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mardi 19 juillet 2022

Madame la Colonelle

 


Pour la première fois j'ai ouvert un recueil de nouvelles de William Somerset Maugham, le plus francophile des écrivains anglais. J'ai choisi de lire le recueil intitulé « Madame la Colonelle » doté de vingt-quatre nouvelles toutes plus réjouissantes les unes que les autres.

C'est tout un univers pittoresque que nous propose l'auteur, écrivain voyageur s'il en est, lui qui a parcourut le monde pour assouvir sa soif de curiosité.

La nouvelle d'ouverture, éponyme du recueil, m'a entraînée à la suite de l'épouse d'un colonel, blasée de tout sauf de l'écriture. Le colonel voit cela d'un œil goguenard voire condescendant, lui qui ne prise absolument pas le monde de la culture, jusqu'au jour où un roman de son épouse est édité. La vie domestique du colonel bascule dans l'incroyable car le roman révèle une longue liaison de sa femme avec un homme plus jeune.

Il aura fallu la publication du roman en vers pour qu'il ouvre les yeux sur la personne de son épouse : elle a des idées, des envies, des émotions, elle est un être humain doté d'une richesse intérieure extraordinaire.

En quelques pages, Maugham griffe l'institution du mariage ainsi que la propension des maris à ne pas voir leurs épouses. Evie Peregrine en sort la tête haute, magnifique femme dans la plénitude de l'âge tandis que l'époux en sera réduit à célébrer les qualités créatrices d'Evie, histoire de ne pas sombrer plus profondément dans le ridicule.


Avec cette nouvelle, le ton est donné. Maugham au cours des vingt-trois nouvelles suivantes investit l'univers immuable de la campagne anglaise et l'ambiance particulière de la vie des Anglais à travers l'Empire, notamment en Inde et Malaisie.

Les personnages sont hauts en couleurs, pittoresques, les lieux sont empreints de la fin programmée des empires occidentaux, ils reflètent une époque conjuguée bientôt au passé au même titre que l'art de vivre colonial.

Chaque nouvelle a son lot de parvenus, de déprimés, de corrompus, de femmes suivant les lubies ou la tyrannie de leur époux. L'auteur lance ses piques à l'encontre du puritanisme, de la morgue anglaise qui se refuse à connaître les mœurs, coutumes et cultures des pays sous domination anglaise alors qu'il y a tant à recevoir de l'autre.

Il peint les passions des hommes avec une finesse d'observation extraordinaire, aussi ai-je lu lentement ce recueil afin de déguster chaque nouvelle dont la saveur est à chaque fois particulière.

Maugham ne fait pas dans le riant, les fins heureuses sont rarissimes mais quel art de la pique, quel art de la description du microcosme colonial où tout le monde épie son voisin, commente ses faits et gestes …. la vie étant si ennuyeuse malgré le cadre exotique. Le tout est servi par un humour dévastateur ce qui rend quelques nouvelles amusantes.


« Madame la Colonelle » est un régal à lire, je ne me suis absolument pas ennuyée bien au contraire : les voyages en Malaisie, les promenades dans la jungle bruissante et inquiétante, le suivi des exploitations de caoutchouc, les révoltes brisant les carrières les plus prometteuses, ont été autant de voyages appréciés.

Je ne peux qu'inviter à ouvrir un recueil de nouvelles de l'auteur pour entrer dans un monde délicieusement peint, avec un brin d'insolence, dans toute sa diversité.


Traduit par Jean-Claude Amalric, Joseph Dobrinsky et Jacky Martin


Quelques avis :

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samedi 16 juillet 2022

Bal tragique à Windsor

 


2016, Elizabeth II d'Angleterre s'apprête à fêter ses 90 ans et à accueillir le couple Obama à Windsor.

Lors d'un bal organisé au château, un pianiste russe est découvert, pendu et presque nu, dans la penderie de sa chambre. C'est le choc pour le petit monde de Windsor.

L'enquête est rapidement ouverte et les enquêteurs sont très vite amenés à soupçonner le personnel de la Reine d'être impliqué dans le meurtre. Mais la Reine est loin d'en être aussi certaine car quand on sert à Windsor the Crown of England, quand on sert la Couronne, on est fidèle et sans tache.

Elizabeth, aidée de ses deux secrétaires privés, mènera une enquête parallèle en faisant appel à de vieilles amitiés tout en ayant la grâce et l'intelligence de faire profiter l'enquêteur en chef de ses trouvailles... c'est qu'il est primordial qu'on ne se doute de rien.


Après la première enquête « cosy mystery » de Madame Merkel, jeune retraitée, écrite par l'auteur allemand David Safier, S.J Bennett met en scène la Reine d'Angleterre dans un roman plaisant, bien écrit, à l'intrigue intéressante et prenante.

En lisant « Bal tragique à Windsor », je revivais certaines anecdotes de la série, excellente, « The Crown » : le personnage de la Reine est à l'aune de ce qu'on peut appréhender en regardant les divers reportages consacrés à Elizabeth II, un sang-froid incroyable, un certain humour, le sens de la justice et du bien du Royaume, la capacité de fédérer ses serviteurs, proches ou éloignés, une intelligence plus fine qu'elle ne laisse paraître... une main de fer dans un gant de velours. Une petite et vieille dame digne que rien n'étonne.

Dans le roman, la Reine partage ses réflexions et ses pistes de recherches avec sagacité et doigté : elle ne doit pas interférer dans les affaires d'état, quelles qu'elles soient, et ne peut exposer ses idées que par des chemins détournés très subtils. La grande classe !! C'est Rozie Oshodi , sa jeune secrétaire particulière adjointe, d'origine nigériane et au passé militaire, qui se retrouve en charge de l'enquête royale.


J'ai suivi les tribulations de Rozie dans le dédale du sac de nœuds auquel elle, et la Couronne, est confrontée. Tout est feutré, tout est extrêmement bien documenté, la passion des chevaux et des corgis, la complicité avec le Prince Philip, le seul à pouvoir la bousculer et la chahuter un peu, le charme discret de cette vieille dame auprès de ses proches collaborateur et du personnel dans son ensemble.

Il n'y a pas de moquerie ou de critique, ce n'est pas le lieu ni le but poursuivi. L'autrice montre ainsi que la Reine, à presque 70 ans de règne, connaît on ne peut mieux la nature humaine et a su aiguiser son esprit au fil des années et acquérir un sens politique plus que maîtrisé.


« Bal tragique à Windsor » est un cosy mystery sans la touche fantaisiste qui caractérise le genre. Cependant on ne boude pas son plaisir et on en redemande.

Ah... ne pas oublier la tasse de thé et les petits gâteaux anglais.

Traduit de l'anglais par Mickey Gaboriaud


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Babelio  Bepolar  Livraddict  Critiques libres  Tours et culture Sens critique  Irène

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mardi 12 juillet 2022

Emma

 


Je n'avais pas lu de roman de Jane Austen depuis longtemps, une des thématique du Mois anglais 2022 concernait cette autrice, ni une ni deux j'ai ouvert « Emma » et ce pour mon plus grand bonheur.

« Emma » relate l'histoire d'une jeune héritière qui entre tentation du célibat et envie de devenir une marieuse avisée se rend compte que tout n'est pas aussi simple que cela. On retrouve les thèmes récurrents de Jane Austen abordés de manière différente puisque l'héroïne, que son père adore, n'a pas besoin d'absolument de se marier pour conserver son héritage. Emma se délecte du rôle d'entremetteuse qu'elle s'est allouée pour faire et défaire les couples dans le village d'Hightbury. Quoi de plus distrayant que d'arranger rencontres et naissance de sentiments amoureux pour une jeune fille oisive ?

Emma est, dit-on, une des héroïnes les plus complexes créées par Jane Austen ce que je veux bien croire l'issue de ma lecture.

Emma Woodhouse est adorable et agaçante quand elle fonce, tête baissée, pour faire le bonheur des autres malgré eux, sans s'attarder à connaître leurs envies ce qui la rend un peu caricaturale. Sans compter que sa position sociale et sa joliesse font d'elle une jeune personne, loin d'avoir bonté, mesure et clairvoyance comme les habituelles héroïnes d'Austen, qui n'en fait qu'à sa tête, qui n'écoute personne et qui apparaît vaine et maladroite. Elle possède une assurance frisant l'autosatisfaction ce qui peut la rendre blessante envers les dames plus pauvres qu'elle.

Cependant, à sa décharge, elle affirme son indépendance, elle n'a cure de trouver un bon parti, avec conviction et maladresse. « Je n'ai aucune raison que les femmes ont normalement de se marier » assurant par là préférer le célibat à un mariage sans amour. Elle enfonce le clou en expliquant «Je ne crois pas que beaucoup de femmes mariées aient autant d'autorité dans la maison de leur mari que j'en ai, moi, à Hartfield. Et jamais, jamais vous m'entendez, jamais je ne pourrai espérer être aussi sincèrement aimée ni avoir autant d'importance aux yeux d'un autre homme que mon père. » Sauf que...elle sera prise à son propre piège.

Pour en revenir à son affirmation, Emma énonce un principe qui sera repris, plus tard par les féministes, celui de l'indépendance financière première condition de l'émancipation des femmes. Elle exprime également un certain pouvoir féminin, celui de ne pas se laisser dicter sa conduite par les hommes. En cela elle a un avantage : son père est en adoration devant elle et accède à tous ses caprices. D'un côté, elle supporte les humeurs hypocondriaques de son père.

Ce qui rend Emma différentes des héroïnes austeniennes c'est que malgré son incurable snobisme, son bavardage intempestif, son insensibilité envers le remue-ménage provoqué par ses lubies d'entremetteuse, cela ne relève pas d'une volonté perverse et calculatrice car Emma, sans être empathique, a bon cœur : elle sait se montrer souvent généreuse et accepte d'ouvrir les yeux sur ses erreurs et d'y remédier.

Emma agace, énerve au point que lorsqu'elle comprend de qui elle est amoureuse j'ai eu une réaction jubilatoire en constatant qu'elle devait se donner la peine d'être à l'écoute pour ne pas perdre son soupirant. Pourtant, tout au long du roman je n'ai jamais pu la détester car au final je l'ai bien aimée. Je n'ai pas insisté sur les personnages gravitant autour d'Emma, ils sont savoureux et à la hauteur de leur rôle. Chacun a sa place et permet d'éclairer le personnage d'Emma. C'est ce qui rend, à mon sens, le roman très réussi et très abouti.


« Emma » fut une lecture jubilatoire et délectable car l'histoire est servie, avec art, par la plume délicieusement ironique de Jane Austen qui accompagne le récit avec son humour et les piques glissées dans les répliques des personnages principaux et secondaires. Le tout servi par les superbes descriptions de la campagne anglaise du XIXè siècle.


NB : le film « Emma », paru en 2020, est excellent et ne gâche en rien le roman.


Traduit de l'anglais par François Laroque


Quelques avis :

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samedi 9 juillet 2022

Les recettes des dames de Fenley

 


1942, l'Angleterre subit le blocus et les bombardements allemands sur Londres. Les restrictions et la peur quotidienne sont le lot des Britanniques. Pour faire oublier les jours sombres et, ainsi, montrer au monde que l'Angleterre ne rompt pas, la BBC organise un concours de recettes à partir des tickets de rationnement. La gagnante obtiendra une place dans l'émission culinaire du célèbre animateur Ambrose Hart.

Le concours se déroulera en trois étapes, à Fenley où Ambrose Hart possède une demeure : entrée, plat de résistance et dessert.

Les concurrentes feront preuve d'ingéniosité et d'inventivité pour épater Ambrose et titiller ses papilles exigeantes.

L'autrice, Jennifer Ryan, s'appuie sur un fait réel, le concours culinaire organisé par la BBC, pour dresser non seulement un portrait vivant d'une campagne anglaise continuant à vivre malgré la guerre, mais surtout de très beaux portraits de femmes, combattantes de l'ombre devant leurs fourneaux.


Audrey Landon, veuve de guerre et mère de trois garçons. Son époux était bohème et artiste peintre, plus altruiste qu'homme d'affaires. Sa disparition, en mission avec la RAF, la laisse sans le sou et criblée de dettes, non loin de l'expulsion de sa maison. Elle emprunte alors de quoi rembourser à sa sœur qui la met en demeure de s'acquitter de l'emprunt. Audrey se lance dans la confection de tourtes aux légumes de son jardin pour alimenter la table de sa sœur et les restaurants environnants.


Lady Gwendoline Strickland, mariée à Sir Strickland, industriel spécialisé dans les boîtes de conserve pour le ravitaillement des soldats, propriétaire de plusieurs usines, homme d'affaires sans scrupule et sans considération pour sa femme qu'il rudoie et maltraite.

Lady Gwendoline est la sœur cadette d'Audrey qu'une rivalité datant de l'enfance éloigne depuis toujours. Elle apparaît sans cœur, sans empathie, sûre d'elle-même, armée de son statut social. De prime abord, elle est antipathique et détestable car prête à toutes les tricheries pour remporter le concours afin de ne pas décevoir son mari.


Nell Brown, aide cuisinière à Fenley hall, résidence des Strickland, est une jeune fille d'une timidité maladive aux doigts de fée quand elle cuisine sous le regard bienveillant de Madame Quince, la cuisinière dont la renommée s'étend dans toutes la région.

Poussée par sa mentor, elle s'inscrit au concours au grand dam de Lady Gwendoline qui escomptait sur l'aide de ses cuisinières.

Nell s'accrochera, dépassera crainte et timidité pour atteindre une meilleure estime de soi et rencontrer l'amour en la personne d'un prisonnier de guerre italien dont la famille tient un restaurant en Italie cisalpine.


Zelda Dupont, cheffe en second dans un grand restaurant londonien, le Dartington, a quitté Londres pour participer à l'effort de guerre, Middleton dans une des fabriques de pâté de Sir Strickland où elle occupe de poste de chef cuisinière de la cantine de ladite fabrique.

Elle a eu une liaison avec un chef dont elle attend un enfant, enfant qu'elle compte faire adopter dès la naissance.

En 1942, vouloir devenir chef dans un restaurant prestigieux est tout sauf un long fleuve tranquille pour une femme même talentueuse et au savoir-faire hors pair. La cuisine étoilée est une affaire d'homme non de femme : l'art culinaire ne peut être décliné au féminin.

Zelda a une très haute opinion d'elle-même et considère ses concurrentes comme de pauvres ménagères mal dégrossies... en résumé des ploucs campagnardes ou des bourgeoises en mal de reconnaissance.


Les hasards de la vie les feront se rencontrer en-dehors de la compétition. Peu à peu elles se rapprocheront en se connaissant mieux, en apprenant plus des unes des autres. Une amitié et un respect mutuel naîtront, les faisant grandir chacune à leur façon.

Jennifer Ryan montre combien survivre en temps de crise est difficile pour les femmes. Le veuvage et les dettes, un beau mariage sans amour avec un homme brutal, une vie au service d'autrui dans l'ombre d'une cuisine ou une grossesse hors mariage sont autant d'occasions pour aborder des sujets d'importance : comment faire son deuil et sortir la tête hors de l'eau, les relations conflictuelles au sein d'une sororité, la violence conjugale, la transmission d'un savoir-faire ou la condition des serviteurs auxquels les employeurs ne prêtent, parfois, que peu d'âme. Ou encore le sordide marché noir et les escroqueries financières.

C'est aussi l'occasion de souligner qu'après la Grande Guerre, les femmes gagnent de nouveaux combats pour leur indépendance et leur place au sein d'une société patriarcale qui les enferme dans des carcans dont elles se libèrent au fil des conflits mondiaux.


« Les recettes des dames de Fenley » est un roman délicieux à lire : les personnages féminins évoluent en bien, je n'ai même pas pu détester Lady Gwendoline dont l'attitude ne pouvait qu'être due à de profondes blessures, dès le début on ne peut que la plaindre.

L'humour est toujours présent et cela m'a rappelé le fameux roman « Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates » dont la lecture ne m'avait guère emballée à l'époque.

La cerise sur le gâteau : le libellé de chaque recette du concours culinaire. Je n'ai eu ni le courage ni le temps d'en réaliser quelques unes. Cependant j'en ai recopié quelques unes pour plus tard.

J'ai passé un excellent moment de lecture grâce aux dames de Fenley que j'ai beaucoup appréciées car elles m'ont émue.

Traduit de l'anglais par Françoise du Sorbier


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Babelio  A livre ouvert

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samedi 25 juin 2022

La saga des Cazalet: Etés anglais


 

Depuis le temps que le premier tome de la saga des Cazalet dormait dans ma PAL Kobo, il aura fallu le programme du Mois anglais, l'officiel, 2022 pour que je me décide à l'ouvrir.

1937, les rumeurs d'une prochaine guerre vont bon train à Londres dans les milieux d'affaires et politiques. Un seul espoir demeure : la visite de Neville Chamberlain en Allemagne nazie.

La famille Cazalet prépare les vacances d'été, ses membres se retrouveront à Home Place, la propriété familiale, autour de la Duche, la matriarche, et le Brig, le patriarche. Trois générations se retrouvent sous un même toit, avec toutes les différences de tempérament, d'âge et de visions du monde.

« Etés anglais » est l'ouverture de cette saga familiale et est, donc, un tome de présentation des membres de la famille et d'exposition de la situation géopolitique et sociale des années 1937-1938 dans une Angleterre encore meurtrie par l'horreur de la Grande Guerre. Cependant, en cet été 1937, malgré les rumeurs inquiétantes, on fait connaissance avec les Cazalet avec bonheur. J'ai eu l'impression de retrouver une autre saga, française, « Les Thibault ».

J'ai suivi les Cazalet pendant les deux étés du roman : les trois frères, Hugh (revenu mutilé de la Grande Guerre), Edward, Rupert, et leurs différences, les trois épouses, Sybil, Viola et Zoë la seconde épouse de Rupert, une jeune femme aux abords égocentriques, égoïstes, préoccupée par son apparence, les fêtes et l'attention masculine ; elle apparaît frivole, inconséquente et immature...une véritable pénible. La tribu enfantine, entre les deux aînés, Simon et Teddy, partis de la maison pour suivre leur cursus au collège, les petits derniers, Lydia et Neville, qui sont à la traîne pour tout parce que trop jeunes pour entrer dans le cercle des grands et trop vieux, à leurs yeux, pour être soumis aux astreintes des « bébés » comme l'heure de la sieste. Puis, il y a les filles adolescentes ou en passe de l'être, Polly (et son chat Pompée), Louise et Clary, l'âge des questionnements, des envies de liberté et des premiers émois. Enfin, il y a Rachel, la sœur Cazalet, célibataire dévouée à ses parents.

Elizabeth Jane Howard dresse le portrait de tout ce petit monde, sans édulcorer la réalité de l'époque tout en éprouvant de l'empathie pour eux.

Les portraits de femmes forment une jolie galerie de caractères. Sybil est une femme qui tente de voir la vie du bon côté, elle aime sa vie d'épouse et de mère, elle est proche de son mari, leur relation est empreinte de tendresse et de complicité. Viola, ancienne ballerine, semble plus réservée, plus froide. La vie conjugale est loin d'être passionnelle, les choses de l'intimité entre époux ne sont pas sa tasse de thé, elle se soumet au devoir conjugal sans entrain. Cependant, elle est loin d'être revêche, c'est une femme de tête qui sait ce qu'elle veut et ne veut pas. Quand Louise devient une jeune fille attirante, elle ne voit pas d'un bon œil Edward lui offrir des tenues trop femme ou la sortir au restaurant. Comme si elle pressentait un geste, une attitude déplacés d'Edward envers sa fille.

Puis, il y a Zoë, seconde épouse et belle-mère de deux jeunes enfants, rôle auquel son métier d'actrice de théâtre ne l'a pas du tout préparée. Elle craint Clary et Neville, elle n'ose entamer une relation de confiance avec Clary qui lui reproche, sans cesse et en silence, d'avoir pris la place de sa mère. Zoë est à mille lieues de comprendre les enfants car elle apparaît, au début du roman, comme étant, elle-même, encore une enfant.

Quant à Rachel, elle est l'archétype de la jeune femme de bonne famille altruiste et empathique dans l'âme. Elle a ses idées, sa vision du monde tout en se laissant régenter par ses parents au grand désespoir de son amie Sid. Entre elles est née une amitié trouble faite d'admiration, d'amitié profonde, de respect et d'attirance tue, elles s'aiment sans se l'avouer vraiment.


Les portraits défilent au gré des repas en famille, des parties de tennis sur le gazon de Home Place, des sorties à la plage, des thés et de l'attente du résultat de la visite de Chamberlain en Allemagne nazie. Sous le soleil estival, les jeux de plage, les parties de campagne, se tapit une sourde inquiétude. Une inquiétude insidieuse s'empare de chacun. Qui ne veut pas voir l'été s'achever pour ne pas entrer au collège, qui ne veut pas suivre uniquement une éducation destinée aux jeunes filles de la bonne société, qui redoute de mener une grossesse non désirée ou subie, qui ne veut pas être pris au dépourvu en cas de conflit... la prévoyance et l'anticipation étant mères de la réussite financière, qui craint de voir partir au loin les fils et les frères se faire massacrer. La varicelle remet un peu d'ordre dans les projections des peurs et des craintes.


« Etés anglais », premier opus de la saga, aborde aussi de nombreux thèmes tels que l'homosexualité, l'adultère et ses conséquences, le viol et la honte qui s'en suit, l'inceste, la violence au sein des établissements scolaires secondaires pour garçons, les traumatismes dus à la guerre des tranchées ou la pauvreté. On sait que l'équilibre fragile sera rompu par l'annonce en 1939 de l'entrée en guerre de l'Empire britannique. Les cartes de la société seront rebattues, les fissures sont présentes, en apparence anodines.

Ce qui fait toute la saveur de ce premier tome c'est la description, d'entomologiste, des rituels, des repas, des jeux et distractions pratiqués au sein de la famille, le quotidien, les lectures, les préoccupations des personnages sont narrés avec une réelle précision historique, celle d'une Angleterre insulaire s'il en est, en cette veille de second conflit mondial. Entre insouciance et inquiétude, l'annonce des accords de Munich abolit un monde que tout un chacun pensait immuable.

Traduit de l'anglais par Anouk Neuhoff

Quelques avis :

Babelio  En attendant Nadeau Lecteurs Le Parisien Le Monde Télérama

Lu dans le cadre

 
 



mercredi 1 juin 2022

Le Mois anglais 2022

 


J'aime les marronniers surtout ceux des défis littéraires. Après le mois de mai passé en Italie, le voyage immobile continue en Albion. Juin est celui du Mois anglais organisé avec enthousiasme par LouTitine et Cryssilda.

Je n'y participe que depuis juin 2020 et chaque année j'attends avec impatience le programme proposé par les organisatrices. Grâce à elles, je sors souvent de ma zone de confort. Le programme est dense, alléchant, je ne cocherai certainement pas tous les items mais l'essentiel étant de participer, je picorerai au gré de mes disponibilités et de mes envies.



Mes lectures prévues:

"Etés anglais" d'Elizabeth Jane Howard.

"Les recettes des dames de Fenley" de Jennifer Ryan

"Son espionne royale et le collier de la reine" de Rhys Bowen (non lu)

"Emma" de Jane Austen 

"Sa Majesté mène l'enquête: bal tragique à Windsor" de S.J Bennett

"Madame la colonelle" de William Somerset Maugham

Les séries ou films:

"La chronique des Bridgerton" saison 2

Côté recettes de cuisine:

Les scones végétaliens

mercredi 28 juillet 2021

Les aventures de Cluny Brown

 


L'an dernier j'ai découvert, en participant au Mois Anglais, le charme ineffable des romans « vintage ». Après « Des femmes remarquables » de Barbara Pym, j'ai sorti de ma Pile A Lire « Les aventures de Cluny Brown » de Margery Sharp.


Hitler fait parler de lui en Europe, la menace d'un conflit armé gagne chaque de jour de l'ampleur. Cependant, l'Angleterre reste elle-même, engoncée dans son carcan moral, immuable comme un manoir à la campagne ou un hôtel particulier à Belgravia. Chaque chose a sa place dans le paysage ou une maison... les êtres humains ont également chacun leur place dans la société et tout le monde doit s'y tenir.

Or Cluny Brown, nièce d'un plombier londonien, bouscule, l'air de rien, les conventions en suivant ses idées et ses envies. A un point tel que l'oncle lui trouve rapidement une place de bonne dans le Devonshire, à Friars Carmel, résidence de Sir et Lady Carmel.

A peine débarquée du train, Cluny se fait remarquer en arrivant en Rolls Royce, celle du colonel voisin de ses employeurs, au domaine des Carmel : elle est parvenue à calmer le labrador, Roddy, du colonel qui pour la remercier l'accompagne en voiture.

Cluny sait-elle où se trouve sa place ? N'en fait-elle pas trop à vouloir toujours regarder plus loin que le bout de son nez, faisant fi des conventions ?

Ce que sait Cluny c'est qu'elle veut vivre des aventures, voir le monde et multiplier les expériences. Elle est grande, mince, a des cheveux attachés en queue de cheval rebelle. Personne ne lui trouve aucun charme et pourtant elle intrigue et pique la curiosité de celui ou celle qui l'observe.

Cluny possède une curiosité intellectuelle surprenante pour quelqu'un de sa condition sociale ce qui dérange l'ordre établi. Pourtant, personne ne peut lui en vouloir longtemps tant son caractère, fantasque mais franc, apporte un peu de fraîcheur dans l'immobilisme des jours.

Cluny est une jeune femme de chambre pétillante, décontractée, un brin délurée, honnête, s'appliquant à faire son travail consciencieusement, à comprendre le monde qui l'entoure. Ces qualités font qu'elle est très attachante : on l'aime bien, Cluny bien qu'elle ne fasse jamais ce qu'on attend d'elle!

Pour elle, c'est certain, la vie est ailleurs qu'à Londres ou dans le Devonshire, ailleurs oui mais où ? Dans les promenades aux alentours de Friars Carmel en compagnie de Roddy, le labrador énergique et joueur, et du pharmacien Mr Wilson qui s'éprend, peu à peu, de la jeune fille ? La vraie vie est-elle à écouter et observer la jeunesse aristocratique ou encore se trouve-t-elle dans les échanges, au débotté, avec le Professeur Belinski, intellectuel polonais fuyant le nazisme ?


Je me suis laissée charmée par ce roman délicieusement anglais tant par son humour de chaque instant que par l'atmosphère typiquement britannique : Lady Carmel, ses roses et son jardin, Sir Carmel et ses promenades équestres ou l'immuable tea time au charme indicible.

« Les aventures de Cluny Brown » offre au lecteur des personnages attachants qu'il a envie de suivre jusqu'au bout. Margery Sharp a réussi un coup de maître en mettant en scène deux héros aussi dissemblables l'un que l'autre et pourtant fantasques et imprévisibles. Cluny et Belinski forment un duo depuis leur rencontre, duo invisible dont personne, même pas eux, ne soupçonne l'existence. Ils sont tous les deux atypiques et surprenants : ils sont en quête, chacun à leur manière, du bonheur et de l'amour.

L'auteure les fait évoluer avec intelligence grâce à son style énergique, pétillant et empreint d'humour : elle aime ses personnages et les malmène juste ce qu'il faut pour ne pas sombrer dans la niaiserie. D'ailleurs, la chute est à l'image du roman... surprenante.... je n'ai rien vu venir et ce à ma plus grande joie.


« Les aventures de Cluny Brown » est un roman agréable à lire qui n'occulte pas les conventions sociales sclérosantes et étouffantes, pouvant tuer dans l'oeuf les plus louables aspirations – comme celles de s'élever dans l'échelle sociale – et parvient à les critiquer avec espièglerie : Betty Cream, délicieusement belle, est aussi délurée que Cluny et bouscule également les conventions de son milieu social en ne cherchant pas à s'établir avant d'avoir pu s'amuser comme bon lui semble.

Cluny et Betty représentent deux voies de l'émancipation féminine et apportent du rythme au roman avec leur conception de la vie.

Traduit de l'anglais par Yves-Gérard Dutton


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jeudi 15 juillet 2021

La campagne anglaise ne rime pas avec tranquillité

 


Depuis le temps que je devais découvrir les aventures des détectives du Yorkshire, je me suis enfin procuré le premier tome de la série, « Rendez-vous avec le crime ».

Samson O'Brien débarque, après dix ans d'absence, sur sa moto rouge à Bruncliffe dans le Yorkshire, bourgade tranquille, les habitants ne sont pas très heureux de le savoir en ville. Pourquoi ? On le sait peu à peu avec force de détails. Ce retour de l'enfant prodige au bercail est le fil rouge du roman.

Julia Chapman guide son lecteur dans les méandres d'un village où tout le monde connaît tout le monde, où aucun secret ne peut vraiment être gardé. Bruncliffe, village typique anglais, avec ses mystères, ses influences, ses familles aux racines anciennes, ses enfants terribles, ses absents toujours dans les esprits, se retrouve être le théâtre d'une enquête dramatique.


Revenons à Samson, policier spécialisé dans l'infiltration de réseaux glauques, mis en congé d'urgence suite à une enquête londonienne compliquée. Il revient aux sources pour ouvrir une agence de détective privé. Il croise une amie d'enfance, Delilah Metcalfe, sœur de son meilleur ami Ryan, tombé en Afghanistan lors d'une mission. Elle a ouvert une agence de rencontres et cherche à la sauver de la faillite en acceptant de louer le rez-de-chaussée de son habitation à un jeune entrepreneur qui n'est autre que Samson ! Tout pourrait être merveilleux sauf que Samson a choisi les mêmes initiales pour son agence que celles du site de Delilah, sauf que la famille Metcalfe sera furieuse en sachant qui est le locataire, sauf que des abonnés du site sont assassinés au grand dam de la jeune femme, petit génie de l'informatique, qui craint pour la réputation de son entreprise.

Aux grands maux, les grands remèdes, Samson et Delilah (bien entendu vous avez saisi le clin d'oeil biblique) ne couperont pas les cheveux en quatre et s'allieront pour démasquer le tueur en série qui hante Bruncliffe et sa campagne.


Julia Chapman sème les indices et fausses pistes avec science et art de l'effet de surprise, on se laisse mener par le bout du nez sans s'en apercevoir. L'intrigue est bien construite et apporte, dans les digressions du récit, de quoi comprendre l'origine des reproches faits à Samson et de la haine Metcalfe à son encontre.

« Rendez-vous avec le crime » est un cosy mystery que l'on savoure comme un bon thé accompagné de scones délicieux. Il y a une galerie de personnages secondaires extraordinaires : l'ancienne institutrice qui mène son groupe de retraités d'une main ferme, le propriétaire de pub radin, ronchon au possible, la bouchère au grand cœur, la femme de ménage qui ferme les yeux sur le squat du débarras de Delilah par Samson, le fou de mécanique en amour avec un vieux modèle de tracteur, une bibliothécaire glamour, l'entraîneur de l'équipe locale de rugby, le promoteur immobilier un peu louche, l'ancien entraîneur des coureurs de trekking en montagne et la belle-soeur de Delilah, magicienne de la pâtisserie. On les suit, on les perd, on les retrouve entre larmes et éclats de rire, entre les souvenirs d'enfance au goût amer, la réalité économique, les fermes vendues, les résidences pour seniors et les crimes perpétrés de sang-froid. Le tout saupoudré, à bon escient, d'humour so british et de vérités qui dérangent.


J'ai tout de suite apprécié le duo formé par Samson et Delilah, personnages au caractère bien trempé qui s'accordent parfaitement tant ils se complètent.


Traduit de l'anglais par Dominique Haas


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mardi 13 juillet 2021

Ecoute la ville tomber


 

Harry, Leon, Becky, Pete sont des jeunes gens dont les aspirations sont peu à peu broyées par la réalité, dans une ville où tout semble désenchanté.

Ils ont des rêves, des peurs, des solitudes et des blessures. Ils essaient de réussir leur vie, chose difficile dans une société qui ne prône que le culte de la réussite et de son affichage.

Londres est le lieu incontournable de ces destins croisés.

Les personnages sont jeunes et hésitent entre regarder le monde avec cynisme ou se perdre dans le besoin d’utopie, Harry et Leon rêvent de quitter Londres pour ouvrir un lieu à eux, à la campagne, loin de la drogue et ses violences. Becky voudrait rejoindre une compagnie de danse et impose à son corps un entraînement impitoyable.

« Ecoute la ville tomber » est un chant d’aujourd’hui, une complainte qui donne le frisson et fait l’éloge du réel, ce qui pourrait déranger: Kate Tempest, comme dans ses chansons, plonge son lecteur au cœur des quartiers interlopes londoniens, au sein de deux familles modestes, broyées par les années Thatcher, au cœur d’un trafic de drogue faisant les beaux soirs des gens au bord de la crise de nerfs.

L’auteure fait se croiser les trajectoires des personnages ou leur fait décrire des cercles concentriques jusqu’au moment où ils se retrouvent longuement ou brièvement.

Le roman s’ouvre sur la fuite en vieille Ford Cortina de Leon, Harry et Becky, en pleine nuit, une valise remplie d’argent. Que fuient-ils ? Comment l’argent a-t-il été acquis ? Qui sont-ils ? Les réponses sont apportées, peu à peu et par petites touches. Le lecteur trace ensuite, au fil des pages, les destins croisés, les histoires familiales au cœur de la grande histoire, pour arriver à boucler la boucle.

Je me suis attachée aux personnages qui au-delà de leurs travers inspirent l’empathie, notamment Pete, le frère de Harry, Harriet de son vrai prénom, qui est allé à l’université, a une culture certaine et qui ne parvient pas à trouver sa place dans la société, il enchaîne les petits boulots mal payés et l’ANPE : son univers étriqué pèse sur sa façon de voir le monde.

Sous l’apparente tranquillité des vies mornes se cache la turbulence des fêtes que l’auteure sait mettre en scène en quelques mots « L’air sent la sueur cocaïnée, la vulnérabilité qu’on tente de tenir en bride, l’autopromotion effrénée. », le décor et l’atmosphère d’un Londres particulier sont plantés.

Kate Tempest donne la part belle aux personnages féminins qui ne sont pas de pauvres petites choses subissant le cours du temps. Bien au contraire, elles revendiquent leur liberté d’être, de vivre et d’aimer, elles sont tout en fluidité et force.

Un premier roman prometteur.

Traduit de l’anglais par Madeleine Nasalik

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vendredi 9 juillet 2021

Avec vue sur l'Arno


 

Une jeune anglaise, Lucy Honeychurch, séjourne à Florence en compagnie de son chaperon et cousine Miss Charlotte Bartlett. Comme toute jeune fille de bonne famille, et de la bonne société, Lucy voyage et visite l'Italie, en l'occurrence Florence, guide Baedeker en main pour être sûre de ne pas s'égarer.

Elles ont réservé une chambre avec vue dans une pension recommandée par les touristes anglais et sont très désappointées quand elles constatent qu'elles n'auront pas vue sur l'Arno.

Un homme et son fils, Mr Emerson et George, cèdent leurs chambres à Lucy et Charlotte. Ces dernières s'aperçoivent, très vite, que les deux hommes sont mis à l'écart par les anglais de la pension : MM Emerson et fils ne sont pas convenables.

L'Angleterre sous règne d'Edouard VII est puritaine, dans la continuité des règnes précédents. Pourtant, le monde change à grands pas en ce début du XXème siècle. Lucy se retrouve confrontée aux préjugés de classe et moraux de la « bonne société » anglaise, même à l'étranger, et découvre, également, combien la vision de l'autre est étriquée et remplie d'a priori défavorable.

L'auteur, E.M. Forster, emmène son lecteur dans un chassé-croisé amoureux entre Lucy et George, attirés l'un par l'autre sans vouloir se l'avouer. La jeune fille n'aspire qu'à prendre son envol, l'audace lui manque encore, pétrie de préjugés qu'elle sait être des oeillères, qu'à rencontrer l'inattendu, l'extraordinaire et le sublime. Le jeune homme a été élevé dans l'athéisme et une liberté de pensée faisant de lui un « bohême » attirant et intriguant.

Lors d'une sortie commune avec les pensionnaires de la pension Bertolini, ils échangent un baiser au milieu des violettes de Fierone, scène extraordinaire et sublime. La conséquence de cette délicieuse folie sera la fuite de Lucy à Rome pour rejoindre la famille de Cecil Vyse.

Peut-on réellement oublier un baiser passionné parmi les violettes de Fierone ?

De retour en Angleterre, Lucy choisira de se fiancer au distant et froide Cecil Vyse pour oublier ses aspirations de jeune femme désirant s'émanciper. Or, l'émotion amoureuse de Florence revient frapper à la porte de Lucy quand elle apprend que les Emerson et fils ont loué un cottage non loin de chez ses parents.

Le voyage initiatique de Lucy s'achèvera-t-il sur une note agréable ? Je n'en dirai pas plus sinon que la chute est surprenante.


« Avec vue sur l'Arno » est une romance, de prime abord gentillette, qui s'avère être une critique, subtile et mordante, de la société anglaise sous le règne d'Edouard VII : à petits coups de dents, le carcan de préjugés de la bonne société est battu en brèche, ses travers mis en lumière, le mépris de Cecil envers les femmes est insupportable, et pas seulement parce que je suis une femme bénéficiaire de tous les combats féministes des années 70/80, tout en étant, hélas, conforme à l'époque. Les prémices du mouvement des Suffragettes sont présents en filigrane, motivant les écarts de Lucy, d'abord avec le guide Baedeker puis avec les convenances.

J'ai apprécié le regard de l'auteur sur ses personnages : il s'en moque gentiment ou pas, selon le caractère de ces derniers, il les fait se remémorer peintures classiques, poèmes ou tragédies shakespeariennes, il les embarque dans des égarements artistiques ou dans des situations cocasses.

J'ai suivi leur pérégrinations avec plaisir, je me suis posée à leurs côtés devant les tableaux de maîtres de la Renaissance italienne, devant l'architecture magnifique florentine ou les paysages d'un printemps méditerranéen inspirant. Une petite voix susurrait, discrètement, celle de Mr Emerson père, que tout ce beau monde, pétri de certitudes, n'aimait pas réellement son prochain donc en était d'autant plus intransigeant avec lui.


Un roman qui peint, avec humour, une Angleterre « moyenâgeuse » dont les indécrottables préjugés deviennent ridicules sous la belle lumière italienne. La Renaissance des idées a toujours un accent italien pour les voyageurs du nord de l'Europe.

Traduit de l'italien par Charles Mauron


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samedi 26 juin 2021

Un cimetière, des rencontres, des anges ... un récital

 


Janvier 1901, Londres, le siècle nouveau a un an et le Royaume d'Angleterre se retrouve orphelin de sa reine, la reine Victoria.

La coutume impose que les gens se rendent dans les cimetières pour rendre hommage au souverain disparu. Deux familles, les Waterhouse et les Coleman, que tout éloigne, se retrouvent près de leurs tombes mitoyennes. Leurs deux fillettes, Maude et Lavinia, se lient aussitôt d'amitié malgré leurs différences : la première est attachée aux valeurs traditionnelles tandis que la seconde affiche une certaine modernité.


Le roman se construit autour des deux petite héroïnes et de leurs familles en un chant polyphonique dans lequel se lovent les changements sociétaux d'une Angleterre à un tournant de son histoire.

Maude est discrète, presque mutique tandis que Lavinia est une incorrigible bavarde ayant un avis sur tout et de longues listes de bienséance. Maude est studieuse et avide de savoirs, Lavinia ne voit qu'une partie du chemin, celui qui mène au mariage.

Rapidement, le cimetière devient leur point de ralliement, le lieu de toutes leurs rencontres. Elles font la connaissance du fils d'un des fossoyeurs, Simon avec lequel elles formeront un trio surprenant.


Au gré des rendez-vous près des tombes familiales, un récital se met en place : celui de leur vie quotidienne à l'aube du bouleversement mondial issu de la Grande Guerre. Le mouvement des suffragettes met en lumière la liberté restreinte des femmes et fait campagne pour l'octroi du droit de vote féminin.

La condition féminine n'est pas la même selon l'échelon social : être servante et fille-mère équivaut un renvoi sans référence et donc à mourir à petit fu d'indigence, travailler comme une bête de somme pour tenter de survivre. Défiler pour le droit de vote des femmes alors que les cohortes de petites bonnes et autres petites mains des familles nobles et bourgeoises, n'ont aucun horizon ? Jenny Whitby ne peut que ricaner d'autant plus que l'épouvantable matriarche Edith Coleman ne sait mener le monde qu'à la baguette de la coutume et des traditions.

Chez les Coleman, l'amour maternel ne s'exprime que très peu, Maud est dorlotée par la servante Jenny. Les parents sont des entités un peu lointaines, encourageant les envies d'études de leur fille unique. Chez les Waterhouse, la maison vit au rythme des courses d'enfants, des goûters joyeux et d'une vie familiale bourgeoise de bon aloi.

Le récital aurait pu être un long allegro, or le bourdon du malheur vient frapper les deux familles : Kitty Coleman, qui a tout pour être heureuse, se languit au point de s'abandonner au regard du directeur du cimetière. Après les regards, les bras et un jour, la vie se niche chez Kitty qui refuse cette grossesse. Le rythme de la musique se brise quand l'art d'une faiseuse d'anges, la mère de Simon, ôte la vie du ventre de Kitty dont la langueur devient dépression.

Au cours de l'inauguration de la bibliothèque du quartier, Kitty rencontre une jeune femme pétulante et battante appartenant au mouvement des suffragettes. La mère de Maude le rejoint pour donner un sens à sa vie. Choix qui n'enchante guère la belle-mère et l'époux.

Lors d'une grande manifestation, Kitty, blessée par la ruade d'un cheval, n'en sortira pas indemne tandis que la sœur cadette de Lavinia, perdue dans la foule, sera à la merci d'un sadique.


Le choix des voix multiples des protagonistes de l'histoire apporte la polyphonie au récit et une richesse de points de vue : chacun vit les événements selon son propre prisme et prend l'action en court sans savoir ce que pense l'autre. On peut être surpris au début, se demandant si on n'a pas tourné deux pages en même temps, puis on trouve le rythme du récital de ces voix parfois discordantes. Chaque voix a son champ lexical et son niveau de langage apportant à la vue d'ensemble des morceaux chamarrés.

Tracy Chevalier aborde le thème de condition de la femme au tournant d'une époque s'ouvrant à la modernité avec finesse malgré la pointe de pathos de la manifestation des suffragettes.

Je n'oublie pas un des « personnages » importants : le cimetière. Un lieu vivant parmi les ultimes demeures de ceux qui ne le sont plus. Un lieu où la connaissance du terrain est vitale, les diverses problématiques sont bien expliquées par le jeune Simon : la terre sablonneuse ne se travaille pas comme la terre argileuse, les techniques sont spécifiques et les fossoyeurs ne doivent rien omettre de chaque protocole.

Le cimetière point d'orgue du « comment dormir pour l'éternité », dans une fosse commune pour les indigents, dans un cercueil ou opter pour la crémation ! Kitty Coleman est moderne jusque dans le domaine mortuaire : elle souhaitait la crémation ce que son époux refusera et que son amant lui accordera.

Tracy Chevalier, subtilement, rappelle combien le cimetière pouvait être peuplé dans une époque pas si lointaine : lieu de promenade, de rendez-vous galants, d'échanges en tout genre, bureau à ciel ouvert.

Une pointe humoristique pas si déplacée que cela : les têtes de mort peintes au pochoir, sur un coin discret des pierres tombales, par Simon, jeune chantre des vanités.

« Le récital des anges » a été une très agréable lecture grâce à laquelle j'ai pris plaisir à renouer avec l'écriture et l'univers de Tracy Chevalier.

Traduit de l'anglais par Marie-Odile Masek


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