lundi 18 février 2019

Japonitudes .... suite


J'ai retrouvé avec plaisir le jeune fonctionnaire impérial dans une aventure que je n'avais pas encore lue.
« L'énigme de la porte de Roshomon » entraîne Sugawara Akitada  à l'université à la demande de son ancien professeur Hirata. Un chantage met en péril l'avenir de ce lieu de formation et de savoir qui souffre d'un manque de ressources évident tant les locaux semblent décrépits.
Il y a un an, une tricherie a eu lieu lors de la passation des examens à l'issue desquels un étudiant médiocre, mais riche et doté de puissants appuis, fut couronné major de sa promotion au détriment de celui qui aurait du terminé premier. Ce dernier se suicida tandis que le tricheur entrait dans l'administration impériale dont il gravit rapidement les échelons.
Hirata ne parvient plus à supporter le poids de la culpabilité et fait appel à son ancien élève Sugawara pour trouver comment juguler les rumeurs risquant de porter atteinte à la réputation de l'université.
Le jeune aristocrate, toujours célibataire et occupant un poste ennuyant aux Archives du Ministère de la Justice, accepte l'offre du professeur Hirata : une chaire provisoire de droit. Il renoue également avec la fille de son maître, la belle Tamako sous le charme de laquelle il tombe avec délice. D'ailleurs, le mariage désiré par le professeur Hitara aura-t-il lieu ? On peut en douter lorsque la jeune fille repousse l'offre de notre héros. Serait-elle une forte tête et un esprit libertaire dans une société où les mariages sont arrangés ?

Comme toujours avec les aventures de Sugawara, il y a un faisceau d'enquêtes à s'agréger à l'enquête principale.
Ainsi sera-t-il amené à résoudre la disparition d'un prince transformée en miracle, à élucider deux meurtres, à protéger un jeune héritier, à déjouer une ignoble machination, orchestrée par un Seigneur avide de pouvoir et de richesses, et à confondre le « tricheur ».
Les différentes énigmes entraînent le lecteur dans un Kyoto interlope, parfois très glauque comme la porte de Roshomon, celle de l'entre deux mondes où sont abandonnés les cadavres des gueux et autres indigents.
C'est au cours de cette aventure qu'apparaissent deux hommes, en délicatesse avec la loi, qui deviendront des compagnons fidèles de Sagawara.

Le rythme de l'intrigue peut paraître insuffisant au début toutefois le lecteur est rapidement rassuré devant le nombre croissant de mystères à mesure que notre héros avance dans son enquête.
On passe un agréable moment de lecture et c'est ce qui compte notamment en villégiature au soleil.

Quelques avis :

dimanche 17 février 2019

C'est la photo du dimanche #13

(Zellige/ photo prise à Essaouira, Maroc, le 13/2/2019)

« Lorsque je découvris le Maroc, je compris que mon propre chromatisme était celui des zelliges, des zouacs, des djellabas et des caftans. Les audaces qui sont depuis les miennes, je les dois à ce pays, à la violence des accords, à l'insolence des mélanges, à l'ardeur des inventions. Cette culture est devenue la mienne, mais je ne me suis pas contenté de l'importer, je l'ai annexée, transformée, adaptée. »
Yves Saint Laurent, grand couturier

samedi 16 février 2019

Sur la route


Roman post apocalyptique, « Le feu de Dieu » est un peu le « La route » à la française en nettement moins bien.
Franx, contraction de François-Xavier, est un père de famille original : il décide de tout plaquer, avec deux autres familles, pour acheter une ferme perdue dans le Périgord noir et de la transformer en bunker pour survivre quand sera venue la fin du monde.
Bien entendu des tensions naissent lorsque les familles se retrouvent en vase-clos après l'achèvement des travaux et des réserves. L'éclatement de la bulle a lieu peu de temps avant le cataclysme qui balaiera la Terre et jettera les gens dans l'horreur.
Franx quitte la ferme pour Paris où il doit liquider la succession d'une vieille tante décédée, son absence ne sera que de quelques jours sauf que dame Nature en a décidé autrement. Il assiste, médusé, à la disparition du bouclier magnétique terrestre, au déchaînement des forces naturelles qui plongeront le monde dans le chaos d'un long hiver cataclysmique : failles engloutissant des villes entières, éruptions volcaniques porteuses de nuages de cendres occultant le soleil.
Il doit rentrer chez lui d'urgence pour rejoindre les siens qu'il espère en sécurité. Comme il connaît la nature du désastre, il récupère, rapidement, des vêtements chauds, des bottes fourrées, un sac pour ses réserves de nourriture et d'eau.
Un long périple commence parsemé de rencontres aussi épouvantables que merveilleuses. A commencer par celle d'une fillette qu'il nommera Surya, fillette confiée par sa mère mourante à un homme qui est tout sauf un héros.
Au fil des kilomètres il se rendra compte que Surya a un don, qu'elle est sa vigie, son phare dans une nuit au cœur de laquelle les pires aspects de l'humanité s'exprimeront.

Tandis que Franx tente de rallier le Périgord, sa famille entreprend de mettre en place le protocole de survie. Elle n'est pas seule, un jeune homme est resté tel un parasite. Comme les parasites il a un instinct de prédation qui fait fi d'autrui. Un huis-clos s'installe entre les protagonistes, Zoé l'adolescente en proie à ses émotions et à l'éveil de sa féminité, l'épouse, Alice, adultère par ennui, le jeune fils, Theo, enfant qui a des « visions » depuis tout petit, connecté à son père, et le Grax, jeune homme qui a fait succomber toutes les mères de l'Arche. Le Grax dévoilera son vrai visage et aura un destin à sa mesure.

Rien ne sera épargné au lecteur qui devra subir tous les poncifs du genre (violences diverses, séquestrations, sacrifices d'autrui ou cannibalisme) qu'il voit se profiler tant l'auteur, Pierre Bordage, y va de ses gros sabots.
Il y a les méchants vraiment méchants que le chaos dévoile sans fard ; il y a les pauvres hères malmenés de bout en bout ; il y a le gentil moine qui tente de garder cohérent son groupe de survivants ; il y a les hordes de rats, en concurrence directe avec les hommes, les meutes de chiens, des ours blancs et pas de ratons laveurs mais des fouines dont je n'ai pas saisi le rôle.
La peur est là, certes, une peur pâle tellement convenue qu'elle n'est pas crédible.
Quant aux personnages, ils n'inspirent aucune empathie ce qui a laissé la lectrice que je suis et surtout la fan de Bordage, sur sa faim. Les seuls à échapper au désastre sont Surya et Theo que l'on regarde d'un œil bienveillant.
La moralité du roman ? C'est une erreur que de se replier sur soi et se fermer au monde lors d'un cataclysme. Rester humain c'est ouvrir sa porte aux autres et partager.

Je ne peux pas dire que j'ai passé un moment désagréable, loin de là ; cependant la déception est présente au point que je m'interroge : « Le feu de Dieu » a-t-il été une « commande » pour prendre le train de la vague « post apocalyptique » du moment ? Quant on a lu ses grands romans épiques, ses space opéras d'un lyrisme magnifique, on ne peut qu'être déçu par ce roman qui se veut post apocalyptique et qui n'est qu'un mauvais thriller.

Des avis ici et là


vendredi 15 février 2019

Un cordon ombilical appelé Nil


« Le dieu fleuve » est l'épopée d'un esclave eunuque, Taita, érudit, médecin talentueux, inventeur, architecte, ingénieur, tacticien de talent, nourrice, pédagogue et compagnon fidèle d'une jeune fille qui deviendra reine.
Taita est un peu le Léonard de Vinci de l'Egypte ancienne tant ses talents sont protéiformes, touchent à tous les domaines de la connaissance humaine.
Wilbur Smith retrace une partie de l'histoire égyptienne, deux mille ans avant notre ère : l'Egypte est épuisée, ruinée par la cupidité des hommes, d'un homme, le Grand Vizir Intef et l'obsession de Pharaon Mamôse, la construction de son tombeau où il reposera parmi ses trésors insensés afin d'accéder à la vie éternelle une fois de l'autre côté.
Taita est d'une rare intelligence ce qui le rend, parfois, non ! Souvent, imbu de lui-même, pédant, vaniteux au point d'en être insupportable... d'autant qu'il a souvent raison.
Cet homme, devenu eunuque pour avoir préféré une jeune fille à son maître Intef qui en avait fait son favori, est un puits de sagesse et de science. Il connaît sur le bout des doigts les imperfections de la nature humaine, ses faiblesses et ses forces.
Il est la nourrice et le confident de la fille du Seigneur Intef, la douce Lostris qu'il nous présente au début comme une très jeune fille superficielle. Très vite il rend justice aux qualités tant physiques qu'intellectuelles à la belle et douce Lostris : n'est-ce pas lui, Taita, qui lui a enseigné tout ce qu'elle sait ?
Sous la pointe de roseau de Taita, l'Egypte ancienne se déroule sous nos yeux, indissociable du Nil nourricier, le temps scandé par les crues et les fêtes d'Osiris.

Thèbes où Pharaon, venu d'Eléphantine (j'adore le nom de cette ville, il me fait voyager dès que je le lis ou que je le prononce), vient célébrer Osiris et ses bienfaits, préside aux festivités, symbole d'une gloire qui se délite.
Thèbes où le Seigneur Intef trame et complote pour s'enrichir et accéder un jour au trône en mariant sa fille à Pharaon.
Thèbes où deux jeunes gens s'aiment d'un amour impossible : Tanus et Lostris croquent la vie à pleines dents, pour eux rien n'est impossible surtout si Taita les aide et les soutient. Ce qu'il fera à sa manière subtilement cauteleuse où se mêlent calcul et humanité.
Thèbes, l'alpha et l'oméga de l'Egypte qui sera le creuset d'une des plus grandes civilisation de l'histoire de l'humanité.

On vit la fin d'un cycle, la chute d'un Roi au combat, la trahison d'un Grand Vizir, la bravoure d'un jeune officier qui refusera par loyauté d'appeler les soldats à se mutiner pour accéder au trône.
On vit la défaite avec panache des Egyptiens face aux envahisseurs venus d'Asie, les Hyksos en possession d'armes de destruction massives : les arcs recourbés, les chevaux, inconnus des Egyptiens, et les chars.
On vit l'exode de la Reine Lostris et du Prince héritier Memnon, au-delà des cataractes, fuite qui emmènera tout un peuple à la découverte d'une Afrique inconnue d'une richesse extraordinaire.
On vit l'expérience mystique du Labyrinthe dispensant des prédictions d'un Taita en transe.

« Le dieu fleuve » n'a pas la prétention d'être un roman rigoureusement historique, il apporte juste ce qu'il faut d'actions, de dénouements, de passions amoureuses ou mercantiles, pour amener le lecteur à passer un agréable moment de lecture.
Grâce au « dieu fleuve », le Nil est le cordon ombilical liant le lecteur au narrateur, le fleuve sacré est le fil vert serpentant entre les lignes, au détour de chaque chapitre, charriant les rêveries du lecteur avec la fausse lenteur de son débit.

mardi 12 février 2019

Où suis-je?

"Le thé à la menthe doit être amer comme la vie, mousseux comme l'amour et sucré comme la mort."

(proverbe marocain)

mercredi 23 janvier 2019

Le défi lecture 2019 court: où en suis-je?



Bien entendu je ne respecte pas l'ordre donné. Cependant est-ce rédhibitoire? 









  • Un roman qui se déroule dans le futur:

"La mort immortelle" de Liu Cixin (tome 3 de sa trilogie)

  • Un roman dont l'un des personnages est un animal:
  • Un roman qui se déroule dans le passé:
  • Un roman sur le thème de l'amitié:

  • Un roman sur un homme ou une femme célèbre:

  • Un roman qui se passe dans un collège:

  • Un roman basé sur une enquête/un mystère à résoudre:
"Le signal" de Maxime Chattam

  • Un roman humoristique:

  • Une bande dessinée:

  • Le premier tome d'une série de romans:

  • Un roman qui a pour thème la magie:

  • Un roman qui se déroule à Noël:


dimanche 13 janvier 2019

C'est la photo du dimanche #12


Quand quelques pans du Mur de Berlin se retrouvent à Los Angelès.

Août 2017, L.A, Californie, USA

Et si je me lançais?

Long est le chemin du retour au blog, long est celui de l'envie de partager mes lectures en écrivant leurs chroniques.
Je ne promets pas d'en parler à chaque fois de manière circonstanciée, mais je rendrai compte de l'avancée de mes deux défis lecture de l'année 2019.
On y croit, j'y crois... j'y vais!

J'avoue que je commence bien l'année du défi court 2019: j'intervertis la lecture de février avec celle de janvier. L'essentiel est bien de lire, n'est-ce pas?
Je lis ce mois-ci la trilogie de Liu Cixin "Le problème à trois corps" (T1), "La forêt sombre" (T2) et en cours "La mort immortelle" (T3). Je chroniquerai cette formidable épopée SF dès que j'aurai rassemblé mes idées pour donner l'envie de s'y plonger sans en dévoiler trop.

Quant au défi au long cours 2019, je pense - je doute être la seule d'ailleurs à raisonner ainsi - coupler certains items: une lecture pour les deux défis. Non, ce n'est pas de la paresse mais un contournement d'obstacle,  mieux une optimisation des lectures. 

samedi 5 janvier 2019

Odyssée dans la garenne


Il était une fois une garenne où il faisait bon vivre. Il était une fois un lapin chétif possesseur d'un don de « double vue ». Il était une fois une sombre menace planant sur la tranquille garenne. Il était une fois un voyage qui commence.

La garenne pourrait être un village de hobbits, Hazel et Fyveer se lancent dans une odyssée qui mettra en valeur leurs qualités et dévoilera leurs petits défauts.
Ils ne quittent pas leur terriers seuls : ils s'enfuient avec une poignée de compagnons qui ont ainsi l'occasion de briser les tabous de leur communauté.

Fyveer a pressenti une catastrophe liée aux hommes : un écriteau à l'entrée de la garenne puis des arpenteurs, sombres présages qu'il faut fuir pour se sauver.
Hors, qui écoutera un lapin de seconde zone, un lapin qui ne parviendra jamais à entrer dans le cercle très fermé de la Hourda, garde et conseil du Maître Lapin, chef de la garenne de Sandlefort.
Le petit groupe devient hors la loi en fuyant malgré l'interdiction du Maître, il migre vers le lieu vu en « rêve » par Fyveer, la Cassandre du groupe, Watership down, une colline où tous seront en sécurité.
D'exode il n'y aura pas mais une fuite salvatrice se fera.

Très vite Hazel, le frère de Fyveer, prendra la direction des opérations et sera le guide débrouillard du groupuscule de léporidés. Ils affronteront milles et un dangers, perdront foi avant de reprendre courage face à l'adversité. Or, la nécessité d'une vie meilleure n'est-elle pas souvent semée d'embûches ?

Ce qui est extraordinaire dans ce roman c'est le tour de force de l'auteur : il réussit, admirablement, à faire en sorte que le lecteur s'identifie aux héros inhabituels que sont ces petits lapins de garenne.
Richard Georges Adams s'appuie sur l'organisation sociale, réelle, d'une garenne pour explorer les sociétés humaines et pointer sans en avoir l'air leurs dysfonctionnements.
Comme toute société établie, les garennes du monde d'Hazel ont leur mythologie, leurs croyances, leurs légendes racontées lors des veillées au fond des terriers. Le lecteur se laisse emporter par les exploits des guerriers et des Maîtres Lapins dont ceux du plus grand d'entre eux, l'espiègle et roublard incorrigible, osant taquiner Dieu : Shraavilshâ, l'ancêtre des lapins. Il découvre ainsi, au fil du roman, les cinq des légendes de leur mythologie où la ruse et l'ingéniosité sont au centre des aventure du Prince aux mille ennemis.
D'ailleurs les ennemis ont un nom : les vilous.
On suit les aventures de la petite communauté, digne de celle de Tolkien, qui apprend à aller au-delà de certains préjugés comme se lier avec d'autres espèces animales. Cependant le franchissement de la ligne rouge sera bénéfique puisque le mulot comme la mouette tiendront un rôle déterminant dans le développement de l'intrigue. Hazel est un peu le Frodon de la troupe : il initie le courage, la camaraderie ce qui fait de lui la figure principale du roman.

Le roman fourmille de références littéraires, voulues ou suggérées. Ainsi l'expédition de Hazel et ses compagnons vers la garenne d'Effrefa, rappelle l'enlèvement des Sabines. Watership down se retrouve sans hase et sans femelles pas de pérennisation de la garenne. Effrefa, garenne surpeuplée sous le joug d'une organisation totalitaire, regorge de hases au bord de la crise de nerfs.
Chaque lecteur trouvera de quoi « ruminer sa pelote » dans ce roman qui se dévore.
« Ruminer sa pelote » *? C'est une expression qui revient, telle une antienne, dans les conversations de nos héros aux longues oreilles.
Richard Georges Adams s'appuie sur l'étude scientifique des léporidés : toutes les manies de nos héros sont vérifiables dont celle de « ruminer ses pelotes ». A la belle saison quand l'herbe est tendre, les lapins en broute de grandes quantités qu'ils ne digèrent pas tout de suite. Ils régurgitent des pelotes d'herbe qu'ils laissent à l'entrée du terrier. Ils reviennent les manger plus tard.
« Watership down » est un roman réjouissant qui offre au lecteur l'occasion de « sentir » le sang versé, de trembler de peur face aux dangers et de colère devant l'absurdité d'une dictature, l'enfer étant toujours pavé de bonnes intentions comme celles du général et Maître Lapin Stachys pour qui vivre heureux est vivre caché aux yeux des hommes. Le lecteur éprouvera la crainte de la mort et surtout n'aura de cesse de savoir ce qui va se passer au chapitre suivant.
N'est-ce pas ce que l'on demande à un bon roman ? Et n'est-ce pas l'apanage des grands romans que d'offrir tout cela aux lecteurs qui osent suivre avec délectation l'épopée d'un groupe de lapins de garenne?

Cerise sur le gâteau:
- Il existe une version illustrée du roman: Watership Down
de Richard Adams illustré par Mélanie Amaral aux éditions de Monsieur Toussaint Louverture.
- Est sortie une mini série chez Netflix en décembre 2018, le trailer c'est ici.



*https://fr.wikipedia.org/wiki/Oryctolagus_cuniculus

mardi 1 janvier 2019

Meilleurs voeux 2019




A toutes celles et ceux qui passeront par hasard chez Chatperlipopette, je vous souhaite le meilleur pour cette nouvelle année.

(crédit photo: internet)

dimanche 30 décembre 2018

Japonitudes


Les aventures de Sugarawa Akitada, jeune fonctionnaire japonais sont dans la même veine que celles du Juge Ti : savoureuses et dépaysantes.
Je n'ai lu que trois romans et encore pas dans le bon ordre ce qui ne gêne en rien la lecture.
Akitada Sugarawa est issu d'une famille de l'aristocratie qui fut, autrefois, bien en cour et qui se retrouva à sa lisière suite à un revers de fortune. Il termine major de sa promotion et est promis à un brillant avenir de fonctionnaire. Sauf que....
Il a un défaut, et non des moindres : il aime résoudre les mystères et autres affaires criminelles ainsi que les rencontres improbables avec des personnages hauts en couleur dont il acquiert respect et amitié au point d'en faire des alliés précieux lors des enquêtes.

L'énigme du dragon tempête

Les trois derniers convois d'impôts de la province de Karzusa disparaissent corps et bien avant de rejoindre la capitale impériale. Aucun indice, aucune trace.
Une jeune femme aristocrate est retrouvée, assassinée, dans un quartier de la capitale : pour quelle raison ? Peu de temps après, un ami proche d'Akitada prend la décision de devenir moine bouddhiste.
Akitada s'ennuie au ministère de la Justice, aussi accueille-t-il avec enthousiasme la mission qu'on lui confie : retrouver les convois volatilisés.
Il prend la route en compagnie de son fidèle intendant Seimei, bien décidé à éclaircir le mystère. Lors d'une étape, il rencontre un jeune homme, dénué du sens du protocole. Il se nomme Tora et est ancien soldat de l'empire. Notre jeune fonctionnaire le tire d'un mauvais pas : en effet, Tora est accusé du meurtre d'une jeune femme. Sa cicatrice au visage l'a fait confondre avec l'assassin qui court toujours.
Quand le trio entre en ville, l'atmosphère est bien étrange : le gouverneur sur le départ est le principal suspect, le supérieur du monastère bouddhiste semble bien mystérieux et inquiétant avec sa horde de jeunes moines aux allures de soldats, le chef de la police apparaît peu efficace puisque les crimes ne sont que rarement élucidés et le tribunal désert. Quant à l'ancien gouverneur, vieil homme érudit, il trouve la mort dans son bureau alors qu'il souhaitait discuter avec Akitada.
Notre héros sera mis sur la voie par deux concours de circonstance : l'achat d'une belle épingle sertie auprès d'un colporteur puis celui d'une peinture sur rouleau représentant le « Dragon tempête » malmenant un navire non loin de la côte. Le visage du « capitaine » laisse perplexe Akitada surtout lorsqu'il apprend que des moines ont molesté la jeune artiste auteure de la peinture.
Le jeune fonctionnaire tire lentement le fil des événements tout en affrontant des politiciens véreux, des moines peu recommandables et une veuve manipulatrice derrière son apparence de femme-enfant.
L'auteure nous fait approcher le monde particulier de l'administration impériale japonaise qui propose des missions impossibles à un jeune fonctionnaire afin d'enterrer un vol bien gênant. Un monde retors, sans état d'âme au service d'un système féodal souvent violent.

L'énigme de la flèche noire

J'ai commencé par cette enquête. Akitada, jeune marié, est envoyé aux confins de l'empire,dans la province d'Echigo, pour remplacer un gouverneur défaillant. Le nord est soumis aux attaques incessantes des Aïnous et l'empire ne tient que par la hargne des seigneurs de guerre.
Seulement, parfois ces derniers deviennent tellement puissants qu'ils en deviennent dangereux pour le pouvoir impérial.
La région est loin d'être un havre de paix malgré le sublime des paysages enneigés porteurs d'une poésie à la subtile beauté. Les greniers sont vides, le tribunal est en ruine, la garnison en piteux état. La ville est soumise au bon vouloir d'un seigneur de guerre tyrannique qui fait et défait les fortunes.
Cette tyrannie a mis à mal la confiance de la population envers l'administration impériale provoquant l'accueil très froid du jeune gouverneur.
Il y a un pesant secret familial, une communauté d'intouchables, ces hommes et femmes réduits à exercer les plus basses et viles besognes du quotidien, les pêcheurs qui se confinent pour supporter le long hiver qui isolera du monde la province.
Le meurtre d'un aubergiste avare, marié à une jeune et belle femme, conduira à l'arrestation de trois suspects, les derniers clients de l'auberge dont un paysan simplet, un acteur sur le retour. Leur vie ne tient qu'à un fil, celui de l'enquête menée par Akitada.
L'auteure utilise avec art les ficelles d'une intrigue à plusieurs entrées ce qui permet au lecteur de rester en alerte et de découvrir un peuple étrange, les Aïnous.

L'énigme du second prince

Dans cette enquête, suite chronologique de celle de la flèche noire, notre jeune Akitada est envoyé incognito sur l'île de Sado où sont envoyés en exil les criminels et les traîtres.
Il coud son ordre de mission prouvant qu'il est un envoyé de l'empereur dans la doublure de son vêtement et s'embarque sous un nom d'emprunt, celui d'un disgracié, pour rejoindre Sado et découvrir qui a assassiné le frère de l'empereur.
Après les seigneurs de la guerre, le lecteur découvre l'univers clos d'une île où les condamnés peuvent vivre une autre vie une fois leur peine purgée s'ils n'ont pas rendu l'âme dans l'une des mines d'argent.
Akitada devra déjouer un complot, confondre un ancien noble, réhabiliter le fils du gouverneur, le tout avec l'aide de son inénarrable Tora, joyeux drille irrévérencieux, et d'une nonne mystérieuse.
Le lecteur apprendra ou ré-apprendra qu'il est nécessaire d'acquérir le savoir-faire indispensable pour préparer le fugu, poisson à la chair délicate hautement dangereuse. Il découvrira comment le pouvoir impérial se débarrasse des gêneurs en les exilant, comment d'exilé on peut s'enraciner sur une terre.

Le personnage d'Akitada Sugarawa est attachant : on sait qu'il est loin d'être bien en cour malgré son intelligence et brillantes compétences. C'est qu'il a l'art de se trouver au cœur d'affaires qui ne le regardent pas vraiment. Comme il est tenace et mène jusqu'au bout ses raisonnements pour éclairer les situations les plus inextricables, il agace en haut lieu.
Il a ce supplément d'âme en le sens où derrière un naturel froid se cachent une humanité et une grande tolérance pour l'irrévérence quand elle est de bon aloi. Il est un homme juste au service de son empereur et ce sans dévier un instant de sa ligne de conduite.

Les romans de I.J Parker sont plaisants à lire entre deux lectures plus ardues ou sombres. C'est du bon policier historique 10/18.
La force de ces intrigues ? Le lecteur est pris par les chemins de traverses et veut absolument connaître la manière dont les divers personnages se sortent de leurs (més)aventures. La chute est à chaque fois surprenante.

lundi 30 juillet 2018

Romeo et Juliette, l'origine


« Gentilhomme vicentin, homme de lettres et soldat, Luigi Da Porto (1485-1529) est le premier qui donna ses lettres de noblesse à un thème à l'origine d'une tradition littéraire dont la tragédie de Shakespeare est la plus haute expression. C'est à lui que l'on doit en 1530, la forme moderne de l'intrigue, que l'on retrouvera dans une nouvelle de Bandello en 1554, puis dans la pièce de Shakespeare vers 1595. S'inspirant d'une légende siennoise dont Masuccio de Salerne tira l'argument d'un de ses contes en 1476, Luigi Da Porto transporte le lieu de l'action à Vérone et change les prénoms des malheureux amants : Gianozza et Mariotto deviennent sous sa plume Juliette et Roméo. L'intrigue est située au temps de Bartolomeo Della Scala, podestat de Venise de 1300 à 1304. L'antagonisme entre les familles des deux amoureux fait ici seul obstacle à leur union. Da Porto élabore un canevas sommaire, concentrant son attention sur la seule passion amoureuse : les quelques autres personnages apparaissant au fil de ces pages ne servent qu'à mettre en relief cette passion, en particulier l'amour pudique et intrépide de la jeune fille. » (France culture – 10 janvier 2009)

D'ordinaire j'élabore un commentaire le plus construit possible, or pourquoi paraphraser ce qui a été dit avec talent ?
J'ai découvert ce récit qui tient plus de la nouvelle que du roman, en flânant au salon du livre des Etonnants Voyageurs 2018. La curiosité m'a conduite à sortir mes euros pour acquérir le livre et connaître la genèse de l'histoire qui inspira une des plus belles tragédies de Shakespeare.
La trame est là, fraîche et prenante : le lecteur tombe, sans résistance, dans les rets du récit fait à dos de cheval par le narrateur. L'histoire étire le temps, comble l'ennui du voyage et attise la curiosité de l'auditeur invisible que nous sommes.
Le récit est intéressant dans le sens où l'auteur s'attache plus à mettre en valeur les subterfuges pour faire triompher l'Amour entre deux jeunes gens, les personnages gravitant autour de nos jeunes héros n'étant qu'à peine évoqués.
Nous ne pouvons qu'être émus lors du quiproquo final, loin de la grandiloquence théâtrale, et regretter que les jeunes amants ne se rejoignent que dans la mort.

Une lecture pour compléter celle de Shakespeare.

« Il y a quelques jours que je vous parlais du désir que j'ai d'écrire une Nouvelle dont l'action s'est passée à Vérone. Quoique je vous l'aie racontée, cependant je regarde comme un devoir de vous la mettre ici sur le papier. Par ce moyen, je fixerai plus sûrement mon récit dans votre mémoire, et d'ailleurs, étant moi-même malheureux, il me convient assez de parler de deux infortunés amants dont les aventures font le sujet de cette histoire. C'est à vous que j'en fais la dédicace, afin que vous puissiez voir dans quels dangers, à quelles infortunes inattendues et enfin à quelle mort cruelle sont entraînés la plupart des amants. Je vous adresse cette Nouvelle d'autant plus volontiers que ce sera sans doute le dernier essai de ce genre qui sortira de ma plume, et que je désire vous consacrer mon dernier travail. Vous êtes comme le port où tout ce qui a quelque mérite et quelque talent cherche à aborder ; aussi après avoir navigué si longtemps sur l'océan poétique, c'est à vos rives que je viens abriter et lier ma frêle barque.

Recevez donc ma Nouvelle, madame, et lisez-la avec bienveillance, tant à cause du sujet intéressant qu'elle renferme, qu'en raison des liens de parenté et d'amitié qui nous lient.

Quoique j'aie éprouvé bien des chagrins en ma vie, cependant le ciel ne m'a pas toujours été rigoureux, comme vous le savez, puisque, dans ma jeunesse, ayant pris le parti des armes et m'étant trouvé dans la compagnie d'hommes braves et recommandables, je fus employé quelque temps dans votre belle patrie, le Frioul. Là, j'allais, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, selon que mon devoir l'exigeait. J'avais alors à mon service, lorsque je voyageais à cheval, un archer de Véronne, âgé d'environ cinquante ans, brave de sa personne et parlant très agréablement comme tous les gens de son pays. Il se nommait Pellegrino. Cet homme courageux, soldat consommé, était assez droit de corps et de plus toujours amoureux, disposition qui ne s'accordait peut-être pas trop bien avec son âge, mais qui doublait sa vivacité dans l'occasion. Il prenait ordinairement un grand plaisir à raconter (ce qu'il faisait avec beaucoup d'art et de grâce) les plus belles et les meilleures nouvelles, et choisissait de préférence celles où il est question d'amour. » (p 11-13)


vendredi 27 juillet 2018

Théodose ou de l'éducation


C'est la couverture du roman « Théodose le Petit » qui m'a incitée à l'emprunter, le risque était minime puisque j'avais la possibilité d'en arrêter la lecture si je n'entrais pas dans l'histoire.
Pourquoi des fraises en couverture ? On ne percute pas immédiatement, il m'a fallu plusieurs jours pour me dire, en me frappant le front du plat de la main « Ah, mais oui, c'est bien sûr ! ».
Quelle belle introduction donnant envie de se précipiter sur le roman dès que l'occasion s'en présentera ! Ça, c'est de l'introduction travaillée et léchée... d'aucune aide pour l'éventuel lecteur de cet article.

Il est des romans qui se lisent, disais-je, parce qu'ils ont une couverture étonnante, inhabituelle ou parce qu'ils ont un titre qui titille la curiosité de potentiel lecteur.
« Théodose le Petit » attira mon regard par la couverture acidulée puis par son titre amusant.

On ouvre le roman, on lit la première phrase et on se demande dans quoi on est tombé. 
Le chapitre d'exposition est du même tonneau que la phrase d'attaque. Où va-t-on ?
Le chapitre deux intitulé « La fraiseraie de la chouette Calliope » interpelle et donne une éventuelle piste : serait-ce une histoire d'animaux doués de parole et de raison ?
Entrent en scène Théodose le Petit et le Chatchien. Le lecteur nage-t-il en plein délire ? D'autant que peu à peu les personnages parlent d'un abominable Samuel, un Minotaure dans une maison étrange, cultivant des champignons, en guerre larvée contre Calliope, la chouette. Un Silure est évoqué, une fantôme Otilia, des fourmis vertes et violettes, un duc d'Ottembourg, d'une Fraternité, d'un Mur, d'un Lac Froid et de Bucarest.
Est-ce une fable édifiante ? Est-ce un roman d'apprentissage comme le laissent supposer les relations entre Théodose Le Petit, Prince Héritier d'un royaume bien malmené, et son précepteur, Gabriel le Chatchien, Premier Ministre désigné comme seul guide du jeune prince. Est-ce une parodie sur le pouvoir et ses vicissitudes ?
Un peu de tout cela.

Après des débuts difficiles, je me suis attachée aux personnages et aux épreuves qu'ils traversent. L'écriture est agréable car le style est soutenu et délicieux à lire.
Le lecteur se retrouve spectateur de deux camps qui s'affrontent dans la course au pouvoir. Le machiavélique Silure, échafaudant plusieurs plans à la fois pour réussir à tirer son épingle son jeu, tente d'ourdir complots sur complots tandis que le Glorieux Otto, peaufine son coup droit et ses dernières inventions tel que l’écervelateur sinusoïdal.
Dans l'autre camp, celui des gentils, le Chatchien espère mobiliser ses alliés naturels que sont Calliope la chouette et Samuel le minotaure qui ne cessent de se quereller pour des histoires de fraises dérobées et de champignons convoités.
Entre les deux, Théodose essaie de comprendre la quintessence du pouvoir qu'il recevra en héritage en temps voulu, place quelques remarques d'abord anodines et pourtant pleines de bon sens, Otilia la fantôme fait l'estafette, les fourmis vertes et violettes espionnent, emprisonnent, tandis qu'un personnage inattendu fera son apparition, fort à propos...le grand Monstrelet.

La tension monte entre les deux camps, le Chatchien est bientôt acculé à l'inévitable : une guerre que l'on peut appeler, sans exagération, picrocholine car elle en a l'envergure dans sa démesure, son picaresque, son côté loufoque et absurde.
Les situations plus cocasses les unes que les autres s'enchaînent dans un tourbillon de détails époustouflants d'un hyperréalisme que l'on savoure avec bonheur. J'ose utiliser ce terme car c'est un bonheur que de se plonger dans ce roman foisonnant et atypique. Il est jubilatoire de suivre les personnages de cette fable caustique, satire farfelue où les rebondissements suivent les révélations pour reprendre avec des passages où la tension est pesante avant d'éclater dans l'absurde.

On notera le plaisir que prend l'auteur à entortiller son lecteur dans le dédale des styles qu'il emploie de manière judicieuse. La lecture n'en est que plus aisée et le nombre important de pages (un peu plus de 500) disparaît pour ne laisser place qu'à la joie de lire.

« Théodose le Petit » peut rebuter par la prose et l'humour particuliers de l'auteur ou enchanter le lecteur qui se laissera porter avec délectation dans les digressions, les clins d'oeil faits aux relations entre l'éditeur et son auteur : le passage sur l'histoire des trois petits canards est hilarante tant elle est incongrue.

Le roman de Razvan Radulescu, auteur roumain à découvrir sans modération, est un roman comme je les aime, inventifs, d'une écriture où la poésie s'invite, où la langue est d'une richesse incroyable, où l'invention s'invite à chaque instant. Parfois, j'avais l'impression d'être dans un film que pourrait tourner Emir Kusturica.

Non, le romanesque intelligent n'est pas mort !

dimanche 15 juillet 2018

L'enfant qui lisait nos Livres


Quelque part en Europe après l'apocalypse, une jeune fille, Avril, et un enfant, le Kid, vivent isolés, dans une cabane perchée sur un arbre, en pleine forêt. Plus qu'ils ne vivent, ils survivent grâce à ce qu'ils prélèvent dans une capsule de survie.
Tout est mort, stérile après qu'une série de guerres effroyables ait dévasté la planète. Un groupuscule fait régner la terreur avec pour mot d'ordre d'établir un monde nouveau. Son nom : l'Etoile Noire.
Des îlots de vie humaine existent, ici ou là, rassemblant la misère du monde autour de campements délabrés, lieux de tous les trafics.

Avril et le Kid, frère et sœur, vivent en harmonie avec la nature, la première éduque comme elle peut le second, lui apprend à lire, du moins essaie, à parler, à reconnaître ce qui a été avant la catastrophe. Sirius sera celui qui viendra les chercher pour les conduire à la Montagne rejoindre leurs parents.
L'enfant a un don, celui de lire le Livre que chacun porte en soi, homme comme animal. Plus il l'affine, plus il perd le langage.

Un jour, le passé d'Avril surgit dans la forêt, dès lors leur refuge n'en est plus un, le danger les jette sur la route. C'est alors qu'une rencontre, incroyable, bouleverse tout : Sirius.
Un road-trip fabuleux emmène le lecteur à la suite des jeunes héros dotés d'un étrange compagnon à quatre pattes, le jeune cochon noir appelé Sirius par le Kid.
Leur voyage vers la Montagne sera parsemé d'embûches et de belles rencontres poignantes et émouvantes.
Madame Mô, Le Conteur et son âne Esope qui mène au gré de ses envie le duo sur les routes, l'ourse Artos, ange gardien ralentissant l'avancée du Garçon-mort, Darius, membre des Etoiles Noires, Rosa, la truie condamnée à la réclusion aspirant à recouvrer sa liberté même au prix le plus fort, celui de la mort. Une biche et un cerf apparaissent, ils se dirigent vers la Montagne comme beaucoup d'autres animaux. Un, le rat, l'ultime descendant de son espèce, les sauvera de la Ville assiégée par les crève-la-faim. Une réalité crue se déverse lorsque tombent ses murs : l'homme est devenu un prédateur de l'homme.
Cependant, au cœur de l'horreur, de la violence extrême, un espoir naît : suivre l'appel de la Constellation.
Dieu a choisi de punir les hommes en rendant le monde végétal et animal stérile, pourtant tout ne se meurt pas. Kid, l'élu ? L'enfant qui communique avec les « autres » êtres humains, animaux ou végétaux, est-il celui qui redonnera l'espoir au monde du vivant ?
L'enfant hyper sensible qu'est Kid est autant attendrissant qu'agaçant. Une fois dépassée cette réserve, le lecteur reçoit toute la richesse de l'enfance dont les représentations du monde vont au-delà des clivages. Chaque « régression » vers l'animalité est un pas supplémentaire vers la reconquête de son humanité.
Avril trouvera la paix et affrontera ses démons avec autant de peur que de courage. Accepter d'avoir été pire qu'une bête sera sa porte ouverte vers une nouvelle liberté contée, et comptée, à rebours (les chapitres sont en ordre décroissant) puisque la fin est un nouveau commencement.

« Sirius » est le premier roman de Stéphane Servant que je lis. Bien qu'adressé à un lectorat adolescent, les adultes peuvent apprécier le style agréable de l'auteur qui allie écriture poétique,onirique parfois et grande sensibilité.
L'argument littéraire est intéressant et tient la route. On ne s'ennuie pas une seconde au cours de la lecture, on a peur, on rit, on court, on se cache avec les héros. Le lecteur est invité à porter un regard différent sur le monde qui l'entoure : où s'arrête l'humanité, où commence la bestialité ? L'homme n'est-il qu'un animal plus cruel que les autres, lui qui n'hésite à dévorer femelle et descendance au mépris de la survie de l'espèce ? L'écoute de l'autre, des autres, de la faune et de la flore, n'est-elle l'amorce d'une humanité renonçant à son droit de vie ou de mort sur autrui ?
Toute apocalypse a sa lumière, se transforme en espoir d'un monde renouvelé, vierge de ses erreurs.

Un roman qui se lit d'une traite avec bonheur.

« Un jour peut-être, les hommes s’étaient crus différents. Parce que tout leur appartenait. Parce qu’ils avaient le pouvoir de vie et de mort sur les autres espèces. Mais à présent, à présent, ils étaient nus et grelottants, comme aux premiers jours du monde. A présent, ils étaient semblables, tous les cinq. Les hommes n’étaient pas différents du cochon.
- Ce cochon est plus mon frère que vous, souffla Avril. Nous ne partageons plus rien. »


samedi 14 juillet 2018

La danse des affamés


Jean Teulé a le don de mettre en mots les histoires les plus extraordinaires et de relater les faits, menus ou grands, de personnages illustres ou oubliés de l'Histoire.
Après Rimbaud, Verlaine, Villon, le Montespan, il nous emmène à Strasbourg, en 1518, au cœur d'un été caniculaire.
La famine ravage la région, la ville recluse attend une arrivée dite imminente des armées turques et se débat avec la misère ambiante.
Le 12 juillet 1518, sous un soleil de plomb, une jeune femme quitte son logis, un bébé dans les bras. Elle le protège du soleil et se dirige vers la rivière où elle le jette.
Décomposée, anéantie par l'infanticide, elle revient livide auprès de son mari  qui lui explique que jamais ils n'auraient pu subvenir à ses besoins puisqu'elle avait cessé de l'allaiter.
L'écoute-t-elle ? L'entend-t-elle ? Tel un automate, elle sort dans la rue et se met, contre toute attente, non à crier ou pleurer son désespoir, à danser.
Dans le logis d'en face, un couple attablé devant les restes d'un repas, se fait face. Non loin d'eux, sur le bord de la cheminée, est exposée une tête, celle de leur fillette. On saisit l'horreur de la situation : dans les assiettes gisent les os de l'enfant.
La misère engendre la folie, de la folie naît l'indicible.

La jeune mère, hors du sens commun, danse dans la rue, une danse hypnotique à laquelle se joindront, peu à peu, les habitants de la ville. Elle, ils dansent jour et nuit, nuit et jour. Une danse macabre puisqu'ils dansent jusqu'à la mort. « On achève bien les chevaux » était le concours de la Grande Dépression américaine, « Entrez dans la danse » est la narration d'un épisode historique demeurant encore mystérieux.

Jean Teulé mène son lecteur, au rythme de la danse macabre strasbourgeoise, dans le bureau du bourgmestre élu pour six mois, démuni devant l'ampleur du phénomène. On assiste aux discussions serrées entre le spirituel représenté par l'évêque dont les greniers regorgent de grains, et le temporel représenté par les médecins et la municipalité.
Pour le premier, la famine et la danse macabre sont signes que Dieu a damné les hommes, pour les seconds une possible intoxication à l'ergot de seigle.
Pendant ce temps, le maire ne sait plus à quel saint se vouer : les gardes guettent les Turcs, tentent de maintenir un semblant d'ordre, envoient de la nourriture à la maladrerie où les pestiférés sont parqués.
On assiste à des scènes de désespoir absolu où les affamés se jettent sur les excréments des lépreux. Personne ne comprend plus rien à ce qui se passe : entre la nouvelle religion prônant la Réforme, la menace militaire, réelle ou imaginée, la damnation éternelle et la disparition de l'espérance, il y a de quoi perdre le sens commun et de s'oublier en dansant sans fin.

Chaque tableau est amené au rythme saccadé de la danse macabre, une mélopée de mots tourne en boucle, apportant peu à peu les détails de l'horreur. Le lecteur entre, sort de la ronde infernale essoufflé, abasourdi, épuisé par la disparition de la raison.
Il voit l'époux cherchant à protéger son épouse, il la soigne, il la berce, il la cajole, la console, l'accompagne dans sa transe tout en restant à l'extérieur du délire commun. Luciole de raison dans une nuit de l'irraison.

Et la Rédemption dans tout cela ?

Le couple anthropophage achève son parcours au milieu des lépreux, liquiéfiés dans la pourriture de leur corps et de leur âme déespérée.
Les forces militaires scrutent la plaine courbant l'échine sous le soleil de plomb, vide de Turcs, ils attendent comme le héros du « Désert des Tartares » un ennemi qui ne viendra jamais. L'ennemi est dans la place depuis bien longtemps, il est en chacun prêt à quitter sa gangue au moindre grain de folie collective.
Les possédés seront guidés, en convoi, par des clercs jusqu'à un ermitage miraculeux. Ils quittent la ville suivant un étrange joueur de flûte. Jamais ils n'en reviendront.... les Turcs les auront interceptés, n'est-ce pas !
L'épouse sort de la danse et de sa transe, handicapée à vie : ses pieds usés jusqu'aux tendons, l'âme à jamais atteinte, le cœur dans un étau. L'époux réussit à ramener sa femme dans le monde réel, lui offrant son Amour et la Rédemption.

Jean Teulé dit que cette danse fut « la première rave party au monde, la plus dingue, la plus grande et la plus mortelle. » Il la met en scène avec humour et sobriété, déroulant et enroulant la farandole au gré de ses saynètes.
« Entrez dans la danse »... voyez comme on danse...avec le diable comme avec Dieu. Un roman aux allures de ritournelle obsédante qu'on ne lâche pas et qui laisse un flottement étrange comme si on avait échappé, de peu, à un désastre.