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jeudi 3 mars 2016

La citation du jeudi #10

"Un doute semé au vent germe mieux dans les esprits qu'une vérité plantée à la bêche." (p 261)

(in "La confrérie des chasseurs de livres" de Raphaël Jerusalmy)

jeudi 1 octobre 2015

La citation du jeudi # 7

"La région a pris son essor après la publication de ces lignes, la population s'est rapidement étoffée, et en quelques années un village était né autour d'une importante industrie de pêche. L'histoire de Nestporp, plus tard rebaptisée Nestkauptadur, le destin des gens qui y ont vécu et qui y sont morts, leurs baisers, leurs paroles enflammées, leurs larmes inconsolables et par conséquent toute l'histoire d'Ari, sont advenus suite à la parution de ces quelques lignes écrites par le naturaliste Bjarnin et publiées dans la revue "Andvari". La vie naît par les mots et la mort habite le silence. C'est pourquoi il nous faut continuer d'écrire, de conter, de marmonner des vers de poésie et des jurons, ainsi nous maintiendrons la faucheuse à distance, quelques instants."

pages 28 et 29 in "D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds" de Jon Kalman Stefansson

jeudi 24 septembre 2015

La citation du jeudi # 6

Je commence la lecture de "D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds" de Jòn Kalman Stefànsson. Univers très islandais et un long passage qui m'a interpellée.

"Nous revenons parfois à la souffrance, à nos regrets, à la nostalgie. Et nous remuons le couteau dans la plaie. Nous ne sommes pas très bien, la vie constitue un écheveau de plus en plus complexe, comme si l'homme peinait toujours à la cerner. Nous prenons des calmants, des excitants, des tranquillisants pour supporter le quotidien. Les années passent, le but de la vie demeure vague, nous ne comprenons presque plus rien, nous prenons du poids, nos nerfs s'usent puis se rompent et nous sommes constamment affligés par l'insatisfaction et les désirs inassouvis. Nous rêvons d'une solution, aspirons à l'azur et l'éther, mais n'ayant ni le temps ni la sérénité ni l'endurance qu'il faut pour les atteindre, nous avalons, reconnaissants, des solutions hâtives, les plats préparés, le sexe à la va-vite, tout ce qui nous procure une solution d'urgence, nous vivons à l'époque de l'instantané. Les manuels de développement personnel nous promettent une vie meilleures et un peu de profondeur dans nos existences: panoplie de dix conseils pour arrêter de boire, arrêter de grossir, de souffrir, d'avoir peur, dix conseils pour mieux vivre, ils sont rarement plus de dix, nous peinerions à en mémoriser plus, ils sont au nombre de dix comme les doigts, comme les Commandements."

(pages 17 et 18) in "D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds"

jeudi 10 septembre 2015

La citation du jeudi # 5

Quand j'ai commencé "Le goût des pépins de pomme" et que j'ai lu ce passage, j'ai revécu, avec douleur, mon désert de lecture et d'écriture. Ce fut violent, j'en ai pleuré. C'était il y a un an: j'ai renoué avec la lecture, peu à peu je suis revenue sur mon blog, sans pour autant poster d'article. Ces phrases m'ont remuée et ont distillé, au fil des jours, l'envie de revenir ici. 

"J'écrivais encore des lettres à l'époque, je croyais encore à ce qui est écrit, à ce qui est imprimé, à ce qui peut être lu. Cela ne devait pas durer. Entre-temps, j'étais devenue bibliothécaire à l'université de Fribourg, je travaillais avec les livres, j'achetais des livres, il m'arrivait même d'en emprunter. Mais lire? Non. Autrefois, oui, et même plus qu'il n'eût fallu, je lisais tout le temps, au lit, en mangeant, à bicyclette aussi. Fini, terminé. Lire signifie collectionner, et collectionner signifie conserver, et conserver signifie se souvenir, et se souvenir signifie ne pas savoir exactement, et ne pas savoir exactement signifie avoir oublié, et oublier signifie tomber, et tomber doit être rayé du programme. [...] Mais je prenais plaisir à mon travail de bibliothécaire. Et pour les mêmes raisons, je ne prenais plus plaisir à lire." in "Le Goût des pépins de pomme" de Katharina Hagena (p 21 et 22)

jeudi 13 août 2015

La citation du jeudi # 2

[...] "Dans dix ans, c'est certain, il aura oublié beaucoup de ce qu'il vient de vivre ici, à ses impressions se seront mêlées d'autres, nouvelles ou plus anciennes, et rien ne sera plus clair de ce que disait exactement le cheikh Sidi Othman en servant le thé, les trois verres de thé quotidiens plutôt que rituels. Le vieux, d'ailleurs, sait très bien se moquer de ces formules qu'on inscrirait en exergue et qui sonnent pompeusement, du genre "Le premier verre est doux comme la vie, le deuxième sucré comme l'amour, le troisième amer comme la mort." Ne vient-il pas de dire à Keith, en riant franchement et dans un français heurté mais riche et compréhensible: "Oui, Keith, la vie est douce comme l'hiver, l'amour est sacré comme le printemps. Et la mort... elle peut rester dans la théière!" [...] in "Les trois verres de thé du cheikh Sidi Othman" de Marc de Gouvenain, p 49

mercredi 29 juillet 2015

Une phrase plaisante...

En attendant des amis à Perros-Guirec, je me suis installée sur un banc, côté esplanade, dos à la mer pour me protéger du vent, le ressac en bruit de fond, et j'ai ouvert mon livre lu "au retrait", "Pour trois couronnes".
Page 101, une phrase a arrêté ma lecture et je l'ai notée sur mon "carnet pour être zen". 
Je ne puis que la partager avec vous:

"Et quelqu'un qui lit un aussi gros livre, seul, à l'intérieur, ne peut être absolument mauvais."

Le narrateur est dans un café, à Bourg-Tapage, port d'une île de l'ancien empire colonial français. Il est abordé par un vieux monsieur, en costume-cravate malgré la chaleur, qui a repéré le livre en français.

Illustration: "La liseuse" de Francine Van Hove

samedi 17 juillet 2010

Morceau choisi "Au bon roman"

Je ne résiste pas à l'envie de partager ce long passage extrait de "Au bon roman" de Laurence Cossé. Il est très long, j'ai hésité à amputer quelques lignes pour finalement me dire que cela valait le coup de le lire in extenso.

"Depuis qu'existe la littérature, la souffrance, la joie, l'horreur, la grâce, tout ce qu'il y a de grand en l'homme a produit de grands romans. Ces livres d'exception sont souvent méconnus, ils risquent en permanence d'être oubliés, et, aujourd'hui où le nombre des publications est considérable, la puissance du marketing et le cynisme du commerce s'emploient à les rendre indistincts des millions de livres anodins, pour ne pas dire vains.
"Or ces romans magistraux sont bienfaisants. Ils enchantent. Ils aident à vivre. Ils instruisent. Il est devenu nécessaire de les défendre et de les promouvoir sans relâche, car c'est une illusion de penser qu'à eux seuls ils auraient le pouvoir de rayonner. Nous n'avons pas d'autre ambition.
"Nous voulons des livres nécessaires, des livres qu'on puisse lire le lendemain d'un enterrement, quand on n'a plus de larme stant on a pleuré, qu'on ne tient plus debout, calciné que l'on est par la souffrance; des livres qui soient là comme des proches quand on a rangé la chambre de l'enfant mort, recopié ses notes intimes pour les avoir toujours sur soi, respiré mille fois ses habits dans la penderie, et que l'on n'a plus rien à faire; des livres pour les nuits où, malgré l'épuisement, on ne peut pas dormir, et où l'on voudrait simplement s'arracher à des visions obsessionnelles; des livres qui fassent le poids et qu'on ne lâche pas quand on n'en finit pas d'entendre le policier dire doucement: Vous ne reverrez pas votre fille vivante; quand on n'en peut plus de se voir chercher le petit Jean follement dans toute la maison, puis follement dans le jardin, quand quinze fois par nuit on le découvre dans le petit bassin, à plat ventre dans trente centimètres d'eau; des livres qu'on peut apporter à cette amie dont le fils s'est pendu, dans sa chambre, il y a deux mois qui semblent une heure; à ce frère malade que la maladie rend méconnaissable.
"Chaque jour Adrien s'ouvre les veines, Maria se saoule, Anand est renversé par un camion, une Tchéchène (Turkmène, Four) de douze ans est violée. Chaque jour Véronique essuie les yeux d'un condamné, une vieille femme tient la main d'un mourant affreusement défiguré, un homme recueille un petit enfant hébété parmi les cadavres.
"Nous n'avons que faire des livres insignifiants, des livres creux, des livres faits pour plaire.
"Nous ne voulons pas  de ces livres bâclés, écrits à la va-vite, allez, finissez-moi ça pour juillet, en septembre je vous le lance comme il faut et on en vend cent mille, c'est plié.
"Nous voulons des livres écrits pour nous qui doutons de tout, qui pleurons pour un rien, qui sursautons au moindre bruit derrière nous.
"Nous voulons des livres qui aient coûté beaucoup à leur auteur, des livres où se soient déposés ses années de travail, son mal de dos, ses pannes, son affolement quelques fois à l'idée de se perdre, son découragement, son courage, son angoisse, son opiniâtreté, le risque q"il a pris de rater.
"Nous voulons des livres splendides qui nous plongent dans la splendeur du réel et qui nous y tiennent; des livres qui nous prouvent que l'amour est à l'oeuvre dans le monde à côté du mal, tout contre, parfois indistinctement, et le sera toujours comme toujours la souffrance déchirera les coeurs. Nous voulons des romans bons.
"Nous voulons des livres qui n'éludent rien du tragique humain, rien des merveilles quotidiennes, des livres qui nous fassent revenir l'air dans les poumons.
"Et quand il n'y en aurait qu'un par décennie, quand il ne paraîtrait qu'un Vies minuscules tous les dix ans, cela nous suffirait. Nous ne voulons rien d'autre."
(p 332, 333 et 334 in "Au bon roman")

lundi 4 janvier 2010

Albert Camus


Il y a cinquante ans, le 4 janvier  1960, une voiture et un arbre s'enlaçaient dans une mortelle étreinte pour le conducteur: les Parques en avaient décidé du destin d'un célèbre écrivain, il s'appelait Albert Camus.
Pour commémorer la mémoire de cet écrivain hors du commun, j'ai choisi de relire "L'étranger". En attendant de lire mon billet de demain, je vous propose un passage du roman qui m'a fait frémir comme lorsque j'étais lycéenne

"Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J'ai reçu un télégramme de l'asile: "Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués." Cela ne veut rien dire. C'était peut-être hier.
L'asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d'Alger. Je prendrai l'autobus à deux heures et j'arriverai dans l'après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et rentrerai demain soir. J'ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n'avait pas l'air content. je lui ai même dit: "Ce n'est pas ma faute." Il n'a pas répondu. J'ai pensé alors que je n'aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n'avais pas à m'excuser. C'était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c'est un peu comme si maman n'était pas morte. Après l'enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle.
J'ai pris l'autobus à deux heures. Il faisait très chaud. J'ai mangé au restaurant, chez Céleste, comme d'habitude. Ils avaient tous beaucoup de peine pour moi et Céleste m'a dit: "On n'a qu'une mère." Quand je suis parti, ils m'ont accompagné à la porte. J'étais un peu étourdi parce qu'il a fallu que je monte chez Emmanuel pour lui emprunter une cravate noire et un brassard. Il a perdu son oncle, il y a quelques mois.
J'ai couru pour ne pas manquer le départ. Cette hâte, cette course, c'est à cause de tout cela sans doute, ajoutés aux cahots, à l'odeur d'essence, à la réverbération de la route et du ciel, que je me suis assoupi. J'ai dormi pendant presque tout le trajet. Et quand je me suis réveillé, j'étais tassé contre un militaire qui m'a souri et qui m'a demandé si je venais de loin. J'ai dit "oui" pour n'avoir plus à parler."
Ce passage est la scène d'ouverture du roman, où Meursault apparaît tel qu'il est...indifférent, prêt à prendre conscience de l'absurde... un incipit qui m'étreint toujours autant la gorge, après toutes ces années.

Merci à Denis pour cette journée d'hommage.

mardi 29 décembre 2009

Un peu de "La barque silencieuse"


Depuis que j'ai découvert avec "Carus" l'écriture subtile, poétique et très imagée de Pascal Quignard, j'aime me plonger de temps à autre dans ses écrits ("Tous les matins du monde" m'attend depuis près de 2 ans dans ma PAL). Lors de ma dernière virée à la médiathèque, je suis tombée sur son dernier opus "La barque silencieuse", recueil de textes, de réflexions sur l'être, le devenir et surtout sur ce mystère récurrent qu'est la mort, la disparition, le regard que les diverses cultures et sociétés portent sur l'immatérialité de l'existence et de sa fin. Je grapille les mots de Quignard comme autant de pépites dans une rivière ombrageuse et limpide.
Je suis tombée sur un beau passage concernant la dangerosité du livre et de la lecture....

"...Cette armoire en fer, qu'ils nommaient l'Enfer, était comme une resserre au sein de la beauté des vieux livres où se dissimulait leur honte.
Le livre ouvre l'espace imaginaire, espace lui-même originaire, où chaque être singulier est réadressé à la contingence de sa source animale et à l'instinct indomesticable qui fait que les vivants se reproduisent.
Les livres peuvent être dangereux mais c'est la lecture surtout, par elle-même, qui représente tous les dangers.
Lire est une expérience qui transforme de fond en comble ceux qui vouent leur âme à la lecture. Il faut serrer les vrais livres dans un coin car toujours les vrais livres sont contraires aux moeurs collectives. Celui qui lit vit seul dans son "autre monde", dans "son coin", dans l'angle de son mur. Et c'est ainsi que seul dans la cité le lecteur affronte physiquement, solitairement, dans le livre, l'abîme de la solitude antérieure où il vécut. Simplement, en tournant simplement les pages de son livre, il reconduit sans fin la déchirure (sexuelle, familiale, sociale) dont il provient.
Chaque lecteur est comme saint Alexis sous l'escalier de son père. Il est devenu aussi silencieux que l'écuelle qu'on lui porte.
Seule la lettre placée au-devant de ses lèvres peut attester que son souffle n'est plus.
Quelque chose parvient à se faire entendre dans l'expression écrite au moyen de lettres sans qu'il soit besoin de les articuler.
Celui qui lit la lettre a perdu le soi, le nom, la filiation, la vie terrestre.
Dans la littérature quelque chose raisonne de l'autre monde." (p 60 et 61)

samedi 5 décembre 2009

Un peu de "L'inespérée"


Comme je le soulignais ci-dessous, le texte (que j'ai trouvé percutant) "Le mal" m'a laissée "toute chose": ce qui y était écrit possédait une soudaine force tant la réalité quotidienne est imprégnée par la présence télévisuelle.

"Elle est sale. Même propre elle est sale. Elle est couverte d'or et d'excréments, d'enfants et de casseroles. Elle règne partout. Elle est comme une reine grasse et sale qui n'aurait plus rien à gouverner, ayant tout envahi, ayant tout contaminé de sa saleté foncière. Personne ne lui résiste. Elle règne en vertu d'une attirance éternelle vers le bas, vers le noir du temps. Elle est dans les prisons comme un calmant. Elle est en permanence dans certains pavillons d'hôpitaux psychiatriques. C'est dans ces endroits qu'elle est le mieux à sa place: on ne la regarde pas, on ne l'écoute pas, on la laisse radoter dans son coin, on met devant elle ceux dont on ne sait plus quoi faire. Les jours, dans les hôpitaux comme dans les prisons, sont plus longs que les jours. Il faut bien ls passer. On lui fait garder les invalides mentaux, les prisonniers et les vieillards dans les maisons de retraite. Elle a infiniment moins de dignité que ces gens-là, assommés par l'âge, blessés par la Loi ou par la nature. Elle se moque parfaitement de cette dignité qui lui manque. Elle se contente de faire son trvail. Son travail c'est salir la douleur qui lui est confiée et tout agglomérer - l'enfance et le malheur, la beauté et le rire, l'intelligence et l'argent - dans un seul bloc vitré gluant. On appelle ça une fenêtre sur le monde. mais c'est, plus qu'une fenêtre, le monde en son bloc, le monde dans sa lumière pouilleuse de monde, les détritus du monde versés à chaque seconde sur la moquette du salon. Bien sûr on peut fouiller. On trouve parfois, surtout dans les petites heures de la nuit, des paroles neuves, des visages frais. Dans les décharges on met la main sur des trésors. Mais cela ne sert à rien de trier, les poubelles arrivent trop vite, ceux qui les manient sont trop rapides. Ils font pitié, ces gens. Les journalistes de télévision font pitié avec leur manque parfait d'intelligence et de coeur - cette maladie du temps qu'ils ont, héritée du monde des affaires: parlez-moi de Dieu et de votre mère, vous avez une minute vingt-sept secondes pour répondre à ma question. Un ami à vous, un philosophe, passe un jour là-dedans, dans la vitrine souillée d'images. On lui demande de venir pour parler de l'amour, et parce qu'on a peur d'une parole qui pourrait prendre son temps, peur qu'il n'arrive quelque chose, parce qu'il faut à tout prix qu'il ne se passe rien que de confus et de désespérant - c'est à dire moins que rien -, en raison de cette peur on invite également vingt personnes, spécialistes de ceci, expertes de cela, vingt personne soit trois minutes la personne. La vulgarité, on dit aux enfants qu'elle est dans les mots. La vraie vulgarité de ce monde est dans le temps, dans l'incapacité de dépenser le temps autrement que comme des sous, vite, vite, aller d'une catastrophe aux chiffres du tiercé, vite glisser sur des tonnes d'argent et d'inintelligence profonde de la vie, de ce qu'est la vie dans sa magie souffrante, vite aller à l'heure suivante et que surtout rien n'arrive, aucune parole juste, aucun étonnement pur. Et votre ami, après l'émission, il s'inquiète un peu, quand même, pourquoi cette haine de la pensée, cette manie de tout hacher menu, et la réalisatrice lui fait cette réponse, magnifique: je suis d'accord avec vous mais il vaut mieux que je sois là, si d'autres étaient à ma lace, ce serait pire. Cette parole vous fait penser aux dignitaires de l'Etat français durant la Seconde Guerre mondiale, à cette légitimité que se donnaient les vertueux fonctionnaires du mal: il fallait bien prendre en charge la déportation des juifs de France, cela nous a permis d'en sauver quelques uns. Même abjection, même collaboration aux forces du monde qui ruinent le monde, même défaut absolu de bon sens: il y a des places qu'il faut laisser désertes. Il y a des actes qu'on ne peut faire sans aussitôt être défait par eux. La télévision, contrairement à ce qu'elle dit d'elle-même, ne donne aucune nouvelle du monde. La télévision c'est le monde qui s'effondre sur le monde, une brute geignarde et avinée, incapable de donner une seule nouvelle claire, compréhensible. La télévision c'est le monde à temps plein, à ras bord de souffrance, impossible à voir dans ces conditions, impossible à entendre..." (P 19 à 22)

dimanche 1 février 2009

Voyage au gré des thés


Les amateurs de thé comprendront pourquoi je n'ai pu résister à faire partager le plaisir de lire cet extrait de roman!


"(...) A la fin de la rencontre du dimanche, à sa tombée de lumière, il te fait connaître un thé qui s'élance, nouveau sur tes papilles, fait son chemin à travers leurs mémoires, aiguise ton goût, ton esprit, mine de rien.
Le proverbe, c'est pour la sagesse floue des débuts du monde, au-delà du progrès - le progrès s'arrête où cesse l'harmonie. Le thé, c'est pour l'art de la conversation, pour apprendre la vie, ses nuances, ses arômes, devenir pour soi un ami. Il y a plus de mille ans, Lu Yu, ce fou de thé qui en étudiait les vertus, disait que l'art du thé n'est qu'un chemin pour mieux se connaître.
Il y a un thé pour chaque temps. Les noirs: le Yunnan, le grondement de la montagne d'ambre; le Keemun, une fleur qui chante dans l'été naissant; le Lapsang Souchong, compagnon d'un feu de bois; le Pu Ehr, qui crible d'enfance tous les déserts de l'âme; le Zhuang Cha, un passage étroit au-dessus même du vide; Le Tuo Cha, pour cette indécision, cette fraîcheur à conserver envers les choses; le Sichuan, la force tranquille. Les Oolongs: le Ti Kuan Yin, le thé de la déesse en fer de la miséricorde; le Fenchuang Dancong, pour lire entre les lignes; le Shui Hsien, le merveilleux, l'esprit de l'eau. Les verts: le Pi Lo Chun, fol comme un veau du printemps; le Lung Ching, un dragon qui dort dans son puits de terre; le Hangshan mao feng, la sérénité, l'humidité à garder à travers la tempête. Les blancs, les jaunes: le Yin Zhen, une brise de juin sur une joue rasée de frais; le Jun Shan Yin Zhen, des flaveurs qui prêtent vie; le Pai Mu Tan, à l'aube d'une promesse. Et puis, les préférés de ton maître, les Pouchongs, ces ors fermentés dans la douceur de Taïwan, son pays, Formose la belle: ses plages, ses jupes de soie grège qui coulent dans la mer. Mais, par-dessus tout, son préféré, celui-là, tout simple, dont les valeurs boisées l'inspirent: un ciel d'avril qui danse dans la forêt, le Tung Ting.

Le maître jette l'eau souriante sur une brique de thé. Sous le jet d'eau bouillante, le dragon se déploie. Il verse la part de la terre qu'il fait tomber sur le sol. (...)"

(p 41 et 42) in "La route des petits matins" de Gilles Jobidon

samedi 24 janvier 2009

Un univers dans une tasse de thé


"(...) Un thé neuf pour chaque dimanche. Tu en pratiques les langueurs fruitées, les arômes subtils de bois, de fleurs, d'amandes. En toi, le temps s'infuse dans le chant du thé: cette prière, cette révolte de l'eau qui transmet aux feuilles éclatées la mémoire de leur vie dans le ciel flou, les pieds au plus profond de la terre.

Le maître dose ses paroles comme ses silences. il sait répondre quand il le faut, se taire quand les questions méritent la réponse dont la vie seule connaît la réponse. Derrière lui s'alignent une centaine de pièces de collection, les théières à mémoire, celles qu'on ne lave pas, laissant pour toujours l'empreinte unique d'une essence de thé à leur nuit de porcelaine. Entre deux lampées d'ambre clair, tu bois ses paroles, goûtes ses silences de cristal. Quatre-vingts ans vous séparent, vous lient. Il faut dix ans pour faire un arbre, cent ans pour faire un homme.

(...) Chaque dimanche, le Camellia Sin te réserve ce qu'il faut pour t'enseigner les rudiments du thé, ce délicieux prétexte à la conversation. Il t'apprend la mouvance des choses, te montre à ne pas te noyer dans la salade de fruits du marché de Cholon. Captifs, les dragons brouten les nuages."

(p 34 et 35)

in "La route des petits matins" de Gilles Jobidon


jeudi 10 juillet 2008

Un peu de "Heq"



"Elle accoucha en voyage, comme il était courant parmi les femmes nellagottines. Elle posa un bout de peau de castor dans le trou qu'elle avait creusé dans la forêt et s'y accroupit, appuyée sur ses genoux et ses mains. Elle entendait encore la voix des Indiens qui s'éloignaient lorsque l'enfant sortit et, gémissant à voix haute d'épuisement, elle le souleva et le détacha de son corps d'un coup de dent. Puis elle le lécha et se releva, étourdie. Elle l'enveloppa dans la peau, en tournant le côté taché de sang à l'extérieur, accrocha le ballot au bandeau qui entourait sa tête et suivit la tribu. Tout en marchant, elle envisagea la possibilité de fuir, mais repoussa immédiatement l'idée. Elle était trop fatiguée après l'accouchement et trop loin de la côte où vivaient les Inuit." (p 36 et 37)



"Pendant son séjour chez les Kutchin, elle avait entendu, vu et appris énormément. Et même si les Kutchin ressemblaient beaucoup aux Inuit, leur nature et leur façon de vivre étaient autres. Ils étaient fiers, avides d'honneurs et adoraient les conflits. A l'inverse des Inuit, qui préféraient maintenir la paix à tout prix. Elle les avait détestés, mais jamais craints, car à bien des points de vue ils semblaient à la fois enfantins et ignorants.
La terre était leur mère et personne ne pouvait la posséder. Shanuq avait souri à chaque fois qu'elle avait entendu cela, c'était si évident. Si évident qu'aucun être humain ne pouvait posséder ni la terre, ni le ciel, ni la mer. La guerre était leur père et celui-ci les menait sans cesse au combat.
Ils luttaient pour les choses les plus futiles. Pour des femmes, des possessions éphémères. Pour voler des armes, des outils, des peaux et de la viande, et pour pouvoir découper le coeur et le foie de leurs ennemis, qu'ils mangeaient crus. Le mauvais sang de la guerre roulait dan sleurs veines, et elur cruauté était grande. Ils pouvaient entrer en conflit avec les Mangeurs de Caribous Sauvages, bien que ce soient des parents, et ils luttaient contre les Dogrib, les Cree et les Nahani quand ils les rencontraient. S'ils ne trouvaient pas d'hommes du peuple athabascan à tuer, ils montaient attaquer les Inuit dans le Nord. On ne pouvait faire aucune confiance à ces hommes."
(p 37 et 38)

jeudi 13 décembre 2007

Phrases échappées

Je n'ai pas voulu alourdir mon précédent billet avec trop de citations....le roman de Clara Dupont-Monod, "La passion selon Juette" est tellement beau que l'on a envie de souligner la plupart des passages!

"Je leur transmets ce que m'a appris Hugues, en particulier ce langage intime pour parler à Dieu. Je les reprends, je les corrige, je les pousse à vivre pleinement leur foi. Mes compagnes apprennent à dire "je" et "pourquoi". (p 174)


"Ce qu'ils ne savent pas, c'est que Juette n'a plus peur. Et après? La folie est une paix comme une autre." (p 195)


"Les hommes. Voilà le travail des hommes. Ces murailles que je vais piétiner pour que résonne encore le cri des cadavres. Je ne hais pas les hommes parce qu'ils sont hommes, mais parce qu'ils ne sont pas vraiment des hommes. Je les hais parce qu'ils n'ont pas su se montrer plus forts que moi. Les papes condamnent, les évêques exécutent, les fils éventrent et les pères abandonnent. Voilà, pour eux, ce qu'est la force. Voilà leur ignorance et leur faiblesse." (p 199)


"On aime le monde seulement quand il nous parle. Prenez l'Abbé Jean. Il a souffert de la mort de maître Amaury et de celle de ses disciples parce que ces gens pensaient comme lui. Et regardez-vous, Hugues. Tout ce que vous faites, c'est par peur de me perdre. Seul compte ce que vous ressentez. C'est ainsi: toute entreprise, aussi grande et sacrée soit-elle, repose sur des nécessités personnelles. L'altruisme n'existe pas. Mais la bonté de Dieu, c'est justement prendre l'homme ainsi, avec son égoïsme. Sa grandeur est là: il n'exige pas la perfection mais uniquement les efforts déployés pour l'atteindre. Peu importe les règles et les armes, tant qu'elles obligent à faire mieux chaque jour pour se rapprocher de Dieu. C'est cela que l'Eglise ne comprend pas. C'est en cela que je la combattrai, jusqu'à la fin." (p 213 et 214)

mardi 1 mai 2007

Portrait


"La vie de bureau" de Jean-Michel Delacomptée est une vraie jubilation et les extraits nombreux à être cités. Il y a en un particulièrement savoureux:


"Un homme sans cesse sur ses gardes, qui sacquait la moindre contestation, n'existait que par les conflits, que tout indisposait, même les éloges qu'on lui décernait, et dont l'obsession du pouvoir s'affichait dans les narines pincées, les épaules étroites qu'il secouait comme des plumes, la rigidité de la nuque censée compenser la taille médiocre, dans cette façon de se cambrer en recoiffant sa mèche, dans les hurlements agrémentés d'injures qu'il poussait à travers les couloirs, dans sa politesse gominée envers les puissants, dans les exposés farcis d'exemples à sa gloire dont il accablait les experts lors de réunions qu'il plaçait à des horaires invraisemblables, dans cette morgue enfin qu'aucune rebuffade n'avait entamée et qui, pour peu qu'on s'oppose, lui pétrifiait la face comme un masque en plomb." J-M Delacomptée in "La vie de bureau" p 229
NB: Toute ressemblance avec une personne connue serait fortuite et involontaire ;-)

dimanche 4 février 2007

Les livrophages se reconnaîtront!!!


"Il aimait lire. La lecture, pour lui, n'était pas un simple passe-temps, c'était une gymnastique intellectuelle, un exercice formateur pour l'esprit. Dans son rapport aux livres, il n'avait jamais considéré qu'il y avait lui d'un côté et le livre de l'autre. Il voulait transformer ce livre en une quintessence et la faire entrer dans son corps pour s'en nourrir. Il ne recherchait ni la célébrité ni les richesses, les livres n'étaient certainement pas un moyen pour obtenir un poste. Il aimait la lecture pour elle-même. Elle le rendait à même de comprendre les choses, lui ouvrait les yeux, sa vie spirituelle s'en trouvait enrichie. Il avait peur d'être "anémié" par manque de lecture." Lao She in "Quatre générations sous un même toit"

mardi 16 janvier 2007

Quelques phrases en passant....


"A Kaboul, les joies ayant été rangées parmi les péchés capitaux, il devient inutile de chercher auprès d'une tierce personne un quelconque réconfort." Y.Khadra in "Les hirondelles de Kaboul"

"Nous avons perdu nos fortunes, ne perdons pas nos bonnes manières. Le seul moyen de lutte qui nous reste, pour refuser l'arbitraire et la barbarie, est de ne pas renoncer à notre éducation." Y.Khadra in "Les hirondelles de Kaboul"

"...je refuse de porter le tchadri. De tous les bâts, il est le plus avilissant. Une tunique de Nessus ne causerait pas autant de dégât à ma dignité que cet accoutrement funeste qui me chosifie en effaçant mon visage et en confisquant mon identité." Y.Khadra in "Les hirondelles de Kaboul"

"Avec ce voile maudit, je ne suis ni un être humain ni une bête, juste un affront ou une opprobre que l'on doit cacher telle une infirmité." Y.Khadra in "Les hirondelles de Kaboul"

"La musique est le véritable souffle de la vie. On mange pour ne pas mourir de faim. On chante pour s'entendre vivre." Y.Khadra in "Les hirondelles de Kaboul"

samedi 13 janvier 2007


"Le vrai racisme a toujours été intellectuel. La ségrégation commence lorsqu'un de nos livres est ouvert." Y.Khadra in "Les sirènes de Bagdad"

"Ce que le vent du désert emporte, la mémoire le restitue; ce que les tempêtes de sable effacent, nous le retraçons de nos mains." Y.Khadra in "Les sirènes de Bagdad"

"Nous étions pauvres, humbles mais nous étions tranquilles. Jusqu'au jour où notre intimité fut violée, nos tabous profanés, notre dignité traînée dans la boue et le sang...jusqu'au jour où, dans les Jardins de Babylone, des brutes bardées de grenades et de menottes sont venues apprendre aux poètes à être des hommes libres." Y.Khadra in "Les sirènes de Bagdad"

mardi 9 janvier 2007


"Il est facile de servir un honnête homme, mais difficile de lui plaire. Tâchez de lui plaire par des moyens immoraux: ça ne lui plaira pas. Mais il n'exige que ce que vous pouvez donner. Il est difficile de servir un homme vulgaire, mais facile de lui plaire. Tâchez de lui plaire avec des moyens immoraux: ça lui plaire. Mais ses exigences sont infinies." Confucius in "Les entretiens de Confucius"

"Envoyer à la guerre un peuple qu'on n'a pas instruit, c'est l'envoyer à sa perte." Confucius in "Les entretiens de Confucius"

dimanche 7 janvier 2007



"Qui saura dire la difficulté d'être un père et un mari, et comment les femmes s'emparent des maisons, des enfants et des hommes,avec la toute-puissance que leur confère d'un coup l'extravagante seconde où elles expérimentent de faire passer une vie nouvelle par leur voie la plus intime?" Alice Ferney in "Les autres"

"Je me sens indiscret ce soir parce que je regarde les autres. Ce n'est pas tant d'ailleurs de les regarder, c'est de les voir avec une perception éclairée par leur absence." Alice Ferney in "Les autres"