jeudi 13 mai 2021

Belle est la montagne

 


Mon Giro lecture commence dans le nord de l'Italie, entre Milan et Grana, petit village de montagne où la mère du narrateur loue une maison- résidence secondaire pour s'éloigner de la ville bruyante et polluée et renouer avec la nature montagnarde.

Pietro rencontre Bruno lors d'un séjour estival à Grana : après une période où les deux jeunes garçons se jaugeront, une solide amitié naîtra entre eux.

Tandis que le père de Pietro, coureur de sommets à épingler sur sa carte, essaie de lui faire aimer la course en haute montagne, Bruno l'initie aux secrets de la montagne en parcourant, inlassablement, les alpages, les berges des torrents, la forêt et les glaciers. Pietro découvre une nature sauvage, âpre qui ne fait pas de cadeau à ceux qui s'y accrochent et tentent d'y vivre. Les baines sont à l'abandon, là-haut, dans les pâturages d'altitude, et les hommes taiseux.

Chaque séjour les lie profondément, chaque séjour fait découvrir au jeune Pietro une facette inconnu de son père, homme peu expansif et taciturne : quand le père pose le pied en montagne, il se relâche et n'a de cesse de gravir les pentes pour atteindre un des sommets de la chaîne alpine. Gravir, marcher et ce sans s'arrêter pour profiter des paysages grandioses : seule compte l'arrivée au sommet. Bien plus tard, une fois adulte, Pietro découvrira les « traces » laissées par les coureurs de sommet, dans une petite boîte en fer, dont celles de son père. Pietro ne parvient pas à adhérer à l'enthousiasme montagnard de son père et un jour il refusera de l'accompagner marquant la rupture avec l'enfance. Le tout sous le regard parfois goguenard de la mère, le lien entre le père et le fils, elle qui sait si bien jouer la partition du couple pour désamorcer les conflits. Elle s'accommode de son époux pour mieux vivre sa vie.

La vie séparera les deux amis, Pietro ira à la fac puis deviendra réalisateur, Bruno sera maçon, comme son paternel, et construira des maisons. Pietro quittera une montagne pour une autre qui lui en redonnera le goût : les Alpes italiennes laissent place au Népal et à l'Hymalaya. Etre loin recentre Pietro, le réconcilie avec lui-même mais pas avec son père.

Le cercle enchâssant la symbolique des huit montagnes fera que Pietro reviendra dans son Val d'Aoste à la mort de son père. Ce dernier lui lègue une cahute brinquebalante, une barma qu'il remontera avec Bruno, créant ainsi un point d'ancrage, un refuge, au cœur d'une montagne aussi grandiose que dangereuse.


« Les huit montagnes » est un roman envoûtant par la tristesse ineffable qui s'en dégage malgré les beautés que la nature offre généreusement à celui qui sait être à son écoute. On peut passer sa vie à ne pas comprendre celui qui vous a engendré, on peut passer le reste de sa vie à le regretter sans pouvoir y remédier. On ne revient jamais en arrière, on atteint, dans le cycle de la roue, le point que l'on a quitté des années auparavant, le regard changé et apaisé.

Paolo Cognetti écrit l'intime et le grandiose avec authenticité, avec une magnifique simplicité dans les mots, dans les propos des héros. La simplicité apporte une force narrative dont on ne se lasse pas. On est dans la montagne, à la suite des deux galopins, on suffoque lorsqu'on gravit, derrière le pas alerte du père, on s'extasie devant les scènes vivantes offertes par une montagne fière, lumineuse, chafouine et parfois sombre. On participe à cette ode à la nature qui nous rappelle combien elle est précieuse.

La montagne, univers mystérieux, dépaysant et terrifiant, pour celui, et j'en fais partie, qui n'y est pas né, qui ne la connaît pas et qui ne sait pas l'apprivoiser. Elle peut achever les plus coriaces et les avaler sans qu'ils laissent aucune trace avant le printemps suivant ou conserve à jamais le mystère d'une disparition.

J'ai été charmée par le roman de Paolo Cognetti, auteur que je ne connaissais pas : l'histoire d'une amitié intense que l'éloignement n'entame en rien. Dix ans peuvent passer sans pour autant rendre deux amis étrangers l'un à l'autre. J'ai également apprécié la justesse des mots et des émotions, notamment la tristesse, fil conducteur silencieux et discret du roman. 

Traduit de l'italien par Anita Rochedy

Une citation :

« Peut-être ma mère avait-elle raison, chacun en montagne a une altitude de prédilection, un paysage qui lui ressemble et dans lequel il se sent bien. La sienne était décidément la forêt des mille cinq cents mètres, celle des sapins et des mélèzes, à l’ombre desquels poussent les buissons de myrtilles, les genévriers et les rhododendrons, et se cachent les chevreuils. Moi, j’étais plus attiré par la montagne qui venait après : prairie alpine, torrents, tourbières, herbes de haute altitude, bêtes en pâture. Plus haut encore, la végétation disparaît, la neige recouvre tout jusqu’à l’été et la couleur dominante reste le gris de la roche, veiné de quartz et tissé du jaune des lichens. C’est là que commençait le monde de mon père. »

Quelques avis :

Babelio  Hachette  Tu vas t'abîmer les yeux  La bulle de Manou  Sens critique  La Croix  Hélène  Mots pour mots  Mes échappées livresques

Lu dans le cadre



mercredi 12 mai 2021

Esprits êtes-vous là?

 


« Quand nous sommes seuls longtemps, nous peuplons le vide de fantômes »
(in « Le Horla » de Guy de Maupassant)  peut-on lire en quatrième de couverture de ce splendide opus des éditions Soleil.

Le monde traditionnel japonais est peuplé d'esprits aussi gentils que méchamment farceurs ou franchement méchants. L'écriture de Lafcadio Hearn est merveilleusement servie par les illustrations poétiques ou inquiétantes de Benjamin Lacombe.

« Esprits et créatures du Japon » s'intéresse plus particulièrement à la nature et à la figure animale dans les contes et la mythologie japonais.

Le voyage exploratoire commence dans les eaux mystérieuse dans lesquelles évolue l'homme-requin pour se poursuivre en rencontrant le kappa ou génie des eaux un brin chapardeur. Il s'achève avec le conte « La mort d'un canard sauvage » où la cane est une jeune femme enchanteresse.

Les illustrations invoquent l'élément liquide de belle manière : les vagues rugissantes de la mer, la fausse tranquillité d'un marais, les berges dangereuses d'une rivière. Les couleurs passent du bleu à une gamme de verts et de jaunes, enveloppant le lecteur dans un étrange manteau liquide.

Puis, le voyage devient terrestre : les saule et cerisier content des légendes d'une beauté absolue, Benjamin Lacombe peint les arbres en une explosion de couleurs d'un même camaïeu, le lecteur est prisonnier consentant des bras tortueux et noueux du saule vert, du branchage lourd de fleurs du cerisier portant l'âme d'un valeureux samouraï.

Les animaux pointent le bout de leur museau, les kitsune entrent dans la danse grâce à un long chapitre, extrêmement bien documenté, dans lequel on apprend pourquoi nombreuses sont les statues de kitsune a être amputée de leur museau. Je vous mets sur la piste : les enfants auraient quelque chose à y voir mais chuuuut...

Les renardes croisées lors des nuits gorgées de brume sont à éviter car seuls les esprits savent jusqu'où elles peuvent mener les hommes. La magie est latente prête à envelopper le monde d'illusions.

Enfin, l'apogée du voyage se déroule dans les airs lorsqu'un papillon croise la route d'une fourmi. La grâce du pinceau de l'illustrateur apporte une féérie à laquelle on succombe avec enchantement.


« Esprits et créatures du Japon » est un recueil enchanteur tant par son texte que par ses illustrations dont les détails occupent le lecteur tout au long de ses pérégrinations au cœur des légendes japonaises.

La lecture procure de doux moments d'abandon et de rêves éveillés. Une respiration bienvenue après une journée de travail. Ne pas oublier la tasse de thé vert pour accompagner le voyage au pays des esprits et créatures japonais.

Une certitude reste : le désir de replonger dans le recueil sans modération.

Traduit de l'anglais par Marc Logé


Quelques avis :

Babelio  Journal du Japon

Lu dans le cadre



mercredi 5 mai 2021

Tranches de vie d'une famille japonaise

 


« Un mois au Japon »
m'a permis de me plonger dans l'univers des mangas, univers que je délaisse trop souvent.

On trouve de tout dans les mangas : comment apprendre à comprendre les chats et devenir un Maître Chat ou encore vivre le quotidien d'une famille lambda.

« Une drôle de famille » (tome 1) écrit et dessiné par Yumi Unita, relate le quotidien heureux de la famille Honda. Tarô et Chiharu est un jeune couple doté de deux enfants en bas âge, une fillette de quatre ans qui va à l'école maternelle, Yuki, et un garçonnet, d'environ deux ans, Kotaro.

La famille Honda est traditionnelle sans être étouffante : Tarô est charpentier et travaille tandis que Chiharu est devenue mère au foyer pour s'occuper de ses enfants.

Le personnage féminin n'est pas une « bombe sexuelle », et j'en ai été soulagée car souvent la charge sensuelle et sexuelle de ces personnages dans les mangas est si importante qu'elle en devient d'une lourdeur indigeste. Chiharu reste féminine tout en restant banale, dans le bon sens du terme. On peut s'identifier à elle sans gros effort : chaque jeune mère a pu se retrouver dans les situations décrites par l'auteure, celles d'un quotidien familial. Haaaaa le problème du lavage du doudou.... vous savez, celui qui sent épouvantablement mauvais pour l'adulte et qui fleure bon leur odeur pour les enfants.

Yuki est une fillette qui aime les super-héros, ceux de nin-rangers, ce qui fait d'elle une petite fille pas comme les autres : elle ne collectionne pas les produits dérivés de l'héroïne des filles « Cheer cheer Girly » et préfère les pantalons à rayures aux pantalons à motif fleuri. Elle est très attachante par son caractère original et son envie débordante d'être « une grande soeur » en acquérant peu à peu de l'autonomie.

Kotaro, quant à lui, est un poème à lui tout seul : il bave, il se cogne sans cesse en raison de son intrépidité, il touche à tout, ne veut pas prêter ses jouets, adore les insectes, comme son père, et vit sa vie de jeune enfant sous les regards bienveillants de ses parents.

Les moments paisibles succèdent aux instants cocasses eux-mêmes suivis d'anecdotes drolatiques ou émouvantes. Yuki et Kotaro grandissent entourés par l'inquiétude, normale, bienveillante de la maman. Tout est fait pour qu'ils s'épanouissent dans le respect de l'autre et celui de la tradition.


Même si j'ai été moins emballée par ce manga que par « Félin pour l'autre », je me suis laissée conduire par le charme tendre du quotidien d'une gentille petite famille japonaise. Les relations avec la belle-soeur du couple ne sont pas toujours faciles d'autant plus que Tarô et elle ne s'entendent pas vraiment. Cela donne l'occasion d'assister à des scènes truculentes : la belle-soeur n'est pas une ménagère hors pair... et alors ! Même si son attitude peut être agaçante, je lui ai toujours trouvé des excuses car elle est un peu le grain de sable dans l'univers bien huilé japonais.

« Une drôle de famille » et ses tranches de vie amusantes est une série qui nous happe, l'air de rien, au fil des épisodes.

Traduit et adapté du japonais par Patrick Honnoré


Quelques avis :

Babelio  Actuabd  Mangas et anime

Lu dans le cadre




mardi 4 mai 2021

20 ans avec mon chat

 


L'histoire commence avec le sauvetage d'un chaton nouveau-né, petite chose agrippée au grillage d'un collège, à Tôkyô. Un chaton terrorisé doté d'un instinct de survie extraordinaire.

La narratrice, qui est l'auteure, le ramène chez elle, ainsi commence vingt ans de vie commune.

On suit la croissance de au fil des jours, on remarque qu'elle prend chaque jour davantage de place au sein de la maison. adore les sardines et la bonite aigre-douce (espèce de poisson consommée fréquemment au Japon), elle aime explorer le jardin et les recoins de la maison ancienne louée par ses maîtres.

On suit au fil des saisons, qui apprend à la narratrice à mieux connaître le monde félin, à apprivoiser les moments précieux passés en compagnie de la chatte.

devient la muse de l'auteure dont les poèmes en l'honneur de la chatte jalonnent le récit.

« Le chat

minuscule

Les griffes

transparentes et nacrées

Les oreilles

mobiles il écoute ma voix

Les yeux

humides et clairs

Un soir où le quartier avait une légère odeur

mentholée

Tu es venu de loin

Viens ! Bonjour !

Je suis un être humain et toi un chat » (pages 12 et 13)

Le poème transporte aussi le lecteur près du grillage où s'accroche le chaton en perdition, il sent l'odeur mentholée, il entend les faibles miaulements, il voit la main de l'auteure s'approcher du petit être pour le sauver.


Les saisons défilent et filent, le couple s'éloigne doucement mais sûrement, demeure, point d'ancrage pour la narratrice qui choisit ses lieux de vie en fonction du chat.

L'écriture intimiste installe une douceur dans le temps qui passe, accompagne les choix de vie de la narratrice d'une lumière tamisée par les voilages des fenêtre, on est à côté et en-dehors, spectateur discret d'une vie au quotidien.

Les années passent, vieillit et décline faisant comprendre que bientôt il n'y aura plus « d'an prochain ». A ce moment, l'émotion prend à la gorge : la perte d'un compagnon à quatre pattes de velours est toujours un moment difficile à vivre. J'ai perdu ma siamoise, il y aura presque sept ans et je l'entends encore miauler... elle avait vingt ans comme Mî (mais je ne suis ni auteure ni poétesse).


« 20 ans avec mon chat » est un roman délicat tout en évocation subtile et tendre qui trouvera écho chez tout lecteur, amoureux ou non des chats, appréciant la sensibilité dans l'écriture.

Vingt ans d'une vie au cours desquels les fêtes traditionnelles, les paysages, la nature ou la vie quotidienne japonais rythment les jours.

Mayumi Inaba, à l'écriture épurée, enchante son lecteur dans l'entrelacs des petits riens si importants.

Roman traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu


Quelques avis:

Babelio  Comme au Japon  Plumebleue  Ma toute petite culture  Hilde  Sens critique  Livraddict Pativore

Lu dans le cadre



dimanche 2 mai 2021

Week-end à Rome... non! un voyage en Italie

 

(crédit photo: internet)


Je trouvais étrange qu'il n'y ait rien en mai. J'ai vite appris que le mois de mai était celui de l'Italie et de sa littérature.

Je ne sais pas si je parviendrai à réaliser un Giro littéraire, toujours est-il que je compte lire quelques romans et nouvelles. L'essentiel étant de participer et d'actualiser mes lectures italiennes. Les derniers auteurs lus furent Luigi Da Porto "Romeo et Juliette" (2018) et Stefano Benni "Le bar sous la mer" (2015).

Martine organise donc le Mois italien sur FB et sur les blogs participants. Elle l'a placé sous le signe du voyage, un voyage à travers les vingt provinces italiennes. 

Bien entendu, inutile de se dire qu'on n'y arrivera pas parce que "Le mois italien" a une organisation souple et no dirigiste: liberté totale pour les lectures et leur rythme. Il est essentiel de préserver l'envie de lire et de découvrir la bellissima Italia.

J'ai mis de côté quelques titres, je ne sais pas si je les lirai tous. Une seule certitude: l'évasion sera au rendez-vous côté nourritures livresques et terrestres. Mon cher Bibliomane d'époux réussit à la perfection les pasta a limone.

In viaggio per delle belle letture

Bonus: Lilicub et Nanni Moretti et son "Journal intime" ou ici

samedi 1 mai 2021

La logique du grain de sable

 


Je ne connaissais pas l'auteur japonais de romans policiers, Keigo Higashino, « Un mois au Japon » m'a donc permis d'ouvrir une nouvelle fenêtre sur le monde littéraire japonais.

 

Ishigami est un professeur de mathématique dans un lycée privé, un homme solitaire ne vivant que pour la recherche mathématique. Les maths sont toute sa vie jusqu'au jour où une jeune femme, Yasuko Hanaoka, divorcée, élevant seule sa fille, emménage sur le même palier que lui. Il en devient très vite amoureux et passe plusieurs fois dans la semaine, avant de se rendre au lycée, acheter un panier repas là où elle travaille.

Tout bascule le jour où l'ex-mari retrouve la trace de la jeune femme. La visite dégénère, alors que l'ex-mari devient violent, Misato, la fille de Yasuko, l'assomme. Pour sauver sa fille, elle étrangle l'homme puis constate le désastre.

Ishigami, qui a entendu le bruit de la lutte, vient aux nouvelles. Il comprend très vite qu'un drame a eu lieu et prend rapidement les choses en main, à savoir camoufler le crime et établir un alibi parfait à ses voisines.

 

Peu de temps après le corps est retrouvé, le visage méconnaissable après avoir été martelé, le bout des doigts brûlé, non loin d'une bicyclette et d'une poubelle dans laquelle les vêtements ont été à moitié brûlés.

L'enquête est confié à l'inspecteur Kusanagi qui, malgré l'alibi de la mère et de la fille, a l'intuition qu'un arbre cache la forêt. Il prend conseil auprès de son ami le professeur de physique Yukawa pour tenter de démêler le vrai du faux : les facultés de logique du physicien ont souvent aidé l'inspecteur à résoudre ses enquêtes.

Coïncidence, Yukawa et Ishigami ont suivi leurs études dans la même université ; leurs retrouvailles provoqueront le grain de sable qui grippera le plan extrêmement bien pensé établi par Ishigami.

 

Keigo Higashino fait cheminer son lecteur aux côtés des suspects et des enquêteurs. Il lui fait découvrir au fil du récit les pièces d'un puzzle compliqué et pourtant si simple. Ishigami, dont la logique est implacable, sait comment construire un alibi qui sans être forcément inébranlable conduira les enquêteurs à l’échec. Le lecteur suit l’enquête en tentant de discerner les éléments anodins qui mettront Yukawa sur le sentier de la vérité.

Quant au sentiment de culpabilité, il est, en quelque sorte, le nœud du roman : l’homicidé est un affreux personnage, sans foi ni loi hormis celle du plus fort. Le drame domestique est provoqué par l’instinct de survie d’une jeune femme aux abois qui fera tout pour innocenter sa fille. L’ex-mari est le contraire du cadre des rapports sociaux régissant la société nipponne : la dignité et le respect lui sont inconnus, lui qui terrorise son ex-épouse, la battait quand ils étaient encore mariés, lui extorquait de l’argent durement gagné. Les personnages sont dignes et respectables, ils sont pudiques dans leurs sentiments, cachés sous un masque proche de l’indifférence. A quelques expressions fugaces qui montrent combien la pudeur des sentiments peut dissimuler l’intensité d’une passion.

Yasuto suivra à la lettre les consignes précises d’Ishigami, amoureux transi d’une beauté qu’il ne pense pas mériter, jusqu’au moment où Yukawa la mettra devant un choix cruel mais lucide : vivre un possible bonheur en étouffant le sentiment de culpabilité et mourir chaque jour à petit feu dans la honte ; ou être digne et respectable en assumant son acte. Etre sans honneur ou mourir socialement avec la dignité d’un samouraï.


« Le dévouement du suspect X » est un roman noir admirablement construit sur le thème de l’opposition de la logique implacable déjouée par l’instabilité du facteur humain. Yukawa est un scientifique doté d’un sens très fin de la psychologie, ce qui fait sa force

Roman traduit du japonais par Sophie Refle


Quelques avis :

 Babelio  Mon roman noir et bien serré  Polars pourpres  Les lectures du maki  Sens critique  Livraddict

Lu dans le cadre 



mercredi 28 avril 2021

Vous aimez les classiques? Cette proposition est pour vous!

 Les défis littéraires sont très nombreux et tous très tentants. On se dit, à chaque fois, que "non, je ne pourrai tenir le rythme... c'est trop compliqué ... et puis il y a tant à lire par ailleurs..." On ne peut le nier. Pourtant la deuxième saison de "Les classiques c'est fantastique" s'est ouverte hier, chez Moka. Les épisodes sont alléchants et peuvent donner l'envie de faire baisser sa PAL qui contient, forcément, des classiques achetés au gré des visites chez son libraire ou dans les foires aux livres.

Le principe du "challenge" est le suivant:

Un rendez-vous par mois sous la houlette de Moka et Fanny rassemble les bonnes volontés. Le programme annoncé pour les mois à venir a été élaboré par les participants réguliers de la première saison (dont vous pourrez avoir un aperçu et pourquoi pas une mise en appétit ici). Les thématiques choisies peuvent être génériques, liées à un auteur ou à une époque ou encore à une nationalité.

Le côté fantastique de ce challenge est que les bonnes volontés peuvent le rejoindre ponctuellement si un thème particulier leur parle plus qu'un autre ou peuvent passer au large en cas d'incompatibilité littéraire ou manque de motivation et/ou d'inspiration. Bien entendu, les bonnes volontés que rien n'effraient peuvent sévir chaque mois.

Attention, le titre lu ne sera révélé qu'au moment de la parution des billets (date commune) afin de maintenir le suspense et offrir de belles surprises.

Quant au programme, le voici! (A noter les jolis logos proposés)

  1. MAI: fais ce qu'il te plait! Pourquoi pas une invitation au voyage? (Récits de voyages réels ou imaginaires, voire métaphoriques, romans de l’ailleurs….)
  2. JUIN: Jules Verne ... voyage autour de ses livres en mille et un lecteurs?
  3. JUILLET: l'été brille de tous ses feux, direction le sud et ses littératures méditerranéennes.
  4. AOUT: les classiques ont inspiré le cinéma comme la BD, une autre manière agréable de les découvrir.
  5. SEPTEMBRE: cinquante millions de chinois et moi, et moi et moi! Place à l'autobiographie.
  6. OCTOBRE: célébration des plumes féminines!
  7. NOVEMBRE: Littérature et Histoire ou comment la littérature s'approprie les événements historiques pour en faire son miel.
  8. DECEMBRE: Elémentaire mon cher Waston! A vos classiques policiers ou romans noirs!
  9. JANVIER: Il y a toujours des auteur(e)s censuré(e)s ou controversé(e)s, ce sera le moment de les découvrir ou de les relire.
  10. FEVRIER: normalement en février on savoure les crêpes, la dentelle tentatrice des romans érotiques sera à l'honneur.
  11. MARS: duel féminin? Les deux grandes Marguerite (Yourcenar et Duras) au coeur des lectures et des échanges.
  12. AVRIL: on ne se découvre pas d'un fil aussi pourra-t-on piocher dans une oeuvre du siècle de son choix.
Comment participer?

Le dernier lundi de chaque mois Fanny et Moka publieront les chroniques reçues par mp FB pour une intégration directe dans leur billet.
Il sera possible de déposer son lien en commentaire.


lundi 26 avril 2021

Le bonheur mode d'emploi?

 


« Le ministère du bonheur suprême »
emporte, sur un quart de siècle (entre 1990 et 2015), le lecteur des quartiers surpeuplés du vieux Dehli aux quartiers en plein essor du New Dehli en passant par le Cachemire et ses vallées peuplées de partisans.

On rencontre un groupe étrange, celui des hirajs, vivant dans une vieille demeure, la Khwabgah dite la Maison des rêves. Anjum, qui fut auparavant Aftab, l'a rejoint pour vivre pleinement sa vie de femme dans un corps d'homme qu'elle transforme peu à peu. On la retrouve, après une errance, déroulant un tapis élimé dans un cimetière de la ville devenu son foyer. Anjum parle avec les esprits, dort parmi les tombes, apprivoise le monde mystérieux et dérangeant des morts.

Un trio de copains, Naga, Musa et Biplab, gravite autour d'une jeune fille, belle insaisissable, l'incroyable S.Tillotama, à la fois absence et présence au sein de leur vie. Ils se sont connus à l'Ecole d'Architecture et ont joué ensemble au théâtre.

Un bébé apparaît une nuit, sur un trottoir, dans un tas d'ordures : personne n'a rien vu, personne ne sait à qui il peut être.

Les tiroirs s'ouvrent, se ferment pour se rouvrir encore : les histoires et les amours se croisent, s'éloignent, forment un tissage extraordinaire des destins liés à l'histoire de l'Inde.

Ce roman est tellement protéiforme, gigantesque par ses thématiques et ses histoires à tiroirs telles des matriochkas que l'on ouvre pour découvrir qu'il y en a encore une, et encore une, et encore une jusqu'à ce que l'auteure, Arundhati Roy, extirpe le dernier lambeau d'un récit picaresque souvent, rocambolesque parfois, stupéfiant et toujours jubilatoire : le happy end est à l'image du roman... joyeusement triste.

Aux côtés d'Ajum, on se plonge dans le monde étonnant des hirajs, craintes et admirées, vivant cependant dans des conditions parfois sordides. Elles sont tolérées malgré la répulsion qu'elles provoquent dans la majorité de la population. On la suit dans l'adoption, malgré elle, de la petite Zainab, abandonnée à l'entrée de la grande mosquée du quartier. Ajum, parce que la fillette est souvent malade, ira au dargah de Hazrat Gharib Nawaz à Ajmer où elle subira les dommages collatéraux des attentats du 11 septembre 2001, à savoir les violences au Gurajat en 2002. Ajum ne s’en remettra pas de sitôt et quittera la Khwabgah pour échouer dans le cimetière dont elle deviendra la figure emblématique et tutélaire.

L’épisode du bébé abandonné dans le tas d’ordures sur un trottoir au Cachemire est un écho à l’adoption de Zainab. Tilo recueillera l’enfant comme Ajum recueillit Zainab, telle une passerelle entre les personnages puisque Tilo viendra vivre dans le fameux cimetière transformé en Jennat Guest House, les prix défiant toute concurrence mais l’acceptation de la location dépend du bon vouloir d’Ajum.

 

« Le ministère du bonheur suprême » est un roman fabuleux, difficile à résumer car tellement dense, dans lequel la beauté et le sordide se côtoient, dans lequel la tolérance bouddhiste peut être étouffée par les violences et les tortures au Cachemire. L’amour, dans toutes ses acceptions, est un fil conducteur indéniable que l’on suit avec fascination.

Le tour de force d’Arundhati Roy est de rendre visible l’invisible et de réaliser un portrait de l’Inde contemporaine sans concession ce qui peut être parfois dérangeant et souvent touchant. Les laissés pour compte du bond en avant indien s’expriment sous la plume de l’auteure, ils s’expriment à loisir sur les mutations et les crises de leur pays. Elle réussit également à montrer combien il peut être dangereux d’être musulman en Inde avec la montée des nationalismes. Ajum est tout cela en même temps ce qui donne à ce personnage une force extraordinaire.

 

J’ai été happée par le tourbillon du récit qui ouvre sans cesse des portes sur d’autres récits, échos de tout ce qui fait l’Inde.

 

Traduit de l’anglais (Inde) par Irène Margit

 Si vous souhaitez en savoir plus sur les hirajs c'est ici

Quelques avis :

Babelio  La cause littéraire  En attendant Nadeau  Sens critique  L'étagère à livres  Rachel   

Lecture commune lue dans le cadre 



jeudi 22 avril 2021

Le restaurant de l'amour retrouvé

 


A la suite d'un chagrin d'amour, Rinco, jeune femme de vingt-cinq ans perd la voix. Le choc émotionnel qu'elle a subi est violent : l'appartement qu'elle partage avec son fiancé hindou est entièrement vide à son retour du travail. Il ne reste rien de ses ustensiles de cuisine acquis à force d'économies, il ne reste rien du tout même pas les économies conservées dans une boîte au fond d'un placard. Rien de rien et sans avoir rien vu venir. Il y a de quoi en perdre la voix.

Abattue, anéantie, Rinco s'abîme dans ses souvenirs et se rappelle de la présence de la jatte héritée de sa grand-mère maternelle, la jatte de saumure transmise de génération en génération au sein de la famille. Le fiancé indélicat l'a-t-il emportée avec lui ? Heureusement, il n'en est rien, la jatte mise au frais sur le palier est là, chaleureuse et souriante. Ainsi, tout n'est-il pas perdu pour Rinco.


Elle décide de retourner dans son village natal pour prendre un nouveau départ. Les souvenirs refont surface le temps du trajet, les prunes en saumure sont ses madeleines de Proust.

Il n'est pas facile de faire le voyage en sens inverse quand ce sont les contingences matérielles qui vous y obligent. Rinco doit se faire à l'idée de retrouver sa mère, Ruriko, femme fantasque dont l'animal de compagnie est un cochon femelle appelé Hermès. La tendresse n'est pas ce qui lie les deux femmes ; cependant la mère prête à sa fille de quoi ouvrir un restaurant. A charge pour elle de s'occuper d'Hermès.


Son restaurant n'est pas un restaurant ordinaire : elle ne dispose que d'une table et ne travaillera que sur commande afin que les convives-clients prennent le temps de savourer les plats qu'elle leur aura préparé.

Donner le temps au temps tel est le credo de Rinco qui vit au rythme des saisons et des largesses offertes par la nature. Le temps, si précieux car insaisissable, apologie de la lenteur … le nom idoine sera trouvé : « L'escargot ». « « Mon restaurant, je voulais en faire un endroit à part, comme un lieu déjà croisé mais jamais exploré. Comme une grotte secrète où les gens, rassérénés, renoueraient avec leur vrai moi. »

Rinco découvre rapidement que son art culinaire, son amour des produits locaux d'excellence, son amour du travail bien fait, son amour du mariage des saveurs, rendent les gens heureux.

Préparer des plats respectueux des ingrédients et de ceux qui les savoureront est un bonheur bilatéral.

On suit la jeune femme lors des cueillettes de champignons sauvages ou des grenades délicieusement acide, juste ce qu'il faut pour sublimer un curry de remerciement. Quand Rinco remercie ce n'est pas avec des mots mais avec des mets.


L'auteure, Ito Ogawa, emporte le lecteur au gré des recettes qui mettent en émoi ses papilles : on est au cœur de la cuisine de Rinco, on est avec elle quand elle déguste des navets rouges blottis sous la neige, on sent les flaveurs, les odeurs délicates de la cuisine. On entend les aliments chanter quand elle les prépare avec son cœur. On entre, grâce à son écriture, dans un monde intimiste où la sensibilité et la délicatesse se trouvent dans chaque tableau. Le silence est une réponse face à une violence subie, le silence magnifie le rapport au monde de l'héroïne qui, au fil des souvenirs et des échanges avec sa mère, approchera le secret familial.

« Le restaurant de l'amour retrouvé » est le roman d'une perte transformée en une richesse douce amère : Rinco recrée des liens avec sa mère sans parvenir à lui dire « merci » de vive voix. Perte d'un amour, perte d'une voix, mais réconciliation avec ce qui semblait à jamais déchiré.

J'ai savouré chaque page du roman, je me suis perdue avec délice dans un florilège de saveurs et d'odeurs au point de me voir, juste derrière Rinco, à observer et admirer ce qui est délicieusement décrit sous la plume de l'auteure. La traductrice a réussi de belle manière à traduire ce texte tout en émotions sensorielles et introspections délicates.

Une première rencontre des plus réussies !

Traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako


Quelques avis :

Babelio  Sens critique  Recettes et récits  Apostrophe  Les mondes imaginaires  Ellettres  Lecturissime  Les chasseuses de livres  Librairie Collard

Lu dans le cadre



mardi 20 avril 2021

Vive les makis!

 


Aujourd'hui, en fin de matinée, j'ai eu une subite envie de makis.

Je n'ai pas utilisé mon kit à makis, j'ai sorti la natte à makis du placard... une première depuis des années.

Je me suis inspirée de la recette de Nolwenn car j'avais ce qu'il fallait dans le frigo : feuilles d'épinard, filet de tofu à la japonaise, shiitake et carotte.


J'ai préparé les shiitake à la poêle avec de l'huile d'olive, un petit oignon rouge, une petite gousse d'ail et déglaçage à la sauce soja. J'ai salé, poivré et ajouté du gingembre moulu puis j'ai réservé.

J'ai râpé la carotte avec la râpe de la mandoline.


Cuisson du riz :

  • 200g de riz gluant qu'il faut rincer plusieurs fois jusqu'à ce que l'eau soit claire.

  • 230 ml d'eau pour recouvrir le riz, dans une casserole avec couvercle. Porter à ébullition puis laisser cuire à feu moyen 2 à 3 minutes. Ensuite laisser cuire à feu doux pendant 12 minutes.

  • Après avoir éteint sous la casserole, ne pas ôter le couvercle, laisser reposer 10 minutes.

  • Mettre le riz dans un saladier et verser ce qu'il faut de vinaigre de riz.

  • Attendre que le riz refroidisse.


Confection des makis :

  • Etaler la natte en bambou, poser une feuille de nori (attention au sens de la natte sinon il y aura une mauvaise surprise lors du « roulage »)

  • Tremper les mains dans un saladier d'eau froide puis prendre du riz et l'étaler sur la feuille de nori.

  • Laisser 1 bon centimètre en haut et en bas pour fermer la feuille de nori..

  • Disposer les feuilles d'épinard, puis les fines lamelles de filet de tofu, ensuite un peu de shiitake et enfin un peu de carotte râpée.

  • Commencer à rouler le maki, ne pas oublier de presser régulièrement pour que les ingrédients soient bien agglomérés.

  • Fermer la feuille de nori. Ne pas hésiter à rouler en serrant dans la natte le maki..

  • Tremper un couteau bien tranchant dans l'eau froide puis procéder à la mise en larges rondelles du maki. Nettoyer le couteau entre chaque découpe.


Pour la sauce : de la teriyaki


Bon appétit !

Crédit photo: moi

Je me suis inspirée de la recette de Nolwenn

Cuisiné dans le cadre



lundi 19 avril 2021

Le roman du Brexit?

 


Les héros de « Bienvenue au club » ont vieilli, ils ont la cinquantaine bien tassée, la vie n'a pas forcément tenue toutes ses promesses et pourtant …. on les suit avec bonheur et enthousiasme dans les méandres de leurs regrets, de leurs réussites, de leurs rêves aboutis ou encore à réaliser.

Benjamin, Philip et Doug sont devenus époux et pères, les uns sont restés dans la région de Birmingham, un autre a cédé aux sirènes londoniennes et aux riches héritières.

L'Angleterre de Thatcher est derrière eux, les conflits sociaux et la guerre civile avec l'IRA également. Il y a eu l'idylle travailliste avec un Tony Blair Premier Ministre, les JO de 2012, la bulle de la City, le multiculturalisme londonien ravissant tout européen convaincu.

Les lendemains déchantent lentement mais sûrement. Comment en est-on arrivé là ?

 

2011, les émeutes bouleversent le paysage social britannique : l’Angleterre montrait une tolérance de bon aloi, les Bobbies ne sont pas armés, cas unique en Europe, tout est remis en question lors de l’interpellation d’un jeune noir. Le feu qui couvait s’attise pour gagner la rue, pour une escalade dans la violence : les grandes enseignes sont saccagées parce qu’elles représentent le pouvoir mais ça, le pouvoir ne veut pas le considérer ainsi. Ian Coleman, le mari de Sophie se fait agresser alors qu’il tente de s’interposer, le fossé s’élargit entre elle et sa belle-mère qui cite Enoch Powel et son discours des « fleuves de sang ». Les JO de 2012 ne parviendront pas à gommer le fossé séparant les gens ordinaires des « intellectuels » et des politiques.

La famille Trotter traverse la période mouvementée comme elle peut : Benjamin présente enfin son roman à Philip devenu éditeur, Lois oscille entre retourner auprès de son époux, Christopher Potter, et poursuivre leur modus vivendi, Sophie décide de ne plus prendre de petit ami au sein de son cercle professionnel, l’université, elle en a soupé des intellectuels. Elle épouse un moniteur de conduite qu’elle a rencontré lors d’un stage de conduite obligatoire suite à sa verbalisation pour excès de vitesse : ils n’ont rien en commun mais construisent un avenir ensemble. Doug est devenu journaliste politique et chroniqueur incontournable, toujours à l’affut du bon mot ou du tuyau qui fera un bon papier.

Puis arrive le gouvernement de coalition de David Cameron : il promet un Référendum sur la sortie ou non de l’Union Européenne. Le couperet est sans appel : ce sera le Brexit. Coup de tonnerre parmi l’élite anglaise qui s’attendait à tout sauf à ça.

« Comment en est-on arrivé là ? » se répètent en boucle Benjamin, Philip, Doug, Lois ou Sophie. Le Brexit peut-il devenir un argument pour divorcer ? Sophie s’éloigne de son époux, Benjamin retrouve un ancien copain de collège, qui n’est pas entré à « King William College », devenu amuseur dans les goûters d’enfants. Lois est en proie à ses vieux démons.

Le regard doux-amer de Jonathan Coe parcourt « Le cœur de l’Angleterre », sa plume élégante, délicatement ironique, mettent en scène la perte des êtres chers ou des idéaux, le passage, inexorable du temps, ce sable glissant entre les doigts des personnages. Il y a l’observation critique des relations humaines aussi bien au sein de l’intime que dans la société, dans laquelle la tendresse est toujours présente.

« Le cœur de l’Angleterre » est également un roman qui explore, malicieusement, les sources des crispations actuelles, celles qui délitent, avec violence, le tissu socio-culturel et intellectuel d’aujourd’hui : le politiquement correct dont la captation du langage ôte toute aspérité, et ce dans tous les domaines. Sophie en fera les frais lorsque la fille de Doug, la terrible Coriandre, s’insurge en lieu et place d’une jeune étudiante transsexuelle ce qui provoque sa mise en congé. L’austérité implacable renforce le nationalisme ainsi que le sentiment d’identité. Ces démons ne sont pas joyeux, ils sont inquiétants au point de provoquer, parfois, un repli sur soi. Ils sont omniprésents aujourd’hui puisque le terrain est dégagé pour laisser libre cours à la « cancel culture », le glas insupportable de la négation de ce qui fait la richesse de la création artistique.

Que faire pour réagir ? Quitter le pays pour aller vivre outre-Manche ? Les moulins se ressemblent-ils dans les Midllands  et en Provence ? « Adieu to old England » rythme le roman en une partition nostalgique d’une époque révolue.

Un roman jubilatoire, et une délicieuse satire sociale, qui pose les bonnes questions sur notre aujourd’hui toujours plus inquiétant.

 

Traduit de l’anglais (RU) par Josée Kamoun

 

Quelques avis :

Babelio  Tu vas t'abîmer les yeux  La Croix  Mots pour mots  Actualitté  Anita

Lu dans le cadre





dimanche 18 avril 2021

Bataille des Anciens et des Modernes

 


« Jusqu'au milieu du XXe siècle, les tanukis, emprunts d'habitudes frivoles, partageaient aisément leur espace vital avec les paysans. Leur existence était douce et paisible.
Mais le gouvernement amorce la construction de la ville nouvelle de Tama. On commence à détruire fermes et forêts. Leur habitat devenu trop étroit, les tanukis jadis prospères et pacifistes se font la guerre, l'enjeu étant de conserver son bout de territoire. Efforts dérisoires car la forêt continue de disparaître...
Les humains, avec qui ils ont appris à cohabiter, font preuve d'un expansionnisme inexpliqué. Les chefs de clans coordonnent la riposte. Un plan est établi sur cinq ans : le temps pour les animaux d'étudier les humains et de réveiller leur pouvoir de transformation. Il va falloir tenter d'effrayer les humains en évoquant peurs et superstitions. Les solutions les plus farfelues sont expérimentées. »


J'ai quitté l'univers nostalgique de « Souvenirs goutte à goutte » pour entrer avec "Pompoko" dans celui, plus délirant, des tanukis, petits canidés ressemblant aux ratons laveurs.

Dans la mythologie japonaise, le tanuki est un des « yokai » (esprits) de la forêt.

Il existe chez les tanukis, comme chez les renards (ou kitsune), deux catégories : les tanukis dotés du pouvoir de transformisme et les autres. Les premiers organisent et orchestrent les ripostes jusqu'au bout de leurs forces et de leur espoir ; il leur en faudra beaucoup pour tenter de repousser l'expansionnisme des hommes.


Isao Takahata évoque la forte croissance démographique du Japon des années 1960 alors que l'emprise de l'occupation américaine disparaît peu à peu. Il n'y a pas assez de logements aussi le pays met-il sur pied des programmes de construction gigantesque induisant la destruction des paysages traditionnels d'une campagne grignotée au nom de la modernité.

Les années 60 amorcent ce qui ne sera qu'un moment M dans l'histoire occidentale, « Les trente glorieuses » époque au cours de laquelle les progrès technologiques, la demande exponentielle de produits de consommation, font oublier la symbiose entre l'homme et la nature.

Les anciennes valeurs ne pèsent pas lourd dans la balance économique et sont vite remisées dans les placards de l'Histoire : il n'est plus l'heure de respecter la nature et les divinités qui s'y rattachent, il est l'heure, pour l'homme japonais, d'avancer et d'oublier ses racines au nom du progrès.

D'ailleurs, quand les sages tanukis unissent leurs forces mentales pour organiser un défilé d'esprits et de figures mythologiques pour frapper les humains et leur faire comprendre que la coexistence des deux univers ne peut perdurer ainsi, les gens sont persuadés qu'il s'agit un défilé organisé par un parc d'attraction. Le combat des tanukis semble vain et voué à l'échec au point que pour survivre il n'y aura qu'une seule échappatoire : se déguiser en humain pour s'adapter à la vie citadine. Et les autres, que deviennent-ils ?

Dans la scène du bateau construit par un des Shikoku (maîtres, vénérés par les humains) survivants pour quitter le rivage hostile d'une contrée devenue inhabitable pour les tanukis, il y a un peu du départ, dans "Le seigneur des anneaux", des Elfes du Havre Gris pour rejoindre, sans espoir de retour, les Terres Immortelles. Les tanukis non transformistes s'exilent pour des terres inconnues. Est-ce la métaphore de la disparition des espaces naturels au profit délétères des espaces urbains ? Pour moi, c'est une évidence. Le départ des derniers tanukis est l'adieu à l'ancien Japon qui ne peut faire face à la marche de la modernité.

Ce que vivent les tanukis transformistes c'est ce que vit l'homme moderne exilé dans les villes, coupé de la nature malgré sa domination sur cette dernière.

L'espoir d'une prise de conscience est en gestation, ténu mais présent : un des tanukis-humains suit un soir un des siens pour s'apercevoir qu'ils se sont adaptés aux parcs au cœur de la ville nouvelle de Tama, près de Tokyo, et vivent leur vie insouciante de tanukis.


« Pompoko » est un film d'animation au rythme soutenu avec des clins d'oeil à l'histoire culturelle du Japon, entre combats de samouraï, de sumos, de super-héros de manga et et les allusions à Porco Russo, Totoro ou Kiki.

Takahata fait des tanukis de petits animaux dotés de multiples petits défauts, souvent adorables, qui les rendent attachants et sympathiques. On rit, on éprouve de la peine au fil des actions désespérées pour restaurer le monde ancien... on se dit, surtout, que le film est précurseur : aujourd'hui les trente glorieuses ne sont plus qu'un souvenir doux-amer laissant place à des enjeux gigantesques dont l'homme n'a pas encore pris la complète mesure. La nature, à un moment, à force de dévastations au nom d'un progrès de plus en plus illusoire, ne pourra que se rebeller et signifier à ses hôtes que la partie est finie.


Film à partir de 7 ans.

Quelques avis:

Kanpai  Sens critique  Tokonoma

Visionné dans le cadre