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samedi 15 janvier 2022

Mains rouges


 

La littérature nordique regorge de romans policiers à faire frémir les plus audacieux, raison pour laquelle j'ai préféré renouer avec Jens Christian Grondhal dont j'avais lu, il y a quelques années, le délicieux « Virginia ».


1977, un jeune étudiant travaille, pour l'été, à la gare centrale de Copenhague et aperçoit une jeune femme étrange, un peu perdue. Après avoir un peu discuté avec elle, il décide de l'héberger quelques jours chez lui. Randi, puisqu'elle s'est ainsi présentée, disparaît rapidement, lui laissant la clef d'une consigne. Il l'ouvre et trouve une enveloppe dans laquelle il y a une forte somme en marks allemands. Il la dépose, anonymement, dans la boîte aux lettres du commissariat le plus proche.


Quinze ans plus tard, le hasard lui fait croiser le chemin de la jeune femme énigmatique. Il la suit et s'aperçoit qu'elle lui avait donné un faux nom, elle s'appelle Sonja, est mariée et vit non loin de chez lui. Sa curiosité est en éveil et il fait en sorte de prendre contact avec elle, elle qui le subjugue encore.

Au fil de leurs rencontres clandestines, Sonja lui raconte son été 1977, en République Fédérale d'Allemagne alors qu'elle est sur le départ de son travail de jeune fille au pair dans une famille aisée de Hambourg, elle décide de prolonger son séjour, profitant du départ en vacances de la famille d'accueil.

Lentement, Sonja, s'effeuille, explique comment le hasard lui a fait croiser la route d'un groupe de terroristes allemands, sa liaison amoureuse avec un des hommes l'entraîne dans une spirale dont elle n'est que spectatrice jusqu'à ce qu'elle aide, une seule fois, en apportant une voiture de secours au groupe.

Chaque aveu amène Sonja à exprimer son sentiment de culpabilité car, sans le savoir et sans le vouloir, elle a participé à un braquage sanglant. Ses mains sont rouges, irrémédiablement rouges.


« Les mains rouges », avec délicatesse et des mots justes, explore les méandres de la culpabilité, du remords, d'une vie rongée en silence jusqu'au jour où le temps de prendre ses responsabilités sonne quand le procès des terroristes s'ouvre en Allemagne quinze ans après les faits.

Le narrateur et Sonja assistent aux premiers jours du procès, les idéalistes d'hier ont vieilli, on a peine à croire qu'ils eurent un parcours jalonné de violence. Sonja prend conscience qu'elle ne pourra plus avancer tant qu'elle n'aura pas divulgué, à la veuve comme aux autorités, son erreur de jeunesse qui la ronge depuis les événements.


Jens Christian Grondhal aborde également un sujet récurrent dans ses romans : la relation ambigüe entre un homme et une femme, un sentiment amoureux à la lisière de l'amour partagé et du sentiment à sens unique. L'étudiant devenu homme n'a jamais oublié sa brève rencontre avec Rani/Sonja, son mystère l'a toujours obsédé comme l'envie de connaître son histoire.


« Les mains rouges » rappelle aussi les années soixante-dix, celles qui furent de plomb en Italie, celles des Brigades rouges, d'Action directe ou encore de Fraction Armée rouge dite Bande à Baader. Epoque d'une jeunesse en révolte contre l'ordre établi du capitalisme n'ayant trouvé que l'action violente pour se faire entendre. Entre romantisme exacerbé et spirale infernale des attentats.

Je me souviens de la fascination éprouvée devant les actes extrêmes de ces organisations terroristes, souvent menées par des jeunes gens éduqués et lettrés. Il y avait comme un air de forêt de Sherwood, une forêt et son Robin des bois qui auraient mal tourné. Les Etats-Unis avaient leur Vietnam, l'Europe ses groupes révolutionnaires armés et prêts à avoir les mains rouges.

Traduit du danois par Alain Gnaedig


Quelques avis :

Babelio  Sens Critique

Lu dans le cadre



mercredi 23 décembre 2020

Mille nuances de blanc

 


Quatrième de couverture

Peu avant Noël, à Copenhague, un garçon groenlandais de six ans se tue en tomban du toit d'un immeuble. Accident, conclut la police. Ce n'est pas l'avis de Smilla Jaspersen. Elle connaît l'enfant. Et, surtout, elle « connaît » la neige.


Smilla Jaspersen est une jeune femme métisse danoise et groenlandaise. Elle est libre, indépendante et rebelle. Elle s'habille de manière toujours très chic et recherchée avec des vêtements d'excellente qualité respirant le luxe. Ce qui la rend d'autant plus surprenante et mystérieuse.

Smilla vit dans le même immeuble que Esajas et sa mère, elle accueille souvent le garçonnet chez elle quand la mère sombre dans les limbes de l'ivresse. Elle connaît bien l'enfant et son vertige aussi n'abonde-t-elle pas dans le sens de la police quand cette dernière conclut à un accident. Quand elle a observé la scène de l'accident, elle a su lire la neige : son enfance passée à Thulé, au Groenland, lui a appris à la langue de la neige, cette neige qui porte mille et un noms en groenlandais. C'est pourquoi les traces de pas sur le toit lui relatent une autre histoire que celle d'un banal accident.

Smilla ne veut pas en rester là : elle veut comprendre pourquoi Esajas est tombé, ce qui l'a poussé à grimper sur le toit et a provoqué la chute mortelle.


A mesure qu'elle avance dans son raisonnement et pose des questions, « on » cherche à entraver la progression de ses investigations et à l'intimider. Pourquoi ?

De questionnement en découverte, Smilla se rend compte que la mort du garçonnet est un élément, aux apparences anecdotiques, qui a perturbé les rouages bien huilés d'une organisation mêlant trafics en tout genre et recherches scientifiques secrètes.

Les enjeux sont énormes et provoquent une réaction en chaîne quand Smilla fouille dans les archives de la Compagnie danoise de Cryolithe et découvre qu'elle a couvert une expédition géologique au Groenland, en 1991, à Gela Alta. Une autre expédition avait eu lieu en 1966, infructueuse également. En remontant dans le temps, Smilla s'aperçoit que des chercheurs danois et norvégiens s'étaient joints à une expédition allemande au cours de la seconde guerre mondiale. Qu'est-ce qui peut attirer les regards sur cette région polaire, en dehors de la cryolithe, nécessaire minerai dans la fabrication de l'aluminium ?


Le Groenland est une terre hostile à la richesse minière indéniable ce qui attise la convoitise des grands groupes capitalistes prêts à tout pour s'emparer ce qui ce qui peut rapporter de l'argent au mépris des droits humains les plus élémentaires.

La course au profit ne prend pas en compte l'histoire, les traditions et encore moins l'équilibre écologique entre la glace, la neige, la faune, la flore et les hommes.

L'enquête de Smilla peut compromettre une expédition scientifique importante ce qui met en danger la vie de la jeune femme.

N'écoutant que son courage et son opiniâtreté, acquise dans une enfance groenlandaise, Smilla se fait embaucher comme femme de chambre sur le Kronos un petit cargo brise-glace paré pour se rendre dans le Grand Nord, là où les icebergs achèvent de dériver pour s'agglutiner en amas de glace d'une dangerosité extrême. Elle y trouvera des réponses.... glaçantes et effrayantes.


Peter Hoeg navigue entre le roman policier, roman noir et roman de science-fiction. Il n'épargne pas son lecteur avec des allers-retours entre le passé de Smilla, son présent, le passé du Groenland et sa modernité. Il orchestre le mystère avec maestria, distille la peur, tel un poison savamment dosé, tant chez Smilla que chez le lecteur.

Son héroïne doit puiser au fond d'elle-même courage et passion pour découvrir ce qui a provoqué la mort du jeune Esajas, elle lit les silences éloquents chez les autres, elle débusque un étrange parasite plus ravageur que le ver de Guinée ou le ver polaire. Mutation du parasite due à la proximité d'une météorite, objet de nombreuses convoitises ?

L'auteur excelle à mêler la critique envers la manière dont le Danemark a colonisé le Groenland, l'observation de la difficulté à tenir entre deux cultures aussi différentes que celle des Inuits et celle des Danois, à porter un regard acéré sur l'éternel conflit des relations homme-femme et à mettre en lumière le risque énorme à court ou moyen terme pour l'humanité d'un dérèglement dans l'équilibre subtil de l'écosystème du Groenland et des régions polaires, risque encouru par la course au profit d'un capitalisme à qui on a lâché la bride.

« Smilla et l'amour de la neige » est un hymne à ces régions hostiles où la vie dépend de la connaissance de la neige sous toutes ses formes. Une neige aux mille mots, aux mille nuances de blanc. Un monde cruel et envoûtant par sa beauté indicible.


Peter Hoeg offre un roman d'une beauté époustouflante, au rythme soutenu et à l'atmosphère délicieusement oppressante.

J'avais lu « La petite fille silencieuse » roman dans lequel l'eau tient un rôle essentiel, et « Le pouvoir de Susan », romans que j'avais hautement appréciés. « Smilla et l'amour de la neige » m'a enchantée au point que j'ai quitté, à regret, Smilla l'inclassable jeune femme aux mille et une facettes aussi intéressantes les unes que les autres.

Le must du must ? Le lire bien au chaud sous la couette ou confortablement installé(e) avec à portée de main un mug de thé brûlant.


Quelques avis

Babelio  Critiques libres  Sens critique  Partage lecture  Charybde27 Livre addict  La livrophile


Lu dans le cadre



jeudi 20 août 2020

Miséricorde

 

Je connaissais les polars suédois, islandais, norvégiens mais pas les polars danois. Je comble cette lacune par la découverte de l'auteur Jussi Adler-Olsen et son « Miséricorde » premier roman d'un cycle policier mettant en avant le département V chargé de donner une ultime chance aux affaires classées.


Carl Mørck, inspecteur brillant au caractère bien trempé, pour ne pas dire épouvantable, revient en poste après un long arrêt maladie dû à une fusillade qui le blessa, tua son premier coéquipier et provoqua la paralysie irrévocable du deuxième.

Carl en a gros sur le cœur, Carl en veut au monde entier, s'en veut surtout des conséquences de la tragique fusillade. Il devient tellement insupportable que son chef est obligé de trouver une solution pour éloigner son inspecteur de ses collègues.

Heureusement, le Parlement danois vient de voter la création d'un département au sein de la police : le département V chargé d'une ultime enquête avant de classer définitivement affaire abandonnée, faute d'indice par les services de police. Carl Mørck se retrouve ainsi à la tête de ce nouveau service qui fait office de placard, pas vraiment, doré et affublé d’un collaborateur sorti d’un bureau de placement de réfugiés politiques répondant – il fallait oser ! – au nom de Hafez el Assad. Un duo insolite pour un service d’enquête de l’ultime recours.

La première enquête de Carl Mørck reprend le déroulé de la disparition, cinq ans plus tôt, d’une jeune femme promise à un bel avenir politique, Merete Lyyngaard, vice-présidente du parti des démocrates. Les deux hommes remontent les différentes pistes et Carl se rend compte que les enquêteurs de police n’ont pas pris, à l’époque, l’entière mesure de certains indices. Ils se plongent dans le passé de la jeune femme, décryptent, rassemblent avant d’interroger, de nouveau, les témoins. C’est ainsi que Mørck retrouve le frère de la victime, Oluf, jeune homme handicapé suite à l’accident de voiture impliquant la famille et une autre voiture dans laquelle se trouvait également une famille. Les conséquences sont dramatiques pour les victimes et leurs ampleurs seront identifiées au fil de l’ultime enquête.

 Le lecteur sait que Merete est retenue prisonnière dans des conditions délirantes : enfermée dans une pièce hermétiquement close avec un minimum pour survivre. Le chapitre d’ouverture montre que la prisonnière a choisi de ne pas se laisser mourir et de se battre jusqu’au bout. « Jamais ils ne réussiraient à lui faire lâcher prise. Ce fut là, alors qu’elle gisait sur le sol, l’épaule taraudée par la douleur, un œil tuméfié et fermé, qu’elle prit cette décision. Un jour ou l’autre, elle sortirait de là. » Elle est parquée dans un espace où elle n’entend rien et ne voit rien, elle est dans l’obscurité la plus totale. De temps à autre elle aperçoit des silhouettes et sait que ses geôliers l’observent. Ils la soumettent à un régime impitoyable : pas de vêtements de rechange, pas de produits d’hygiène, pas de brosse à dent, pas de gant de toilette… rien. Elle a droit à deux seaux quotidiens : l’un est destiné à un usage sanitaire, l’autre lui procure de l’eau et une nourriture insipide. Les jours, les semaines, les mois s’écoulent dans le noir et dans le silence. Le jour de son anniversaire, une voix lui annonce qu’elle a un an de plus et qu’on augmente quelque chose d’un cran, mais de quel genre ?, puis la lumière envahit la pièce. Quelques heures plus tard Merete comprend, au bord de la folie, qu’elle ne sera plus dans le noir absolu avant longtemps.

Pendant cinq ans, la jeune femme vit un calvaire : pourquoi ? Dans quel but ? Qui sont ses tortionnaires ? Que lui veulent-ils ? Qu’a-t-elle fait de mal ?

 

Le suspense est mené de main de maître, les allers-retours entre l’année 2002 pendant laquelle Merete disparaît soudainement, et l’année 2007 au cours de laquelle l’enquête est rouverte, sont autant de fenêtres permettant au lecteur de construire son idée sur le mobile de la disparition, sur les indices récoltés ici et là.

Le duo Carl Mørck / Hafez el Assad fonctionne parfaitement sans sombrer dans la caricature même si le côté « à la ramasse » du premier est un classique du genre. Leurs personnalités se complètent et Assad est un assistant au charisme hallucinant et à la débrouillardise extraordinaire : chaque problème a sa solution quel que soit la trajectoire empruntée, souvent étonnante. Il essuie rebuffades et remarques désagréables de son supérieur avec philosophie.

La construction du roman ne laisse aucun temps mort, l’action tient en haleine le lecteur, lui fait passer des moments de grands frissons horribles et d’autres de rires étouffés. L’auteur nous tient de la première à la dernière ligne, moment où enfin nous respirons, à l’aune du héros. Lorsque nous fermons ce roman policier, nous savons que nous pourrons continuer à suivre les aventures de la paire originale du département V puisque sept autres enquêtes attendent d’être découvertes.


jeudi 10 juillet 2008

Le chant du Grand Nord


De Jorn Riel je ne connaissais que ses fameux et hilarants racontars. C'est avec une grande curiosité que je me suis plongée dans ce roman croisé au détour d'un rayon de bibliothèque.
"Heq" nous emmène aux temps d'avant l'Histoire, aux temps immémoriaux des premiers hommes. Il nous embarque également dans le Grand Nord américain, après que le détroit de Bering ait été traversé par des tribus nomades.
L'Humanité s'est essaimée sur les cinq continents, partie à la conquête de terres et de nourriture. Riel nous conte l'histoire de Heq, un Inuit, et de sa famille, l'histoire de leur voyage vers la frontière du monde, là où naissent les vents terribles de l'hiver, là où résident les esprits....quelques milliers d'années après l'arrivée des premiers hommes sur le continent américain.
Heq est le fruit de l'union d'une Inuit, Shanuq (sa mère) et d'un Indien des plaines (les Hommes-Chiens), Shapokee (son père), chef suprême et sorcier-guérisseur de sa tribu, union forcée puisque sa mère avait été capturée par la tribu paternelle. Elle lui donna le nom de Heq, nom de son grand-père au savoir immense. Tout comme sa mère, Heq est curieux de nature et aime aller à la découverte de ce qu'il ne connaît pas. Le lecteur le suit dans son initiation, dans ses parties de chasse ou de pêche. Le lecteur est en symbiose avec les familles Inuits et découvre leurs rites, leurs coutumes, leur approche de la vie familiale, du plaisir charnel, leur acceptation de la différence (le frère d'Heq, Tyakutyik, est à la fois homme et femme, une originalité qui est loin d'être rejetée par le groupe).
"Heq, le chant pour celui qui désire vivre" est un splendide roman ethnographique dans lequel la fascination et l'amour pour le Grand Nord et ses peuples, faunes et flores, éprouvés par Riel sont un hymne permanent à la beauté et à la tolérance. En effet, ces peuples de l'extrême, ont été sans cesse repoussés vers le Nord par d'autres peuplades plus agressives, plus conquérantes qu'eux. Pourtant, les coutumes et croyances des Indiens et des Inuits sont loin d'être étrangères les unes aux autres.
De l'Alaska au Groenland, en passant par Béring, le lecteur parcourt les espaces immaculés traversés par les élans et les ours, sources de vie et gages d'abondance, les estuaires glacés où dansent cétacés, poissons et phoques. Le désert blanc, riche et d'une beauté à couper le souffle, se déploie sous la plume de conteur extraordinaire qu'est Riel, s'avance au son des griffes des chiens de traîneau, vaisseaux d'un désert de glace et de froid.
Riel, avec "Heq", entame une trilogie Inuit ("Arluk" puis "Soré" continue et achève l'aventure commencée par "Heq"), courant sur mille ans, qui débute au début de l'an 1000 de notre ère. Une trilogie, voyage dans le temps et dans l'espace, voyage au coeur d'une civilisation d'une richesse culturelle et spirituelle trop longtemps occultée. L'Occident "civilisé" (???) a oublié le rapport sans détour avec la nature: la scène d'accouchement au beau milieu d'un environnement hostile montre combien le fait d'être accroupie facilitait autrement mieux le travail de la parturiente que la position allongée... le meilleur vernis civilisé n'est pas toujours celui qu'on croit!
Jorn Riel écrit un merveilleux chant redonnant la place qui lui revient au peuple inuit.
"Heq" est un roman touchant, poignant, au rythme des chasses, des courses en traîneaux, des hivernages dans les igloos où le talent de narrateur est hautement prisé lors des veillées. Le décor qui pourrait être monotone et qui n'est qu'une immense variation des blancs, bleus et verts au coeur d'une symphonie venteuse. Un roman comme je les aime, qui emporte l'esprit, le temps de la lecture (et un peu plus), hors du temps et de l'espace, une respiration, presqu'une méditation, qui apporte un autre regard sur les choses et les êtres.
Des passages ICI

Roman traduit du danois par Inès Jorgensen

Les avis de Pascal, artlivre michel-islor (beaucoup plus réservé) ikiru et Gaïa (les éditions).

dimanche 6 avril 2008

Un été pendant la guerre

Eté 1943, deux adolescents, le narrateur et la fille de la couturière de sa tante, passent leurs vacances en bord de mer. Elle est distante, il la trouve belle et fascinante. Malgré les passages d'avions, l'occupation allemande et la guerre semblent lointaines et irréelles jusqu'au jour où un avion allié est abattu et s'abîme dans les dunes. Les champs inondés et la cabane sur les dunes vont voir se nouer un drame silencieux entre les deux adolescents et le pilote. Drame muet et malaise indicible qui se solde par le départ précipité de la jeune fille. Pourquoi cette fuite? Seul le narrateur a une partie de la réponse et cela le rend malade.
Jens Christian Grondahl plonge le lecteur dans le souvenir et la mélancolie de blessures passées et d'occasions manquées. L'évocation des plages et des dunes danoises, parsemées d'élymes des sables, chevelures vertes aux pointes blondes, accentue la mélancolie du récit. Le coeur ne cesse de s'étreindre au fil des années lorsque les élymes des sables bercent les souvenirs du narrateur.
Derrière la douceur amère du souvenir d'un amour déçu d'adolescence, se dessine le portrait d'une jeune fille puis d'une femme étrangement lointaine, inconnue même pour ses proches, peu diserte et réservée. Une femme qui se met en spectatrice de la vie et qui regarde le temps s'écouler sans rien dire. Tout est décrit avec délicatesse et tendresse donnant au roman une atmosphère riche d'émotions muettes et de poésie qui nous laisse tout chose une fois refermé. Ma lecture a été accompagnée par la musique du film "Un été 42" et je ne saurais absolument pas l'expliquer...peut-être la présence de la mer et des dunes ou la beauté de l'instant qui donne à la vie ses plus beaux atours. J'ai aimé le filigrane des quotidiens vécus au cours des années qui façonnent des vies et des destins, le déroulement des souvenirs auxquels on s'attache, les regrets que l'on cache et qui se disent tant d'années plus tard. On ne peut rester insensible à l'écriture juste, sobre et sensible de l'auteur qui pose des mots sur des sentiments difficiles à exprimer.
Une très belle découverte grâce à Nath qui le fait voyager.


Quelques extraits:

"Lorsqu'elle est venue ici le matin, le soleil bas éclairait déjà les planches en bois blanc. Un point doré se reflétait clairement dans l'eau, entre les petites rides dans la surface lisse et immobile. Les hirondelles tournoyaient autour de l'abri comme une volée de flèches qui montentd ans le ciel et s'abattent d'un trait. Elle ne pouvait savoir qu'elle allait revenir dans la nuit, inquiète d'être vue par quelqu'un, et tout aussi alarmée par sa témérité. Elle n'avait même pas eu l'intention de se rendre à la remise isolée quand elle avait enfourché sa bicyclette, ce matin-là. Elle avait eu seulement envie d'être seule et de rouler au petit bonheur. Ainsi, elle s'est retrouvée à l'endroit le plus déserté qu'elle connaissait. On rencontrait presque toujours quelqu'un sur la plage, mais pas ici.
Elle laissa son vélo lorsque le chemin se rétrécit et continua à pied sur la sente étroite qui menait à l'abri. Elle s'assit contre le mur et ferma les yeux. L'herbe était humide, mais le soleil avait déjà réchauffer les planches, et elle sentit la chaleur dans son dos. Autour d'elle, les hirondelles décrivaient des cercles larges ou rapprochés. leurs cris faisaient penser à un millier de portes invisibles qui grincent sur leurs gonds."
(p 33 et 34)

"Nous étions assis devant une porte-fenêtre donnant sue le balcon étroit qui courait sur toute la longueur de la façade. Les arabesques entrelacées de la grille en fonte se mêlaient aux feuilles et aux branches des arbres en face. On entrapercevait quelques silhouettes isolées qui passaient sur la pelouse du parc, des personnes âgées, des femmes avec une poussette ou un enfant à la main. De temps en temps, la brise fraîche gonflait les rideaux légers pendant un instant, puis ils retombaient. Il y eut un éclair, suivi d'un coup de tonnerre, plus proche cette fois. puis les premières gouttes de pluie lourdes sont tombées, et, rapidement, la vue a été voilée par des fils d'eau étincelants." (p 63)

Roman traduit du danois par Alain Gnaedig


Son voyage peut continuer....il part bientôt chez Yueyin.

samedi 16 février 2008

L'humour qui vient du froid

"Un curé d'enfer et autres racontars" rassemble une nouvelle série de récits de la vie quotidienne des chasseurs-trappeurs danois du Groenland. On retrouve avec plaisir les personnages extraordinaires de "La vierge froide et autres racontars", toujours servis par la plume jubilatoire de Jorn Riel.
Le quotidien, dans le lointain Groenland, apporte son lot d'évènements, voire de non-évènements, plus délicieux les uns que les autres. Les histoires, ou racontars (ils ont parfois des accents de légendes) évoquent l'isolement des "colons", leur solitude mais aussi et surtout leur liberté. Riel, aborde également, les débats suscités par le Groenland dans la mère patrie: doit-on ou non soutenir encore l'existence de la Compagnie? La présence danoise au Groenland a-t-elle encore un sens économique, politique? Interrogations qui sont loin d'être les préoccupations de ces hommes particuliers qui ont choisi la vie "sauvage" sans contraintes imposées par la société et qui ne pensent absolument pas à regagner les terres de la "civilisation"!
La vie s'écoule, tranquille, au rythme des passages du bateau d'Olsen, à la limite de la monotonie. Mais la monotonie, malgré le monochrome blanc du long hiver, est rarement de mise: des imprévus arrivent et suscitent nombre d'interrogations auxquelles une solution est toujours trouvée.
En effet, comment agir au mieux quand un compagnon décède brutalement et que le bateau d'Olsen, Le Vesle Mari, vient juste de partir et qu'il ne reviendra pas avant le printemps jeter l'ancre dans la baie? Nos chasseurs-trappeurs ne sont jamais à court d'idée et Bjorken saura bien emballer le pauvre Lause afin de le remettre, dans toute son intégrité, aux siens. Mais certaines idées, paraissant lumineuses, peuvent avoir d'étranges conséquences, à l'image de ces dominos qui entraînent la chute des uns et des autres....et Lause aura un ultime voyage bien mouvementé!
Au Groenland, la solitude hivernale n'est plus à décrire. Les hommes n'ont souvent que leur compagnon pour interlocuteur mais aussi, de temps à autre, un animal avec lequel ils tissent des liens et inventent une langue connue d'eux seuls. Jorn Riel, avec une verve sautillante, relate deux amitiés: celle de Fjordur et sa chienne Miss Dietrich (chef d'attelage) dont l'appendice caudal suscite l'admiration de tous. En effet, Miss Dietrich communique caudalement avec Fjordur lors des sorties en traîneau mais aussi lors des moments paisibles dans la cabane. Miss Dietrich est aussi fière que son maître de posséder un tel trésor. Seulement, un jour, tout bascule.....mais Miss Dietrich se révèlera une chienne pleine de ressource! Le Grand Nord ne connaît pas uniquement des phoques, les renards polaires, les ours et les chiens. La Vesle Mari débarque, un beau matin, un drôle de loustic: Don Svendsen, "conquistador à l'espagnol approximatif"! C'est la forêt équatoriale qui débarque sur la banquise, la salsa au milieu des icebergs et un étrange mouvement dans le sac à dos! De ses pérégrinations exotiques, Don Svendsen a rapporté un compagnon, ou plus exactement une compagne surprenante: senorita Magdalena, un boa! Autant dire qu'un conseil se tient immédiatement afin de statuer sur la présence de Svendsen et son boa royal. Un modus vivendi s'établit et Svendsen dit aussi "El dedo del diablo" égaie la compagnie avec ses histoires amoureuses où senorita Magdalena joue un rôle actif et déterminant (elle a le dernier mot de l'histoire) qui en fait frissonner plus d'un, ses aventures picaresques dans la forêt vierge. Magdalena aime le contact et la chaleur et se love dans le lit de son maître. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, après tout c'est la belle saison encore et comme Svendsen pense trouver de l'or dans une des rivières proches, il délaisse la chasse et la pose des pièges. Mais, l'hiver arrive, les réserves s'épuisent peu à peu.....et nos joyeux drilles de chasseurs ne sont pas au bout de leurs surprises!
Dame Nature n'a jamais réparti, de manière égale, ses atouts aux uns ou aux autres: elle a produit des minces, des gros, des forts, des faibles, des sûrs d'eux et des angoissés, des grands et des petits. Les hommes petits ont souvent beaucoup de choses à prouver aux autres mais avant tout à eux-mêmes. Pedersen, petit, maigre, agité et se posant sans cesse en victime, débarque au Groenland pour devenir le compagnon de Lodvig. Ce dernier n'est guère emballé par cette curieuse compagnie, lui qui vit seul depuis si longtemps. D'emblée, Lodvig ressent l'état d'esprit négatif de Pedersen et estime que le vertigo ne tardera pas à faire son office. Le vertigo? "Il se trouve que les problèmes, chez les hommes qui viennent au Groenland, débouchent souvent sur ce qu'on désigne généralement par le nom de vertigo. dans le nord-est du Groenland, cela s'appelle le vertigo polaire ou dingue noire, et dans le sud et l'ouest du Groenland, le qaqamut. Le vertigo polaire pousse lentement, et se construit selon le même schéma dans tous les cas connus. Les problèmes enflent et grossissent et étouffent à la fin leur victime au point qu'elle craque dans la grande crise libératrice du vertigo." Ce dernier a des variantes: maladie du sommeil, folie au sens littéral du terme, marche solitaire ou encore une tendance à avoir de "tenaces fantasmes féminins". Notre Pedersen est dans le dernier cas! Notre Lodvig va se révéler être un véritable pro de la psychanalyse et le lecteur se délecte de cette nouvelle humoristique qui cache, sous l'aspect drôlatique de la situation, une certaine misère humaine, celle qui amène un être humain à se déprécier sans cesse et à en vouloir à la terre entière. Pedersen, grâce à Lodvig, vivra, dans une série de péripéties, une salutaire thérapie. La vie particulière dans le Grand Nord est loin d'être un long fleuve tranquille! J'avoue avoir une tendresse particulière pour cette nouvelle qui respire l'optimisme grâce à la solidarité et l'amour, vrai, de son prochain....amour qui fait défaut, on le sait d'emblée, au "curé d'enfer" qui phagocytera le quotidien de ces chasseurs-trappeurs. En effet, le Groenland est l'endroit idéal pour se débarasser de personnes encombrantes par leurs convictions bornées et pompeuses. C'est ce qui arrive à l'épiscopat danois qui, afin de se donner une bouffée d'oxygène, envoie en mission évangélique un étrange pasteur, le missionnaire Polleson! Quel personnage d'anthologie ce Polleson! Au début, il amuse nos débonnaires chasseurs qui l'accueillent gentiment. Ils rient en écoutant ses élucubrations au sujet de leurs démons cachés (forcément, isolés comme ils le sont, leurs pensées ne peuvent être que sales et démoniaques!), ils le regardent, goguenards, se recueillir et porter la bonne parole bibliques, mais commencent à se méfier quand Polleson part en croisade contre l'eau de vie! Aussi, quand plusieurs attentats sont perpétrés contre les alambics des chasseurs, la révolte gronde et les rebelles se lèvent. N'est pas prophète qui veut dans ce bas monde et la sainteté se mérite!
Jorn Riel ne cesse de le narrer dans ses récits, le Groenland est un lieu de solitude, même si on partage sa cabane avec un compagnon. La blancheur hivernale glacée, la longue nuit hurlante, le réveil printanier sont sources d'inspiration....Riel en est la meilleure preuve! Le lecteur ne peut d'ailleurs s'empêcher de voir Riel dans Anton, le héros de la nouvelle "Une épopée littéraire"! L'inspiration est un moment fragile qu'il faut préserver au mieux. Anton va devoir se débattre avec bien des perturbations matérielles et un compagnon, Herbert, bien ronchon pour mener à bien son oeuvre littéraire. Il lui faut du papier mais aussi un crayon. Or, le crayon est une denrée rare au Groenland! Une relative tranquilité et une intimité lui sont, aussi, nécessaires. Bref, un tas de petites choses qui font que la vie dans la cabane n'est pas de tout repos, d'autant que les corbeaux ont la mauvaise idée de s'en mêler. Un jour, malencontreusement, le recul du fusil provoque un incident: Anton avale son unique crayon! Le voilà bien ennuyé pour poursuivre son oeuvre....au Groenland, nos chasseurs trouvent invariablement une solution, souvent exotique et incroyable mais toujours efficace.
Je termine par "La puce", racontar drôlatique au possible qui relate les tribulations hallucinantes d'une puce! Riel s'amuse littéralement à mener son lecteur en bateau....de navire en navire, d'océan en océan! Comme quoi, les rencontres humaines peuvent profiter à une créature insignifiante comme la puce. Cette dernière, héroïne d'une fable surréaliste, en naviguant de pulls en poitrines velues, vit des aventures palpitantes et exceptionnelles....pour une pauvre puce!
Encore une fois, Riel réussit à faire rire en racontant aussi bien des évènements légers ("La puce" entre autre) que d'autres beaucoup plus graves et sombres.


Nouvelles traduites du danois par Susanne Juul et Bernard Saint Bonnet, illustrations d'Eiler Krag


Chimère l'a lu aussi.

lundi 7 janvier 2008

Racontars danois


"La vierge froide et autres racontars" est un recueil de nouvelles qui fleure bon le froid, la bise, les étendues glaciales blanches, la forêt perdue. C'est aussi le monde des hommes solitaires et frustes dans un environnement hostile: froid, été court, nuit polaire sombre à en rendre fou.
Jorn Riel explore la condition humaine perdue dans les conditions extrêmes de la Nature: la rusticité du quotidien, la chasse, la pêche, le bateau, le Vesle Mari, qui aborde le fjord deux fois par an...un rythme de vie que l'on ne peut imaginer si on ne l'a pas vécu.
Nous sommes au Groenland, "le pays vert" des Vickings devenu blanc et hostile, devenu une lointaine colonie danoise sur laquelle vivote une poignée d'hommes. "La femme devient en Arctique une entité lointaine et imaginaire, à laquelle on ne fait allusion qu'avec des tournures vagues et prudentes." c'est dire la solitude de ces hommes qui ont choisi la vie loin des leurs, de leurs semblables pour une vie de pionniers et de trappeurs. Riel nous conte les couples masculins au fil des saisons dans leurs cabanes, dans leurs secteurs de chasse. Certains viennent pour une saison, d'autres y restent toute leur vie.
Les histoires de Riel, ses racontars (parce que après tout, est-ce bien vrai tout cela?), s'imbriquent, se mêlent et s'éclairent pour dire le besoin d'amitié, de chaleur de l'âme humaine, pour dire combien est essentiel la moindre parcelle de civilisation pour l'équilibre général de ces hommes des bois, presque sauvages parfois. Ainsi "Une condition absolue" relate la guerre des lieux d'aisance entre deux compagnons qui en arrivent à échanger insultes et coups et à aller "au petit coin" armés...jusqu'au jour où la civilisation est rattrapée par la vindicte de Dame Nature et où les bonnes vieilles méthodes (on apprend ainsi l'existence d'une autre utilité des chiens de traîneau) s'avèrent être toujours les meilleures!
La présence d'un compagnon doit être harmonieuse et il arrive parfois qu'un homme venant du pays d'en-bas (vers le sud!) l'apprenne à ses dépends. C'est ce qui est narré dans "Le dressage d'un lieutenant", racontar où le Lieutenant Hansen vient vivre une campagne au Groenland et désire mettre en état d'alerte ces hommes des bois (qui, à ses yeux de lieutenant, auraient bien besoin d'une discipline de fer, non mais!) au cas où les Russes viendraient envahir les terres arctiques danoises! Et on voit Hansen mener ce petit monde à l'entraînement et à la baguette: il faut dire que c'est la belle saison et que c'est agréable d'être au grand air après la période sombre. Tout va bien jusqu'au jour où nos hommes des bois désirent reprendre leur liberté civile pour poser les pièges et vaquer à leurs occupations habituelles. Là les choses se compliquent et le pauvre Hansen va apprendre qu'il est dangereux de vouloir "mater" ces forces de la nature (car résister plusieurs années à la folie arctique de la période sombre est un gage d'opiniâtreté): se tortiller au bout d'une corde un jour et une nuit dans le froid remet certaines idées en place....ah! l'humour spécial des exilés du froid est grinçant.
Il arrive aussi que le compagnon est un homme bien étrange au talent d'artiste. Monsieur Joenson débarque à Kap Thompson et fait figure immédiatement d'original: un costume noir, une chemise noire et une cravate blanche avec aux pieds des chaussures tressées en pointe, accoutrement digne du carnaval sous ces latitudes peu clémentes! Malgré les multiples arguments dissuasifs de son futur compagnon Mads Madsen, Joenson décide de s'accrocher à son contrat et reste à la station pour un an. Le lecteur se dit qu'il ne tiendra pas jusqu'au plus fort de la période sombre et s'imagine les affres dans lesquels Joenson a toutes les chances de sombrer. C'est sans compter sur les ressources de ce dernier: l'art du tatouage ou comment repartir riche d'une campagne au nord du Cercle Polaire! Joenson passe sa saison à tatouer les hommes des bois et amasse ainsi nombre de très belles peaux. L'art, comme on peut le voir, est loin d'être mal accueilli dans ces régions hostiles.
Le nord du Cercle Polaire est tout sauf une tranquille villégiature: la période sombre, les conditions climatiques extrêmes, la solitude exacerbent le caractère des hommes et altèrent leur jugement. La folie est souvent plus proche des hommes qu'ils ne le pensent. L'histoire du "Roi Oscar" en est la preuve poignante. Vieux-Niels et son compagnon, Halvor, achètent un cochon afin d'en faire leur repas de Noël. Or, Vieux-Niels s'attache tellement au petit cochon qu'il en délaisse la conversation avec Halvor: chaque soir il dorlote le cochon, prénommé Oscar, lui raconte des histoires, bref le considère comme un être humain. A tel point que Halvor en devient littéralement malade de jalousie! Bien entendu arrive ce qui devait arriver: une querelle dantesque entre les deux hommes. Mais lorsque l'alcool, le schnaps en l'occurrence, s'en mêle (et Dieu sait que l'alcool, au même titre que le sommeil, est un élément important pour supporter la période sombre!), la surprise peut être hallucinante pour les hommes et le capitaine du Vesle Mari lorsqu'il reviennent à Kap Thompson à la fin du printemps: pourquoi Halvor appelle-t-il "Vieux-Niels" son cochon?
Jorn Riel est un conteur extraordinaire et embarque son lecteur dans une suite grinçante, parfois grimaçante, d'histoires tellement réalistes qu'elles en paraissent incroyables. Le lecteur, médusé, halluciné, déambule au fil d'une galerie extraordinaire de personnages hauts en couleurs qui attirent, malgré leurs défauts, leur rusticité, sa sympathie. Il découvre un univers blanc, froid à l'extérieur, un monde où l'élément féminin appartient au domaine du fantasme (la méthode est radicale pour calmer les ardeurs masculine: une petite sortie vivifiante, nu, dans la tempête...il s'avère que cela calme durablement) mais qui une fois poussée la porte des cabanes devient un univers chaleureux, rigolard, joyeusement en laisser-aller où la bouteille d'alcool, la viande et le thé assurent la ténacité face à la période sombre qui mine l'âme à chaque rafale, à chaque bourrasque glaciale.
On rit, c'est vrai qu'on rit beaucoup...mais le rire se fige très vite en un rictus: les situations décrites sont rarement amusantes jusqu'au bout. Riel sait écrire, sans sombrer dans le pathos, sur la solitude, la nuit polaire et ses hurlements, l'isolement des hommes, la confrontation à soi-même, avec une plume digne des plus grands auteurs satiriques! Le rire sauverait-il de tout, même du pire?


Nouvelles traduites du danois par Susanne Juul et Bernard Saint Bonnet.
Les illustrations de l'édition Gaïa sont de Eiler Krag


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mercredi 21 novembre 2007

La guerre jamais ne finit


Qu'il est difficile d'être Allemand en cet après-guerre des années 1950/1960 au royaume du Danemark. La haine est viscérale, la méchanceté de mise et surtout, on ne cherche pas plus loin que le bout de son nez! Certes, les circonstances sont atténuantes: on ne peut pas dire que la soldatesque d'Hitler ait été des plus arrangeantes dans les pays occupés. Certes, on ne peut oublier la soumission face au plus fort, certes on ne peut mettre au rencard les souffrances des privations et de la peur au ventre pendant l'Occupation. Certes, certes, certes...Mais pourquoi s'en prendre à un enfant qui n'a rien demandé à personne, qui n'y est absolument pour rien dans le fait que son père, Danois, soit tombé amoureux de sa mère, Allemande? L'amour ne connaît pas de frontière ni de raison, c'est bien connu!
Knud Romer puise dans ses souvenirs d'enfance matière à une histoire émouvante, terrible et cruelle. Une histoire qui amène un enfant à se terrer en lui-même, à accepter toutes les avanies en silence et avec fatalisme, afin de survivre parmi ses pairs. Que celui qui assure que l'enfant est un ange dénué de toute hypocrisie et cruauté sache qu'il ne sait absolument pas de quoi il parle et qu'il est un naïf des plus affligeants! Les cours d'école sont les pires jungles qui existent: le faible est vite repéré et si personne n'ose prendre sa défense, il n'a pas fini d'en être le souffre douleur. Le plus inacceptable, dans le récit de Romer, est l'attitude des adultes de l'école qui ferment les yeux devant les agaceries, parfois violentes, subies, en récréation, par le jeune narrateur. L'heure est loin d'être à la réconciliation...hélas!
Le jeune narrateur (Knud Romer?) retrace l'historique familial en un va-et-vient entre les époques, l'Allemagne et le Danemark. Chaque époque a son atmosphère, ses rites, ses préoccupations et ses ambiances.
La famille paternelle, danoise, vit au rythme de la tannerie, vit en marge de la société: le métier de tanneur est considéré comme dégradant, répugnant et malsain car proche de la mort et des chairs putrides...presque aux portes des Enfers. On est tanneur de père en fils sans espoir de quitter cette condition. Mais le grand-père du narrateur met un terme à la tradition et part faire fortune dans le tourisme! Hélas, cet homme aux mille et une idées innovantes et modernes est trop en avance sur son temps: le progrès ne s'arrête jamais à sa porte! Peu à peu la ruine frise l'indigence et la famille Jorgensen Romer ne vit bientôt que d'expédients. L'aîné de la famille, le père du narrateur, gravit un à un les échelons de son entreprise, une compagnie d'assurance. Il aide ses frère et soeur qui n'embarquent que dans les pires galères, il rembourse les dettes du premier et tente de se faire oublier le plus possible...pour vivre heureux, vivons cachés dans la petite ville de Nykobing Falster! Le père du narrateur est un maniaque de l'ordre: tout doit être à sa place (la cérémonie de la fermeture des portes et fenêtres est digne d'antologie, à mourir de rire si le contexte n'était pas aussi sombre!), immuablement.
La famille maternelle, allemande, paraît plus conformiste et a un statut social: "Papa Schneider" est un grand propriétaire terrien, possède de nombreux tableaux de maîtres. Personne, sauf son épouse, ne connaît son prénom et ce patriarche terrorrise tout le monde. Hildegarde, la mère du narrateur, est sa belle-fille. Cette dernière doit de battre pour gagner, mériter sa place dans la famille car elle n'a pas le sang dynastique à couler dans ses veines. Une telle pugnacité trempe un caractère et Hildegarde ne manque ni de courage ni de volonté d'airain. D'ailleurs, elle luttera contre les nazis et échappera de peu à la torture et à la mort. Knud Romer aborde un sujet peu connu: celui de la résistance allemande contre le nazisme. Hildegarde sait qui elle est mais cela ne lui suffit pas pour supporter les vexations de ses concitoyens danois: elle a besoin de sa vodka pour tenir tête haute aux rancoeurs et haines jetées à la figure. En effet, pourquoi tenter d'expliquer qui on est vraiment quand on sait que l'on ne sera ni écouté ni entendu?
Il y a, parmi les nuées sombres du récit, un moment de bonheur et de douceur, une éclaircie lumineuse et libératrice: la confection du goulasch familial dans une marmite vieille de cent ans où est gardé un morceau du goulasch précédent....on en a les papilles en délire!


"J'adorais la cuisine de ma grand-mère, son Wienerschitzel, son émincé de veau aux pommes de terre sautées et surtout son goulasch, que j'aimais par-dessus tout. Elle s'affairait à la cuisine parmi de vieilles cocottes et de grands couteaux, la viande et l'oignon crépitaient dans la poêle. L'air saturé d'épices, de paprika, de cannelle, de poivre chatouillait les narines; les vapeurs qui montaient de ses marmites répandaient des effluves incomparables. impossible de ne pas y tremper le bout du doigt, et lorsque enfin l'heure du repas arrivait et que le goulasch était servi, l'univers explosait en sensations gustatives qui pénétraient jusqu'aux tréfonds de l'être et s'y imprégnaient à jamais. On avait le sentiment d'avoir accompli un grand voyage, un périple de plusieurs années; puis on se retrouvait à nouveau dans la pièce, la tête en feu - et on prenait encore un morceau.
Le goulasch de ma grand-mère était irrésistible; l'ayant goûté une fois, on en redemandait encore et encore, on n'arrêtait plus de lécher son assiette. Puis venait le moment où grand-mère disait ça suffit, emportait la cocotte et la mettait au réfrigérateur, le torchon de cuisine autour du couvercle. mes pensées y revenaient constamment, je sentais grandir la faim. Dès que la porte se refermait sur mère et grand-mère sorties faire un tour en ville, je courais à la cuisine, ouvrais le réfrigérateur et inspectais la marmite. Il y avait une part de trop, je m'en emparais; le goulasch avait un goût encore plus exquis, il me transportait dans un passé de plus en plus lointain, jusqu'à l'arrière-grand-mère: Lydia Matthes, qui faisait revenir la viande et les oignons dans cette même marmite cent ans auparavant. Elle mettait le paprika, écrasait les tomates, ajoutait l'ail et les épices - gingembre, genièvre, cumin -, et quand le mélange commençait à frémir, elle y versait le vin rouge et le fond de boeuf. Elle construisait son goulasch lentement, le faisait mijoter plusieurs heures, jusqu'à ce que la viande se détache en filaments. Elle en prélevait un peu et se servait lors des préparations ultérieures de cetet substance qui se renforçait et s'enrichissait au fil des années. Ayant hérité de la cocotte, grand-mère utilisa la même méthode, veillant à ce qu'il reste toujours une petite quantité pour le goulasch suivant."
(p 35, 36 et 37)


Un splendide roman sur la bassesse et la cruauté humaine, sur le difficile passé à assumer, sur les frustrations d'une enfance terriblement solitaire et sombre où tout est "plombant" du départ en vacances aux visites chez l'oncle. Un roman qui dénonce et qui bouleverse.

Roman traduit du danois par Elena Balzamo