet dormait dans ma PAL Kobo, il aura fallu le programme du Mois anglais, l'officiel, 2022 pour que je me décide à l'ouvrir.

1937, les rumeurs d'une prochaine guerre vont bon train à Londres dans les milieux d'affaires et politiques. Un seul espoir demeure : la visite de Neville Chamberlain en Allemagne nazie.

La famille Cazalet prépare les vacances d'été, ses membres se retrouveront à Home Place, la propriété familiale, autour de la Duche, la matriarche, et le Brig, le patriarche. Trois générations se retrouvent sous un même toit, avec toutes les différences de tempérament, d'âge et de visions du monde.

« Etés anglais » est l'ouverture de cette saga familiale et est, donc, un tome de présentation des membres de la famille et d'exposition de la situation géopolitique et sociale des années 1937-1938 dans une Angleterre encore meurtrie par l'horreur de la Grande Guerre. Cependant, en cet été 1937, malgré les rumeurs inquiétantes, on fait connaissance avec les Cazalet avec bonheur. J'ai eu l'impression de retrouver une autre saga, française, « Les Thibault ».

J'ai suivi les Cazalet pendant les deux étés du roman : les trois frères, Hugh (revenu mutilé de la Grande Guerre), Edward, Rupert, et leurs différences, les trois épouses, Sybil, Viola et Zoë la seconde épouse de Rupert, une jeune femme aux abords égocentriques, égoïstes, préoccupée par son apparence, les fêtes et l'attention masculine ; elle apparaît frivole, inconséquente et immature...une véritable pénible. La tribu enfantine, entre les deux aînés, Simon et Teddy, partis de la maison pour suivre leur cursus au collège, les petits derniers, Lydia et Neville, qui sont à la traîne pour tout parce que trop jeunes pour entrer dans le cercle des grands et trop vieux, à leurs yeux, pour être soumis aux astreintes des « bébés » comme l'heure de la sieste. Puis, il y a les filles adolescentes ou en passe de l'être, Polly (et son chat Pompée), Louise et Clary, l'âge des questionnements, des envies de liberté et des premiers émois. Enfin, il y a Rachel, la sœur Cazalet, célibataire dévouée à ses parents.

Elizabeth Jane Howard dresse le portrait de tout ce petit monde, sans édulcorer la réalité de l'époque tout en éprouvant de l'empathie pour eux.

Les portraits de femmes forment une jolie galerie de caractères. Sybil est une femme qui tente de voir la vie du bon côté, elle aime sa vie d'épouse et de mère, elle est proche de son mari, leur relation est empreinte de tendresse et de complicité. Viola, ancienne ballerine, semble plus réservée, plus froide. La vie conjugale est loin d'être passionnelle, les choses de l'intimité entre époux ne sont pas sa tasse de thé, elle se soumet au devoir conjugal sans entrain. Cependant, elle est loin d'être revêche, c'est une femme de tête qui sait ce qu'elle veut et ne veut pas. Quand Louise devient une jeune fille attirante, elle ne voit pas d'un bon œil Edward lui offrir des tenues trop femme ou la sortir au restaurant. Comme si elle pressentait un geste, une attitude déplacés d'Edward envers sa fille.

Puis, il y a Zoë, seconde épouse et belle-mère de deux jeunes enfants, rôle auquel son métier d'actrice de théâtre ne l'a pas du tout préparée. Elle craint Clary et Neville, elle n'ose entamer une relation de confiance avec Clary qui lui reproche, sans cesse et en silence, d'avoir pris la place de sa mère. Zoë est à mille lieues de comprendre les enfants car elle apparaît, au début du roman, comme étant, elle-même, encore une enfant.

Quant à Rachel, elle est l'archétype de la jeune femme de bonne famille altruiste et empathique dans l'âme. Elle a ses idées, sa vision du monde tout en se laissant régenter par ses parents au grand désespoir de son amie Sid. Entre elles est née une amitié trouble faite d'admiration, d'amitié profonde, de respect et d'attirance tue, elles s'aiment sans se l'avouer vraiment.


Les portraits défilent au gré des repas en famille, des parties de tennis sur le gazon de Home Place, des sorties à la plage, des thés et de l'attente du résultat de la visite de Chamberlain en Allemagne nazie. Sous le soleil estival, les jeux de plage, les parties de campagne, se tapit une sourde inquiétude. Une inquiétude insidieuse s'empare de chacun. Qui ne veut pas voir l'été s'achever pour ne pas entrer au collège, qui ne veut pas suivre uniquement une éducation destinée aux jeunes filles de la bonne société, qui redoute de mener une grossesse non désirée ou subie, qui ne veut pas être pris au dépourvu en cas de conflit... la prévoyance et l'anticipation étant mères de la réussite financière, qui craint de voir partir au loin les fils et les frères se faire massacrer. La varicelle remet un peu d'ordre dans les projections des peurs et des craintes.


« Etés anglais », premier opus de la saga, aborde aussi de nombreux thèmes tels que l'homosexualité, l'adultère et ses conséquences, le viol et la honte qui s'en suit, l'inceste, la violence au sein des établissements scolaires secondaires pour garçons, les traumatismes dus à la guerre des tranchées ou la pauvreté. On sait que l'équilibre fragile sera rompu par l'annonce en 1939 de l'entrée en guerre de l'Empire britannique. Les cartes de la société seront rebattues, les fissures sont présentes, en apparence anodines.

Ce qui fait toute la saveur de ce premier tome c'est la description, d'entomologiste, des rituels, des repas, des jeux et distractions pratiqués au sein de la famille, le quotidien, les lectures, les préoccupations des personnages sont narrés avec une réelle précision historique, celle d'une Angleterre insulaire s'il en est, en cette veille de second conflit mondial. Entre insouciance et inquiétude, l'annonce des accords de Munich abolit un monde que tout un chacun pensait immuable.

Traduit de l'anglais par Anouk Neuhoff

Quelques avis :

Babelio  En attendant Nadeau Lecteurs Le Parisien Le Monde Télérama

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mercredi 15 juin 2022

L'écarlate de Venise

 


La semaine italienne invitait à voyager du nord au sud aussi ai-je commencé par Londres, Rome et Venise avec trois auteurs différents.

« L'écarlate de Venise » est un roman policier historique dont l'action se situe à Venise, au XVIIIè siècle, et est le premier tome des « Mystères de Venise ». Tout pour me plaire.


« Venise, 1752. Lors d’une nuit glaciale de décembre, un homme est retrouvé assassiné dans une ruelle. La victime, un noble ruiné, a été étranglé. Dettes de jeu  ? Affaire d’escroquerie ou de mœurs ayant mal tourné  ? Pour Marco Pisani, le magistrat chargé de l’enquête, l’affaire s’annonce complexe. Elle le devient encore plus quand on découvre d’autres victimes, assassinées de la même manière. Un tueur sévit dans les rues et une vague de terreur déferle sur la Sérénissime. »


Marco Pisani, advocateur (procureur) vénitien aux méthodes originales, rappelant que le siècle des Lumières débutera sous peur, d'enquêteur, mène l'enquête de terrain avec l'aide de son ami Zen, avocat, et de Nani, le jeune gondolier à son service, pipelette et efficace dans le collationnement d'informations en tout genre.

La police locale préférant la facilité à aux recherches d'indices plus élaborées, met rapidement le grappin sur un jeune apprenti tailleur oeuvrant chez la belle Chiara, femme d'affaires indépendante et très perspicace. Très vite, Marco est convaincu que le pauvre hère est innocent et fait en sorte qu'il ne soit pas maltraité en prison. La suite des événements lui donne raison puisqu'un autre meurtre est perpétré dans la ville, portant la même signature que l'assassinat précédent.


L'auteure, Maria Luisa Minarelli, entraîne son lecteur dans une Venise mystérieuse et sombrement belle. Les intrigues, les luttes de pouvoir, les familles nobles ruinées d'avoir raté le tournant économique de la Sérénissime, tentent de survivre et de sauver les apparences coûte que coûte, la riche société allant de réception en bal masqué au gré des canaux et des palazzi.

Bien que l'intrigue ne soit pas des plus complexes, j'ai pris plaisir à suivre les divers personnages dans leurs déplacements au cœur de la ville. Complètement happée par l'ambiance, j'ai lu le roman sans m'ennuyer un seul instant tant l'atmosphère de l'action est bien installée.

J'ai eu un gros faible pour Nani, le gondolier de Marco, jeune homme impétueux, rusé, finaud et plein de ressources.

Quant aux descriptions des fastueux palais, elles m'ont ravie, j'y étais, je suivais Marco et Zen, je m'inquiétais aux côtés de la belle Chiara hésitant à se laisser aller au sentiment amoureux.

J'ai passé un excellent moment et c'est ce m'importait le plus.

Traduit de l'italien par Marie-José Theriault


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Babelio  Livraddict  Critiques libres

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lundi 6 juin 2022

Le colibri

 


« Marco Carrera est le « colibri ». Comme l’oiseau, il emploie toute son énergie à rester au même endroit, à tenir bon malgré les drames qui ponctuent son existence. Alors que s’ouvre le roman, toutes les certitudes de cet ophtalmologue renommé, père et heureux en ménage, vont être balayées par une étrange visite au sujet de son épouse, et les événements de l’été 1981 ne cesseront d’être ravivés à sa mémoire. [...] »


Marco Carrera a été surnommé le « colibri » par sa mère en raison de sa petite taille et sa frêle carrure lors de son enfance dues à un retard de croissance. Cependant, il partage d'autres caractéristiques avec l'oiseau en question : il dépense une énergie folle à rester au même endroit.

Le roman s'ouvre en 1999, avec un échange improbable entre lui et le psychiatre de son épouse, le dialogue est savoureux et permet au lecteur de cerner, un peu, le héros qui éprouve une aversion consommée à l'encontre de cette profession.

Marco est ophtalmologue réputé et reconnu, à Rome. Sa réussite est évidente or les zones d'ombre l'entourent comme les lettres qu'il reçoit ou envoie, les courriels envoyés, tels une bouteille à la mer, à son frère parti vivre aux Etats Unis, ou encore l'histoire du fil imaginaire dans le dos de sa fille.

Les méandres de sa vie sont loin d'être limpides tant les fils de son histoire s'entremêlent au point de risquer la perdre en route.

Sandro Veronesi joue avec la destructuration du roman et de sa chronologie ce qui est déroutant en début de lecture. Puis, comme devant un tableau d'art contemporain, le plus simple est de se laisser porter par l'écriture, par la personnalité des personnages, par l'incroyable capacité de résilience du Colibri, Marco Carrera résistant aux événements les plus difficiles de sa vie pour en faire un réceptacle d'expériences positives. On ouvre son esprit aux résonnances que le roman provoque lors de la lecture libérée des contingences narratives.

J'ai suivi le rythme particulier du colibri dont le surplace est incroyable de volonté et de force, reproduit par celui de l'écriture qui n'est qu'un éternel aller-retour entre moment présent et scènes marquantes du passé.


Sandro Veronesi offre de très beaux moments dans son roman, des moments d'émotion intense, d'intimité empreinte d'amour et de tendresse. Je me suis laissée emporter dans le sillon particulier de la vie du héros, ophtalmologue au regard aveugle parfois, perçant souvent lorsqu'il observe les siens.

J'ai aimé la variété des supports de communication utilisés par les personnages : entre les conversations téléphoniques, les lettres et les courriels, la gamme des émotions se joue avec harmonie. Les petits riens comme les faits marquants se conjuguent pour peindre une vie morne en apparence alors que Marco entretient un amour intense pour son amour d'adolescence, la belle Luisa. J'ai aimé la relation père-fille entre Adèle et Marco, leur complicité et leur tendresse l'un envers l'autre.

« Le Colibri » est une succession de moments intimes, du quotidien, de l'enfance revécue par la grâce des souvenirs, de l'amitié Marco-Durrio, deux pôles éloignés qui se rencontrent et bâtissent de solides liens. J'ai souri et ris, j'ai ressenti beaucoup d'émotion par moment au point d'en avoir la gorge serrée. J'ai apprécié l'écriture tantôt malicieuse tantôt mélancolique de l'auteur qui dans la construction confuse, du moins en apparence, de son roman, sait magnifier les errances, les peurs, les tragédies comme les bonheurs, les espérances, les déceptions qui forgent une vie ordinaire et parfois extraordinaire. Il relate cette vie dense ou clairsemée de ses personnages, désespérés dotés d'une grande candeur attachante, avec tendresse et nostalgie ce qui m'a touchée en tant que lectrice.

Traduit de l'italien par Dominique Vittoz


Quelques avis :

Babelio  France Inter  Télérama  Pamolico  Sens Critique  Martin Eden

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mercredi 1 juin 2022

Le Mois anglais 2022

 


J'aime les marronniers surtout ceux des défis littéraires. Après le mois de mai passé en Italie, le voyage immobile continue en Albion. Juin est celui du Mois anglais organisé avec enthousiasme par LouTitine et Cryssilda.

Je n'y participe que depuis juin 2020 et chaque année j'attends avec impatience le programme proposé par les organisatrices. Grâce à elles, je sors souvent de ma zone de confort. Le programme est dense, alléchant, je ne cocherai certainement pas tous les items mais l'essentiel étant de participer, je picorerai au gré de mes disponibilités et de mes envies.



Mes lectures prévues:

"Etés anglais" d'Elizabeth Jane Howard.

"Les recettes des dames de Fenley" de Jennifer Ryan

"Son espionne royale et le collier de la reine" de Rhys Bowen

"Emma" de Jane Austen 

"Sa Majesté mène l'enquête: bal tragique à Windsor" de S.J Bennett

"Madame la colonelle" de William Somerset Maugham

Les séries ou films:

"La chronique des Bridgerton" saison 2

Côté recettes de cuisine:

Les scones végétaliens

mardi 31 mai 2022

Sherlock, Lupin et moi: dernier acte à l'opéra

 


J'ai retrouvé le trio d'adolescents friands de mystère et d'aventure avec plaisir. Après Saint-Malo en période estivale, nos jeunes amis m'ont entraînée à Londres pour admirer, Covent Garden, la diva Ophélia Merrodew , vedette du nouvel opéra du maestro Giuseppe Barzini.

Irène Adler, en septembre 1870, alors que les canons prussiens sonnent le glas pour les armées françaises, et que Paris devient dangereux, part avec son père et Horacio Nelson, l'homme de confiance de la famille, pour Londres.

Irène est heureuse de retrouver Sherlock Holmes, incognito, et Lupin qui, part le plus pur des hasards, se trouve à Londres, son père se produisant dans un cirque en tournée londonienne.

Le soir même, Irène et son père assistent, émerveillés, à la représentation donnée par la grande cantatrice Ophélia Merrodew.

La magie de l'instant ne résiste pas à l'annonce d'un meurtre perpétré à l'hôtel Albion, où logent Arsène et son père Théophraste. Ce dernier est accusé d'avoir assassiné le secrétaire particulier du grand Giuseppe Barzani. Les trois amis enquêtent pour innocenter le père d'Arsène, accusé trop évident pour qu'il soit le véritable meurtrier. Or, un malheur ne venant jamais seul, Ophélia Merrodew disparaît à son tour.


L'enquête m'a entraînée dans les bas-fonds de Londres comme dans les beaux quartiers et les grands magasins. Il y a même l'entrée en scène du fameux brouillard londonien plongeant la ville dans une dangereuse purée de poix. Le quartier miteux de Bethnal Green, dont est originaire la cantatrice, est sordide au possible et inquiétant : des tripots malsains, des mines patibulaires, une vieille femme dérangée, des ruelles sombres et gluantes tels les tentacules d'une pieuvre …. de quoi engendrer angoisse et ambiance horrifique.

Les jeunes héros prendront de nombreux risques pour découvrir la vérité et éviter, ainsi, la pendaison à Théophraste Lupin.


Comme pour le premier volet de leurs aventures, j'ai apprécié les informations distillées (j'ai souri, amusée, quand le jeune Sherlock trouve la maison du 221B Baker Street, intéressante et pas mal du tout) par la jeune narratrice, permettant de mieux appréhender les personnalités des adolescents : leurs caractères deviennent plus marqués et ils laissent deviner leurs futures personnalités.

L'intrigue est menée tambour battant dans un contexte historico-scientifique très bien documenté : le XIXè siècle est bien esquissé, sans être ennuyant, tout comme le Londres victorien et les avancées scientifiques et technologiques.

Le récit est distrayant et bien construit. J'y prends goût !

Traduit de l'italien par Béatrice Didiot

Quelques avis :

Babelio  Bianca  Sens Critique  PatiVore

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lundi 30 mai 2022

L'attaque du Calcutta-Darjeeling


 

1919, la Grande Guerre s'est achevée quelques mois auparavant, laissant des paysages et des âmes dévastées, la terre crevassée par les tranchées, des champs de ruines tant matériels que psychologiques. Quand on a tout perdu, l'espoir de tenter sa chance en Inde devient la planche de salut de nombreux britanniques. C'est ainsi que notre héros, le capitaine Sam Wyndham, ancien de Scotland Yard, vétéran traumatisé de la Grande Guerre, il est dépendant à la morphine, débarque à Calcutta, ville presque aussi dangereuse pour un britannique que les tranchées : chaleur moite, insectes en tout genre, eau frelatée, ruelles malfamées et la haine de plus en plus visible des indigènes envers les colons.


Wyndham se retrouve vite à enquêter sur l'agression mortelle dont a été victime un haut fonctionnaire, Mac Auley. Cela est-il du à cette haine envers le colon blanc ? Ou est-ce un crime crapuleux ? C'est que le capitaine et son équipe, formée par un jeune officier indien, le sergent Banerjee issu de l'élite indienne il est passé par Cambridge, et Didby, anglais arrogant et raciste.

Sa hiérarchie souhaite que l'enquête soit bouclée rapidement afin d'éviter une main mise de la « section H » de la police militaire aux méthodes musclées.

Une complicité se nouera rapidement entre Wyndham et Banerjee, jeune homme éduqué, intelligent, sympathisant des idées indépendantistes et tiraillé entre sa fidélité envers les siens et le devoir inhérent à sa fonction. Il est l'archétype du fonctionnaire indigène prêt à prendre la relève lorsque l'indépendance sera proclamée.

Une autre complicité naîtra entre Wyndham et un conducteur de rickshaw qui lui servira de guide et de taxi lors de ses déplacements dans les méandres de Calcutta.

Alors que l'enquête semble piétiner, l'attaque du train reliant Calcutta à Darjeeling donne à penser au plus grand nombre que les deux événements sont liés. D'autant plus qu'un célèbre rebelle indien, Benoy Sen, en fuite depuis plusieurs années se fera arrêté. Cependant, mieux vaut être prudent avec les évidences et prendre les événements avec circonspection et calme.


Abir Mukherjee construit avec brio un roman policier digne d'un roman d'Agatha Christie avec une véritable ambiance « Cluedo ». Il peint une ville secouée par les premières révoltes indiennes contre l'autorité britannique dues aux lois Rowlatt entrées en vigueur en 1919, lois iniques autorisant les arrestations des plus arbitraires.

Le contexte politique est aussi poisseux que le climat chaud et humide du Bengale. La peur du terrorisme provoque la mise en place d'une terreur systémique, pour étouffer dans l'oeuf la moindre velléité de révolte chez les indiens.

Il brosse le portrait d'une Inde aux prémices d'une longue révolte, d'abord violente ensuite pacifique sous l'influence de Gandhi, dans laquelle le monde politique et celui des affaires s'entendent merveilleusement bien pour le développement de leurs sociétés commerciales. Notre héros se voit contraint de se passer des procédures traditionnelles pour utiliser des chemins détournés pour affirmer ses valeurs humanistes et progresser dans son enquête, démontant les multiples manipulations au plus haut niveau. Le cynisme teinté d'un humour féroce donne une véritable force au roman, lui permettant d'aborder les problèmes socio-politiques marquant la fin inéluctable du Raj britannique.


Je ne connais pas l'Inde et encore moins Calcutta mais la force d'évocation des mots choisis par l'auteur pour décrire cette ville, son ambiance, son architecture, ses bas-fonds comme ses palais, ses fumeries d'opium, fait que la lectrice que je suis a eu l'agréable sensation d'y être, de souffrir de cette moiteur poisseuse, de cette chaleur qui étouffe, de humer les odeurs les plus agréables comme les plus abjectes... j'étais à Calcutta, en 1919, dans la galère aux côtés de Sam Wyndham.

Abir Mukherjee fait la part belle à la capitale du Bengale occidental au point que je ne regrette pas d'y avoir passé quelques jours en compagnie de ces policiers humanistes et rigoureux.

« L'attaque du Calcutta-Darjeeling » est le premier volet des enquêtes de Sam Wyndham et Banerjee. D'ailleurs, Banerjee aura-t-il de l'avancement ? Wyndham s'acclimatera-t-il à Calcutta ? Parviendra-t-il à faire changer le regard de ses pairs sur les locaux ? Certaines répondes se trouveront, certainement, dans les tomes suivants que je lirai avec plaisir.

Traduit de l'anglais par Fanchita Gonzalez-Batlle

Quelques avis :

Babelio  Mon roman noir et bien serré  Le Figaro littéraire  Du côté de chez Cyan  PatiVore  Manou  Sens Critique  Alex  Belette Rachel

Lu dans le cadre


 
 





 

La panne

 


Chaque mois, la libraire Mots & images organise un goûter littéraire au cours duquel les participants échangent leurs avis sur leurs lectures. Ce moment est toujours précieux et intéressant car les avis se confrontent loin de toute artificialité.

C'est au cours d'un de ces joyeux goûters que j'ai découvert un auteur suisse peu connu et méconnu : Friedrich Dürrenmatt et son court roman, ou longue nouvelle, « La panne ».

Il a été écrit en 1956 et deviendra, la même année, une pièce radiophonique. En 1972, Ettore Scola en fera une adaptation cinématographique sous le titre « La plus belle soirée de ma vie », puis en 1979 « La panne » sera adaptée en comédie pour un théâtre ambulant. Il faut dire que le roman est « théâtral » dans sa construction : unité de temps, de lieu et d'action.

Autant dire que ce roman, de grande qualité, a frappé les esprits au point de l'adapter tant au théâtre qu'au cinéma.


Alfredo Traps, représentant en textile, suite à une panne de voiture, se retrouve coincé pour une nuit dans un village où il trouve logis chez un juge à la retraite, faute de place dans l'hôtel du coin.

Cela tombe bien, il manque au juge et à ses vieux amis magistrats, un rôle …. celui de l'accusé. En effet, régulièrement, les compères juristes se retrouvent pour dîner joyeusement et jouer revivre de vieux procès sans le cadre rigide de la loi.

Alfredo est un gai luron et ne refuse ni le gîte ni le couvert ; il accepte sans sourciller le rôle d'accusé car il se demande bien de quoi les vieillards gourmets et gourmands pourraient l'accuser, lui dont la vie est simple et limpide.

Malgré les mises en garde de son « avocat », Alfredo se laisse emporter par l'ambiance bon enfant et la conversation délicieuse des convives. Le jeu s'installe au fil des plats et des verres remplis des meilleurs vins, peu à peu l'étau se resserre autour de l'inculpé qui ne pense à mal et ce jusqu'à la fin du repas. Mais, une fois dans sa chambre ….. Alfredo repense à la portée des révélations faites au cours du dîner et en tire les conséquences.... glaciales.


C'est le premier roman de Friedrich Dürrenmatt que je lis et j'ai été happée de bout en bout par ce récit délirant d'un humour noir féroce. L'auteur trouve les mots justes, instaure une ambiance dérangeante tout en mettant en place le jeu, un peu pervers, des retraités. Le jeu qui peut ne pas en être un et Dürrenmatt sait jouer du flou, du non-dit et de l'imagination des personnages : la frontière est mince entre réalité et fiction du jeu.

Chaque mot est pesé, chaque action amenée avec une précision diabolique, les coups sont donnés à force de mets savourés, de panses remplies, de vins dégustés au point qu'Alfredo, comme le lecteur, ne sait plus si cela relève de la plaisanterie ou de la perversité la plus brutale. C'est ce jeu subtil avec ces lignes qui fait la saveur de ce roman qui réserve une chute à la hauteur du talent de l'écrivain.

Ce dernier pose son postulat dès la première page :« Nous ne vivons plus sous la crainte d'un Dieu, d'une justice immanente, d'un Fatum comme dans la Cinquième Symphonie ; non ! plus rien de tout cela ne nous menace. » Notre monde n'est plus hanté que par des pannes. Pannes de voiture, par exemple, comme celle de la Studebaker d'Alfredo Traps, un soir, au pied d'un petit coteau.. » Donc, cette nouvelle platitude des existences sonne-t-elle la fin de l'inspiration pour les écrivains ? Après la lecture de « La panne » on ne peut que saluer avec respect la maestria de l'auteur à monter, à partir d'une situation d'un banal pathétique, une intrigue au suspense haletant et à l'ambiance presque baroque tant l'excès est partout... un excès intelligent au service d'une écriture ciselée et percutante.

Traduit de l'allemand (Suisse) par Armel Guerne

Quelques avis :

Babelio  Violette  Sens Critique

Lu dans le cadre




  



samedi 7 mai 2022

Quand les pensées gelaient dans l'air

 


Je ne savais pas qu'Alberto Moravia avait écrit des nouvelles pour la littérature jeunesse. C'est pourquoi, intriguée, j'ai emprunté ce recueil de huit nouvelles.


Qu'en dire ?


Le recueil est recommandé pour les jeunes lecteurs à partir de dix ans ; les histoires sont faciles à comprendre et amusantes.

Le parti pris de Moravia rappelle celui des fables de la Fontaine : les animaux sont doués de paroles et de pensées afin de mettre en scène les comportements et les désirs humains. Il n'y a pas forcément de morale explicite à la fin de chaque nouvelle, cependant le texte apporte quelques clefs au lecteur comme ne pas être ancrés dans ses certitudes comme le Pin Gouin professeur de géographie soutenant, mordicus, que la glace ne peut pas fondre car elle est aussi solide que la pierre. La force des lois de la nature lui démontreront que voyager, même contre son gré, est source de confrontation avec l'altérité et la nouveauté.

Moravia met en scène les interrogations enfantines, avec la Gi Rafe qui ignore qu'elle est girafe parce que devenue orpheline trop tôt : pour se construire, on a besoin du miroir que sont nos parents, on a besoin de leurs enseignements, de leur expérience pour grandir et savoir qui on est. Grandit-on seul ? On aimerait bien parfois or c'est entouré de sa famille, de ses amis que l'on acquiert expérience et maturité.


Par petites touches, Alberto Moravia, par le biais de l'humour, apporte quelques réponses aux nombreuses interrogations des adultes en devenir. Ohhhh, ce délectable espace-temps dans lequel les jeunes lecteurs peuvent se reconnaître : tout ce qui est plus vieux qu'eux date d'au moins un milliard d'années, le temps ne passe pas aussi vite qu'ils le souhaiteraient, surtout lors des activités obligatoires. L'époque des parents c'est de la préhistoire quant à celui des grands-parents il remonte, au moins, à l'époque des dinosaures.

Ahhhh, l'histoire du pauvre morse qui s'interdisait de penser car au Pôle Nord, il fait tellement froid que les pensées gèlent et ne restent dans l'air … donc tout le monde peut savoir que chacun pense ce qui est loin d'être une vie tranquille.


La dernière nouvelle est un peu plus triste que les autres, du moins l'ai-je perçue ainsi. Cha Calot est amoureux de la belle Gi Raffine, un tantinet bêcheuse, et aimerait l'épouser. Or l'odeur de Cha Calot est difficilement supportable pour Gi Raffine qui préfère celle des plantes à celle des charognes. C'est l'éternelle histoire d'amour impossible du ver de terre amoureux d'une étoile. C'est aussi une manière de montrer qu'il est important d'aller au-delà des différences pour réaliser quelque chose. Cha Calot épousera une jeune fille de sa condition, une demoiselle Hyè Ne, mais aura toujours le cœur serré lorsqu'il croisera son premier amour, son étoile jamais atteinte.


Un recueil agréable à lire et intéressant car Moravia soulève nombre de questions que se posent les jeunes enfants. Le texte est judicieusement servi par les illustrations d'Anaïs Vaugelade.


Traduit de l'italien par Diane Ménard et illustré par Anaïs Vaugelade


Lu dans le cadre:

  
  



samedi 30 avril 2022

Les mémoires d'un chat

 


Satoru
, amoureux des chats depuis toujours, adopte, un jour, Nana, « sept » en japonais, un jeune chat errant qu'il sauve après qu'il ait été renversé par une voiture et ait échoué, épuisé, sur le parking de l'immeuble, une patte cassée.

La vie commune commence entre le jeune homme et son chat. Cela aurait pu durer longtemps si un aléa de la vie n'était pas venu perturber le bel ordonnancement des jours.

Satoru doit se séparer de son chat et recherche, parmi ses anciens camarades de classe, qui pourrait s'en occuper.

Les deux compagnons parcourent le Japon en quête du foyer d'accueil idéal. C'est, à chaque fois, l'occasion de se remémorer les souvenirs de jeunesse, les joyeux comme les malheureux, de Satoru, jeune garçon devenu orphelin, que sa tante prit sous son aile... sans son chat d'alors, « Huit ». Satoru en sera toujours triste.

On parcourt le Japon en voiture et dans le regard du chat, friand de nouvelles découvertes et de belles aventures. Les présentations avec les potentiels adoptants ne se déroulent pas toujours au mieux. Il faut dire que Nana n'y met pas vraiment du sien... et pour cause. Ce que Nana veut, c'est passer le plus de temps possible en compagnie de Satoru car, même si le jeune homme n'en dit rien à ses amis d'enfance, même s'il n'en parle jamais avec Nana, Nana, lui, sait, depuis le début, l'aléa de la vie qui jette Satoru sur les routes japonaises. Il aura recours à toutes les ruses possibles et inimaginables pour gagner du temps précieux.

On le saura, avant les amis d'enfance, en écoutant le constat de la chatte du couple tenant un gîte acceptant les animaux de compagnie, devant l'attitude du chien qui aboie sur Satoru, alors que ce dernier est réputé pour être apprécié par tout animal croisant son chemin. Les animaux perçoivent ce que les hommes ne voient pas : la maladie qui ronge l'organisme de manière irrémédiable.


Le roman est le journal de bord de Nana, ce chat plus que sagace et audacieux, ce chat indépendant et pourtant débordant d'amour et de tendresse pour son maître, celui qu'il s'est choisi : renversé par une voiture, il a pensé, immédiatement, à rejoindre au plus vite le jeune homme de l'immeuble autour duquel il traînait ses pattes de jeune chat libre parce que lui seul pouvait le secourir.

Il y a les regrets des uns et des autres, les joies oubliées, les jalousies, les premiers émois. Il y a ces liens d'amitié, toujours forts malgré la distance et les années.

Chaque étape est une manière pour l'auteure décrit le Japon contemporain, attaché à ses traditions et intégré dans la modernité. Une modernité produisant les « enfants clefs », enfants délaissés par leurs parents trop absorbés par leur travail pour s'en occuper. En lisant ce passage, mon visionnage du manga animé « Kotaro en solo » est entré en résonnance avec « Les mémoires d'un chat », série dont le héros est un garçonnet de quatre ans vivant seul.

J'ai apprécié, également, les passages sur la mémoire envers les disparus : les personnages leur parlent, leur relatent les menus et grands faits de leur quotidien. Ils ne sont plus là physiquement mais toujours présents, invisibles. Ces passages ont établi des passerelles avec « Petites boîtes » d'Ogawa... et j'aime quand mes lectures, mes visionnages font écho entre eux avec pertinence et intelligence.


Hiro Arikawa avec « Les mémoires d'un chat » signe un roman qui donne la part belle à la tendresse, à la bienveillance, à l'humour et aux émotions. On rit, on aime, on se moque gentiment, on rêve, on regarde d'extraordinaires paysages, on s'arrête devant la silhouette majestueuse du Mont Fuji, on écoute le ressac de ma mer, on pleure aussi... on vit pleinement aux côtés de Nana et Satoru.

Le dernier chapitre est d'une intensité indicible et fait naître une gamme d'émotions allant crescendo. J'ai refermé le livre, la gorge serrée sans pouvoir endiguer le flux lacrymal.

Ce fut une lecture très forte en émotions et la belle découverte d'une auteure que je ne connaissais pas du tout.

Traduit du japonais par Jean-Louis De la couronne


Quelques avis:

Babelio  Livraddict  Tomtom Latomate Critiques Libres  Sens Critique


Lu dans le cadre


 



mercredi 27 avril 2022

Un mois au Japon: visionnages

 


Ce qui est formidable dans les défis littéraires auxquels je participe, c'est qu'en plus des livres il y a des films et des séries.

En avril, j'ai pu regarder plusieurs séries et deux films d'animation, tout en lisant les romans prévus. Je dois avouer qu'être en vacances de Pâques du 8 avril au soir au 24 au soir, ça aide beaucoup.




Les séries sont au nombre de quatre:




* "Midnight diner: histoires de Tokyo" adaptée du manga "La Cantine de minuit" de Yaro Aba. J'ai tout de suite entrée dans l'histoire de cette gargote, ou izakaya, du quartier de Shinjuku, fondé en même temps que 22 autres arrondissements en remplacement de la municipalité de Tokyo, en 1947. L'ambiance de l'izakaya est chaleureuse et conviviale, les habitués s'y retrouvent autour de soupes miso, de ramens ou autres délices de la cuisine simple et traditionnelle du Japon. Les personnages gravitent autour du patron, appelé "Maître" par les clients. Sur la carte affichée à l'extérieur, peu de plats: le tonjiru, soupe miso au porc, du saké, de la bière et shochu, une liqueur japonaise. Cependant, pourvu qu'il ait les ingrédients en cuisine ou qu'on les lui apporte, le Maître peut tout cuisiner avec calme et sérénité. Le Maître est peu disert, il écoute, cuisine et fume entre deux services. Quand il prend la parole c'est pour dispenser un conseil plein de sagesse et de bon sens.

J'ai aimé que chaque épisode soit centré sur un personnage, sa relation à un plat et un conflit personnel à résoudre: tout est délicat, précis et permet d'approcher l'intimité des personnages et d'apprendre beaucoup de choses sur le quotidien des Tokyoïtes. Cerise sur le gâteau, si j'ose dire, la recette du plat en fin d'épisode suivi du "Bonne nuit" des personnages principaux de l'histoire. Le téléspectateur est impliqué par cet aparté. 

De minuit à 7h du matin, c'est la diversité sociologique extraordinaire du quartier de Shinjuku qui vient se restaurer à la Cantine de minuit. On croise des hommes d'affaires, d'anciens acteurs, des danseurs, des jeunes gens en quête de travail, des marchands du coin et même des drag-queens. L'ambiance est bon enfant, joyeuse souvent, triste parfois. J'ai savouré les deux saisons qui ont un goût évident de "revenez-y".



* "Samouraï gourmet". On fait connaissance avec le héros,Takeshi Kasumi, au premier matin de sa vie de retraité. Il ne sait pas à quoi occuper son temps libre aussi son épouse, femme au foyer fort occupée par ses multiples activités, dont la chorale, lui suggère de faire de la marche. Takeshi découvre peu à peu son quartier qu'il ne faisait que traverser rapidement pour se rendre à son travail.

Le personnage se retrouve toujours dans une gargote ou un restaurant huppé... au Japon, la nourriture est un sujet important. Ainsi, ai-je accompagné Takeshi dans ses nombreuses dégustations qui lui font souvent revivre des moments précieux de sa jeunesse. Comme il est encore timoré face à l'adversité, un ami imaginaire l'accompagne pour lui redonner foi et courage: un samouraï errant. 

On assiste à des situations cocasses et amusantes, on sourit et on salive beaucoup devant les plats appétissants savourés par Takeshi. Il n'y a qu'une seule saison, hélas.



* "The journalist". On change de registre: on suit l'affaire d'un scandale politico-financier dans lequel sont impliqués le Premier Ministre et son épouse. Une journaliste du Toto Newspaper, Anna Matsuda, enquête sans relâche sur l'affaire afin que le peuple japonais prenne conscience du degré de corruption des élites. L'action se déroule quelque temps avant la pandémie liée au COVID-19 qui retarda d'un an les JO de Tokyo.

"Qui servons-nous?" demande un fonctionnaire lorsqu'on contraint une équipe du Bureau des Finances à falsifier les minutes des séances de la Diète et les archives d'un projet immobilier, afin que les archives concordent avec les propos, malheureux, du Premier Ministre assurant que s'il était lié, ou sa femme, au scandale, il démissionnerait immédiatement. Au nom de la stabilité politique, des fonctionnaires doivent faire disparaître des documents sans que le pouvoir prenne en compte leur moralité et leur foi en leur mission. Le drame est inévitable: un fonctionnaire se suicide. Son épouse et sa soeur, aidées par la journaliste Anna Matsuda, décident d'intenter un procès. Ce qui ravit un procureur désireux de mettre fin aux magouilles d'un proche du pouvoir.

La série m'a entraînée dans les sombres et glauques rouages du pouvoir japonais au sein duquel règne la corruption, les conflits d'intérêt et le mensonge. Lorsque les fonctionnaires tiraillés entre les injonctions impossibles de leur hiérarchie et leur sens du devoir, les remises en question foisonnent et libèrent, malgré la peur, la parole. L'image des élites politiques et économiques est malmenée sans vergogne dans ce thriller glaçant, mis en scène avec sobriété apportant une vraie justesse au jeu des acteurs. 



* "Kotaro en solo". Un manga animé, de dix épisodes, mettant en scène un enfant de 4 ans, Kotaro Sato. Il emménage seul dans un studio. Ses voisins sont intrigués et très vite s'attacheront à l'enfant.

Pourquoi est-il seul? Ses parents travaillent-ils tout le temps? Rapidement, on s'aperçoit de l'absence des parents de Kotaro. Le petit garçon s'inscrit  l'école du quartier, se fait des amis et admire un héros de manga animé Tonosaman, d'ailleurs il porte l'épée de Tonosaman sur le côté et parle de manière surannée. Son voisin, Karino, un auteur de manga en manque d'inspiration, s'érige en tuteur du garçonnet et l'accompagne dans ses déplacements quotidiens. Peu à peu, ils tissent des liens d'amitié et on les suit aux bains publics, à la supérette, à l'école, au cinéma ou au parc.

Kotaro reçoit chaque semaine une somme d'argent de la part d'une "gentille personne". L'argent est apporté par un avocat, chaque semaine Kotaro offre collation et chansons ainsi que son journal intime de la semaine. Qui est "la gentille personne"? Kotaro cherche à le savoir, comme le téléspectateur, sans succès. 

Au fil des épisodes, on en apprend plus sur le passé de Kotaro et cela donne lieu à des épisodes émouvants comme celui dans lequel Karino se rend compte que Kotaro mange des mouchoirs en papier, alors qu'il a de quoi acheter de la nourriture convenable, résurgence de l'époque où délaissé par ses parents il ne mange pas à sa faim. Il y a les épisodes au cours desquels il croise trois enfants affamés à la cueillette de plantes comestibles, ou lorsqu'il retrouve d'anciens compagnons d'orphelinat. 

"Kotaro en solo" est un maga animé tendre et cruel à la fois: il aborde un sujet sociétal particulier au Japon, l'abandon d'enfants par des parents débordés par leur travail et complètement dépassés par la tâche éducative qui leur incombe. La scène des gants en caoutchouc est d'une intense émotion car on constate qu'il y a des mères incapables de toucher leur enfant. J'ai ri et versé ma petite larme en visionnant l'unique saison des aventures de Kotaro, je me suis attachée aux personnages qui portent, tous, leurs fêlures et qui vivent leur quotidien en composant avec elles. 

Visionnés dans le cadre: