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mardi 19 janvier 2010

Art's connection


Yuan Zhao est un célèbre dissident chinois, artiste peintre réputé pour ses performances illégales dans l'East Village à Pékin. Ayant été remarqué par le professeur Harry Lin, il est invité à se rendre à Los Angelès dans le cadre d'une bourse universitaire afin de faire connaître ses oeuvres au public américain et réaliser un projet artistique. Il est hébergé dans une famille bourgeoise-bohême, les Travers, et se voit offrir un poste de professeur d'art au célèbre collège pour filles de St-Anselm's. Tout semble être au mieux dans le meilleur des mondes possibles: entre les attentions puériles autant que touchantes de la maîtresse de maison, Cece Travers, les ronchonneries de son époux, les frasques du beau-frère, la crise d'adolescence du fils et l'insouciance de la fille, Yuan s'évertue à se faire oublier et observe tout ce petit monde avec une bonhommie un tantinet ironique.

Yuan Zhao perçoit très rapidement les infimes fissures qui lézardent l'apparente harmonie familiale: Cece tente, avec l'énergie du désespoir, de masquer le désarroi dans lequelle elle se trouve devant l'indifférence de son époux qui lui préfère la généalogie; elle se démène pour percer les âffres de l'adolescence de son fils, aux portes de la dépression et au goût marqué pour les expériences interdites, et remarque combien sa fille s'approche de l'âge adulte. Comment Cece parviendra-t-elle à sortir du labyrinthe compliqué du tissu familial qui lentement s'éffiloche et surtout, comment réussira-t-elle à gérer l'apparition, inattendue dans ce paysage, de son beau-frère, dramaturge en pleine crise existentielle et toujours épris d'elle? Son côté "desperate housewife" semble la desservir et pourtant, on ne peut s'empêcher d'éprouver de la tendresse pour ce personnage, papillon prisonnier d'une toile d'araignée: elle n'est plus amoureuse de son mari, elle est trop mère poule, elle se heurte à l'indifférence des siens, sans baisser les bras et, surtout, sans se déconnecter du monde sensible, représenté par son hôte chinois.

Quant au dissident chinois, Yuan Zhao, le fil de l'histoire sème les graines du doute quant à sa véritable identité: pourquoi craint-il tellement d'être en présence du fameux professeur Harry Lin? Est-il réellement celui qu'il paraît être? Les pistes se mélangent et embrouillent les idées, les bribes de solutions portés par la jeune June et ses performances, sortant des sentiers battus, titillent la curiosité et les interrogations.

Par petites touches, Nell Freudenberger, dresse un portrait amusant de la bonne société bourgeoise aisée et intellectuelle californienne: l'engouement pour tout ce qui touche à l'exotisme de l'étranger, une certaine naïveté dans les bons sentiments et surtout une relative incompréhension, malgré toute la bonne volonté du monde, de ce qui n'appartient pas à la micro-société dans laquelle elle évolue. Cette société qui vit toujours à cent à l'heure, qui s'enthousiasme pour quelque chose ou quelqu'un à la vitesse de la lumière et l'oublie tout aussi rapidement...un mode de vie à l'opposé de la vie chinoise, bercée par les siècles d'une longue tradition et lentement secouée par les prémices d'une évolution radicale.

La structure narrative à deux voix du roman transporte le lecteur entre Pékin et Los Angelès, l'emmène au coeur de la créativité bouillonnante des artistes contemporains chinois, bravant les interdits et les convenances pour le triomphe de l'expression artistique. En compagnie des souvenirs de Yuan Zhao, on suit les cheminements, parfois underground, des performers chinois, on participe aux déjeuners du mercredi où les artistes parlent d'art et de ce qui n'est pas de l'art, où la question de la propriété intellectuelle d'une performance est latente mais pas définie: une fois photographiée, pour en garder trace, à qui appartient-elle? A l'artiste performer ou au photographe? L'immersion dans les appartements, glauques de l'East Village, est comme entrer dans l'euphorie créatrice des artistes et regarder, avec intensité, leurs tableaux vivants.

"Le dissident chinois" est un roman qui se laisse lire avec plaisir, qui embarque le lecteur au coeur d'un exil intérieur et dans un voyage inattendu dans l'art contemporain chinois ainsi que dans les gestes répétés à l'infini, imitateurs des grands classiques. On ne peut que se laisser entraîner dans les paysages du rouleau "Lui Chen et Ruan Zhao dans les monts Tiantai", copié et laissé en guise d'ultime message par Yuan Zhao à Cece.

Roman traduit de l'anglais (USA) par Clément Baude










(7/7)


Un grand merci à BOB et aux éditions du Quai Voltaire pour ce très joli moment de lecture!

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"Lui Chen et Ruan Zhao dans les monts Tiantai"

samedi 19 décembre 2009

L'origine est dans l'abîme


Europe de l'Ouest, Allemagne, dans un futur proche, des banlieues sombres et étranges, des familles dispersées dans différents pays, des travails peu rémunérateurs et pas vraiment exaltants, un train interminable, le Grand Train, malgré sa grande vitesse, une vision de fillette qui fait frissonner et un héros qui part vaillamment gagner sa croûte dans ce train interminable et sombre. C'est au cours du voyage que Daniel Kean se trouve confronté à une situation extrême: un voyageur a une bombe greffée sur son corps, l'horreur semble inévitable, aussi Daniel est-il encouragé à faire la conversation au jeune terroriste. Commence alors, une course poursuite pour mettre la main sur un secret jalousement gardé, un secret qui pourrait changer la manière de vivre et de penser du monde. Un secret jouant avec la frontière fragile de l'hérésie religieuse ne peut qu'attiser convoitises et folies, secret dont le fil conducteur est une Bible, "La Sainte Bible de l'Amour et de l'Art" aux quatorze chapitres, aux quatorze paraboles. Dans ce monde futuriste, les groupes religieux s'identifient à un ou plusieurs chapitres de cette Sainte Bible et les explorent au cours de rites gestuels, de danses étranges permettant d'entrer en osmose avec l'enseignement du chapitre. Le corps et l'esprit se mêlent pour parvenir à approcher une Vérité, une quintessence de la parole sacrée.



Daniel Kean n'est pas un esprit puissant, il fait plutôt partie des sceptiques, des non-croyants, aussi, lorsqu'il s'embarque, contre son gré, dans cette quête religieuse et scientifique, c'est avec plus une envie d'en découdre pour récupérer sa fille et tenter de venger la disparition de son épouse, l'esprit de vengeance est son moteur, sa raison de vivre, que par foi de croyant...ce qui est loin d'être le cas de ses compagnons d'aventure aussi disparates que complémentaires.


A la suite de Daniel et de ses compagnons, le lecteur entre dans l'univers très particulier développé, comme une dentelle alambiquée et donc mystérieuse, par Somoza qui semble prendre un malin plaisir à le perdre à l'infini. Il s'amuse à dérouler une toile gigantesque de questionnements, de routes possibles à emprunter ou non, de dédales spirituels, de labyrinthes de la pensée ou de foisonnements philosophiques. Le lecteur déambule, comme Daniel, incrédule puis perplexe jusqu'à ne plus rien y comprendre avant de renouer le fil de la quête, frissonnant dans les espaces sous-marins sous cloche, les maisons piégées d'invisibles armes....une richesse d'actions qui parfois amène à l'overdose. On oscille entre Science-Fiction et Bande Dessinée, les scènes donnent l'impression de ridicule mais c'est pour mieux happer la proie qu'est devenue le pauvre lecteur, saucissonné dans son envie d'aller toujours plus loin dans le frisson et l'incroyable. Un incroyable objet du discours: la présence pesante d'une religion d'une grande complexité régissant le moindre recoin de la vie sociale, culturelle, politique et économique de ce monde futuriste; tout est religion, tout est croyance. Aussi, lorsque la quête parviendra à son terme, la surprise n'en sera que plus grande: non seulement, le lecteur comprend alors le pourquoi des signaux inconscients qui lui titillaient les neurones depuis un bon moment, mais encore, il a la joie d'être entré à pieds joints dans la ronde endiablée de l'auteur, une ronde dans laquelle sont venus les mythes et les déités des temps immémoriaux.


"La clé de l'abîme" est construit comme un thriller et évolue dans la sphère du fantastique avec tout le cortège d'interrogations inhérent au genre: le devenir de l'humanité, la place de Dieu dans la société, les croyances doivent-elles régir le quotidien, doit-on et/ou peut-on tuer, psychologiquement, Dieu comme on tuerait son père afin de s'affranchir enfin de ses carcans? Est-Il né et comment? L'humanité a-t-elle toujours un sens lorsqu'elle devient un objet sans cesse contrôlé et réglé, dans tous les domaines d'activité et ce jusqu'au plus intime qu'est la procréation, par des machines? Comment les générations futures parviennent-elles à se reconstruire après un cataclysme bouleversant les modes de vie? Ces questions existentielles sont servies par une force romanesque de l'écriture qui sait susciter les arcanes de l'imaginaire avec en prime, à la fin de l'épilogue, une excellente raison d'aimer se replonger dans l'univers fascinant de la littérature classique....je me disais bien que certaines phrases me rappelaient certaines oeuvres classiques!


Même si, parfois, j'ai été déçue dans mon attente de pistes complètement tordues dans la construction de l'intrigue, j'avoue avoir apprécié la nouvelle trame de Somoza qui a le don de dérouter et de surprendre.

Roman  traduit de l'espagnol (Cuba) par Marianne Millon



 

Les avis de Cuné   leiloona   stephie   le cafard cosmique   émeraude   virginie   Béné    lael  






(6/7)

samedi 10 octobre 2009

La fin du monde tombe un jeudi



Nous sommes dans un futur qui pourrait être plus proche de nous que nous ne le pensons: une société où le jeu a remplacé les religions, les idées, où les ministères du Hasard et de l'Energie mènent la danse, où les ghettos sont le lieu de toutes les chutes, où la corpulence au-delà de la norme entraîne solitude, résultas scolaires pas terribles, où tout peut être propice à l'exclusion, au renvoi et à la déchéance...et surtout une société dans laquelle les hommes se font "empucés" dès l'âge de 13 ans, procédé par lequel plus rien ne peut être gardé secret! Un monde où la capacité à gagner aux jeux de hasard permet l'ascension sociale, ouvre les portes à la gloire et à la notoriété mais aussi aux pires dépressions nerveuses, maladies que le ministère du Bien-Etre balaye d'un coup de séjour dans une structure adaptée...une espèce de camp de rétention.
C'est dans ce monde merveilleux où la baisse de moral n'existe pas, où le bonheur est scandé à chaque seconde, que vit notre jeune héros, Thomas Drimm, rejeton préobèse d'une famille déchue: son père, ancien membre du comité de censure, est devenu alcoolique (pour oublier la négation de la culture d'autrefois, pour oublier que la nouvelle société a fait table rase de tout et a coupé l'Humanité de son âme, que la médiocrité absolue est devenue la norme) et minable prof de lettres dans un collège aussi minable où un enseignement minable est dispensé à des ados minables qui végètent en attendant d'entrer dans leur vie de minables; tandis que sa mère est psychologue dans un casino, chargée d'accompagner les gagnants du jackpot, éternelle insatisfaite, ne pardonnant pas à son époux leur déchéance...mais comme, à partir du moment où un couple a un enfant il ne peut divorcer, elle est contrainte d'accepter son triste sort d'épouse d'alcoolique et de mère d'obèse.
Un après-midi de tempête, Thomas joue au cerf-volant sur la plage quand soudain s'avance vers lui un vieux monsieur, Léonard Pictone, qui s'écroule subitement après avoir reçu le bout du cerf-volant sur la tête: le début des ennuis et le début d'une folle aventure commencent pour cet adolescent de "treize ans moins le quart" qui se retrouvera sur une route cahoteuse, cachant moult chausse-trapes, la route d'un jeune super héros sur les épaules duquel repose l'avenir du monde. Il sera aidé en chemin par une belle voisine, Brenda, au passé tumultueux et au quotidien morose, et son ours en peluche où se réincarne le vieil homme, tué par le cerf-volant...en effet ce dernier n'est pas un citoyen comme les autres, il fut l'inventeur du Bouclier protecteur du monde actuel, les Etats-Uniques, et en est un de ses plus grands scientifiques!
Entre rêves issus d'absences étranges et quotidien insipide, Thomas parcourt la première étape de son initiation, de son passage à la vie adulte, alternant désir de rester tranquille et de se faire remarquer le moins possible et l'envie de brûler les étapes, pour laisser s'épanouir une force intérieure méconnue, une volonté d'émancipation étonnante, une sagacité et une prédisposition que la chappe de plomb familiale avait étouffées (pour son bien, le père de Thomas a trafiqué les résultats de son rejeton....histoire qu'il ne soit pas handicapé par son potentiel intellectuel et sa capacité de raisonnement).
Didier Van Cauwelaert met en scène un jeune héros que le lecteur suit avec plaisir, pour lequel le lecteur est plein d'espoir et de compassion, envers lequel le lecteur éprouve une immense tendresse: comment ne pas craquer pour ce môme mal dans sa peau, aux rêves plus grands que lui, au regard doux promené sur un monde qu'il trouve injuste, cruel, pesant, mais dont on doit supporter la marche insipide et intolérante. Son intériorité lui donne un espace de liberté entretenu par un père qui ne s'avoue pas vaincu et refuse de courber l'échine, un père qui lui distille des morceaux choisis de la civilisation d'hier que celle du présent a décidé d'éradiquer au nom d'un bonheur qui n'en est pas vraiment un. Il installe, également, un échéquier que l'on connaît bien et sans lequel le frisson ne serait pas vraiment garanti: l'incessante lutte menée entre le Bien et le Mal, ces deux points antagonistes essentiels et intimement liés, éternels frères siamois que l'on ne peut dissocier. L'auteur égare un peu son héros en le confrontant à deux images du Mal, deux images imbriquées l'une dans l'autre, soufflant le chaud et le froid, alternant l'espoir et le désespoir au cours d'une immense et intense partie d'échecs dans laquelle, fou, roi, reine,tour et simples pions dansent une valse doucereuse.
Avec discrétion, l'auteur interpelle le lecteur sur ce futur, pas si lointain, avec lequel notre actualité a quelques points communs: la norme dictatoriale de l'apparence, l'uniformisation des goûts et des saveurs, l'indigence de certains programme, le gavage médiatique, la scénarisation de la vie pour faire oublier ce qui ne tourne pas rond. Il souffle doucement l'image d'une spiritualité en perte de vitesse qui lentement éloigne l'Humanité de son essence même: celle du partage des ses connaissances et de son histoire, du don de soi, de l'altruisme et du tissage du lien social. Le passé apporte toujours un plus au présent, les Anciens sont toujours les passeurs essentiels pour ceux qui continuent l'histoire humaine.
Le jeune Thomas est un personnage attachant malgré la vision caricaturale de la femme qu'il véhicule....mais sans doute est-ce un aspect inhérent à la psychologie de l'adolescent en plein trouble hormonal! Ses émois sont touchants de sincérité et de maladresse aussi lui pardonne-t-on certains écarts.
"Thomas Drimm" est le premier tome d'une série de cinq romans et il ne donne qu'une seule envie: celle de connaître la suite des aventures initiatiques de Thomas.

Ah! j'allais oublier: j'ai beaucoup apprécié les clins d'oeil "écolos" du roman ainsi que sa chute d'une verdoyante ouverture.

Je remercie Paola et les éditions Albin Michel de m'avoir fait découvrir ce premier opus et de me permettre d'entrer dans le monde, encore méconnu pour moi, de la littérature adolescente.






(4/7)

Le site du roman ICI

dimanche 13 septembre 2009

Et les indiens?

Voilà un premier roman qui m'a laissée perplexe malgré son argument littéraire intéressant. Il est étrange de commencer de cette manière une chronique mais ma surprise et mes interrogations vont planer sur mes mots.
Un jeune anthropologue français débarque en Californie, dans une université où officie un célèbre musicien musicologue: il est curieux d'observer la manière et l'art avec lesquels cet enseignant orchestre la transmission de son savoir. Lorsque notre narrateur arrive à Berkeley, le groupe d'étudiants est encore sous l'émotion de la disparition de l'une des leurs: Mary qui s'est éteinte, doucement, lentement, en suivant le chemin de l'anorexie. Pourquoi une jeune fille, danseuse, belle, pétillante, pleine de vie, se laisse-t-elle emporter par la faim orchestrée? C'est ce que décide de comprendre le narrateur en menant une enquête en filigrane de ses recherches universitaires. Sur sa route, il croise des personnages hauts en couleurs, intéressants à l'image de la propriétaire de sa chambre et de son colocataire, vieux babacool converti au bouddhisme, parfois inquiétants (comme Barry le petit ami de Mary) et quelque peu surprenant comme Tree qui deviendra son amante torride et peu embarrassée par les tabous!
Notre héros rédige son journal de bord, collectant et reportant sur le papier les menus faits et gestes des étudiants et des enseignants, les remarques qui lui viennent à l'esprit en lisant et regardant les infos où la campagne des éléctions présidentielles bat son plein. Il note la place prise par l'obésité, mal du siècle de la société américaine, qui devient peu à peu un enjeu politique et une gageure de santé publique; il s'aperçoit d'ailleurs que Barry et Graham, un prof d'ethonologie de l'université, ont réfléchi à la question et que Mary a participé à un séjour d'étude dans une tribu amazonienne dont la particularité est de manger ses défunts. Un déclic se serait-il produit dans la tête de Mary à l'issu de cette étude?
Le style du roman est très moderne, très "dans l'air du temps" ce qui peut être dérangeant...d'ailleurs, je dois avouer qu'il m'a gênée pendant un moment, cependant, on s'habitue au fil des phrases et cela passe. Le cannibalisme placé en toile de fond peut apparaître comme une interrogation philosophique et ethonologique sur les actuels comportements alimentaires d'une société moderne de l'abondance et de l'outrance. Le nouveau Monde a-t-il changé depuis le débarquement des premiers colons? On peut s'interroger longtemps sur le changement ou non des hommes depuis cette époque lointaine, sans pour autant récolter un élément tangible de réponse. C'est ce qui fait le charme de ce récit qui s'avère être, au final, une lecture surprenante qui bouscule certaines convenances de bienséance (les scènes amoureuses, entre le narrateur et son amante, sont d'un érotisme torride, osé, à la limite de la violence et au bout d'un moment leur côté volontairement trash lassent le lecteur et n'apportent rien à l'histoire ni à l'argument littéraire).
Que dire de ce premier roman? Il est plaisant à lire une fois le rythme prosodique intégré et est intéressant dans sa construction. Cependant, son parti pris très "dans l'air du temps" (une pincée d'autofiction, deux louches d'érotisme torride saupoudrées d'un zeste de violence sexuelle) a freiné mon enthousiasme. "Les nouveaux indiens" a le mérite d'être une curiosité de la rentrée littéraire.



Je remercie Suzanne de Chez les filles de m'avoir proposé ce titre qui a su titiller ma curiosité.

Vous trouverez encore beaucoup d'autres avis sur le site des chroniques de la rentrée littéraire ICI

dimanche 30 août 2009

Rivages de l'attente


Un petit village perdue au fin fond de la Turquie, une échoppe de barbier au coeur d'une ville lointaine et proche à la fois. Les bruits des ciseaux, le crissement de la lame du rasoir, la circulation, les palabres sous le vieil arbre du village où veille aussi un barbier dans son échoppe; ces bruits furtifs et tellement présents entraînent l'imagination d'un lecteur qui se laisse dériver le long d'un rivage de blé, d'herbes folles et de rue d'alsphate, l'entraînent vers un ailleurs pas vraiment étranger....seulement étrange.
Une atmosphère d'attente, dans laquelle s'étire le silence des secondes qui s'égrennent, s'installe entre les mots, entre les phrases, sous le rythme d'une lenteur étudiée d'une histoire qui pourrait ne pas en être une. Un client évoque l'écriture de son roman, un roman qui ne parvient pas à s'achever, il laisse dériver son regard dans le vague, dans un lointain intemporel puis ses mots renaissent, ailleurs, dans une autre échoppe de barbier, celle de Cingil Nuri, au coeur d'un village d'Anatolie qui cherche ses disparus.
Nuri a disparu, il y a trop longtemps, si longtemps qu'on ne fait plus le compte des années qui ont passé et lorsqu'il réapparaît, sans aucune explication, c'est Colombe, la plus belle fille du village qui disparaît sans laisser de traces. Il faut la retrouver et mettre la main sur le coupable car cette disparition est de trop. L'angoisse s'insinue dans le moindre interstice du village et le maire, flanqué de son garde doté d'une vieille pétoire, se lance à la recherche du coupable. L'accusation jette son dévolu sur un jeune homme rêveur, un amoureux des clairs de lune illuminant les plaines ondoyant dans la nuit....la différence est tellement facile à pointer. Le village ressent la terreur de la suspicion, l'angoisse de l'incertitude, la chappe du pouvoir d'un homme qui décide de tout...hélas, Colombe est toujours introuvable malgré la capture du jeune homme: des recherches vaines naît, peu à peu, une folie chez les villageois qui s'engoncent dans leurs secrets et leurs silences. Sous le feuillage impavide de l'arbre de la place et sous les regards immuables des anciens qui y palabrent sans fin, la lente folie s'insinue pour emporter la raison qui voit les disparus emporter jusqu'à leur propre ombre!
Le narrateur, comme le lecteur, oscillent entre la réalité et le monde imaginaire dans cette échoppe de barbier d'où on peut disparaître sans aucune autre cérémonie et réapparaître autrement, échoppe-seuil d'un passage vers l'ailleurs. L'Anatolie s'échappe de l'échoppe du brabier comme la ville entre dans ce village perdu, sans heure et sans âge: l'auteur dessine les tremblements de l'air immobile de ses mots et de ses images dignes d'un "Rivage des Syrtes" ou d'un roman de Kafka....on attend sans cesse une réponse qui ne vient que par bribes, ou pas du tout et on vit aux frontières de l'absurde. "Les ombres disparues" est aussi un roman de l'attente, une attente dans un village qui semble être loin de tout, comme perdu aux portes d'un désert, perdu dans le temps et l'espace. Quant au côté absurde, les allusions aux démarches administratives sortent quasiment de l'univers kafkaïen, tout comme les recherches et les divers arguments des villageois. La mise en abyme des deux échoppes de barbier, les miroirs de ces dernières, les apparences cachées, tues, comme étouffées par des masques, sont autant d'hommages subtils à l'oeuvre de Borgès: derrière la glace, derrière les regards, derrière les apparences, la réalité est autre, a une autre dimension, a une autre réalité et un autre imaginaire que l'on tente décrypter.
"Les ombres disparues" est le premier roman que je lis d'un auteur que je ne connaissais pas du tout. J'aime les aventures littéraires et me lancer dans l'inconnu au risque de déchanter: la découverte de cet auteur turc et de son écriture m'a d'abord surprise au plus haut point, me perdant dans le dédale des mots et des images qu'ils suscitaient, puis j'ai apprivoisé le rythme de l'écriture et mis de côté la "raison" pour me laisser emporter par la force onirique du récit...un peu comme devant un tableau d'art moderne à Beaubourg! C'est alors que la magie a opéré et m'a embarquée dans le sillage irréel d'une histoire entre réalisme et absurde, entre réel et imaginaire qui cependant montre combien l'homme a peur de la différence et cherche à la juguler dans un coin sombre pour ne plus avoir à composer avec elle.
Un très beau roman, atypique et magique....à découvrir comme un trésor enfoui et revenu à la surface.

Merci à Guillaume de Babelio pour cette découverte inattendue de très très belle facture....en souhaitant que ce roman se fasse une jolie place au coeur de la rentrée littéraire!


Roman traduit du turc par Noémie Cingöz

(2/7)




jeudi 27 août 2009

De Mao à la loi du marché


Ximen Nao, un propriétaire terrien jovial et amène, se fait arrêter en pleine Révolution chinoise et fusiller sans autre forme de procès: son crime est d'être un possédant, avec terres, épouse et concubine, même s'il n'a pas été pingre envers autrui. Malgré ses cris d'innocence, il est passé par les armes et se retrouve en Enfer où il continue, entre divers tourments, à crier contre l'injustice du monde. Lassé de ses hurlements et jérémiades, le roi des Enfers lui accorde une petite délivrance: il sera réincarné mais en animal! C'est ainsi que Ximen Nao revient sur terre, dans le village où il est né, a grandi et propéré, dans la peau d'un âne, puis d'un boeuf, d'un cochon, d'un chien et enfin d'un singe. Chaque passage terrestre est riche en aventures et mésaventures, rempli d'émotions les plus diverses: Ximen revient à chaque fois, dans son village natal, sur ses pas, auprès des siens et de ses proches pour les regarder suivre leur chemin, les épauler à l'aulne de ses moyens, les encenser ou les critiquer....silencieusement, les yeux réjouis ou noyés de larmes. Notre Ximen est toujours agacé par une drôle mouche du coche, "le petit drôle de Mo Yan" qui se trouve toujours au coeur de l'action pour répéter et amplifier le moindre fait et geste de la famille et des membres du Parti, grâce à sa verve et son humour dévastateur! Cinquante ans d'histoire chinoise défilent dans le village de Ximen du canton de Dongbei, entre rires, larmes et apartés: le lecteur est embarqué sur un fleuve où la dérision et l'ironie sont en filigrane d'un récit protéiforme et d'une richesse romanesque qui amplifie le plaisir de lire.
Mo Yan est fidèle à son image: gouailleur, impertinent, baroque et loufoque à la fois. Il brosse un portrait empreint de tendresse derrière les critiques de la paysannerie chinoise qu'il connaît bien pour avoir grandi à la campagne: ces paysans suiveurs pouvant se rebeller tout en restant dans la ligne dictée par Mao, sont menteurs, un tantinet voleurs, parfois naïfs mais toujours rigolards, prêts à boire l'alcool de riz et s'empiffrer de plats gras et moelleux...au final, ce sont de bons bougres que le manque d'éducation n'élargit pas l'horizon. Ximen Nao, notre héros, comme l'auteur, souffre avec le peuple qui ne mange pas toujours à sa faim, le comprend tout en éreintant, avec le sourire, le système qui provoque pollution et improductivité: la fin de la propriété privée annonce la chute des rendements, la catastrophe alimentaire orchestrée, sans le vouloir, par la réforme agraire....catastrophe humaine, sociale et environnementale qui perdurera quelques décennies avant que le pouvoir de Pékin fasse machine arrière (au grand dam des purs et durs de la Révolution!).
Notre Ximen est un éternel et immense contestataire et empêcheur de tourner en rond....jusqu'aux Enfers où il met à bout le roi qui, n'en pouvant plus, l'expédie dans le monde des vivants réincarné en animal....quand on chauffe les oreilles du pouvoir en place, on s'expose à des désagréments certains! Son alter ego humain est son valet Lan Lian qui s'entêtera à agacer le chef du Parti du village en restant paysan indépendant et en ignorant la réforme agraire malgré les vexations. Lan Lian, le grain de sable dans l'engrenage révolutionnaire, petit poil à gratter dans l'idéal communiste: l'individuel irréductible qui ne se plie pas à la collectivisation....le roseau qui ploie sans se briser sous la tempête idéologique.
Au fil de ses réincarnations animales, Ximen Nao suivra l'évolution idéologique de la Chine de la Révolution maoïste jusqu'à l'ouverture vers l'économie de marché: ses avatars prendront une large part à l'histoire en marche, autant de pépites de résistance qui sous le couvert d'un humour dévastateur secouent avec vivacité les bienséances. Ximen verra ses enfants prendre des chemins différents pour se trouver une place dans la nouvelle société en construction: les renoncements, l'intégration des nouveaux dogmes, l'hypocrisie, l'avidité de pouvoir et la cupidité qui assèche le coeur. Ainsi, son fils, Ximen Jinlong, se transformera-t-il en parangon de la Révolution puis en chantre du capitalisme (avec tous les défauts qui accompagne ces états d'esprits), accumulant rapidement moult perversions permises par le système (ah, la chute final due à une trop grande gourmandise est un petit éreintement, parmi d'autres, de la société chinoise actuelle qui n'échappe pas aux dégâts collatéraux dans la jeunesse dus à l'occidentalisation à marche forcées de la classe dirigeante), étouffant le passé familial dans un appétit de reconnaissance exacerbé au point de tout renier...tandis que sa fille, Ximen Baofeng, deviendra la main qui soulage les souffrances, celle qui oublie d'être pour que les autres soient.
Toute une galerie de personnages, hauts en couleurs, défilent sous la plume de Mo Yan qui n'hésite pas à se mettre en scène sous les traits d'un "petit drôle" aussi pénible qu'amusant, aussi véloce de la langue que des jambes, aussi gouailleur qu'ironique, aussi turbulent que sagace...un autre poil à gratter qui d'une pirouette se joue tant de ses concitoyens que du pouvoir en place tout en échappant aux pires châtiments: en effet, ce Mo Yan n'est qu'un vilain garnement, une mouche du coche dont tout le monde s'accommode malgré tout car il fait bien rire en virevoltant partout! Et comme il est prolixe en sarcasmes et en révélations en tous genres (c'est qu'il a la langue bien pendue ce "drôle") il devient très vite celui qu'il ne faut pas trop secouer afin de se garantir une relative paix. Le narrateur, quant à lui, n'hésite pas à remettre à sa place ce feu follet ni à brocarder les divers écrits de ce dernier....écrits tant imaginaires que réels: une mise en abyme des plus amusantes et délirante!
"La dure loi du karma" est difficilement résumable tant la richesse de l'écriture, la prolixité gouailleuse de l'auteur, la multitude des personnages, les nombreuses références littéraires et culturelles, sont des petits trésors à découvrir avec délectation tout au long des 760 pages du roman! Un vrai faux pavé, doté d'une autobiographie en filigrane de l'auteur, qui se lit avec jubilation et passion. Le lecteur se délecte des mots, des tournures stylistiques, des digressions qui nourrissent le récit de virevoltes et de plaisanteries plus osées et acidulées les unes que les autres. "La dure loi du karma" est un immense et intense voyage dans le temps, au coeur d'une Chine qui se transforme à coups de Grand bond en avant, de Révolution Culturelle, de dictature du marché et autres routes parfois à la limite du surréalisme et aux frontières de l'impossible.

Un opus digne des précédents romans de Mo Yan: verve, humour corrosif, impertinence gouailleuse, portraits sans concession d'une société qui se cherche et parfois se perd...en un mot comme en mille, une lecture ju-bi-la-toi-re!!!

Je ne peux que remercier Ulike.net pour cette extraordinaire lecture!

Roman traduit du chinois par Chantal Chen-Andro




Une interview de l'auteur ICI
Un papier intéressant LA
Tout sur la rentrée littéraire ICI

(1/7)