jeudi 28 octobre 2021

Mes sacrées tantes

 


J'ai de nouveau voyagé en Inde parmi des femmes voyageant seules ou en groupe pour se marier, visiter un fils ou fuir.

Huit nouvelles, huit portraits de femmes émouvants et drôles à la fois. La tragédie pétille pour ne pas sombrer dans la laideur.

Le voyage est le début d'une nouvelle vie, est le moment où tout bascule dans un lieu emblème de l'ailleurs : la gare et ses trains.

Chaque nouvelle est une fenêtre ouverte sur un aspect de la condition féminine en Inde. Les mariages arrangés dès le plus jeune âge, tant du côté du promis et celui de la promise, unions dérangeantes pouvant donner naissance à des unions heureuses et joyeuses comme celle de Mini arrachée à sa famille et escortées par des tantes jusqu'à la demeure de sa belle-famille.


Le pouvoir des mères peut être tyrannique et nombreux sont les fils et brus terrifiés par la maîtresse de maison. Le recueil s'ouvre sur l'histoire du pèlerinage à Londres d'une mère faisant régner la terreur dans son foyer. Mayadevi décide, avant de mourir, de rendre visite à son fils resté à Londres. Comme tout ce qui n'est pas de la caste des brahmanes est impur, la vieille dame passe son temps à prier, à se purifier et à rouspéter après tout et n'importe quoi. La catastrophe est imminente dès que l'avion atterrit en Angleterre. C'est sans compter sur le sang-froid de la bru, anglaise, qui saura avec un tact incroyable dompter la matriarche.


Après le portrait d'une matriarche peu amène, Bubul Sharma, nous embarque à la suite d'une famille traditionnelle partant pour la première fois en vacances. « Les premières vacances de RC » est une nouvelle délicieuse à lire. L'humour est toujours présent et on assiste, peu à peu, à la prise de conscience des femmes (mère, épouse et fille) d'un monde des plus intéressants à découvrir. Régies à chaque instant de leur vie par un Rathin Chandra pétri d'habitudes et de certitudes plus sclérosantes les unes que les autres, elles découvrent, grâce à l'étrange lubie du chef de famille, les prémices de la rébellion dans les rencontres faites lors de leur séjour dans un ashram. Un vent de liberté se lève, le regard sur le monde change et RC ôte ses chaussures et décide d'acheter un cerf-volant... ou comment derrière le masque du patriarche se cache un homme qui aurait aimé ne pas endosser tant de responsabilités.


Certaines nouvelles sont proches du conte philosophique comme celle « La vie dans un palais » . J'ai oscillé entre l'onirisme et l'étrange. Une épouse quittée par son mari parti chercher l'illumination sur les chemins, s'enfuit de chez elle pour ne pas subir le triste sort réservé aux veuves. Elle fera une rencontre qui bouleversera sa vie et lui montrera son Chemin de Damas dans un palais où le temps semble s'être arrêté.


« Mes sacrées tantes » fait rire, grincer des dents et humidifie le coin de l'oeil. L'auteure m'a entraînée, une fois de plus, dans une lecture jubilatoire remplie d'odeurs, de couleurs et du bruit des trains.

Traduit de l'anglais (Inde) par Mélanie Basnel


Quelques avis :

Babelio   Le livre provençal  Délivrer des livres  La culture se partage

Lu dans le cadre d'une lecture commune "Editions Picquier"




mardi 26 octobre 2021

L'enfance n'est pas un long fleuve tranquille

 


« Poil de carotte » est une longue nouvelle ou un roman autobiographique de Jules Renard relatant l'enfance et les déboires d'un jeune garçon roux dans la seconde moitié du XIXè siècle.


François Lepic dict Poil de carotte est un jeune garçon que personne n'embrasse ou câline, que tout le monde rabroue et un bouc émissaire tout trouvé lorsqu'il s'agit de punir le coupable d'une bêtise.

Pourtant, petit dernier de la famille Lepic, Poil de carotte aurait pu prétendre à une place confortable dans la fratrie. Que nenni ! Sa mère l'asticote sans cesse ou le rabroue dès qu'elle le peut, son père est distant, indifférent et peu enclin aux démonstrations, ses frère et sœur se moquent de sa tignasse rousse et de ses taches de son sur le visage.

Les saynètes, drôles, souvent touchantes et parfois cruelles, s'enchaînent pour dresser un portrait attachant d'un enfant mal aimé. Au point qu'on se demande sans cesse : pourquoi tant de méchanceté ?

Dans l'univers de Poil de carotte, la gentillesse est rarement récompensée aussi doit-il mettre en place moult stratagèmes pour parvenir à ses fins et ne pas se laisser abattre par les humiliations quotidiennes de son aîné Félix et de sa sœur Ernestine.

Est-ce parce qu'il est rouquin que sa mère l'a en horreur ? Les roux reflets d'un Enfer où le Diable mène la danse ?

Toujours est-il que la mère le voit comme un enfant cruel avec les animaux (la scène où on lui donne les perdrix à achever est absolument abominable et ne fait que renforcer le côté sombre du jeune garçon), sournois (forcément, pour s'en sortir Poil de carotte doit sans cesse ruser et mentir) et sale. Aussi a-t-il l'honneur de toutes les corvées.

Or, au fil des saynètes, on se retrouve devant un enfant qui rêve d'être aimé et considéré comme digne de l'être. Cependant, la famille lui nie le droit d'être « trop petit » pour s'acquitter de telle ou telle tâche. Il se construit un monde dans lequel la nature tient une place importante et ne bâtit de relation d'amitié qu'avec Mathilde une petite voisine, chaleureuse et conviviale avec lui, et son parrain qui ne voit pas en lui un vilain garnement. On sent que Poil de carotte n'en peut plus de subir tant de remontrances injustes et cruelles, on apprend qu'il a pensé plusieurs fois à attenter à ses jours. On en frissonne d'horreur car quand un enfant pense à en finir avec la vie c'est que le malheur est son quotidien insoluble.

L'emprise maternelle est telle que Monsieur Lepic se voit interdit de promenade avec son benjamin. Elle oblige Poil de carotte à dormir avec elle... certes, à l'époque, le froid nocturne une fois le feu éteint, impose un telle pratique cependant on ne peut s'empêcher de voir un enfermement, un assujettissement à l'autorité mortifère de la mère.

La tyrannie qu'il subit provoque la cruauté qu'il exerce sur les animaux ou les mensonges qu'il peut proférer, notamment celui à l'encontre du maître d'étude au collège où il est pensionnaire, il propage la rumeur d'attouchements contre nature sur un jeune élève.


« Poil de carotte » serait un roman horrifique s'il n'était servi par la plume ironique de l'auteur qui manie l'art de la litote, en dire moins pour suggérer plus, tout au long du roman. Le style dense d'une précision extrême apporte une dimension souvent tragique au récit tandis que le l'humour, corrosif et incisif, le sauve du pathos et permet de prendre un recul salvateur lors de la lecture.

Avec ce roman autobiographique, Jules Renard lève un important tabou celui du désamour maternel qui est tu socialement pour ne laisser place qu'à l'amour maternel terreau de toutes les grandeurs d'âme. Or, il arrive qu'une mère n'aime pas son enfant, Madame Lepic en est un exemple. Il arrive aussi qu'au paroxysme de l'amour haineux d'une mère, la parole d'un père approuve la révolte de l'enfant malmené.


« Poil de carotte » est un classique à la saveur acidulée, parfois glaçante, d'une enfance volée à un petit garçon qui n'aspire qu'à être aimé en retour de l'amour qu'il éprouve pour les siens.


Quelques avis :

Babelio  Takalirsa

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lundi 25 octobre 2021

Dans la famille Holmes, je demande la soeur

 


En septembre j'ai fait la connaissance d'une nouvelle série de romans jeunesse, « Les enquêtes d'Enola Holmes » de Nancy Springer. J'avais vu sur les blogs de nombreux billets de lecture sur cette série, notamment depuis qu'elle a été éditée en BD.


Enola, ou « alone » si on lit le prénom à l'envers ce qui pose rapidement le décor, vit seule avec sa mère dans un manoir campagnard. D'ailleurs pourquoi Lady Eunoria a-t-elle appelé sa fille Enola qui, lu à l'envers signifie Alone, seul ? Cette question taraude la jeune fille qui se la pose tout au long du roman.

Tout est pour le mieux, loin des soucis d'étiquette, pour la jeune Enola qui vit sa vie de jeune fille, un peu garçonne, sans contrainte. Jusqu'au jour où Madame Holmes mère, Lady Eudoria, disparaît sans mot dire laissant Enola, le jour de ses quatorze ans, seule et à la merci d'un monde patriarcal peu tolérant.

Débarquent alors les deux frères aînés d'Enola, Mycroft, bien établi socialement et très strict, et Sherlock, le célèbre détective aux addictions mystérieuses. Les deux frères se mêlent de la vie de leur sœur et décident de l'envoyer en pension dans une institution pour jeunes filles de bonne famille. Sauf qu'Enola ne veut absolument pas perdre la liberté de penser, de courir, de découvrir inculquée par sa mère.

Elle s'échappe puis s'enfuit pour rejoindre Londres, ville de tous les dangers où elle pourra enquêter sur la disparition de sa mère. En chemin, elle tombe sur la cachette d'un jeune lord dont la disparition fait la une des journaux.

Déguisée en veuve, Enola arrive à Londres pour enquêter sur la disparition du jeune homme. Commencent pour elle des aventures angoissantes voire dangereuses dont elle triomphe grâce à sa vivacité d'esprit, sa faculté d'entreprendre et d'aller de l'avant, son goût des messages à décoder laissés par sa mère dans un précieux carnet.


L'intrigue est simple mais prenante. Je me suis laissée porter par l'histoire et surtout je me suis attachée à la jeune héroïne prenant son destin en main. En cette fin de XIXè siècle où être une femme signifie se résigner à ne vivre que pour procréer et trimer, Enola est un petit bout féministe qui ne craint pas d'être hors la norme. Indépendante, élevée par sa mère pour ne pas avoir à dépendre de la figure paternelle ou fraternelle, elle estime qu'elle seule doit décider ce qui est bon pour elle.

« La double disparition » est le premier épisode d'une série de romans policiers et met en place le personnage principal, ses qualités et ses défauts, ses peurs et ses espoirs, son caractère bien trempé et son envie d'aider autrui, au point qu'elle décide d'ouvrir une agence de détective.

A la fin du roman, le secret de la disparition de la mère n'est pas percé, quelques avancées sont faites mais sont-elles de vraies pistes ou des chemins de traverses pour perdre ses poursuivants ? Madame Holmes souhaite-t-elle être retrouvée ? Parfois, on en doute.


Enola Holmes est une héroïne dont on a envie de suivre les aventures et ne peut que séduire un jeune lectorat appréciant les histoires mystérieuses à rebondissements.

Pour les jeunes lecteurs moins aguerris, la version BD semble être une excellente entrée en matière pour découvrir Enola Holmes.

Traduit de l'anglais par Rose-Marie Vassalo-Villaneau


Quelques avis :

Babelio  Ricochet  Ma petite médiathèque  Bulle de Manou  Sens critique


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samedi 2 octobre 2021

Jour bleu


 

Gare de Lyon, au café « Le train bleu », une jeune femme, Chloé, attend l'arrivée d'un homme qu'elle a croisé trois mois auparavant.

Elle est très en avance, elle a plus de trois heures devant elle. Elle s'installe au «Train bleu », commande un café, sort son carnet et observe les gens, les saynètes d'un quotidien plus ou moins rose, note des impressions, des morceaux de vie. Elle se souvient surtout.

L'enfance partagée entre deux maisons : celle du père et celle de la mère. Les passages de l'une l'autre sur les aires de repos puis au fil des voyages en train.

L'amour de la lecture et de l'écriture, ce besoin viscéral de noter les petits riens qui deviendront points d'ancrage, anecdotes familiales, tranches de vie d'écolière, de collégienne puis de lycéenne.


Les tasses de café se succèdent, la ronde du serveur est une chorégraphie au rythme de l'attente. La narratrice est comme une île au milieu du « Train bleu », une île au rivage mouvementé sur lequel les vagues de la mémoire s'échouent joyeusement ou avec tristesse.

Qui attend-t-elle ? Ses souvenirs emmènent le lecteur, un soir Quai de Béthune à Paris, après le vernissage d'une exposition photographique. Il y a de l'électricité dans l'air, une fulgurance, celle du coup de foudre. Une balade, un départ aux allures de fuite en taxi et avant que la porte ne claque ces mots : « Voici l'horaire de mon train de retour, je l'ai déjà réservé, Gare de Lyon, le 19 septembre, 13h17 » (page 89). Descendra-t-il du train ? Se souviendra-t-il de cette soirée toute en sensualité ?

Le tourbillon des souvenirs fait valser le lecteur au bras de la narratrice, les époques se mêlent, se rencontrent et chaque élément nouveau apporte un éclairage sur la jeune femme, assise depuis des heures au « Train bleu ».


Je suis avec Chloé, dans ce café Gare de Lyon et j'attends le train de Lyon en laissant flâner mon regard travers celui de la narratrice. Je suis au cœur de l'éloge, très poétique, de l'attente et de la réminiscence. Et je me rappelle certains voyages en train, ceux d'avant le TGV, au cours desquels le temps s'étire sur les rails et offre mille et une fenêtres d'émerveillement au gré des paysages.

Le train est un lieu d'entre-deux, un temps suspendu pendant lequel on se retrouve face à soi.


Aurelia Ringard avec « Jour bleu » écrit un roman tout en sensibilité, subtilité et intimité. Chloé ouvre son cœur et invite à voyager et attendre avec elle. On s'installe et on partage avec elle ce qu'elle offre avec une retenue tout en délicatesse.

Lorsque Chloé s'est levée pour rejoindre le quai, j'ai eu soudainement peur que le dénouement ne soit pas à la hauteur de l'espérance entretenue tout au long de ma lecture. Peur qui s'envola dès les premiers mots de la chute. Je me retrouvais à l'opéra, spectatrice de « La flûte enchantée » au moment du chant de la Reine de la nuit lorsque tout le monde retient son souffle à l'approche du fameux contre-ut et se détend quand l'obstacle est maitrisé par la cantatrice.


« Jour bleu » est un premier roman très réussi et le talent de son auteure très prometteur. En trois mots … j'ai a-do-ré.


Quelques avis :

Babelio  L'Or des livres  Le petit carré jaune  Marine Stouppou  Mes ptits lus


mercredi 15 septembre 2021

Vacances anglaises

 


Difficile d'écrire un billet de lecture quand ladite lecture n'a pas été enthousiasmante. J'ai l'impression d'être passée à côté du sel de l'histoire en raison d'un sentiment de déjà vu.

Pourtant le sujet abordé me plaisait par son parti pris de comédie estivale au cours de laquelle on peut disséquer les comportements humains.


Quatrième de couverture

« Howard est marié à Elizabeth, il ne pense qu'à téter son whisky douze ans d'âge et à sa maîtresse Zouzou. Le reste du temps, il donne le change avec une humeur toujours égale. Leur fille Katie, 17 ans, montre avantageusement ses seins à qui veut les voir. Des voisins, Brian et Dotty, émergent à peine de la classe ouvrière et sont en admiration devant le faste de leurs amis. Sans oublier qu'ils ont un fils, Colin, 15 ans, dégénéré notoire, qui fantasme sans arrêt sur Katie et sur sa mère, Elizabeth.

Les vacances s'annoncent, on va partir ensemble, les uns dans une suite d'hôtel, les autres dans une caravane… »


Le décor est planté, les personnages prennent rapidement corps et certains m'ont très vite agacée au plus haut point, en l'occurrence Katie, la fille un peu trop perverse à mon gré. Petite fille gâtée-pourrie par ses parents, très aisés, qui lui offrent tout ce qu'elle souhaite au point qu'elle ne se rend plus compte du prix des choses : je vois, ça me fait envie, j'achète sans regarder à la dépense puisque papa-chéri versera de quoi combler mon compte en banque. Dès ses premières entrées en scène, j'ai eu une folle envie de la gifler. Sans doute était-ce l'effet recherché par l'auteur : grossir tellement les traits des personnages qu'ils en deviennent énervants de ridicule.

Joseph Connolly a une écriture pleine de verve, son humour est décapant, le sexe est aussi joyeux que triste, insécure ou doux, tous ces atouts n'ont pas éloigné l'ennui.

La comédie de mœurs est réussie, il y a du rythme, les rivalités entre voisins sont bien vues, lorsque les masques tombent l'empathie n'est pas absente de la part de la lectrice que je suis.

« Sea, sex and sun » … la vie de couple est malgré tout regardée avec désenchantement, l'usure du quotidien écorne les désirs, les envies. Les douleurs incurables dressent des montagnes d'objets collectionnés pour combler un vide sans fond.

Colin, l'ado écartelé entre son snobisme social et scolaire, ses obsessions des poitrines de Katie et d'Elizabeth, tire malgré tout son épingle du jeu : finalement, tomber tout simplement amoureux d'une jeune fille normale est ce qui lui arrive de mieux.

Je mens, tu mens, nous mentons à tout le monde et surtout à soi-même.

Je suis allée au bout de ma lecture sans vibrer.

Traduit de l'anglais par Alain Defossé


Quelques avis :

Babelio  Le tourne page  RTS CH culture  Sens critique  Critiques libres


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lundi 30 août 2021

"Les bourgeois c'est comme les cochons"

 


Pour l'étape aoûtienne des Classiques c'est fantastique, mon choix s'est porté sur un roman classique français de la fin du XIXème siècle, d'un auteur que je n'avais encore jamais lu, Octave Mirbeau, « Le journal d'une femme de chambre » porté quatre fois à l'écran et joué à multiples reprises au théâtre. Le sujet abordé dans le roman, sous forme de journal, se prête aussi bien au jeu cinématographique que théâtral.

« Le journal d'une femme de chambre » paraît d'abord en feuilleton dans le journal « L'Echo de Paris » pendant six mois (d'octobre 1891 à avril 1892). l'auteur ne peaufinera son feuilleton qu'en 1900 date de parution du roman dans la Revue Blanche, aux connotations dreyfusardes, ce qui explique le choix de la revue car le sujet du roman est très critique envers la bourgeoisie.

Bien entendu Octave Mirbeau s’inscrit dans le mouvement du roman réaliste car son roman n’est pas linéaire au contraire le récit passe du présent au passé régulièrement.

 

Célestine est une jeune femme, on apprendra rapidement qu’elle vient de Bretagne, de la baie d’Audierne, allant de place en place, qui ne parvient pas à rester longtemps dans la même maison. Très vite on comprend pourquoi : comment résister à l’enfer de la servitude qui broie les êtres et les âmes ?

« Etre au service de » est tout sauf une sinécure car la « bonne » est à la merci des moindres caprices des maîtres de maison. Célestine en a vu des bourgeois et des plus huppés : au fil des souvenirs qu’elle déroule dans son journal, on en arrive au même constat, « Si infâmes que soient les canailles, ils ne le sont jamais autant que les honnêtes gens. » Entre les hommes libidineux et leurs femmes suant le mépris de classe par tous les pores de leur peau, il y a de quoi voir d’un autre œil la belle et bonne société du siècle. Un adjectif revient souvent dans la bouche, et sous la plume, de Célestine : sale. Quand elle utilise ce mot elle dit tout le dégoût, toute la rancœur et la haine de la domesticité envers les dominants peu soucieux du bien-être de leurs serviteurs. On est loin de « Downton Abbey » !

J’ai suivi Célestine, qui est attachante malgré tous ses défauts, au gré de son travail, au gré de ses souvenirs ; je l’ai accompagnée au bureau de placement, lieu de toutes les cruautés, d’un côté comme de l’autre. Les domestiques sont des bêtes de somme que l’on jauge, que l’on évalue selon leur potentiel. La dame du bureau est un peu une mère maquerelle : elle retient une somme sur les gages des employés de maison. D’ailleurs, certaines filles franchissent facilement la ligne ténue séparant les métiers de bonne et de fille follieuse. Au point que les maquerelles ne sont jamais loin des bureaux de placement, elles récupèrent ainsi les désespérées.

Octave Mirbeau avec Célestine dénonce cet esclavage moderne d’une manière impitoyable : « On prétend qu’il n’y a plus d’esclavage… Ah ! voilà une bonne blague, par exemple… Et les domestiques, que sont-ils donc, sinon des esclaves ?… Esclaves de fait, avec tout ce que l’esclavage comporte de vileté morale, d'inévitable corruption, de révolte engendreuse de haines. » Il aborde, de façon très pédagogique, l’enfer social et les conditions révoltantes dans lesquelles évoluent les « gens de maison ». Ohhh, la scène d’une violence inouïe, dans laquelle un couple souhaitant être engagés comme jardinier au domaine d’une Comtesse, cache la grossesse de la femme, souffrant sans mot dire les paroles cinglantes de l’employeuse expliquant que les « pauvres » ne devraient pas avoir d’enfants. A frémir d’horreur d’autant que non loin les trois jeunes enfants de la Comtesse jouent joyeusement sous le regard attendri de leur mère.

Mirbeau démythifie la condition des « gens de maison », montre l’injustice sociale sévit ailleurs que dans les mines de fond ou les industries.

Cependant, l’auteur ne tombe pas dans l’excès inverse à savoir magnifier cette branche du prolétariat : les « gens de maison » sont loin d’être très scrupuleux et c’est à qui récupèrera le plus de miettes. La révolte des petites gens n’est pas pour tout de suite tant l’aliénation de la servitude est ancrée dans leur mode de pensée. Célestine est un personnage capable de réflexion, de prendre du recul sans pour autant être structurée politiquement. Le roman se déroule entre la fin du XIXè et le tout début du XXè siècle, les remous révolutionnaires ne sont encore qu’épars. Joseph, le jardinier des Lanlaire, lit « La libre parole » qui lui permet d’exalter son antisémitisme et est loin des préoccupations communistes.

Célestine est écoeurée par ce qu’elle est contrainte de vivre, elle en est nauséeuse, elle l’exprime à maintes reprises, consciente qu’il est nécessaire de faire quelque chose sans en avoir la force. A travers Célestine, qui a été si souvent débaptisée par ses maîtresses, Mirbeau expose son tourment existentiel devant tant de tragique dans la condition humaine. Célestine dit le sordide de son quotidien, la vulgarité ambiante, chez les nantis comme chez les subalternes, et le vide de cette vie. Célestine aime s’élever, aime les romans et la poésie. Célestine est une libertaire qui s’ignore.

 

Je comprends pourquoi le roman a été perçu comme étant subversif mais il fait un bien fou, il est un exutoire qu’on lit avec jubilation tant le style est tonique et absolument moderne. Il a été publié en 1900 et on a l’impression qu’il a été écrit hier. D’ailleurs, quand j’entends, au vol, à la radio des faits divers d’esclavage domestique, ce que Mirbeau dénonçait à son époque est toujours en cours au XXIè siècle. De quoi désespérer de l’humanité qui joue en boucle le duo dominé-dominant avec des variantes dues au mince verni civilisationnel.

 

« Le journal d’une femme de chambre » a été une lecture enthousiasmante malgré la rudesse du sujet. Je suis encore sous le charme subversif du roman que j’attendrai un peu avant de visionner l’adaptation cinématographique de Luis Buñuel qui fit scandale lors de sa sortie en 1964. D’aucuns pourraient clamer à l’appropriation culturelle, or Mirbeau, avec sa sensibilité d’artiste, parvient à devenir Célestine, comme Flaubert était Emma Bovary.

 

Quelques avis :

 Babelio  Electra  Girlymamie Temps de lecture

Lu dans le cadre

  


lundi 16 août 2021

La huitième reine

 


Les étapes indiennes sont une mine de lectures à découvrir et à partager. Elles permettent, en plus, de diminuer sa PAL quand une lecture commune a lieu pour « fêter » la date d'indépendance du Pakistan, le 14 août 1947.

Bina Shah, l'auteure, vit à Karachi, ancienne capitale du pays, située dans la région historique du Sindh.

 

Automne 2007, Benazir Bhutto revient au Pakistan après sept ans d'exil, Ali Sikandar, étudiant le soir et reporter le jour pour nourrir sa famille, est envoyé par sa rédactrice en chef à Karachi pour couvrir l'événement.

L'action du roman se déroule entre le retour de Benazir Bhutto et l'attentat de décembre 2007 qui lui coûtera la vie.

Ali est un témoin privilégié du retour de l’ancienne Premier Ministre, conspuée par les uns et vénérée par les autres car porteuse d’un espoir immense pour le pays. Il oscille entre doute et espérance, entre partir étudier aux Etats-Unis, une forme de fuite, et rester pour assumer ses engagements familiaux et contribuer au redressement du Pakistan, lui l’héritier d’une longue lignée de féodaux.

Il est amoureux de Sunita, une jeune étudiante hindou, et tait sa liaison pour ne pas affronter les reproches de sa famille : cela ne se fait pas de fréquenter une hindoue. Les traditions sont lourdes à supporter d’un côté comme de l’autre, la mixité religieuse dans les unions ne sont guère prisées.

Au fil des reportages, Ali va comprendre que l’enjeu politique est de taille au point de s’engager dans les manifestations protestant contre l’état d’urgence décrété par l’armée. Au cours de l’une d’elle, à Islamabad, il sera pris dans un affrontement sanglant avec la police anti-émeute, et se retrouvera en prison. Alors qu’il n’a plus parlé à son père depuis que ce dernier a quitté sa mère pour fonder une nouvelle famille, un des gradés, en entendant son nom, lui dit qu’il est sous l’obédience de son père et lui demande de l’appeler pour ainsi le libérer. Ce qu’il fait, brisant des années de silence et d’incompréhension.

 

Ali est représentatif d’une jeunesse pakistanaise dont le désir d’émancipation est immense : la rigidité des traditions pèse sur la vie quotidienne des gens qui n’ont que peu de choix. Il aime une jeune fille non musulmane, il souhaite partir étudier à l’étranger et ne plus subir les restrictions au quotidien. Malgré sa défiance quant à la capacité de Benazir Bhutto de redresser le pays et de le faire entrer dans la modernité et la croissance économique, Ali, en observant autour de lui les gens et en côtoyant ceux qui n’acceptent pas la botte armée, portera un autre regard sur cette femme qui ne renonce à aucun de ses idéaux. D’autant plus qu’il comprend le lien existant entre sa famille et les Bhutto… les roses de leur jardin depuis longtemps fanées et conservées entre les feuilles d’un livre. Il verra en elle l’espoir d’une nation, un espoir qui hélas sera étouffé dans l’œuf, une fois encore.

 

Ce qui m’a touchée dans ce roman, ce sont les subtils allers-retours entre passé et présent, le premier apportant toujours un élément de compréhension du second. Le passé, aux multiples facettes, est évoqué comme un plan de plus en plus serré sur le Sindh : des origines jusqu’au jardin des Bhutto où la jeune Benazir va se recueillir auprès des roses tant aimées de son père, jusqu’à la scène dans laquelle Pinky, alias Benazir enfant, se fait prédire l’avenir par un parrot master, un diseur de bonne aventure, qui voit en elle la huitième reine.

Le passé éclaire le présent tragique du Pakistan en un chant célébrant une région, le Sindh, terre de convoitise en raison de ses richesses, terre de déchirements en raison des convoitises qu’elle suscite.

Bina Shah, au gré des chapitres, décrit un pays riche des figures politiques, spirituelles et artistiques qui ont forgé, au fil des siècles, l’identité du Sindh.

« La huitième reine » est un roman qui met en miroir la révolution personnelle du jeune Ali avec la roue d’une histoire millénaire au cours d’une très belle fresque historique.

Une lecture commune en compagnie de RachelHilde et Pati

Traduit de l’anglais (Pakistan) par Christine Le Bœuf.

 

Quelques avis :

 Rachel  Babelio  Asialyst  La cause littéraire  Jostein  Le Figaro

Lu dans le cadre



 


dimanche 8 août 2021

Ca décoiffe à Balmoral pour Son Espionne Royale

 


« Son espionne royale et la partie de chasse » de Rhys Bowen est le troisième opus des aventures de Lady Georgiana de Rannoch et je l'ai autant apprécié que les deux précédents.

Eté 1932, Londres, le Londres de la haute société, est déserté par la noblesse et la haute bourgeoise anglaise, en quête de fraîcheur dans une des campagnes du royaume. Notre Georgie a toujours autant de difficultés à tenir son budget, les rentrées d'argent se faisant rares, et est esseulée dans un Londres désert, elle ne peut même pas sortir avec sa meilleure amie Belinda partie en Italie faire la fête.

Alors qu'elle se rend chez Belinda au cas où elle serait rentrée, Georgie manque de se faire renverser par une moto lancée à vive allure. Surprise, Belinda est passagère du bolide conduit par un mordu de la vitesse, le Comte Paolo di Marola e Martini, amant du moment. Notre Lady de Rannoch se retrouve le lendemain à remplacer Belinda à un dîner en tête à tête avec un américain du Kansas, censée lui tenir compagnie. A l'issue de la soirée, agréable et conviviale, Georgie a l'idée de laisser tomber son agence de nettoyage des résidences de standing pour lancer une agence d'hôtesses destinées à accompagner les messieurs esseulés au théâtre, au restaurant ou à des soirées. et diffuse une annonce dans le London Times

Bien entendu, notre Lady, un rien naïve, se met dans une situation impossible en rejoignant son premier client dans une boîte de nuit, un peu glauque. Ce dernier avait en tête une tout autre notion du terme « hôtesse ». Surgi de nulle part, Darcy, évaporé depuis des mois, arrive à point nommé pour sauver l'inconséquente Gerogiana. Le lendemain matin, Scotland Yard, en la personne de Sir Jeremy, sonne à la résidence londonienne de la famille Rannoch, pour faire comprendre à Lady Georgiana que son entreprise tombe à l'eau. Il en profite pour l'envoyer en Ecosse sur le champ en mission pour découvrir qui tente d'attenter à la vie de David Windsor, héritier du trône d'Angleterre.


Pour Son Espionne royale commence une enquête folle au cours de laquelle elle aura fort à faire pour trouver qui en veut autant à la famille royale d'autant plus que son frère Binky, le Duc de Rannoch, a eu sa jambe abîmée par un piège posé sur le domaine à un endroit improbable.

Une autre surprise de taille l'attend à Rannoch : Wallis Simpson, la célèbre maîtresse de l'héritier du trône, est accueillie au château sis non loin de Balmoral, résidence estivale de la famille royale. Elle est accompagnée d'un groupe d'amis américains, bruyants et exigeants acculant Fig, Duchesse de Rannoch, à la possible dépression nerveuse.

Les scènes sont savoureuses et irrésistibles d'humour comme la description des commodités ornées de papier peint aux motifs inspirés des tartans écossais ou comme celle de la tuyauterie du château. Les invités américains auront droit au réveil au son de la cornemuse, à l'apparition d'une Dame blanche, aux cousins de la famille, au monstre du loch et au haggis. De quoi faire décamper le plus brave des touristes.

Je n'ai pu m'empêcher de faire le rapprochement avec la série « The Crown », notamment lors de la scène du pique-nique au bord du lac sous un vent à décorner les bœufs, Georgiana savoure ses sandwiches avec un flegme tout écossais. Ou encore lorsque l'enquête de Georgie, épaulée par son grand-père maternel, la mène dans un asile haut de gamme où sont relégués les moutons noirs des grandes familles nobles.

L'histoire est pleine de rebondissements au cours desquels Georgie croise la route d'une aviatrice célèbre, Veronica Padgett dite Ronny, éprise de liberté et se moquant des conventions, retrouve le prince Siegfried, toujours aussi décalé, est confrontée à l'enlèvement de son neveu Podge, à plusieurs tentatives d'assassinat dont une en compagnie d'Elizabeth de Windsor, future Elizabeth II.

Les indices se croisent, s'emmêlent pour un dénouement incroyable que je ne divulgâcherai pas.

Cependant, une question demeure : qui en a après David, le futur Edouard VIII ? Tente-t-on de lui faire peur afin qu'il prenne, enfin !, son rôle d'héritier du trône au sérieux ? Tente-t-on de lui faire passer le goût des aventures amoureuses avec des femmes mariées ? En ces années trente, la santé du Roi George V est déclinante ce qui rend les frasques mondaines de David dangereuse pour l'équilibre politique, subtil, entre la Royauté et le Parlement. Les mouvements séparatistes ébranlent la Couronne et tentent d'en affaiblir le rayonnement.


« Son espionne royale et la chasse royale » est une fois de plus un régal à lire et son héroïne toujours aussi délicieusement naïve et imprégnée par les principes inculqués par son éducation. Cependant, au fil de ses aventures, la jeune Lady tente de prendre son destin en main et de frayer son chemin dans le monde. En quelque sorte, elle acquiert, peu à peu, un esprit indépendant et parvient à s'émanciper dans le cadre de la bienséance malgré ses bourdes et nombreuses maladresses. C'est ce qui la rend si attachante.

Traduit de l'anglais par Blandine Longre


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samedi 7 août 2021

Monsieur Han

 


Quand Monsieur Han décède, ses voisins s'aperçoivent qu'ils ne savaient rien de sa vie, notamment qu'il avait été médecin à Pyongyang, une famille qu'il dut laisser derrière lui dans le chaos aux abords du trente-huitième parallèle, frontière entre le nord et le sud de la Corée.

Monsieur Han arrive sans un sou vaillant à Séoul et se retrouve soupçonné d’être un espion à la solde des communistes du Nord. Il se retrouve confronté à un univers de corruption où tout s’achète et se revend sans état d’âme : il gère les opérations délicates d’une clinique dont les deux associés n’ont quasiment aucune connaissance médicale.

Sa nouvelle vie aurait pu bien se dérouler, il avait rencontré une jeune femme, mère d’un garçon, et pouvait se fondre dans la société très suspicieuse de la Corée du Sud où toute personne venant du nord du trente-huitième parallèle est un communiste déguisé en réfugié ; il avait retrouvé sa sœur et renouait avec un semblant de famille. Or, il commit l’erreur de s’attacher à la jeune femme rencontrée et de l’épouser alors qu’elle plaisait à un des associés de la clinique ce qui ne fit pas de lui son ami.

Un soir, l’un des associés prend en charge, lors d’une absence de Monsieur Han, un avortement alors qu’il n’en avait pas le droit. L’opération tourne à la boucherie au point que Han ne peut que constater les dégâts : il a fallu enlever l’utérus. C’est la dégringolade car Monsieur Han est le parfait coupable aux yeux de la police et de la justice sud-coréenne.

Son séjour en prison le brisera et fera de lui un homme mendiant du travail. Il en trouvera un : croque-mort, métier dont personne ne veut. L’oubli de ses idéaux et de ses espoirs perdus se fait dans l’alcool dont il se nourrit et dont il mourra.

 

Le destin de Monsieur Han est celui de milliers de Coréens ballotté dans les remous du conflit entre les deux Corées subissant l’influence soviétique pour l’une et l’influence nord-américaine pour l’autre.

Monsieur Han est l’anti-héros, refusant toutes les compromissions ou mensonges quitte à en subir les conséquences. Un poignant Candide malgré lui.

 

Sok-yong Hwang raconte l’histoire mouvementée et douloureuse d’un pays déchiré par une séparation inhumaine de son territoire en deux entités qui s’affrontent.

Il n’y a pas de pathos dans le roman, les faits sont relatés, sans en ajouter, ils se suffisent à eux-mêmes. On ne peut s’empêcher de penser aux nombreuses images du fameux « no man’s land », dite zone coréenne démilitarisée, au bord duquel les familles séparées accrochent des messages ou des prières, espérant qu’un jour la réunion des deux Corées se fera.

 

J’ai apprécié le ton du roman, le choix du personnage, brillant gynécologue, professeur à l’hôpital de Pyongyang, estimé et peu à peu mis sur la touche parce que ne montrant pas beaucoup de convictions communistes.

Par petites touches efficaces, l’auteur décortique le mécanisme de la machine infernale de l’Histoire qui broient les destins pour réduire les hommes en charpie tant physique que psychologique.

Un très beau roman sur une page tragique de l’histoire coréenne.

 

Traduit du coréen par Mi-Kyung Choi et Jean-Noël Juttet

 

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mardi 3 août 2021

Faire un pas de côté

 


Cet étrange roman de l'auteure sud-coréenne Han Kang prend le biais du végératisme pour aborder le thème de la folie.

Il est découpé en trois chapitres : l'ordinaire devient peu à peu extraordinaire, l'obsession du beau-frère de l'héroïne quant à la tache mongolique qu'elle possède encore à l'âge adulte, enfin l'apothéose de la folie végétale du personnage principal.


Yonghye est, selon son mari, une femme des plus ordinaire : ni belle ni laide, d'intelligence moyenne, passe-partout. Une femme quelconque pouvant passer inaperçue. Le couple, ordinaire, a une vie ordinaire jusqu'au jour où il la trouve, immobile et perdue dans ses pensées, devant le réfrigérateur ouvert. Une seule réponse à son questionnement : « J'ai fait un rêve ».

Dès lors, Yonghye se débarrasse des aliments d'origine animale pour ne conserver que ceux d'origine végétale. Elle ne mange plus de viande ni d'oeufs ni de lait au grand dam de son mari qui ne comprend pas ce qui lui arrive. Il se retrouve dans une situation gênante lors d'un dîner organisé chez le PDG de son entreprise car les préférences alimentaires de Yonghye provoque de nombreuses remarques sur le végétarisme.

Elle perd du poids et refuse de s'abandonner dans les bras de son époux au prétexte qu'il sent la viande. Désemparé, il s'ouvre à sa belle famille des difficultés qu'il rencontre avec Yonghye. Au cours d'un repas d'anniversaire, le père de Yonghye, aidé par ses fils, tente de lui faire avaler de force de la viande. Elle se rebiffe en saisissant un couteau et s'ouvre les veines.

Un soir, à l'issue de son hospitalisation, il la veille et à son réveil constate qu'elle a disparu. Il la récupère à l'extérieur, seins nus car, explique-t-elle, elle a trop chaud.


La convalescence de Yonghye se déroule vaille que vaille, elle ne renonce pas au végétarisme, bien au contraire, elle vit cloîtrée dans son appartement, le plus souvent nue. Ses rêves expliquent au lecteur ce qui a pu l'amener à changer radicalement ses habitudes alimentaires.

Son beau-frère, artiste photographe, vient la voir de plus en plus souvent, l'observant, lui trouvant du charme insolite puis lui propose de participer à une création dans laquelle elle devra se mettre nue. Ce qui ne la gêne pas.

Cette partie du roman est d'un grand érotisme, auquel on adhère ou pas, un érotisme extrême parfois dérangeant. Jae organise une séance avec sa belle-soeur Yonghye et un ami artiste Chunsun, il peint leurs corps de motifs floraux et leur demande de prendre des poses suggestives. Chunsun refusera d'aller jusqu'au pornographique.

Yonghye se refuse à Jae parce qu'il n'a pas le corps peint. Une fois le détail réglé, il revient chez sa belle-soeur et lui fait l'amour. Entre-temps, il parvient à filmer leurs ébats, film qui sera visionné par sa femme, Inhye qui les fera internés tous les deux.


Yonghye s'enfonce dans sa folie au point de vouloir devenir un arbre et de rester immobile, comme un arbre, sous la pluie. Elle devient anorexique et oppose une forte résistance quand l'équipe soignante s'en trouve réduite à la gaver par sonde.

Et si tout cela n'était qu'un rêve...


« La végétarienne » est un roman étrange et dérangeant par le sujet traité : la folie, l'anormalité qu'elle soit alimentaire ou érotique. La sensualité de l'interdit est l'arrière-plan du deuxième chapitre, celui du second pas de côté opéré par Yonghye : le végétarisme qui heurte le mode de vie coréen, comme il peut heurter le mode de vie traditionnel occidental. On constate que l'héroïne se dépouille de toutes les habitudes ordinaires jusqu'à mettre réellement en pratique le dépouillement : elle ôte ses vêtements, elle vit dans un environnement minimaliste, elle se nourrit de peu.

Yonghye est une jeune femme qui crie son mal-être avec les armes à sa disposition, la nourriture, son corps qu'elle refuse à son époux.

« La végétarienne » est un roman sur la solitude, le silence de la douleur dans une société, rigide et intolérante, où l'empathie et la communication réelle avec autrui sont loin d'être mis en avant.

La littérature coréenne peut être encore plus dérangeante que la littérature japonaise, « La végétarienne » en est un exemple... entre roman et fable contemplative.

Je n'ai pas détesté le roman, il a réussi à m'intriguer et à bousculer ma zone de confort. Néanmoins, j'ai apprécié les pas de côté de Yonghye ainsi que la résilience de sa sœur Inhye, lumière fragile dans la nuit de l'héroïne.

Bouger les lignes, même légèrement, permettra toujours de porter un regard nouveau sur soi et autour de soi.


Traduit du coréen par Jeong Eun-jin et Jacques Baillot


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samedi 31 juillet 2021

Il était un fleuve


 

Pour illustrer le thème du mois de juillet pour le challenge « Une année en Angleterre », après bien des tergiversations, j'ai choisi, grâce à une participante, de lire « Il était un fleuve » de Diane Stetterfield dont j'avais lu, il y a quelques années, « Le treizième conte ».

 

Juillet et son thème « voyage en Angleterre », m'a emmenée sur les rives de la Tamise, en amont de Londres, pour suivre quelques méandres de secrets, de fables et de mystères.

Il y a le Swan, auberge au bord de la Tamise, tenue par une famille nombreuse dont le pater familias, Joe, a un don pour raconter les histoires.

« Aux frontières de ce monde, existent d’autres mondes. Il est des gués que l’on peut traverser. En voici un. » L’incipit est, à lui seul, déjà un voyage. Puis le roman s’ouvre sur ces mots « Il était une fois une auberge paisiblement installée sur les berges de la Tamise à Radcot, à une journée de marche de la source. Les auberges étaient nombreuses en amont du fleuve à cette époque, et partout on pouvait s’y soûler, mais outre le cidre et la bière qu’il convenait d’y trouver, chacune présentait une spécificité.[…] Le Swan, à Radcot, possédait aussi sa spécialité. On s’y rendait pour écouter des histoires. » Le décor est planté par l’auteure dans cette belle ouverture romanesque, le fleuve charrie autant de marchandises, d’hommes que de mystères.

Par une nuit du solstice d’hiver, les histoires vont bon train au Swan, notamment celle issue de la bataille du Radcot Bridge au cours de laquelle, en 1387, deux grandes armées se confrontèrent provoquant la perte de huit cent soldats. Seuls, trois hommes en réchappèrent, un chevalier, un valet et un jeune garçon. Depuis cinq cents ans, le sort des pauvres âmes perdues est revisité par les conteurs du Swan. Les histoires se déroulent, sans fin, quand un inconnu arrive, gravement blessé, portant dans ses bras une espèce de mannequin.

L’homme tombe, inconscient, il est transporté dans une salle à coté pendant qu’un commensal court quérir Rita Sunday, l’infirmière de la région. Cette dernière prend en charge le blessé et apprend que le mannequin s’est révélé être une fillette. Elle l’examine et constate qu’elle ne donne aucun signe de vie. La petite est installée dans la pièce la plus froide de l’auberge tandis que l’inconnu reçoit les soins appropriés. Plus tard, dans la nuit, Rita se rend auprès du corps de la fillette, lui prend la main, tâte son poul et…miracle le cœur bat doucement, tout doucement.

La fillette, revenue d’entre les morts, d’où vient-elle ? Qui sont ses parents ? Les gens se souviennent de la disparition, deux ans plus tôt, d’une fillette, Amélia Vaughan. Serait-ce elle ?

Commence alors un récit haletant, empreint de mystères et de merveilleux aux côtés du sordide et du misérable. On oscille entre le roman victorien et les références aux œuvres de Dickens, le tout servi par des rebondissements plus incroyables les uns que les autres, comme dans un roman policier.

 

« Il était un fleuve » est l’histoire trépidante d’hommes et de femmes, quelque part au milieu du XIXè siècle, sur les berges de la Tamise, en butte avec leurs chagrins, leurs espoirs, leurs illusions perdues, leurs croyances, leur mode et leurs choix de vie. Diane Setterfield met en scène une galerie de personnages dont l’épaisseur donne corps au roman.

L’inconnu s’avère être Henry Daunt, photographe dont la passion est de prendre en photo la Tamise et ses berges dont il apprécie les changements de lumière au cours de la journée et des saisons. Ses clichés dégagent une âme qui parle à ceux qui les regardent avec attention. Il s’est retrouvé coincé dans les remous avec son bateau quand il a voulu accoster pour soigner la fillette récupérée dans l’eau.

Rita Sunday, orpheline élevée dans un couvent, a appris très vite à soigner les gens, à connaitre les remèdes et à apprendre les gestes pour réparer les corps et leurs tissus. Elle a choisi le célibat pour ne pas mourir un jour en couches et décidé de vouer sa vie à aider ses semblables. Elle est l’esprit éclairé, la scientifique du roman : elle ne croit que ce qu’elle voit et parfois ce qu’elle voit est si incompréhensible qu’elle se lance dans des recherches pour comprendre ce qui titille ses questionnements. Tout mystère a une explication rationnelle… parfois la théorie est bousculée par un élément appartenant au merveilleux. C’est ce qui arrive au Swan, lors de cette nuit du solstice d’hiver.

La petite fille noyée, source de mystère en revenant à la vie, est reconnue comme étant Amélia Vaughan, disparue depuis deux ans. Du moins, Mme Vaughan en est-elle persuadée. Nombreux sont les faisceaux qui se rejoignent pour le croire. Or, il y en a autant pour rejeter l’assertion, notamment l’hésitation de Mr Vaughan à chaque fois qu’il prononce le prénom de sa fille Amélia. Ne serait-elle pas plutôt Alice, la fillette disparue de Robin Amstrong, fils du propriétaire terrien prospère, bâtard d’un noble et d’une servante noire ? Ce Robin qui ressemble beaucoup aux personnages fourbes et prêts à tout que l’on trouve chez Dickens… sordide, immoral et insane.

Une course à la paternité prend corps au cours de laquelle le mystère de la disparition de la petite Amelia sera levé. Qui est le père : celui qui conçoit l’enfant ou celui qui l’élève et l’éduque ? L’inné peut-il être atténué par l’acquis dispensé par les valeurs et l’éducation reçues ? L’atavisme peut-il peser longtemps sur les enfants ?

Et le Silencieux, ce passeur qui aide les bateliers en perdition à rejoindre la rive : celle de la vie quand l’heure n’a pas encore sonné ou l’autre rive quand il est temps de rejoindre l’autre monde. Tel un Charon, il apparaît pour guider les âmes en péril. On dit qu’il est à la recherche de sa fille, on dit qu’il aide aussi à retrouver l’être cher. Il est l’élément du merveilleux qui offre le gué entre les mondes existants.

 

« Il était un fleuve » est un roman savamment construit fait de méandres, de remous, de multiples ramifications. Il m’a emportée dans son courant auquel il est difficile de résister : les mystères se nouent et se dénouent au prix de nombreuses souffrances et de deuils. Un voyage extraordinaire et enchanteur.

 

Traduit de l’anglais par Carine Chichereau

 

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