lundi 30 juillet 2018

Romeo et Juliette, l'origine


« Gentilhomme vicentin, homme de lettres et soldat, Luigi Da Porto (1485-1529) est le premier qui donna ses lettres de noblesse à un thème à l'origine d'une tradition littéraire dont la tragédie de Shakespeare est la plus haute expression. C'est à lui que l'on doit en 1530, la forme moderne de l'intrigue, que l'on retrouvera dans une nouvelle de Bandello en 1554, puis dans la pièce de Shakespeare vers 1595. S'inspirant d'une légende siennoise dont Masuccio de Salerne tira l'argument d'un de ses contes en 1476, Luigi Da Porto transporte le lieu de l'action à Vérone et change les prénoms des malheureux amants : Gianozza et Mariotto deviennent sous sa plume Juliette et Roméo. L'intrigue est située au temps de Bartolomeo Della Scala, podestat de Venise de 1300 à 1304. L'antagonisme entre les familles des deux amoureux fait ici seul obstacle à leur union. Da Porto élabore un canevas sommaire, concentrant son attention sur la seule passion amoureuse : les quelques autres personnages apparaissant au fil de ces pages ne servent qu'à mettre en relief cette passion, en particulier l'amour pudique et intrépide de la jeune fille. » (France culture – 10 janvier 2009)

D'ordinaire j'élabore un commentaire le plus construit possible, or pourquoi paraphraser ce qui a été dit avec talent ?
J'ai découvert ce récit qui tient plus de la nouvelle que du roman, en flânant au salon du livre des Etonnants Voyageurs 2018. La curiosité m'a conduite à sortir mes euros pour acquérir le livre et connaître la genèse de l'histoire qui inspira une des plus belles tragédies de Shakespeare.
La trame est là, fraîche et prenante : le lecteur tombe, sans résistance, dans les rets du récit fait à dos de cheval par le narrateur. L'histoire étire le temps, comble l'ennui du voyage et attise la curiosité de l'auditeur invisible que nous sommes.
Le récit est intéressant dans le sens où l'auteur s'attache plus à mettre en valeur les subterfuges pour faire triompher l'Amour entre deux jeunes gens, les personnages gravitant autour de nos jeunes héros n'étant qu'à peine évoqués.
Nous ne pouvons qu'être émus lors du quiproquo final, loin de la grandiloquence théâtrale, et regretter que les jeunes amants ne se rejoignent que dans la mort.

Une lecture pour compléter celle de Shakespeare.

« Il y a quelques jours que je vous parlais du désir que j'ai d'écrire une Nouvelle dont l'action s'est passée à Vérone. Quoique je vous l'aie racontée, cependant je regarde comme un devoir de vous la mettre ici sur le papier. Par ce moyen, je fixerai plus sûrement mon récit dans votre mémoire, et d'ailleurs, étant moi-même malheureux, il me convient assez de parler de deux infortunés amants dont les aventures font le sujet de cette histoire. C'est à vous que j'en fais la dédicace, afin que vous puissiez voir dans quels dangers, à quelles infortunes inattendues et enfin à quelle mort cruelle sont entraînés la plupart des amants. Je vous adresse cette Nouvelle d'autant plus volontiers que ce sera sans doute le dernier essai de ce genre qui sortira de ma plume, et que je désire vous consacrer mon dernier travail. Vous êtes comme le port où tout ce qui a quelque mérite et quelque talent cherche à aborder ; aussi après avoir navigué si longtemps sur l'océan poétique, c'est à vos rives que je viens abriter et lier ma frêle barque.

Recevez donc ma Nouvelle, madame, et lisez-la avec bienveillance, tant à cause du sujet intéressant qu'elle renferme, qu'en raison des liens de parenté et d'amitié qui nous lient.

Quoique j'aie éprouvé bien des chagrins en ma vie, cependant le ciel ne m'a pas toujours été rigoureux, comme vous le savez, puisque, dans ma jeunesse, ayant pris le parti des armes et m'étant trouvé dans la compagnie d'hommes braves et recommandables, je fus employé quelque temps dans votre belle patrie, le Frioul. Là, j'allais, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, selon que mon devoir l'exigeait. J'avais alors à mon service, lorsque je voyageais à cheval, un archer de Véronne, âgé d'environ cinquante ans, brave de sa personne et parlant très agréablement comme tous les gens de son pays. Il se nommait Pellegrino. Cet homme courageux, soldat consommé, était assez droit de corps et de plus toujours amoureux, disposition qui ne s'accordait peut-être pas trop bien avec son âge, mais qui doublait sa vivacité dans l'occasion. Il prenait ordinairement un grand plaisir à raconter (ce qu'il faisait avec beaucoup d'art et de grâce) les plus belles et les meilleures nouvelles, et choisissait de préférence celles où il est question d'amour. » (p 11-13)


vendredi 27 juillet 2018

Théodose ou de l'éducation


C'est la couverture du roman « Théodose le Petit » qui m'a incitée à l'emprunter, le risque était minime puisque j'avais la possibilité d'en arrêter la lecture si je n'entrais pas dans l'histoire.
Pourquoi des fraises en couverture ? On ne percute pas immédiatement, il m'a fallu plusieurs jours pour me dire, en me frappant le front du plat de la main « Ah, mais oui, c'est bien sûr ! ».
Quelle belle introduction donnant envie de se précipiter sur le roman dès que l'occasion s'en présentera ! Ça, c'est de l'introduction travaillée et léchée... d'aucune aide pour l'éventuel lecteur de cet article.

Il est des romans qui se lisent, disais-je, parce qu'ils ont une couverture étonnante, inhabituelle ou parce qu'ils ont un titre qui titille la curiosité de potentiel lecteur.
« Théodose le Petit » attira mon regard par la couverture acidulée puis par son titre amusant.

On ouvre le roman, on lit la première phrase et on se demande dans quoi on est tombé. 
Le chapitre d'exposition est du même tonneau que la phrase d'attaque. Où va-t-on ?
Le chapitre deux intitulé « La fraiseraie de la chouette Calliope » interpelle et donne une éventuelle piste : serait-ce une histoire d'animaux doués de parole et de raison ?
Entrent en scène Théodose le Petit et le Chatchien. Le lecteur nage-t-il en plein délire ? D'autant que peu à peu les personnages parlent d'un abominable Samuel, un Minotaure dans une maison étrange, cultivant des champignons, en guerre larvée contre Calliope, la chouette. Un Silure est évoqué, une fantôme Otilia, des fourmis vertes et violettes, un duc d'Ottembourg, d'une Fraternité, d'un Mur, d'un Lac Froid et de Bucarest.
Est-ce une fable édifiante ? Est-ce un roman d'apprentissage comme le laissent supposer les relations entre Théodose Le Petit, Prince Héritier d'un royaume bien malmené, et son précepteur, Gabriel le Chatchien, Premier Ministre désigné comme seul guide du jeune prince. Est-ce une parodie sur le pouvoir et ses vicissitudes ?
Un peu de tout cela.

Après des débuts difficiles, je me suis attachée aux personnages et aux épreuves qu'ils traversent. L'écriture est agréable car le style est soutenu et délicieux à lire.
Le lecteur se retrouve spectateur de deux camps qui s'affrontent dans la course au pouvoir. Le machiavélique Silure, échafaudant plusieurs plans à la fois pour réussir à tirer son épingle son jeu, tente d'ourdir complots sur complots tandis que le Glorieux Otto, peaufine son coup droit et ses dernières inventions tel que l’écervelateur sinusoïdal.
Dans l'autre camp, celui des gentils, le Chatchien espère mobiliser ses alliés naturels que sont Calliope la chouette et Samuel le minotaure qui ne cessent de se quereller pour des histoires de fraises dérobées et de champignons convoités.
Entre les deux, Théodose essaie de comprendre la quintessence du pouvoir qu'il recevra en héritage en temps voulu, place quelques remarques d'abord anodines et pourtant pleines de bon sens, Otilia la fantôme fait l'estafette, les fourmis vertes et violettes espionnent, emprisonnent, tandis qu'un personnage inattendu fera son apparition, fort à propos...le grand Monstrelet.

La tension monte entre les deux camps, le Chatchien est bientôt acculé à l'inévitable : une guerre que l'on peut appeler, sans exagération, picrocholine car elle en a l'envergure dans sa démesure, son picaresque, son côté loufoque et absurde.
Les situations plus cocasses les unes que les autres s'enchaînent dans un tourbillon de détails époustouflants d'un hyperréalisme que l'on savoure avec bonheur. J'ose utiliser ce terme car c'est un bonheur que de se plonger dans ce roman foisonnant et atypique. Il est jubilatoire de suivre les personnages de cette fable caustique, satire farfelue où les rebondissements suivent les révélations pour reprendre avec des passages où la tension est pesante avant d'éclater dans l'absurde.

On notera le plaisir que prend l'auteur à entortiller son lecteur dans le dédale des styles qu'il emploie de manière judicieuse. La lecture n'en est que plus aisée et le nombre important de pages (un peu plus de 500) disparaît pour ne laisser place qu'à la joie de lire.

« Théodose le Petit » peut rebuter par la prose et l'humour particuliers de l'auteur ou enchanter le lecteur qui se laissera porter avec délectation dans les digressions, les clins d'oeil faits aux relations entre l'éditeur et son auteur : le passage sur l'histoire des trois petits canards est hilarante tant elle est incongrue.

Le roman de Razvan Radulescu, auteur roumain à découvrir sans modération, est un roman comme je les aime, inventifs, d'une écriture où la poésie s'invite, où la langue est d'une richesse incroyable, où l'invention s'invite à chaque instant. Parfois, j'avais l'impression d'être dans un film que pourrait tourner Emir Kusturica.

Non, le romanesque intelligent n'est pas mort !

dimanche 15 juillet 2018

L'enfant qui lisait nos Livres


Quelque part en Europe après l'apocalypse, une jeune fille, Avril, et un enfant, le Kid, vivent isolés, dans une cabane perchée sur un arbre, en pleine forêt. Plus qu'ils ne vivent, ils survivent grâce à ce qu'ils prélèvent dans une capsule de survie.
Tout est mort, stérile après qu'une série de guerres effroyables ait dévasté la planète. Un groupuscule fait régner la terreur avec pour mot d'ordre d'établir un monde nouveau. Son nom : l'Etoile Noire.
Des îlots de vie humaine existent, ici ou là, rassemblant la misère du monde autour de campements délabrés, lieux de tous les trafics.

Avril et le Kid, frère et sœur, vivent en harmonie avec la nature, la première éduque comme elle peut le second, lui apprend à lire, du moins essaie, à parler, à reconnaître ce qui a été avant la catastrophe. Sirius sera celui qui viendra les chercher pour les conduire à la Montagne rejoindre leurs parents.
L'enfant a un don, celui de lire le Livre que chacun porte en soi, homme comme animal. Plus il l'affine, plus il perd le langage.

Un jour, le passé d'Avril surgit dans la forêt, dès lors leur refuge n'en est plus un, le danger les jette sur la route. C'est alors qu'une rencontre, incroyable, bouleverse tout : Sirius.
Un road-trip fabuleux emmène le lecteur à la suite des jeunes héros dotés d'un étrange compagnon à quatre pattes, le jeune cochon noir appelé Sirius par le Kid.
Leur voyage vers la Montagne sera parsemé d'embûches et de belles rencontres poignantes et émouvantes.
Madame Mô, Le Conteur et son âne Esope qui mène au gré de ses envie le duo sur les routes, l'ourse Artos, ange gardien ralentissant l'avancée du Garçon-mort, Darius, membre des Etoiles Noires, Rosa, la truie condamnée à la réclusion aspirant à recouvrer sa liberté même au prix le plus fort, celui de la mort. Une biche et un cerf apparaissent, ils se dirigent vers la Montagne comme beaucoup d'autres animaux. Un, le rat, l'ultime descendant de son espèce, les sauvera de la Ville assiégée par les crève-la-faim. Une réalité crue se déverse lorsque tombent ses murs : l'homme est devenu un prédateur de l'homme.
Cependant, au cœur de l'horreur, de la violence extrême, un espoir naît : suivre l'appel de la Constellation.
Dieu a choisi de punir les hommes en rendant le monde végétal et animal stérile, pourtant tout ne se meurt pas. Kid, l'élu ? L'enfant qui communique avec les « autres » êtres humains, animaux ou végétaux, est-il celui qui redonnera l'espoir au monde du vivant ?
L'enfant hyper sensible qu'est Kid est autant attendrissant qu'agaçant. Une fois dépassée cette réserve, le lecteur reçoit toute la richesse de l'enfance dont les représentations du monde vont au-delà des clivages. Chaque « régression » vers l'animalité est un pas supplémentaire vers la reconquête de son humanité.
Avril trouvera la paix et affrontera ses démons avec autant de peur que de courage. Accepter d'avoir été pire qu'une bête sera sa porte ouverte vers une nouvelle liberté contée, et comptée, à rebours (les chapitres sont en ordre décroissant) puisque la fin est un nouveau commencement.

« Sirius » est le premier roman de Stéphane Servant que je lis. Bien qu'adressé à un lectorat adolescent, les adultes peuvent apprécier le style agréable de l'auteur qui allie écriture poétique,onirique parfois et grande sensibilité.
L'argument littéraire est intéressant et tient la route. On ne s'ennuie pas une seconde au cours de la lecture, on a peur, on rit, on court, on se cache avec les héros. Le lecteur est invité à porter un regard différent sur le monde qui l'entoure : où s'arrête l'humanité, où commence la bestialité ? L'homme n'est-il qu'un animal plus cruel que les autres, lui qui n'hésite à dévorer femelle et descendance au mépris de la survie de l'espèce ? L'écoute de l'autre, des autres, de la faune et de la flore, n'est-elle l'amorce d'une humanité renonçant à son droit de vie ou de mort sur autrui ?
Toute apocalypse a sa lumière, se transforme en espoir d'un monde renouvelé, vierge de ses erreurs.

Un roman qui se lit d'une traite avec bonheur.

« Un jour peut-être, les hommes s’étaient crus différents. Parce que tout leur appartenait. Parce qu’ils avaient le pouvoir de vie et de mort sur les autres espèces. Mais à présent, à présent, ils étaient nus et grelottants, comme aux premiers jours du monde. A présent, ils étaient semblables, tous les cinq. Les hommes n’étaient pas différents du cochon.
- Ce cochon est plus mon frère que vous, souffla Avril. Nous ne partageons plus rien. »


samedi 14 juillet 2018

La danse des affamés


Jean Teulé a le don de mettre en mots les histoires les plus extraordinaires et de relater les faits, menus ou grands, de personnages illustres ou oubliés de l'Histoire.
Après Rimbaud, Verlaine, Villon, le Montespan, il nous emmène à Strasbourg, en 1518, au cœur d'un été caniculaire.
La famine ravage la région, la ville recluse attend une arrivée dite imminente des armées turques et se débat avec la misère ambiante.
Le 12 juillet 1518, sous un soleil de plomb, une jeune femme quitte son logis, un bébé dans les bras. Elle le protège du soleil et se dirige vers la rivière où elle le jette.
Décomposée, anéantie par l'infanticide, elle revient livide auprès de son mari  qui lui explique que jamais ils n'auraient pu subvenir à ses besoins puisqu'elle avait cessé de l'allaiter.
L'écoute-t-elle ? L'entend-t-elle ? Tel un automate, elle sort dans la rue et se met, contre toute attente, non à crier ou pleurer son désespoir, à danser.
Dans le logis d'en face, un couple attablé devant les restes d'un repas, se fait face. Non loin d'eux, sur le bord de la cheminée, est exposée une tête, celle de leur fillette. On saisit l'horreur de la situation : dans les assiettes gisent les os de l'enfant.
La misère engendre la folie, de la folie naît l'indicible.

La jeune mère, hors du sens commun, danse dans la rue, une danse hypnotique à laquelle se joindront, peu à peu, les habitants de la ville. Elle, ils dansent jour et nuit, nuit et jour. Une danse macabre puisqu'ils dansent jusqu'à la mort. « On achève bien les chevaux » était le concours de la Grande Dépression américaine, « Entrez dans la danse » est la narration d'un épisode historique demeurant encore mystérieux.

Jean Teulé mène son lecteur, au rythme de la danse macabre strasbourgeoise, dans le bureau du bourgmestre élu pour six mois, démuni devant l'ampleur du phénomène. On assiste aux discussions serrées entre le spirituel représenté par l'évêque dont les greniers regorgent de grains, et le temporel représenté par les médecins et la municipalité.
Pour le premier, la famine et la danse macabre sont signes que Dieu a damné les hommes, pour les seconds une possible intoxication à l'ergot de seigle.
Pendant ce temps, le maire ne sait plus à quel saint se vouer : les gardes guettent les Turcs, tentent de maintenir un semblant d'ordre, envoient de la nourriture à la maladrerie où les pestiférés sont parqués.
On assiste à des scènes de désespoir absolu où les affamés se jettent sur les excréments des lépreux. Personne ne comprend plus rien à ce qui se passe : entre la nouvelle religion prônant la Réforme, la menace militaire, réelle ou imaginée, la damnation éternelle et la disparition de l'espérance, il y a de quoi perdre le sens commun et de s'oublier en dansant sans fin.

Chaque tableau est amené au rythme saccadé de la danse macabre, une mélopée de mots tourne en boucle, apportant peu à peu les détails de l'horreur. Le lecteur entre, sort de la ronde infernale essoufflé, abasourdi, épuisé par la disparition de la raison.
Il voit l'époux cherchant à protéger son épouse, il la soigne, il la berce, il la cajole, la console, l'accompagne dans sa transe tout en restant à l'extérieur du délire commun. Luciole de raison dans une nuit de l'irraison.

Et la Rédemption dans tout cela ?

Le couple anthropophage achève son parcours au milieu des lépreux, liquiéfiés dans la pourriture de leur corps et de leur âme déespérée.
Les forces militaires scrutent la plaine courbant l'échine sous le soleil de plomb, vide de Turcs, ils attendent comme le héros du « Désert des Tartares » un ennemi qui ne viendra jamais. L'ennemi est dans la place depuis bien longtemps, il est en chacun prêt à quitter sa gangue au moindre grain de folie collective.
Les possédés seront guidés, en convoi, par des clercs jusqu'à un ermitage miraculeux. Ils quittent la ville suivant un étrange joueur de flûte. Jamais ils n'en reviendront.... les Turcs les auront interceptés, n'est-ce pas !
L'épouse sort de la danse et de sa transe, handicapée à vie : ses pieds usés jusqu'aux tendons, l'âme à jamais atteinte, le cœur dans un étau. L'époux réussit à ramener sa femme dans le monde réel, lui offrant son Amour et la Rédemption.

Jean Teulé dit que cette danse fut « la première rave party au monde, la plus dingue, la plus grande et la plus mortelle. » Il la met en scène avec humour et sobriété, déroulant et enroulant la farandole au gré de ses saynètes.
« Entrez dans la danse »... voyez comme on danse...avec le diable comme avec Dieu. Un roman aux allures de ritournelle obsédante qu'on ne lâche pas et qui laisse un flottement étrange comme si on avait échappé, de peu, à un désastre.

vendredi 13 juillet 2018

Il était une fois...

"La vie est mystère qu'il faut vivre, et non un problème à résoudre." Gandhi (Homme politique, Philosophe, Révolutionnaire (1869 - 1948)

jeudi 7 juin 2018

Variations d'un destin


"La cartographie des nuages" est un roman comme je les aime : protéiforme, intelligent, surprenant et passionnant.
Six histoires dont les liens ténus tiennent le lecteur en haleine. Six histoires, six époques différentes arpentant le passé, le présent et le futur.
Six histoires, six styles d'écriture ce qui est jubilatoire ; six destins croisés qui, a priori, n'ont aucun lien entre eux.
Adam Ewing,homme de loi américain du XIXè siècle, embarque sur une goélette en Nouvelle Zélande pour rejoindre San Francisco, sa ville natale. Un siècle plus tard, Robert Frobisher, artiste anglais au service d'un compositeur génial pour échapper à ses créanciers, compose « La cartographie des nuages ». Ils ne peuvent connaître Luisa Rey, journaliste d'investigation lancée sur la piste d'un « complot » industriel nucléaire, dans la Californie des années 70, ni Sonmi-451, clone condamné par un Etat situé dans un lointain futur. Tout comme ils ne peuvent connaître Timothy Cavendish, éditeur londonien, et Zachary, vivant dans un futur post-apocalyptique. Pourtant, chacun à sa manière participe à un destin commun. L'espace et le temps les séparent, or leurs actes auront une conséquence sur chacun d'eux.
Chaque vie est l'écho d'une autre dans une ritournelle qui se répète sur d'innombrables variations.
Les décisions que nous prenons peuvent influer sur notre existence, sans que pour autant l'humanité incurve sa progression vers une direction donnée sans possibilité d'en dévier. L'optimisme à l'échelle individuelle est contrebalancé par le pessimisme de la marche du temps.
Les six histoires sont autant de poupées gigognes, de jeux de miroirs, matière à réflexion, sans jeu de mot éculé, sur nous-mêmes, nos aspirations et nos quêtes, leur pertinence ou leur vacuité : un cataclysme nucléaire suffirait à renvoyer l'humanité à la barbarie qu'elle soit issue d'une « régression » ou d'un progrès technologique : l'asservissement d'autrui, la négation d'une composante de l'humanité semble faire partie d'un éternel cortège, celui de la nature humaine, immuable et désespérante.
Et si Robert Frobisher, auteur d'"un sextuor de solistes empiétant les uns sur les autres ” : piano, clarinette, violoncelle, flûte, hautbois, violon.", était le fil reliant les six histoires en six mouvements ? Car “Chaque instrument parle une langue définie par une clé, gamme et couleur.”

David Mitchell nous offre une aventure aux multiples facettes, du picaresque en six arpèges. 

Un roman à lire sans modération, avant ou après le visionnage du film.



mercredi 16 mai 2018

Le bonheur est au bord de la rivière


« Comment j'ai rencontré les poissons » est un roman dont chaque chapitre est une nouvelle, une histoire à lui seul.
Le narrateur évoque le souvenir de son père lié à jamais aux rivières, aux plans d'eau et aux poissons.
La pêche serait-elle la vie ? Du moins raconte-t-elle un homme, un géant, aux yeux de son fils, charmeur et captivant dont les (més)aventures suivent l'entre-deux-guerres, en Tchécoslovaquie.

On rit, on est ému, on est sous le charme de cette famille sortant des sentiers battus, alternant les années fastes et les années difficiles. Le bonheur se faufile au cœur des plus grandes tragédies, îlot d'où surgit un humour extraordinaire.
Les chroniques s'enchaînent, plus savoureuses les unes que les autres, et déroulent le fil d'une enfance tchèque d'un jeune garçon juif par son père, figure anti-conformiste d'un monde où chaque chose, chaque être doit être à sa place.
La famille Popper traversera l'horreur de la seconde guerre mondiale entre braconnage d'anguilles ou de gibier et l'envoi en camp de concentration des deux aînés.
Le regard du narrateur évolue : celui de l'enfance, toute simple, au rythme des joies et tristesses familiales, puis celui de l'enfant qui, fasciné par la figure paternelle, observe le monde qui l'entoure, sa beauté comme son horreur.
L'histoire de la "Mittel Europa" défile au gré des chroniques touchantes par leur réflexions sur la vie, la survie, leur méditation sur la mort et la mémoire, leur vision de la justice, de la compassion et de l'empathie. Le tout servi par un texte où l'humour est le maître d'oeuvre.

Le charme opère dès les premières phrases, on ne lâche plus ces chroniques d'une fraîcheur truculente devenue si rare dans la littérature contemporaine.

vendredi 11 mai 2018

Week-end à Rome...non à Saint-Malo

Le festival "Les étonnants voyageurs" ouvrira ses portes samedi 19 mai à Saint-Malo, cité de voyages et de courses en mer.
Le programme est alléchant, l'affiche sublime. Si la météo se montre clémente voire radieuse ce sera la cerise sur le gâteau.

Le site du festival

Embarquement pour l'enfer


Fin XVIè siècle, l'Afrique est un continent dont les richesses deviennent un enjeu entre les grandes puissances européennes.
Cent ans après la découverte de l'Amérique, la soif d'aventure est loin d'être éteinte chez les explorateurs, les cartes du monde ont des contours de plus en plus précis, les côtes sont les portes d'entrée à l'intérieur de la terra incognita.
Le Portugal et sa flotte sont les éclaireurs au seuil d'un autre nouveau monde : l'Afrique, son immensité et ses richesses. Le royaume du Kongo, terre d'accueil évangélisée, terre généreuse et flamboyante, sera le théâtre d'un commerce qui marquera à jamais l'Afrique noire.

Nsaku Ne Vunda nait vers 1583 sur les rives du fleuve Kongo. Orphelin de naissance, il est élevé par des parents adoptifs et entouré d'un océan d'amour, de tendresse et de douceur. D'une intelligence précoce, il suit les cours à l'école des missionnaires de Mbanza Kongo, la capitale du royaume. Il est ordonné prêtre, reçoit une « cure » où il porte la parole des Evangiles. Sa vie s'écoulait sereine, harmonieuse jusqu'au jour où le roi du Kongo fait de lui son Ambassadeur auprès du Saint-Siège de Rome.
Sa mission seccrète: convaincre le Pape d'intercéder auprès des monarques d'Europe pour abolir l'esclavage.

Ce qu'il ne sait pas c'est que le navire Vent Paraclet de Louis de Mayenne est un bateau négrier en partance pour le Brésil avant de rejoindre l'Europe.

Commence un voyage douloureux où horreur, terreur, doutes, compassion et haines scanderont le rythme des jours et des nuits au point où le temps ne sera plus le temps. Le navire est un « no man's land » spatial et temporel. Plus rien n'existe, plus rien n'est connu, plus de repères où s'ancrer, plus de guide pour avancer. Les ténèbres des abysses de l'âme humaine sont une chape de plomb sous laquelle sont brisées les identités, les souffles, les souvenirs du monde d'avant.

Lui est noir et libre, eux sont aussi noirs mais enchaînés et brisés. Sa foi vacille, sa détermination à mener à bien sa mission n'en est que plus grande.
Il se lie d'amitié avec un jeune mousse, il affrontera les tempêtes et les pirates dans les Caraïbes, mille et un tourments pour échouer sur une plage espagnole.
La Sainte Inquisition règne sans partage sur les consciences, use et abuse de son pouvoir pour terroriser, meurtrir et torturer.

Nsaku Ne Vunda, baptisé Dom Antonio Manuel lors de son ordination, sera emprisonné dans les geôles de l'Inquisition sans espoir de délivrance.
Le Destin, ou la Foi ?, lui donnera la force de survivre aux tortures et il sortira, identique à ses frères esclaves, affaibli, littéralement transformé par la détention où l'individualité est niée.
Pourtant sa détermination reste. Grâce à elle, il ira au bout de ses forces et de son destin... à Rome.

Un océan, deux mers, trois continents, est un roman protéiforme où l'aventure se mêle à l'apprentissage. Il est aussi le reflet d'une Passion, celle d'un prêtre doté d'une réserve inépuisable de compassion, d'amour pour son prochain et de foi dans le message d'amour du Christ.

On peut voir sa statue en marbre noir, son effigie appelée « Nigrita », à Rome, érigée à la demande du Pape Paul V en 1608. Mémoire muette d'un commerce triangulaire qui fit le lit, en Europe, de grandes fortunes.

Morceaux choisis :

« Je me suis tu il y a plus de quatre cents ans, mes mots se sont perdus dans le silence de la mort mais, aux curieux qui s'arrêtent un instant devant mon buste, j'aimerais dire combien je regrette d'avoir été, au fil des siècles, réduit à la couleur qui jadis teintait ma peau. Je souhaiterais leur raconter mon histoire, parler de mes croyances, des légendes de mon peuple, évoquer la folie des hommes, leur grandeur et leur bassesse. Si les badauds pouvaient seulement m'écouter, ils prendraient conscience que sous la pierre qu'ils contemplent quelques secondes survit une mémoire oubliée, celle d'esclaves, d'opprimés et de suppliciés croisés au cours d'un long et périlleux voyage sur un océan, deux mers et trois continents. J'ai traversé mille épreuves, à l'issue desquelles je suis devenu une voix porteuse d'amour et d'espoir : j'incarne désormais le souvenir d'une multitude de femmes, d'hommes et d'enfants qui jamais ne renoncèrent au rêve de liberté planté au plus profond de leur cœur.
Si les passants pouvaient m'entendre délier les nœuds de mon passé, ils comprendraient que j'existe encore, ailleurs. Je plane au-dessus de vallées éternelles, là où, bercés par le souffle du Saint-Esprit, veillent les ancêtres défunts, là où tout sentiment violent se transforme en douceur, là où la souffrance se convertit en compassion, quand le relief des contingences humaines s'érode et enfante la justice, la sagesse et le pardon. »
(p 9-10)

« Pendant la vie terrestre, je concevais le temps comme une ligne droite progressant d'un point à un autre, d'un début vers une fin. Depuis que je suis une statue, fort de l'expérience de plusieurs centaines d'années, je sais que cette lecture des moments qui passent, simple et rassurante, n'est qu'un pâle reflet de la course du monde. Le temps ne va nulle part, il ne s'arrête pas. Le présent reste un instant qui s'échappe, un point en mouvement continu, à la fois éphémère, minuscule et immense qui charrie tout le passé de l'univers.Chaque événements et toutes les vies antérieures trouvent leur place dans la lancée infinie des siècles et n'en sortent plus. Et cela, même si certaines existences, comme celles des esclaves, tendent à disparaître pendant longtemps dans les omissions de l'Histoire, lorsqu'elles sont tues par indifférence, par honte ou par culpabilité. » (p 167)

Iconographie
Peinture de Lisbonne 16e siècle par un auteur néerlandais 
(source: Walters Museum)

samedi 18 mars 2017

La beauté du temps

Un roman japonais... français.
D'emblée, le lecteur est charmé par la scansion du texte, par les silences d'entre les mots, par la lenteur de la narration accentuée par la brièveté des phrases... ou quand le haïku devient roman... ou le roman succession de haïkus.

Une non rencontre entre un jeune homme japonais et une beauté brune italienne, d'un fantasme naît une quête, d'une quête naît un départ, d'un départ naît la perpétuation d'un art millénaire.
« Au terme d'un périple long de quinze jours, sans un sou Maître Kurogiku arrive en Italie, en Toscane. Il trouve une ruine pour la nuit.
Il plante trois pousses d'arbre et s'endort. » (p 21)

Maître Kurogiku a tout quitté pour une chimère car comment retrouver une brune italienne en Italie quand on ne connaît ni son nom ni son lieu de vie ? La passion vécue à la japonaise, un grain de folie dans l'ordonnancement des choses, un chaos dans l'harmonie de l'univers.
Maître Kurogiku réalise des origamis, dans la ruine d'où aucun propriétaire n'est venu l'expulser. Il a une chatte, Ima, « Maintenant » en japonais, les trois pousses d'arbres ont grandi et se sont étendues pour devenir des buissons précieux.
En Toscane, dans une ruine, un Maître japonais amoureux d'une chimère, s'installe et fabrique du papier. Pas n'importe quel papier : du washi. Sous le ciel toscan, au fil des saisons, Maître Kurogiku s'adonne à ses passions : fabriquer du washi et plier les feuilles en origamis. Il choisit la plus belle feuille de chaque production qu'il réserve à l'art de l'origami.

L'arrivée, impromptue, d'un jeune horloger, Casparo, ride le lac de tranquillité que semble être la vie paisible de Monsieur Origami. Casparo cherche à fabriquer la montre complexe et parfaite, celle qui saura engranger toute les mesures du temps disponibles.
Maître Kurogiku explique à Casparo, comme s'il était son disciple, l'art du washi et celui de l'origami, intimement liés par la dimension temporelle, spirituelle et philosophique du zen. « Assis en zazen » Monsieur Origami médite, réfléchit à ce qu'il fera de la feuille de washi.
Chaque jour, le dialogue, souvent silencieux, s'établit entre les deux hommes. La Toscane devient temple où le disciple reçoit l'enseignement d'un maître, où l'invisible devient palpable, où le silence dévoile sa voix à celui qui sait entendre ce qui n'est pas prononcé.

Le temps est au cœur de ce roman qui tient autant du documentaire, on apprend ce qu'est le washi, le papier japonais qui signifie « papier de la paix et de l'harmonie », que du conte dont il a l'intensité : « A quoi sert-il d'avoir si être nous manque ? ». (p 140)
Le temps doit-il se mesurer à chaque seconde ? Le temps est-il mesurable ? Le temps rythme notre vie, rythme l'univers, rythme notre perception de ce dernier ; or ne peut-on pas tout simplement contempler le temps qui passe ? Ce qui rendrait l'harmonie entre l'homme, les êtres et les choses.

« Monsieur Origami » est une lecture-méditation, fait le lien entre le temps pour fabriquer le washi et celui pour réaliser l'origami. L'origami métaphore du temps que l'on veut plier, diviser en minutes, secondes ou le multiplier en jours, mois, année, saison.

Une pépite que l'on se doit de conserver à portée de main pour en lire quelques passages à tout moment.

« Maître Kurogiku est assis. Depuis un peu plus d'une heure maintenant.
En position de zazen.
Devant lui, une feuille de papier carréé.
Un peu chiffonnée.
Posée sur une table basse en bois.

A ses pieds, la chatte Ima ronronne. » (p 15)


Des couleurs dans l'arbre de l'école

L'hiver part sur la pointe des pieds, restent les mangeoires à oiseaux.
Les élèves de la classe de MS/GS ont construit ces mangeoires en novembre dernier. Elles rappellent qu'observer les oiseaux est toujours un moment privilégié au cours duquel silence et immobilité s'invitent l'espace d'un battement d'ailes.

mardi 9 août 2016

samedi 16 juillet 2016

Sous le soleil...un peu de fraîcheur suédoise

Ce n'est pas "La Croisière s'amuse" quoiqu'il y ait un peu de similitude. Les passagers n'embarquent pas pour des latitudes ensoleillées, ils amorcent un voyage initiatique vers l'Antarctique.
Chacun a un but pour ce périple : oublier les souffrances d'une vie, regarder la vie telle qu'elle est tant qu'on peut s'en souvenir, photographier une faune unique, admirer les oiseaux marins notamment les majestueux albatros, se dire qu'on est au bout du monde, fouler le sol du Pôle sud, paradoxe suédois ? Peut-être qu'un Pôle attire vers un autre Pôle.

La Croisière s'amuse au vitriol : quand un mari aimerait se débarrasser d'une épouse trop volage, tous les moyens sont bons sauf que le grain de sable est toujours présent sous la plume humoristique de l'auteure Katarina Mazetti.

La Croisière s'amuse avec ironie : Alba, une grande voyageuse, au crépuscule de sa vie, observe les membres du groupe, microcosme sociétal, avec une sagacité de scientifique. Les similitudes entre les humains et les animaux sont réelles et souvent burlesques : l'Homme n'est qu'un animal parmi tant d'autres, ni plus ni moins.
Alba consigne ses observations dans un carnet éphémère, pour le plaisir de constater que ses analyses sont pertinentes. On se régale à la lire, on en rit, on en a les larmes aux yeux parfois car la vérité non seulement peut déranger mais surtout touche et provoque l'émotion.

La Croisière s'amuse avec joie : celle de Wilma, la petite professeure obscure, celle qui rit à la vie, celle qui est le bout-en-train du groupe, celle qui offre un visage heureux, tellement heureux qu'il y a, obligatoirement, un bémol. Le rire est le pied-de-nez à une vie qui ne fait pas de cadeau, le rire est l'ultime arme pour faire reculer la douleur et l'obscurité qui guette tout un chacun. Le rire, thérapie inhérente à l'être humain : le rire sauve-t-il de tout ? S'il n'y réussit pas, du moins contribue-t-il à repousser les limites de l'horreur quand on la subit.

« Ma vie de pingouin » est un roman à plusieurs voix, chacune d'elle apporte sa musicalité, son histoire, sa perception du monde. L'auteure reste dans la veine qui fit son succès, celle de « Le mec de la tombe d'à côté », ce qui est jubilatoire pour le lecteur.
Le roman semble léger, or derrière le cocasse ou le burlesque, se dévoile, entre les mots, une profondeur bienvenue. Entre la vacuité d'une vie et le message écologique, un éventail conséquent de la nature humaine est présenté, en toute simplicité.

« Ma vie de pingouin » un roman qui aère l'esprit tout en le nourrissant, le "tout en un" à lire à l'ombre d'une tonnelle, au jardin accompagné d'un thé glacé, ou d'un parasol sur une plage surpeuplée. Dépaysement garanti dans la joie et la bonne humeur.






vendredi 15 juillet 2016

C'est l'été, vite un rafraîchissement norvégien!

Norvège, archipel du Svalbard au Cercle Polaire. Longyearbyen, la capitale, vit au rythme de la nuit polaire et de sa mine de charbon.
Tout le monde se connaît, tout le monde se croise et se côtoie. Qu'on y vienne pour quelques mois, quelques années ou tout une vie, ce bout de terre, au goût de confin du monde civilisé, laisse son empreinte.
La ville porte encore les blessures du dernier accident mortel de la mine. Un mineur, Per Leikvik en a réchappé en abandonnant au fond une partie de lui-même. De mineur expérimenté, il est devenu l'idiot du village, solitaire, décalé et inquiétant.

Tout est de glace et encore de glace dans cette nuit polaire qui n'en finit pas. Tout est étrange, angoissant et pesant : la nuit de la mine, ses boyaux anciens où erre le « sixième homme », ombre parmi les ombres, au plus profond de la terre; la nuit polaire en surface. Au milieu, des hommes et des femmes avec leurs émotions, leurs histoires, leurs peurs, leurs soucis. Des enfants qui jouent à cache-cache, qui jouent au métier de leur père. Des dames oeuvrant dans les associations, tricotant, cousant, cuisinant et épiant tout et rien. Les balades en motos-neige, brisant le silence polaire, les ours blancs, les rennes convoités par des gens sans scrupules. Tout semble lisse, sans histoire sauf qu'il n'en est rien.

La banquise est un personnage important au même titre que la mine : autour de ces pôles s'articulent la vie, les vies plus ou moins débridées des protagonistes. 
Le noir de la mine rempli de suie, de poussière, d'excavations, d'aspérités luisantes, de veines minérales, est un océan profond au-dessus duquel craquent les glaciers ; le bleu sombre de la nuit polaire irisant la glace, bien qu'à l'air libre, oppresse tout autant : le froid, l'immensité solitaire et uniforme étouffent un lecteur pris dans une tourmente glaçante tant elle est insidieuse et discrète.

Le roman imbrique plusieurs histoires, histoires impliquant divers personnages que la narration reliera entre eux au fil des chapitres.
La vie sur cette île est difficile pour celui ou celle qui n'y est pas né. Le manque de luminosité affecte le corps, les sens, l'âme : on en sort fortifié ou on plonge dans la dépression ou la folie.

Ella, la fille du nouvel ingénieur disparaît sans laisser de trace. On imagine le pire d'autant qu'il y a la présence de « l'homme aux bonbons ». Elle sera le fil conducteur d'une narration construite comme une chorale : des solos, des choeurs, des réponds, des reprises, des duos, le tout avec harmonie et dissonances bienvenues.
Autour d'Ella, le lecteur croisera les parents et leur histoire, une femme trompée par son mari, une épouse volage, des contrebandiers, un chercheur spécialisé dans la sauvegarde des hardes de rennes sauvages, une fête de la lumière, des policiers, des commères. 
Aucun personnage n'est privilégié car chacun apporte sa pierre à l'édifice qui se construit sous les yeux du lecteur, pas d'indice caché à la vue de tous. 
Alors, pourquoi ce roman est-il prenant ? Parce que le suspense est instauré avec habilité et originalité: l'auteure laisse son lecteur maître de ses suppositions, de ses déductions, de son enquête. A lui de relier les événements relatés au présent ou au passé, plus ou moins proche, à lui de se laisser guider par son expérience de lecteur. D'emblée, il sait que le « sixième homme » sera à l'aune du mythe minier, l'ombre parmi les ombres d'où jaillira une partie de la lumière.
Chaque personnage apporte un élément du décor, participe à l'atmosphère particulière de la vie au Cercle polaire.

Monica Kristensen a réussi un excellent roman policier sans action trépidante, sans effets de manche alambiqués, elle a narré un quotidien perturbé par un concours de circonstances qui engendre un enchaînement d'actes et de situations qui tiennent en haleine. La chute est très surprenante, d'une efficacité redoutable.

« Le sixième homme » est un roman dans lequel on entre intrigué et dont on ressort avec des sensations multiples produites par l'ambiance polaire décrite avec brio par l'auteur. Le lecteur étranger à ces paysages se sent un peu chez lui sur l'île de Svalbard.

mercredi 1 juin 2016

Un dragon pas comme les autres

Découverte du festival "Etonnants Voygeurs" de Saint-Malo: les aventures de Charles, un dragon qui séduit immédiatement avec son air triste, son allure empêtrée, ses couleurs originales, bleu et jaune orangé.

9 avril 1821*... ainsi commence l'histoire, l'ambiance est à la limite du lugubre, l'écriture cinématographique, le décor est planté tant par les mots que par l'illustration.
Charles naît au sommet d'un piton sous les yeux attendris de ses parents. Charles a d'immenses ailes, elles sont ma-jes-tu-euses, seulement il est doté d'un corps "maigrichon".
Tout se déroule pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu'au jour où son père l'emmène à l'école des dragons. Tout se complique lors de l'apprentissage du "comment on crache du feu": la poitrine souffreteuse de Charles ne lui permet pas de souffler bien fort. Tandis que ses camarades de classe noircissent les pages de leur cahier, Charles les noircit de poèmes. Charles est différent, Charles s'exprime bizarrement, en rimes et en alexandrins, Charles est poète comme un certain Charles Baudelaire au célèbre "Spleen". 
Notre dragonnet est sujet à la morosité, ses vers ne sont pas des plus joyeux bien qu'il manie l'humour noir et la dérision.
Charles ne parvient pas à noircir comme il faut ses pages, encore moins à brûler des bibliothèques.
L'année passe, il faut apprendre à voler. Or, Charles a un corps petit, maigre, et des ailes immenses: une gageure pour l'envol. Bien entendu, Charles ne parvient pas à prendre son essor et se retrouve par terre sous les moqueries de ses camarades de classe.
Charles est solitaire, n'intéresse personne sauf une mouche "attirée par l'odeur de ses pieds", une mouche, amie insoupçonnée, et la maîtresse quand elle distribue les cahiers à noircir.
On pourrait présager que le printemps apporte un peu de gaieté pour notre dragon bleu et jaune. Las, mille et une fois las! Charles est allergique, éternue tant et plus et ne supporte pas les couleurs chatoyantes des fleurs qu'il trouve "vulgaires". Quand on a la déprime chevillée au corps, rien ne trouve grâce où que le regard se porte.
Arrive le jour de la fête de l'école, Charles ne peut en supporter plus et se sauve loin de ce "monde cruel". Il se retrouve au sommet d'un volcan où il déclame son spleen. Au moment où on s'y attend le moins, le volcan, comme agacé par les lamentations de Charles, entre en éruption, projetant notre poète dragon haut dans le ciel. Si haut qu'il se laisse tomber comme une pierre, prêt à mourir "un mercredi". Deus ex machina: la mouche qu'on oublie tout le temps se rappelle à notre bon souvenir en rétorquant "non, on est dimanche".
Révélation pour Charles qui déploie ses ailes après avoir lâché son cahier, noirci de poèmes, pour voler, planer! 
La mouche le guide, avec humour implacable, dans son apprentissage du à l'instinct de survie.
Charles vole, fait des loopings et étonne tout le monde quand il revient, assombrissant le ciel, à la fête de l'école.
Feu d'artifice éblouissant, magnifique, les parents de Charles sont ravis et le trouvent sublime... le feux d'artifice ou leur fils? 
Charles plane un moment au-dessus des siens avant de rejoindre l'horizon... seul.

Une histoire de dragon originale, amusante où l'on se délecte tant du texte d'Alex Cousseau, drôle, sensible et poétique, que des illustrations absolument magnifiques. Les dragons sont d'une variété incroyable et de toute beauté. Les enfants ne s'y trompent pas et sont subjugués par le cadeau que leur fait l'illustrateur Philippe-Henri Turin

Dès que j'ouvre le livre, le silence est de mise en classe et je peux voir les regards pétillants de joie devant les illustrations chatoyantes, les dessins d'une finesse exquise: entre la sonorité poétique du texte et la beauté de l'image, les enfants sont transportés au coeur d'une féerie qui côtoie le fantastique.
Je ne parlerai pas de la page de garde qui est tout simplement su-bli-mi-ssi-me. Les enfants peuvent rester de longs moments à observer les multiples dragons dessinés. 

Un album à avoir dans toutes les bibliothèques de classe. Un pur moment de bonheur que l'on aime revivre à l'envi.

[* date de naissance de Charles Baudelaire]

Quelques planches: