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lundi 29 août 2022

Fictions

 


En août, « Les classiques, c'est fantastique » embarquait les participants en Amérique Latine. J'ai choisi de repartir à la rencontre de Jorge Luis Borges en relisant, plus de 25 ans après, « Fictions » un recueil de nouvelles extraordinaire.


Claude Mauriac écrivait « Jorge Luis Borges est un des dix, peut-être des cinq, auteurs modernes qu'il est essentiel d'avoir lus. Après l'avoir approché, nous ne sommes plus les mêmes. Notre vision des êtres et des choses a changé. Nous sommes plus intelligents. Sans doute même avons-nous plus de cœur. »


J'avais cela en tête lorsque j'ai commencé ma relecture de « Fictions ».


Que dire de ce petit bijou littéraire qui, de tautologie en pur imaginaire délirant, m'a ouvert un monde littéraire d'une incroyable richesse, sinon que ce fut un réel régal à lire !


Composé de deux parties « Le jardin aux sentiers qui bifurquent » et « Artifices », le recueil appartient à la littérature fantastique avec des récits d'abord ordinaires glissant rapidement, avec une subtilité brillante, dans le fantastique. Quelques mots, quelques images et les héros franchissent la ligne ténue menant de l'autre côté du miroir.

J'ai adoré la première nouvelle « Tlön Uqbar Orbis Tertius », celle dans laquelle le narrateur relate la découverte d'une contrée imaginaire à la seule aide d'une encyclopédie et d'un miroir. Avec l'auteur, j'ai joué à traverser le miroir de la réalité pour entrer dans un monde plausible grâce à l'usage qu'a l'auteur de la tautologie. Ce qui a fait que j'ai été « bluffée » (en mauvais français) par « La bibliothèque de Babel » : Borges pousse à l'extrême le stratagème tautologique pour créer, en quelque sorte, une philosophie-fiction. Cette dernière provoque étonnement puis enchantement devant l'immensité, le dédale des pistes de réflexions. On peut choisir de se perdre dans le labyrinthe sans fin des couloirs et des classements et trouver, enfin, la source tant cherchée pour apaiser sa soif d'apprendre, d'imaginer, de rêver.

Borges offre à son lecteur le privilège de choisir, au cœur de son jardin imaginaire, les innombrables bifurcations de ses sentiers, pour reprendre l'idée de la nouvelle éponyme.

Sous la plume de Borges, l'humanité se peint sous ses multiples spectres, des plus vils aux plus éblouissants, avec l'élégance de la langue et l'intelligence de ses regards.


« Fictions » est également le vivier des thèmes récurrents de l'auteur : les références littéraires, la métaphysique et la théologie (« Les trois versions de Judas » sont saisissantes), les labyrinthes avec « Le jardin aux sentiers qui bifurquent », que j'ai apprécié au plus haut point, et cet infini du monde, provoquant moult questions, que rend si bien « La bibliothèque de Babel ». C'est époustouflant et effrayant, telle une phalène attirée inexorablement vers la brûlure de la lumière.

Mais au final …. quelle aventure monumentale ! J'ai plus apprécié le recueil que lors de ma première lecture, j'avais alors eu la frustrante impression d'être complètement passée à côté... la maturité intellectuelle, nourrie par mes nombreuses lectures et leur partage avec autrui , en serait-elle la cause ?

Traduit de l'espagnol par P. Verdevoye, Ibarra et Roger Caillois


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dimanche 21 mars 2021

Noces indiennes

 


« A Madras, Savitri la fille du cuisinier de la famille Lyndsay, et David, le fils Lyndsay, se jurent un amour éternel. Dans le Tamil Nadu, Nat est adopté par un médecin blanc et quitte son orphelinat. En Guyane britannique, Saroj, jeune fille rebelle se rebiffe et refuse le mariage arrangé par son père. »

Trois personnages dont les destins croisés sont relatés avec sensibilité par la plume émouvante de Sharon Maas.

Trois histoires d'amour se déroulant à trois époques différentes et sur trois continents. Trois histoires aux méandres plus surprenants les uns que les autres.

Savitri possède une sensibilité extrême au point de savoir «parler» avec les animaux, les comprendre et communiquer avec eux, elle saisit la part de Dieu dans les prières musulmanes et prie, chaque matin, avec les muezzins : le message divin est partout quelle que soit la religion à laquelle il appartient. Aussi, rien ne peut-il être impur aux yeux de cette jeune brahmane.

Elle apporte une touche subtile à chaque chose passant entre ses mains, elle apporte une dimension particulière aux aliments et donc à la saveur de ces derniers quand ils sont cuisinés. Dans ses mains court une énergie spéciale, un fluide peu commun, elle guérit et apaise les âmes comme les corps. Elle a le Don qui se transmet de génération en génération au sein de sa famille, ce don qui fait qu'elle a une aura invisible et pourtant prégnante : à son contact, tout prend une autre dimension ; la rencontre avec le serpent dans le jardin est un moment extraordinaire, le temps s'arrête pour que deux mondes se côtoient dans un respect mutuel ; le jour où David la surprend en train de danser la danse du paon, instant sublime quand l'harmonie du monde se mêle à celle de l'âme et du corps.     

Nat, orphelin au teint clair, est adopté par un médecin anglais dont un pied est en bois. Sur cette particularité rien ne transpirera jusqu’à la fin du roman. Le lecteur ne connaît pas le nom du père adoptif de Nat, il sait seulement que Nat l’appelle « papa » ou « docteur ». Nat grandit dans un village reculé et devient vite réputé pour sa « main d’or » car il porte chance à ceux qu’il touche. Il est éduqué pour succéder à son père et consacrer sa vie aux plus démunis, aux oubliés de l’éveil indien.

Il doit quitter l’Inde pour poursuivre ses études à Londres. Là, c’est le choc culturel : Nat apprend la volupté, le sens de la fête, à conquérir les filles jusqu’à en oublier d’étudier. Puis, il se réveille en s’apercevant qu’il est passé à côté de l’essentiel, qu’il n’a pas revu son père depuis trop d’années. Il veut retourner en Inde, hésite, se décide pour ne pas décevoir l’ami de son père venu le convaincre de rentrer. Nat escompte fausser compagnie lors de l’étape ceylanaise, il ne peut le faire et revient dans son village perdu près de Madras… en pleine mousson. Il prend conscience qu’il a fait fausse route toutes ces années, qu’il doit devenir médecin.

Saroj, la rebelle qui hait son père depuis qu’il a chassé sa nounou parce qu’elle l’avait laissée jouer avec le petit voisin noir. Baba est un indien traditionnaliste et rigoriste alors qu’on pourrait s’attendre à ce que le poids des traditions s’estompe à l’autre bout du monde. Baba a décidé que Saroj épousera le jeune homme qu’il lui a choisi. La chape de plomb du mariage arrangé fait exploser le cocon familial dans une cacophonie de pleurs et de chagrin. Ma, la mère si consensuelle, si indienne, disparaît dans les flammes de l’incendie qui ravage la maison familiale et anéantit le jardin magnifique qu’elle a créé, elle qui sait si bien marier les saveurs, qui a la main verte, qui sait comprendre les cœurs, qui sait manœuvrer son époux, Baba.

C’est en Angleterre, à Londres et ses environs, que le dénouement aura en partie lieu, où les colères s’apaiseront, où les blessures cicatriseront. Les fils du maillage du récit font alors sens : le lecteur rassemble les indices dispersés tout au long du roman pour apprendre ce qui se cache sous ces destins croisés.

 

Sharon Maas orchestre plusieurs tableaux représentatifs de l’Inde qu’elle aime malgré les zones d’ombre : la pauvreté, l’insalubrité des demeures des indigents, la rigidité du système des castes qui perdure jusqu’en Guyane britannique, les femmes soumises à la décision des hommes et/ou à leur cruauté.

Le lecteur est transporté dans un rythme bollywoodien, les rebondissements sont nombreux ainsi que les scènes plus sentimentales sans que cela ne sombre dans le pathos ou le sirupeux.

J’ai aimé les couleurs, les saveurs qui imprègnent le roman ainsi que la manière de dérouler une partie de l’histoire moderne de l’Inde tiraillée entre les idées nouvelles et les croyances, les traditions ancestrales et les non-dits des pratiques millénaires. Le carcan se fissure puis craque dans la douleur et le chagrin parfois.

Cependant, le dénouement apporte une note optimiste et insuffle l’espoir de voir évoluer tant le système des castes que la condition féminine que ce soit celle des femmes éduquées et celle des femmes les plus démunies.

Je ne connaissais pas cette auteure et j’ai envie de continuer à la lire, notamment son autre roman « La danse des paons ».

Je remercie Hilde pour l’organisation de cette lecture commune dans le cadre des Etapes indiennes.


Roman traduit de l’anglais par Martine Leroy-Battistelli

 

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samedi 5 juin 2010

La SF latino

Après avoir eu un aperçu de la Science-Fiction russe, j'ai souhaité regarder de plus près la SF sud-américaine avec "Dimension latino" édité chez La Rivière Blanche.
Cette anthologie de textes, aussi variés que plaisants, révèle l'imagination débordante et la richesse de l'imaginaire des écrivains sud-américain chez lesquels le questionnement sur la technologie, l'emprise du pouvoir sur la population, ou le regard porté sur la tendance auto-destructrice de l'Homme, est un régal à lire. Quatorze nouvelles qui transportent le lecteur dans des récits parfois comiques, souvent graves et toujours incitatrices à réfléchir sur soi, sur la place de l'homme sur la planète mais aussi dans l'univers. Elle apporte le regard sud-américain sur les sujets incontournables de la SF: le voyage dans le temps, le monde post-apocalyptique, le monde cyberpunk, la rencontre extra-terrestre, les découvertes scientifiques ou les guerres intergalactiques.
"Timbouctou" est une transposition dans le futur d'une favella ou d'un quartier sordide, un no man's land, où tout est permis d'essayer et de faire, un monde interlope sous l'emprise d'une drogue exclusive, "La Dame Noire", celle qui s'implante dans la moindre molécule du corps mais aussi de l'âme de celui qui s'y adonne, même une seule et unique fois. Elle ravage, elle rince, elle hébète jusqu'à ce que l'on ingère une nouvelle dose, moment extatique où la fulgurance du flash est indicible. Sam est esclave de cette dangereuse maîtresse et à la botte d'un inspecteur de police qui lui fournit, le temps d'une courte liberté, sa dose. Des meurtres horribles ont eu lieu dans le quartier de Timbouctou, le lieu de tous les extrêmes, et Sam y est dépêché pour couper court au carnage. Le lecteur suit Sam dans une balade où l'espoir et l'innocence sont absents: un enfer lentement se dévoile, un enfer tant intime que social...les ravages de la dépendances, l'exploitation des addictions pour permettre à la société bien pensante nettoyer ses latrines de temps à autre. La délivrance est souvent un leurre ou au mieux un jeu de dupe. Une ambiance à la "Blade runner" dans laquelle on aime frissonner et s'interroger.
Le voyage dans le temps est une composante essentielle de la SF et les écrivains sud-américains ont abordé ses rivages. Deux textes, "Gu ta gurrarak" et "Le secret", offre deux versions de ce genre de voyage: celui pour connaître ses origines, une famille basque en fait l'expérience, drôle, afin de démontrer la supériorité des basques dans moults domaines. Entre les enfants plus surdoués les uns que les autres et les parents, dont une mère au sens pratique très développé, et les amitiés sélectionnées, un voyage jusqu'aux débuts de l'humanité se met en place pour asseoir les certitudes des uns et des autres. "Le secret", lui, emporte le lecteur au coeur du mystère de la civilisation maya et de son calendrier très particulier, voire hermétique. Un chercheur allemand, en pleine seconde guerre mondiale, se retrouve happé dans une spirale temporelle qui lui fait saisir l'essence incompréhensible pour les hommes d'aujourd'hui des Mayas. Si l'histoire avait été différente, le devenir de la civilisation maya aurait-il été différent? Sommes-nous, Occidentaux, passés à côté de splendeurs immatérielles, en ayant opté pour une destruction massive d'un Autre qui avait tant à apporter? Un voyage dans les légendes pré-colombiennes qui donne envie de remonter le Temps.
La SF ne serait plus ce qu'elle est si la découverte scientifique n'était pas un des déclencheurs d'imaginaire. "Apolvénusia" une pilule miraculeuse qui peut transformer celui qui l'utilise en personne dont il rêve! Cette nouvelle est très originale car conçue comme une longue notice d'utilisation doublée d'un article publicitaire. On sourit beaucoup en pensant, forcément, aux nombreux "marchands de sommeil" que notre société consummériste ne cesse de proposer pour accéder à une vie plus facile, meilleure et plus heureuse. Mieux que la pilule amincissante, voici la pilule qui peut vous clôner en star sexy du moment....attention bien lire le protocole d'utilisation et les contre-indications avant de se la mettre, 5 seconde pas plus, sous la langue puis la cracher! "Les interférences" est l'histoire, burlesque, d'un père de famille vivant dans "un petit pays" (que l'on identifie très vite comme étant Cuba) qui a une manière très personnelle de réparer son antenne lorsque la réception s'avère aléatoire: il se saisit de son marteau, en frappe ladite antenne et tout redevient normal jusqu'au jour où la méthode provoque un étrange phénomène. Les épisodes des séries habituelles, mornes d'ordinaire, s'accélèrent un peu, deviennent d'un coup plus palpitants: pourquoi? Comment? Très vite, Mr Perez s'aperçoit que son poste de télévision transmet des évènements du futur proche. Branle-bas le combat dans le quartier où interviennent, pas vraiment discrets, les sbires du régime, un cordon de sécurité est mis en place, les interrogatoires musclés commencent pour finalement déterminer que la famille Perez n'est pas une opposante au régime. Le petit pays et son "affable dictateur (Guide Eclairé du Peuple)" se voient possésseurs d'une découverte révolutionnaire que "le Leader suprême, Le Guide Illuminé de son peuple" utilise au profit de son pays. Au début c'est la risée puis peu à peu le reste du monde s'aperçoit que "le petit pays" détient un pouvoir extraordinaire. Au bout de nombreuses péripéties, l'assemblée internationale décide de détruire la découverte afin que le monde recouvre sa sérénité et sa liberté de s'entredéchirer sans connaître l'avenir. La chute de la nouvelle est assez amusante rappelant que l'on peut toujours tomber de Charybde en Scylla...même comiquement. Le récit est émaillé de descriptions dont la coloration comique suggère la pesanteur de la mise sous surveillance de tout une population, éreinte le culte de la personnalité et gratte le quotidien du citoyen toujours à la merci d'une dénonciation...une facétie mielleuse et doucement ironique, pied de nez à une dictature sclérosante.
Une autre composante fondamentale de la SF est la rencontre avec les E.T. Trois textes, trois possibles contacts, "Le clown de porcelaine", "Notre Jerry Garcia" et "Kaishaku". Le premier emmène le lecteur dans l'univers du cirque, lieu de l'imaginaire, de la poésie et de l'illusion, où un journaliste voit un clown-enfant que les autres spectateurs n'ont pas vu. Rencontre imaginée, rêvée, rencontre iréelle, celle qui n'a pour but que celui de côtoyer autrui afin de mieux le connaître, de parler, d'échanger avec lui, d'illuminer un moment sa vie, de se sentir bien et de faire le bien. Le don d'un bout de soi pour apporter un peu de soleil à celui que l'on croise, l'espace d'un instant. Le second a une tonalité un peu douce amère: Jerry Garcia est un conteur que tout le monde souhaite et aime rencontrer car ses histoires sont le reflet de la beauté du monde, d'un monde qui n'est plus; Jerry est le dernier hippie, est le dernier homme, celui qui vit dans une réserve...histoire que l'on oublie pas le passé. Il y a une petite note du "Meilleur des mondes" d'Huxley, celle de la nostalgie de ce que l'on a irrémédiablement perdu. Le dernier récit est le plus pessimiste, le plus terrible. En quelques jours, l'humanité est réduite à peau de chagrin par des entités aux lumières rouges. Les hommes, après avoir pressuré la Terre, sont partis à la conquête de l'espace, ont pris d'assaut Vénus et Mars qu'ils surexploitent, ils ont installé des stations spatiales, sont en passe de détruire la ceinture d'astéroïdes et ont parsemé de déchets l'espace. Après l'échec de la mission diplomatique japonaise, Ivana est l'ultime envoyée, la dernière chance pour la poignée d'hommes survivante, la Terre est devenue un vaste désert humain, la végétation a repris ses droits, les vestiges de la civilisation humaine ne sont plus. Elle emporte avec elle la dernière parole de l'émissaire japonais "kaishaku", l'acte de compassion de celui, choisi par le candidat au harakiri, qui donnera le coup de grâce au mourant, mourant ayant lavé son honneur de son sang. Jusqu'à la fin, Ivana ne saisit pas l'essence de ce mot... lorsqu'à l'issue de son entretien télépathique avec les entités, elle découvre que l'Humanité a toujours su faire preuve d'auto-destruction et qu'aucune création artistique ou découverte scientifique bénéfique ne pourra racheter cela sauf si par "kaishaku" elle réussit à ouvrir les yeux des Hommes. La rencontre extraterrestre après avoir été dramatique se révèle être une possibilité de rédemption: les entités lumineuses partent comme elles sont venues...leur tâche de passeur achevée. L'espoir luit un peu et le lecteur ne peut qu'espérer que les héros feront le bon choix: celui de recommencer sans commettre les erreurs du passé....un voeu pieu?
Pour terminer, on ne peut oublier un des points d'orgue SF: les mondes post-apocalyptiques, "Décombres" et "Comme des poissons dans la nasse" en sont leur déclinaison. "Décombres", le narrateur est accro à la machine "de drainage mental, l'holomécanisme du temps chromosomique" et travaille dur pour obtenir de quoi se payer un voyage dans un Mexique qui n'existe plus....la vie humaine se passe sous terre, car, à l'air libre il n'y a plus que désolation et amas chaotiques d'un monde qui a vécu il y a très longtemps, celui des légendes. La douleur des souvenirs inscrits dans les gènes n'empêche pas l'addiction aux images d'un lointain passé, jusqu'à ce que l'envie d'aller voir de plus près soit irrépressible. Une lueur, celle d'un espoir, ponctue ce court texte. "Comme des poissons dans la nasse" présente un monde qui a basculé dans le désastre: les pays de l'hémisphère nord ont connu l'apocalypse et leurs populations, exangues et affamées, errent sur des embarcations de fortune pour tenter d'atteindre les rivages plus cléments des pays du Sud. Finney, après avoir perdu sa famille, s'est engagé dans l'armée d'un pays du Sud et est affecté à une équipage marin. Un jour, ils croisent un navire nord américain dont les occupants tentent un marché avec l'équipage militaire...mais les ordres sont parfois inébranlables. Un récit dur où l'on prend la mesure d'une misère humaine qui est le lot de nombreuses populations, celles qui échouent, victimes d'escrocs, sur les côtes européennes, portes d'un Eldorado qui n'est plus. Une nouvelle qui renverse le schéma habituel de l'image du réfugié...pourquoi ne regarde-t-on pas autrement ces drames humains car, un jour, la situation pourrait s'inverser!

"Dimension latino" est un recueil de nouvelles plus plaisantes les unes que les autres (bien que certaines soient plus inégales), offrant un moment de lecture des plus réjouissants!

Merci à Livraddict pour ce livre voyageur dans le cadre de ses partenariats. (Et mille et une excuses pour l'énorme retard!!!)

Textes traduits de l'espagnol par Sylvie Miller

vendredi 8 janvier 2010

L'homme de Rio


Sarah Bernhardt, en 1886, est en tournée, triomphale, en Amérique du Sud: sa première étape est brésilienne. Elle se produit à Rio de Janeiro, où le Stadivarius "Le chant du cygne" de la belle et jeune baronne Maria Luisa de Albuquerque a été volé, au grand dam de l'empereur Dom Pedro qui le lui avait offert! Cette délicate affaire embarrasse sa majesté qui ne voudrait pas contrarier l'impératrice et encore moins voir sa vie intime étalée dans les journaux. Lorsque la divine Sarah apprend cela, elle conseille vivement à Dom Pedro de faire appel à son vieil ami....Sherlock Holmes en personne: le célébrissime détective résoudra, en moins de temps qu'il faut pour le dire, cette épineuse affaire.
A peine arrivé, flanqué du fidèle Watson, Holmes se lance à la recherche du Stradivarius et s'intègre, naturellement, à la joyeuse société des intellectuels et artistes de Rio, noctambules et fêtards invétérés. Cependant, Holmes, tout en enquêtant sur le vol, se trouve confronté à d'autres évènements plus sanglants: deux meurtres ont eu lieu, perpétrés sur de très jeunes femmes, avec comme points communs, une langue tranchée et une corde d'instrument de musique entortillée sur leur intimité. Le commissaire Mello Pimenta se demande quel meurtrier pervers a pu commettre de telles horreurs et sollicite l'aide de notre détective londonien.
Entre les joyeux drilles de la bande de la Confrérie des Fainéants, les vapeurs ronchonnes de Watson (qui ne s'acclimate vraiment pas!), les sollicitations érotiques d'une jeune métisse qui lui fait tourner la tête au point d'en presque perdre sa virginité légendaire, Sherlock expérimente les volutes apaisantes du cannabis, plus luxuriantes que le fog de Londres, les soirées mondaines au cours desquelles il joute musicalement au violon, et lance non seulement la mode des costumes blancs sous les tropiques, mais encore invente un cocktail ainsi qu'un nouveau concept en criminologie...celui du serial killer!
Jô Soares s'en donne à coeur joie avec cette enquête très spéciale de Sherlock Holmes: il explore l'univers des aventures de notre célèbre détective avec la facétie du pastiche où Holmes est souvent très proche du ridicule hilarant....surtout lorsqu'il se lance dans ses déductions imparables qui tombent à chaque fois à côté (c'est qu'il devient un peu myope notre héros à casquette et pipe!). Jô Soares dresse un portrait amusant de la bonne société brésilienne, largement francophile, charmée par la venue d'une célébrissime actrice, qui s'exprime, l'air de rien, en alexandrins comme si elle était en éternelle représentation; promène son lecteur au coeur d'une cité grouillante et agitée où les étudiants enthousiastes étalent leurs manteaux et capes en guise de tapis pour la Divine Sarah, une ville pittoresque avec ses fontaines, sa vie nocturne, sa librairie polyglotte,"L'antre d'Aphrodite", pourvoyeuse des dernières parutions européennes, délices des intellectuels, éternels exilés mais solidement ancrés dans le sol brésiliens, ses clubs de musique classique et ses cafés où les bohêmes peuvent grignoter à toute heure. On déambule, le soir, après une représentation ovationnée de la Divine, dans les ruelles calmes où rôde, invisible et inquiétante, l'ombre du tueur en série, l'assassin aux couteaux et aux cordes de violon....parce que ces cordes sont celles d'un violon qui pourrait être le fameux Chant du cygne, disparu. L'assassin serait-il mélomane? En effet, le soir de chaque crime, une musique ténue s'envole vers les toits!
Sous la plume de Soares, Sherlock Holmes prend une dimension humaine: il commet des erreurs, il est attiré par les représentantes du beau sexe (ce qui est fort rare dans les récits de Sir Conan Doyle), il est affecté par de vulgaires inconvénients tels que les maux de ventre ou la myopie. Bref, ce n'est plus une icône intouchable, d'ailleurs le "serial killer" met le doigt sur sa fatuité et son incapacité à trouver la signification des indices laissés sur le lieu de chaque crime, mais un homme ordinaire et touchant. Quant au docteur Watson, malgré son séjour aux Indes, ne supporte pas le climat brésilien et l'auteur en dresse un portrait caricatural: celui d'un européen, anglais, qui ne parle que sa langue et semble étonné, voire choqué, que le reste du monde ne le comprenne pas! Watson est grognon, ne fait aucun effort pour s'intéresser à son environnement, passe son temps à avoir peur d'attraper microbes et maladies, reste toujours en dehors des conversations et est affublé, en plus de son mortel ennui, d'une capacité à être grugé et moqué qui prête à rire.
"Elémentaire, ma chère Sarah!" est un roman sympathique, agréable à lire, amusant par le contexte particulier dans lequel l'auteur fait évoluer les deux célébrités, de fiction et réelle, de cette fin du XIXè siècle, Sarah Bernhardt et Sherlock Holmes. Par la même occasion, Jô Soares apporte sa pierre au sujet de l'identité possible d'une autre célébrité de l'époque....Jack l'Eventreur!


Roman traduit du portugais (Brésil) par François Rosso




Les avis de ptitesouris

Je remercie BOB et Le Livre de Poche pour ce séjour inattendu à Rio de Janeiro!

dimanche 4 janvier 2009

Desperado


Maiquel (prononcez comme Michael Jackson!) est un ancien tueur à gage en cavale depuis près de dix ans. Suite à une accusation de meurtre qu'il n'a pas commis, il a tout perdu: sa femme, tuée, sa petite fille, Samanta, enlevée par Erika, son ex-compagne, et sa liberté.
A l'occasion de l'enterrement d'une vieille tante, la tante Rosa qui lui laisse un petit pécule, Maiquel refait surface et décide de retrouver sa fille et de l'arracher à des parents qui ne sont pas les siens.
Patricia Melo entraîne son héros, haut en couleurs, Maiquel dans un road movie à travers le Brésil et ses diverses facettes: des évangélistes, richissimes au pouvoir spirituel inquiétant, dont font partie Erika et son mari, le pasteur Marlênio, celui par qui la cavale a commencé, aux trafiquants de drogues au fin fond de la Bolivie, le lecteur regarde défiler, hagard, les paysages déshérités brésiliens où campent, grillant de désespoir et de haine, les "sans terre", rebelles immobiles et innamovibles, taches désagréable sur la carte postale d'un pays émergent en pleine croissance économique.
Maiquel glisse, imperturbable, entre les bras de femmes dont les différences font le charme, dont les désirs font leur singularité, semblant hermétique à toute espèce d'attachement sentimental, à tout début de tendresse. Et pourtant, derrière l'entêtement, la rage de vaincre et le désir brûlant de vengeance, se cache l'aspiration à une vie normale, une vie que tout homme souhaite vivre aux côtés d'une épouse et d'enfants qu'il peut regarder grandir. Derrière la violence des sentiments et des émotions, apparaît la douceur et la tendresse d'un père qui ne put l'être, derrière l'indifférence se dévoile la compassion envers la création, celle que Maiquel éprouve pour Tigre, le chien famélique, galeux, à l'article de la mort, qu'il embarque dans sa course folle. Tigre serait-il une des issues menant à l'amour, au retour à la normalité? Tigre serait-il l'image unique d'un monde qui ne soit pas encore gangréné par le mercantilisme, le mensonge ou la corruption? Tigre deviendrait-il le compagnon qui ferait mentir la devise que Maiquel a fait tatouer sur son bras "Rien à foutre"? Le lecteur suit, suant à grosses gouttes, craignant parfois pour sa vie, ce despérado au coeur pas totalement froid, sur les routes défoncées d'un Brésil loin des images de carte postale: le chaos est immense tant pour la spiritualité qui se réfugie dans les églises évangélistes que pour le quotidien des bras misérables des travailleurs sans avenir. Les combines et les trafics permettent de survivre parfois, de mourir violemment souvent.
"Monde perdu" est un roman sauvage, fleurant bon l'Ouest des despérados aux colts fumants et aux chevaux écumants (Maiquel fait écumer ses chevaux mécaniques) avec parfois une langue crue voire vulgaire à l'aune de la misère de ce monde d'égarés. Maiquel est un alone cow-boy en quête d'une seconde vie, celle qu'il a ratée il y a dix ans. L'amertume d'une vie gâchée sans qu'on ne puisse rien y faire, englué dans un système de compromissions, d'omissions, de roueries et d'une faim inextinguible du toujours plus, laisse une ligne diffuse en filigrane du road movie: celle d'un homme qui continue de se heurter à ce qu'il exécre depuis toujours, la valse des intérêts et des profits....les bons et les méchants ne sont parfois pas ceux que l'on croit!


Roman traduit du portugais (Brésil) par Sébastien Roy





mardi 4 novembre 2008

Le tango de la mémoire

Le monde des novellistes est une source inépuisable de belles découvertes....ainsi en est-il allé avec le recueil "La fiancée d'Odessa" d'un auteur argentin, Edgardo Cozarinsky. Je vous vois déjà en train de froncer les sourcils: argentin, cet auteur? Vous m'en direz tant... son patronyme a cependant des consonnances loin d'être hispaniques ou sud-américaines!
L'auteur offre un étrange et beau voyage aux lecteurs qui suivent ses différents récits: un voyage au long cours, au gré de ses tranches de vie contées dans la brièveté de la nouvelle. L'histoire de l'éternelle errance pour trouver la Terre Promise, l'histoire d'une inlassable fuite d'une peuple pourchassé, l'histoire de leurs descendances dont les racines enrichissent le terreau de la terre d'accueil. Le lecteur parcourt le temps et l'espace en quelques pages: un jour il est sur le port d'Odessa à la fin du XIXè siècle, puis les années vert-de-gris de la chappe hitlérienne se rappellent au présent d'un pianiste de variété qui choisira de retourner vers l'enfer pour s'évanouir dans les couleurs parfaites d'un copiste fabuleux. L'Amérique du Sud tisse des liens avec l'Ancien Monde, celui de l'Europe ravagée par ses conflits et ses misères, devenue trop petite pour les espérances des plus deshérités. L'auteur, avec patience, s'emploie à mettre au jour l'envers de la tapisserie de l'Histoire: ces fils ténus qui usurpent les identités sans être coupés de ce que l'on croyait être, ces fragiles fils qui lient d'autant plus fortement que les secrets de famille sont lentement dévoilés. La nouvelle "La fiancée d'Odessa" ouvre une parenthèse qui se ferme avec l'ultime récit "Hôtel d'émigrants". Dans la première, une jeune modiste orthodoxe rencontrée par un jeune juif fuyant les pogroms ukrainiens, s'embarque pour une autre vie, acceptant une autre identité qui lui est offerte, abandonnant son appartenance religieuse pour revivre....quand quelques générations plus tard, le voile est levé, l'interrogation des descendants quant à leur judéité est immense (elle se transmet par la mère). Et si ce cas était-il loin d'être isolé? Ont-ils alors leur place parmi leurs correligionnaires? Dans la seconde, un trio (deux hommes unis par une grande amitié, allemands, et une femme, américaine) à la Jules et Jim, après une fuite devant les forces nazies, attend à Lisbonne, avec une patience désespérée, une partance pour les Etats-Unis. Un ami offre son nom à un autre, car la jeune femme ne peut en épouser qu'un pour lui offrir le passeport de la liberté, dont le petit-fils dénouera l'échevau et s'interrogera également sur sa judéité. Variations sur un même thème: celui des identités personnelle et nationale, bribes de nostalgie des patries véritables ou rêvées, portraits où pointe les sentiments souvent contraires des déracinés. L'Histoire ballotte, sans états d'âme, les destins que l'Entre-deux-guerre envoie sur de lointains rivages plus tolérants et porteurs d'avenirs à construire.
L'Histoire est parfois un triste rouleau compresseur difficile à arrêter. Ainsi, la vieille comtesse hongroise devant vendre un de ses derniers tableaux de maîtres, un Friedrich, elle qui après avoir survécu aux affres nazis et communistes, se dépouille de ses souvenirs pour tout simplement survivre. Ainsi encore le vieil écrivain autrichien réfugié à Buenos Aires, vivant sa vie amoureuse dans les ombres sales des toilettes pour hommes de la gare. Il y revoit un jeune homme rayonnant de beauté et de vie, Carlito dit Belle Gueule, qui le sauvera d'une rafle du régime militaire, celui qui tait, hypocrite, les attirances de son état-major, tout en menant une répression brutale sur les amours dites contre nature. Belle Gueule, qui grâce à ses charmes et à sa compréhension du système, louvoiera dans les méandres de la dictature sans dommage et actionnera les engins de torture dans de sombres cachots. Cependant, une lueur éclaire ces êtres au bout du rouleau, presque finis de solitude et d'oubli: celle de la compassion d'un autre qui réchauffera leurs souvenirs.
A noter que des références à un cinéma mythique sont présentes: le périple commençant à Odessa, l'ombre d'Eisenstein plane sur le port et on imagine la silhouette du cuirassé parmi les innombrables bâtiments en partance...en effet, près du jeune émigrant passe un landau où pleure un nourrisson "Pour éloigner cette peine qu'il ne savait pas effacer, il suivait des yeux chaque personne qui passait; toutes offraient quelque trait capable de l'interesser: une gouvernante en uniforme soigné poussait sans entrain le landau d'où, dans une profusion de dentelles, émergeait un bébé grognon." (p 10). Il s'achève sur un clin d'oeil à Truffaut et son inoubliable Jules et Jim, une relation amoureuse dans laquelle le coeur d'une jeune femme a bien du mal à choisir.
Alors, si vous aimez les récits dignes de l'épopée, si vous aimez les nouvelles, si vous aimez les parfums de l'Amérique du Sud, si vous aimez le cinéma, vous ne pourrez que succomber à ce voyage au coeur de destins ordinaires de personnages sublimes!
Une belle découverte d'un auteur de grand talent grâce à Kenavo de Parfum de livres!





Nouvelles traduites de l'espagnol (Argentine) par Jean-Marie Saint-Lu

samedi 6 septembre 2008

La chute d'Icare


Un livre, "La ligne d'ombre", à la couverture parsemée de morceaux de ciment, arrive sur le bureau du narrateur, Argentin vivant en Angleterre, remplaçant de la destinataire, Bluma Lennon, professeur de littérature à l'université de Cambridge. Cela l'intrigue et il part à Buenos Aires à la recherche de l'expéditeur, Carlos Brauer.
Qui est cet homme? Comment Bluma l'a-t-elle connu? Que s'est-il passé entre eux?
Carlos Maria Dominguez, à pas feutrés, fait de cette interrogation et de cette recherche une agréable enquête policière, à la limite du fantastique, au cours de laquelle le détective amateur qu'est ce professeur argentin va à la rencontre d'un étrange personnage et d'une étonnante folie. Le lecteur suit le périple du narrateur, ouvre de grands yeux et demeure fasciné par l'univers si particulier des bibliophiles.
Carlos Brauer était un collectionneur d'éditions espagnoles, de livres d'art et de romans français et russes du XIXè: sa maison était envahie par les livres, à tel point que sa femme et ses enfants l'ont quitté, rangés sans l'être dans un enchevêtrement inouï! "Il les gardait n'importe comment, car il n'avait pas les moyens de préserver son oeuvre impressionnante...Bauer a toujours été un lecteur compulsif. Tout son argent finissait dans les livres. Dès que j'ai fait sa connaissance il y a des années chez les bouquinistes du marché de Tristan Narvaja, j'ai su que son obsession était incurable. Cela se voit à la peau légèrement parcheminée de ceux qui sont atteints de cette maladie." (p 45 et 46). Carlos n'avait plus de système de rangement consigné sur fiches, hormis celui de ne pas faire se côtoyer certains auteurs. " Le pire de tout, ce qui me donne le plus de travail, c'est le problème des rapports affectifs...à éviter de réunir sur un même rayon deux auteurs qui ne s'entendaient pas. Il n'osait pas , par exemple, placer un livre de Borgès à côté d'un volume de Garcia Lorca, que l'Argentin avait traité d'"Andalou professionnel"...Il m'a expliqué qu'il travaillait sur un système de fractales suffisamment ouvert pour permettre un déplacement des livres sur les rayons en fonction de critères dynamiques, en aucun cas fondé sur de simples conjectures (...) Il a prôné la mort du fichier thématique avec une telle véhémence que pendant quelques jours il a réussi à me donner le change (...) il insistait sur le fait que les livres présentant des affinités méritaient d'être regroupés dans un autre ordre que l'ordre vulgairement thématique." (p 58, 59 et 60). Au fil de ses recherches, le narrateur apprend que Carlos a sombré, doucement, lentement mais sûrement dans la folie: il dîne en compagnie d'un livre, traité comme un invité. Il a ses marottes: quand il lit un roman du XIXè, il le lit à la bougie puisqu'à cette époque l'électricité n'existait pas. Un soir, il s'est endormi sans souffler la bougie et la catastrophe arriva: l'incendie ravageur qui engloutit ses archives où étaient consignées les références de ses ouvrages facilitant leur recherche! Certes les livres n'avaient pas trop souffert mais Carlos sombra dans un délire incompréhensible: il partit sur les bord d'une lagune perdue, léchée par les vagues de l'océan, et s'y fit construire une cahute avec ses livres! Dans ce lieu perdu où rien ne se passe, rien n'arrête le regard, Carlos s'est retiré avant qu'un nouvel éclat de folie l'amène à détruire sa cahute pour en récupérer un livre, La ligne d'ombre de Conrad. Pourquoi Carlos a-t-il détruit son ultime havre de paix pour ce livre? La réponse peut décevoir comme être enthousiasmante... elle m'a étonnée, fait sourire et finalement enchantée car j'ai trouvé qu'elle remettait tout à sa place.
Que dire de ce roman sinon qu'il est un hymne à l'amour des livres, aux lecteurs compulsifs qui achètent romans, essais ou revues à en faire craquer les murs de leur maison. "La maison en papier" peint avec justesse, et juste ce qu'il faut d'humour et de gravité, la vie d'un collectionneur averti, irrécupérable, que la douleur d'avoir perdu ce qui lui permettait de trouver ses chers ouvrages a fait sombrer dans une folie destructrice. Le danger de la littérature et de l'amour des livres est là, il défile sous les yeux du narrateur et de son lecteur, il est tapi dans l'ombre des rayonnages des bibliothèques et est prêt à saisir l'âme si l'on n'y prend garde. O, doux et terrible danger qu'on craint certes mais qu'on ignore avec méthode. On ne regarde plus les poissons d'argent du même oeil: ces insignifiantes créatures seraient d'insatiables ogresses mangeuses de pages jaunies, au délicat craquement lorsqu'on les tourne.
"La maison en papier" est une délicieuse fable, aux effluves sulfureuses du danger qui guette tout un chacun: les livres peuvent dévorer celui leur offre une trop belle et grande place; c'est leur taille et non leur contenu qui perd Carlos Brauer! On y est bercé par la beauté, la richesse, la grande culture du récit, on y rencontre pour mieux les retrouver Conrad, Borgès, Lorca, Tolstoï et les autres au détour de chaque page.
Oui, la littérature peut être dangereuse car plus on lit et plus on sait que c'est infini! Oui, les livres sont dangereux car ils n'étanchent pas la soif du lecteur mais l'alimentent sans cesse.
Oui, lire "La maison en papier" est dangereux parce qu'on en sort avec une seule envie: lire et relire les auteurs rencontrés, caresser, palper, respirer les livres de sa bibliothèque et du coup d'en ressortir un pour s'y plonger!

Merci encore à Bladelor de faire voyager ce roman et de propager la lecture compulsive!

Roman traduit de l'espagnol (Argentine) par Geneviève Leibrich




mardi 8 juillet 2008

Le tigre de l'enfance

Un petit garçon, le narrateur, raconte ses moments heureux et malheureux, entre la séparation de ses parents, la complicité avec sa soeur, ses aventures scolaires et surtout son amour pour sa terre, sa maison perdue au milieu la savane!
Il a cinq ans, a une tignasse rousse, aime follement grimper aux arbres et porte "des chaussettes jaunes bien remontée sur son pantalon rouge": un lutin épris de liberté regardant le monde mouvant des adultes et "le fantôme fou de son père".
Il n'est pas un petit garçon, il est un tigre qui pourrait, s'il le voulait, balayer ce monde, trop souvent incompréhensible, d'un coup de patte. Sa soeur n'est pas une petite fille mais un chat un tantinet sauvage.
Antonio Ungar dans ce roman court met en scène un jeune garçon qui préfère être un tigre plutôt qu'un être humain, stupide, ne comprenant rien à rien au monde qui l'entoure. Entre le manque d'amour de la grand-mère, les pleurs de sa mère, la folie de son père, l'étrangeté de son grand-père et la saveur de la liberté offerte par la savane ou la jungle, il a choisi: ce sera être un tigre libre, sans entrave, sans peur avec pour seul horizon l'espace infini des paysages. Les chapitres sont les impressions, fragments épars, de cet enfant, haut comme trois pommes et à l'imaginaire fabuleux: le lecteur le suit, sautillant, crachant, tapant, cognant (comme la scène de la bagarre dans la cour d'école est extraordinaire et poignante à la fois!), rêvant, se transformant en tigre au gré des envies. Ce petit garçon, derrière sa carapace de tigre, souffre de la folie des adultes, de celle de son père, de la violence de son monde d'où l'on peut disparaître à jamais, sans laisser une seule trace. Il aime aussi: sa mère et ses pleurs, l'odeur sensuelle et maternelle de sa cousine, un monde où il souhaiterait se perdre à jamais, tigron ronronnant comme un chaton, les senteurs inoubliables de la savane, la fragance musquée des arbres, ses arbres du haut desquels le monde lui paraît moins sordide.
"Les oreilles du loup" est un roman de l'enfance, celle qui rêve, celle qui rue contre les contraintes, celle qui ne pense qu'à être libre, celle qui voudrait que l'harmonie dure toujours. Or, cette dernière s'est brisée lors de la séparation de ses parents et il est bien difficile d'admettre qu'elle ne reviendra plus, même si "le gros homme" apporte avec lui une harmonie qui ressemble à celle du passé. Ce roman est aussi celui de l'enfance qui quitte peu à peu ses berges pour entrer dans le monde des plus grands, des grands puis des adultes....le tigre se cache alors derrière un masque de loup, un tigre qui danse et qui ne mange personne.
"Les oreilles du loup" a la beauté sauvage de la savane colombienne si bien rendue dans le récit, l'obscurité de la jungle, l'âpreté des hauts plateaux balayés par le vent, le soleil ou le froid. La langue extraordinaire de ce roman provoque d'intenses émotions au lecteur et l'accompagne dans un voyage au coeur d'un imaginaire d'une richesse extraordinaire.
Un très beau roman édité chez "Les allusifs", excellente maison d'édition qui se démarque par l'originalité de ses auteurs. A lire!

Quelques extraits:

"Celui que je suis marche vers les buissons, s'approche d'un immense eucalyptus, regarde les feuilles bleutées qui se balancent au vent de la savane. Il les observe et grimpe facilement, comme si ses muscles se mettaient en mouvement, sans aucun effort, j'imagine, plantant ses griffes dans l'écorce. Une fois en haut, toujours absent, il refuse de regarder le jardin et les enfants bien habillés et les éclats de rire et l'agave inutile. Il leur tourne le dos. Il regarde, je regarde de l'autre côté de la grille, sous le soleil, la ville infinie qui s'étend à mes pieds. Et je m'enferme. En moi-même, dans mon corps de grand tigre, dans mon silence, dans la ville qui existe malgré moi, très loin et vaste dans la savane. Et comme un grand tigre je pose ma grosse tête sur mes avant-bras et attends que les autres, comme le gros, comme la ville et le vent froid, se taisent aussi." (15 et 16)
"Arrivé en haut, après le chemin rouge, les mûres, les orties et les chiens sauvages, les deux canaux à sec que je franchis les yeux fermés, arrivé à la cime de ma montagne, je ne fais rien. Je grimpe à un autre arbre, un autre qui n'est pas le poivrier, ni le noyer, ni l'un de ces saules qui veulent mourir. Je grimpe sur un arbre élevé et maigre, bossu, un arbre timide qui se cache toujours au fond, derrière les autres, derrière les pierres, encore plus derrière. Un arbre ébouriffé et timide. Et grimpé là, je ne fais rien. Je sens la branche de l'arbre sous mes jambes, je sens que l'arbre regarde d'un autre côté encore, mais nous sommes là. Je réussis à serrer entre mes bras la branche, je pose ma tête sur l'écorce et je ne suis plus un tigre, un grand et lourd tigre qui regarde le monde. Je suis un autre tigre, différent. Un tigre de papier. Léger, transparent, vide d'air. Vide de la maison, qui n'a pas été emportée par un vent violent mais qui en revanche a disparu ; vide de la terre que je connais déjà ; vide de cet incendie du ciel si lointain qui n'est pas à moi ; vide de tout ce qui s'est passé dans la maison. Rien que de l'air dans un tigre de papier, rien, l'odeur de cet eucalyptus qui ne me regarde pas." (p 46)

Roman traduit de l'espagnol (Colombie) par Robert Amutio





Les avis de sylire antigone malice lily maijo

Une interview de l'auteur ICI et LA

samedi 1 septembre 2007

A la recherche du passé perdu

Elsa Osorio offre au lecteur un livre émouvant, poignant et effrayant. Nous sommes à la fois en 1975, au début de la dictature des colonels en Argentine, et vingt ans plus tard, en Espagne. Entre ces deux périodes, la quête d'une identité, la recherche de son origine, la mise en lumière des atrocités perpétrées par une poignées de gradés ivres de haine et de pouvoir.
Luz, petite fille du général Dufau, une fois devenue mère à son tour, part à la recherche de ses vrais parents: elle a de sérieux doutes quant à ses origines. Elle sonde peu à peu le puits du silense de sa mère, soumise depuis toujours à l'emprise psychologique de ses parents, affronte les réticences de son oncle paternel, s'interroge sur la disparition brutale de son père, s'effraie devant les révélations de la presse au sujet de la Dictature des Colonels lors des grands procès, va à la rencontre des Grands-Mères de La Place de Mai et s'envole enfin vers celui qui est son véritable père.
Luz, lumière dans un monde plongé dans les ténèbres de la répression, de la torture, est une enfant rebelle qui n'a jamais été proche de sa mère adoptive et qui vouait un amour sans borne à son père adoptif. Elle apprendra que ce dernier a caché jusqu'au bout de ses forces la vérité à son épouse: le vol d'un bébé pour remplacer leur petit garçon mort né...une idée du colonel Dufau afin que sa chère fille ne connaisse pas la douleur de la perte d'un enfant, un peu comme s'il lui remplaçait sa poupée cassée! Eduardo, écoeuré et révolté par cette idée, ne peut résister longtemps face à la détermination du colonel, terrorisant autrui avec une facilité déconcertante et pliant de ce fait toute volonté à ses désirs et ordres. Une chappe de silence et de plomb va pourrir au fil des années cette famille: le mensonge ronge Eduardo qui se rend compte, sans vouloir vraiment aller au-delà des apparences, de ce qui se passe dans son pays: les gens qui disparaissent sans laisser de traces, la répression terrible, la peur muette et sordide des argentins.
Elsa Osorio raconte un pan sombre et désespéré de l'histoire argentine: la terreur que font régner les militaires, les camps de détention secrets où les opposants au régime sont mis à la questions et surtout une des conséquence de la dictature, le vol, le placement dans les familles de militaire des bébés nés en captivité. Ces enfants volés, à la naissance ou lors des rafles, sont une façon, pour la dictature, d'éradiquer les foyers de contestation, de révolte: les louveteaux sont arrachés à leur mère pour être apprivoisés et éduqués correctement! L'image peut sembler outrancière, mais je ne pense pas être très loin de la véritable motivation de cette junte.
Elsa Osorio met en scène des personnages aussi sordides que sublimes: La Bête, la main des basses oeuvres du colonel, le champion des aveux, le sans coeur, qui tombe amoureux de Miriam, sublime prostituée de haut vol qui ne peut plus avoir d'enfant. Cette dernière attendra avec impatience la naissance de l'enfant promis et verra ce dernier partir chez Dufau. Miriam, femme au coeur immense et au sens de l'honneur véritable: elle essaiera de respecter la promesse faite à Liliana, et au final elle n'échouera pas malgré les années à passer. Liliana, jeune femme révolutionnaire, qui illuminera Miriam, lui ouvrira les yeux sur les actes des militaires et qui connaîtra une courte et intense amitié avec cette dernière. Mariana, fille du colonel et femme d'Eduardo: une enfant gâtée, formatée à la haine envers tout ce qui peut avoir un rapport avec le communisme. Le lecteur aurait presque pitié d'elle mais au final, ce personnage n'inspire que dégoût: Mariana ne voit que par son père, est incapable de discernement objectif et soutient l'état de guerre instauré par le régime militaire. Est-ce entièrement sa faute? Doit-on lui trouver des circonstances atténuantes ou la condamner sans état d'âme? Peut-on lui reprocher son manque d'instinct maternel envers Luz, sa sévérité, sa rudesse? Après tout, on lui a caché la vérité, on ne lui a pas permis de faire le deuil de son enfant mort-né. Elle sent, inconsciemment, dans sa fibre maternelle, que Luz n'est pas une partie d'elle-même. Osorio a réussi ce personnage ambivalent, sombre, retors et à la fois victime: Mariana est à l'image d'une grande partie de la société des nantis d'alors.
Que penser d'Eduardo? Lâche ou courageux? Toujours est-il qu'il aime profondément sa fille adoptive et qu'il lui donne plus de tendresse que Mariana. Eduardo rachète sa faute, rachète une autre partie de la société argentine, par sa passion: il affrontera son beau-père et tombera sans s'être, cette fois, plié.
Le roman est construit comme un thriller: le lecteur est pris dans le tourbillon du récit, dans la verve des révélations, des rencontres avec les personnages. L'habilité de l'auteure est aussi d'avoir imbriqué plusieurs récits les uns dans les autres, des points de vue différents qui éclairent la quête de Luz. Le lecteur côtoie le récit de Luz, celui de Miriam, celui d'Eduardo par l'intermédiaire d'Alfonso son frère, et celui de la rencontre entre Luz et son père Carlos.
« Luz ou le temps sauvage » a fait ressurgir un souvenir de lecture « Le Quintette de Buenos Aires » de Manuel Vasquez Montalban qui aborde, plus succintement, cette sombre période argentine.
Un roman passionnant, émouvant dont on ne sort pas indemne: les larmes sont souvent au rendez-vous, la gorge nouée et le coeur au bord des lèvres. J'ai été extrêmement touchée par ces histoires d'hommes et de femmes brisés par un rouleau compresseur qui aurait pu ne jamais s'arrêter...l'humanité ne peut déserter trop longtemps le coeur des hommes et se soulève pour que les gens redeviennent des êtres humains. Le prix, certes, est élevé, les larmes et le sang plus présents qu'à leur tour, mais l'espoir est là, Luz ou une lumière dans la sauvagerie des temps obscurs: Luz plie mais ne rompt pas et ouvre la fenêtre sur la réalité déplaisante qu'il faut assumer.
Un vrai coup de coeur littéraire!!!


Les avis des lectrices sont répertoriés ICI (chez Sylire) et/ou LA (Chez Lisa)




Roman traduit de l'espagnol (Argentine) par François Gaudry




samedi 7 juillet 2007

Enigme sous le soleil

"Qui a tué Palomino Molero?"


Nous sommes en Amérique du Sud, au Pérou, dans une région sèche et aride léchée par les embruns de l'océan. Un jour, dans la fournaise, le sergent Lituma et le lieutenant Silva sont appelés sur la scène d'un crime: ils se retrouvent devant le cadavre supplicié d'une jeune homme. Il s'appelait Palomino Molero, jouait divinement de la guitare et avait une voix d'ange. Qui l'a tué et pourquoi?
Commence alors une difficile enquête pour les deux gendarmes, représentants de l'ordre civil, en butte au mutisme de l'armée. On murmure que des gros bonnets sont impliqués dans le meurtre et que tout sera fait pour étouffer l'affaire....comme d'habitude.
Mario Vargas Llosa embarque son lecteur dans un véritable western digne des plus grands western « spaghetti » de Sergio Leone: le soleil de plomb, les rochers surchauffés, les villages déserts sous la chaleur et la peur, une belle jeune fille, un père possessif, un amoureux éconduit et deux justiciers. Il ne manque plus que la musique d'Ennio Morricone et l'éolienne qui grince pour que le tableau sublime et dramatique soit complet.
De la gargote tenue par Dona Adriana au bureau du colonel Mindreau, de la misérable maison de la mère de Palomino au bordel du Chinetoque, les deux gendarmes guettent les indiscrétions et les débordements verbaux. Les fils vont les conduire au petit village terrorisé d'Amotape où une vérité romantique autant que désespérement vouée à l'échec se fera jour.
Vargas Llosa dénonce, entre les lignes du récit de l'enquête, les méandres sombres et secrets du pouvoir absolu, ses mécanismes odieux qui brisent les hommes sans aucun état d'âme. La société est divisée en deux: ceux qui détiennent l'économie, l'argent et qui ont le teint clair et ceux qui triment, souffrent sous le soleil, vivent de peu et ont la peau plus foncée. Les personnages hauts en couleurs, pittoresques apportent leur truculence et leurs mesquineries (la scène nocturne entre Dona Adriana et Silva est d'anthologie: le machisme en prend un sacré coup!) à l'ironie du récit et le rendent délectable.
Un roman social, policier et politique que l'on dévore avec le sourire aux lèvres, le rire souvent et parfois la chair de poule car sous le soleil implacable, la vie ne fait pas vraiment de cadeau.


Vargas Llosa est l'auteur du mois sur le site lecture écriture


Roman traduit de l'espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan

mercredi 3 janvier 2007

Mongolie encore


Après avoir regardé le film "L'histoire du chameau qui pleure", un souvenir de lecture a ressurgi: la lecture, grâce à la médiathèque, d'un récit de voyage avec un zeste d'intrigue policière, roman d'un brésilien fasciné par la Mongolie. J'avais aimé le décalage créé par l'auteur entre la Mongolie rêvée et la Mongolie réelle...je n'ai pas pris, alors, de notes de lecture aussi, lâchement, je fais un "copier/coller" de la 4è de couverture. Ce roman m'avait transportée dans un univers étonnant et fascinant au fil des mots et des chapitres...
"Comme dans beaucoup de récits de voyage, comme dans Le Cœur des ténèbres de Conrad, un homme est ici à la recherche d'un autre homme. Un diplomate est envoyé en Mongolie sur les traces d'un très jeune photographe disparu en plein hiver dans la région de l'Altaï. Surnommé "l'Occidental" par les guides mongols qui avaient baptisé le photographe "l'Inadapté", il suit l'itinéraire indiqué dans le journal de voyage abandonné par le photographe et écrit lui-même des carnets qui seront lus par un narrateur critique qui découvrira au lecteur la totalité du puzzle. C'est de la lecture des trois textes que naît le roman d'un voyage à l'intérieur d'un monde distordu, opaque et fermé sur lui-même, révélateur de la difficulté d'entrer en relation avec ce que l'on ne connaît pas. La Mongolie de Bernardo Carvalho n'est pas une réalité mais une hallucination, ses voyageurs ne sont pas des aventuriers mais des créatures littéraires qui avancent dans un monde totalement étranger. Malgré ou à cause de sa volonté de fiction, ce roman est aussi un magnifique récit de voyage dans un univers totalement exotique."