mardi 30 octobre 2007

Trilogie cairote






Au hasard de mes pérégrinations à la médiathèque, j'étais tombée sur un titre qui m'avait arrêtée « Impasse des deux palais » de Naguib Mahfouz. Ni une ni deux, j'empruntai ledit roman en me disant que comme c'était le premier volet d'une trilogie, les tomes suivants ne devaient pas être bien loin. Hum...c'était sans compter avec l'étrange logique des achats de la médiathèque: il y a bien le premier tome mais pas les suivants...hallucinant. Le temps passe et le mois dernier, je saute le pas: j'ai « commandé » les deux derniers tomes car j'étais restée sur ma faim et je désirais vraiment connaître la fin de l'histoire! Il y a à peine 15 jours, la médiathèque m'appelait pour me signaler l'arrivée des tomes tant attendus « Le palais du désir » et « Le jardin du passé ».
Naguib Mahfouz embarque son lecteur dans un voyage au long cours, dans le sillage d'une famille cairote, vivant au coeur du vieux Caire. Une famille traditionnelle où l'autorité du Patriarche, Ahmed, est indiscutable et despotique. L'Egypte est sous domination anglaise, les sursauts d'indépendances éclorent à peine, la vie semble tranquille et sereine. Mahfouz dresse un portrait d'une société bourgeoise traditionnelle pétrie de certitudes.
« Impasse des deux palais »
Ahmed
est un homme affable à l'extérieur et un vrai despote chez lui: toute la famille tremble devant lui (femme, filles et fils!) et se soumet à ses dicktats. Ahmed pense-t-il que le respect filial ne saurait être vivace sans la dureté paternelle? Ses fils, Yacine, Fahmi et Kamal n'osent se rebeller. Les filles, Aïsha et Khadiga, attendent qu'une demande en mariage les emmène vers une autre vie familiale. Elles attendent, en compagnie de leur mère, Amina, en regardant la vie qui passe dans la ruelle derrière les moucharabjehs, fenêtres, jalousies, ouvertes vers le monde extérieur, ouvertures partielles dans la clôture. Monde d'où elles sont exclues. Mais ces fenêtres ouvertes vers le monde interdit peuvent être aussi le lieu des joies illicites, comme celles de capter le regard d'un éventuel amoureux. La terrasse est également un oeil sur le monde extérieur, lieu où les oeillades amoureuses peuvent s'échanger.
Naguib Mahfouz peint, par touches successives, le poids étouffant de la tradition religieuse et familiale: l'Islam apparaît comme frustrant la jeunesse et sa sève débordante, jugulant les sentiments, les réprimant sans état d'âme apparent.
Amina, captive soumise paiera cher sa « désobéissance », sa sortie (seule et unique) pour aller se reccueillir à la mosquée: un exil chez sa mère qui ne durera que quelques jours grâce à l'amour filial! On s'aperçoit, que loin d'être libre chez elle, dans son foyer, la femme musulmane (dans une famille traditionnelle) est sans cesse opprimée et parfois, cette situation devient insoutenable pour une lectrice occidentale. Au fil du roman, des fissures apparaissent: l'Histoire se mêle aux histoires, les fils, imperceptiblement, s'opposent au patriarche qui, à la fin, ouvre un peu les yeux devant l'inutilité de son despotisme....et accepte, à regret, cet état de fait.
Mahfouz, à l'aide de son personnage Ahmed, entraîne le lecteur dans les nuits agitées et musicales du Caire d'après le coucher du soleil....monde des hommes où la musique, les danses, les chants, l'alcool et les femmes légères sont partout. Les rues bouillonnantes sont l'âme du Caire, sont l'âme d'une société qui sait, qui aime s'amuser malgré le carcan religieux... au prix de petites et grandes hypocrisies.
L'Histoire craquèle la vie bien réglée de cette famille, traditionnelle, cairote, lentement mais sûrement. Sera-t-elle emportée par les élans du modernisme, l'émergence su sentiment patriotique et national, l'exaltation de la révolution?
Dans « Le palais du désir », l'embryon de révolution a durement touché la famille d'Ahmed: Fahmi, le fils prometteur, est tombé sous les balles anglaise, amenant une ombre de profonde tristesse sur le clan.
Le Caire est toujours aussi bruyant, luxuriant, coloré et exahlant les senteurs les plus enivrantes. Ahmed, Amina, Yacine, Kamal, Aïsha et Khadiga ont vieilli et la disparition de Fahmi plane sur tout le roman. Les filles sont mariées et mères de famille respectables, Mahfouz focalise son récit sur Kamal, le benjamin.
Kamal découvre les affres de l'amour, les idéaux de l'adolescence et la sacralisation de l'être aimé. Aïda, soeur d'Hussein, son meilleur ami, le subjugue par sa beauté mais aussi par son éducation à l'européenne qui lui donne liberté et études supérieures. Seulement, Kamal découvre avec horreur qu'Aïda est depuis longtemps fiancée à Hassan (un autre de ses amis de lycée), issu de l'aristocratie cairote, riche et cultivée, très éloignée de la sienne issue de la petite bourgeoisie et des vieux quartiers du Caire. Son coeur est dévasté par la révélation de l'abîme qui les a toujours séparés.
C'est également l'époque où Kamal découvre les joies de l'étude et la cruauté de la perte de la foi. Il se forge, à force de volonté, un masque: toujours souriant au dehors mais désespéré intérieurement. Mahfouz, subtilement, égratine le côté rigide de la religion en dressant un portrait peu engageant du mouvement des Frères musulmans.
Kamal n'est pas le seul à changer: Ahmed, le vieux patriarche, se laisse aller à quelques faiblesses, notamment celle d'entretenir une maîtresse. Il recouvre son âme de jouisseur au sortir du deuil de Fahmi...la vie est toujours plus forte que tout. Yacine, l'aîné, s'émancipe en quittant la demeure familiale pour fonder ailleurs un foyer. Yacine, jouisseur et amateur de femmes (de toutes les femmes), après deux unions malheureuses, épouse une ancienne harpiste qui s'avère être, ô belle ironie de la vie, l'ancienne maîtresse du père!
L'éducation traditionnelle est mise à mal par l'entrée dans la modernité de l'Egypte. L'Europe apporte un souffle nouveau, perceptible surtout dans l'aristocratie qui éduque ses enfants (garçons et filles) autrement. Certains tabous religieux tombent tels que la consommation d'alcool mais surtout de porc! Kamal ressent encore plus le choc de ces deux cultures et éprouve moult difficultés à le vivre: il souhaite que l'Egypte entre dans la modernité et en même temps reste attaché aux traditions de son pays.
« Le palais du désir » est le récit du désir d'aimer et d'être aimé, le désir d'émancipation de la tutelle paternelle et de liberté, c'est aussi le désir d'être sans faux-semblant avec son père: ce dernier ne doit pas craindre un moindre amour ou un moindre respect de la part de ses enfants s'il n'est pas un patriarche sévère et traditionnaliste...loin de là.
La saveur de l'écriture de Mahfouz se retrouve dans les instantanés de la vie cairote. Ainsi, la vie des soeurs de Kamal chez leur belle-mère: Khadiga a du mal à accepter l'obligation d'appeler « maman » sa belle-mère et creuse sa révolte souterraine.
Les scènes truculentes dans les bistrots, les maisons louées pour recevoir les prostituées.
J'ai aimé plus particulièrement les scènes du café: les enfants se rassemblent autour de leur mère Amina pour prendre le café après le repas. Rituel immuable après le départ du patriarche à sa boutique, moment où la conversation roule sur la vie quotidienne, où se règlent certaines affaires familiales, loin de la présence oppressante du père. L'odeur chaleureuse du café flotte entre les phrases du récit et embaume l'imagination du lecteur.
« Le jardin du passé » , ultime volet de la trilogie, est la voix des petits-enfants, est le moment où l'Egypte d'antan bascule vers la modernité....la ruelle s'illumine la nuit grâce à la fée électricité, rendant moins épiques les retours de soirée du patriarche.
Les changements qui s'annoncent font ressurgir les idées radicales religieuses mais aussi les aspirations à la démocratie. Deux petits-fils d'Ahmed s'engagent : l'un chez les Frères musulmans, parti religieux conservateur, l'autre, libre penseur, dans la mouvance communiste. Quant à Kamal, il est de plus en plus tiraillé entre l'Orient et l'Occident, perd peu à peu ses repères et s'enlise dans d'incessantes interrogations philosophiques mais aussi personnelles: sa vie devient éternelle question sans réponse et passe, irrémédiablement, à côté de lui.
Naguib Mahfouz, à coups de pichenettes, écorne encore la société cairote aux prises avec la marche du Temps: Au Caire, c'est le piston et les alliances avec les grandes familles qui font et défont les avenirs professionnels. Mais ce sont les traditions éducatives qui ne permettent pas aux filles, de la bourgeoisie traditionnaliste, de poursuivre des études supérieures: pourquoi aller au-delà du certificat d'études quand l'avenir est de rester au foyer? Et ce sont les carcans qui faussent, malgré les études supérieures, le regard de certaines jeunes filles de la bonne société (il faut garder son « standing » et pour se faire préférer un mari âgé et fortuné)...comble de l'ironie!
Les grands-parents, Ahmed puis Amina, disparaissent, rejoignant le passé et remplissant de souvenirs un « jardin du passé » et éclairant l'avenir d'une autre lumière. Les petits-fils luttent pour une Egypte nouvelle et moderne, libérée du joug britannique. Cependant, malgré les bruits rageurs de la guerre, Le Caire reste immuable: les rues étroites et sombres du vieux quartier, les palais des beaux quartiers, les rues de débauche, les petits commerces, les personnages hauts en couleurs (tels que le cheik centenaire et sénile qui déambule dans les rues sans reconnaître personne).
« Le jardin du passé » ce sont les regrets de Kamal qui semble être passé à côté de sa vie et étreignent son âme au soir de la vie de sa mère: que laissera-t-il derrière lui lorsque viendra son tour de partir? Aura-t-il accompli quelque chose, une oeuvre achevée? Le doute perd celui qui doute et l'amène à ne pas vivre sa vie.
Mais, ce jardin du passé demande à être clos et oublié afin que la vie, le présent deviennent le véritable avenir et emportent Kamal vers une autre lumière.
Une véritable belle saga familiale, digne de « Quatre générations sous un même toit » de Lao She, au coeur du Caire, au coeur de ce Moyen Orient et de cette Egypte à la richesse millénaire. On pleure, on s'insurge, on rit et on lutte en compagnie des personnages qui ne laissent absolument pas indifférents le lecteur. A lire sans retenue!

Jules les a lus ICI LA puis ICI

Romans traduits de l'arabe par Philippe Vigreux

5 commentaires:

rennette a dit…

J'ai lu cette saga il y a bien longtemps !!! MAFHOUZ est le grand porte parole du petit peuple cairote ses livres ont le même son que celui des films egyptiens des années 40 à fin 7O avec en fond sonore OUM KHALTOUM.
Il faut savoir qu'ayant toujours été la tête de turc des frères mulsumans il a toujours fait face sauf aux derniers jours de sa vie où je pense que pour "finir" tranquille il a fait plus ou moins allégeance à la religion et à l'extrémisme ...

cathulu a dit…

Va quand mêmefalloir que je me lance dans la littérature égyptienne !

Anne a dit…

J'ai lu "Le mendiant" et j'avais beaucoup aimé.

Katell a dit…

@rennette: merci pour ces précisions précieuses! Mafhouz est un grand!
@cathulu: je ne peux que te le conseiller ;-)
@anne: ce titre, je le note car à l'occasion, je le lirai. Merci anne!

InColdBlog a dit…

Ahhh, tu fais resurgir chez moi de bien jolis souvenirs. Cette trilogie a été mon premier contact avec la littérature arabe (et égyptienne, de fait). Un vrai plaisir que j'avais fini de dévorer sur les bords de la Mer Rouge en Egypte ;o)