mercredi 27 janvier 2021

Aaah... les histoires de crottes, on les aime!


 

« Un jour, dans la clairière du Bois des Fées, une souris rencontra un écureuil. « Tu sais quoi ? Cria-t-elle de sa voix minuscule. Je fais les plus belles crottes du monde ! »


Bien sûr, l'écureuil voulut démontrer à la souris que non, c'était, lui, l'écureuil, qui faisait les plus belles crottes du monde. Aussitôt dit, aussitôt fait, l'écureuil dépose cinq boulettes gracieuses.

Vous devinez la suite : un attroupement se forme autour des deux animaux et c'est à qui prouvera que la plus belle crotte du monde est la sienne. Ainsi, après la souris et l'écureuil, la belette, le putois, le blaireau, le renard, le loup puis le cerf vont de leur crotte jusqu'à ce que l'épervier vienne perturber la conférence au sommet des coprologues en annonçant l'arrivée d'un chasseur.

C'est le sauve-qui-peut général. Hélas, ils n'ont pas le temps de déguerpir car le chasseur a déjà épaulé son fusil.

C'est certain, c'en est finit de ces pauvres animaux.

Mais, non ! Mais non ! Mais non ! Tout le monde sait qu'il est dangereux de ne pas regarder où on pose le pied surtout quand il s'agit de jolies crottes toutes fraîches.

Le chasseur glisse sur celles de la souris et de l'écureuil puis tombe sur quelques autres et enfin achève de se crotter sur les dernières en cherchant à se relever.

Moralité : c'est un jour de CROTTE pour le chasseur qui s'enfuit, généreusement décoré de diverses déjections plus odorantes les unes que les autres.


Je trouve les illustrations superbes : elles sont précises et poétiques – même s'il est question de crottes -, les détails sont subtils. Chaque animal qui entre en scène apparaît juste avant.

Le paysage forestier est délicatement dessiné avec une multitude de détails que l'on prend plaisir à chercher et observer.

Quant au texte, bien que simple il est parsemé de termes précis, donnant une image mentale aux diverses crottes.

La souris fait une « petite crotte allongée », l'écureuil « des boulettes », la belette « des fins tortillons », le putois « une crotte compacte », le blaireau « une crotte sombre et filandreuse », le renard « des crottes torsadées », le loup « une crotte épaisse » qui en laisse pantois plus d'un.

On peut trouver des résonances avec « La petite taupe qui cherchait qui lui avait fait sur la tête » , c'est évident et on apprécie d'autant plus. L'album est aussi un plaidoyer pour la protection de l'environnement de la faune et flore sauvage, ce qui est à noter.


Mes petits élèves ont adoré l'histoire et en demandent la lecture régulièrement.

Un aperçu du travail de l'illustratrice Camille Garoche ici


Quelques planches :







samedi 23 janvier 2021

Comment venir à bout de terribles dinosaures?

 


Le Père Noël a déposé au pied du sapin plusieurs albums pour enrichir la bibliothèque de classe. Parmi eux « Silex ».

J'ai été séduite par la couverture, que je trouve très réussie, et le thème qui ne pouvait que plaire à mes élèves, nombreux à être fascinés par le monde des dinosaures.

Je ne connaissais pas, à ma grande honte, l'auteur-illustrateur qui livre de bien belles planches.


Silex, jeune garçon dégourdi au caractère fort n'apprécie pas d'être raillé par les garçons du clan qui le traitent de «Trois pommes ». Silex n'est pas grand mais....il ne s'en laisse pas compter dans ce monde où la taille semble être un élément déterminant surtout quand on souhaite devenir chasseur.

N'écoutant que son caractère bien trempé, il annonce qu'il part chasser le dinosaure et qu'il rapportera, dans sept lunes, « Un casse-tout, une queue-qui-pique et aussi un …un ... un mange-tout »


Silex n'a-t-il pas commis une folie en lançant un tel pari ?


La quête commence, Silex n'a emporté avec lui que des cordes et sa lance. Très vite on s'aperçoit que Silex, certes n'est pas très grand mais surprenant, intelligent et étonnant. A chaque fois, deux planches, sans texte, proposent aux enfants de suivre les stratagèmes de Silex.

Silex n'est pas grand comme un certain Kirikou et comme lui il est vaillant. J'avais cela en tête à chaque fois que je lisais la phrase « Silex n'est pas grand mais il est surprenant ».

Les « proies » ont aussi une double page (une grande planche) sur laquelle leur mensurations sont signalées. : le casse-tout est doté de « 3 cornes menaçantes,1 collerette osseuse, il pèse dans les 8000 kilos et mesure jusqu'à 8 mètres de long » … et vous entendez, non loin de vous, des « Ohhh », des « Aaaahhh » car le dessin du casse-tout est parlant. Il en va de même pour la queue-qui-pique et le terrible mange-tout

A chaque fois est glissé le point faible de chaque dinosaure : le casse-tout « a un sale caractère. Il ne supporte pas que l'on reste face à lui. » C'est une piste pour comprendre le non-dit de la double page narrant le stratagème de notre jeune héros. La queue-qui-pique « est redoutable, mais peu endurante. ». Le mange-tout ne semble pas avoir de point faible mais sa taille immense et son poids peut devenir un handicap si on applique le conseil de Tonton Galet.

Il y a également un conseil dispensé par un membre de la famille et retenu par Silex bien à propos. Pour le casse-tout « Mais mon oncle Stèle dit toujours : la force sans l'intelligence s'effondre sous sa propre masse. » Pour la queue-qui-pique « Mais bon, comme le dit mon oncle Grès : la patience a beaucoup plus de pouvoir que la force. » Quant au mange-tout « Mais bon, comme le dit tonton Galet : l'union fait la force. »


Quand Silex revient, avant la fin des sept lunes, auprès des siens, la surprise cloue le clan et Tados, le costaud moqueur, en reste presque muet.

La chute est humoristique avec un message qui m'a plu : « Je suis un chasseur, pas un tueur » A méditer.


Le parti pris des couleurs sépia, noir et rouge très foncé est original, efficace et apporte une dynamique à l'histoire.

Histoire qui est loufoque mais on s'en fiche puisque le message essentiel est celui de l'entraide, de la tolérance, l'intelligence, la patience et surtout le respect envers l'autre qu'il soit humain ou animal.


Quelques images







Le blog de Stéphane Sénégas: Clic!

Au coeur d'un marais rabelaisien

 


Il y a cinq ans je savourais le délicieux «Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants », court roman qui m'avait enchantée.

« Le banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs » m'a tout de suite attirée aussi dès que j'ai pu l'emprunter je n'ai pas hésité un seul instant.

Comment parler de ce roman foisonnant sans en dévoiler trop et sans s'éparpiller ? L'exergue peut mettre le lecteur sur la voie :

« Dans nos existences antérieures nous avons tous été terre, pierre, rosée, vent, eau, feu, mousse, arbre, insecte, poisson, tortue, oiseau et mammifère. » (Thich Nath Hanh citant le Bouddha)

La citation intrigue puis est oubliée au commencement de la lecture pour ressurgir au détour d'une phrase. L'art de distiller les sentiers de l'imaginaire est maîtriser par le truculent Mathias Enard.

Revenons à l'histoire. Un jeune thésard en anthropologie, David Mazon, choisit comme terrain d'étude un coin de campagne des Deux-Sèvres, là où on parle non pas « de batailles, de rois et d'éléphants » … quoique... mais où on lève joyeusement le coude en parlant des petits riens et grands événements du quotidien.

La Pierre Saint Christophe, son Café-épicerie-pêche et ses habitués, ses villageois goguenards, ses rumeurs et racontars, son église, son marais, son mode de vie exotique vu de Paris, son maire à la profession un peu spéciale, ses champs, ses troupeaux, son gibier, sa coiffeuse à domicile, son artiste décalé, ses agriculteurs, sans oublier son hiver glacial. Tout un microcosme formant un bouillonnement perpétuel d'énergies venues dont ne sait où.

David a pris pension à « La Pensée sauvage » un gîte à la ferme tenu par une femme avenante et heureuse d'accueillir le jeune homme. Très vite la nécessité d'un moyen de locomotion se fait jour : les Deux-Sèvres ce n'est pas Paris et son réseau de transports étendu. David acquiert la porte sur la liberté de circuler avec une vieille mobylette : sa vie d’apprenti anthropologue peut commencer.

Le roman s’ouvre sur le journal de bord de notre héros ce qui met tout de suite le lecteur dans l’ambiance : le coin perdu, en plein XXIè siècle, est un incroyable terreau pour une étude anthropologique originale car l’exotisme ne nécessite plus de longues expéditions lointaines. Reste-t-il encore des contrées vierges dans notre monde hyper connecté ? A vouloir éloigner les frontières de l’impossible, ce qui est sous nos yeux est devenu invisible et donc intéressant à redécouvrir pour « l’homo citadinus » qu’est David Mazon.

La vie joyeuse et débridée de La Pierre Saint-Christophe est peut-être le reflet de croyances profondément enfouies dans lesquelles la Mort tient le haut du pavé.

La mort est indissociable de la vie et inversement et qui serait le plus à même à l’incarner que le maire du village, Martial Prouveau, croque-mort de son état. Ah ! Il en siffle des verres de blanc, de rouge, de Loire ou d’ailleurs ! C’est pour mieux affronter le compagnonnage de la grande Faucheuse, celle qui remet les compteurs à zéro pour mieux rebattre les cartes. D’ailleurs, monsieur le maire pourrait être un fils de l’Abbaye de Thélème tant sa gourmandise est immense. C’est qu’il a du pain sur la planche : cette année, il organise le banquet annuel de la Confrérie des Fossoyeurs qui se tient à Pâques. Trois jours de trêve avec la Camarde, trois jours durant lesquels les croque-morts (on peut dire aussi thanatopracteurs) ripailleront et festoieront autour des plats les plus délicieusement préparés. Il n’y a pas d’Abbaye de Thélème mais celle de Maillezais où se déroule les agapes présidées par le maire, le Grand Maître Sèchepine, qui fera voter l’entrée des femmes dans la Confrérie, le Chambellan Bittebière, d’un pragmatisme confondant dans l’énumération de ce qu’il a engouffré et le Trésorier Grosmollard qui dénote par sa frugalité. Le tout sous le regard du lecteur au comble de l’étonnement devant la description burlesque dans laquelle se dévoile une pointe d’humour noir, de ce repas gargantuesque. Rabelais s’invite à la fête à la plus grande joie du lecteur qui savoure chaque mot, chaque expression, chaque instant d’une histoire au cœur du roman. Car la tradition du banquet veut que les participants racontent légendes ou contes et Mathias Enard entraîne son lecteur dans un tourbillon de souvenirs du folklore et d’évocations de poètes ou de philosophes Un régal absolu qui se clôt par l’énumération des cent noms de la Mort et l’antienne des fossoyeurs qui « enfin enterreront la Mort, bas-beurre de baratte à couilles ! »

La parenthèse enchantée est refermée, David Mazon a évolué, a même mûri : condescendant envers ces ruraux aux abords frustres et rustres, il en vient à les apprécier au point de renoncer à l’écriture de sa thèse , à quitter sa petite amie pour vivre, en vrai, grandeur nature, la vie rural, le retour à la terre avec Lucie, une jeune agricultrice « bio », dont il est tombé amoureux

La Roue tourne, tourne, inlassablement, elle recycle les âmes, les fait voyager dans le temps, les sexes, les espèces, les différents états de la matière. Car nous avons tous été une multitude de choses ou d’êtres, ballottés au gré des rondes de la Roue.

La Pierre Saint-Christophe est un microcosme dans lequel les personnages ont tous eu une route commune le temps d’une ou mille et une vies.

 

« Le banquet annuel de la Confrérie des Fossoyeurs » n’est pas un roman mais des romans tissés les uns avec les autres, au rythme des chansons, intermèdes contés, séparant les récits principaux.

J’ai aimé me plonger dans l’entrelac des histoires, des souffrances pesant sur plusieurs générations, des fragments de la vie des personnages dispersés au fil du roman que le lecteur prend plaisir à rassembler.

J’ai aimé cette ode à la Vie malgré la Mort qui rôde et profite de la moindre inattention pour s’en emparer afin de redonner la vie. Sous cet angle, la mort est une péripétie au cours de la vie, sans en devenir joyeuse, elle devient familière.

J’ai aimé les descriptions du terroir des Deux-Sèvres permettant de poser les questions auxquelles est confronté notre société : sauver ce qui peut l’être ou continuer aveuglément à foncer droit dans le mur.

J’ai aimé la fin heureuse, qui peut agacer parce que trop idéalisée, quoique pas tant que cela, montrant qu’un retour à la campagne peut ouvrir sur une multitude de possibles.

 

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lundi 18 janvier 2021

Frédéric, le frère de l'Autre

 


Mes libraires préférées ont mis en avant ce titre, parmi cinq autres, lors du prix « Mots et images » 2020.

J'étais un peu dubitative et il est rare que je tente la lecture si d'emblée je ne suis pas emballée, même après la jolie présentation réalisée par Jessi, une des libraires de « Mots et images ».

L'opportunité de lire ce roman s'est présentée récemment aussi me suis-je lancée.


Les Rimbaldiens se saisiront plus facilement que moi de l'histoire du frère d'Arthur Rimbaud, Frédéric de son prénom, garçon peu enclin à l'étude rangé rapidement dans la catégorie des « un peu bête ».

Or, Frédéric Rimbaud, frère de l'autre, Arthur, le célébrissime poète à qui tout réussi même quand sa vie part en morceaux, est tout sauf bête. Il n'est qu'impuissance face à la monstruosité maternelle.

Vitalie Cuif épouse puis « veuve » Rimbaud, est un modèle hallucinant de mère odieuse, castratrice, sévère et cruelle. Elle veut tout régenter, tout contrôler et que tout aille dans son sens.

Autant elle loue l'intelligence fulgurante d'Arthur autant elle méprise son aîné. Telle une ogresse elle dévore ses fils petits bouts par minuscules morceaux jusqu'à en faire des fuyards devant la vie.

Pourtant Frédéric aura un sursaut : celui de s'opposer à l'intransigeance maternelle pour épouser la jeune femme dont il est amoureux. Las, Blanche est issue d'une famille « ennemie » des Cuif, propriétaires terriens prospères en Champagne. les Justin. Déchéance aux yeux de la matriarche Rimbaud qui plongera dans l'oubli son fil aîné pour mieux glorifier Arthur alors elle ne comprend goutte à sa poésie qu'elle n'a jamais lue.


David Le Bailly bataille avec la quasi inexistence d'archives concernant Frédéric, l'autre Rimbaud, se demande s'il parviendra à extraire un maillon important dans l'histoire familiale d'Arthur, le poète.

Malgré le peu d'informations sur Frédéric Rimbaud, l'auteur parvient à tenir en éveil l'intérêt de son lecteur en brossant un tableau doux-amer d'une vie provinciale dans la ruralité profonde, celle qui est oubliée par le centralisme parisien. La brutalité du monde paysan saute au visage du lecteur ce qui est osé et plaisant.

Frédéric, le frère de l'Autre, a beau raté sa vie, selon les critères maternels, il apparaît comme un homme sympathique, bon enfant, ne demandant pas la lune mais une vie tranquille entouré de sa famille. Il n'a que faire des honneurs, de la réussite puisqu'il aime ce qu'il fait, puisqu'il aime les siens.

Je me suis attachée à cet homme de rien, à ce raté conspué par sa mère, sa sœur et son frère qui ne l'épargne pas dans les lettres écrites à leur mère. Jusqu'à quel point Arthur a-t-il été sincère ? A-t-il fustigé son aîné pour complaire à sa mère et ainsi conserver les subsides octroyés ? Est-ce plus facile d'aimer la mère quand on est au loin et plus aisé de lui écrire ce qu'elle souhaite lire ?

Je savais qu'Arthur Rimbaud n'avait pas réalisé que de belles choses dans sa vie, aussi n'ai-je pas été surprise par certains aspects de sa personnalité : antipathique, prétentieux, transformé par l'appât du gain et la vie embourgeoisée au Moyen Orient. Un autre Rimbaud, très sombre, se dévoile peu à peu sous la plume alerte de David Le Bailly qui réussit à maintenir l'équilibre entre fiction et enquête.

Ce qui est effarant c'est de constater combien la mémoire familiale peut s'arroger le droit de bannir le souvenir d'un membre de la famille parce qu'il a refusé le cadre auquel la matriarche voulait le soumettre.

On brûle ce qui nous ressemble et on porte au pinacle ce qui nous fait peur tant l'audace est folle et incomprise. C'est ce qui arrive, pour moi, à Vitalie Cuif veuve Rimbaud : Arthur est tellement lumineux, extraordinaire qu'il ne peut que faire frémir la terrienne qui est en elle. Arthur est un incompris parce que son intelligence sensible était inaccessible à la compréhension commune.

Par contre, Frédéric, l'homme simple, est une aubaine pour une mère telle que Vitalie. Vitalie, on entend vitalité, vie et vit : il y a du mâle dominant en elle, incompatible avec une banale vie conjugale et familiale.

Dire que j'ai passé un moment ennuyeux serait mentir car le rythme du roman est très bien composé. Cependant, je suis passée un peu à côté de « L'autre Rimbaud ».

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samedi 16 janvier 2021

Ma mère, c'est l'Allemagne et mon père, c'est le Führer

 


C'est l'histoire d'une obsession, celle du Führer, lui qui veut bâtir un Reich qui durera au moins mille ans. Un Reich débarrassé des races impures grâce au programme des Lebensborns.

Entre 1935 et 1945, le Troisième Reich et ses SS orchestreront les tentatives de création d'une « race supérieure de germains nordiques ». Toute femme allemande devra offrir son premier enfant au Führer puis le laisser aux bons soins d'un établissement du Lebensborn.

Max, le héros du roman de Sarah Cohen-Scali, raconte sa vie de la naissance à la défaite de l'Allemagne nazie.

L'histoire est glaçante et cruelle dont le ton est donné dès les premières lignes :

« 19 avril 1936. Bientôt minuit. Je vais naître dans une minute exactement. Je vais voir le jour le 20 avril. Date anniversaire de notre Führer. Je serai ainsi béni des dieux germaniques et l'on verra en moi le premier-né de la race suprême. La race aryenne. Celle qui désormais régnera en maître sur le monde. Heil Hitler! »


J'avais lu en 2015 « Kinderzimmer » de Valentine Goby, récit poignant et bouleversant sur les pouponnières au cœur des camps de concentration, je n'ai pu m'empêcher de penser que « Max » était le roman d'une autre atrocité nazie.


Max sait que le Führer veut des Allemands parfaits et dès sa naissance fera tout pour être un bébé puis un enfant modèle afin de ne pas être « désinfecté », mot codé pour euthanasier, parce que malgré les sélections drastiques du programme d'Himmler, la perfection n'est pas toujours au rendez-vous.

Max-Konrad est arraché à sa mère pour être confié à une nourrice : la séparation s'effectue dans la douleur intestinale responsable d'une perte de poids au risque d'être « désinfecté ». Konrad est un dur à cuir, digne du plus bel acier Krupp, Konrad sort vainqueur de la perte de son cordon ombilical invisible. Un seul souvenir demeurera : une photo prise lors du baptême de Max, il pose dans les bras de sa mère aux côtés du Führer.

Notre très jeune héros se construit dans l'amour absolu envers le Führer et le Reich, dans le rejet de tout attachement affectif malgré tous les soins attentifs dont il est l'objet : il devient une vitrine probante du programme « Lebensborn ». Un incident sera utilisé pour en faire un héros. Encore nourrisson, il est enlevé par une détenue puis retrouvé, au bout de trois jours, déshydraté, presque à l'agonie, prisonnier de ses bras décharnés. La prisonnière avait-elle perdu un bébé à son arrivée au camp ? Son enfant a-t-il été mis dans une Kinderzimmer, attendant une mort inéluctable ? Sans doute... certainement.


Max est envoyé en mission en Pologne en tant que « rabatteur » d'enfants blonds aux yeux bleus, utilisables dans un des points du programme d'Himmler, la germanisation par l'enlèvement d'enfants que l'on confiera à de bonnes familles allemandes. Il apprendra le polonais, il sera témoin d'exécutions, de violences et connaîtra le début de la peur.

Il a un rêve : intégrer une école et pas n'importe laquelle, Kalisch, ancien monastère devenu établissement scolaire nazi, « l'école des enfants volés à leurs parents ». Il doit tenir le rôle du garçonnet polonais heureux de devenir allemand et montrer ainsi à ses camarades de classe apeurés le chemin à emprunter pour un avenir meilleur.

C'est là qu'il fera connaissance avec Lucjan (Lukas en allemand), jeune polonais rebelle et astucieux. Lukas sera un des grains de sable dans la belle machine nazie et Max sera aux prises avec les symptômes du traumatisme affectif subi lors de la séparation maternelle. Son draufgängertum, sa combativité, son esprit guerrier, doit être stimulé pour ne pas devenir mollasson, aussi devient-il de temps en temps téméraire au point de jouer avec sa vie.

Malgré ses efforts, Max s'attache à un camarade de classe, Wolfgang, qu'il verra tomber sous le coup de pistolet de leur éducatrice : le gamin n'avait pas salué assez vite un officier SS car il ne se souvenait plus des grades. Mort... Tot... Kaputt et Max apprend à vivre avec l'absence d'un être apprécié. Il a beau vouloir être un monstre, un vrai nazi, il a des failles qui le rendent attachant, un sacré paradoxe tout de même ! Il n'est et ne reste qu'un enfant avec un regard d'enfant.

Au fil des semaines, il s'attache à Lukas qui invente mille et une façons de se faire punir ou de tenter de mourir.

Ils sont enfin mûrs pour Napola, l'école réservée à l'élite du Reich. L'ironie de la situation éclate lorsque Lukas révèle sa judéité à Max qui ne le croit pas un seul instant. Or, c'est la vérité, une vérité dérangeante pour Max qui ne peut concevoir qu'un Juif puisse posséder toutes les caractéristiques des germains nordiques.


Peu à peu les masques tombent, le Reich est aux abois, les programmes s'effondrent et Berlin capitule.

Max, le prototype du Lebensborn, sauvé par Lukas le Juif, croisera la route d'une femme élégante et triste, porteuse d'une photo qui trouvera écho dans les souvenirs sensoriels de notre héros.

La défaite du Troisième Reich jettera sur les routes des milliers d'orphelins, des centaines de jeunes gens embrigadés dès leur plus jeune âge dans les rouages de l'idéologie nazie, des âmes perdues que les services sanitaires alliés tenteront de remettre debout.

« Max » est un roman qu'on ne veut pas lâcher malgré l'horreur du sujet : les camps de concentration ont dévasté physiquement des milliers d'hommes et de femmes, les Lebensborns ont dépouillé des milliers d'enfants de leur identité et de leur avenir. La sélection programmée d'un bout à l'autre de la chaîne de vie au prix d'une horreur indescriptible.


Un roman ado à lire absolument. Même si l'auteure n'épargne rien au lecteur : langage cru et scènes obscènes.


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dimanche 10 janvier 2021

Qu'y a-t-il au bout de la patience? Le ciel ou l'enfer?

 


La rentrée littéraire de septembre est tellement foisonnante que nous échappent, parfois, souvent même, de vraies pépites. Heureusement la sagacité des lycéens met en lumière des livres qui enchantent, remuent, secouent ou désarçonnent.

 

« Les impatientes » roman polyphonique dans lequel le destin de trois femmes, deux adolescentes et une femme trentenaire. Elles sont toutes les trois liées soit par le sang soit par les liens du mariage polygame.

Ramla, Hindou et Safira vivent dans leur chair et dans leur cœur les affres du mariage forcé : les deux premières voient leurs rêves s'effondrer, la troisième sa quiétude de femme unique s'envoler.

Elles n’ont entendu qu’une seule antienne depuis toujours : tu dois être patiente. Or, elles n’en possèdent plus : Ramla voudrait que son père revienne sur sa décision, Hindou qu’on ne la jette pas en pâture à un homme violent et Safira que son époux renonce à l’élixir de la jeunesse.

Derrière les murs des concessions, ces demeures des familles aisées, se cachent des jeux de pouvoir et la détresse des jeunes filles aux rêves tués dans l’œuf. « Munyal », tu es née fille tu vivras dans le « munyal » jusqu’à ce que la mort te délivre.

Derrière les hauts murs des belles propriétés, les filles deviennent les esclaves de leur époux, doivent servir leur co-épouse et attendre le bon vouloir du maître de leur corps. Elles espèrent devenir mère à défaut de recouvrer la liberté.

« Munyal »… patience ! Il est impossible d’aller à l’encontre d’une loi édictée par le Tout-Puissant.

Les chemins se croisent, la vie des trois héroïnes ne sera plus la même après heurts et éloignement. Cependant elles ont un point commun : la révolte, celle qui fait brûler tous ses vaisseaux pour retrouver « l’avant ». Elles refusent le sort qui leur est imposé par l’invocation de la fatalité d’être une fille. Chacune à sa manière essaie de conserver l’espoir et sa dignité.

 

Ramla peut passer son bac avant le mariage, largesse dispensée par son futur époux, la cinquantaine inquiète pour sa virilité. Quoi de mieux qu’un bain de jouvence auprès d’une jeune vierge !

Elle rêvait de devenir pharmacienne aux côtés de son fiancé en Tunisie, elle sera la seconde épouse d’un homme mûr et devra cohabiter avec une co-épouse qu’étreint la jalousie et la colère d’avoir perdu son statut d’unique femme.

Safira mettra en place mille et un stratagèmes pour se débarrasser de sa rivale, se délectant d’élixirs, de filtres magiques récoltés auprès de marabouts célèbres ou pas. Les croyances ancestrales la submergent jusqu’à ce qu’elle comprenne que Ramla est aussi une victime, autant qu’elle-même.

Il y a des scènes savoureuses entre Safira et sa meilleure amie préposée à l’obtention de la potion qui lui fera revenir l’amour inconditionnel de l’époux. L’humour voile le caractère glaçant des situations sans pour autant l’occulter.

Hindou boira le calice jusqu’à la lie : violences conjugales, viols, humiliations qui la conduiront à fuir la concession, manière pour elle de se rebeller contre l’ordre établi. Son chemin sera celui de la folie, seule échappatoire d’une vie qui n’en est pas une. Son histoire est la plus terrifiante des trois, on en sort glacé, tremblant et atterré.

 

Dans le cercle incessant du malheur d’être fille, d’être femme, une lueur, faible et pourtant précieuse : Safira, après avoir compris que sa rivale subit ce qu’elle vit, prend exemple sur elle et apprend à lire et à écrire. Le savoir, la connaissance, premiers pas dans la maîtrise de son destin.

Le roman « Les impatientes » est celui de femmes qui ne se résignent pas même si les conséquences ne seront pas identiques. C’est aussi celui d’un monde dominé de manière absolue par les hommes. Les femmes ne sont là que pour leur « bon plaisir » et si elles n’obéissent pas dur est le châtiment dispensé. Malgré les cris de douleur et de terreur personne ne réagira parce que personne n’y trouvera à redire puisque la volonté du Tout-Puissant est que la femme soit au service de l’homme. C’est ainsi et pas autrement.

 

Malgré la noirceur d’une vie au cœur d’une cage dorée, une brise souffle l’espoir d’une liberté. Un des frères de Ramla, qui lui a fait rencontrer son amoureux, s’élève contre le mariage forcé alors que la main de sa sœur était promise à son ami. Lui et son ami seront poursuivis par les deux familles au point qu’ils n’ont pas d’autre solution que de fuir à l’étranger.

La brise ouvre le cœur des femmes qui relatent leur propre histoire et s’aperçoivent qu’elle est identique à celle de l’autre, qu’elles partagent les mêmes douleurs. Les prémisses d’une solidarité féminine posent les premières pierres d’une lutte contre l’oppression.

 

« Les impatientes » roman d’une bataille pleine de rage pour s’émanciper de l’oppression masculine. Les moyens peuvent sembler dérisoires or ils sont très importants : apprendre à lire, à écrire et conduire pour conquérir son propre destin ou s’enfuir rejoindre un frère avec lequel la correspondance internet fut la corde de la délivrance. Seule Hindou ne trouvera pas la force de sa sœur. Long est le chemin pour que les mentalités changent et ouvrent les perspectives d’un autre possible.

 

« Les impatientes » est un roman-cri, un roman qui met le lecteur dans la peau d’une femme battue et violée, qui le pose face à la complicité familiale, la pire de toute en somme, qui le met face à la folie qui guette les proies fragiles.

Et Djaili Amadou Amal se fait porte-parole de celles qui ne l’ont pas, celles que l’on claquemure dans l’enfer de la soumission aux époux, pères ou frères.

 

« Patience, mes filles ! Munyal ! Intégrez-la dans votre vie future. Inscrivez-la dans votre cœur, répétez-la dans votre esprit. Munyal ! Telle est la seule valeur du mariage et de la vie. Telle est la vraie valeur de notre religion, de nos coutumes, du pulaaku. Munyal, vous ne devrez jamais l’oublier. Munyal, mes filles ! Car la patience est une vertu.

- Dieu aime les personnes patientes. » dit mon père. » (p83)

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samedi 2 janvier 2021

Double vie

 


Joséphine est prof de philosophie dans un lycée de Drancy, elle traîne la grisaille de sa fonction d'enseignante tout comme elle s'enlise dans le gris de sa vie. Tout lui ôte le sentiment d'exister.

Le quotidien de la classe n'est qu'insatisfaction et désillusion : tout est vain, tout est morne, tout est désespérant jusqu'au jour où elle décide prendre des cours d'effeuillage chaque vendredi.

Elle passe une audition dans un club de strip-tease de bonne tenue et est embauchée tout de suite. Elle devient Rose Lee lorsque le monde de la nuit s'éveille.

Habillée de tenues sexy, maquillée comme une Diva de la nuit, elle danse et s'effeuille chaque nuit pour le plaisir des hommes mais aussi pour le sien, celui de se savoir belle et désirable dans le regard masculin. Une seule règle : le client ne touche pas.

Commence pour Joséphine une double vie entre sa vie rangée de professeure de philosophie et sa vie nocturne où elle devient fantasme masculin.

Elle navigue entre la misère d'une profession décriée et le monde des paillettes, du luxe et du fantasme vendu au rythme des danses.

Le grand écart entre les deux mondes peut devenir risqué et brûler les ailes de Rose Lee.

J'ai dévoré "On ne touche pas", j'ai suivi la métamorphose de Joséphine en papillon de nuit Rose Lee, un merveilleux papillon empreint d'humanité : le monde de la nuit regorge de misères silencieuses, sourdes douleurs des adultes, miroir des misères de l'adolescence en plein désarroi face à un avenir incertain, la saveur amère laissée par la capitulation d'une Education Nationale qui ne souhaite qu'alléger les programmes pour qu'ils deviennent peau de chagrin. Pour survivre entre chaque vacances, Joséphine se perd dans la danse, dans la nuit qui glorifie le corps, qui le fait aimer, qui le fait onduler et danser.

J'ai aimé la relation sincère entre Joséphine, professeure de philo, et un de ses élèves, Hadrien, qu'elle guide en répondant à ses lettres : la philosophie permet de comprendre la vie, de mettre des mots sur des concepts qui eux permettront la mise en place d'une réflexion essentielle pour devenir un être autonome. Par petites touches, elle dispense les pensées de Marc-Aurèle, des Stoïciens, de Descartes ou de Spinoza.

Autant Joséphine a peu de relations avec ses collègues du lycée, autant elle tisse des liens forts avec les filles de la nuit... Coquelicot, Fleur, Andrea. Elle danse pour oublier qu'elle est impuissante en classe, pour mettre de côté les défaites quotidiennes et l'absurdité d'un métier en désespérance, nié par le rouleau-compresseur appelé Education Nationale. Ce dernier broie autant les enseignants que les élèves pour faire accepter le concept de l'égalitarisme, pipé d'avance.

Le luxe de Joséphine est d'aimer être admirée par des inconnus dans la pénombre du club, d'être désirée, d'être le fantasme qu'on ne peut atteindre. Le corps et sa sensualité, les deux mamelles d'une véritable liberté d'être.

J'ai été touchée par l'histoire et par l'héroïne narratrice qui se dévoile pour tout simplement vivre, avoir le sentiment si précieux d'exister.

Je danse, je m'effeuille donc je suis. « Je est le même »


Quelques passages

« Le décalage m'apparaît dans toute sa crudité. Rose Lee ne plairait pas à Martin. Elle réveillerait le pourceau qu'il étouffe à coups de poésie. […] Et s'il me voyait, presque nue, sur le podium ? Peut-être qu'il ne me reconnaîtrait-il pas. Les yeux de Rose Lee sont noirs de khôl et de mascara. Elle change de coupe, met des postiches, lâche ses cheveux. Rose Lee porte un serre-taille. Sa peau est veloutée, son dos cambré, ses seins dévoilés avec ardeur. Rose Lee peut être mille autres. Ce n'est pas moi. » (p 114)


« A votre place, je ne me marrerais pas comme vous le faites. Assis là, sur les bancs que vous abîmez avec vos inscriptions obscènes, vous vous faites avoir. […] Tout le monde vous prend pour des imbéciles. Nos dirigeants, l'institution, mes collègues. Moi aussi. Et tout est fait pour que vous restiez des imbéciles. Vous vous êtes déjà demandés pourquoi on n'arrête pas d'alléger les programmes scolaires ? Ça ne vous fait pas réfléchir, ça ? Je vais vous le dire, pourquoi. Parce qu'on veut vous donner moins, et de moins en moins, pour faire croire à vos parents, à l'opinion publique et à la terre entière que vous assimilez vite et bien. Que vous êtes tous très intelligents. En réalité, on vous tire vers le bas parce qu'on a besoin de votre ignorance, et de votre incapacité à avoir une pensée très élaborée, profonde. C'est pourquoi vous devriez pleurer tous les jours, vous désespérer, vous mettre à genoux, nous supplier de vous enseigner l'histoire, la littérature, la grammaire, la syntaxe, implorer pour qu'on vous donne des œuvres complètes à lire, qu'on vous traite comme de vrais élèves à qui on impose silence, prise de note, discipline, effort !. » (p 214)

Quelques avis

Babelio  Sens critique  Alex  Delphine


vendredi 1 janvier 2021

Un TAG: "je lis donc je suis" 2020

 

(Edward Hopper 1882-1967)

Je l'ai vu chez "Les livres de George"  qui le pratique chaque année. Je m'y essaie à mon tour.

Le principe du TAG:  répondre aux questions suivantes par des titres de romans lus au cours de l’année écoulée. Je pense que c'est loin d'être aussi simple que cela en a l'air.


  1. DECRIS-TOI : "Des femmes remarquables"
  2. COMMENT TE SENS-TU ? : "Délivrez-moi!"
  3. DECRIS Où TU VIS ACTUELLEMENT: "L'auberge de la Jamaïque"
  4. SI TU POUVAIS ALLER Où TU VEUX, Où IRAIS-TU ? : "Dune"
  5. TON MOYEN DE TRANSPORT PREFERE ? : "La marche"
  6. TON (TA) MEILLEUR(E) AMI(E) EST ? : "La captive aux yeux clairs"
  7. TOI ET TES AMIS VOUS ÊTES ? : "La route de l'ouest"
  8. COMMENT EST LE TEMPS ? : "Smilla et l'amour de la neige"
  9. QUEL EST TON MOMENT PREFERE DE LA JOURNEE ? : "L'éveil du Léviathan"
  10. QU’EST LA VIE POUR TOI ? : "L'archipel d'une autre vie"
  11. TA PEUR ? : "L'angoisse du gardien de but au moment du pénalty"
  12. QUEL EST LE CONSEIL QUE TU AS A DONNER ? : "Boza!"
  13. LA PENSEE DU JOUR ? : "Ciao Bianca"
  14. COMMENT AIMERAIS-TU MOURIR ? : Au "Vladivostok circus"
  15. LES CONDITIONS ACTUELLES DE TON ÂME ? : "Révolte"
  16. TON RÊVE ? : "Légende"
Si cela vous tente, ne résistez surtout pas!

jeudi 31 décembre 2020

Pas de bilan lecture mais...

 


Je vous souhaite une belle et heureuse année 2021 remplie de jolies lectures.

mardi 29 décembre 2020

« Où se réfugier quand aucun chemin ne mène hors du monde ? »

 


Sigvaldi, la trentaine, tombe amoureux de la splendide Helga, jeune femme qui ressemble à Elizabeth Taylor, elle a dix ans de moins que lui.

Ils sont heureux, ils ont deux filles, Sesselja et Asta. Tout pourrait leur sourire... sauf que Helga ne s'épanouit pas dans le rôle de femme au foyer. La fissure aura lieu lors d'une soirée chez son père où elle chante et subjugue l'assemblée de fêtards.

Quelques semaines plus tard, le mariage part à vau-l'eau, Helga abandonne son foyer et ses filles alors que Sigvaldi est au travail.

Les filles sont recueillies chacune de leur côté, leur père ne pouvant pas s'en occuper. Pour Asta ce devait être l'affaire de deux ans, elle restera jusqu'à l'année de ses seize ans avec sa vieille nourrice.

Asta est aussi belle que sa mère, elle est admirée, regardée et convoitée. Jusqu'au jour où elle refuse d'aller plus loin avec son petit ami et le gifle. Dans les années soixante, les adolescents dits « difficiles » sont envoyés à la campagne, autrement dit au fin fond du monde islandais, pour réapprendre les règles sociales. C'est ainsi qu'Asta se retrouve dans la ferme d'Arni et sa mère Kristin dont l'esprit bat la campagne régulièrement. Il y a déjà Josef, un adolescent de son âge.

Asta, ou « amour » en islandais si on enlève le -a- final, est une héroïne sensuelle, avide de vivre et de trouver sa place dans le monde. D'ailleurs tout tourne autour de l'amour, l'antienne du roman de Jon Kalman Stefansson.


L'amour et ses multiples formes sont autant de pièces du puzzle littéraire concocté par l'auteur.

Aime-t-on follement plusieurs fois au cours d'une vie ? Sans doute mais pas avec le même schéma.

Ce qui est certain c'est que l'amour, comme la souffrance, son pendant, apportent à l'existence humaine son intensité, ce qui lui confère sa réalité. On aime, on souffre donc on est, on vit, on existe.

L'amour donne à l'être humain sa place dans un tout. « Où se réfugier quand aucun chemin ne mène hors du monde ? » Dans l'amour, dans toute sa globalité et sur toutes ses gammes. Il nous grandit, il nous construit au fil des désillusions, des échecs, des regrets, des remords et des doux souvenirs. Il nous montre combien brève est la vie et que chaque instant passé auprès de ceux qui comptent est un cadeau plus précieux que le plus pur des diamants.

C'est cette quête que le lecteur suit avec Asta du cœur de l'Islande battue par les vents incessants, perdue sous la neige ou les brouillards à couper au couteau, isolée dans la nuit boréale au milieu d'un océan immense ; au centre de Vienne ou de Prague, là où bat le cœur de la culture théâtrale de l'Europe.

L'Islande, petite île au milieu d'une immensité liquide, engendre des femmes et de hommes au caractère trempé et fantasque parce que la nuit polaire ne peut que donner corps à une fête permanente pour oublier que trop de sombre tue la lumière. Ils peuvent se perdre dans l'immensité d'une bouteille de vin ou de vodka.

Jon Kalman Stefansson nous conte l'histoire croisée de l'Islande moderne et d'une famille en utilisant tous les ressorts qui tissent la trame d'un roman extraordinaire malgré l'arythmie des récits enchâssés. Peu à peu les pièces du puzzle s'agencent pour offrir une fresque romanesque qui touche à l'universel.

Il y a de la poésie, de l'épique, du tragique et du bonheur ce qui est délectable.

J'avais beaucoup apprécié « D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds », j'ai adoré « Asta » roman vibrant et envoûtant.


« J'ai fini par trouver le sommeil. Au moment où d'autres se réveillaient. Je me suis endormie dans le noir et réveillée dans le noir, mais il faut se garder de procéder à je ne sais quelles déductions dramatiques. Nous sommes tout bonnement en décembre, aucun autre mois ne produit autant d'obscurité » (p 119)


« Tu es peut-être dans les fjords de l'Ouest, dans une ferme abandonnée depuis des dizaines d'années ? Serais-tu là-bas, au creux de mon passé ? Et la seule manière pour moi de te retrouver serait de refaire tout ce chemin à l'envers ?

Ou es-tu simplement « parti » ?

Quel que soit le sens deton geste.

Parce que tu en as eu assez ? Parce que c'est ainsi que tout doit se terminer : dans le silence, l'absence et l'indifférence ?

Que tu as coupé les liens qui nous unissaient, ces liens que je croyais si puissants, et qui nous ont unis pendant plus de trente ans ? Que tu as résolument tranchés.

Et qu'aucune puissance sur terre ne saurait renouer.

Vraiment ? Aucune puissance sur terre ne saurait les renouer ? » (p 124-125)


Quelques avis

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Lu dans  le cadre



mercredi 23 décembre 2020

Mille nuances de blanc

 


Quatrième de couverture

Peu avant Noël, à Copenhague, un garçon groenlandais de six ans se tue en tomban du toit d'un immeuble. Accident, conclut la police. Ce n'est pas l'avis de Smilla Jaspersen. Elle connaît l'enfant. Et, surtout, elle « connaît » la neige.


Smilla Jaspersen est une jeune femme métisse danoise et groenlandaise. Elle est libre, indépendante et rebelle. Elle s'habille de manière toujours très chic et recherchée avec des vêtements d'excellente qualité respirant le luxe. Ce qui la rend d'autant plus surprenante et mystérieuse.

Smilla vit dans le même immeuble que Esajas et sa mère, elle accueille souvent le garçonnet chez elle quand la mère sombre dans les limbes de l'ivresse. Elle connaît bien l'enfant et son vertige aussi n'abonde-t-elle pas dans le sens de la police quand cette dernière conclut à un accident. Quand elle a observé la scène de l'accident, elle a su lire la neige : son enfance passée à Thulé, au Groenland, lui a appris à la langue de la neige, cette neige qui porte mille et un noms en groenlandais. C'est pourquoi les traces de pas sur le toit lui relatent une autre histoire que celle d'un banal accident.

Smilla ne veut pas en rester là : elle veut comprendre pourquoi Esajas est tombé, ce qui l'a poussé à grimper sur le toit et a provoqué la chute mortelle.


A mesure qu'elle avance dans son raisonnement et pose des questions, « on » cherche à entraver la progression de ses investigations et à l'intimider. Pourquoi ?

De questionnement en découverte, Smilla se rend compte que la mort du garçonnet est un élément, aux apparences anecdotiques, qui a perturbé les rouages bien huilés d'une organisation mêlant trafics en tout genre et recherches scientifiques secrètes.

Les enjeux sont énormes et provoquent une réaction en chaîne quand Smilla fouille dans les archives de la Compagnie danoise de Cryolithe et découvre qu'elle a couvert une expédition géologique au Groenland, en 1991, à Gela Alta. Une autre expédition avait eu lieu en 1966, infructueuse également. En remontant dans le temps, Smilla s'aperçoit que des chercheurs danois et norvégiens s'étaient joints à une expédition allemande au cours de la seconde guerre mondiale. Qu'est-ce qui peut attirer les regards sur cette région polaire, en dehors de la cryolithe, nécessaire minerai dans la fabrication de l'aluminium ?


Le Groenland est une terre hostile à la richesse minière indéniable ce qui attise la convoitise des grands groupes capitalistes prêts à tout pour s'emparer ce qui ce qui peut rapporter de l'argent au mépris des droits humains les plus élémentaires.

La course au profit ne prend pas en compte l'histoire, les traditions et encore moins l'équilibre écologique entre la glace, la neige, la faune, la flore et les hommes.

L'enquête de Smilla peut compromettre une expédition scientifique importante ce qui met en danger la vie de la jeune femme.

N'écoutant que son courage et son opiniâtreté, acquise dans une enfance groenlandaise, Smilla se fait embaucher comme femme de chambre sur le Kronos un petit cargo brise-glace paré pour se rendre dans le Grand Nord, là où les icebergs achèvent de dériver pour s'agglutiner en amas de glace d'une dangerosité extrême. Elle y trouvera des réponses.... glaçantes et effrayantes.


Peter Hoeg navigue entre le roman policier, roman noir et roman de science-fiction. Il n'épargne pas son lecteur avec des allers-retours entre le passé de Smilla, son présent, le passé du Groenland et sa modernité. Il orchestre le mystère avec maestria, distille la peur, tel un poison savamment dosé, tant chez Smilla que chez le lecteur.

Son héroïne doit puiser au fond d'elle-même courage et passion pour découvrir ce qui a provoqué la mort du jeune Esajas, elle lit les silences éloquents chez les autres, elle débusque un étrange parasite plus ravageur que le ver de Guinée ou le ver polaire. Mutation du parasite due à la proximité d'une météorite, objet de nombreuses convoitises ?

L'auteur excelle à mêler la critique envers la manière dont le Danemark a colonisé le Groenland, l'observation de la difficulté à tenir entre deux cultures aussi différentes que celle des Inuits et celle des Danois, à porter un regard acéré sur l'éternel conflit des relations homme-femme et à mettre en lumière le risque énorme à court ou moyen terme pour l'humanité d'un dérèglement dans l'équilibre subtil de l'écosystème du Groenland et des régions polaires, risque encouru par la course au profit d'un capitalisme à qui on a lâché la bride.

« Smilla et l'amour de la neige » est un hymne à ces régions hostiles où la vie dépend de la connaissance de la neige sous toutes ses formes. Une neige aux mille mots, aux mille nuances de blanc. Un monde cruel et envoûtant par sa beauté indicible.


Peter Hoeg offre un roman d'une beauté époustouflante, au rythme soutenu et à l'atmosphère délicieusement oppressante.

J'avais lu « La petite fille silencieuse » roman dans lequel l'eau tient un rôle essentiel, et « Le pouvoir de Susan », romans que j'avais hautement appréciés. « Smilla et l'amour de la neige » m'a enchantée au point que j'ai quitté, à regret, Smilla l'inclassable jeune femme aux mille et une facettes aussi intéressantes les unes que les autres.

Le must du must ? Le lire bien au chaud sous la couette ou confortablement installé(e) avec à portée de main un mug de thé brûlant.


Quelques avis

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