jeudi 7 juin 2018

Variations d'un destin


"La cartographie des nuages" est un roman comme je les aime : protéiforme, intelligent, surprenant et passionnant.
Six histoires dont les liens ténus tiennent le lecteur en haleine. Six histoires, six époques différentes arpentant le passé, le présent et le futur.
Six histoires, six styles d'écriture ce qui est jubilatoire ; six destins croisés qui, a priori, n'ont aucun lien entre eux.
Adam Ewing,homme de loi américain du XIXè siècle, embarque sur une goélette en Nouvelle Zélande pour rejoindre San Francisco, sa ville natale. Un siècle plus tard, Robert Frobisher, artiste anglais au service d'un compositeur génial pour échapper à ses créanciers, compose « La cartographie des nuages ». Ils ne peuvent connaître Luisa Rey, journaliste d'investigation lancée sur la piste d'un « complot » industriel nucléaire, dans la Californie des années 70, ni Sonmi-451, clone condamné par un Etat situé dans un lointain futur. Tout comme ils ne peuvent connaître Timothy Cavendish, éditeur londonien, et Zachary, vivant dans un futur post-apocalyptique. Pourtant, chacun à sa manière participe à un destin commun. L'espace et le temps les séparent, or leurs actes auront une conséquence sur chacun d'eux.
Chaque vie est l'écho d'une autre dans une ritournelle qui se répète sur d'innombrables variations.
Les décisions que nous prenons peuvent influer sur notre existence, sans que pour autant l'humanité incurve sa progression vers une direction donnée sans possibilité d'en dévier. L'optimisme à l'échelle individuelle est contrebalancé par le pessimisme de la marche du temps.
Les six histoires sont autant de poupées gigognes, de jeux de miroirs, matière à réflexion, sans jeu de mot éculé, sur nous-mêmes, nos aspirations et nos quêtes, leur pertinence ou leur vacuité : un cataclysme nucléaire suffirait à renvoyer l'humanité à la barbarie qu'elle soit issue d'une « régression » ou d'un progrès technologique : l'asservissement d'autrui, la négation d'une composante de l'humanité semble faire partie d'un éternel cortège, celui de la nature humaine, immuable et désespérante.
Et si Robert Frobisher, auteur d'"un sextuor de solistes empiétant les uns sur les autres ” : piano, clarinette, violoncelle, flûte, hautbois, violon.", était le fil reliant les six histoires en six mouvements ? Car “Chaque instrument parle une langue définie par une clé, gamme et couleur.”

David Mitchell nous offre une aventure aux multiples facettes, du picaresque en six arpèges. 

Un roman à lire sans modération, avant ou après le visionnage du film.



mercredi 16 mai 2018

Le bonheur est au bord de la rivière


« Comment j'ai rencontré les poissons » est un roman dont chaque chapitre est une nouvelle, une histoire à lui seul.
Le narrateur évoque le souvenir de son père lié à jamais aux rivières, aux plans d'eau et aux poissons.
La pêche serait-elle la vie ? Du moins raconte-t-elle un homme, un géant, aux yeux de son fils, charmeur et captivant dont les (més)aventures suivent l'entre-deux-guerres, en Tchécoslovaquie.

On rit, on est ému, on est sous le charme de cette famille sortant des sentiers battus, alternant les années fastes et les années difficiles. Le bonheur se faufile au cœur des plus grandes tragédies, îlot d'où surgit un humour extraordinaire.
Les chroniques s'enchaînent, plus savoureuses les unes que les autres, et déroulent le fil d'une enfance tchèque d'un jeune garçon juif par son père, figure anti-conformiste d'un monde où chaque chose, chaque être doit être à sa place.
La famille Popper traversera l'horreur de la seconde guerre mondiale entre braconnage d'anguilles ou de gibier et l'envoi en camp de concentration des deux aînés.
Le regard du narrateur évolue : celui de l'enfance, toute simple, au rythme des joies et tristesses familiales, puis celui de l'enfant qui, fasciné par la figure paternelle, observe le monde qui l'entoure, sa beauté comme son horreur.
L'histoire de la "Mittel Europa" défile au gré des chroniques touchantes par leur réflexions sur la vie, la survie, leur méditation sur la mort et la mémoire, leur vision de la justice, de la compassion et de l'empathie. Le tout servi par un texte où l'humour est le maître d'oeuvre.

Le charme opère dès les premières phrases, on ne lâche plus ces chroniques d'une fraîcheur truculente devenue si rare dans la littérature contemporaine.

vendredi 11 mai 2018

Week-end à Rome...non à Saint-Malo

Le festival "Les étonnants voyageurs" ouvrira ses portes samedi 19 mai à Saint-Malo, cité de voyages et de courses en mer.
Le programme est alléchant, l'affiche sublime. Si la météo se montre clémente voire radieuse ce sera la cerise sur le gâteau.

Le site du festival

Embarquement pour l'enfer


Fin XVIè siècle, l'Afrique est un continent dont les richesses deviennent un enjeu entre les grandes puissances européennes.
Cent ans après la découverte de l'Amérique, la soif d'aventure est loin d'être éteinte chez les explorateurs, les cartes du monde ont des contours de plus en plus précis, les côtes sont les portes d'entrée à l'intérieur de la terra incognita.
Le Portugal et sa flotte sont les éclaireurs au seuil d'un autre nouveau monde : l'Afrique, son immensité et ses richesses. Le royaume du Kongo, terre d'accueil évangélisée, terre généreuse et flamboyante, sera le théâtre d'un commerce qui marquera à jamais l'Afrique noire.

Nsaku Ne Vunda nait vers 1583 sur les rives du fleuve Kongo. Orphelin de naissance, il est élevé par des parents adoptifs et entouré d'un océan d'amour, de tendresse et de douceur. D'une intelligence précoce, il suit les cours à l'école des missionnaires de Mbanza Kongo, la capitale du royaume. Il est ordonné prêtre, reçoit une « cure » où il porte la parole des Evangiles. Sa vie s'écoulait sereine, harmonieuse jusqu'au jour où le roi du Kongo fait de lui son Ambassadeur auprès du Saint-Siège de Rome.
Sa mission seccrète: convaincre le Pape d'intercéder auprès des monarques d'Europe pour abolir l'esclavage.

Ce qu'il ne sait pas c'est que le navire Vent Paraclet de Louis de Mayenne est un bateau négrier en partance pour le Brésil avant de rejoindre l'Europe.

Commence un voyage douloureux où horreur, terreur, doutes, compassion et haines scanderont le rythme des jours et des nuits au point où le temps ne sera plus le temps. Le navire est un « no man's land » spatial et temporel. Plus rien n'existe, plus rien n'est connu, plus de repères où s'ancrer, plus de guide pour avancer. Les ténèbres des abysses de l'âme humaine sont une chape de plomb sous laquelle sont brisées les identités, les souffles, les souvenirs du monde d'avant.

Lui est noir et libre, eux sont aussi noirs mais enchaînés et brisés. Sa foi vacille, sa détermination à mener à bien sa mission n'en est que plus grande.
Il se lie d'amitié avec un jeune mousse, il affrontera les tempêtes et les pirates dans les Caraïbes, mille et un tourments pour échouer sur une plage espagnole.
La Sainte Inquisition règne sans partage sur les consciences, use et abuse de son pouvoir pour terroriser, meurtrir et torturer.

Nsaku Ne Vunda, baptisé Dom Antonio Manuel lors de son ordination, sera emprisonné dans les geôles de l'Inquisition sans espoir de délivrance.
Le Destin, ou la Foi ?, lui donnera la force de survivre aux tortures et il sortira, identique à ses frères esclaves, affaibli, littéralement transformé par la détention où l'individualité est niée.
Pourtant sa détermination reste. Grâce à elle, il ira au bout de ses forces et de son destin... à Rome.

Un océan, deux mers, trois continents, est un roman protéiforme où l'aventure se mêle à l'apprentissage. Il est aussi le reflet d'une Passion, celle d'un prêtre doté d'une réserve inépuisable de compassion, d'amour pour son prochain et de foi dans le message d'amour du Christ.

On peut voir sa statue en marbre noir, son effigie appelée « Nigrita », à Rome, érigée à la demande du Pape Paul V en 1608. Mémoire muette d'un commerce triangulaire qui fit le lit, en Europe, de grandes fortunes.

Morceaux choisis :

« Je me suis tu il y a plus de quatre cents ans, mes mots se sont perdus dans le silence de la mort mais, aux curieux qui s'arrêtent un instant devant mon buste, j'aimerais dire combien je regrette d'avoir été, au fil des siècles, réduit à la couleur qui jadis teintait ma peau. Je souhaiterais leur raconter mon histoire, parler de mes croyances, des légendes de mon peuple, évoquer la folie des hommes, leur grandeur et leur bassesse. Si les badauds pouvaient seulement m'écouter, ils prendraient conscience que sous la pierre qu'ils contemplent quelques secondes survit une mémoire oubliée, celle d'esclaves, d'opprimés et de suppliciés croisés au cours d'un long et périlleux voyage sur un océan, deux mers et trois continents. J'ai traversé mille épreuves, à l'issue desquelles je suis devenu une voix porteuse d'amour et d'espoir : j'incarne désormais le souvenir d'une multitude de femmes, d'hommes et d'enfants qui jamais ne renoncèrent au rêve de liberté planté au plus profond de leur cœur.
Si les passants pouvaient m'entendre délier les nœuds de mon passé, ils comprendraient que j'existe encore, ailleurs. Je plane au-dessus de vallées éternelles, là où, bercés par le souffle du Saint-Esprit, veillent les ancêtres défunts, là où tout sentiment violent se transforme en douceur, là où la souffrance se convertit en compassion, quand le relief des contingences humaines s'érode et enfante la justice, la sagesse et le pardon. »
(p 9-10)

« Pendant la vie terrestre, je concevais le temps comme une ligne droite progressant d'un point à un autre, d'un début vers une fin. Depuis que je suis une statue, fort de l'expérience de plusieurs centaines d'années, je sais que cette lecture des moments qui passent, simple et rassurante, n'est qu'un pâle reflet de la course du monde. Le temps ne va nulle part, il ne s'arrête pas. Le présent reste un instant qui s'échappe, un point en mouvement continu, à la fois éphémère, minuscule et immense qui charrie tout le passé de l'univers.Chaque événements et toutes les vies antérieures trouvent leur place dans la lancée infinie des siècles et n'en sortent plus. Et cela, même si certaines existences, comme celles des esclaves, tendent à disparaître pendant longtemps dans les omissions de l'Histoire, lorsqu'elles sont tues par indifférence, par honte ou par culpabilité. » (p 167)

Iconographie
Peinture de Lisbonne 16e siècle par un auteur néerlandais 
(source: Walters Museum)

samedi 18 mars 2017

La beauté du temps

Un roman japonais... français.
D'emblée, le lecteur est charmé par la scansion du texte, par les silences d'entre les mots, par la lenteur de la narration accentuée par la brièveté des phrases... ou quand le haïku devient roman... ou le roman succession de haïkus.

Une non rencontre entre un jeune homme japonais et une beauté brune italienne, d'un fantasme naît une quête, d'une quête naît un départ, d'un départ naît la perpétuation d'un art millénaire.
« Au terme d'un périple long de quinze jours, sans un sou Maître Kurogiku arrive en Italie, en Toscane. Il trouve une ruine pour la nuit.
Il plante trois pousses d'arbre et s'endort. » (p 21)

Maître Kurogiku a tout quitté pour une chimère car comment retrouver une brune italienne en Italie quand on ne connaît ni son nom ni son lieu de vie ? La passion vécue à la japonaise, un grain de folie dans l'ordonnancement des choses, un chaos dans l'harmonie de l'univers.
Maître Kurogiku réalise des origamis, dans la ruine d'où aucun propriétaire n'est venu l'expulser. Il a une chatte, Ima, « Maintenant » en japonais, les trois pousses d'arbres ont grandi et se sont étendues pour devenir des buissons précieux.
En Toscane, dans une ruine, un Maître japonais amoureux d'une chimère, s'installe et fabrique du papier. Pas n'importe quel papier : du washi. Sous le ciel toscan, au fil des saisons, Maître Kurogiku s'adonne à ses passions : fabriquer du washi et plier les feuilles en origamis. Il choisit la plus belle feuille de chaque production qu'il réserve à l'art de l'origami.

L'arrivée, impromptue, d'un jeune horloger, Casparo, ride le lac de tranquillité que semble être la vie paisible de Monsieur Origami. Casparo cherche à fabriquer la montre complexe et parfaite, celle qui saura engranger toute les mesures du temps disponibles.
Maître Kurogiku explique à Casparo, comme s'il était son disciple, l'art du washi et celui de l'origami, intimement liés par la dimension temporelle, spirituelle et philosophique du zen. « Assis en zazen » Monsieur Origami médite, réfléchit à ce qu'il fera de la feuille de washi.
Chaque jour, le dialogue, souvent silencieux, s'établit entre les deux hommes. La Toscane devient temple où le disciple reçoit l'enseignement d'un maître, où l'invisible devient palpable, où le silence dévoile sa voix à celui qui sait entendre ce qui n'est pas prononcé.

Le temps est au cœur de ce roman qui tient autant du documentaire, on apprend ce qu'est le washi, le papier japonais qui signifie « papier de la paix et de l'harmonie », que du conte dont il a l'intensité : « A quoi sert-il d'avoir si être nous manque ? ». (p 140)
Le temps doit-il se mesurer à chaque seconde ? Le temps est-il mesurable ? Le temps rythme notre vie, rythme l'univers, rythme notre perception de ce dernier ; or ne peut-on pas tout simplement contempler le temps qui passe ? Ce qui rendrait l'harmonie entre l'homme, les êtres et les choses.

« Monsieur Origami » est une lecture-méditation, fait le lien entre le temps pour fabriquer le washi et celui pour réaliser l'origami. L'origami métaphore du temps que l'on veut plier, diviser en minutes, secondes ou le multiplier en jours, mois, année, saison.

Une pépite que l'on se doit de conserver à portée de main pour en lire quelques passages à tout moment.

« Maître Kurogiku est assis. Depuis un peu plus d'une heure maintenant.
En position de zazen.
Devant lui, une feuille de papier carréé.
Un peu chiffonnée.
Posée sur une table basse en bois.

A ses pieds, la chatte Ima ronronne. » (p 15)


Des couleurs dans l'arbre de l'école

L'hiver part sur la pointe des pieds, restent les mangeoires à oiseaux.
Les élèves de la classe de MS/GS ont construit ces mangeoires en novembre dernier. Elles rappellent qu'observer les oiseaux est toujours un moment privilégié au cours duquel silence et immobilité s'invitent l'espace d'un battement d'ailes.

mardi 9 août 2016

samedi 16 juillet 2016

Sous le soleil...un peu de fraîcheur suédoise

Ce n'est pas "La Croisière s'amuse" quoiqu'il y ait un peu de similitude. Les passagers n'embarquent pas pour des latitudes ensoleillées, ils amorcent un voyage initiatique vers l'Antarctique.
Chacun a un but pour ce périple : oublier les souffrances d'une vie, regarder la vie telle qu'elle est tant qu'on peut s'en souvenir, photographier une faune unique, admirer les oiseaux marins notamment les majestueux albatros, se dire qu'on est au bout du monde, fouler le sol du Pôle sud, paradoxe suédois ? Peut-être qu'un Pôle attire vers un autre Pôle.

La Croisière s'amuse au vitriol : quand un mari aimerait se débarrasser d'une épouse trop volage, tous les moyens sont bons sauf que le grain de sable est toujours présent sous la plume humoristique de l'auteure Katarina Mazetti.

La Croisière s'amuse avec ironie : Alba, une grande voyageuse, au crépuscule de sa vie, observe les membres du groupe, microcosme sociétal, avec une sagacité de scientifique. Les similitudes entre les humains et les animaux sont réelles et souvent burlesques : l'Homme n'est qu'un animal parmi tant d'autres, ni plus ni moins.
Alba consigne ses observations dans un carnet éphémère, pour le plaisir de constater que ses analyses sont pertinentes. On se régale à la lire, on en rit, on en a les larmes aux yeux parfois car la vérité non seulement peut déranger mais surtout touche et provoque l'émotion.

La Croisière s'amuse avec joie : celle de Wilma, la petite professeure obscure, celle qui rit à la vie, celle qui est le bout-en-train du groupe, celle qui offre un visage heureux, tellement heureux qu'il y a, obligatoirement, un bémol. Le rire est le pied-de-nez à une vie qui ne fait pas de cadeau, le rire est l'ultime arme pour faire reculer la douleur et l'obscurité qui guette tout un chacun. Le rire, thérapie inhérente à l'être humain : le rire sauve-t-il de tout ? S'il n'y réussit pas, du moins contribue-t-il à repousser les limites de l'horreur quand on la subit.

« Ma vie de pingouin » est un roman à plusieurs voix, chacune d'elle apporte sa musicalité, son histoire, sa perception du monde. L'auteure reste dans la veine qui fit son succès, celle de « Le mec de la tombe d'à côté », ce qui est jubilatoire pour le lecteur.
Le roman semble léger, or derrière le cocasse ou le burlesque, se dévoile, entre les mots, une profondeur bienvenue. Entre la vacuité d'une vie et le message écologique, un éventail conséquent de la nature humaine est présenté, en toute simplicité.

« Ma vie de pingouin » un roman qui aère l'esprit tout en le nourrissant, le "tout en un" à lire à l'ombre d'une tonnelle, au jardin accompagné d'un thé glacé, ou d'un parasol sur une plage surpeuplée. Dépaysement garanti dans la joie et la bonne humeur.






vendredi 15 juillet 2016

C'est l'été, vite un rafraîchissement norvégien!

Norvège, archipel du Svalbard au Cercle Polaire. Longyearbyen, la capitale, vit au rythme de la nuit polaire et de sa mine de charbon.
Tout le monde se connaît, tout le monde se croise et se côtoie. Qu'on y vienne pour quelques mois, quelques années ou tout une vie, ce bout de terre, au goût de confin du monde civilisé, laisse son empreinte.
La ville porte encore les blessures du dernier accident mortel de la mine. Un mineur, Per Leikvik en a réchappé en abandonnant au fond une partie de lui-même. De mineur expérimenté, il est devenu l'idiot du village, solitaire, décalé et inquiétant.

Tout est de glace et encore de glace dans cette nuit polaire qui n'en finit pas. Tout est étrange, angoissant et pesant : la nuit de la mine, ses boyaux anciens où erre le « sixième homme », ombre parmi les ombres, au plus profond de la terre; la nuit polaire en surface. Au milieu, des hommes et des femmes avec leurs émotions, leurs histoires, leurs peurs, leurs soucis. Des enfants qui jouent à cache-cache, qui jouent au métier de leur père. Des dames oeuvrant dans les associations, tricotant, cousant, cuisinant et épiant tout et rien. Les balades en motos-neige, brisant le silence polaire, les ours blancs, les rennes convoités par des gens sans scrupules. Tout semble lisse, sans histoire sauf qu'il n'en est rien.

La banquise est un personnage important au même titre que la mine : autour de ces pôles s'articulent la vie, les vies plus ou moins débridées des protagonistes. 
Le noir de la mine rempli de suie, de poussière, d'excavations, d'aspérités luisantes, de veines minérales, est un océan profond au-dessus duquel craquent les glaciers ; le bleu sombre de la nuit polaire irisant la glace, bien qu'à l'air libre, oppresse tout autant : le froid, l'immensité solitaire et uniforme étouffent un lecteur pris dans une tourmente glaçante tant elle est insidieuse et discrète.

Le roman imbrique plusieurs histoires, histoires impliquant divers personnages que la narration reliera entre eux au fil des chapitres.
La vie sur cette île est difficile pour celui ou celle qui n'y est pas né. Le manque de luminosité affecte le corps, les sens, l'âme : on en sort fortifié ou on plonge dans la dépression ou la folie.

Ella, la fille du nouvel ingénieur disparaît sans laisser de trace. On imagine le pire d'autant qu'il y a la présence de « l'homme aux bonbons ». Elle sera le fil conducteur d'une narration construite comme une chorale : des solos, des choeurs, des réponds, des reprises, des duos, le tout avec harmonie et dissonances bienvenues.
Autour d'Ella, le lecteur croisera les parents et leur histoire, une femme trompée par son mari, une épouse volage, des contrebandiers, un chercheur spécialisé dans la sauvegarde des hardes de rennes sauvages, une fête de la lumière, des policiers, des commères. 
Aucun personnage n'est privilégié car chacun apporte sa pierre à l'édifice qui se construit sous les yeux du lecteur, pas d'indice caché à la vue de tous. 
Alors, pourquoi ce roman est-il prenant ? Parce que le suspense est instauré avec habilité et originalité: l'auteure laisse son lecteur maître de ses suppositions, de ses déductions, de son enquête. A lui de relier les événements relatés au présent ou au passé, plus ou moins proche, à lui de se laisser guider par son expérience de lecteur. D'emblée, il sait que le « sixième homme » sera à l'aune du mythe minier, l'ombre parmi les ombres d'où jaillira une partie de la lumière.
Chaque personnage apporte un élément du décor, participe à l'atmosphère particulière de la vie au Cercle polaire.

Monica Kristensen a réussi un excellent roman policier sans action trépidante, sans effets de manche alambiqués, elle a narré un quotidien perturbé par un concours de circonstances qui engendre un enchaînement d'actes et de situations qui tiennent en haleine. La chute est très surprenante, d'une efficacité redoutable.

« Le sixième homme » est un roman dans lequel on entre intrigué et dont on ressort avec des sensations multiples produites par l'ambiance polaire décrite avec brio par l'auteur. Le lecteur étranger à ces paysages se sent un peu chez lui sur l'île de Svalbard.

mercredi 1 juin 2016

Un dragon pas comme les autres

Découverte du festival "Etonnants Voygeurs" de Saint-Malo: les aventures de Charles, un dragon qui séduit immédiatement avec son air triste, son allure empêtrée, ses couleurs originales, bleu et jaune orangé.

9 avril 1821*... ainsi commence l'histoire, l'ambiance est à la limite du lugubre, l'écriture cinématographique, le décor est planté tant par les mots que par l'illustration.
Charles naît au sommet d'un piton sous les yeux attendris de ses parents. Charles a d'immenses ailes, elles sont ma-jes-tu-euses, seulement il est doté d'un corps "maigrichon".
Tout se déroule pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu'au jour où son père l'emmène à l'école des dragons. Tout se complique lors de l'apprentissage du "comment on crache du feu": la poitrine souffreteuse de Charles ne lui permet pas de souffler bien fort. Tandis que ses camarades de classe noircissent les pages de leur cahier, Charles les noircit de poèmes. Charles est différent, Charles s'exprime bizarrement, en rimes et en alexandrins, Charles est poète comme un certain Charles Baudelaire au célèbre "Spleen". 
Notre dragonnet est sujet à la morosité, ses vers ne sont pas des plus joyeux bien qu'il manie l'humour noir et la dérision.
Charles ne parvient pas à noircir comme il faut ses pages, encore moins à brûler des bibliothèques.
L'année passe, il faut apprendre à voler. Or, Charles a un corps petit, maigre, et des ailes immenses: une gageure pour l'envol. Bien entendu, Charles ne parvient pas à prendre son essor et se retrouve par terre sous les moqueries de ses camarades de classe.
Charles est solitaire, n'intéresse personne sauf une mouche "attirée par l'odeur de ses pieds", une mouche, amie insoupçonnée, et la maîtresse quand elle distribue les cahiers à noircir.
On pourrait présager que le printemps apporte un peu de gaieté pour notre dragon bleu et jaune. Las, mille et une fois las! Charles est allergique, éternue tant et plus et ne supporte pas les couleurs chatoyantes des fleurs qu'il trouve "vulgaires". Quand on a la déprime chevillée au corps, rien ne trouve grâce où que le regard se porte.
Arrive le jour de la fête de l'école, Charles ne peut en supporter plus et se sauve loin de ce "monde cruel". Il se retrouve au sommet d'un volcan où il déclame son spleen. Au moment où on s'y attend le moins, le volcan, comme agacé par les lamentations de Charles, entre en éruption, projetant notre poète dragon haut dans le ciel. Si haut qu'il se laisse tomber comme une pierre, prêt à mourir "un mercredi". Deus ex machina: la mouche qu'on oublie tout le temps se rappelle à notre bon souvenir en rétorquant "non, on est dimanche".
Révélation pour Charles qui déploie ses ailes après avoir lâché son cahier, noirci de poèmes, pour voler, planer! 
La mouche le guide, avec humour implacable, dans son apprentissage du à l'instinct de survie.
Charles vole, fait des loopings et étonne tout le monde quand il revient, assombrissant le ciel, à la fête de l'école.
Feu d'artifice éblouissant, magnifique, les parents de Charles sont ravis et le trouvent sublime... le feux d'artifice ou leur fils? 
Charles plane un moment au-dessus des siens avant de rejoindre l'horizon... seul.

Une histoire de dragon originale, amusante où l'on se délecte tant du texte d'Alex Cousseau, drôle, sensible et poétique, que des illustrations absolument magnifiques. Les dragons sont d'une variété incroyable et de toute beauté. Les enfants ne s'y trompent pas et sont subjugués par le cadeau que leur fait l'illustrateur Philippe-Henri Turin

Dès que j'ouvre le livre, le silence est de mise en classe et je peux voir les regards pétillants de joie devant les illustrations chatoyantes, les dessins d'une finesse exquise: entre la sonorité poétique du texte et la beauté de l'image, les enfants sont transportés au coeur d'une féerie qui côtoie le fantastique.
Je ne parlerai pas de la page de garde qui est tout simplement su-bli-mi-ssi-me. Les enfants peuvent rester de longs moments à observer les multiples dragons dessinés. 

Un album à avoir dans toutes les bibliothèques de classe. Un pur moment de bonheur que l'on aime revivre à l'envi.

[* date de naissance de Charles Baudelaire]

Quelques planches:







dimanche 29 mai 2016

C'est dimanche jour de la photo #11

yo ni sakura . hana nimo nenbutsu . môshi keri
Bashô

même aux fleurs de cerisiers
à leur apogée dans ce monde
nous murmurons « Namuamidabutsu ! »

Un Printemps arabe

Le Printemps arabe fait florès au Moyen-Orient, libérant les aspirations d'expression des citoyens dans cette région du monde.
En Syrie, le régime de Bachar Al Assad est à son apogée et prépare les festivités honorant le Guide syrien et sa politique.
Or la révolte gronde au sein des quartiers de Damas, sous le regard des observateurs de l'ONU. De l'Université, le mouvement gagne peu à peu toutes les couches de la population, même le camp de réfugiés palestiniens s'ébroue et se réveille.
Les répliques militaires sont sans pitié: arrestations aveugles, négation du libre-arbitre de la population, disparitions soudaines entretiennent l'emprise d'un pouvoir de plus en plus contesté.
Les lucarnes sur le monde extérieur que sont la télévision et internet sont autant de graines libertaires semées dans les foyers.
Cependant la tradition est bien ancrée: Karim et Fatima s'aiment depuis toujours mais la jeune fille est promise en mariage à un proche du clan Al Assad. La position d'étudiant de Karim ne pèse pas lourd face au faste d'une belle situation. Le proche du pouvoir est un homme bouffi d'importance, d'orgueil et de mépris pour ses semblables. 
L'union est fêtée, la séparation de Karim et Fatima consommée, chacun partant de son côté, résigné.
Leur histoire d'amour est celle d'un Roméo et d'une Juliette que les détours macabres du destin réuniront dans la douleur. Karim lutte contre le régime sanguinaire de Bachar tandis que Fatima est contrainte à l'épouser. 

La révolte gronde donc, lentement mais sûrement, dans les quartiers de Damas, les opposants s'organisent pour manifester puis, quand le ton va crescendo, pour monter des opérations de guérilla urbaine.
Des officiers du régime désertent pour rejoindre les rangs des insurgés, dont le frère aîné de Karim qui prendra le commandement du réseau de résistance du quartier.
Malgré la présence d'observateurs de l'ONU, les mouvements de résistance ne reçoivent guère d'aide et ne doivent compter que sur eux-mêmes. L'Occident, prompt à se mêler de tout au Moyen-Orient, est subitement muet en Syrie malgré les preuves tangibles des exactions commises par le Bachar Al Assad. Seulement, ce dernier a le soutien des Russes: la Syrie devient une ligne de partage d'influence.

Insidieusement, la dimension religieuse prend une place dans le mouvement révolutionnaire. La mosquée devient un lieu d'échanges, un lieu de débats et d'organisation des actions à mener. Jusqu'au jour où le massacre, par le régime de Bachar, perpétré lors de la prière du vendredi offrira une occasion inespérée à quelques religieux d'asseoir une emprise sur la Révolution.

Karim et Fatima se retrouvent au cours de l'été 2013: la Révolution est en marche, Bachar et son régime perdent du terrain. Fatima, mère de jumeaux, a perdu son époux dans les combats et demande asile à sa famille qui l'éconduit comme si elle était une pestiférée. Pourtant, c'est elle qui jeté en pâture Fatima au proche de Bachar. 
Karim l'accueille à bras ouverts, sans jugement car toujours amoureux. Ils s'aimeront enfin, se goûteront de toute leur âme et de tout leur corps. Tout est bien qui finit bien? En Syrie, il ne peut avoir de "happy end": une nuit, une blanche étreinte aura raison de leur bonheur fragile.

"La Dame de Damas" raconte en images, fortes et sensibles, le déchirement d'un pays soumis à un régime implacable, autiste, au coeur d'enjeux géo-politiques dépassant l'entendement d'une population qui ne vit que dans la crainte et l'horreur.
L'horreur des combats fratricides, l'horreur des trahisons, des reniements. Il n'y a plus de limite imposée aux souffrances d'un peuple que l'on n'entend pas à l'échelle mondiale. Il est observé, analysé mais aidé? Non, loin de là. D'ailleurs, quand Bachar orchestrera le bombardement de quartiers où les rebelles ne tiennent aucune position, le sommet de l'ignominie sera atteint: quand le pouvoir, qu'il soit militaire ou civil, en vient à exterminer sa population en usant d'armes chimiques, sans qu'une seule protestation officielle ne s'élève, pourquoi s'étonner de l'entrée en scène d'une rébellion religieuse! 
Ainsi, la mort blanche dispensée à des quartiers de Damas, ouvrira-t-elle la porte à un Jihad qui reprendra à son compte l'élan révolutionnaire.

"La Dame de Damas", par ses planches aux couleurs sépia, est une oeuvre qui touche, qui émeut, révolte et permet de saisir une partie de l'échiquier politique qui défraie les chroniques depuis trois ans. Derrière la violence au quotidien, il y a la vie, la mort, la liberté et l'amour. Vie, liberté et amour, concept qu'aucune dictature ne peut ôter de l'âme des hommes et femmes refusant le joug qu'on leur impose.

Une lecture qui ne laisse pas indifférent, loin s'en faut.

Quelques planches




dimanche 1 mai 2016

Voilà le joli mois de mai

Un mois de silence, les lectures s'enchaînent sans pour autant aboutir à un commentaire écrit. 
Le dicton dit "Avril ne te découvre pas d'un fil" ce que j'ai fait...pas un filet d'écriture. 
Un autre dicton clame "En mai fais ce qu'il te plaît".
Ce sera sans doute un inventaire à la Prévert. 
Le WE prévu à Saint-Malo pour le Festival des Etonnants Voyageurs, l'invitation à tous les voyages entre la mer et les quais où se tiennent les salons des éditeurs. 
En attendant les voyages immobiles de Chatperlipopette à Saint-Malo, une pause lecture agrémentée d'un bouquet de muguet.

Bon 1er mai à tous les déambulateurs qui passeront par chez moi.

(crédit photo: sur le Net)

lundi 28 mars 2016

Le facteur revêt aussi l'uniforme

Nous sommes en été 1914, celui qui fera basculer l'Europe dans un conflit sans précédent dans l'histoire contemporaine.
La mobilisation est lancée en France, l'Angleterre, après l'envoi de ses soldats de métier, met en place l'engagement volontaire. En effet, il n'y a pas de service militaire ni de conscription au Royaume Uni.
John, fils de facteur érudit, prépare son entrée à l'University College, et ne comprend pas l'engouement de son ami et frère de lait Martin Bromley: "De toute façon, il est trop jeune [...] Il n'a que 17 ans." "Dans ce cas, il n'a aucune chance d'être pris. Seuls ceux qui ont au moins 19 ans peuvent combattre à l'étranger" lui explique son père.
C'est mal connaître la détermination de Martin qui utilisera l'acte de naissance de son frère disparu en bas âge, pour parvenir à ses fins, au grand dam de John.

John, plongé dans ses livres, dans l'univers feutré des études universitaires, résiste aux appels incessants à l'engagement volontaire. Il entre à l'University College où il rencontre un jeune homme exalté, pacifiste de la première heure, William, issu d'un milieu aisé.
Les semaines, les mois passent, les journaux exaltent le sacrifice d'une jeunesse engagée dans les combats sanglants. John tente de ne pas se laisser distraire par l'actualité, d'autant qu'il sait que Martin s'est enfui pour s'engager et ne donne plus de nouvelles à sa famille.
Tiraillé entre ses deux amitiés, John perd peu à peu le fil de ses études, donne le change à son père qui n'en peut plus de délivrer les funestes télégrammes aux familles qu'il connaît de longue date. Il devient messager de la mort, du malheur et non du bonheur simple.

Il n'y a pas qu'à l'arrière où l'absurdité de la guerre prend corps: au front, la Noël apporte son lot de fraternisation entre soldats alliés et allemands. Ce qui exalte davantage William.
"Une Woodbine, à tous les coups! fit William en montrant du doigt la cigarette dans la bouche de l'Allemand. Echangée contre une bouteille de snaps! J'te le dis, John, les soldats veulent la paix, pas la guerre!" (p 181). Un pamphlet? Mais n'est-ce pas risqué en temps de guerre? "Risqué? Moins que de marcher sous une grêle de balles. T'as vu la liste des morts? De pleines pages! La boucherie se poursuit sans relâche." (p 182)

Peu à peu, les bancs de l'University College se dégarnissent: les étudiants cédant à l'emprise sociale, préférant s'engager plutôt que d'affronter les quolibets des femmes et des hommes trop âgés pour partir au front. Il reste à l'université, tel le dernier des Mohicans. Il rate son année et tait son échec à son père, entre honte et désespoir.
John, résiste encore jusqu'au jour où la guerre le rattrape quand son père succombe à un bombardement. Il découvre que le facteur, las des télégrammes porteurs de deuil, a cessé de distribuer son courrier, notamment un, adressé à Mme Bromley. Martin? Qu'est-il devenu?
Le jeune homme restera toujours évasif et rassurant vis à vis de la mère de Martin, mentant pour ne pas apporter l'odeur de la mort sous son toit.

Il craque après le décès de son père: la littérature devient vaine, les éditions originales rares, les livres précieux ne valent plus rien devant sa vie dévastée. Il s'engagera pour le front et en profitera pour rechercher Martin, combler le vide de son histoire.
Comme il sait lire et écrire, il sera la plume et les yeux des "poilus" vivant dans le dénuement le plus complet: crasse, froid, tranchées sordides, assauts suicidaires, boucherie permanente, pluies diluviennes d'obus, massacres quotidiens, puanteur des gaz et de la mort.

John remontera le fil des événements et apprendra la vérité sur le destin de son ami et frère de lait, une vérité poignante et indicible. 

"Courrier des tranchées" est un roman qui relate l'abîme existant entre l'exaltation de la guerre, l'exaltation qui en fait une image épique et chevaleresque, et l'effroyable réalité de cette dernière. Le froid, la misère sanitaire, sentimentale, sexuelle des soldats, la mort côtoyée au quotidien dans l'horreur, la terreur, l'ivresse pour ne plus les connaître. La réalité indicible vécue par les hommes, souvent très jeunes, que rien n'avait préparé à subir de telles violences tant physiques que psychiques.
Où se trouvent la lâcheté et l'héroïsme? Souvent mêlés, souvent proches, la ligne qui les sépare est plus que ténue. Parfois il faut être doté d'un grand courage pour refuser d'obéir à des ordres inacceptables. 
"Courrier des tranchées" raconte la pression à laquelle sont soumis les jeunes Anglais restant à l'arrière, raconte le désespoir des gueules cassées, le traumatisme subit par de jeunes engagés quand ils débarquent sur une place bondée de blessés et de mourants, juste avant de rejoindre le front. 

En ce centenaire de la Grande Guerre, des pans, dûment enfouis dans les archives, sont dévoilés au grand public. On comprend certains atavismes dus au silence des survivants. Comment pouvaient-ils exprimer l'indicible d'une horreur qui n'avait pas de nom? Comment ont-ils pu retourner auprès des leurs sans basculer dans la folie? Il est évident qu'aucun soldat n'est rentré indemne de ce conflit, que les blessures psychiques furent plus pernicieuses que la dévastation des poumons par les gaz toxiques.
Il ne reste alors qu'une planche de salut: celle de dire que tous les morts sont tombés en héros. John rend un bel hommage, à son retour, à son ami au destin doublement tragique.
Une question surgit chez le lecteur, une fois le roman terminé: à quel moment l'enfer du devoir devient-il l'enfer de l'héroïsme?

Ils ont aussi lu "Courrier des tranchées":

Lea  La XXVè heure  La bibliothèque d'Alphonsine Y a d'la joie


jeudi 3 mars 2016

La citation du jeudi #10

"Un doute semé au vent germe mieux dans les esprits qu'une vérité plantée à la bêche." (p 261)

(in "La confrérie des chasseurs de livres" de Raphaël Jerusalmy)

vendredi 12 février 2016

De l'insignifiant peut naître le chaos

Il n'est jamais aisé de chroniquer un recueil de nouvelles sans en déflorer la teneur, sans tomber dans le laconisme ou la plate écriture. « Décollage immédiat » entre dans la catégorie des recueils de nouvelles ardus à résumer ou décortiquer.

Il y a deux fils conducteurs à suivre : le monde des aéroports et un objet, insolite, une boîte en carton blanc.
De nouvelle en nouvelle, le lecteur suit le parcours de la fameuse boîte blanche qui passe de mains en mains jusqu'au surprenant dénouement final.
De la banquette arrière d'un taxi parisien, garé devant un terminal à Roissy-Charles de Gaule, jusqu'au bureau directorial d'une multinationale américaine, sis au quatre-vingt-dix-neuvième étage d'une tour de Manhattan, à New-York, la boîte provoquera des situations des plus cocasses aux plus dramatiques.
Un grand blond avec un pistolet noir, un tantinet gaffeur mais pas assez, une sublime Eva, décidée à faire plaisir à Celui qu'elle vénère, offrant la boîte blanche à ce dernier qui ne sait pas quoi en faire, qui sera le parfait passager incapable de gérer son angoisse au cours du vol : 6000 mais 6000 quoi ? Mètres d'altitude, octets ?
Un brancardier collectionneur de sourires entraînera le lecteur dans un épisode sombre où suintent les miasmes d'un tueur en série. 
Et la boîte dans tout cela ? Elle poursuit son voyage dans les bagages de la colocataire d'une jeune médecin urgentiste. Le dernier sourire du brancardier ?
La boîte blanche atterrit aux Etats-Unis, emportant dans son sillage un lecteur intrigué, accroché au fil ténu d'un voyage de tous les dangers.
Il croise, en même temps que la boîte, un vieux maquereau en fin de parcours dans un hôtel chic, puis il suivra un vieil espion marocain, dissimulant sa concupiscence derrière un voile de vertu coranique. 
Ensuite il subira des sueurs froides en compagnie d'un livreur pas comme les autres aux prises avec des gangsters sans pitié... un certain « american way » bien moins classieux que celui de la vieille Mafia new-yorkaise à l'accent italien. 
Plus tard, il sera dans l'intimité d'un jeune homme d'affaires dont l'intérieur est entretenu par des jeunes femmes immigrées venant de l'Est : en quelques phrases concises, la réalité des vies dévastées des femmes violées en temps de guerre, esclaves modernes des Barbe Bleue modernes, lui saute au visage, la jeune employée ne s'excusera plus jamais d'exister en choisissant l'envol vers l'autre côté, celui qui nous attend tous, un jour.
La boîte se retrouve, après, la possession d'un jeune Noir embauché dans une multinationale américaine Saxo and Co. Il est voisin avec une jeune femme bosniaque qui la lui a donnée. Il tient un journal sous forme de selfie. Il nous fait entrer dans l'univers impitoyable des grands groupes, dévoreurs de jeunes talents. « L'american dream » est-il en route pour ce jeune des banlieues défavorisées, diplômé d'Harvard ? La faim de briller, de grimper au sommet de la « chaîne alimentaire » rend les dents longues et brise les tabous... ce qu'il apprendra à ses dépends.
Enfin, notre boîte gravit l'échelle professionnelle au point de se retrouver au sommet d'un tour de bureaux, vitrée de toute part, avec vue imprenable sur la mégapole. La jeune concurrente de notre diplômé d'Harvard a gagné le cocotier... seulement, on ne bénéficie que peu de temps du coin de ciel bleu arraché en éliminant l'autre.
Quand enfin, on apprend ce que renferme la mystérieuse boîte blanche, le temps imparti est passé.
BANG ! BANG !

L'auteur, Jean-François Thiery, parvient à surprendre le lecteur, à maintenir le suspense jusqu'au bout, jouant sur les émotions les plus diverses, croquant, en quelques mots bien trouvés, les travers et la perversité de notre société.

Un recueil qui se laisse lire, sans prétention mais doté de belles trouvailles et d'un rythme qui maintient en alerte le lecteur ce qui est efficace et essentiel.

Roman lu dans le cadre de l'opération "Masse Critique" de Babelio.