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lundi 27 décembre 2021

Ör ou le kintsugi islandais

 


Un homme d'une cinquantaine d'année s'interroge sur le sens de la vie, sur le sens de sa vie. Depuis huit ans il n'a pas touché une femme, depuis son divorce. Trois femmes comptent dans sa vie, trois Gudrun, sa mère, son ex-femme et sa fille.

Jonas Ebeneser a pourtant une passion : celle de restaurer, réparer et retaper les meubles, les pièces ou les objets qui ne se portent pas bien. Bientôt, il ne trouve plus de réconfort à réparer les choses, la crise existentielle de la cinquantaine frappe à la porte de son âme.

Il décide d'en finir puisque les trois femmes de sa vie ne semblent faire que peu de cas de lui et de ses questionnements. Il liquide son entreprise, prend un minimum d'affaires, ses outils les plus utiles, dont sa perceuse, et un billet d'avion pour un pays en guerre pour mettre fin à ses jours, disparaître sans laisser de trace.

Sauf que...


Le pays ravagé par la guerre connaît une trêve, l'hôtel « Silence » où il a réservé une chambre pour quelques jours, renaît doucement de ses cendres grâce à l'opiniâtreté des neveu et nièce, Fifi et May, de la propriétaire.

La ville balnéaire panse ses plaies comme elle peut, tente de vivre normalement depuis que les démineurs ont rendu sûrs quelques quartiers, Jonas est un des trois touristes accueillis par l'Hôtel Silence, annonceur d'une possible embellie sur un pays en ruines.


Jonas prend peu à peu conscience que tout est à réparer, retaper ou restaurer dans la ville et surtout dans l'hôtel.

Il commence par rendre fonctionnelle la douche de sa chambre ce qui n'échappe pas à May. Un lien s'instaure entre Jonas et les jeunes gens au point qu'il cède à leur demande d'aide pour remettre en état les chambres de l'hôtel.

Puis ce sera le pont, fragile, jeté entre lui et Adam, le jeune fils de May, orphelin de père et muet. Un jour, Jonas, dans la réserve de l'hôtel, trouve un cahier de coloriage et ses crayons de couleur. Adam couvre des pages entières de rouge et de noir jusqu'à ce que les crayons s'amenuisent. Ses dessins deviennent plus organisés et colorés, comme s'il reprenait goût à la vie et à ses couleurs. L'embellie après avoir exorcisé ses peurs par ses gribouillages violents.


Ainsi Jonas parti loin de chez lui pour disparaître à jamais, se remet à exercer sa passion, qui là devient nécessité, de restaurateur, de réparateur d'objets brisés. A chaque fois qu'il remet en fonctionnement quelque chose, qu'il répare un meuble, qu'il réhabilite les pièces d'une maison qui accueillera des femmes qui ont tout perdu, c'est un être humain qu'il reconstruit, c'est une vie brisée qu'il remet debout … et c'est un peu des morceaux de lui-même qu'il recolle.


« Ör » est un roman, non pas initiatique, de la réparation, du retour sur soi et de la reconstruction de soi. On se perd pour mieux se retrouver dans un endroit perdu, laminé et brisé par les horreurs d'une guerre civile qui rendit ennemis les voisins, les amis.

Audur Ava Olafsdottir relate, avec une délicatesse empreinte de poésie, le cheminement d'un homme à la recherche d'un sens à sa vie. Il pense l'avoir perdu et en pratiquant, à sa manière, l'art du kintsugi, art ancestral japonais de réparation des « blessures » des objets avec de la poudre d'or, les mettant en valeur pour les magnifier, approche au plus près la quintessence de la vie en soulignant les blessures reçues. Ör en islandais est un terme neutre qui veut dire cicatrice, toute sorte de cicatrices, ce qui renforce encore plus l'histoire du personnage principal.

Le nymphea tatoué sur la poitrine de Jonas en sublime la blessure, les réparations discrètes, mais ô combien vitales, des objets du quotidien, soulignent que ce qui a été détruit peut reprendre « vie » et que mourir n'est jamais urgent.


J'ai beaucoup aimé l'écriture de l'auteure dont je n'avais encore rien lu. La poésie est toujours présente, dans la plus banale description, dans le détail infime, ce qui apporte une intensité sublime au roman.

« Ör » est un roman très beau et envoûtant.

Traduit de l'islandais par Catherine Eyjolfsson


Quelques avis :

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mardi 29 décembre 2020

« Où se réfugier quand aucun chemin ne mène hors du monde ? »

 


Sigvaldi, la trentaine, tombe amoureux de la splendide Helga, jeune femme qui ressemble à Elizabeth Taylor, elle a dix ans de moins que lui.

Ils sont heureux, ils ont deux filles, Sesselja et Asta. Tout pourrait leur sourire... sauf que Helga ne s'épanouit pas dans le rôle de femme au foyer. La fissure aura lieu lors d'une soirée chez son père où elle chante et subjugue l'assemblée de fêtards.

Quelques semaines plus tard, le mariage part à vau-l'eau, Helga abandonne son foyer et ses filles alors que Sigvaldi est au travail.

Les filles sont recueillies chacune de leur côté, leur père ne pouvant pas s'en occuper. Pour Asta ce devait être l'affaire de deux ans, elle restera jusqu'à l'année de ses seize ans avec sa vieille nourrice.

Asta est aussi belle que sa mère, elle est admirée, regardée et convoitée. Jusqu'au jour où elle refuse d'aller plus loin avec son petit ami et le gifle. Dans les années soixante, les adolescents dits « difficiles » sont envoyés à la campagne, autrement dit au fin fond du monde islandais, pour réapprendre les règles sociales. C'est ainsi qu'Asta se retrouve dans la ferme d'Arni et sa mère Kristin dont l'esprit bat la campagne régulièrement. Il y a déjà Josef, un adolescent de son âge.

Asta, ou « amour » en islandais si on enlève le -a- final, est une héroïne sensuelle, avide de vivre et de trouver sa place dans le monde. D'ailleurs tout tourne autour de l'amour, l'antienne du roman de Jon Kalman Stefansson.


L'amour et ses multiples formes sont autant de pièces du puzzle littéraire concocté par l'auteur.

Aime-t-on follement plusieurs fois au cours d'une vie ? Sans doute mais pas avec le même schéma.

Ce qui est certain c'est que l'amour, comme la souffrance, son pendant, apportent à l'existence humaine son intensité, ce qui lui confère sa réalité. On aime, on souffre donc on est, on vit, on existe.

L'amour donne à l'être humain sa place dans un tout. « Où se réfugier quand aucun chemin ne mène hors du monde ? » Dans l'amour, dans toute sa globalité et sur toutes ses gammes. Il nous grandit, il nous construit au fil des désillusions, des échecs, des regrets, des remords et des doux souvenirs. Il nous montre combien brève est la vie et que chaque instant passé auprès de ceux qui comptent est un cadeau plus précieux que le plus pur des diamants.

C'est cette quête que le lecteur suit avec Asta du cœur de l'Islande battue par les vents incessants, perdue sous la neige ou les brouillards à couper au couteau, isolée dans la nuit boréale au milieu d'un océan immense ; au centre de Vienne ou de Prague, là où bat le cœur de la culture théâtrale de l'Europe.

L'Islande, petite île au milieu d'une immensité liquide, engendre des femmes et de hommes au caractère trempé et fantasque parce que la nuit polaire ne peut que donner corps à une fête permanente pour oublier que trop de sombre tue la lumière. Ils peuvent se perdre dans l'immensité d'une bouteille de vin ou de vodka.

Jon Kalman Stefansson nous conte l'histoire croisée de l'Islande moderne et d'une famille en utilisant tous les ressorts qui tissent la trame d'un roman extraordinaire malgré l'arythmie des récits enchâssés. Peu à peu les pièces du puzzle s'agencent pour offrir une fresque romanesque qui touche à l'universel.

Il y a de la poésie, de l'épique, du tragique et du bonheur ce qui est délectable.

J'avais beaucoup apprécié « D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds », j'ai adoré « Asta » roman vibrant et envoûtant.


« J'ai fini par trouver le sommeil. Au moment où d'autres se réveillaient. Je me suis endormie dans le noir et réveillée dans le noir, mais il faut se garder de procéder à je ne sais quelles déductions dramatiques. Nous sommes tout bonnement en décembre, aucun autre mois ne produit autant d'obscurité » (p 119)


« Tu es peut-être dans les fjords de l'Ouest, dans une ferme abandonnée depuis des dizaines d'années ? Serais-tu là-bas, au creux de mon passé ? Et la seule manière pour moi de te retrouver serait de refaire tout ce chemin à l'envers ?

Ou es-tu simplement « parti » ?

Quel que soit le sens deton geste.

Parce que tu en as eu assez ? Parce que c'est ainsi que tout doit se terminer : dans le silence, l'absence et l'indifférence ?

Que tu as coupé les liens qui nous unissaient, ces liens que je croyais si puissants, et qui nous ont unis pendant plus de trente ans ? Que tu as résolument tranchés.

Et qu'aucune puissance sur terre ne saurait renouer.

Vraiment ? Aucune puissance sur terre ne saurait les renouer ? » (p 124-125)


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jeudi 21 janvier 2016

La citation du jeudi #8

"Nous revenons parfois à la souffrance. A nos regrets, à la nostalgie. Et remuons le couteau dans la plaie. Nous ne sommes pas très bien, la vie constitue un écheveau de plus en plus complexe, comme si l'homme peinait toujours plus à la cerner.Nous prenons des calmants, des excitants, des tranquillisants pour supporter le quotidien. Les années passent, le but de la vie demeure vague, nous ne comprenons presque plus rien, nous prenons du poids, nos nerfs s'usent puis se rompent et nous sommes constamment affligés par l'insatisfaction et les désirs inassouvis.
Nous rêvons d'une solution, aspirons à l'azur et l'éther, mais n'ayant ni le temps ni la sérénité ni l'endurance qu'il faut pour les atteindre, nous avalons, reconnaissants, des solutions hâtives, les plats préparés, le sexe à la va-vite, tout ce qui nous procure une solution d'urgence, nous vivons à l'époque de l'instantané. Les manuels de développement personnel nous promettent une vie meilleure et un peu de profondeur dans nos existences: panoplie de dix conseils pour arrêter de boire, arrêter de grossir, de souffrir, d'avoir peur, dix conseils pour mieux vivre, ils sont rarement plus de dix, nous peinerions à en mémoriser plus, ils sont au nombre de dix comme les doigts, comme les commandements."

(p 17 et 18 in "D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds" de Jón Kalman Stefánsson )

jeudi 24 septembre 2015

La citation du jeudi # 6

Je commence la lecture de "D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds" de Jòn Kalman Stefànsson. Univers très islandais et un long passage qui m'a interpellée.

"Nous revenons parfois à la souffrance, à nos regrets, à la nostalgie. Et nous remuons le couteau dans la plaie. Nous ne sommes pas très bien, la vie constitue un écheveau de plus en plus complexe, comme si l'homme peinait toujours à la cerner. Nous prenons des calmants, des excitants, des tranquillisants pour supporter le quotidien. Les années passent, le but de la vie demeure vague, nous ne comprenons presque plus rien, nous prenons du poids, nos nerfs s'usent puis se rompent et nous sommes constamment affligés par l'insatisfaction et les désirs inassouvis. Nous rêvons d'une solution, aspirons à l'azur et l'éther, mais n'ayant ni le temps ni la sérénité ni l'endurance qu'il faut pour les atteindre, nous avalons, reconnaissants, des solutions hâtives, les plats préparés, le sexe à la va-vite, tout ce qui nous procure une solution d'urgence, nous vivons à l'époque de l'instantané. Les manuels de développement personnel nous promettent une vie meilleures et un peu de profondeur dans nos existences: panoplie de dix conseils pour arrêter de boire, arrêter de grossir, de souffrir, d'avoir peur, dix conseils pour mieux vivre, ils sont rarement plus de dix, nous peinerions à en mémoriser plus, ils sont au nombre de dix comme les doigts, comme les Commandements."

(pages 17 et 18) in "D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds"

mardi 17 février 2009

Balade islandaise


Islande, dans une petite ville provinciale du Nord tout juste sortie du marasme économique grâce à de providentiels industriels. Une ville où sévit un trio de jeunes gens aux allures ridicules de cavalieros, semeur de pagaille les samedis soirs. Une ville où le train-train quotidien est perturbé par l'arrivée massive de main d'oeuvre étrangère vue d'un mauvais oeil par les gens du crû. Cette petite ville est choisie par la rédaction d'un journal de Reykjavik, "Le journal du soir", pour commencer la conquête d'un nouveau lectorat sous la houlette de l'ancien rédacteur en chef Asbjörn escorté du journaliste, en "pause" alcool, Einar et d'une photographe Joa. Perspective peu réjouissante pour celui qui a l'habitude de l'ambiance de Reykjavik!
Notre trio emménage dans une maison, à l'étage Asbjörn, son épouse Karolina et leur chien Snulli, au-dessous Einar et Joa. Comment faire pour éviter d'être cantonné à la rubrique des chiens écrasés? Quel sujet palpitant à trouver pour ne pas s'engluer dans la monotonie?
Très vite le morne défilement des jours va être perturbé par divers incidents: une femme décède suite à une chute lors d'une sortie en rafting, Snulli, le chien-enfant, disparaît au grand désespoir de Karolina et Abjörn et le corps d'un jeune lycéen, premier rôle d'une pièce de théâtre prévue pour la Semaine Sainte est retrouvé dans une décharge! De quoi intéresser notre journaliste en mal d'émotion, lequel se met en piste du moindre détail au risque de déplaire à bien des personnes. Entre interviews, écoutes des conversations de bar ou de débats politiques et conversations avec une vieille dame en maison de retraite, Einar se trouvera confronté à la découverte de la paternité d'Abjörn, à un trafic de médicaments lucratif et à une maladie encore confidentielle, l'hypocondrie bienvenue pour se débarasser d'une épouse encombrante.
Arni Thorarinsson, à travers son héros Einar, dresse un portrait doux amer de la société provinciale islandaise: derrière les beaux paysages, idylliques, le mal-être d'une époque sourd des moindres faits divers. La désertification des campagnes, l'intense industrialisation de l'arrière-pays pour une durée éphémère et dévastatrice, les politiques accrochées à l'économie plus qu'à l'aspect humain et écologique, les bandes motorisées qui ne savent pas quoi faire de leur peau et qui se divertissent dans la peur qu'elles inspirent, le sentiment national monté en épingle ou exacerbé par la fascination des anciennes traditions, à l'image de Loftur le sorcier, la consommation effrénée d'alcool ou de médicaments, détruisant peu à peu les personnalités des âmes en détresse....des images dont le sordide est occulté par leur banalité. Le personnage du jeune Skarphedinn, élève brillant et d'une rare maturité, est autant fascinant qu'angoissant: la sensibilité extrême de ce jeune homme l'amène à une perception décalée du monde, à brandir une antienne inquiétante, extraite de la pièce Loftur le sorcier "Mes désirs sont puissants et dénués de limites. Au commencement était le désir. Les désirs constituent l'âme des hommes.", et à être atteint du Narcissistic personality disorder, c'est à dire à n'avoir qu'une conscience altérée et à une absence de sens moral, confortant ainsi ses illusions sur sa réussite, ses capacités et son génie....les autres ne sont que de pâles imitations d'êtres humains.
"Le temps de la sorcière" est un roman noir où l'ironie permet d'alléger les sombres sujets abordés: entre le Snulli kidnappé puis retrouvé, les échanges vifs entre Einar et Trausti Löve le nouveau rédacteur en chef, issu du monde de la télévision, et la relation particulière construite entre Einar le journaliste solitaire et Snaelda la perruche, le sourire est au détour de nombreux passages, écartant la lourdeur de l'ambiance. Pourtant, je n'ai guère été emballée par cette enquête ni par le héros. Pourquoi? Je ne saurais pas vraiment bien l'expliquer...peut-être ai-je été rebutée par un parti pris de la traduction dans la construction des dialogues (les inversions du sujet ne sont jamais faites, heurtant ma lecture et devenant agaçantes au fil du récit)? Un détail, certes, mais qui a son importance pour la fluidité de la lecture, du moins en ce qui me concerne. La chute du roman est étonnante, dans le sens où rien n'a transpiré de la construction de l'intrigue, ce qui pourrait être une réussite et qui tombe à plat parce qu'elle semble venir comme un cheveu sur la soupe. Dommage car l'ambiance pittoresque et sombre est vraiment bien décrite et les personnages sont attachants...d'ailleurs lorsque l'on termine l'histoire, on a l'impression qu'Einar, Joa et Abjörn sont des amis que l'on quitte car devenus très familiers.

Roman traduit de l'islandais par Eric Boury


Lire une interview de l'auteur ICI

samedi 20 octobre 2007

Erlendur le retour


"Dans un jardin sur les hauteurs de Reykjavik, un bébé mâchouille un objet étrange...Un os humain! Enterré sur cette coline depuis un demi-siècle, le squelette mystérieux livre peu d'indices au commissaire Erlendur. L'enquête remonte jusqu'à la famille qui vivait là pendant la Seconde Guerre mondiale, mettant au jour des traces effacées par la neige, les cris étouffés sous la glace d'une Islande sombre et fantomatique..."
Après la lecture d'une telle quatrième de couverture, on ne peut qu'être impatient de lire la deuxième enquête d'Erlendur et retrouver l'atmosphère particulière de cette île du bout du monde septentrional.

Les fondations d'une maison en construction, terrain de jeu des enfants de ce quartier en expansion, recellent un squelette enigmatique. D'où vient-il, qui est-il? Un archéologue est envoyé sur place ainsi que l'équipe d'enquêteurs d'Erlendur. L'exhumation des ossements se fait au rythme des fouilles archéologiques: lentement, avec précautions et gestes mesurés afin que les indices les plus subtils ne soient pas détruits....au grand dam d'Erlendur qui souhaiterait que cela soit achevé le plus promptement possible.
Les indices recueillis ci ou là permettent à Erlendur de remonter le temps. La Seconde Guerre mondiale a vu l'exode rurale remplir les villes et changer le visage de Reykjavik: les logements sont de plus en plus onéreux, mettant à la rue les plus démunis. La famille de Grimur s'installe dans une maison inachevée sur les hauteurs de la Capitale. Grimur est un homme dur, méchant et violent avec sa famille, notamment sa femme qu'il tabasse sans retenue. Ses enfants, Simon, Tomas et Mikkelina, la fille de leur mère, sont terrorisés par les tortures physiques et morales exercées sur cette dernière par leur père. Deux fois, elle tenta de s'enfuir loin de cet époux violent, deux fois, elle dut revenir avec lui sous peine de voir sa vengeance s'abattre sur les enfants, notamment sur Mikkelina, fillette handicapée suite à une méningite. La descente aux enfers s'efectue lentement mais sûrement: la mère devenant l'ombre d'elle-même au fil des coups et des insultes. Seul, le bosquet de groseillers apportent une relative douceur à cs êtres malmenés par la vie: chaque année, ils donne des baies juteuses et sucrées dont la mère fait des confitures. Les groseillers symaboles du renouveau et de la beauté généreuse de la Nature. Un jour, Grimur est arrêté par la police militaire américaine pour marché noir et est envoyé en prison: une période de liberté et de bonheur vient ensoleiller la famille. La mère renaît de ses cendres grâce à l'amour d'un soldat, la joie et l'insouciance rendent leur enfance aux enfants. Hélas, l'ombre fait sa répparition lors de la libération de Grimur. C'est alors que le drame, inévitable, survient.
Dans le même temps, Erlendur est confronté à une terrible crise familiale: sa fille, Eva Lind, sombre dans le coma à la suite d'un accouchement prématuré, du à l'absorption de drogues. Elle est entre la vie et la mort. Le médecin conseille à Erlendur de maintenir le contact avec elle en lui parlant. Mais que dire à sa fille qui est encore une énigme pour lui? Finalement, au gré des indices glanés, Erlendur lui parle de son enquête au sujet du squelette enfoui depuis un demi-siècle. Il parle, parle et parle encore sans s'apercevoir qu'il remonte dans le temps, dans son temps, dans son enfance. Erlendur devient l'archéologue de lui-même et entreprend, dans la douleur, une fouille de sa mémoire, bien malgré lui. Un épisode traumatisant de son enfance refait surface, éclairant l'homme qu'il est devenu d'un jour particulier: la peur de ne pas savoir protéger un proche. L'hiver islandais, sa neige et ses tempêtes effacent bien des choses mais le printemps, un jour ou l'autre, exhume les terreurs, les horreurs cachées sous la glace et ces dernières doivent être affrontées pour être enfin domptées.
"La femme en vert" est un roman qui va au-delà du roman policier. Par certains aspects, Indridason s'illustre dans le genre du polar social: cette enquête est difficile et douloureuse car évoque des situtions sociales désespérées. La violence conjugale côtoie la maltraitance vis à vis des enfants et les ravages de la drogue: les scènes où Grimur brutalise physiquement sa femme et psychologiquement ses enfants sont aussi insoutenables que celles où Erlendur, à la recherche de sa fille, entre dans un appartement où un bébé est livré à lui-même car ses parents sont en plein trip. Ces quelques scènes ébranlent le lecteur et le mettent en présence d'un monde bien moins lointain qu'il ne le paraît. Le sordide est tapi parfois sous nos yeux, transparent et muet.
"Explorateur des angles morts de l'humanité, Arnaldur indridason toque doucement à la porte de nos consciences. La douleur est cuisante." (Le Magazine Littéraire). "La femme en vert" est une excellentissime illustration du talent de conteur d'Indridason.
Un roman noir qui provoque plus de frissons que les thrillers les plus sanglants: Indridason met son lecteur devant les violences ordinaires, celles qui se fondent le plus dans le paysage du quotidien.
Le petit plus qui ajoute à l'intensité dramatique du récit: les va-et-vient entre passé et présent qui se répondent et éclairent les avancées de l'enquêtes et égarent, juste comme il faut, le lecteur et lui permettent de construire et d'échaffauder ses propres solutions.
La chute du roman est un moment d'intense et d'immense émotion: ce dernier chapitre est un hymne à l'espoir, à la vie et à la tendresse. Le lecteur ferme alors le livre, la gorge nouée (quand il a une grande maîtrise de soi) ou les larmes ruisselant sur les joues (quand il est submergé par son émotion). "La femme en vert": un roman bouleversant, un roman réussi, un roman comme on aime en lire! Du grand Indridason!!!




Roman traduit de l'islandais par Eric Boury

dimanche 7 janvier 2007

Enquête islandaise


"Peut-on commettre un meurtre en chaussettes?"dit un des protagonistes du livre...et déjà pointe un certain humour...islandais.Vous avez aimé les polars de Mankell,alors vous aimerez celui-ci!
Par son écriture simple, directe sans effet inutile ni complaisance à décrire l'horrible, l'auteur prend ses distances et laisse le lecteur seul juge, tout en construisant un suspense prenant.
Un étrange meurtre pourrait passer pour un crime crapuleux ("En Islande les crimes sont bêtes et grossiers"...humour décalé du Grand Nord??), seulement, voilà, un indice troublant se trouve sur les lieux du crime: un bout de papier sur lequel sont écrits 3 mots (le lecteur sera contraint de patienter quelques chapitres avant de les connaître...et c'est ce qui fait toute la sève du livre).
Le lecteur se promène dans un monde gris, brouillé par la pluie automnale qui tombe sans discontinuer. Il est dans l'extrême nord de l'Europe, sur cette île perdue au milieu de nulle part, à mi-chemin entre l'Ecosse et le Groenland. Une île où les racines d'un peuple sont importantes, où le monde des sagas est encore vivace, où la filiation est essentielle pour exister.
L'inspecteur Erlendur Sveinsson se retrouve, à travers cette enquête, à s'interroger sur lui-même, sa paternité (ses enfants sont empêtrés dans la drogue) puis sur sa lignée (il sera bientôt grand-père). Il se retrouve, non seulement face aux souvenirs douloureux laissés par un homme vil et pervers(la victime du meurtre qui est un "serial violeur" impuni), mais aussi face à un homme qui refuse d'être un souvenir de ce pervers, qui laisse une trace indélébile dans sa lignée ignorée.
Cette enquête islandaise,originale et étrange, souligne l'importance d'aimer ses proches et de le leur faire savoir: la vie est trop courte pour remiser ses sentiments.
L'avis de Pascal, le bibliomane.