dimanche 31 janvier 2016

Le pont entre deux rives

Entre la couverture, sublime comme toutes les couvertures des éditions Actes Sud, et le titre, les mains sont irrésistiblement attirées par le merveilleux objet qu'est le livre.
« Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants » fut offert, par mes soins, à Bibliomane qui le dévora. Je ne l'ai lu que deux ans plus tard, lors d'une mauvaise angine, en plein mois de juin, clouée au lit pendant deux jours.

Replaçons le contexte :

Michel Ange est célèbre et travaille pour la Papauté, seulement cette dernière est loin de rétribuer rubis sur l'ongle les œuvres d'art commandées et livrées.
Nous sommes en 1506, Michel Ange a été sollicité par Jules II, pape guerrier s'il en est pour réaliser son tombeau. Seulement, plus occupé à éliminer ses adversaires et à accroître la puissance des Etats Pontificaux qu'à verser les avances demandées par Michel Ange, le célèbre sculpteur se laisse tenter par une aventure audacieuse et abandonne les travaux pour quitter Rome en catimini. La mégalomanie du Pape Jules II étant insupportable tout comme son tempérament guerrier et intempérant qui non seulement le fit haïr par nombre de régnants européens mais provoqua la naissance de la Réforme.

Michel Ange répond favorablement à la demande du Sultan de Constantinople, Bajazet, qui lui propose de réaliser un projet tant audacieux techniquement qu'artistiquement : un pont sur la Corne d'or, un pont reliant l'Occident et l'Orient, un pont entre deux rives, deux mondes dans lesquels le merveilleux, le sublime et le mystère se côtoient et s'affrontent.

C'est un Michel Ange, anonyme pour échapper aux foudres papales, qui débarque sur les quais animés de Constantinople, ville fascinante car se trouvant à la croisée des mondes, ville où la richesse historique, spirituelle et artistique sont le ferment d'une société haute en couleurs.

Pour l'artiste, le séjour à Constantinople s'apparente à une révélation puis à une révolution : perdu dans une société ottomane qu'il ne connaît et ne comprend pas, du moins pas encore, où les mœurs sont libres, où le rapport au temps et au spirituel n'est pas ceux dont il a l'habitude, Michel Ange a du mal à quitter son air bourru, à ouvrir son cœur à la nouveauté.
Il est reçu avec les honneurs, il a à sa disposition atelier, aides et matériaux. Il s'enferme dans la solitude de son lieu de travail, cherchant la perfection pour réaliser le pont, faisant et défaisant les maquettes, les dessins, mettant les nerfs de ses aides locaux à rude épreuves tout comme la patience de ses commanditaires. Il y a du « Lost in translation » dans le Michel Ange imaginé par Mathias Enard !

Un soir, il se laisse emmener par le jeune homme dévolu à son service, jeune homme qui lui voue une admiration amoureuse, dans une taverne : cette soirée fera de Michel Ange un autre homme. Il prend conscience de la richesse humaine, spirituelle et culturelle de cette ville immense, il découvre la beauté des chants et des danses orientaux, la splendeur des miniatures, de l'art ottoman, de cet art de vivre où les tabous chrétiens n'ont pas cours, notamment l'homosexualité tant honnie par Rome. Il découvre, également, combien la civilisation ottomane est tolérante et accueillante pour les intellectuels et scientifiques du monde connu : Sainte-Sophie a été transformée en mosquée, les fresques de l'art chrétien n'ont pas été détruites mais recouvertes de chaux blanche pour les masquer tout en les conservant intactes, les arts et les lettres sont encouragés, portés hauts par les esthètes que sont le Sultan et son Grand Vizir, deux hommes qui vivent un amour commun.

Mathias Enard, dans une langue ciselée et belle, peint un Michel Ange étonnant qui peu à peu abandonne la gangue de préjugés pour se laisser imprégner, happer même, par la magie de l'Orient troublant et fascinant. Son travail prend du retard parce qu'il est non seulement perfectionniste comme tout grand artiste mais aussi parce qu'il laisse divaguer son imagination : ainsi ses plans du pont sont-ils parsemés de dessins d'éléphants, de batailles imaginaires, d'animaux fabuleux, offrant un ensemble hétéroclite à celui qui jette un œil sur les feuilles laissées à la vue de tout un chacun.

La poésie est sous chaque mot, dans chaque phrase où tout est pesé pour exprimer le plus justement possible l'atmosphère particulière de Constantinople. La truculence côtoie le merveilleux, la poésie le romanesque provoquant l'envoûtement du lecteur qui prend son temps dans sa lecture : il ne veut pas que la magie cesse, il ne veut pas tourner la dernière page, il veut continuer à regarder la progression des travaux, il veut admirer l'absolue harmonie du pont imaginé par Michel Ange, une harmonie architecturale dont le sublime tient de l'inspiration divine.

Constantinople reste longtemps dans l'esprit du lecteur, Michel Ange et ses déambulations artistiques, spirituelles et sentimentales ne le quittent pas de sitôt. Si d'aucuns estiment le style de l'auteur parfois ampoulé c'est que la belle langue ne les touchent pas ou qu'ils n'ont pas été sensibles à sa structure ciselée avec grâce et art à l'image du pont édifié sur les rives du Bosphore.

« Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants » est un bijou littéraire qui se savoure et dont la saveur reste longuement en bouche. A lire et relire pour colorer la grisaille qui nous entoure trop souvent.

mercredi 27 janvier 2016

Un Prince pas comme les autres

Encore une histoire de prince et de princesse en ce mois de janvier. Cependant le thème est revisité par Pef qui écrit un texte désopilant avec "La belle lisse poire du Prince de Motordu".

Le décor: un château en pleine campagne où vit le Prince de Motordu. Ce dernier vit heureux dans son chapeau au sommet duquel flottent des crapauds bleu, blanc et rouge. Il soupe dans la salle à danger, il surveille son troupeau de boutons ou fait du râteau à voile sur le lac. Il aime les braises des bois, les petits bois vert, le boulet rôti, les suisses de grenouille.
Un jour ses parents lui font comprendre qu'il est temps pour lui de se marier. Le voilà qui part en toiture de course à la recherche de sa belle. Las, un pneu éclate et il a oublié sa boue de secours. Non loin, il aperçoit une jeune flamme (comprendre fille ou femme) qui s'avère être une Princesse. Aaaah, une Princesse mais pas n'importe laquelle: Princesse Dézécolle, institutrice dans une école publique gratuite et obligatoire.
Bien entendu, elle comprend rapidement que le Prince de Motordu a un problème avec les mots et leur prononciation. Elle le soigne dans son école où il déchaîne les rires: jamais personne n'a entendu quelqu'un parler de cette façon étrange.
Les semaines passent, le cher Motordu parle correctement et quitte les lieux en fin d'année scolaire... et oublie qu'il devait se marier.

Heureusement, la Princesse Dézécolle pense pour deux et lui écrit une lettre où elle le demande en mariage, demande que Motordu accepte en répondant par télégramme.
Ils se marièrent et vécurent heureux comme de bien entendu, entourés de nombreux petits glaçons et petites billes auxquels ils ont tricoté bulles et josettes pour l'hiver.

Le texte et les illustrations sont savoureux, j'ai la version livre animé, avec des décors en relief quand on ouvre les pages. Les enfants adhèrent immédiatement aux jeux sur les mots et les sons. Le sens ne leur pose aucun problème et l'histoire est comprise sans difficultés.

Les non-dits des images sont intéressants: on peut voir Motordu passer l'aspirateur tandis que son épouse, Princesse Dézécolle lit un journal sportif. Les rôles traditionnels sont inversés: implicitement, les enfants constatent que les schémas ne sont pas immuables, notamment dans la répartitions de tâches ménagères au sein d'un couple.

Par ailleurs, les difficultés langagières du Prince de Motordu disparaissent à force de patience de la part de son institutrice. Sans le dire explicitement, le texte indique aux enfants que les difficultés rencontrées évoluent, se résorbent pour parvenir à une bonne compréhension et acquérir des connaissances. 

Avec "La belle lisse poire du Prince de Motordu", les enfants apprennent que rien n'est figé dans la vie, que tout un chacun évolue et apprend selon son rythme. 
C'est un bonheur que d'entendre les élèves dirent les "bons" mots quand je lis le texte, de les prononcer avec joie et enthousiasme... même si cela peut être un peu bruyant: l'auditoire vit pleinement l'histoire et c'est ce qui apporte une dimension magique au coeur de la lecture et de la musicalité de la langue.

jeudi 21 janvier 2016

La citation du jeudi #8

"Nous revenons parfois à la souffrance. A nos regrets, à la nostalgie. Et remuons le couteau dans la plaie. Nous ne sommes pas très bien, la vie constitue un écheveau de plus en plus complexe, comme si l'homme peinait toujours plus à la cerner.Nous prenons des calmants, des excitants, des tranquillisants pour supporter le quotidien. Les années passent, le but de la vie demeure vague, nous ne comprenons presque plus rien, nous prenons du poids, nos nerfs s'usent puis se rompent et nous sommes constamment affligés par l'insatisfaction et les désirs inassouvis.
Nous rêvons d'une solution, aspirons à l'azur et l'éther, mais n'ayant ni le temps ni la sérénité ni l'endurance qu'il faut pour les atteindre, nous avalons, reconnaissants, des solutions hâtives, les plats préparés, le sexe à la va-vite, tout ce qui nous procure une solution d'urgence, nous vivons à l'époque de l'instantané. Les manuels de développement personnel nous promettent une vie meilleure et un peu de profondeur dans nos existences: panoplie de dix conseils pour arrêter de boire, arrêter de grossir, de souffrir, d'avoir peur, dix conseils pour mieux vivre, ils sont rarement plus de dix, nous peinerions à en mémoriser plus, ils sont au nombre de dix comme les doigts, comme les commandements."

(p 17 et 18 in "D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds" de Jón Kalman Stefánsson )

mercredi 20 janvier 2016

Il était une fois un Prince, une Princesse et un dragon

Janvier est le mois privilégié pour présenter aux enfants des contes et albums sur le thème des rois, châteaux, princes, princesses et monstres associés.
Avant Noël, je suis tombée sur l'album "Le chevalier, la princesse et le dragon" édité chez Gautier-Langereau: la couverture a attiré mon attention par sa joliesse et son graphisme original.
J'ai ouvert le livre et le charme a opéré illico. 

L'histoire est banale: un prince part délivrer une princesse prisonnière dans une tour gardée par un dragon. Seulement, la manière d'aborder le thème que d'aucuns qualifieraient d'éculé, sort de l'ordinaire. 

En effet, la narration est établie sur les questions réponses des deux personnages principaux, ils s'appellent, se racontent tour à tour. Le texte est poétique illustré tout aussi poétiquement. Les couleurs jouent sur les pastels et les tons plus vifs, tout est dans les détails infimes, dans les postures et le décor.

Au coeur de la nuit, dans son donjon, la princesse a peur: des ombres menaçantes dansent et perturbent son sommeil. "Chevalier de mon coeur, où es-tu?" Très loin, sur une plage (l'endroit des châteaux de sable), le prince entend l'appel de sa belle en écoutant un coquillage. "Princesse de mon coeur, où es-tu?"

Il se met en route, discutant à distance avec la princesse, le danger approche, de plus en plus menaçant, le rouge du dragon apparaît petit à petit. La tension monte, la princesse semble ne pouvoir être délivrée et se résigne à son sort "Chevalier de mon coeur, c'est trop tard! Il est là derrière ma porte, il fait si chaud tout à coup et bientôt je serai morte. Je voulais connaître tes yeux, je les imaginais très bleus. Adieu."
Le chevalier courageux arrive à temps, à temps pour entendre le conseil de la princesse afin de se débarrasser du dragon.
La fin est heureuse comme dans toutes les belles histoires d'amour. 
"Princesse de mon coeur, le combat est terminé. Viens là contre mon coeur, nous allons nous envoler au-dessus de la forêt, à travers les nuages vers mon château sur la plage.
Chevalier de mon coeur, mon ami, je suis libre, ma vie commence, je veux chanter et puis rire et puis danser. Si tu veux bien me garder, sur ton coeur je resterai à jamais."

Tous les codes de l'univers des histoires de princesses et de dragons, sont présents tant dans le texte que dans les illustrations. Les références à "La belle au bois dormant", "Blanche Neige" où le prince combat un dragon sont diffuses et subtiles, les détails sont soignés comme le portrait du prince qui ne quitte pas la princesse.

Le rythme de la langue utilisé ajoute au charme du texte lu à haute voix: je ne sais pas ce que la mélodie des mots véhicule, toujours est-il que les enfants sont subjugués, je remarque leur regard s'évadant dans l'imaginaire. 
A chaque fois que je termine la lecture de l'album, il y a un moment de latence, un silence magique, temps nécessaire au retour dans la réalité.
On peut parler de magie des illustrations et du texte, simple mais au joli phrasé, à la cadence idéale pour ouvrir les portes de l'imaginaire, collectif et individuel.

"Le chevalier, la princesse et le dragon" est une pépite dans laquelle se cachent la sensibilité, la beauté d'un conte, les peurs indicibles, la vaillance, l'audace, la fragilité, le rêve et l'amour éternel. 
Une belle histoire mettant entre parenthèses le présent pour libérer notre imaginaire trop peu sollicité dans le quotidien qui nous régit sans merci. Une bulle de bonheur indicible à savourer.

dimanche 17 janvier 2016

Du chaos naîtra l'ordre, l'ordre naîtra du chaos

Un jour ordinaire sur l'astroport de DerEstap, nœud de communications interstellaire d'un monde sans fin depuis la grande dispersion, le Conglomer.
Un jour ordinaire pour les pilotes « têtes brûlées » veillant à sa sécurité chaque seconde que le Temps crée, un jour ordinaire pour Sohinn le tueur de dragons, le "dragoneur".
Un jour ordinaire pour ce terminal perdu au milieu de nulle part. Un jour ordinaire qui bascule dans l'extraordinaire lors d'une attaque de « dragons » créatures issues d'une énergie, ectoplasmes mortifères semant le chaos où qu'ils passent. Des hordes lancées à l'assaut des mondes à détruire. D'où viennent-ils ? Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Pour quoi sont-ils ?
Au prix d'une bataille sanglante, dévastatrice Sohinn et son équipier La Perche, parviennent à repousser l'attaque des « dragons » puis à réduire à néant leur « reine ». Sur l'astroport et ses alentours, ce n'est que dévastation et désolation, panique, mort et vie hurlante.
Quand ils reviennent à leur base, Sohinn et La Perche sont convoqués pour s'expliquer devant leurs supérieurs. Au cours de l'entretien, de coupables ils deviennent héros... l'estime d'autrui tient à peu de chose, la valeur d'un sacrifice également.

Un vol important peut prendre le départ, à son bord une délégation salahamite escorte une jeune femme voilée, La Promise, qui ne doit être vue que par son époux à qui on la conduit.
Les routes de Sohinn et d'Eloya se croisent par hasard : elle s'est écartée du groupe rendant hommage aux victimes de la bataille contre les « dragons », Sohinn ressent sa présence grâce à son pouvoir de prescience : il appartient au peuple erwark. En se dédoublant, il la voit, elle le devine...leurs destins n'auront de cesse d'être liés au fil des résonances, notes subtiles d'un Accord que Sohinn doit atteindre pour se réaliser, pour trouver la plénitude.

Une course poursuite spatio-temporelle commence, orchestrée de main de maestro par un Bordage toujours aussi incisif dans une écriture alliant poésie, merveilleux, fantastique et rythme endiablé.
Le lecteur suit les deux héros dans leurs tribulations dictées par un dogme inébranlable, croisant personnages secondaires hauts en couleurs, paysages interstellaires aussi beaux qu'angoissants, planètes hostiles aux aménagements délirants, natures humaines aussi dénuées de tout scrupule que regorgeant de compassion.
Une symphonie s'écrit sous nos yeux de lecteur, aux portées délicates ou tonitruantes, supportant des notes , croches, blanches ou noires, clés étonnantes en sol mineur ou la majeur : l'imaginaire est en partance pour trouver l'accord parfait pour que deux portées parallèles, aux mélopées graves et puissantes, se rejoignent en une libération des corps et des esprits.
Au cœur de ce qui pourrait s'apparenter à un opéra, une partition un peu solitaire se joue : Eloya et sa machine virtuelle qui l'entraîne physiquement dans un but précis dont elle ne saisira le sens qu'à mesure de sa progression. Elle pourrait être Celle qui vient, la Mère libératrice d'un joug insupportable, Celle qui ouvre les portes du temps et de l'espace... l'élue.

Sohinn trouvera-t-il l'Accord, le terme de sa quête ? Eloya, convoitée par tous, parviendra-t-elle à se défaire de son paral, ou voile ? De saut quantique en saut quantique, la lumière défie l'ombre, ouvre la voie dans l'obscurité d'un voyage effleurant l'éternité, d'un voyage sans retour. Les énigmes trouvent leurs réponses, certaines inattendues. L'ordre de l'univers est l'enjeu d'une bataille féroce où les convoitises et les pires bassesses animent les forces d'un empire prêt à sombrer ou à renaître si l'Accord n'est pas atteint


« Résonances » ne peut que renvoyer le lecteur assidu de Bordage à ses "space opéras" sublimes que sont « Les guerriers du silence », ou « La fraternité du Panca ». Une construction dans la même veine avec des textes dans le texte à chaque chapitre, permettant au lecteur de ne pas perdre le fil de la tapisserie complexe tissée par l'écrivain.

Roman lu dans le cadre de l'opération "Masse critique" de Babelio

tous les livres sur Babelio.com

samedi 16 janvier 2016

Nouvelle année, les bonnes résolutions?

2015 a fermé ses portes, vive 2016! Chaque année "Madame est morte, vive Madame", chaque année nous nous disons que nous ferons ceci ou cela. Bien entendu, chaque année, la majeure partie des décisions s'évanouit dans le brouhaha du quotidien et du "Oh, cela attendra bien demain", la procrastination est pratiquée par nombre de personnes dont moi.
Les jours passent et les livres lus s'empilent en attente d'être chroniqués. Pourquoi? Parce que j'ai l'angoisse de ne pas en parler avec les mots justes et une belle écriture que l'on prenne plaisir à lire.
Or, ce n'est qu'un prétexte, un mauvais prétexte. Mea maxima culpa. 
Où en sont les défis auxquels je participe?

Le 1% rentrée littéraire: 4 romans lus ("Les eaux troubles du mojito", "Courrier des tranchées", "La saison des Bijoux", "D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds") et 2 chroniqués ("Les eaux troubles du mojito" et "La saison des Bijoux").

Le "10 romans pour 10 ans de mariage"?: 3 romans lus ("Le maître du Haut Château", "Certaines n'avaient jamais vu la mer" et  "22/11/63") et 2 chroniqués ICI et LA.

Cela aurait pu être pire, me direz-vous.

Cependant, je ne suis pas restée sans lire, j'avance, à mon rythme, et j'apprécie le temps passé en compagnie des personnages que je découvre.
Actuellement, je savoure un polar mongol "Yeruldelger" de Ian Manook et un roman mêlant histoire et suspense "La confrérie des chasseurs de livres" de Raphaël Jerulsamy où François Villon et son compère Coquillard Colin de Cayeux se trouvent au coeur d'une chasse éperdue.
J'ai lu, sans vraiment apprécier, ce qui est très rare lorsqu'il s'agit de lire du Haruki Murakami "L'éléphant s'évapore", pas encore chroniqué... il me manque le petit quelque chose qui déclenchera l'envie de partager cette lecture.

En attendant ma prochaine chronique qui devient urgente à écrire, Chatperlipopette vous souhaite une belle et heureuse année 2016, à vous lecteurs inconnus ou connus, passagers du hasard ou visiteurs réguliers, remplie de bonheur, joie, santé, réussite et d'innombrables lectures, celles qui enjolivent le quotidien et nous rendent meilleurs.

mercredi 9 décembre 2015

Décembre n'est pas que le mois du Père Noël

Noël est associé avec le Père Noël, le traîneau, les rennes, la hotte, le sapin, la cheminée et les cadeaux tant attendu.
Les albums foisonnent sur le personnage principal des fêtes de l'Avent, on ne sait plus où poser les yeux.
Il est une tradition de l'est de la France: le pain d'épice vendus sur les étals des marchés de Noël. Tradition allemande également ce qui a pourvu notre imaginaire collectif d'histoires plus ou moins inquiétantes autour de ce délicieux gâteau au miel.
Je n'ai pas choisi le conte traditionnel de "Hansel et Gretel" doté d'une maison de pain d'épice abritant une horrible sorcière; non, j'ai opté pour un autre conte, dit de randonnée, où le pain d'épice est à l'honneur sous la forme d'un drôle de bonhomme.
Vous avez reconnu le célèbre "Bonhomme de pain d'épice". J'aime lire et raconter cette histoire à mes élèves en période de Noël: elle propose une "respiration" dans le cumul des histoires de Père Noël tout en apportant les saveurs d'une pâtisserie que l'on ne mange que pour l'Avent.

Comme mon auditoire est en dernière année de Maternelle, je lui lis le conte traditionnel accompagné d'une variante publiée chez la très belle maison d'édition "Didier Jeunesse".
Le conte édité chez Nathan a des illustrations simples, "vintage" aurais-je envie de dire, très plaisantes: elles nous plongent dans une autre époque et nous nous y baignons avec plaisir.
Ce conte, dit de randonnée, met en scène une pâtisserie découpée en forme humaine, en bonhomme, prenant vie à la sortie du four. 
C'est la course poursuite des gourmands avec l'objet de toutes les convoitises... le fameux petit bonhomme qui court, court en narguant ses poursuivants (la vieille femme, le vieil homme -son mari- la vache, le cheval et les paysans.
L'obstacle à franchir est la rivière au bord de laquelle se trouve un renard. Ce dernier répond à la provocation du bonhomme de pain d'épice par une indifférence remplie de malice.
Il aide le petit bonhomme à traverser la rivière, le mettant en confiance, étant son seul recours pour échapper au cortège de gourmands. Peu à peu, l'unique ressource du p'tit bonhomme est de se réfugier sur le nez du renard qui en profite pour le croquer une fois de l'autre côté de la rive.
Les enfants font tout de suite la relation avec "Roule galette" et trouvent le renard très malin bien que "pas gentil" - aux yeux de certains -. Ils se délectent du refrain lancé par le bonhomme de pain d'épice "J'ai échappé à..., cours, cours aussi vite que tu le peux! Tu ne m'attraperas pas, je suis le bonhomme de pain d'épice."
La morale de l'histoire? Quand on souhaite quelque chose, inutile de crier "Je veux", jouer sur le charme et l'intelligence fine rapporte plus.

La variante du conte traditionnelle, est un album au graphisme original, poétique et épuré, "P'tit Biscuit ou L'histoire du bonhomme de pain d'épice qui ne voulut pas finir en miettes". Les illustrations, pastels, montrent ce qui est sous la terre, à l'intérieur la maison de la grand-mère, comme si l'environnement était transparent.
L'histoire reprend la confection d'une pâtisserie de pain d'épice à laquelle on donne forme humaine. Le bonhomme s'enfuit parce qu'il ne veut pas finir en miettes (c'est le sous-titre). Il avance dans la forêt à "petits pas biscuités". Au fil de sa promenade il fait des rencontres lorsqu'il entend "j'ai faim". A la souris il offre à croquer son petit doigt, au serpent un bras puisqu'il en a deux il lui en restera toujours un, au hibou un pied puisqu'il en a deux il lui en restera toujours un. A chaque fois, on lui dit merci.
La dernière rencontre, avec le loup, est plus angoissante puisque ce dernier aimerait le croquer en entier. De toute façon, c'est lui qui décide, et toc! Le petit bonhomme de pain d'épice s'enfuit en laissant un bout de ventre, de chemise, de nombril et de main: le loup ne lui a même pas dit merci. Ainsi, avons-nous la preuve que les loups sont de vrais malotrus impolis, prenant ce dont ils ont envie sans demander la permission.
Notre héros biscuité revient au logis bien fatigué. Et c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase: la grand-mère, affamée, le rouspète, tout "débraillé"qu'il est il lui faut donc "égaliser tout ça". Croc, croc, miam, elle ne laisse que la tête. La mangera-t-elle ou la gardera-t-elle pour plus tard?
Le petit bonhomme prend son destin en main et décide pour elle... en l'avalant toute entière.
Il peut se reposer, le ventre plein. Et la grand-mère? Bah, pour elle, l'histoire est terminée voyons!

J'aime beaucoup les différents niveaux de lecture de cette variante: entre le conte de randonnée, les clins d'oeil à l'histoire du "Petit chaperon rouge", l'univers ambivalent de la forêt et le mythe de la dévoration, celle qui fait perdre son innocence, celle qui provoque les catastrophes de la psyché humaine. Peur, répulsion, attirance et fascination, les mamelles d'un conte bien réussi, celui qui fait grandir et prendre conscience qu'un jour on sera grand, qu'il faut se méfier des apparences, qu'il faut savoir se perdre pour mieux se retrouver.

Comme quoi, un simple morceau de pain d'épice peut ouvrir la voie vers un imaginaire protéiforme.
A lire sans modération!

mercredi 25 novembre 2015

Vingt mille mots sous la mer

Un soir, un jeune homme, le narrateur, aperçoit un vieil homme doté d'un gardénia à la boutonnière de son costume, se promener en bord de mer.
Le vieil homme, très digne, se jette à l'eau et disparaît. Le narrateur plonge à sa suite pour le sauver, commence alors une aventure extraordinaire.
Le vieil homme le conduit jusqu'à un bar, sous la mer, où une vingtaine de personnes sont réunies, chacune d'entre elle aura une histoire à conter, offrira au visiteur un univers où l'imaginaire est roi.
Le lecteur, aux côtés du narrateur, devient auditeur subjugué par la maestria des conteurs du bar sous la mer.
Tel Pierre Aronnax rescapé d'un naufrage devenu hôte du Nautilus, sous-marin du Capitaine Nemo, nous plongeons dans un univers merveilleusement inconnu et beau : chaque nouvelle est une découverte inattendue, un voyage étonnant. Les narrations sont comme les fonds marins : elles abritent de nombreuses formes littéraires, à l'image des algues ou coraux offrant logis et garde-manger à de multiples espèces de poissons.
Le lecteur savoure les frissons de l'épouvante avec le récit de « L'homme au manteau » dans lequel la noirceur se lie avec le fantastique, tel une murène à l'affût du moindre tremblement. Le décor est digne d'un château hanté des Carpates, on s'attend à voir la famille Adams au complet ou encore celle de Dracula. Il est au bord du cauchemar avec celui du « Type à la mèche ».... toujours se méfier des méchus qui cachent derrière la drôlerie de la mèche un road-movie sanglant, emportant avec un humour ravageur une famille dans un resto-route digne d'un film d'horreur.
Il se délecte des récits jouant sur les cordes de la romance, de l'absurde ou du drame d'autant que chaque personnage est en adéquation avec le conte dont il se fait narrateur. Chaque récit a une chute remarquable qui fait râler parfois le lecteur hameçonné avec art dans une histoire qui lui fait gober le ver avec finesse.

L'auteur régale le lecteur de son goût du burlesque car chaque récit en est truffé par petites touches savamment réparties, lui offre le plaisir des mots et de leurs jeux tout en lui réservant de grandes situations absurdes qui décontenancent tout en faisant rire... jaune parfois.

« Le bar sous la mer » est un Nautilus immobile où le Capitaine Némo est l'auteur tandis que les lecteurs des hôtes émerveillés par tant de diversité et de plaisir de lire. L'art de la nouvelle est exigeant et Stefano Benni le manie à la perfection : il sait trouver LA chute qui cloue le lecteur de stupeur car il prévoyait tout sauf cette dernière, ou provoque un rire franc et libérateur. D'ailleurs, le plaisir est renouvelé quand, désirant garder en bouche la saveur des mots et la luxuriance de l'imaginaire, on lit et relit un conte ou un de ses passages.

Un recueil enchanteur pour oublier l'espace d'une lecture les aria du quotidien.




mercredi 4 novembre 2015

A monstre monstre et demi

Les vacances sont terminées, retour en classe et lecture d'albums. 
Cette semaine, j'ai choisi "Le Gruffalo" exquise histoire où le plus petit trouve toujours une parade pour affronter une épreuve.
Une souris se promène dans une forêt... sombre bien entendu. Elle rencontre un renard, ce dernier par la vue alléchée aimerait en faire son dîner. Las! C'est sans compter sur le rendez-vous de la souris. En effet, elle attend le Gruffalo.
Savez-vous ce qu'est un Gruffalo? Non? Le renard non plus. La souris, bien brave, donne des indices descriptifs, trois, puis informe le renard du plat préféré du Gruffalo: le renard à la cocotte, ce qui fait fuir le prédateur.
Ensuite, elle croise la route d'un hibou qui en ferait bien son quatre-heures. La souris explique qu'elle attends le Gruffalo à l'endroit où le hibou se trouve. Ce dernier ne sait pas ce qu'est un Gruffalo. Trois nouveaux indices et précision du plat préféré du monstre: le hibou en sirop! Ce qui fait fuir le rapace.
Enfin, elle rencontre un serpent qui souhaiterait la déguster. Même manège et apport de trois indices supplémentaires sur la physionomie du monstre et le nom de son plat préféré, le serpent aux olives. Une fois de plus, l'ennemi fuit devant la perspective de servir de repas au monstre.
A chaque fois, la souris se moque de ses prédateurs en disant "Pauvre renard/hibou/serpent qui ne sait pas que le Gruffalo n'existe pas!"
Continuant sa route elle tombe nez à nez avec... le descriptif sur pattes du monstre qu'elle avait imaginé! "….Oh ? Qui est ce monstre avec de grands crocs, des griffes tranchantes et des canines très coupantes ? Ses jambes ont des bosses, son nez porte une verrue, son regard est orange et sa langue très sombre, son dos est couvert de pics violets ! Au secours !!! C’est un gruffalo !" Comble de l'horreur, il la trouve succulente parce que son plat préféré est la souris, délicieuse sur un lit d'artichauts!
La souris ne se démonte pas et contre-attaque en disant que tout le monde, dans la forêt, la craint ce qui fait rire le Gruffalo.
Elle relève le défi, ils font le chemin inverse et des bruits se font entendre: le serpent, le hibou et le renard s'enfuient sans demander leur reste quand elle les salue ce qui surprend, étonne, sidère le Gruffalo. L'estocade est portée lorsque la souris précise que son plat préféré est "le Gruffalo en purée". Comment réagit le monstre? Je vous laisse deviner.
Notre héroïne peut savourer une noisette en toute tranquillité.

L'histoire joue sur plusieurs registres: la peur des monstres, le plaisir de fabuler et d'inventer une créature épouvantable, la surprise de penser que l'imaginaire peut devenir réalité. 
On peut expliquer le système de la chaîne alimentaire aux enfants: le prédateur, la proie. Qui mange qui. 
Manger? Vous avez dit manger? Que cela tombe à pic! Le texte est riche d'expression relevant des domaines culinaire et des saveurs: "appétissante" "venir goûter avec lui" "thé"  "succulente".

Un album qui tient en haleine les enfants avides d'histoires improbables et pourtant tellement réelles! Approuvé par mes élèves qui ne se lassent pas de l'entendre.

Il existe un film d'animation, un extrait ICI

lundi 26 octobre 2015

Sous les étals, il n'y a pas toujours la plage

« Faire la saison » c'est s'expatrier pour découvrir un ailleurs où le travail ajoute un autre parfum, subtil, à la sueur. On « fait la saison » en ramassant les cocos paimpolais, les haricots, les pommes-de-terre, les pêches, les abricots, en « faisant les vendanges » ou encore en louant un emplacement de camelot dans un marché en bord de mer.

C'est ce que font Bruno et Jeanne, marchands ambulants dans les monts du Lyonnais, au cours d'un printemps et d'un été, dans une station balnéaire du Bordelais, Carri. Ils arrivent un beau matin d'avril pour prendre possession de leur concession.
Parce qu'ils vendent des bijoux, que fabrique Bruno en hiver, ils sont rapidement surnommés « Les Bijoux » par l'ensemble des camelots campant depuis des lustres sur le marché de Carri.
Jeanne, l'épouse de Bruno, attise immédiatement les convoitises des hommes, notamment celle de Forgeaud, le caïd de Carri, l'autorité implacable régnant sur la communauté des ambulants. Avec Francis, le placier municipal, il fait la pluie et le beau temps à Carri, en est à la fois le régulateur et le « parrain ». C'est qu'il a des airs mafieux le Forgeaud... des airs et la musique puisque tous subissent la « Taxe Forgeaud » pour avoir la paix et une place intéressante garantie.

Bruno, Jeanne, Virgile et Alexis apparaissent comme LES étrangers, l'inconnu qui dérange et c'est bien connu, les gens ordinaires n'aiment pas être dérangés par les étrangers... surtout quand ces derniers montrent peu à peu que le système instauré par Forgeaud est loin de les satisfaire.

La tension entre Bruno et Forgeaud est palpable dès leur rencontre : le premier subit une humiliation publique, devant son épouse, par le second. Ce dernier pense asseoir, ainsi, son autorité, sa loi, montrer qu'il peut prendre un droit de cuissage sur Jeanne.

Par petites touches, savamment déposées, Eric Holder fait entrer son lecteur dans l'univers particulier des camelots, des marchands ambulants. Il peint ses personnages avec art, sans fioritures parfois quand la rudesse est de mise, avec douceur et fermeté quand la situation l'exige.

Derrière l'écriture en apparence simple, Eric Holder décortique la nature humaine, sous tous ses aspects – des plus agréables au plus abjects – tout comme le microcosme sociologique des marchands ambulants. Il associe personnages principaux et secondaires avec subtilité et justesse, amenant son lecteur à vivre au rythme de ces derniers, à les considérer comme des voisins, des connaissances de quartier. Le lecteur est au cœur du marché saisonnier de Carri, il est chacun des marchants tout en possédant le recul de la lecture.

Les scènes dramatiques sont courtes et efficaces, Forgeaud apparaît, très tôt, comme un « parrain » de pacotille que la moindre étincelle embrasera. Le mac toulonnais qu'il embauche pour punir Jeanne, après avoir inquiété, peint sous un jour sombre par les mots de l'auteur, ne prend pas l'ampleur escomptée par son commanditaire. 
Le point d'orgue est la scène où tous les ingrédients de dramaturgie sont présents pour apporter la violence et le chaos : Le souteneur, répondant au doux nom d'Enzo, après les repérages autour du bungalow des « Bijoux », se prépare à corriger Jeanne
Le jour J de l'action, tout vole en éclats grâce à un deus ex machina cocasse. 
Le lecteur attendait, depuis quelques pages, le drame, qui tourne court, montrant combien Forgeaud n'est qu'un homme hâbleur et vain. En quelques mots, le matamore devient pantin ridicule, et ce accompagné par la plume jubilatoire de l'auteur.
Il fait très chaud, Virgile est parti acheter de l'insecticide dans une grande surface, Jeanne est au calme dans son bungalow, Enzo est en approche :

« Ayant laissé son 4x4 deux cents mètres plus bas afin de ne pas être identifié, Enzo s'était tapé d'aller à pied jusqu'au sommet. Revêtu pour la circonstance, de sa tenue fétiche autant que professionnelle, il n'avait pas été aidé dans sa marche par les santiags à bout ferré, le pantalon cuir sous lequel il cuisait, et le véritable fouet de gaucho qu'il avait passé en guise de ceinture, et qui n'arrêtait pas de se dénouer...
Quant au boléro, de cuir noir également, qu'il avait choisi de porter à même la peau, laissant apparaître de nombreux tatouages, il glissait maintenant sur son dos enduit de sueur comme un gilet en carton bouilli, écorchant le quatre-mâts goélette qui naviguait entre ses épaules, un souvenir de la marine française. Enfin l'abondance de chaînes, toutes plus imposantes les unes que les autres, dont il était paré, lui râpant le cou, tenait maintenant de la punition supplémentaire.
L'emplacement qu'occupaient les Bijoux avait été tracé au bulldozer, on y accédait de plain-pied par la route qui s'élevait encore avant de redescendre. Enzo n'eut pas le temps de se cacher (….) Jeanne leva la tête. Le petit mac l'observait depuis là-haut, à contre-jour. (…) On dit qu'une taie opaque envahit l'oeil des grands requins au moment où ils s'apprêtent à mordre, les rendant aveugles. Enzo donnait tous les signes de l'absence, devenu gris, subitement. Sa mâchoire, à lui, pendait.
Elle hurla. D'un bond elle était sur pied et courait vers le bungalow. Il y parvint à l'instant où elle donnait un tour de clé à la porte, qu'il enfonça d'un sel coup de talon en oblique, façon kung-fu. Elle n'eut pas le temps de crier à nouveau, déjà il était sur elle et, d'un revers de main lui giflant le visage, l'envoyait à terre.
Enzo sentit alors qu'on le tirait par un pan du gilet. On l'appelait même « Hé, Ducon ! » Peut-être bénéficia-t-il d'un millième de seconde, en se retournant, pour reconnaître Virgile au bout du bras qui tendait l'aérosol, pschitt ! » (pages 260 à 262)

On a l'impression d'être dans un Western spaghetti ou un film des années 50. Le cocasse et le ridicule sont le pendant des divers drames tissés au fil de l'histoire. 
Le comique est associé, sans fausse note, à la gravité des situations dans lesquelles sont placés les personnages : la vie est une sarabande endiablée.
On rit, on a un peu peur pour les héros, on se glisse à leurs côtés avec naturel tout en appréciant la manière ineffable qu'a Holder de parler des femmes. Il les esquisse, avec tendresse et passion, d'une plume poétique : leurs forces, leurs faiblesses et leurs secrets offrent autant d'occasion à l'auteur de les raconter avec subtilité.

« La saison des Bijoux » est un roman savoureux que l'on prend plaisir à lire, appréciant le passage des deux saisons composant la « saison », le printemps et l'été, les jours qui passent sous la plume du romancier devenu peintre le temps d'une description :

« On tient dans la région septembre pour le plus beau mois de l'année. Juin y éclate pourtant dans le jaillissement des rosiers en fontaines, les verts intenses des feuilles alanguies à force d'être grasses. Au milieu de la danse des coquelicots, un pavot déploie lentement sa robe de derviche. Il pleut des pétales d'acacia.
Les couleurs miellées de résine se rejoignent en une : l'orange, en fin d'après-midi, tandis qu'apparaissent, sous les arbres à l'orée des forêts, les pans de mur, des constructions inachevées d'ombre profonde. Avec la marée monte une odeur de sel et d'algues où se glisse l'épice des plantes maritimes. » (p 115)

«C’était à Carri l’heure où les tempéraments s’alanguissaient. Le sable de l’arène humaine désertait la grand-rue, franchissait des tamis successifs, la douche, l’apéro, les charmes de la villa ou du camping, avant de verser ses grains les plus colorés, les plus aurifères, dans la rue des restaurants. » (page 186)

Eric Holder nous tient et ne nous lâche pas, le temps d'une « saison ».


Je remercie Babelio et les Editions du Seuil pour cette lecture où la poésie côtoie le romanesque, le policier et le western.

tous les livres sur Babelio.com



dimanche 25 octobre 2015

C'est dimanche jour de la photo #8

Circuit de 7 km autour d'une partie de la retenue du Gouët, près de St-Brieuc. L'automne et sa lumière rasante magnifient ce banc laissé aux ronciers et herbes folles.
Imaginez le crissement des feuilles mortes sur le sentier, le calme des bois lors d'un dimanche ensoleillé.

Photo prise il y a 3 semaines. Aujourd'hui les fougères sont brunes.

dimanche 11 octobre 2015

C'est dimanche jour de la photo # 7

Ce matin, pour la première fois, j'ai participé à la marche "Rose Espoir" à Ploumagoar. Il y avait foule violette et rose, même seule, on se laisse porter par le rythme des autres, la solitude n'est qu'une idée fausse parmi les marcheuses de tout âge.
Deux photos pour le prix d'une: l'affiche et un trait d'humour.


Même les chiens ont leur T-shirt!

Le blog de la Rose Espoir:

samedi 10 octobre 2015

Madeleine "delermienne"

Exquis titre que celui choisi par l'auteur pour son dernier opus de nouvelles. Tout comme le sous-titre, que je trouve bienvenu également « et autres belles raisons d'habiter sur terre ».

J'aime l'écriture de Philippe Delerm, tout comme l'écrivain, rencontré il y a quelques années lors d'un Salon du Livre à Paris. Il est à l'image de ce qu'il écrit : simplicité, ouverture vers autrui, douceur et à l'écoute du monde.

« Les eaux troubles du mojito » m'a rappelé son premier recueil « La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules » : pour cette rentrée littéraire 2015, Delerm nous offre de nouveaux plaisirs minuscules, des fragments de vie, du quotidien, ces multiples moments qui font que la vie vaut la peine d'être vécue.
La lecture d'une ou deux nouvelles avant de partir au travail ou en rentrant de ce dernier, s'avère être un moyen efficace pour effacer les aria rencontrés dans le monde du travail ou l'écoute des nouvelles du monde plus déprimantes les unes que les autres.
L'espace d'une aquarelle ou d'une photo jaunie par le temps, le lecteur oublie la vacuité du monde contemporain pour se délecter d'une nostalgie des plus délectables. Oui, nostalgie délectable, celle qui fait du bien, celle qui remet les pendules à l'heure, celle qui nous dit « Stop, regarde un peu en arrière et prends le temps de rêver, de ne rien faire et de penser uniquement à toi. »

Le recueil est une respiration dans notre monde qui ne vit qu'à la vitesse de la connexion internet : sa lecture nous invite à prendre son temps, à se souvenir de l'unique mojito que nous avons bu, un jour d'été, en compagnie d'amis, à la campagne. Le vert de la feuille de menthe se mêlant à la teinte ténue du jus de citron, vert et jaune, liant la transparence du rhum. La rondelle de l'agrume surplombant la banquise chahutée des glaçons, est une note ensoleillée et poétique exacerbant la fraîcheur du breuvage.
C'est une gourmandise que l'on n'oublie pas, une gourmandise qui s'ancre dans la mémoire des papilles : le sucré des Antilles, l'acidité de l'agrume et la tonicité de la menthe fraîche. Vous savez, celle qui s'épanouit, en été, dans la jardinière sur la terrasse, plein sud !
Les rires et les conversations insouciantes rejaillissent avant de s'atténuer pour rejoindre la malle des souvenirs. La fin de journée s'éclaire, la soirée s'annonce de manière agréable, le monde devient plus souriant et vivable.
Le recueil en main, on se prépare un thé pour prolonger l'état de grâce.

Une autre nouvelle m'a touchée : celle de l'enfant en pleine lecture dont le doigt suit les lettres et les lèvres disent les mots... tout bas. L'enfant répète la geste millénaire des apprentis lecteurs dans une scène que l'on peut observer dans les lieux consacrés à la lecture ou chez soi. L'entrée dans l'imaginaire s'effectue au rythme du déplacement du doigt et de l'articulation silencieuse : la fluidité est proche tout en aimant le grincement de la porte des rêves qui lentement s'ouvre devant l'infini des possibles.
Je suis toujours émerveillée de voir un jeune enfant comprendre, par on ne sait quel étrange mécanisme, le système de la combinatoire (autrement dit en français dans le texte : l'association son/lettre avec d'autres sons/lettres. Je ne suis pas certaine d'être très claire, non ? Si?), processus immémorial pour comprendre ce que signifient l'assemblage de lettres composant un mot, des mots composants d'une phrase, de phrases constituant un texte, une histoire. L'appropriation de la liberté de penser est alors en marche.

Le talent de Delerm réside dans sa capacité à exprimer, avec simplicité et poésie, ce que tout un chacun a ressenti au cours de sa vie devant les petits riens de l'existence. Ces « plaisirs minuscules » qui nous font trouver la vie sur terre si belle malgré tout ce qu'elle subit, malgré tout ce que le monde subit.

« Les eaux troubles du mojito » est à savourer lentement, longuement, pour en percevoir toutes les subtilités qu'il contient. 
Quand le blues menace de nous étreindre, ouvrons les pages du recueil et il reculera pour se tapir loin de nous.


Livre lu dans le cadre du Challenge Rentrée littéraire 2015 orchestré par Sophie Hérisson



vendredi 9 octobre 2015

Une voix, cent voix, mille voix

Nous sommes à l'aube du XXè siècle, des milliers de jeunes filles japonaises quittent leur famille, leur maison, leur province pour rejoindre leur futur époux dont elles ne connaissent qu'une seule chose, leur photo : les mariages arrangés par les familles les envoient vers un destin où la désillusion puis la résignation les attendent.
« Certaines n'avaient jamais vu la mer » est l'histoire de ces femmes parties vers un avenir meilleur sur la côte ouest des Etats Unis. L'avenir sera tout sauf radieux dans un pays qu'elles ne comprennent pas, au milieu de gens qu'elles ne peuvent comprendre, au cœur d'une civilisation, qui se construit à mesure que la Conquête de l'Ouest s'achève, étrangère, grossière comparée à celle qu'elles ont emportée dans leurs maigres bagages. Le rêve américain est plus proche du cauchemar que de la vie facile promise dans la lettre accompagnant la photo de l'époux.

Elles deviennent « invisibles », voix anonymes, silencieuses, s'ajoutant les unes aux autres en un concert désarçonnant au premier abord, dévoilant au fil des morceaux choisis la maestria des notes, fausses, discordantes, harmonieuses, légères, graves ou virevoltantes. Les partitions diffèrent pour mieux composer un ensemble musical cohérent, aux variations subtiles : les destins de ces voix ne se ressemblent pas mais s'ajoutent, s'entrecroisent en se répondant sans cacophonie.

L'utilisation du « nous » est d'une force narrative évidente, offrant une dimension particulière au roman. Le lecteur lit, excentré, tout en étant impliqué par le « nous » collectif, celui qui universalise la douleur, la peine, le regret, l'espoir et le rêve. Le nous est le double de l'auteure, issue de l'immigration japonaise : ces voix sont celles qui l'ont construite, elles sont celles de la mémoire collective de la communauté japonaise d'Amérique.

Les voix se racontent, se répondent, répandent les rêves, aspirations, les rendez-vous manqués, la tristesse, les menues joies, les espoirs ou les déceptions qu'elles ne parviennent pas à taire.

Les voix sont un choeur où la mélancolie, les regrets d'un passé laissé au loin et le quotidien forment le creuset d'une tragédie se jouant dans l'harmonie chère à la culture japonaises : même dans les pires moments, la beauté de l'instant est présente.

Ces femmes ont emporté dans leurs malles leurs trésors, les petits riens essentiels pour ne pas oublier d'où l'on vient, qui l'on est : le kimono de mariage, les feuilles de papier de riz, les pinceaux et l'encre pour écrire une fois « là-bas ».

Jusqu'à l'attaque de Pearl Harbor, ces femmes invisibles triment aux champs, dans les serres, chez les bourgeois dont elles gèrent la maisonnées, vivent au cœur de la multitude, se fondant dans le décor, ne disant jamais un mot plus haut que l'autre. Du jour au lendemain, la communauté japonaise est mise à l'index, soupçonnée de trahison, et acheminée vers des camps d'internement.

C'est dans la description des départs orchestrés par l'administration américaine que l'apogée de la muette tragédie est atteinte... tout en délicatesse et subtilité : sans un mot, chaque famille accepte son sort, quitte sa maison en la laissant ordonnée et propre, l'autel des ancêtres en bonne place dans l'attente d'un retour. Tout est fait avec minutie, résignation, pudeur, la peur en filigrane, l'incompréhension étreignant l'âme.
Ils partent sous les regards empreints de culpabilité pour beaucoup, de haine pour certains, des américains. Ils partent en silence, celui qui les fera sombrer dans l'oubli des consciences et de l'Histoire.

« Certaines n'avaient jamais vu la mer » est un roman polyphonique d'une incroyable intensité : longtemps résonnent les mots des multiples narratrices, longtemps résonne ce « nous » une fois la dernière page lue.

« La grange a brûlé
A présent

Je vois la lune » Masahide (1657-1723)

jeudi 1 octobre 2015

La citation du jeudi # 7

"La région a pris son essor après la publication de ces lignes, la population s'est rapidement étoffée, et en quelques années un village était né autour d'une importante industrie de pêche. L'histoire de Nestporp, plus tard rebaptisée Nestkauptadur, le destin des gens qui y ont vécu et qui y sont morts, leurs baisers, leurs paroles enflammées, leurs larmes inconsolables et par conséquent toute l'histoire d'Ari, sont advenus suite à la parution de ces quelques lignes écrites par le naturaliste Bjarnin et publiées dans la revue "Andvari". La vie naît par les mots et la mort habite le silence. C'est pourquoi il nous faut continuer d'écrire, de conter, de marmonner des vers de poésie et des jurons, ainsi nous maintiendrons la faucheuse à distance, quelques instants."

pages 28 et 29 in "D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds" de Jon Kalman Stefansson