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samedi 6 février 2021

La vie dans le regard d'un enfant

 


Nous sommes en Angola, après la guerre civile, dans un quartier de la banlieue de la capitale Luanda. Non loin de là, des coopérants soviétiques participent à la construction du gigantesque Mausolée qui abritera la momie du père de la révolution angolaise, Agostinho Neto. La suite logique est la modernisation de cette banlieue jouxtant le Mausolée et surtout situé en bord de mer et qui dit modernisation dit restructuration et donc démolition des habitations et par voie de conséquence déplacement, ailleurs, des habitants. C'est que les bords de mer, c'est intéressant pour les promoteurs immobiliers !

Ondjaki, l'auteur, peint le portrait du petit peuple vivant dans ce quartier pauvre et pittoresque doté de personnalités hautes en couleurs. Au nombre desquelles se trouvent GrandMèreAgnette, l'aïeule d'un des jeunes héros du roman, GrandMèreCatarina, VendeurD'Essence, qui ne peut jamais vendre d'essence faute de ravitaillement, EcumeDeMer, le vieux fou qui se baigne chaque jour dans la mer malgré les interdictions, VieuxPêcheur et sa barque traditionnelle, Charlita et Pi dit TroisQuatorze, les meilleurs copains du narrateur. Ne pas oublier les perroquets braillards agonisant les gens de grossiertés et de slogans révolutionnaires.

Le quartier vit au rythme de la course du soleil dans le ciel, les enfants jouent librement, enfin pas trop car il y a toujours un adulte pour avoir un œil sur eux.

L'électricité est absente sauf chez GrandMèreAgnette car le CamaradeBotardov, dont le vrai patronyme est Bilhardov, l'apprécie et a établi une dérivation depuis le site du Mausolée.

Cet officier russe aime les gens du quartier malgré le fossé séparant les deux cultures. Il essaiera de les prévenir du projet de modernisation mis en place par les dirigeants.

Le récit est celui d'un jeune enfant, avec ses perceptions, son imaginaire et sa vision du monde. La chronologie n'est pas linéaire, tout s'imbrique, se démêle et se mêle au gré des souvenirs qui surgissent. Ce qui fait la force de la narration, et donc du roman, c'est que tout reste cohérent.

Le jeune narrateur et ses amis s'insurgent contre le projet dont l'ampleur ne semble pas ouvrir les yeux des adultes. Les enfants décident de contrecarrer ce qui se trame en utilisant leur ruse, leur ingéniosité et les outils et matériaux à leur portée.

Le lecteur suit avec délice l'élaboration du plan ainsi que sa mise en œuvre pour laquelle les enfants ont puisé dans leur connaissance des télénovelas et films d'aventure. Le monde ne se voit plus pareil lorsqu'on le regarde à travers les yeux d'enfants : tout devient aventure grandiose, sombre secret, dangers incroyables et courage inaltérable sauf quand des bruits inattendus se font entendre dans l'immense entrepôt. Ils découvrent un pan du trafic mis en place par les occupants soviétiques : l'exportation illégale d'oiseaux exotiques dont les perroquets, entassés dans des cages trop petites et condamnés à l'obscurité jusqu'au voyage vers d'autres cieux.

Le style poétique est rythmé, l'écriture mêle rigueur et humour ce qui est savoureux à lire. Les événements préparant la rénovation du quartier sont aussi l'occasion d'intégrer une partie de l'histoire de l'Angola, ses heurts et malheurs au fil des guerres et des révolutions.

On pense, forcément, à « La guerre des boutons » roman donnant la part belle à l'enfance. « GrandMèreDixNeuf et le secret du Soviétique » est dans la même veine : l'auteur chante l'enfance et ses cheminements qui ne sont ceux des adultes, l'enfance et sa vision du monde qui enchante une réalité loin d'être enchanteresse, il chante cette magie qu'a l'enfance pour colorer joyeusement le gris des jours et le noir du deuil.

Ce roman est lumineux et m'a fait oublier la triste réalité anxiogène due au satané virus qui pourrit nos vies depuis mars dernier.


Merci à Masse Critique et aux Editions Métailié pour cette jolie lecture et pour la découverte d'un auteur que je n'avais encore jamais lu.

Quelques avis

Babelio  Jeune Afrique  Temps de lecture Alex Mots à mots




dimanche 10 janvier 2021

Qu'y a-t-il au bout de la patience? Le ciel ou l'enfer?

 


La rentrée littéraire de septembre est tellement foisonnante que nous échappent, parfois, souvent même, de vraies pépites. Heureusement la sagacité des lycéens met en lumière des livres qui enchantent, remuent, secouent ou désarçonnent.

 

« Les impatientes » roman polyphonique dans lequel le destin de trois femmes, deux adolescentes et une femme trentenaire. Elles sont toutes les trois liées soit par le sang soit par les liens du mariage polygame.

Ramla, Hindou et Safira vivent dans leur chair et dans leur cœur les affres du mariage forcé : les deux premières voient leurs rêves s'effondrer, la troisième sa quiétude de femme unique s'envoler.

Elles n’ont entendu qu’une seule antienne depuis toujours : tu dois être patiente. Or, elles n’en possèdent plus : Ramla voudrait que son père revienne sur sa décision, Hindou qu’on ne la jette pas en pâture à un homme violent et Safira que son époux renonce à l’élixir de la jeunesse.

Derrière les murs des concessions, ces demeures des familles aisées, se cachent des jeux de pouvoir et la détresse des jeunes filles aux rêves tués dans l’œuf. « Munyal », tu es née fille tu vivras dans le « munyal » jusqu’à ce que la mort te délivre.

Derrière les hauts murs des belles propriétés, les filles deviennent les esclaves de leur époux, doivent servir leur co-épouse et attendre le bon vouloir du maître de leur corps. Elles espèrent devenir mère à défaut de recouvrer la liberté.

« Munyal »… patience ! Il est impossible d’aller à l’encontre d’une loi édictée par le Tout-Puissant.

Les chemins se croisent, la vie des trois héroïnes ne sera plus la même après heurts et éloignement. Cependant elles ont un point commun : la révolte, celle qui fait brûler tous ses vaisseaux pour retrouver « l’avant ». Elles refusent le sort qui leur est imposé par l’invocation de la fatalité d’être une fille. Chacune à sa manière essaie de conserver l’espoir et sa dignité.

 

Ramla peut passer son bac avant le mariage, largesse dispensée par son futur époux, la cinquantaine inquiète pour sa virilité. Quoi de mieux qu’un bain de jouvence auprès d’une jeune vierge !

Elle rêvait de devenir pharmacienne aux côtés de son fiancé en Tunisie, elle sera la seconde épouse d’un homme mûr et devra cohabiter avec une co-épouse qu’étreint la jalousie et la colère d’avoir perdu son statut d’unique femme.

Safira mettra en place mille et un stratagèmes pour se débarrasser de sa rivale, se délectant d’élixirs, de filtres magiques récoltés auprès de marabouts célèbres ou pas. Les croyances ancestrales la submergent jusqu’à ce qu’elle comprenne que Ramla est aussi une victime, autant qu’elle-même.

Il y a des scènes savoureuses entre Safira et sa meilleure amie préposée à l’obtention de la potion qui lui fera revenir l’amour inconditionnel de l’époux. L’humour voile le caractère glaçant des situations sans pour autant l’occulter.

Hindou boira le calice jusqu’à la lie : violences conjugales, viols, humiliations qui la conduiront à fuir la concession, manière pour elle de se rebeller contre l’ordre établi. Son chemin sera celui de la folie, seule échappatoire d’une vie qui n’en est pas une. Son histoire est la plus terrifiante des trois, on en sort glacé, tremblant et atterré.

 

Dans le cercle incessant du malheur d’être fille, d’être femme, une lueur, faible et pourtant précieuse : Safira, après avoir compris que sa rivale subit ce qu’elle vit, prend exemple sur elle et apprend à lire et à écrire. Le savoir, la connaissance, premiers pas dans la maîtrise de son destin.

Le roman « Les impatientes » est celui de femmes qui ne se résignent pas même si les conséquences ne seront pas identiques. C’est aussi celui d’un monde dominé de manière absolue par les hommes. Les femmes ne sont là que pour leur « bon plaisir » et si elles n’obéissent pas dur est le châtiment dispensé. Malgré les cris de douleur et de terreur personne ne réagira parce que personne n’y trouvera à redire puisque la volonté du Tout-Puissant est que la femme soit au service de l’homme. C’est ainsi et pas autrement.

 

Malgré la noirceur d’une vie au cœur d’une cage dorée, une brise souffle l’espoir d’une liberté. Un des frères de Ramla, qui lui a fait rencontrer son amoureux, s’élève contre le mariage forcé alors que la main de sa sœur était promise à son ami. Lui et son ami seront poursuivis par les deux familles au point qu’ils n’ont pas d’autre solution que de fuir à l’étranger.

La brise ouvre le cœur des femmes qui relatent leur propre histoire et s’aperçoivent qu’elle est identique à celle de l’autre, qu’elles partagent les mêmes douleurs. Les prémisses d’une solidarité féminine posent les premières pierres d’une lutte contre l’oppression.

 

« Les impatientes » roman d’une bataille pleine de rage pour s’émanciper de l’oppression masculine. Les moyens peuvent sembler dérisoires or ils sont très importants : apprendre à lire, à écrire et conduire pour conquérir son propre destin ou s’enfuir rejoindre un frère avec lequel la correspondance internet fut la corde de la délivrance. Seule Hindou ne trouvera pas la force de sa sœur. Long est le chemin pour que les mentalités changent et ouvrent les perspectives d’un autre possible.

 

« Les impatientes » est un roman-cri, un roman qui met le lecteur dans la peau d’une femme battue et violée, qui le pose face à la complicité familiale, la pire de toute en somme, qui le met face à la folie qui guette les proies fragiles.

Et Djaili Amadou Amal se fait porte-parole de celles qui ne l’ont pas, celles que l’on claquemure dans l’enfer de la soumission aux époux, pères ou frères.

 

« Patience, mes filles ! Munyal ! Intégrez-la dans votre vie future. Inscrivez-la dans votre cœur, répétez-la dans votre esprit. Munyal ! Telle est la seule valeur du mariage et de la vie. Telle est la vraie valeur de notre religion, de nos coutumes, du pulaaku. Munyal, vous ne devrez jamais l’oublier. Munyal, mes filles ! Car la patience est une vertu.

- Dieu aime les personnes patientes. » dit mon père. » (p83)

Quelques avis:

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vendredi 15 février 2019

Un cordon ombilical appelé Nil


« Le dieu fleuve » est l'épopée d'un esclave eunuque, Taita, érudit, médecin talentueux, inventeur, architecte, ingénieur, tacticien de talent, nourrice, pédagogue et compagnon fidèle d'une jeune fille qui deviendra reine.
Taita est un peu le Léonard de Vinci de l'Egypte ancienne tant ses talents sont protéiformes, touchent à tous les domaines de la connaissance humaine.
Wilbur Smith retrace une partie de l'histoire égyptienne, deux mille ans avant notre ère : l'Egypte est épuisée, ruinée par la cupidité des hommes, d'un homme, le Grand Vizir Intef et l'obsession de Pharaon Mamôse, la construction de son tombeau où il reposera parmi ses trésors insensés afin d'accéder à la vie éternelle une fois de l'autre côté.
Taita est d'une rare intelligence ce qui le rend, parfois, non ! Souvent, imbu de lui-même, pédant, vaniteux au point d'en être insupportable... d'autant qu'il a souvent raison.
Cet homme, devenu eunuque pour avoir préféré une jeune fille à son maître Intef qui en avait fait son favori, est un puits de sagesse et de science. Il connaît sur le bout des doigts les imperfections de la nature humaine, ses faiblesses et ses forces.
Il est la nourrice et le confident de la fille du Seigneur Intef, la douce Lostris qu'il nous présente au début comme une très jeune fille superficielle. Très vite il rend justice aux qualités tant physiques qu'intellectuelles à la belle et douce Lostris : n'est-ce pas lui, Taita, qui lui a enseigné tout ce qu'elle sait ?
Sous la pointe de roseau de Taita, l'Egypte ancienne se déroule sous nos yeux, indissociable du Nil nourricier, le temps scandé par les crues et les fêtes d'Osiris.

Thèbes où Pharaon, venu d'Eléphantine (j'adore le nom de cette ville, il me fait voyager dès que je le lis ou que je le prononce), vient célébrer Osiris et ses bienfaits, préside aux festivités, symbole d'une gloire qui se délite.
Thèbes où le Seigneur Intef trame et complote pour s'enrichir et accéder un jour au trône en mariant sa fille à Pharaon.
Thèbes où deux jeunes gens s'aiment d'un amour impossible : Tanus et Lostris croquent la vie à pleines dents, pour eux rien n'est impossible surtout si Taita les aide et les soutient. Ce qu'il fera à sa manière subtilement cauteleuse où se mêlent calcul et humanité.
Thèbes, l'alpha et l'oméga de l'Egypte qui sera le creuset d'une des plus grandes civilisation de l'histoire de l'humanité.

On vit la fin d'un cycle, la chute d'un Roi au combat, la trahison d'un Grand Vizir, la bravoure d'un jeune officier qui refusera par loyauté d'appeler les soldats à se mutiner pour accéder au trône.
On vit la défaite avec panache des Egyptiens face aux envahisseurs venus d'Asie, les Hyksos en possession d'armes de destruction massives : les arcs recourbés, les chevaux, inconnus des Egyptiens, et les chars.
On vit l'exode de la Reine Lostris et du Prince héritier Memnon, au-delà des cataractes, fuite qui emmènera tout un peuple à la découverte d'une Afrique inconnue d'une richesse extraordinaire.
On vit l'expérience mystique du Labyrinthe dispensant des prédictions d'un Taita en transe.

« Le dieu fleuve » n'a pas la prétention d'être un roman rigoureusement historique, il apporte juste ce qu'il faut d'actions, de dénouements, de passions amoureuses ou mercantiles, pour amener le lecteur à passer un agréable moment de lecture.
Grâce au « dieu fleuve », le Nil est le cordon ombilical liant le lecteur au narrateur, le fleuve sacré est le fil vert serpentant entre les lignes, au détour de chaque chapitre, charriant les rêveries du lecteur avec la fausse lenteur de son débit.

vendredi 11 mai 2018

Embarquement pour l'enfer


Fin XVIè siècle, l'Afrique est un continent dont les richesses deviennent un enjeu entre les grandes puissances européennes.
Cent ans après la découverte de l'Amérique, la soif d'aventure est loin d'être éteinte chez les explorateurs, les cartes du monde ont des contours de plus en plus précis, les côtes sont les portes d'entrée à l'intérieur de la terra incognita.
Le Portugal et sa flotte sont les éclaireurs au seuil d'un autre nouveau monde : l'Afrique, son immensité et ses richesses. Le royaume du Kongo, terre d'accueil évangélisée, terre généreuse et flamboyante, sera le théâtre d'un commerce qui marquera à jamais l'Afrique noire.

Nsaku Ne Vunda nait vers 1583 sur les rives du fleuve Kongo. Orphelin de naissance, il est élevé par des parents adoptifs et entouré d'un océan d'amour, de tendresse et de douceur. D'une intelligence précoce, il suit les cours à l'école des missionnaires de Mbanza Kongo, la capitale du royaume. Il est ordonné prêtre, reçoit une « cure » où il porte la parole des Evangiles. Sa vie s'écoulait sereine, harmonieuse jusqu'au jour où le roi du Kongo fait de lui son Ambassadeur auprès du Saint-Siège de Rome.
Sa mission seccrète: convaincre le Pape d'intercéder auprès des monarques d'Europe pour abolir l'esclavage.

Ce qu'il ne sait pas c'est que le navire Vent Paraclet de Louis de Mayenne est un bateau négrier en partance pour le Brésil avant de rejoindre l'Europe.

Commence un voyage douloureux où horreur, terreur, doutes, compassion et haines scanderont le rythme des jours et des nuits au point où le temps ne sera plus le temps. Le navire est un « no man's land » spatial et temporel. Plus rien n'existe, plus rien n'est connu, plus de repères où s'ancrer, plus de guide pour avancer. Les ténèbres des abysses de l'âme humaine sont une chape de plomb sous laquelle sont brisées les identités, les souffles, les souvenirs du monde d'avant.

Lui est noir et libre, eux sont aussi noirs mais enchaînés et brisés. Sa foi vacille, sa détermination à mener à bien sa mission n'en est que plus grande.
Il se lie d'amitié avec un jeune mousse, il affrontera les tempêtes et les pirates dans les Caraïbes, mille et un tourments pour échouer sur une plage espagnole.
La Sainte Inquisition règne sans partage sur les consciences, use et abuse de son pouvoir pour terroriser, meurtrir et torturer.

Nsaku Ne Vunda, baptisé Dom Antonio Manuel lors de son ordination, sera emprisonné dans les geôles de l'Inquisition sans espoir de délivrance.
Le Destin, ou la Foi ?, lui donnera la force de survivre aux tortures et il sortira, identique à ses frères esclaves, affaibli, littéralement transformé par la détention où l'individualité est niée.
Pourtant sa détermination reste. Grâce à elle, il ira au bout de ses forces et de son destin... à Rome.

Un océan, deux mers, trois continents, est un roman protéiforme où l'aventure se mêle à l'apprentissage. Il est aussi le reflet d'une Passion, celle d'un prêtre doté d'une réserve inépuisable de compassion, d'amour pour son prochain et de foi dans le message d'amour du Christ.

On peut voir sa statue en marbre noir, son effigie appelée « Nigrita », à Rome, érigée à la demande du Pape Paul V en 1608. Mémoire muette d'un commerce triangulaire qui fit le lit, en Europe, de grandes fortunes.

Morceaux choisis :

« Je me suis tu il y a plus de quatre cents ans, mes mots se sont perdus dans le silence de la mort mais, aux curieux qui s'arrêtent un instant devant mon buste, j'aimerais dire combien je regrette d'avoir été, au fil des siècles, réduit à la couleur qui jadis teintait ma peau. Je souhaiterais leur raconter mon histoire, parler de mes croyances, des légendes de mon peuple, évoquer la folie des hommes, leur grandeur et leur bassesse. Si les badauds pouvaient seulement m'écouter, ils prendraient conscience que sous la pierre qu'ils contemplent quelques secondes survit une mémoire oubliée, celle d'esclaves, d'opprimés et de suppliciés croisés au cours d'un long et périlleux voyage sur un océan, deux mers et trois continents. J'ai traversé mille épreuves, à l'issue desquelles je suis devenu une voix porteuse d'amour et d'espoir : j'incarne désormais le souvenir d'une multitude de femmes, d'hommes et d'enfants qui jamais ne renoncèrent au rêve de liberté planté au plus profond de leur cœur.
Si les passants pouvaient m'entendre délier les nœuds de mon passé, ils comprendraient que j'existe encore, ailleurs. Je plane au-dessus de vallées éternelles, là où, bercés par le souffle du Saint-Esprit, veillent les ancêtres défunts, là où tout sentiment violent se transforme en douceur, là où la souffrance se convertit en compassion, quand le relief des contingences humaines s'érode et enfante la justice, la sagesse et le pardon. »
(p 9-10)

« Pendant la vie terrestre, je concevais le temps comme une ligne droite progressant d'un point à un autre, d'un début vers une fin. Depuis que je suis une statue, fort de l'expérience de plusieurs centaines d'années, je sais que cette lecture des moments qui passent, simple et rassurante, n'est qu'un pâle reflet de la course du monde. Le temps ne va nulle part, il ne s'arrête pas. Le présent reste un instant qui s'échappe, un point en mouvement continu, à la fois éphémère, minuscule et immense qui charrie tout le passé de l'univers.Chaque événements et toutes les vies antérieures trouvent leur place dans la lancée infinie des siècles et n'en sortent plus. Et cela, même si certaines existences, comme celles des esclaves, tendent à disparaître pendant longtemps dans les omissions de l'Histoire, lorsqu'elles sont tues par indifférence, par honte ou par culpabilité. » (p 167)

Iconographie
Peinture de Lisbonne 16e siècle par un auteur néerlandais 
(source: Walters Museum)

jeudi 21 octobre 2010

La citation du jeudi #7

Passage poétique qui ouvre et ferme le très joli roman jeunesse de Lesley Beake "Le chant de Bé" :

"La fumée dans les flammes
des feux du Bushmanland.
Le miel doré de l'herbe
parcourue par le chant du vent.
Le parfum sucré qui rôde dans l'air
et la douce et grise poussière
- avant que nos pas
aient été effacés."

mardi 7 juillet 2009

Cuisine, épices et traditions


Après "Saga italienne", je me suis plongée avec délice dans la lecture de Soulfood Equatoriale de Léonora Miano. La collection "Exquis d'écrivains" de Nil Edition peut enchanter comme décevoir (d'après ce que j'ai pu lire sur les blogs): les amateurs de voyage culinaire seront ravis avec cet opus aux saveurs épicées, chaudes et enchanteresses de l'Afrique équatoriale.
Léonora Miano aborde, au fil des recettes et des savoirs-faire culinaires, des sujets graves comme légers, des situations humaines dramatiques, et hélas communes (l'hsitoire du petit voleur d'avocat), comme le déroulement des souvenirs d'un quotidien familial. C'est tout une société peinte avec tendresse, nostalgie et délicatesse qui s'écoule sous la plume de l'auteure. Cette dernière permet à son lecteur d'entrer, les sens en éveil, la gourmandise titillée, au coeur d'un monde de senteurs, de flaveurs et de couleurs profondes et chatoyantes. La sensualité est en filigrane, encore et toujours, jouant sur la gamme infinie des émotions humaines.
Le Cameroun devient "jazz" mystérieux, sauce tomate garnissant "les sandwiches saxophones" où tout l'art de la cuisinière réside dans l'apport du petit plus, secret parmi les secrets, lui offrant alors une immense renommée transcendant les couches socio-culturelles de la ville.
On est près des fourneaux, tentant de se faire le plus petit possible afin de ne pas gêner la mise en oeuvre des recettes intemporelles, issues des traditions les plus lointaines, héritages d'un melting-pot des ingrédients et des savoirs.
J'ai aimé l'humour savoureux, suave voire doté d'une pointe très acidulée, de Léonora Miano dans des nouvelles telles que "Solo" où deux jeunes hommes s'affrontent autour d'une marmite afin de réaliser avec la plus grande perfection une recette afin de gagner les faveurs de leur belle, ou "Ndole" où l'auteure distille ses conseils pour concocter le plat test de l'homme africain, plat dont la préparation prend une éternité, éternité pendant laquelle la femme ne vit plus alors qu'elle aimerait tant être libre et frivole. Léonora Miano a des solutions pratiques: la préparation en amont et la magie de la congélation.
Sous les rires, se cachent parfois les larmes de la nostalgie de l'enfance ou celles des drames de la faim, de l'abandon. Les traditions, les contes initiatiques trament leurs fils autour des recettes et font entendre leur sagesse immémoriale, celle qui donne les richesses à qui sait bien en disposer, à qui sait en retour offrir et donner tout simplement.
Soulfood Equatoriale est un voyage immobile, intense, qui entraîne le lecteur au coeur d'un monde où les trésors immatériels sont la richesse indéniable de l'humanité.
Un univers non dans une tasse de thé mais dans une belle et chaleureuse marmite à épices!




Merci Guillaume de Babelio pour ce très beau voyage au coeur des saveurs!


mercredi 14 mai 2008

Séduction et cuisine

Les swaps me plaisent beaucoup non seulement parce que l'on prend plaisir à concocter un joli colis pour la personne swappée mais aussi parce que l'on découvre d'autres horizons littéraires. Dernièrement, Bladelor organisait Afrilire et ma PAL, grâce à Ramanna, s'est ainsi enrichie de romans de littérature africaine, littérature qui gagne à être connue et lue!
"Comment cuisiner son mari à l'africaine" est un roman savoureux et épicé: Mademoiselle Aïssatou, superbe jeune femme noire aux formes somptueuses et à la ligne parfaite qui fait mourir de jalousie les femmes qui la croisent (mais comment fait-elle pour rester si mince?), tombe amoureuse d'un de ses voisins, un Malien célibataire, doté d'une mère très étrange (une poule lui tient lieu d'animal domestique) au caractère fantasque. Il s'appelle Souleymane Bolobolo, a des conquêtes féminines qui rend jalouse notre Aïssatou. Cette dernière décide de tout mettre en oeuvre pour le séduire et l'épouser: pour réussir la conquête de Souleymane il faut parvenir à amadouer sa mère et ravir son palais!
Aïssatou, noire devenue blanche pour ressembler aux canons de la beauté occidentale, a perdu ses formes et des rondeurs africaines qui plaisent tant aux hommes: plus de seins, plus de fesses, plus de hanches et seulement des dîners frugaux composés de quelques carottes râpées et feuilles de salade! Au final, cette torture atrophiant le goût ne l'avance guère: Aïssatou ne garde aucun amoureux assez longtemps pour en faire un mari! Aussi, se souvient-elle de ce que lui disait sa mère: l'art culinaire est un remède universel pour tout remettre d'aplomb!
Et voilà notre amoureuse qui retrouve le plaisir de cuisiner, de manger, de redécouvrir les senteurs de l'Afrique: à chaque étape de son plan de séduction il y a un plat dont la recette est fournie en fin de chapitre! Au fil des petits plats colorés, épicés, délicieusement odorants et appétissants, le lecteur accompagne Aïssatou dans sa conquête de l'Homme, parsemée de traits d'humour, de rires et de larmes. Ah! la scène au cours de laquelle la dernière conquête de Mr Bolobolo, Mademoiselle Bijou, est évincée: un grand moment épique où les saveurs corsées et vraies de l'Afrique terrassent les minauderies "blanches" de celle qui ne se considère pas comme noire! "Je n'ai jamais aimé la cuisine africaine, dit-elle pour accentuer nos différences. Je dois avouer que ma mère, toute noire qu'elle était, paix à son âme, n'en préparait jamais. Paraît qu'ils mangent des singes, ce Nègres!" (p 99). La revanche est savoureuse, les ébats ont le goût du gingembre, l'amour les douceurs de la cuisine élaborée avec tendresse et surtout sans perdre son âme!
J'ai beaucoup aimé ce roman scandé de recettes très exotiques et tentantes pour certaines! "Comment cuisiner son mari à l'africaine" de Calixthe Beyala ressemble par son côté culinaire très accentué à "La colère des aubergines" de Bulbul Sharma: sous des apparences légères, riantes, l'auteur aborde des sujets plus graves et plus existentiels comme la perte des repères socio-culturels lorsque l'on est confronté aux valeurs occidentales, la recherche d'une identité afin de mieux vivre, une recherche qui permet de se retrouver et de s'aimer sans rien renier de ses origines. Le tout avec une écriture imagée, d'une sensualité étonnante et un humour détonnant doublé d'une vraie tendresse: l'amour, le sexe et la cuisine sont intimement lié dans la culture africaine (mais un dicton ne dit-il pas que pour garder son mari la cuisine doit être bonne?!); la nourriture amorce,complète et prolonge l'activité sexuelle d'Aïssatou au cours de sa campagne de séduction!
"Comment cuisiner son mari à l'africaine" est une lecture plaisante, savoureuse et en même temps un petit précis de séduction amoureuse!
Et vous, comment cuisinez-vous votre mari?


Un article très intéressant sur l'interaction alimentation-sexualité dans la littérature africaine francophone ICI

samedi 3 novembre 2007

Les renards m'ont dit....


quatrième de couverture:

"Au cœur du pays dogon, une série de morts bizarres alerte les autorités maliennes. L'affaire est délicate: les Dogons, très attachés à leurs traditions, vivent en marge de la société et sont redoutés pour la puissance de leur magie. Le vieux commissaire Habib, à la sagesse et au flair légendaires, est envoyé sur place. Mais le village entier se tait obstinément, et un étrange sorcier à tête de renard veille au respect absolu de l'omerta..."

Moussa Konaké ouvre une porte sur une société traditionnelle malienne, celle des Dogons. A la suite de ses héros récurrents, le commissaire Habib et l'inspecteur Sosso, le lecteur se lance dans une enquête où le conflit entre modernité et tradition en est le centre. Cette opposition ancrée depuis la fin de la colonisation européenne est une des multiples batailles auxquelles est confrontée l'Afrique noire.
Habib et Sosso, flanqués d'un chauffeur étonnant (qui mettra quelques temps avant de saisir qu'ils appartiennent à la police nationale), se rendent dans un village dogon, Pigui, où une série de morts étranges interpelle les politiques de Bamako. Pourquoi le jeune maire et ses adjoints sont-ils effrayés, par qui ou par quoi sont-ils terrorisés? L'enquête s'annonce des plus difficiles car tout le monde se garde bien d'aider les poiliciers....l'omerta veille au grain!
Très rapidement, grâce aux conseils prodigués par un de ses anciens élèves de l'école de police devenu gendarme, Jérôme Diarra, Habib se rend compte qu'il ne doit surtout pas provoquer d'affrontement dans le village mais au contraire entrer dans le mode de pensée des dogons. Peu à peu, il saisit une partie de l'essence de la peur effroyable des jeunes maire et conseillers municipaux: le poids des traditions ancestrales et religieuses rend sacré le devoir d'amitié entre les hommes qui ne doivent en aucun cas le transgresser pour convoiter le bien ou la promise de l'autre. Les traditions dogons rendent inviolable la terre du chef spirituel du village, le Hogon. D'ailleurs ce dernier pourrait certainement éclairer la lanterne du commissaire Habib. Ou alors le sorcier du village, Kodjo dit "Le Chat", qui semble connaître les méandres des falaises, les messages laissés par les empreintes des renards ainsi que beaucoup d'autres choses plus mystérieuses les unes que les autres....peut-être est-ce lui l'instigateur de ces meurtres?
La sagacité, le flair et la logique du commissaire trouveront les clefs de ces assassinats. L'intrigue devient très vite secondaire, bien que le mystère ayant été éclairci, le lecteur se surprend à se souvenir de petits détails parsemés dans le récit et à se dire "mais oui, c'est bien sûr!". Grâce à ses personnages attachants et hauts en couleur, Moussa Konaké, livre un éventail de ce qui fait l'Afrique noire d'aujourd'hui: du poids des traditions des cultures animistes et musulmanes, des dégâts insoutenables provoqués par la corruption et l'appétit vorace d'argent facile de certains en passant par l'incompétence des politiques à gérer et faire fonctionner correctement les infrastructures (Ah, la saveur de la panne d'essence de la voiture de service due à un budget inadéquat alloué au carburant!!!!) ou le sens de l'humour et de la dérision parsemant de franche rigolade l'enquête d'Habib et Sosso. Ce sont aussi les séances de palabres dans la maison commune entre le Hogon et les chefs de famille du village, l'humanité et le sens du partage des plus deshérités. Tout n'est pas rose sous le soleil de l'indépendance....les jeunes filles rêvent d'ailleurs, un ailleurs qui les jette dans les bras des souteneurs ou dans les abysses des quartiers misérables des villes; les femmes n'ont guère la liberté de choisir leur compagnon qui leur ai dévolu souvent dès leur plus jeune âge: pourquoi s'étonner que certaines en regardent, aiment un autre?
Un polar mené tambour battant, entre hallucinations et rires aux éclats, au pays dogon. A lire sans craindre l'ombre de l'ennui!


L'avis du Bibliomane


Ce livre a été lu dans le cadre du Cercle des Parfumés


mardi 3 juillet 2007

La voiture, image de la réussite?

Je dois avouer que c'est le titre de ce roman qui m'a intriguée puis incitée à le lire: « Ma Mercedes est plus grosse que la tienne » me donnait l'impression d'être dans une cour d'école où les garçons se dressent sur leurs ergots naissants! Ce titre était prometteur d'une lecture riante, parsemée de drôleries.
J'ai un peu déchanté: derrière l'humour apparaît une triste réalité d'un pays africain en voie de développement. Le roman a été publié pour la première fois en 1975 ( 1996 pour la version française chez Hatier) et lorsqu'on le lit en 2007, on a l'amère sensation que rien n'a vraiment changé en Afrique.
Onuma, fils d'Udemezue Okudo, premier Ozo, chef de tribu, du pays, gravit les échelons de la société nigériane des années 70: il est un élève puis un étudiant brillant à l'université toute neuve de Lagos, vitrine d'une jeune nation fraîchement indépendante. Les étudiants y sont chouchoutés car futures élites de la société et de la Nation. Il obtient un poste de responsable des relations publiques, grâce à sa faconde et à son aisance, dans une entreprise européenne pour faciliter les rapports entre les politiciens nigérians et hommes d'affaires. Il a plaqué l'université avant d'obtenir son diplôme car « A quoi rimait d'observer les bizarreries des phonèmes anglais? Quel sens pouvait avoir la luxuriance des vers de Spencer pour quelqu'un qui vait grandi dans les réalités d'une terre pauvre et aride? » (p 29). De plus « Il observait la vie sur le tas, et chaque jour il estimait en apprendre un peu plus sur les deux moteurs les plus puissants de la vie: l'argent et le sexe. Il avait pour principe que si l'on était maître de l'argent et du sexe, il était inutile d'apprendre autre chose. » (p 30).
Il mène grand train: appartement bien situé, même si une décharge sauvage se trouve à proximité, maîtresses, sorties dans les lieux de plaisir de Lagos. L'apogée de sa réussite, quinze ans plus tard, est l'achat, à crédit, d'une superbe Jaguar avec laquelle il retourne au village tel le fils prodigue. La Jaguar dorée l'auréole de gloire aux yeux de tous, Onuma complète ainsi son personnage romanesque et narcissique!
Nkem Nwankwo oppose peu à peu la richesse de la capitale Lagos à la pauvreté des campagnes qui se désertifient, qui se voient quitter par sa jeunesse et qui sombrent dans un marasme mortifère. Les routes nigérianes sont le décor surréaliste du retour d'Onuma au village: sa Jaguar roule sur des pistes à peine entretenues où rôdent les pires dangers. Les routes, les rues sont toujours commencées mais jamais achevées malgré les aides financières qui s'évanouissent dans les méandres de la corruption.
Le retour triomphale d'Onuma tourne au cauchemar lorsque après une fête nocturne, la voiture rate un virage et bascule dans le ravin. Les miracles existent, certes, seulement il ne faut pas attendre trop longtemps: la Jaguar n'est finalement pas tombée au fond du ravin, Onuma et son passager sont saufs....mais le temps de trouver pièces de rechange et dépanneuse, la belle Jaguar a été désossée!!! Adieu veau, vache, cochon...adieu fanfaronnades, adieu largesses, adieu gloire: le comble du malheur est atteint lorsqu'Onuma se rend compte qu'il a négligé de prolonger son assurance!!!
Et plus dure sera la chute....Onuma sombre dans une dépression alarmante: sa mère fait appel à un dibia, un sorcier, pour le ramener à la raison. De fil en aiguille, les ressources financières d'Onuma fondent à un point tel qu'il lui faut gagner de quoi repartir vers Lagos, ville de tous les possibles! C'est l'occasion pour Nkem Nwankwo de dénoncer, entre les lignes, les petites compromissions et grandes corruptions qui gangrènent la vie économique, sociale et politique de son pays. Sous les yeux médusés du lecteur occidental, se met en place une danse complexe entre les chefs de tribu, les candidats aux élections, les pots de vin, les intimidations et les affrontements. Entre banquets et palabres, on ment, on corrompt, on triche, on espionne et on espère posséder, un jour, une autre voiture! Ah! la voiture de l'Eze du district, « un gros homme qui portait des vêtements royaux et une couronne de pacotille », une Mercedes au klaxon musical! Le symbole de la réussite et de la virilité triomphante. Voilà notre Onuma se lançant dans la politique tel un aigrefin spécialiste des relations publiques! Onuma vit des moments intenses et violents mais a le plaisir de conduire une voiture: « Tout à coup le corps d'Onuma vibra dans un gigantesque orgasme; sa peau se hérissa de volupté. Il jouissait mentalement au contact des flancs de cette belle nouvelle maîtresse. » (p 185). La voiture est un instrument de pouvoir, une vitrine de l'aisance et de la réussite: « ...convainquit Onuma de l'étrange pouvoir magique de la voiture. Elle ne conférait pas seulement un statut social, elle rendait tout possible: l'amour, l'espoir, la joie, la charité. La voiture c'était l'homme. Sans elle il était un infirme (...) » (p 81).
« Ma Mercedes est plus grosse que la tienne » est un roman doux-amer sur les malheurs du héros moderne africain incarné par Onuma, personnage plastronant sans cesse tout en étant malgré lui bien naïf. La réussite est souvent talonnée par la chute douloureuse pour celui qui n'assure pas ses arrières: Onuma, cigale africaine ou dindon d'une farce difficile à digérer? L'auteur laisse seul juge son lecteur et la chute du récit ouvre d'étonnantes perspectives au héros.
Une découverte intéressante: le regard sans concession d'un écrivain nigérian sur son pays qui derrière le clinquant de ceux qui réussissent cache une pauvreté désolante. La réalité africaine des années 70 reste hélas actuelle aujourd'hui et on peut se demander si un jour elle fera partie du passé.


Roman traduit de l'anglais (Nigéria) par Josette Mane

mercredi 25 avril 2007

Le 5ème Prix des Lecteurs du télégramme # 7


"Le marchand de passés" de José Eduardo Agualusa


Félix Ventura vit à Luanda, en Angola. Il est bouquiniste et...albinos, un noir albinos. Nous sommes à la fin de la guerre révolutionnaire, l'Angola s'est émancipé du Portugal.
Félix vit seul dans sa grande maison, un jardin clos d'un mur où poussent des manguiers, il adore la soupe et boit une tisane à la menthe chaque soir après son repas. Il a une autre activité, presque ludique: généalogiste. Il réécrit le passé des gens qui le lui demandent, il leur trouve de glorieux ancêtres, de fabuleuses lignées, de hauts lignages. En effet, les hommes de pouvoir, des pays neufs, ont souvent besoin d'appartenir à de vieilles familles pour assurer leur crédibilité. Félix Ventura est un aventurier du passé, des passés.
Le roman s'ouvre sous le regard d'un tiers: « Je suis né dans cette maison et j'y ai grandi. Je n'en suis jamais sorti. Lorsque vient le soir j'appuie mon corps contre le cristal des fenêtres et je contemple le ciel. J'aime voir les flammes hautes, les nuages au galop et, au-dessus, les anges, des légions d'anges, quis ecouent les étincelles de leur chevelure, en agitant leurs grandes ailes en flammes. C'est toujours le même spectacle. Tous les soirs, pourtant, je viens jusqu'ici, et je m'amuse et je m'émeus comme si je le voyais pour la première fois. La semaine dernière Félix Ventura est arrivé plus tôt et m'a surpris à rire pendant que là dehors, dans l'azur agité, un énorme nuage courait en rond, comme un chien, tentant d'éteindre le feu qui lui embrasait la queue. » (p 9)
Qui est-il, ce tiers, ce personnage invisible? Est-il le lien invisible du passé, des passés? Ce personnage qui semble aussi casanier que Ventura est aventurier, observe ce dernier et ses clients. Les mémoires défilent, se délitent pour mieux se recréer.
Un jour, Ventura rencontre Angela Lucia, une photographe obsédée par la recherche de la lumière et sa photographie. Comme Félix, elle porte un nom sur mesure. Angela est la seule à ne pas avoir un geste de recul devant la particularité physique de Félix. Elle cherche la lumière, il crée des mémoires, des passés, ils sont complémentaires: l'ombre et la lumière, le clair-obscur de la vie.
Félix reçoit un étrange personnage, José Buchmann, désirant une identité angolaise, désirant un passé mais un passé ordinaire sans gloire ni hauts faits. Un passé pour se fondre dans la masse.
Peu à peu, Félix, le personnage tiers, Angela, José mêlent leurs diverses réalités. Le roman prend des allures de conte, de conte cruel parfois. Le passé devient présent jusqu'à l'envahir. Qui est qui? Qui vient d'où? Les rêves deviennent réalités, les vies antérieures refont surface: pourquoi sommes-nous à cet endroit, à ce moment? Avons-nous quelque chose à achever avant que notre âme connaisse le vrai repos? Nos identités diverses ne sont-elles qu'un moyen de se retrouver et de s'assembler? La folie ordinaire d'un pays secoué par les guerres meurtrit-elle les mémoires et les âmes? Celles-ci se sont-elles égarées dans les sombres méandres des non-dits, des tabous, des manquements? Pouvons-nous être un et multiple à la fois, connaître ce qui a été, ce qui est voire ce qui sera?
Félix Ventura, marchand de passés, est-il le pont entre rédemption et réincarnation? L'aventure intérieure de la mémoire réinventée produit l'impossible et fait tout basculer. Le personnage tiers, Eulalio, se découvre un peu, il a été humain dans une autre vie:
« J'étudie depuis des semaines José Buchmann. J'observe les changements qui se produisent en lui. Ce n'est plus l'homme qui est entré dans cette maison il y a six ou sept mois. Quelque chose, qui relève de la nature puissante des métamorphoses, opère dans son for intérieur. C'est peut-être, comme dans les chrysalides, la secrète précipitation des enzymes dissolvant les organes. On peut objecter que nous sommes tous en constante mutation. Certes, moi non plus je ne suis plus le même qu'hier. La seule chose qui ne change pas en moi, c'est mon passé: le souvenir de mon passé humain. Le passé est généralement stable, il est toujours là, beau ou terrible, et il sera toujours là.
(C'est ce que je croyais avant de connaître Félix Ventura.)»
(p 45)
Ce roman original, amusant et triste à la fois, où le nom des personnages sont empreints de signification symbolique, nous fait voyager dans nos mondes intérieurs, dans nos rapports ambigus avec la mémoire: les impressions de déjà vu ne sont-elles pas tout simplement des créations, des inventions de nos sens devenues vraies? Nos constructions intérieures peuvent être complexes et étonnantes....jusqu'à l'imagination, de la lumière aveuglante au clair-obscur mystérieux, gamme colorée du monde que l'on voit.
Pascal l'a lu aussi.
Roman traduit du portugais (Angola) par Cécile Lombart