dimanche 15 juillet 2018

L'enfant qui lisait nos Livres


Quelque part en Europe après l'apocalypse, une jeune fille, Avril, et un enfant, le Kid, vivent isolés, dans une cabane perchée sur un arbre, en pleine forêt. Plus qu'ils ne vivent, ils survivent grâce à ce qu'ils prélèvent dans une capsule de survie.
Tout est mort, stérile après qu'une série de guerres effroyables ait dévasté la planète. Un groupuscule fait régner la terreur avec pour mot d'ordre d'établir un monde nouveau. Son nom : l'Etoile Noire.
Des îlots de vie humaine existent, ici ou là, rassemblant la misère du monde autour de campements délabrés, lieux de tous les trafics.

Avril et le Kid, frère et sœur, vivent en harmonie avec la nature, la première éduque comme elle peut le second, lui apprend à lire, du moins essaie, à parler, à reconnaître ce qui a été avant la catastrophe. Sirius sera celui qui viendra les chercher pour les conduire à la Montagne rejoindre leurs parents.
L'enfant a un don, celui de lire le Livre que chacun porte en soi, homme comme animal. Plus il l'affine, plus il perd le langage.

Un jour, le passé d'Avril surgit dans la forêt, dès lors leur refuge n'en est plus un, le danger les jette sur la route. C'est alors qu'une rencontre, incroyable, bouleverse tout : Sirius.
Un road-trip fabuleux emmène le lecteur à la suite des jeunes héros dotés d'un étrange compagnon à quatre pattes, le jeune cochon noir appelé Sirius par le Kid.
Leur voyage vers la Montagne sera parsemé d'embûches et de belles rencontres poignantes et émouvantes.
Madame Mô, Le Conteur et son âne Esope qui mène au gré de ses envie le duo sur les routes, l'ourse Artos, ange gardien ralentissant l'avancée du Garçon-mort, Darius, membre des Etoiles Noires, Rosa, la truie condamnée à la réclusion aspirant à recouvrer sa liberté même au prix le plus fort, celui de la mort. Une biche et un cerf apparaissent, ils se dirigent vers la Montagne comme beaucoup d'autres animaux. Un, le rat, l'ultime descendant de son espèce, les sauvera de la Ville assiégée par les crève-la-faim. Une réalité crue se déverse lorsque tombent ses murs : l'homme est devenu un prédateur de l'homme.
Cependant, au cœur de l'horreur, de la violence extrême, un espoir naît : suivre l'appel de la Constellation.
Dieu a choisi de punir les hommes en rendant le monde végétal et animal stérile, pourtant tout ne se meurt pas. Kid, l'élu ? L'enfant qui communique avec les « autres » êtres humains, animaux ou végétaux, est-il celui qui redonnera l'espoir au monde du vivant ?
L'enfant hyper sensible qu'est Kid est autant attendrissant qu'agaçant. Une fois dépassée cette réserve, le lecteur reçoit toute la richesse de l'enfance dont les représentations du monde vont au-delà des clivages. Chaque « régression » vers l'animalité est un pas supplémentaire vers la reconquête de son humanité.
Avril trouvera la paix et affrontera ses démons avec autant de peur que de courage. Accepter d'avoir été pire qu'une bête sera sa porte ouverte vers une nouvelle liberté contée, et comptée, à rebours (les chapitres sont en ordre décroissant) puisque la fin est un nouveau commencement.

« Sirius » est le premier roman de Stéphane Servant que je lis. Bien qu'adressé à un lectorat adolescent, les adultes peuvent apprécier le style agréable de l'auteur qui allie écriture poétique,onirique parfois et grande sensibilité.
L'argument littéraire est intéressant et tient la route. On ne s'ennuie pas une seconde au cours de la lecture, on a peur, on rit, on court, on se cache avec les héros. Le lecteur est invité à porter un regard différent sur le monde qui l'entoure : où s'arrête l'humanité, où commence la bestialité ? L'homme n'est-il qu'un animal plus cruel que les autres, lui qui n'hésite à dévorer femelle et descendance au mépris de la survie de l'espèce ? L'écoute de l'autre, des autres, de la faune et de la flore, n'est-elle l'amorce d'une humanité renonçant à son droit de vie ou de mort sur autrui ?
Toute apocalypse a sa lumière, se transforme en espoir d'un monde renouvelé, vierge de ses erreurs.

Un roman qui se lit d'une traite avec bonheur.

« Un jour peut-être, les hommes s’étaient crus différents. Parce que tout leur appartenait. Parce qu’ils avaient le pouvoir de vie et de mort sur les autres espèces. Mais à présent, à présent, ils étaient nus et grelottants, comme aux premiers jours du monde. A présent, ils étaient semblables, tous les cinq. Les hommes n’étaient pas différents du cochon.
- Ce cochon est plus mon frère que vous, souffla Avril. Nous ne partageons plus rien. »


samedi 14 juillet 2018

La danse des affamés


Jean Teulé a le don de mettre en mots les histoires les plus extraordinaires et de relater les faits, menus ou grands, de personnages illustres ou oubliés de l'Histoire.
Après Rimbaud, Verlaine, Villon, le Montespan, il nous emmène à Strasbourg, en 1518, au cœur d'un été caniculaire.
La famine ravage la région, la ville recluse attend une arrivée dite imminente des armées turques et se débat avec la misère ambiante.
Le 12 juillet 1518, sous un soleil de plomb, une jeune femme quitte son logis, un bébé dans les bras. Elle le protège du soleil et se dirige vers la rivière où elle le jette.
Décomposée, anéantie par l'infanticide, elle revient livide auprès de son mari  qui lui explique que jamais ils n'auraient pu subvenir à ses besoins puisqu'elle avait cessé de l'allaiter.
L'écoute-t-elle ? L'entend-t-elle ? Tel un automate, elle sort dans la rue et se met, contre toute attente, non à crier ou pleurer son désespoir, à danser.
Dans le logis d'en face, un couple attablé devant les restes d'un repas, se fait face. Non loin d'eux, sur le bord de la cheminée, est exposée une tête, celle de leur fillette. On saisit l'horreur de la situation : dans les assiettes gisent les os de l'enfant.
La misère engendre la folie, de la folie naît l'indicible.

La jeune mère, hors du sens commun, danse dans la rue, une danse hypnotique à laquelle se joindront, peu à peu, les habitants de la ville. Elle, ils dansent jour et nuit, nuit et jour. Une danse macabre puisqu'ils dansent jusqu'à la mort. « On achève bien les chevaux » était le concours de la Grande Dépression américaine, « Entrez dans la danse » est la narration d'un épisode historique demeurant encore mystérieux.

Jean Teulé mène son lecteur, au rythme de la danse macabre strasbourgeoise, dans le bureau du bourgmestre élu pour six mois, démuni devant l'ampleur du phénomène. On assiste aux discussions serrées entre le spirituel représenté par l'évêque dont les greniers regorgent de grains, et le temporel représenté par les médecins et la municipalité.
Pour le premier, la famine et la danse macabre sont signes que Dieu a damné les hommes, pour les seconds une possible intoxication à l'ergot de seigle.
Pendant ce temps, le maire ne sait plus à quel saint se vouer : les gardes guettent les Turcs, tentent de maintenir un semblant d'ordre, envoient de la nourriture à la maladrerie où les pestiférés sont parqués.
On assiste à des scènes de désespoir absolu où les affamés se jettent sur les excréments des lépreux. Personne ne comprend plus rien à ce qui se passe : entre la nouvelle religion prônant la Réforme, la menace militaire, réelle ou imaginée, la damnation éternelle et la disparition de l'espérance, il y a de quoi perdre le sens commun et de s'oublier en dansant sans fin.

Chaque tableau est amené au rythme saccadé de la danse macabre, une mélopée de mots tourne en boucle, apportant peu à peu les détails de l'horreur. Le lecteur entre, sort de la ronde infernale essoufflé, abasourdi, épuisé par la disparition de la raison.
Il voit l'époux cherchant à protéger son épouse, il la soigne, il la berce, il la cajole, la console, l'accompagne dans sa transe tout en restant à l'extérieur du délire commun. Luciole de raison dans une nuit de l'irraison.

Et la Rédemption dans tout cela ?

Le couple anthropophage achève son parcours au milieu des lépreux, liquiéfiés dans la pourriture de leur corps et de leur âme déespérée.
Les forces militaires scrutent la plaine courbant l'échine sous le soleil de plomb, vide de Turcs, ils attendent comme le héros du « Désert des Tartares » un ennemi qui ne viendra jamais. L'ennemi est dans la place depuis bien longtemps, il est en chacun prêt à quitter sa gangue au moindre grain de folie collective.
Les possédés seront guidés, en convoi, par des clercs jusqu'à un ermitage miraculeux. Ils quittent la ville suivant un étrange joueur de flûte. Jamais ils n'en reviendront.... les Turcs les auront interceptés, n'est-ce pas !
L'épouse sort de la danse et de sa transe, handicapée à vie : ses pieds usés jusqu'aux tendons, l'âme à jamais atteinte, le cœur dans un étau. L'époux réussit à ramener sa femme dans le monde réel, lui offrant son Amour et la Rédemption.

Jean Teulé dit que cette danse fut « la première rave party au monde, la plus dingue, la plus grande et la plus mortelle. » Il la met en scène avec humour et sobriété, déroulant et enroulant la farandole au gré de ses saynètes.
« Entrez dans la danse »... voyez comme on danse...avec le diable comme avec Dieu. Un roman aux allures de ritournelle obsédante qu'on ne lâche pas et qui laisse un flottement étrange comme si on avait échappé, de peu, à un désastre.

vendredi 13 juillet 2018

Il était une fois...

"La vie est mystère qu'il faut vivre, et non un problème à résoudre." Gandhi (Homme politique, Philosophe, Révolutionnaire (1869 - 1948)

jeudi 7 juin 2018

Variations d'un destin


"La cartographie des nuages" est un roman comme je les aime : protéiforme, intelligent, surprenant et passionnant.
Six histoires dont les liens ténus tiennent le lecteur en haleine. Six histoires, six époques différentes arpentant le passé, le présent et le futur.
Six histoires, six styles d'écriture ce qui est jubilatoire ; six destins croisés qui, a priori, n'ont aucun lien entre eux.
Adam Ewing,homme de loi américain du XIXè siècle, embarque sur une goélette en Nouvelle Zélande pour rejoindre San Francisco, sa ville natale. Un siècle plus tard, Robert Frobisher, artiste anglais au service d'un compositeur génial pour échapper à ses créanciers, compose « La cartographie des nuages ». Ils ne peuvent connaître Luisa Rey, journaliste d'investigation lancée sur la piste d'un « complot » industriel nucléaire, dans la Californie des années 70, ni Sonmi-451, clone condamné par un Etat situé dans un lointain futur. Tout comme ils ne peuvent connaître Timothy Cavendish, éditeur londonien, et Zachary, vivant dans un futur post-apocalyptique. Pourtant, chacun à sa manière participe à un destin commun. L'espace et le temps les séparent, or leurs actes auront une conséquence sur chacun d'eux.
Chaque vie est l'écho d'une autre dans une ritournelle qui se répète sur d'innombrables variations.
Les décisions que nous prenons peuvent influer sur notre existence, sans que pour autant l'humanité incurve sa progression vers une direction donnée sans possibilité d'en dévier. L'optimisme à l'échelle individuelle est contrebalancé par le pessimisme de la marche du temps.
Les six histoires sont autant de poupées gigognes, de jeux de miroirs, matière à réflexion, sans jeu de mot éculé, sur nous-mêmes, nos aspirations et nos quêtes, leur pertinence ou leur vacuité : un cataclysme nucléaire suffirait à renvoyer l'humanité à la barbarie qu'elle soit issue d'une « régression » ou d'un progrès technologique : l'asservissement d'autrui, la négation d'une composante de l'humanité semble faire partie d'un éternel cortège, celui de la nature humaine, immuable et désespérante.
Et si Robert Frobisher, auteur d'"un sextuor de solistes empiétant les uns sur les autres ” : piano, clarinette, violoncelle, flûte, hautbois, violon.", était le fil reliant les six histoires en six mouvements ? Car “Chaque instrument parle une langue définie par une clé, gamme et couleur.”

David Mitchell nous offre une aventure aux multiples facettes, du picaresque en six arpèges. 

Un roman à lire sans modération, avant ou après le visionnage du film.



mercredi 16 mai 2018

Le bonheur est au bord de la rivière


« Comment j'ai rencontré les poissons » est un roman dont chaque chapitre est une nouvelle, une histoire à lui seul.
Le narrateur évoque le souvenir de son père lié à jamais aux rivières, aux plans d'eau et aux poissons.
La pêche serait-elle la vie ? Du moins raconte-t-elle un homme, un géant, aux yeux de son fils, charmeur et captivant dont les (més)aventures suivent l'entre-deux-guerres, en Tchécoslovaquie.

On rit, on est ému, on est sous le charme de cette famille sortant des sentiers battus, alternant les années fastes et les années difficiles. Le bonheur se faufile au cœur des plus grandes tragédies, îlot d'où surgit un humour extraordinaire.
Les chroniques s'enchaînent, plus savoureuses les unes que les autres, et déroulent le fil d'une enfance tchèque d'un jeune garçon juif par son père, figure anti-conformiste d'un monde où chaque chose, chaque être doit être à sa place.
La famille Popper traversera l'horreur de la seconde guerre mondiale entre braconnage d'anguilles ou de gibier et l'envoi en camp de concentration des deux aînés.
Le regard du narrateur évolue : celui de l'enfance, toute simple, au rythme des joies et tristesses familiales, puis celui de l'enfant qui, fasciné par la figure paternelle, observe le monde qui l'entoure, sa beauté comme son horreur.
L'histoire de la "Mittel Europa" défile au gré des chroniques touchantes par leur réflexions sur la vie, la survie, leur méditation sur la mort et la mémoire, leur vision de la justice, de la compassion et de l'empathie. Le tout servi par un texte où l'humour est le maître d'oeuvre.

Le charme opère dès les premières phrases, on ne lâche plus ces chroniques d'une fraîcheur truculente devenue si rare dans la littérature contemporaine.

vendredi 11 mai 2018

Week-end à Rome...non à Saint-Malo

Le festival "Les étonnants voyageurs" ouvrira ses portes samedi 19 mai à Saint-Malo, cité de voyages et de courses en mer.
Le programme est alléchant, l'affiche sublime. Si la météo se montre clémente voire radieuse ce sera la cerise sur le gâteau.

Le site du festival

Embarquement pour l'enfer


Fin XVIè siècle, l'Afrique est un continent dont les richesses deviennent un enjeu entre les grandes puissances européennes.
Cent ans après la découverte de l'Amérique, la soif d'aventure est loin d'être éteinte chez les explorateurs, les cartes du monde ont des contours de plus en plus précis, les côtes sont les portes d'entrée à l'intérieur de la terra incognita.
Le Portugal et sa flotte sont les éclaireurs au seuil d'un autre nouveau monde : l'Afrique, son immensité et ses richesses. Le royaume du Kongo, terre d'accueil évangélisée, terre généreuse et flamboyante, sera le théâtre d'un commerce qui marquera à jamais l'Afrique noire.

Nsaku Ne Vunda nait vers 1583 sur les rives du fleuve Kongo. Orphelin de naissance, il est élevé par des parents adoptifs et entouré d'un océan d'amour, de tendresse et de douceur. D'une intelligence précoce, il suit les cours à l'école des missionnaires de Mbanza Kongo, la capitale du royaume. Il est ordonné prêtre, reçoit une « cure » où il porte la parole des Evangiles. Sa vie s'écoulait sereine, harmonieuse jusqu'au jour où le roi du Kongo fait de lui son Ambassadeur auprès du Saint-Siège de Rome.
Sa mission seccrète: convaincre le Pape d'intercéder auprès des monarques d'Europe pour abolir l'esclavage.

Ce qu'il ne sait pas c'est que le navire Vent Paraclet de Louis de Mayenne est un bateau négrier en partance pour le Brésil avant de rejoindre l'Europe.

Commence un voyage douloureux où horreur, terreur, doutes, compassion et haines scanderont le rythme des jours et des nuits au point où le temps ne sera plus le temps. Le navire est un « no man's land » spatial et temporel. Plus rien n'existe, plus rien n'est connu, plus de repères où s'ancrer, plus de guide pour avancer. Les ténèbres des abysses de l'âme humaine sont une chape de plomb sous laquelle sont brisées les identités, les souffles, les souvenirs du monde d'avant.

Lui est noir et libre, eux sont aussi noirs mais enchaînés et brisés. Sa foi vacille, sa détermination à mener à bien sa mission n'en est que plus grande.
Il se lie d'amitié avec un jeune mousse, il affrontera les tempêtes et les pirates dans les Caraïbes, mille et un tourments pour échouer sur une plage espagnole.
La Sainte Inquisition règne sans partage sur les consciences, use et abuse de son pouvoir pour terroriser, meurtrir et torturer.

Nsaku Ne Vunda, baptisé Dom Antonio Manuel lors de son ordination, sera emprisonné dans les geôles de l'Inquisition sans espoir de délivrance.
Le Destin, ou la Foi ?, lui donnera la force de survivre aux tortures et il sortira, identique à ses frères esclaves, affaibli, littéralement transformé par la détention où l'individualité est niée.
Pourtant sa détermination reste. Grâce à elle, il ira au bout de ses forces et de son destin... à Rome.

Un océan, deux mers, trois continents, est un roman protéiforme où l'aventure se mêle à l'apprentissage. Il est aussi le reflet d'une Passion, celle d'un prêtre doté d'une réserve inépuisable de compassion, d'amour pour son prochain et de foi dans le message d'amour du Christ.

On peut voir sa statue en marbre noir, son effigie appelée « Nigrita », à Rome, érigée à la demande du Pape Paul V en 1608. Mémoire muette d'un commerce triangulaire qui fit le lit, en Europe, de grandes fortunes.

Morceaux choisis :

« Je me suis tu il y a plus de quatre cents ans, mes mots se sont perdus dans le silence de la mort mais, aux curieux qui s'arrêtent un instant devant mon buste, j'aimerais dire combien je regrette d'avoir été, au fil des siècles, réduit à la couleur qui jadis teintait ma peau. Je souhaiterais leur raconter mon histoire, parler de mes croyances, des légendes de mon peuple, évoquer la folie des hommes, leur grandeur et leur bassesse. Si les badauds pouvaient seulement m'écouter, ils prendraient conscience que sous la pierre qu'ils contemplent quelques secondes survit une mémoire oubliée, celle d'esclaves, d'opprimés et de suppliciés croisés au cours d'un long et périlleux voyage sur un océan, deux mers et trois continents. J'ai traversé mille épreuves, à l'issue desquelles je suis devenu une voix porteuse d'amour et d'espoir : j'incarne désormais le souvenir d'une multitude de femmes, d'hommes et d'enfants qui jamais ne renoncèrent au rêve de liberté planté au plus profond de leur cœur.
Si les passants pouvaient m'entendre délier les nœuds de mon passé, ils comprendraient que j'existe encore, ailleurs. Je plane au-dessus de vallées éternelles, là où, bercés par le souffle du Saint-Esprit, veillent les ancêtres défunts, là où tout sentiment violent se transforme en douceur, là où la souffrance se convertit en compassion, quand le relief des contingences humaines s'érode et enfante la justice, la sagesse et le pardon. »
(p 9-10)

« Pendant la vie terrestre, je concevais le temps comme une ligne droite progressant d'un point à un autre, d'un début vers une fin. Depuis que je suis une statue, fort de l'expérience de plusieurs centaines d'années, je sais que cette lecture des moments qui passent, simple et rassurante, n'est qu'un pâle reflet de la course du monde. Le temps ne va nulle part, il ne s'arrête pas. Le présent reste un instant qui s'échappe, un point en mouvement continu, à la fois éphémère, minuscule et immense qui charrie tout le passé de l'univers.Chaque événements et toutes les vies antérieures trouvent leur place dans la lancée infinie des siècles et n'en sortent plus. Et cela, même si certaines existences, comme celles des esclaves, tendent à disparaître pendant longtemps dans les omissions de l'Histoire, lorsqu'elles sont tues par indifférence, par honte ou par culpabilité. » (p 167)

Iconographie
Peinture de Lisbonne 16e siècle par un auteur néerlandais 
(source: Walters Museum)

samedi 18 mars 2017

La beauté du temps

Un roman japonais... français.
D'emblée, le lecteur est charmé par la scansion du texte, par les silences d'entre les mots, par la lenteur de la narration accentuée par la brièveté des phrases... ou quand le haïku devient roman... ou le roman succession de haïkus.

Une non rencontre entre un jeune homme japonais et une beauté brune italienne, d'un fantasme naît une quête, d'une quête naît un départ, d'un départ naît la perpétuation d'un art millénaire.
« Au terme d'un périple long de quinze jours, sans un sou Maître Kurogiku arrive en Italie, en Toscane. Il trouve une ruine pour la nuit.
Il plante trois pousses d'arbre et s'endort. » (p 21)

Maître Kurogiku a tout quitté pour une chimère car comment retrouver une brune italienne en Italie quand on ne connaît ni son nom ni son lieu de vie ? La passion vécue à la japonaise, un grain de folie dans l'ordonnancement des choses, un chaos dans l'harmonie de l'univers.
Maître Kurogiku réalise des origamis, dans la ruine d'où aucun propriétaire n'est venu l'expulser. Il a une chatte, Ima, « Maintenant » en japonais, les trois pousses d'arbres ont grandi et se sont étendues pour devenir des buissons précieux.
En Toscane, dans une ruine, un Maître japonais amoureux d'une chimère, s'installe et fabrique du papier. Pas n'importe quel papier : du washi. Sous le ciel toscan, au fil des saisons, Maître Kurogiku s'adonne à ses passions : fabriquer du washi et plier les feuilles en origamis. Il choisit la plus belle feuille de chaque production qu'il réserve à l'art de l'origami.

L'arrivée, impromptue, d'un jeune horloger, Casparo, ride le lac de tranquillité que semble être la vie paisible de Monsieur Origami. Casparo cherche à fabriquer la montre complexe et parfaite, celle qui saura engranger toute les mesures du temps disponibles.
Maître Kurogiku explique à Casparo, comme s'il était son disciple, l'art du washi et celui de l'origami, intimement liés par la dimension temporelle, spirituelle et philosophique du zen. « Assis en zazen » Monsieur Origami médite, réfléchit à ce qu'il fera de la feuille de washi.
Chaque jour, le dialogue, souvent silencieux, s'établit entre les deux hommes. La Toscane devient temple où le disciple reçoit l'enseignement d'un maître, où l'invisible devient palpable, où le silence dévoile sa voix à celui qui sait entendre ce qui n'est pas prononcé.

Le temps est au cœur de ce roman qui tient autant du documentaire, on apprend ce qu'est le washi, le papier japonais qui signifie « papier de la paix et de l'harmonie », que du conte dont il a l'intensité : « A quoi sert-il d'avoir si être nous manque ? ». (p 140)
Le temps doit-il se mesurer à chaque seconde ? Le temps est-il mesurable ? Le temps rythme notre vie, rythme l'univers, rythme notre perception de ce dernier ; or ne peut-on pas tout simplement contempler le temps qui passe ? Ce qui rendrait l'harmonie entre l'homme, les êtres et les choses.

« Monsieur Origami » est une lecture-méditation, fait le lien entre le temps pour fabriquer le washi et celui pour réaliser l'origami. L'origami métaphore du temps que l'on veut plier, diviser en minutes, secondes ou le multiplier en jours, mois, année, saison.

Une pépite que l'on se doit de conserver à portée de main pour en lire quelques passages à tout moment.

« Maître Kurogiku est assis. Depuis un peu plus d'une heure maintenant.
En position de zazen.
Devant lui, une feuille de papier carréé.
Un peu chiffonnée.
Posée sur une table basse en bois.

A ses pieds, la chatte Ima ronronne. » (p 15)


Des couleurs dans l'arbre de l'école

L'hiver part sur la pointe des pieds, restent les mangeoires à oiseaux.
Les élèves de la classe de MS/GS ont construit ces mangeoires en novembre dernier. Elles rappellent qu'observer les oiseaux est toujours un moment privilégié au cours duquel silence et immobilité s'invitent l'espace d'un battement d'ailes.

mardi 9 août 2016

samedi 16 juillet 2016

Sous le soleil...un peu de fraîcheur suédoise

Ce n'est pas "La Croisière s'amuse" quoiqu'il y ait un peu de similitude. Les passagers n'embarquent pas pour des latitudes ensoleillées, ils amorcent un voyage initiatique vers l'Antarctique.
Chacun a un but pour ce périple : oublier les souffrances d'une vie, regarder la vie telle qu'elle est tant qu'on peut s'en souvenir, photographier une faune unique, admirer les oiseaux marins notamment les majestueux albatros, se dire qu'on est au bout du monde, fouler le sol du Pôle sud, paradoxe suédois ? Peut-être qu'un Pôle attire vers un autre Pôle.

La Croisière s'amuse au vitriol : quand un mari aimerait se débarrasser d'une épouse trop volage, tous les moyens sont bons sauf que le grain de sable est toujours présent sous la plume humoristique de l'auteure Katarina Mazetti.

La Croisière s'amuse avec ironie : Alba, une grande voyageuse, au crépuscule de sa vie, observe les membres du groupe, microcosme sociétal, avec une sagacité de scientifique. Les similitudes entre les humains et les animaux sont réelles et souvent burlesques : l'Homme n'est qu'un animal parmi tant d'autres, ni plus ni moins.
Alba consigne ses observations dans un carnet éphémère, pour le plaisir de constater que ses analyses sont pertinentes. On se régale à la lire, on en rit, on en a les larmes aux yeux parfois car la vérité non seulement peut déranger mais surtout touche et provoque l'émotion.

La Croisière s'amuse avec joie : celle de Wilma, la petite professeure obscure, celle qui rit à la vie, celle qui est le bout-en-train du groupe, celle qui offre un visage heureux, tellement heureux qu'il y a, obligatoirement, un bémol. Le rire est le pied-de-nez à une vie qui ne fait pas de cadeau, le rire est l'ultime arme pour faire reculer la douleur et l'obscurité qui guette tout un chacun. Le rire, thérapie inhérente à l'être humain : le rire sauve-t-il de tout ? S'il n'y réussit pas, du moins contribue-t-il à repousser les limites de l'horreur quand on la subit.

« Ma vie de pingouin » est un roman à plusieurs voix, chacune d'elle apporte sa musicalité, son histoire, sa perception du monde. L'auteure reste dans la veine qui fit son succès, celle de « Le mec de la tombe d'à côté », ce qui est jubilatoire pour le lecteur.
Le roman semble léger, or derrière le cocasse ou le burlesque, se dévoile, entre les mots, une profondeur bienvenue. Entre la vacuité d'une vie et le message écologique, un éventail conséquent de la nature humaine est présenté, en toute simplicité.

« Ma vie de pingouin » un roman qui aère l'esprit tout en le nourrissant, le "tout en un" à lire à l'ombre d'une tonnelle, au jardin accompagné d'un thé glacé, ou d'un parasol sur une plage surpeuplée. Dépaysement garanti dans la joie et la bonne humeur.






vendredi 15 juillet 2016

C'est l'été, vite un rafraîchissement norvégien!

Norvège, archipel du Svalbard au Cercle Polaire. Longyearbyen, la capitale, vit au rythme de la nuit polaire et de sa mine de charbon.
Tout le monde se connaît, tout le monde se croise et se côtoie. Qu'on y vienne pour quelques mois, quelques années ou tout une vie, ce bout de terre, au goût de confin du monde civilisé, laisse son empreinte.
La ville porte encore les blessures du dernier accident mortel de la mine. Un mineur, Per Leikvik en a réchappé en abandonnant au fond une partie de lui-même. De mineur expérimenté, il est devenu l'idiot du village, solitaire, décalé et inquiétant.

Tout est de glace et encore de glace dans cette nuit polaire qui n'en finit pas. Tout est étrange, angoissant et pesant : la nuit de la mine, ses boyaux anciens où erre le « sixième homme », ombre parmi les ombres, au plus profond de la terre; la nuit polaire en surface. Au milieu, des hommes et des femmes avec leurs émotions, leurs histoires, leurs peurs, leurs soucis. Des enfants qui jouent à cache-cache, qui jouent au métier de leur père. Des dames oeuvrant dans les associations, tricotant, cousant, cuisinant et épiant tout et rien. Les balades en motos-neige, brisant le silence polaire, les ours blancs, les rennes convoités par des gens sans scrupules. Tout semble lisse, sans histoire sauf qu'il n'en est rien.

La banquise est un personnage important au même titre que la mine : autour de ces pôles s'articulent la vie, les vies plus ou moins débridées des protagonistes. 
Le noir de la mine rempli de suie, de poussière, d'excavations, d'aspérités luisantes, de veines minérales, est un océan profond au-dessus duquel craquent les glaciers ; le bleu sombre de la nuit polaire irisant la glace, bien qu'à l'air libre, oppresse tout autant : le froid, l'immensité solitaire et uniforme étouffent un lecteur pris dans une tourmente glaçante tant elle est insidieuse et discrète.

Le roman imbrique plusieurs histoires, histoires impliquant divers personnages que la narration reliera entre eux au fil des chapitres.
La vie sur cette île est difficile pour celui ou celle qui n'y est pas né. Le manque de luminosité affecte le corps, les sens, l'âme : on en sort fortifié ou on plonge dans la dépression ou la folie.

Ella, la fille du nouvel ingénieur disparaît sans laisser de trace. On imagine le pire d'autant qu'il y a la présence de « l'homme aux bonbons ». Elle sera le fil conducteur d'une narration construite comme une chorale : des solos, des choeurs, des réponds, des reprises, des duos, le tout avec harmonie et dissonances bienvenues.
Autour d'Ella, le lecteur croisera les parents et leur histoire, une femme trompée par son mari, une épouse volage, des contrebandiers, un chercheur spécialisé dans la sauvegarde des hardes de rennes sauvages, une fête de la lumière, des policiers, des commères. 
Aucun personnage n'est privilégié car chacun apporte sa pierre à l'édifice qui se construit sous les yeux du lecteur, pas d'indice caché à la vue de tous. 
Alors, pourquoi ce roman est-il prenant ? Parce que le suspense est instauré avec habilité et originalité: l'auteure laisse son lecteur maître de ses suppositions, de ses déductions, de son enquête. A lui de relier les événements relatés au présent ou au passé, plus ou moins proche, à lui de se laisser guider par son expérience de lecteur. D'emblée, il sait que le « sixième homme » sera à l'aune du mythe minier, l'ombre parmi les ombres d'où jaillira une partie de la lumière.
Chaque personnage apporte un élément du décor, participe à l'atmosphère particulière de la vie au Cercle polaire.

Monica Kristensen a réussi un excellent roman policier sans action trépidante, sans effets de manche alambiqués, elle a narré un quotidien perturbé par un concours de circonstances qui engendre un enchaînement d'actes et de situations qui tiennent en haleine. La chute est très surprenante, d'une efficacité redoutable.

« Le sixième homme » est un roman dans lequel on entre intrigué et dont on ressort avec des sensations multiples produites par l'ambiance polaire décrite avec brio par l'auteur. Le lecteur étranger à ces paysages se sent un peu chez lui sur l'île de Svalbard.

mercredi 1 juin 2016

Un dragon pas comme les autres

Découverte du festival "Etonnants Voygeurs" de Saint-Malo: les aventures de Charles, un dragon qui séduit immédiatement avec son air triste, son allure empêtrée, ses couleurs originales, bleu et jaune orangé.

9 avril 1821*... ainsi commence l'histoire, l'ambiance est à la limite du lugubre, l'écriture cinématographique, le décor est planté tant par les mots que par l'illustration.
Charles naît au sommet d'un piton sous les yeux attendris de ses parents. Charles a d'immenses ailes, elles sont ma-jes-tu-euses, seulement il est doté d'un corps "maigrichon".
Tout se déroule pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu'au jour où son père l'emmène à l'école des dragons. Tout se complique lors de l'apprentissage du "comment on crache du feu": la poitrine souffreteuse de Charles ne lui permet pas de souffler bien fort. Tandis que ses camarades de classe noircissent les pages de leur cahier, Charles les noircit de poèmes. Charles est différent, Charles s'exprime bizarrement, en rimes et en alexandrins, Charles est poète comme un certain Charles Baudelaire au célèbre "Spleen". 
Notre dragonnet est sujet à la morosité, ses vers ne sont pas des plus joyeux bien qu'il manie l'humour noir et la dérision.
Charles ne parvient pas à noircir comme il faut ses pages, encore moins à brûler des bibliothèques.
L'année passe, il faut apprendre à voler. Or, Charles a un corps petit, maigre, et des ailes immenses: une gageure pour l'envol. Bien entendu, Charles ne parvient pas à prendre son essor et se retrouve par terre sous les moqueries de ses camarades de classe.
Charles est solitaire, n'intéresse personne sauf une mouche "attirée par l'odeur de ses pieds", une mouche, amie insoupçonnée, et la maîtresse quand elle distribue les cahiers à noircir.
On pourrait présager que le printemps apporte un peu de gaieté pour notre dragon bleu et jaune. Las, mille et une fois las! Charles est allergique, éternue tant et plus et ne supporte pas les couleurs chatoyantes des fleurs qu'il trouve "vulgaires". Quand on a la déprime chevillée au corps, rien ne trouve grâce où que le regard se porte.
Arrive le jour de la fête de l'école, Charles ne peut en supporter plus et se sauve loin de ce "monde cruel". Il se retrouve au sommet d'un volcan où il déclame son spleen. Au moment où on s'y attend le moins, le volcan, comme agacé par les lamentations de Charles, entre en éruption, projetant notre poète dragon haut dans le ciel. Si haut qu'il se laisse tomber comme une pierre, prêt à mourir "un mercredi". Deus ex machina: la mouche qu'on oublie tout le temps se rappelle à notre bon souvenir en rétorquant "non, on est dimanche".
Révélation pour Charles qui déploie ses ailes après avoir lâché son cahier, noirci de poèmes, pour voler, planer! 
La mouche le guide, avec humour implacable, dans son apprentissage du à l'instinct de survie.
Charles vole, fait des loopings et étonne tout le monde quand il revient, assombrissant le ciel, à la fête de l'école.
Feu d'artifice éblouissant, magnifique, les parents de Charles sont ravis et le trouvent sublime... le feux d'artifice ou leur fils? 
Charles plane un moment au-dessus des siens avant de rejoindre l'horizon... seul.

Une histoire de dragon originale, amusante où l'on se délecte tant du texte d'Alex Cousseau, drôle, sensible et poétique, que des illustrations absolument magnifiques. Les dragons sont d'une variété incroyable et de toute beauté. Les enfants ne s'y trompent pas et sont subjugués par le cadeau que leur fait l'illustrateur Philippe-Henri Turin

Dès que j'ouvre le livre, le silence est de mise en classe et je peux voir les regards pétillants de joie devant les illustrations chatoyantes, les dessins d'une finesse exquise: entre la sonorité poétique du texte et la beauté de l'image, les enfants sont transportés au coeur d'une féerie qui côtoie le fantastique.
Je ne parlerai pas de la page de garde qui est tout simplement su-bli-mi-ssi-me. Les enfants peuvent rester de longs moments à observer les multiples dragons dessinés. 

Un album à avoir dans toutes les bibliothèques de classe. Un pur moment de bonheur que l'on aime revivre à l'envi.

[* date de naissance de Charles Baudelaire]

Quelques planches:







dimanche 29 mai 2016

C'est dimanche jour de la photo #11

yo ni sakura . hana nimo nenbutsu . môshi keri
Bashô

même aux fleurs de cerisiers
à leur apogée dans ce monde
nous murmurons « Namuamidabutsu ! »

Un Printemps arabe

Le Printemps arabe fait florès au Moyen-Orient, libérant les aspirations d'expression des citoyens dans cette région du monde.
En Syrie, le régime de Bachar Al Assad est à son apogée et prépare les festivités honorant le Guide syrien et sa politique.
Or la révolte gronde au sein des quartiers de Damas, sous le regard des observateurs de l'ONU. De l'Université, le mouvement gagne peu à peu toutes les couches de la population, même le camp de réfugiés palestiniens s'ébroue et se réveille.
Les répliques militaires sont sans pitié: arrestations aveugles, négation du libre-arbitre de la population, disparitions soudaines entretiennent l'emprise d'un pouvoir de plus en plus contesté.
Les lucarnes sur le monde extérieur que sont la télévision et internet sont autant de graines libertaires semées dans les foyers.
Cependant la tradition est bien ancrée: Karim et Fatima s'aiment depuis toujours mais la jeune fille est promise en mariage à un proche du clan Al Assad. La position d'étudiant de Karim ne pèse pas lourd face au faste d'une belle situation. Le proche du pouvoir est un homme bouffi d'importance, d'orgueil et de mépris pour ses semblables. 
L'union est fêtée, la séparation de Karim et Fatima consommée, chacun partant de son côté, résigné.
Leur histoire d'amour est celle d'un Roméo et d'une Juliette que les détours macabres du destin réuniront dans la douleur. Karim lutte contre le régime sanguinaire de Bachar tandis que Fatima est contrainte à l'épouser. 

La révolte gronde donc, lentement mais sûrement, dans les quartiers de Damas, les opposants s'organisent pour manifester puis, quand le ton va crescendo, pour monter des opérations de guérilla urbaine.
Des officiers du régime désertent pour rejoindre les rangs des insurgés, dont le frère aîné de Karim qui prendra le commandement du réseau de résistance du quartier.
Malgré la présence d'observateurs de l'ONU, les mouvements de résistance ne reçoivent guère d'aide et ne doivent compter que sur eux-mêmes. L'Occident, prompt à se mêler de tout au Moyen-Orient, est subitement muet en Syrie malgré les preuves tangibles des exactions commises par le Bachar Al Assad. Seulement, ce dernier a le soutien des Russes: la Syrie devient une ligne de partage d'influence.

Insidieusement, la dimension religieuse prend une place dans le mouvement révolutionnaire. La mosquée devient un lieu d'échanges, un lieu de débats et d'organisation des actions à mener. Jusqu'au jour où le massacre, par le régime de Bachar, perpétré lors de la prière du vendredi offrira une occasion inespérée à quelques religieux d'asseoir une emprise sur la Révolution.

Karim et Fatima se retrouvent au cours de l'été 2013: la Révolution est en marche, Bachar et son régime perdent du terrain. Fatima, mère de jumeaux, a perdu son époux dans les combats et demande asile à sa famille qui l'éconduit comme si elle était une pestiférée. Pourtant, c'est elle qui jeté en pâture Fatima au proche de Bachar. 
Karim l'accueille à bras ouverts, sans jugement car toujours amoureux. Ils s'aimeront enfin, se goûteront de toute leur âme et de tout leur corps. Tout est bien qui finit bien? En Syrie, il ne peut avoir de "happy end": une nuit, une blanche étreinte aura raison de leur bonheur fragile.

"La Dame de Damas" raconte en images, fortes et sensibles, le déchirement d'un pays soumis à un régime implacable, autiste, au coeur d'enjeux géo-politiques dépassant l'entendement d'une population qui ne vit que dans la crainte et l'horreur.
L'horreur des combats fratricides, l'horreur des trahisons, des reniements. Il n'y a plus de limite imposée aux souffrances d'un peuple que l'on n'entend pas à l'échelle mondiale. Il est observé, analysé mais aidé? Non, loin de là. D'ailleurs, quand Bachar orchestrera le bombardement de quartiers où les rebelles ne tiennent aucune position, le sommet de l'ignominie sera atteint: quand le pouvoir, qu'il soit militaire ou civil, en vient à exterminer sa population en usant d'armes chimiques, sans qu'une seule protestation officielle ne s'élève, pourquoi s'étonner de l'entrée en scène d'une rébellion religieuse! 
Ainsi, la mort blanche dispensée à des quartiers de Damas, ouvrira-t-elle la porte à un Jihad qui reprendra à son compte l'élan révolutionnaire.

"La Dame de Damas", par ses planches aux couleurs sépia, est une oeuvre qui touche, qui émeut, révolte et permet de saisir une partie de l'échiquier politique qui défraie les chroniques depuis trois ans. Derrière la violence au quotidien, il y a la vie, la mort, la liberté et l'amour. Vie, liberté et amour, concept qu'aucune dictature ne peut ôter de l'âme des hommes et femmes refusant le joug qu'on leur impose.

Une lecture qui ne laisse pas indifférent, loin s'en faut.

Quelques planches




dimanche 1 mai 2016

Voilà le joli mois de mai

Un mois de silence, les lectures s'enchaînent sans pour autant aboutir à un commentaire écrit. 
Le dicton dit "Avril ne te découvre pas d'un fil" ce que j'ai fait...pas un filet d'écriture. 
Un autre dicton clame "En mai fais ce qu'il te plaît".
Ce sera sans doute un inventaire à la Prévert. 
Le WE prévu à Saint-Malo pour le Festival des Etonnants Voyageurs, l'invitation à tous les voyages entre la mer et les quais où se tiennent les salons des éditeurs. 
En attendant les voyages immobiles de Chatperlipopette à Saint-Malo, une pause lecture agrémentée d'un bouquet de muguet.

Bon 1er mai à tous les déambulateurs qui passeront par chez moi.

(crédit photo: sur le Net)

lundi 28 mars 2016

Le facteur revêt aussi l'uniforme

Nous sommes en été 1914, celui qui fera basculer l'Europe dans un conflit sans précédent dans l'histoire contemporaine.
La mobilisation est lancée en France, l'Angleterre, après l'envoi de ses soldats de métier, met en place l'engagement volontaire. En effet, il n'y a pas de service militaire ni de conscription au Royaume Uni.
John, fils de facteur érudit, prépare son entrée à l'University College, et ne comprend pas l'engouement de son ami et frère de lait Martin Bromley: "De toute façon, il est trop jeune [...] Il n'a que 17 ans." "Dans ce cas, il n'a aucune chance d'être pris. Seuls ceux qui ont au moins 19 ans peuvent combattre à l'étranger" lui explique son père.
C'est mal connaître la détermination de Martin qui utilisera l'acte de naissance de son frère disparu en bas âge, pour parvenir à ses fins, au grand dam de John.

John, plongé dans ses livres, dans l'univers feutré des études universitaires, résiste aux appels incessants à l'engagement volontaire. Il entre à l'University College où il rencontre un jeune homme exalté, pacifiste de la première heure, William, issu d'un milieu aisé.
Les semaines, les mois passent, les journaux exaltent le sacrifice d'une jeunesse engagée dans les combats sanglants. John tente de ne pas se laisser distraire par l'actualité, d'autant qu'il sait que Martin s'est enfui pour s'engager et ne donne plus de nouvelles à sa famille.
Tiraillé entre ses deux amitiés, John perd peu à peu le fil de ses études, donne le change à son père qui n'en peut plus de délivrer les funestes télégrammes aux familles qu'il connaît de longue date. Il devient messager de la mort, du malheur et non du bonheur simple.

Il n'y a pas qu'à l'arrière où l'absurdité de la guerre prend corps: au front, la Noël apporte son lot de fraternisation entre soldats alliés et allemands. Ce qui exalte davantage William.
"Une Woodbine, à tous les coups! fit William en montrant du doigt la cigarette dans la bouche de l'Allemand. Echangée contre une bouteille de snaps! J'te le dis, John, les soldats veulent la paix, pas la guerre!" (p 181). Un pamphlet? Mais n'est-ce pas risqué en temps de guerre? "Risqué? Moins que de marcher sous une grêle de balles. T'as vu la liste des morts? De pleines pages! La boucherie se poursuit sans relâche." (p 182)

Peu à peu, les bancs de l'University College se dégarnissent: les étudiants cédant à l'emprise sociale, préférant s'engager plutôt que d'affronter les quolibets des femmes et des hommes trop âgés pour partir au front. Il reste à l'université, tel le dernier des Mohicans. Il rate son année et tait son échec à son père, entre honte et désespoir.
John, résiste encore jusqu'au jour où la guerre le rattrape quand son père succombe à un bombardement. Il découvre que le facteur, las des télégrammes porteurs de deuil, a cessé de distribuer son courrier, notamment un, adressé à Mme Bromley. Martin? Qu'est-il devenu?
Le jeune homme restera toujours évasif et rassurant vis à vis de la mère de Martin, mentant pour ne pas apporter l'odeur de la mort sous son toit.

Il craque après le décès de son père: la littérature devient vaine, les éditions originales rares, les livres précieux ne valent plus rien devant sa vie dévastée. Il s'engagera pour le front et en profitera pour rechercher Martin, combler le vide de son histoire.
Comme il sait lire et écrire, il sera la plume et les yeux des "poilus" vivant dans le dénuement le plus complet: crasse, froid, tranchées sordides, assauts suicidaires, boucherie permanente, pluies diluviennes d'obus, massacres quotidiens, puanteur des gaz et de la mort.

John remontera le fil des événements et apprendra la vérité sur le destin de son ami et frère de lait, une vérité poignante et indicible. 

"Courrier des tranchées" est un roman qui relate l'abîme existant entre l'exaltation de la guerre, l'exaltation qui en fait une image épique et chevaleresque, et l'effroyable réalité de cette dernière. Le froid, la misère sanitaire, sentimentale, sexuelle des soldats, la mort côtoyée au quotidien dans l'horreur, la terreur, l'ivresse pour ne plus les connaître. La réalité indicible vécue par les hommes, souvent très jeunes, que rien n'avait préparé à subir de telles violences tant physiques que psychiques.
Où se trouvent la lâcheté et l'héroïsme? Souvent mêlés, souvent proches, la ligne qui les sépare est plus que ténue. Parfois il faut être doté d'un grand courage pour refuser d'obéir à des ordres inacceptables. 
"Courrier des tranchées" raconte la pression à laquelle sont soumis les jeunes Anglais restant à l'arrière, raconte le désespoir des gueules cassées, le traumatisme subit par de jeunes engagés quand ils débarquent sur une place bondée de blessés et de mourants, juste avant de rejoindre le front. 

En ce centenaire de la Grande Guerre, des pans, dûment enfouis dans les archives, sont dévoilés au grand public. On comprend certains atavismes dus au silence des survivants. Comment pouvaient-ils exprimer l'indicible d'une horreur qui n'avait pas de nom? Comment ont-ils pu retourner auprès des leurs sans basculer dans la folie? Il est évident qu'aucun soldat n'est rentré indemne de ce conflit, que les blessures psychiques furent plus pernicieuses que la dévastation des poumons par les gaz toxiques.
Il ne reste alors qu'une planche de salut: celle de dire que tous les morts sont tombés en héros. John rend un bel hommage, à son retour, à son ami au destin doublement tragique.
Une question surgit chez le lecteur, une fois le roman terminé: à quel moment l'enfer du devoir devient-il l'enfer de l'héroïsme?

Ils ont aussi lu "Courrier des tranchées":

Lea  La XXVè heure  La bibliothèque d'Alphonsine Y a d'la joie