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lundi 31 octobre 2022

Quatrevingt-treize

 


En octobre, les « Dessous (fantastiques) des classiques » nous invitaient à choisir une œuvre de Marcel Proust ou de Victor Hugo.

J'ai choisi Hugo et une relecture de son roman « Quatrevingt-treize ».


1793, année terrible pour la France, année sanglante, année d'une rare violence au cours de laquelle s'embrasent la Vendée et la Bretagne.

1793, c'est l'an II de la Convention, celle de Marat, Danton et Robespierre, trois piliers, trois visions, trois orateurs fameux dont les destins seront aussi fulgurants que sanglants.

1793, la France est attaquée de toutes parts : à l'est, le Rhin est franchi par les Prussiens, au sud, l'Italie et l'Espagne tentent d'investir les places, sur les mers la marine anglaise patrouille, en quête du moment idéal pour lâcher des troupes, à l'ouest les Royalistes reprennent du poil de la bête, levant des milliers de paysans au nom de Dieu et du Roi.

1793, le bocage et les forêts bretonnes s'enflamment, la guerre civile, tant redoutée, prend corps au grand dam de Robespierre... l'ennemi le plus dangereux pour la Révolution est celui de l'intérieur.

1793, année de la Terreur. Girondins, Montagnards, Jacobins et autres partis révolutionnaires s'affrontent à la Convention à coups de discours homériques, d'envolée lyriques, d'accusations, d'insultes s'achevant, souvent, avec le couperet de la Guillotine.

1793, les têtes les plus en vue ne tiennent qu'à un fil. L'intransigeance révolutionnaire moissonne les épis récalcitrants sur un décret du Comité de salut public, puissance omnipotente et terrifiante d'un pouvoir qui peine à s'asseoir.

Ce ne sont plus les heures sombres de l'Histoire qui s'écoulent dans le roman de Hugo, ce sont les heures rouges du sang des exécutions et rougeoyantes des incendies dus aux affrontements fratricides.


Le roman s'ouvre par le débarquement en France du nouveau chef des armées contre-révolutionnaires, en la personne du Marquis de Lantenac. Traqué par les troupes révolutionnaires commandées par son petit-neveu, le vicomte Gauvain, lui-même surveillé par son ancien précepteur, le terrible Cimourdin, mandaté par le Comité de salut public. Chacun est surveillé par quelqu'un comme le souhaitent Robespierre et Marat.

Cimourdin, ancien prêtre engagé par Lantenac pour éduquer Gauvain, est la face sombre de la Révolution, intraitable et inflexible. Quant à Gauvain, il incarne sa face lumineuse, celle des idéaux, de l'utopie philosophique, des espoirs d'équité et d'égalité pour poser les socles d'une société nouvelle. Le jeune chef d'armée est quasiment LA figure romantique du révolutionnaire éclairé par les idées nouvelles.

Lantenac est la figure d'un passé qui tente de relever la tête. Il est les dix-huit siècles de monarchie dont le dernier chant explose au cours du siège de la vieille forteresse de Tourgue. Il a emporté, en guise d'otages, trois orphelins adoptés par un bataillon révolutionnaire, tel l'ogre dévorateur des contes. Lantenac est inflexible et insensible, passant au fil de l'épée, hommes, femmes et enfants, massacrant tout ce qui se dresse contre lui. Il est la féodalité, les impôts à n'en plus finir, la société inégalitaire. Il est la Vendée réactionnaire, il est la chouannerie.

Les trois enfants, deux garçons et une fille, sont l'incarnation de l'innocence, de la pureté parmi les horreurs de la guerre et des massacres. Ce sont des lumières égarées parmi les sombres moissonneurs, qu'ils soient « blancs » ou « bleus ». La scène, dans la bibliothèque de la Tourgue, est d'anthologie : le dernier exemplaire du « Saint Barthélémy » est saccagé par les menottes qui s'ennuient. Le fantôme de la nuit de la St-Barthélémy est en filigrane ...massacre d'innocents qui se répète. En effet, ladite bibliothèque a été piégée de manière à s'enflammer pour anéantir les forces républicaines au moment où elles investiront la place.


« Quatrevingt-treize » met aussi en avant deux parties très intéressantes : la première est la rencontre, d'autant plus spectaculaire qu'elle est imaginaire, entre les trois grandes figures de la Révolution française, Danton, Robespierre et Marat ; la seconde est la reconstitution d'une séance à la Convention. Les descriptions sont absolument fabuleuses, Hugo apporte le souffle épique de son écriture et de son style. Ce qu'il fait vivre à son lecteur est le …. oserai-je le dire ? …. joyeux et terrible bordel des séances de la Convention. Les insultes, les bons mots fusent, les discours fleuves noient ou abreuvent, les « émeutes » s'invitent aux discussions et disparaissent aussi vite qu'elles sont entrées. Sous la plume d'Hugo, sa vision de l'an II de la Convention est celle d'un fleuve tumultueux au milieu duquel quelques îlots tentent de canaliser les flots qui se déversent.

Le chaos et la raison, l'ombre et la lumière, l'inflexibilité et l'humanisme charrient une même idée, celle d'une société nouvelle offrant une place à chaque citoyen.


Pour en revenir à nos héros, leur destin sera, forcément tragique. Cependant, chacun à sa manière, sera sublime de grandeur d'âme. Tel est le paradoxe des tragédies.

On pensait voir les trois enfants brûlés vifs, Lantenac alors aux portes de la liberté, rebrousse chemin pour les sauver de la fournaise. La rédemption par le feu.

Le beau Gauvain, écartelé entre devoir et sens moral, pour lui Lantenac s'est racheté en sauvant les enfants, aussi préfèrera-t-il l'échafaud au déshonneur de ne pas respecter sa vision de la Révolution et du monde qu'elle peut créer. La jeunesse prometteuse fauchée par le couperet.

Et Cimourdin ? Il ne survivra pas à celui qu'il a éduqué et chez qui il sema les graines révolutionnaires. Il se châtiera lui-même après avoir appliqué, inflexiblement, la sentence du Comité de salut public.

L'ultime phrase est grandiose, magnifique et tragique... tout Hugo en quelques mots choisis et prosodie admirablement scandée.


La relecture de « Quatrevingt-treize » a été une redécouverte d'un très beau texte d'Hugo et de sa vision, sans doute discutable pour certains, de ces années terribles de la Révolution française.

Les notes sont foisonnantes et très intéressantes car elles permettent de mieux comprendre l'époque et les faits historiques.


Quelques avis:

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jeudi 18 août 2022

Les recettes de la vie

 


« Les recettes de la vie » traînait depuis plusieurs mois dans ma PAL. Je me suis promis en janvier dernier d'en sortir 22 pour cette année 2022, projet ambitieux s'il en est quand on sait toutes les tentations existantes capables de détourner le plus déterminé des « challengers » de son objectif.

Tout cela pour dire que ce roman, aux apparences légères, est un petit bijou.

C'est l'histoire d'un père, cabossé par la vie, passant sa vie autour de ses fourneaux, chef cuisinier du « Relais fleuri » dans une petite ville de l'est de la France. Il élabore, sous le regard admiratif et joyeux de son fils Julien, des recettes généreuses, pour le plus grand plaisir des palais de ses clients.

Henri, bougon au grand cœur, aime apporter à Hélène, la belle Hélène prof agrégée de Lettres, le dimanche, ses huîtres au champagne, confectionner la brioche dorée avec son fils à qui il apprend à maîtriser le B.A.ba de la cuisine traditionnelle.

Il y a aussi Lucien, le pote connu pendant la guerre d'Algérie, celle qui a anéanti, dans le plus grand silence, de nombreux appelés en saccageant leurs rêves. Nicole, la serveuse, maquillée comme une voiture volée, adorable femme à la répartie toujours bien ciblée. Enfin, Gabriel et Maria, les amants éternels, vivant dans une isba en lisière de forêt, les anticonformistes qui aideront Julien à grandir.

La vie suit le rythme des préparations et des coups de feu en cuisine, immuables jusqu'au jour où Hélène quitte la maison sans que Henri fasse quoi que ce soit pour la retenir … pourquoi ? C'est ce que se demandera longtemps Julien.

Julien grandit, seul avec son père, Lulu, Nicole, Gaby et Maria, avec un rêve : devenir cuisinier comme Henri au grand désespoir de ce dernier.

« Les recettes de la vie » relate, aussi, la confrontation entre un père et un fils, entre deux êtres que la ligne de partage des eaux qu'est le savoir séparent. Ce roman est également l'histoire de la transmission d'un héritage composé d'un cahier de recettes disparu de la circulation et de la geste de la cuisine. Julien ne peut s'empêcher de cuisiner, de vouloir que son père soit fier de lui et ses compétences. Sauf que Henri ne jure que pas l'obtention du bac afin que son fils accède à une meilleure vie que la sienne, celle du forçat des fourneaux, de la violence exercée sur les commis, la rude réalité du travail en cuisine usant les corps sans merci.

De désobéissance en rébellion Julien tracera sa route jusqu'en fac, lèvera le voile sur quelques secrets de famille jusqu'au dernier adieu à Henri, rongé par la maladie.


« Les recettes de la vie » est le sel des rencontres épicées entre les cuisines du monde que s'appropriera Julien, est fait de tous ces petits riens qui en composent le socle et la mémoire. « Avec Amar, j'apprends que la cuisine peut être à la croisée de tous les chemins. Il me fait cuisiner la saucisse de Morteau en cassoulet avec les épices de sa mère ; m'apprend à préparer la graine de couscous pour accompagner le boeuf bourguignon ; me fait découvrir sa recette de pastilla de canard à l'orange. »

L'auteur, Jacky Durand, porte un regard tendre sur tous ses personnages pour lesquels on ne peut qu'éprouver de l'affection. Rien n'est surfait, la nostalgie est présente sans ostentation, l'émotion affleure à chaque chapitre, on le sait, on l'accepte et on s'y abandonne ou pas.

« Les recettes de la vie » est loin d'être un roman « feel good » littérature, absolument pas d'ailleurs, c'est bien mieux, c'est un merveilleux partage de saveurs, de fragrances, de coups de sang, d'amour et d'amitié …. de la transmission d'une passion pour les belles et bonnes choses que l'on cuisine pour les autres et aussi pour soi.


Quelques avis :

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mardi 9 août 2022

Les chiens et la charrue

 


Dans le troisième tome du Cycle de Syffe (qui devrait en compter sept!), « Les chiens et la charrue », j'ai retrouvé avec joie le jeune orphelin Syffe, meurtri par les pertes amicales et amoureuse subies lors des deux épisodes précédents.

Le monde est toujours aussi grouillant de méchancetés et de combines pour survivre depuis le jour où il a quitté, enfant, les bas-fonds de Corne-Brune, pour devenir un guerrier accompli, sans illusion sur les motivations des hommes.

Syffe s'est, tant bien que mal, remis de son expérience mystique dans la forêt des Ronces, et traîne sa peau de villages en manses, dans un état moral et physique déplorable. Sa rencontre avec deux contrebandiers lui permet de se reprendre et d'entrevoir un possible avenir bien qu'il ne soit guère confiant dans les événements et leurs tourbillons.

La course poursuite avec les sondiers de Bourre se terminera par un bain de sang et une issue inattendue : Syffe se souvient d'avoir sauvé Aidan Corjoug, des années plus tôt, et d'avoir reçu une chevalière en gage de reconnaissance. Ce bijou lui évitera la pendaison et fera de lui un bras armé du jeune Primat de Bourre.

La guerre fait toujours rage aux confins du pays, le siège de Puy-Rouge n'en finit pas et les assiégeant risquent d'être coupés de leur voie de ravitaillement si rien n'est tenté. Par le jeu, savamment cruel et cynique, des alliances, les guildes marchandes soutiennent les différents protagonistes tandis que les Epones, peuple de guerrières sans merci, harcèlent les convois de ravitaillement.

Avec la bénédiction d'Aidan Corjoug, Syffe, devenu Syffe Sans-Terre, devient le chef d'un petit groupe d'hommes, la coterie, dont la moitié des membres a été imposée par le jeune Primat. Dans quel but ? On ne le devinera que plus tard.

Syffe vivra de nombreuses situations inconfortables, notamment lorsqu'il est enlevé par un duo d'Epones. La vigne, en lui, se réveillera pour l'amener à rêver et ainsi permettre à la Déesse kétoï d'envoyer les Deïsi à sa recherche. Les retrouvailles avec Driche, fillette abandonnée devenue guerrière Epone, sont marquées par un bain de sang. Les Epones réalisent que quelque chose de bien plus inquiétant prend corps, à l'ouest, et avance sans pitié pour anéantir le monde connu. Ce ne sont pas des Marcheurs blancs, cependant il est difficile de ne pas y faire référence lors de la lecture.

L'enjeu de ce troisième volet est la renaissance de Syffe ainsi que la confirmation d'un danger d'une ampleur terrifiante qu'il est impératif de faire connaître aux seigneurs brunides.


J'ai apprécié le roman dont le souffle épique est indéniable. Cependant, certaines tournures de phrases alambiquées, quelques expressions employées avec inexactitude (« cessation de titre de propriété » au lieu de « cession ») m'ont trop souvent agacée. Sans doute me suis-je trop arrêtée sur cela que d'aucuns trouveraient n'être que broutilles.

Hormis ces désagréments, j'ai apprécié l'utilisation des marqueurs types classiques d'une certaine Fantasy : le héros prédestiné à changer le cours des choses et à changer la société, le groupe réduit d'hommes et de femmes pour accomplir une mission quasiment impossible, le héros qui choisit lui-même les gens qui feront partie du groupe, les rencontres bien à propos permettant de faire rebondir la dramatique de l'action tout en apportant un élément décisif pour la mission. Patrick K. Dewdney les agence avec habilité pour accompagner son talent, indéniable, de conteur.

Le personnage principal, Syffe, est toujours aussi attachant ce qui est important car porter un héros pendant sept tomes est un exercice périlleux.

Quant à la chute de cet épisode, elle offre un délicieux frisson de mystère, que l'on pense entrevoir, quand Syffe demande au primat de Louve-Baie le contenu du document arraché au primat de Puy-Rouge « Le primat de Louve-Baie esquissa un sourire redoutable. « Que le roi Bai a eu un fils », susurra-t-il. « Et surtout, comment le retrouver. » Cliffhanger réussi !


Quelques avis :

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Récapitulatif des participation

(644 pages)

vendredi 29 juillet 2022

L'intimité

 

Quatrième de couverture :

« Alexandre et Ada forment un couple heureux et s’apprêtent à accueillir un enfant. À l’heure de partir à la maternité, Ada confie son premier-né à leur voisine Sandra, une célibataire qui a décidé de longue date qu’elle ne serait pas mère. Après cette soirée décisive, la libraire féministe garde un attachement indéfectible au jeune garçon et à sa famille. Quelques années plus tard, sur un site de rencontres, Alexandre fait la connaissance d’Alba, enseignante qui l’impressionne par sa beauté lisse et sa volonté de fer… »



Alexandre est heureux avec Ada, il le serait encore plus si Ada portait son enfant, à lui. Alors qu'Ada ne semble pas enthousiaste à l'idée de devenir de nouveau mère, elle cède à l'insistance de son compagnon. La grossesse se déroule parfaitement, le départ pour la maternité une simple formalité.

Or, Ada a comme un mauvais pressentiment qu'elle tente de taire. Tout devrait bien se passer … sauf que … Ada fera partie de l'infime nombre, encore trop élevé, des femmes décédant lors de leur accouchement, entre cinquante et cent femmes par an. Alexandre revient seul de la maternité avec un nourrisson dans les bras, sa fille, son enfant tant désiré. Sophie grandit sans mère, entourée par Sandra, la voisine devenue amie intime, et son père devenu un « papa poule ».

Les mois passent, la solitude d'Alexandre le conduit, avec les encouragements de Sandra, à s'inscrire sur un site de rencontres. Après quelques soirées sans conséquence, Alexandre rencontre Alba, une brillante professeure de lettres, célibataire, attachée à son indépendance jusqu'au jour où son père lui fait comprendre qu'être seule ne mène à rien.

Alexandre et Alba se plaisent, aiment prendre leur temps au point que le premier respecte le désir de la seconde de ne pas « consommer » leur relation trop vite.

Alba fait partie d'un courant de pensée affirmant que le sexe n'est pas indispensable pour vivre une vie de couple épanouie. Aussi, quand Alexandre souhaite un enfant avec elle, Alba cherchera toutes les échappatoires possibles pour éviter de concrétiser l'envie masculine. Un terrain d'entente est trouvé, après moult négociations : la gestation pour autrui par une mère porteuse. Mais où la trouver ? Un site internet conduit Alba chez une avocate spécialisée dans ce domaine juridique, Maître Caroline Marchand.


« L'intimité » d'Alice Ferney est le roman de la féminité ou exactement des féminités auxquelles peuvent être confrontés les hommes, mais aussi celui du rapport à la maternité que peuvent entretenir les femmes.

Le roman est construit autour de Sandra, la libraire féministe, célibataire par conviction et sans enfant par choix, d'Alexandre, veuf éploré tentant de reconstruire une cellule familiale pour sa fille Sophie, et Alba, femme intransigeante avec ses principes.

L'autrice explore les différentes façons de devenir mère, d'accepter sa féminité, de la faire vivre ou d'y renoncer. Alice Ferney ne porte aucun jugement sur les actes de ses personnages et encore moins sur leurs choix : elle instaure, plutôt, un dialogue philosophique entre le lecteur et les personnages. Les réflexions émises au cours du roman concourent à montrer combien notre société actuelle repousse, sans cesse, les limites de la nature. Elles soulignent, également, les questions autour des limites de l'éthique pour satisfaire la demande d'un bonheur individuel et familial. J'ai été très touchée par les scènes avec l'avocate et les arguments en faveur, et en défaveur, de la gestation pour autrui. L'ombre tenace des intérêts économiques de certaines entreprises, méprisant bien-être, bienveillance et respect de l'autre, plane sans cesse dès la moitié du roman. Je n'ai pu m'empêcher de penser au roman d'anticipation d'Aldous Huxley « Le meilleur des mondes » soulevant le problème éthique et philosophique de la procréation artificielle. A trop repousser les limites de Dame Nature, l'Humanité n'est-elle pas en passe de paver l'Enfer avec les meilleures intentions du monde ? L'ombre de Nietzsche plane également : à vouloir choisir le mieux, le meilleur, ne s'éloigne-t-on pas de ce qui construit l'homme ? Atteindre la perfection pour égaler le divin n'est-il pas mortifère ? Que reste-t-il d'humain en soi quand les frontières entre possible et impossible sont de plus en plus ténues ? Que reste-t-il de l'intimité féminine, du pouvoir de donner la vie grâce à son corps ? J'avoue que la lecture de « L'intimité » m'a conduite à me poser toutes ces questions, parfois l'émotion se disputait à l'effarement … mais n'est-ce pas ce que l'on demande aux auteurs, savoir bousculer les idées reçues, faire bouger les lignes et provoquer interrogations et réflexions ?

« L'intimité » est un roman qui aurait pu explorer, ausculter encore plus profondément cet aspect de notre société moderne. Ce qui est certain : les problématiques abordées ont eu le mérite de l'être et ouvrent d'autres pistes à suivre car le sujet est tellement vaste qu'il ne peut être traité en un seul roman.

Le roman est servi par la plume délicate, subtile et merveilleuse d'Alice Ferney.


Quelques avis :

Babelio  Carobookine Sens critique

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lundi 27 juin 2022

Le chef d'oeuvre inconnu

 


J'avais l'habitude des romans d'Honoré de Balzac et j'ai eu l'agréable surprise d'apprendre qu'il avait également écrit des nouvelles.

Le thème du mois de « Les classiques, c'est fantastique » étant sur l'art en littérature, j'ai donc choisi la lecture du « Chef d'oeuvre inconnu ».


La nouvelle met en scène le jeune Nicolas Poussin, encore inconnu, visitant le peintre Porbus dans son atelier. S'y trouve également un étrange bonhomme répondant au nom de Maître Frenhofer. Ce dernier commente, de manière fort savante, l'oeuvre que Porbus a achevé, « Marie l'égyptienne ». Or, à ses yeux, bien que l'oeuvre soit magnifique, Frenhofer estime qu'elle est incomplète et en quelques coups de pinceaux il magnifie Marie, notamment en mettant en valeur son pied.

Mais, le vieux maître éprouve des difficultés à faire de même pour son Oeuvre éternellement inachevée en raison de sa propension à être insatisfait, « La belle noiseuse » attend le trait de génie pour être exposée.

La discussion sur les diverses techniques de peinture et les échanges de commentaires savants donnent une irrépressible envie à Poussin et Porbus d'admirer la toile du Maître. Ce dernier rechigne et parvient à surseoir à la visite des deux artistes.

De fil en aiguille, Poussin propose à Frenhofer, qui accepte, de faire poser son amoureuse, Gillette. Cette dernière émeut tellement le vieux maître par sa beauté qu'elle qu'il s'en inspire pour achever le portrait de « La belle noiseuse », autrement dit Catherine Lescault. Le vieux maître invite Porbus et Poussin à admirer l'oeuvre achevée... du brouillard de couleurs n'apparaît, sublime, qu'un pied. Il va sans dire que la déception des deux peintres se lit sur leur visage au point de provoquer le désespoir du vieux Frenhofer.


Avec « Le chef d'oeuvre inconnu » Balzac propose une réflexion sur l'art, le rapport entre le peintre et son modèle mais aussi celui entre le peintre et la peinture. Leurs rencontres peuvent être destructrices comme magnifiquement constructives.

Balzac mêle étroitement, et avec habilité, les thèmes de l'érotisme, la relation peintre-modèle et également la figuration érotique dans une œuvre (dans « L'enlèvement des Sabines », les drapés des robes moulent le corps des femmes apportant une sensualité et de l'érotisme dans le chaos des corps et de la panique, un pied est délicatement chaussé d'une sandale, une chevelure devient aérienne dans le tumulte de la lutte), de l'esthétique et de la mort.

Le fil de la nouvelle tisse une pensée philosophique sur la finalité de l'expression artistique : pourquoi peint-on ? Que souhaite-t-on exprimer et transmettre ? Le but est-il d'exposer ou de revenir, inlassablement, sur des détails, sur l'agencement des couleurs et de la lumière au point que la toile est éternellement inachevée ? L'oeuvre, avant d'être dévoilée au public, doit-elle être absolument parfaite ? D'ailleurs qu'est la perfection aux yeux de tout un chacun ? Est-elle au diapason ou discordante ? Pourquoi un chef d'oeuvre inconnu peut-il être inconnu ? Est-ce parce qu'il est détruit ou jamais exposé au regard du public ? Ou bien est-ce parce qu'on ne sait pas encore que le chef d'oeuvre en est un ?

Tant de questions naissent à la lecture de cette belle nouvelle qui m'a sortie de ma zone de confort. Balzac manie avec brio les codes du réalisme (les descriptions physiques des personnages sont de petits bijoux) et du fantastique (les doutes et les angoisses éprouvées par certains personnages, l'escalier sombre et brinquebalant, la façade un peu décrépie) : Frenhofer est comme Orphée, il descend loin dans les enfers de la création pour en extirper la vie, celle qu'il veut montrer dans sa toile. La folie est aux lisières de l'esthétisme recherché par le personnage, fictif, de Frenhofer.

Balzac fait plus que suggérer d'autres mythes tels que celui de Pygmalion et de Galatée, le sculpteur amoureux de la statue, parfaite, réalisée, Gillette par sa beauté donne vie, aux yeux du vieil homme, à « La belle noiseuse », ou encore celui d'Achille et son point faible, le talon. Le pied, magnifique, de « La belle noiseuse » montre combien l'anarchie des couleurs du reste de la toile est un désastre.

La douleur est multiple et fatale pour Frenhofer ou certains artistes.

« Le chef d'oeuvre inconnu » m'a transportée tant par les références culturelles et par la si belle langue littéraire du dix-neuvième siècle. Un pure gourmandise apaisante.


Quelques avis :

Babelio  Beaux Arts

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jeudi 31 mars 2022

L'Oeuvre au Noir

 



Le titre m'a toujours intriguée et je me suis souvent demandé pourquoi M.Yourcenar a-t-elle choisi ce titre pour son roman dont je n'avais lu que des bribes. J'ai compris, rapidement, la raison de ce choix d'autrice d'une érudition époustouflante.

Zénon est un clerc, un philosophe, un érudit, un médecin, un chercheur, un explorateur du corps et de l'âme humains. Il s'est aussi essayé à l'alchimie. Lorsque que l'on cherche la signification d'oeuvre au noir en alchimie, on tombe sur cette explication : cela « désigne la première des trois phases dont l'accomplissement est nécessaire pour achever le magnum opus », le Grand Oeuvre. "En effet, selon la tradition, l'alchimiste doit successivement mener à bien l'œuvre au noir, au blanc, et enfin au rouge afin de pouvoir accomplir la transmutation du plomb en or, d'obtenir la pierre philosophale ou de produire la panacée. »

 

Marguerite Yourcenar relate la vie extraordinaire d'un homme que la vie aurait pu aigrir mais qui préfère, après s'être émancipé de ses maîtres à penser, parcourir le monde pour étudier la machine fabuleuse qu'est l'homme. Le roman se déroule entre la fin du Moyen-âge et le début de la Renaissance, période pendant laquelle tous les possibles ouvraient ou fermaient les horizons de la pensée, de la littérature, des arts et des découvertes.

Zénon est l'homme marchant sur le pont entre ces deux rives, reliant deux époques historiques.

Il est d'abord l'errant, homme parcourant le monde et ses vicissitudes monstrueuses, violentes, intolérantes ponctuées de phares lumineux des nouvelles connaissances souvent iconoclastes.

Après l'errance vient la vie immobile. Il se réfugie, las des poursuites et mises à l'index de ses œuvres « Prognostications des choses futures » et son « Traité du monde physique », dans un monastère  Bruges, sous le nom de Sebastian Théus, docteur de son état. Il se croit à l'abri jusqu'au jour où quelques novices jouent aux bacchanales dans les souterrains du monastère.

Les désordres de ces derniers le mènent en prison et en procès. Zénon sait qu'il se heurte à un mur, celui des dogmes en vigueur qui condamnent les activités scientifiques osées et l'esprit critique, germes de l'hérésie tant redoutée. Comme il connaît parfaitement la nature humaine, il préfèrera prendre l'issue, fatale certes, qu'il aura choisie en pleine conscience, parce qu'il refuse de se rétracter et de taire la vérité du monde à ses contemporains.

Et si  les trois parties de la vie de Zénon, versé dans l'art de la conversation qui suspend le temps (avec son cousin Henri-Maximilien, le prieur des Cordeliers ou avec le chanoine Bartholommé Campanus), étaient les étapes dont l'accomplissement est nécessaire pour achever le Grand Oeuvre de la connaissance des hommes ? Le magnum opus de Zénon n'est-il pas d'atteindre la connaissance ultime, celle de la quintessence de l'âme ?

 

Quand on suit le parcours de Zénon, on ne peut que se souvenir de Giordano Bruno, brûlé en place publique à Rome, ou aux nombreux penseurs du XVIè siècle persécutés par les autorités religieuses, sans cesse bousculées par l'avancée des sciences tant physiques qu'humaines : plus le monde s'agrandit, plus l'horizon s'élargit, plus le ciel s'explore plus les fondations des dogmes religieux chancellent.

Lire « L'oeuvre au noir » c'est plonger dans une époque où l'obscurantisme religieux provoque les mouvements hérétiques amenant au protestantisme de Luther et de Calvin. Les guerres jettent sur les routes les villageois malmenés, torturés par la faim et la pauvreté, la soldatesque et ses pillages, les épidémies et leurs ravages. C'est aussi penser aux tableaux de Lucas Cranach et de Bosh,

La plume de Marguerite Yourcenar fait la part belle à une phénoménale érudition et à un style raffiné d'une beauté à provoquer des frissons délicieux tant les mots sont choisis avec justesse et portent une force d'évocation extraordinaire.

 

« L'oeuvre au noir » fut une lecture jubilatoire et merveilleuse. J'avais gardé un excellent souvenir de ma lecture des « Mémoires d'Hadrien », je me suis régalée, dans tous les sens du terme, avec ce roman qui dormait depuis des années dans ma bibliothèque.

Quelques avis:

Babelio  Sens Critique  France Culture Critiques Libres  Le Monde La vie errante

Les Inrocks

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mardi 15 février 2022

Tribulations d'un "Chinoir" provençal en Chine

 


La littérature est formidable car elle propose toujours une solution quand j'en ai assez du tintamarre ambiant. Elle est pour moi une consolation et un inépuisable dérivatif. Certes les lectures sérieuses ne sont pas absentes, néanmoins un peu de légèreté ne fait jamais de mal.

En rangeant quelques rayons de la bibliothèque, je suis tombée sur un petit roman voyageur qui, hélas, arrêta son voyage chez moi : « Made in China » de J.M. Erre. J’ai donc dérangé la tranquillité de sa retraite pour me plonger dans sa lecture.

 

Toussaint Legoupil a toujours été préoccupé par ses origines : adopté en Chine, le mystère de sa naissance a de quoi provoquer ses questionnements car Toussaint est un enfant chinois… noir. C’est pourquoi, il veut connaître le fin mot de l’histoire, comment Léon et Mado ont pu ramener un « Chinoir » à Croquefigue, village paisible de Provence. C’est pourquoi, un jour, tout juste trentenaire, Toussaint s’enfuit pour Chengdu au grand désarroi de ses parents.

Toussaint trouvera-t-il son Graal ? C’est ce que l’on se demande tout au long du récit.

 

Tout est rocambolesque dans ce roman dans lequel l’auteur, J.M. Erre intègre son lecteur par des questions, des renvois en bas de page ou aux pages « bonus », comme dans un DVD offrant scènes coupées ou bêtisier pour les esprits curieux.

J’avais beaucoup entendu parler du roman « Prenez soin du chien » et j’avais donc, à l’époque, postulé pour être étape de « Made in China » afin de me confronter avec l’univers délirant de l’auteur.

Je n’ai pas été déçue, J.M. Erre n’épargne en rien son lecteur et encore moins son héros. Toussaint est confronté à une mafia chinoise, des voleurs de pandas, à la concupiscence de Sue Ellen, dame panda merveilleuse ; il est livré aux folies du sexe et de l’alcool, à l’étrangeté du couvent en charge de l’orphelinat où il avait été abandonné et doit mener une enquête à la limite de l’absurde, croiser la route d’artistes en démembrement humain, les inquiétants frères Zhou, d’une entreprise de « goodies » de la secte du Mouvement International pour le Nouvel Ordre Universel, dont l’acronyme est MINOU, si si.

Le parcours chaotique de Toussaint est entrecoupé par les souvenirs de ses séances chez son psy au cours desquelles il a puisé la force de partir à la quête de soi. Il brosse un portrait de ses parents adoptifs des plus hilarants tant l’excès en devient comique.

 

Tout est drôle, loufoque, proche de la pure dinguerie littéraire, mais diantre que cela ravigote et rend joyeux. La chauve-souris de compagnie faisant des siennes dans l’avion est un amusement qui se savoure.

Les rebondissements sont légion et l’histoire très bien construite car elle se tient parfaitement et ce jusqu’à l’ultime phrase.

« Made in China » est un court roman désopilant dans lequel l’auteur joue avec nombre de codes littéraires rendant sa lecture absolument jubilatoire.

Si tous les romans de J.M. Erre sont à l’aune de « Made in China », ils sont à consommer sans modération en cas de sinistrose prononcée.


Quelques avis :

Babelio  Auprès des livres

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lundi 31 janvier 2022

Candide

 


Voltaire
a écrit « Candide » pour se distraire et l'a publié anonymement à Genève afin de déjouer la Censure. Très vite, le conte philosophique fut un grand succès. Il faut dire que le texte est plein d'humour et que Voltaire manie avec virtuosité l'ironie et la satire des travers de la société. Le parti pris du conte philosophique est un moyen de faire passer ses idées de façon plaisante : l'utilisation des ressorts du conte permet de semer les graines de la réflexion  sur les concepts philosophique comme le bien et le mal ou le libre arbitre est-il illusoire ou réel.

Ainsi, trouverons-nous des propos politiquement incorrects sur l'armée « Un million d’assassins enrégimentés, qui exercent le meurtre et le brigandage avec discipline. » (chapitre XX) ou sur l'esclavage lorsque en Paraguay il rencontre de pauvres hères mutilés « C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. », une absurdité du mal dans le monde, ou encore sur la religion, contre laquelle Voltaire a la dent dure, « Des moines qui enseignent, disputent, cabalent, et font brûler les gens qui ne sont pas de leur avis.  » la scène de l'autodafé est jubilatoire.

Chaque (més)aventure de Candide est une porte ouverte vers un questionnement. Est-ce que, comme l'affirme Pangloss, le précepteur adepte de l'optimisme, « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles » ? Est-ce que chaque événement a une conséquence induite remettant tout à sa place ?

Chaque déconvenue apporte une pierre au moulin de Voltaire, à savoir que l'obscurantisme, l'ignorance et la superstition font obstacle à la raison et donc à la possibilité pour tout un chacun d'user de son libre-arbitre. En cela, il s'oppose à la philosophie optimiste de Leibnitz dont il est le pourfendeur. En effet, l'optimisme philosophique prône l'organisation du monde, le plus parfaitement possible, par la Providence : le mal existe, mais c'est un mal nécessaire qui provoque toujours plus de bien par ailleurs. Or, pour Voltaire cette attitude ne peut qu'être mortifère car elle provoque l'inaction face au mal par fatalisme, c'est comme ça, on n'y peut rien, cela devait arriver.

Chaque pas hors du jardin d'Eden que fut le château de Thunder-ten-tronckh, mène Candide dans un monde où les théories optimistes sont battues en brèche plus souvent qu'à leur tour.

Chaque rencontre rocambolesque faite par Candide est une étape de son parcours initiatique qui l'amènera, du moins c'est ce qui est espéré, à ouvrir les yeux sur le monde et à se rendre compte, grâce à sa raison et son intelligence, que le mal doit être combattu tant par les actes que par l'éducation et le savoir, que le bien n'est pas toujours universel et que cette gageure est loin d'être facile à mettre en place.

A chaque fois, Candide remet en cause ses idées philosophiques et les fait évoluer en mieux : il apprend des autres et ses expériences l'amènent à améliorer ses idées et pensées. Contrairement à Pangloss qui ne démord pas de sa philosophie initiale, s'appuyant sur des arguments d'autorité « selon le rapport de tous les philosophes » et non sur des idées personnelles. Pangloss ne cherche pas à quitter sa caverne confortable contrairement à Candide qui, malgré les remises en cause de son Eden, va de l'avant, expérimente à ses dépens mais évolue et construit une pensée fondée sur la réflexion à partir d'éléments contradictoires et affermir ainsi son jugement.

« Je sais aussi qu'il faut cultiver son jardin » montre combien Candide n'est plus le jeune homme naïf en fuite, pourchassé, malmené, mais un jeune homme qui a ouvert les yeux et sait penser et raisonner.

Il met en place une petite société en fédérant ceux qui l'accompagnent, en donnant le meilleur d'eux-mêmes par le travail et grâce à leurs propres capacités. Nul besoin de mondanités, de grands groupes pour briller, non, cultiver son jardin est un appel à vivre de manière modérée, ce qui éloigne les principaux maux. Ce n'est pas non plus le « pour vivre heureux, vivons cachés » mais plutôt pour vivre heureux, raisonnons loin des passions de ce monde, raisonnons avec sagesse et en se confrontant aux diverses idées pour établir son jugement.

Avec « Candide ou de l'optimisme », Voltaire met un coup de pied dans la fourmilière des bien-pensants, des idées préconçues qui enferme l'esprit au lieu de le laisser bâtir ses raisonnements. Il distribue coups de griffes et morsures aux superstitions religieuses, obstacles aux Lumières voulant libérer l'esprit de l'homme de ces entraves.

« Candide » est un texte moderne, visionnaire et jubilatoire à lire.

 Quelques avis :

 Babelio  France Inter

Lu dans le cadre


 



mercredi 19 janvier 2022

Célestopol

 


« Célestopol, cité lunaire de l’empire de Russie, est la ville de toutes les magnificences et de toutes les démesures. Dominée par un duc lui-même extravagant, mégalomane et ambitieux, elle représente, face à une Terre en pleine décadence, le renouveau des arts et la pointe du progrès technologique. »


Telle est l'alléchante quatrième de couverture qui n'en dit ni trop ni pas assez.

En quinze chapitres ou nouvelles, Emmanuel Chastellière brosse un portrait des habitants de l'astre lunaire, de leurs fêlures, de leurs espoirs, de leurs colères exprimées ou muettes, de leurs pensées intimes. Une histoire courant sur plusieurs décennies montrant combien une cité florissante peut être fragile.

A Célestopol, seule l'industrie des loisirs et des plaisirs est visible, l'autre industrie, celle qui construit les bâtiments, celle qui approvisionne en énergie, celle qui fait vivre les habitants, est souterraine et invisible. Même les ouvriers se font discrets puisque leurs logements sont édifiés en sous-sol, histoire de ne pas gâcher la vue de ceux qui possèdent de quoi profiter de la folie clinquante de la cité sélène.

Célestopol est un peu la Venise lunaire avec ses canaux de sélenium, des fééries architecturales, ses richesses infinies, ses fêtes, son Doge-Duc, Nikolaï, délirant et ses complots. Célestopol, la cité-état qui tente de s'affranchir de l'autorité impériale russe comme celle de la Terre, la ville qui ne dort jamais et vit à cent à l'heure chaque heure qui passe. Elle est aussi la ville Lumière, le phare de la modernité et de l'innovation, le phare de la créativité et de l'inventivité de l'homme.


« Célestopol » sous l'excellente plume d'Emmanuel Chastellière, m'a embarquée dans un voyage étonnant et surtout inattendu aux couleurs originales du Steampunk, le mouvement littéraire apparu en 1980 dont « les intrigues se déroulent dans un XIXè siècle dominé par la première révolution industrielle du charbon et de la vapeur – steam en anglais - » L'uchronie « Célestopol » utilise la référence l'usage massif des machines à vapeur du début de la révolution industrielle puis de l'époque victorienne. La domination économique n'est pas anglaise mais russe ce qui permet de mettre en valeur tout le romantisme slave dans ses exubérances et ses outrances.

On ne peut s'empêcher de penser à l'univers de Jules Verne et à celui de la littérature russe du XIXè avec les héros torturés par le remords, plein de fièvre romanesque et d'envolée lyrique.

« Célestopol » est aussi le roman, mis en nouvelles, d'un peuple qui apprend, peu peu, à penser par lui-même...un peuple pas comme les autres puisque nous sommes sur la Lune. Les robots ont pris de plus en plus de place au sein de la société sélène : ils sont affectés aux tâches répétitives de la domesticité, aux tâches dangereuses hors de la ville, dans le désert froid et silencieux des espaces lunaires. Petits pas après petits pas, ils acquièrent une première conscience, celle de leur servitude, donc de leur malheur : la vie est loin d'être merveilleuse pour ces « damnés de la Lune » qui forent, qui extraient, qui transportent, qui ajustent, qui servent les puissants jusque dans leurs déviances sexuelles au point de désirer la mort. Ce désir mortifère preuve s'il en est d'un état d'humanité.

Aussi lorsque les robots souhaitent se libérer de leurs chaînes, ai-je pensé à l'oeuvre de Philip K. Dick, notamment son Blade Runner.

Or dès qu'un peuple apprend à penser par lui-même, le soulèvement n'est jamais loin ainsi que la remise en cause de l'assise politico-sociale. Le dénouement est à la hauteur de ce qui est attendu au cours de la lecture jubilatoire.


La suite « Célestopol 1922 » m'attend sagement sur les étagères de la bibliothèque.


Quelques avis :

Babelio  Bélial  Livraddict  Les chroniques du Chroniqueur  French Steampunk

Le chien critique

Lu dans le cadre


 


mercredi 12 janvier 2022

Jo et moi

 


L'opération Babelio « Masse critique : BD et romans graphiques » m'a permis de lire le premier tome d'une série jeunesse très agréable « Jo et moi : ça commence » axée sur l'écologie.

Il est important de sensibiliser le jeune public, très tôt, à la conscience de l'urgence écologique et quoi de mieux qu'une bande-dessinée !

La première planche présente les protagonistes dans une ambigüité voulue : qui est qui ? Ce n'est pas évident de le savoir. Tout au long des pages l'interrogation subsiste quant au narrateur : le chien ou le jeune garçon ?


« Jo et moi » raconte la vie, au quotidien » d'un petit garçon et de son chien que l'on découvre au fil des pages. L'évidence est qu'on ne s'ennuie pas une seconde chez eux entre la petite sœur et son ami imaginaire l'ours polaire, les parents « bobos écolos » qui estiment qu'aller à bicyclette à l'école est excellent pour la santé... sauf qu'il y a quelques raidillons pénibles, une amoureuse très féministe et activiste, un copain intello et des légumes bio à gogo, notamment, horreur ! Malheur ! Dont trop de brocolis car le brocoli est pire que les épinards, na !


Au cours de la lecture, on découvre qu'avec des gestes simples, à son petit niveau, on peut faire beaucoup pour la santé de la planète : prendre son vélo pour se rendre à l'école, partager le bain avec la petite sœur … et l'ami imaginaire, remplir sa gourde d'eau du robinet plutôt que de prendre une bouteille d'eau, faire un potager, parler aux arbres, leur faire des câlins – non ce n'est pas un truc d'excentrique, pas du tout surtout depuis que j'ai lu « L'arbre monde » de Richard Powers – apprendre à se ressourcer au cœur de la nature. Profiter des belles et bonnes choses offertes par Dame Nature pour mieux vivre et préparer un avenir plus optimiste aux générations futures.

La télé est reléguée dans un coin, les balades sont somptueuses et drôles, les bricolages ingénieux … enfin pas tout le temps, les oiseaux en savent quelque chose. Les vacances sont éco-responsables et la visite d'un aquarium montre combien prendre soin des océans serait plus efficace qu'enfermer entre quatre vitres de pauvres poissons et cétacés.


Ce qui m'a beaucoup plus dans l'album, ce sont les illustrations aux couleurs vives et tendres à la fois, le texte simple, très humoristique et efficace ainsi que les activités à réaliser en suivant les explications techniques des dernières pages de l'album.


« Jo et moi » de Léa et Nancy Delvaux est un album à mettre entre toutes les jeunes mains ou en lecture aux jeunes enfants ne sachant pas encore lire.

On parle d'écologie sans chichi et sans grande envolée philosophiques barbantes, bien au contraire, on part du réel vécu et les activités proposées sont facilement réalisables.

Je remercie Babelio pour cette lecture vivifiante, amusante et responsable.


Quelques avis:

Planete BD 

Le site

Jo et moi site officiel