dimanche 31 janvier 2016

Le pont entre deux rives

Entre la couverture, sublime comme toutes les couvertures des éditions Actes Sud, et le titre, les mains sont irrésistiblement attirées par le merveilleux objet qu'est le livre.
« Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants » fut offert, par mes soins, à Bibliomane qui le dévora. Je ne l'ai lu que deux ans plus tard, lors d'une mauvaise angine, en plein mois de juin, clouée au lit pendant deux jours.

Replaçons le contexte :

Michel Ange est célèbre et travaille pour la Papauté, seulement cette dernière est loin de rétribuer rubis sur l'ongle les œuvres d'art commandées et livrées.
Nous sommes en 1506, Michel Ange a été sollicité par Jules II, pape guerrier s'il en est pour réaliser son tombeau. Seulement, plus occupé à éliminer ses adversaires et à accroître la puissance des Etats Pontificaux qu'à verser les avances demandées par Michel Ange, le célèbre sculpteur se laisse tenter par une aventure audacieuse et abandonne les travaux pour quitter Rome en catimini. La mégalomanie du Pape Jules II étant insupportable tout comme son tempérament guerrier et intempérant qui non seulement le fit haïr par nombre de régnants européens mais provoqua la naissance de la Réforme.

Michel Ange répond favorablement à la demande du Sultan de Constantinople, Bajazet, qui lui propose de réaliser un projet tant audacieux techniquement qu'artistiquement : un pont sur la Corne d'or, un pont reliant l'Occident et l'Orient, un pont entre deux rives, deux mondes dans lesquels le merveilleux, le sublime et le mystère se côtoient et s'affrontent.

C'est un Michel Ange, anonyme pour échapper aux foudres papales, qui débarque sur les quais animés de Constantinople, ville fascinante car se trouvant à la croisée des mondes, ville où la richesse historique, spirituelle et artistique sont le ferment d'une société haute en couleurs.

Pour l'artiste, le séjour à Constantinople s'apparente à une révélation puis à une révolution : perdu dans une société ottomane qu'il ne connaît et ne comprend pas, du moins pas encore, où les mœurs sont libres, où le rapport au temps et au spirituel n'est pas ceux dont il a l'habitude, Michel Ange a du mal à quitter son air bourru, à ouvrir son cœur à la nouveauté.
Il est reçu avec les honneurs, il a à sa disposition atelier, aides et matériaux. Il s'enferme dans la solitude de son lieu de travail, cherchant la perfection pour réaliser le pont, faisant et défaisant les maquettes, les dessins, mettant les nerfs de ses aides locaux à rude épreuves tout comme la patience de ses commanditaires. Il y a du « Lost in translation » dans le Michel Ange imaginé par Mathias Enard !

Un soir, il se laisse emmener par le jeune homme dévolu à son service, jeune homme qui lui voue une admiration amoureuse, dans une taverne : cette soirée fera de Michel Ange un autre homme. Il prend conscience de la richesse humaine, spirituelle et culturelle de cette ville immense, il découvre la beauté des chants et des danses orientaux, la splendeur des miniatures, de l'art ottoman, de cet art de vivre où les tabous chrétiens n'ont pas cours, notamment l'homosexualité tant honnie par Rome. Il découvre, également, combien la civilisation ottomane est tolérante et accueillante pour les intellectuels et scientifiques du monde connu : Sainte-Sophie a été transformée en mosquée, les fresques de l'art chrétien n'ont pas été détruites mais recouvertes de chaux blanche pour les masquer tout en les conservant intactes, les arts et les lettres sont encouragés, portés hauts par les esthètes que sont le Sultan et son Grand Vizir, deux hommes qui vivent un amour commun.

Mathias Enard, dans une langue ciselée et belle, peint un Michel Ange étonnant qui peu à peu abandonne la gangue de préjugés pour se laisser imprégner, happer même, par la magie de l'Orient troublant et fascinant. Son travail prend du retard parce qu'il est non seulement perfectionniste comme tout grand artiste mais aussi parce qu'il laisse divaguer son imagination : ainsi ses plans du pont sont-ils parsemés de dessins d'éléphants, de batailles imaginaires, d'animaux fabuleux, offrant un ensemble hétéroclite à celui qui jette un œil sur les feuilles laissées à la vue de tout un chacun.

La poésie est sous chaque mot, dans chaque phrase où tout est pesé pour exprimer le plus justement possible l'atmosphère particulière de Constantinople. La truculence côtoie le merveilleux, la poésie le romanesque provoquant l'envoûtement du lecteur qui prend son temps dans sa lecture : il ne veut pas que la magie cesse, il ne veut pas tourner la dernière page, il veut continuer à regarder la progression des travaux, il veut admirer l'absolue harmonie du pont imaginé par Michel Ange, une harmonie architecturale dont le sublime tient de l'inspiration divine.

Constantinople reste longtemps dans l'esprit du lecteur, Michel Ange et ses déambulations artistiques, spirituelles et sentimentales ne le quittent pas de sitôt. Si d'aucuns estiment le style de l'auteur parfois ampoulé c'est que la belle langue ne les touchent pas ou qu'ils n'ont pas été sensibles à sa structure ciselée avec grâce et art à l'image du pont édifié sur les rives du Bosphore.

« Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants » est un bijou littéraire qui se savoure et dont la saveur reste longuement en bouche. A lire et relire pour colorer la grisaille qui nous entoure trop souvent.

1 commentaire:

rachel a dit…

oui la pochette donne envie...et l'histoire aussi didonc...une bien belle critique...;)