lundi 15 avril 2019

Trilogie chinoise


« Le problème à trois corps » est le premier tome de la trilogie de SF écrite par Liu Cixin,. Cet opus pose le cadre du roman et pousse le lecteur dans ses derniers retranchements : l'argument littéraire repose sur des concepts scientifiques ardus que Cixin parvient à vulgariser sans perdre son lecteur dans les limbes de l'incompréhension.Le plus difficile est de ne pas lâcher le chemin sinueux tracé par l'auteur adepte du Hard Science. 

Nous sommes en pleine Révolution Culturelle en Chine, l'épuration drastique des intellectuels lamine les gens et la recherche. Cependant des îlots scientifiques existent, la jeune astrophysicienne Ye Wenjie, en cours de "rééducation » intègre un centre qui abrite les recherches sur l'existence potentielle de civilisations extraterrestres. Elle parvient à envoyer dans l'espace un message : sera-t-il intercepté ?Des années plus tard, elle reçoit une réponse, une mise en garde venu d'un lointain système : ne pas renvoyer de signal pour ne pas être repéré par quelqu'un de moins pacifique. Ye Wenjie n'hésite guère, elle envoie une réponse tant elle est écoeurée et révoltée par les horreurs vécues lors de la Révolution Culturelle, offrant ainsi les coordonnées de la Terre. 

Le temps passe, le monde change sur Terre, la Chine s'est éveillée au monde et contribue aux avancées scientifiques. Or d'étranges décès d'éminents scientifiques attirent l'attention des polices du monde entier. Que se passe-t-il ? Pourquoi ces scientifiques se donnent-ils la mort sans un mot d'explication ?Commence alors une course poursuite entre laboratoires de recherche et plongée dans un jeu virtuel où les membres d'une société secrète de réunissent.Qui est derrière tout cela ? Le policier, un vieux de la vieille iconoclaste, pressent que l'inexplicable cache des hommes prêts à tout.Il est très difficile de chroniquer ce premier tome sans mettre à mal la découverte du « complot » contre la Terre : surtout ne pas lire la quatrième de couverture qui, hélas, en dit trop. C'est jubilatoire, même pour une cancre en sciences tel que moi, de se creuser la tête autour du fameux problème à trois corps, fil conducteur de la trame de la trilogie. La tête tourne devant la complexité des concepts mathématiques, d'astrophysique et de sciences physiques pures, sans pour autant s'égarer : l'intrigue est orchestrée de main de maître, les personnages principaux sont charismatiques, les situations incroyables et tellement de l'ordre des possibles. L'auteur construit un jeu de piste absolument époustouflant dans lequel le lecteur s'engouffre sans l'ombre d'une hésitation : le mystère est le « héros » de ce premier opus, il en est l'antienne qui donne toute son ampleur à la trilogie et sa résolution n'en est que plus savoureuse. 

« La forêt sombre » Dans le deuxième tome de la trilogie, les hommes doivent faire face à la menace du monde extraterrestre qui a intercepté le message de Ye Wenjie, Trisolaris, planète aux trois soleils. Ce monde se meurt de l'instabilité de son système où les ères régulières et chaotiques se succèdent d'une manière aléatoire. Les habitants doivent quitter la planète mère pour coloniser un monde plus accueillant : la Terre. Quatre siècles séparent l'humanité de l'invasion extraterrestre ce qui est long et dramatiquement court.Afin d'assurer une supériorité trisolarienne sur les Terriens, des intellectrons sont envoyés sur Terre pour sonner le glas de la recherche dans le domaine des sciences fondamentales. Trisolaris, appuyé par un groupe d'hommes et de femmes qui ne croient plus dans les bienfaits de l'humanité, espionne et bloque le savoir scientifique.Une réponse est proposée à l'humanité : le programme Colmateur. Quatre personnes sont choisies par le Conseil de Défense Planétaire pour élaborer des stratégies secrètes afin de contrer l'invasion. En effet, la faiblesse des Trisolariens est de ne pouvoir lire dans les pensées. Bien entendu, les amis de Trisolaris, les OTT,  créeront le pendant du programme Colmateur : chaque Colmateur aura son Fissureur.Luo Ji, cosmosociologue, est un des élus, le plus atypique et le plus mystérieux : quel sera son plan ?

Liu Cixin s'appuie toujours sur les concepts scientifiques pointus et fait vivre au lecteur un tourbillon de situations : la maîtrise de l'hibernation, le poinçonnage mental sont des réponses pour affronter l'envahisseur lors de l'Ultime Bataille. La description de cette Ultime Bataille est digne d'un space opéra où la dramaturgie est à son comble.L'adversité implique pour l'Humanité d'effectuer des recherches à marches forcées, d'aller au-delà de l'impossible pour survivre. Car c'est ce qui est en jeu : la survie de l'espèce humaine bien que quatre siècles soient un lointain futur, le Temps passera toujours trop vite.L'intrigue est aussi complexe que celle du premier tome et menée avec brio et un art consommé de la manipulation du lecteur. C'est ce qui rend la lecture haletante de bout en bout malgré quelques longueurs.Peut-on tomber amoureux d'une personne rêvée ? La force de l'imaginaire peut-elle lui donner chair ? Le rêve peut-il devenir réalité ? Ce sont des faits que vivra le Colmateur Luo Ji, retiré dans un lieu de rêve devenu tangible.Est-ce dans le rêve que sera construite la stratégie qui contrera l'invasion de Trisolaris ? Un rêve que les sauts dans le temps, grâce à l'hibernation, révélera. Quelle était la malédiction lancée par Luo Ji ?La forêt sombre, métaphore de l'univers, cache-t-elle des prédateurs à l'affût d'une proie ? Cache-t-elle un instinct de survie enclenchant la destruction de l'Autre avant qu'il ne découvre ce qui est caché ?Le deuxième opus s'achève sur une rêverie qui entretient la faim du lecteur. 

« La mort immortelle » Ultime opus qui nous emmène dans une succession de réveils et d’endormissements des héros. Une traversée des siècles et millénaires au cours desquels la civilisation terrienne a évolué parfois de manière extraordinaire.Le lecteur suit le périple des vaisseaux rebelle et légitimistes dans l’immensité de l’espace où ils se livreront à une guerre sans pitié.

Le dernier volet de la trilogie relate une guerre froide spatiale où l’enjeu est de se rendre invisible aux civilisations extraterrestres. Un jeu d’échec à l’échelle interstellaire se met en place, la mystification, la logique et la physique en sont l’essence tout en prenant en compte une variable d’importance : le hasard.

Tout est permis, tout est exploré jusqu’aux théories des différentes dimensions ouvrant sur d’autres mondes, d’autres espaces. Une solution est même proposée à l’énigme de la matière noire et quelle solution ! Etonnante et tellement « réelle ».

Les mystères de la physique apportent, au plus grand étonnement du béotien, une dimension poétique au récit lors des descriptions de l’espace ou des actes scientifiques. La physique et son dédale de recherches tant théoriques qu’expérimentales offre une matière infinie à l’invention romanesque. 

Le souffle de l’épopée est sans cesse présent pour le plus grand plaisir du lecteur : l’envoi d’une sonde dans laquelle le cerveau d’un des primes héros est enfermé, la découverte d’une station spatiale « squatt de pauvres et d’indigents sociaux », le conservatoire de l’histoire de l’Humanité au cœur d’un planète satellite.

Comme tout bon roman de Science Fiction, la dimension politique tient une place importante dans le récit. Elle en est même le moteur puisque dès le premier opus l’idéologie est présente. Les ramifications sont multiples et autant de focales sur le devenir des sociétés humaine en temps de crise profonde et dans les choix majeurs à faire face à un dilemme : comment agir ? Sauver les siens ? Préférer le pacifisme ? Favoriser une décroissance pour tenir dans la durée ou prendre le risque du progrès qui peut amener à une catastrophe sur le long terme ? A ces questions, les personnages répondent selon leur conscience, leur vision du monde ; le lecteur aura ainsi le choix de s’y identifier, d’éprouver de l’empathie ou carrément verser dans la détestation. 

Ce qui est certain c’est que jamais le lecteur ne pourra rester indifférent, lointain ou étranger à la vie des personnages emblématiques de la trilogie. C’est la marque d’un très grand roman et d’une belle réussite.Près de deux milles pages qui ne sombrent pas dans l’oubli une fois la dernière phrase lue.


samedi 23 mars 2019

Poo poo pee doo...


Le 8 mars dernier se tenait la journée mondiale des droits de la femme; j'ai emprunté, suite à une présentation de l'équipe de la médiathèque de ma ville, une BD « Betty BOOB ».
Les autrice et illustratrice ont réalisé un récit époustouflant qui bouscule un peu les lignes du moins les miennes.

Elisabeth,l'héroïne, se réveille à l'hôpital et se rend compte qu'il lui en manque un. Un quoi donc ? C'est ce que se demande le lecteur dans la nanoseconde avant de comprendre qu'il s'agit, bien entendu, d'un sein.

L'héroïne de l'histoire revient d'une hospitalisation importante suite à une longue maladie qui l'ampute d'une partie de sa féminité. Le retour à la maison, auprès de son compagnon se révèle être difficile et douloureux. Tout comme se révèle ardu et désespérant le retour au travail. L'éloignement puis l'incompréhension provoque la séparation du couple. Il s'agit, en réalité, plus d'une fuite de la jeune femme qui ne peut plus supporter le regard affligé et dégoûté de son homme. C'est qu'Elisabeth a plus pensé au contenu du bocal (où est conservé son sein) que des malaises de son compagnon qui ne peut plus la regarder comme une femme à part entière.
Les mots ne sont pas nécessaires pour comprendre qu'il s'agit du cancer du sein. D'ailleurs, il n'y en a que très peu, quelques lignes tout au plus.


Tout est dans les dessins, dans les expressions des personnages, dans les actions et la danse des corps.Il n'y a pas pléthore de couleurs : du rouge, du noir, du blanc et du gris car inutile de faire dans le coloré pour exprimer la vie après la maladie.
Les deux autrices de ce petit bijou réussissent le tour de force de relater, avec tendresse et humour, le parcours d'une reconstruction : celle d'une jeune femme amputée d'un sein suite à un cancer, affublée d'une perruque rebelle qui la conduira dans le sillage d'une troupe hétéroclite de cabaret. Au gré des pages tournées, le lecteur suit l'héroïne dans la réappropriation de son corps et la reconquête de sa féminité après sa maladie.
La BD évite les écueils des poncifs et autres clichés, quand ces derniers apparaissent c'est sous forme humoristique. Les démons d'Elisabeth sont présents, représentés de manière parfois grotesque parfois, souvent avec des clins d'oeil aux galeries de monstres exposés dans les cirques au XIXème siècle. La volonté de vivre et d'avancer est telle chez la jeune femme qu'ils ne restent guère longtemps, l'humour et la vie lui ouvrent des horizons qu'elle n'aurait jamais soupçonnés. Le burlesque magnifie la différence, la rend belle et « fashion » au point qu'une mode verra le jour... car, oui, pourquoi pas une mode de l'amazone, avec ce sein disparu qu'on afficherait symboliquement !

Betty Boob devient une autre Betty Boop, aussi glamour et sensuelle que l'icône des cartoons.

Une BD à lire sans modération... gare aux bouffées d'émotion derrière le rire, surtout,  les laisser s'exprimer sans culpabilité.

jeudi 21 mars 2019

La séparation

1941 la guerre d'usure entre le Reich et l'Angleterre bat son plein arc boutant les belligérants sur leurs positions : les Anglais ne lâcheront rien, les Nazis veulent faire plier Albion sous un déluge de feu, de fer et de sang.
Deux frères jumeaux se retrouvent dans la tourmente, l’un est pilote de la RAF, l’autre Objecteur de Conscience affecté à un poste d’ambulancier de la Croix Rouge.
Le lien ? 1936 année des jeux olympiques en Allemagne dominée par le Chancelier Hitler. Cet été 1936, les frères Sawyer, dotés des mêmes initiales (JS pour Joseph et Jack Sawyer), représentent le Royaume Uni dans l’épreuve d’aviron de deux barreurs. Ils décrocheront la médaille de bronze et rencontreront Rudolf Hess.
Les deux jeunes hommes, parfaitement bilingues, sont hébergés chez des amis de leur mère, une famille juive qui a perdu tous ses droits. Joe est le seul à se rendre compte de ce qui se trame réellement en Allemagne tandis que Jack reste plus naïf.
C’est lors d’une soirée à l’ambassade britannique que Jack croisera le chemin de Hess avant de rejoindre son jumeau pour rentrer en Angleterre.
Les Sawyer ne reviennent pas seuls : Birgit, la fille des amis de leur mère, a été dissimulée dans une cache du camion par Joe. Jack est très épris de Birgit et n’ose le lui avouer…. Une fois en sécurité en Grande Bretagne, Joe épouse Birgit, évinçant son frère.
Les deux frères n’ayant pas la même vision du monde, les querelles naissent jusqu’à les conduire à la rupture définitive.
Tout les oppose au point qu’ils n’ont pas la même perception de la réalité. C’est le point d’orgue de l’uchronie orchestrée avec maestria par Christopher Priest.
Pour Joe la guerre s’est achevée en 1941 par la signature d’un traité de paix entre le Royaume Uni et le Reich. Il en a été un des participants actifs en tant que traducteur.
Quant à Jack, sa guerre s’est terminée en 1945 quand son stalag est libéré par l’armée américaine.

Priest construit le parcours parallèle des deux frères en s’appuyant sur des éléments réels qui rendent les faits plausibles. Par touches subtiles, maniant l’artifice du « déjà vu » avec efficacité et brio, l’auteur sillonne les événements en faisant de tout petits pas de côté.
La paix séparée signée en 1941 a impliqué un conflit long, usant et coûteux aux Etats-Unis, à l’Allemagne et à l’URSS. La Troisième Guerre a conduit les USA dans un isolationnisme provoquant un marasme économique, social et culturel tandis que l’Allemagne parvient à se redresser sans doute parce que Hitler a été évincé manu militari par Rudolf Hess.

La séparation est un roman construit avec une grande habilité, un roman dans lequel l’intrigue est menée avec une précision qui permet de l’achever par un dénouement surprenant car c’est au lecteur de choisir ce qu’il souhaite « croire », interpréter.
La distorsion subtile du prisme de la réalité vécue apporte une dimension intéressante au personnage de Joe et à ses relations avec ses proches. L’éloignement, source de souffrance, de son frère fait que ce dernier est sans cesse présent. Une même scène se joue plusieurs fois avec des chutes tellement réalistes qu’elles en deviennent vraies. Or où se situe la frontière entre l’hallucination et le réel ? Entre ce qui est vécu et rêvé ? La séparation de la gémellité est-elle le point de la divergente d’un événement historique ? La faille ouvrant sur d’autres champs des possibles ?
 Priest joue sur ces concepts avec jubilation amenant son lecteur dans le dédale des perceptions.



L’avis de Cyril

lundi 18 février 2019

Japonitudes .... suite


J'ai retrouvé avec plaisir le jeune fonctionnaire impérial dans une aventure que je n'avais pas encore lue.
« L'énigme de la porte de Roshomon » entraîne Sugawara Akitada  à l'université à la demande de son ancien professeur Hirata. Un chantage met en péril l'avenir de ce lieu de formation et de savoir qui souffre d'un manque de ressources évident tant les locaux semblent décrépits.
Il y a un an, une tricherie a eu lieu lors de la passation des examens à l'issue desquels un étudiant médiocre, mais riche et doté de puissants appuis, fut couronné major de sa promotion au détriment de celui qui aurait du terminé premier. Ce dernier se suicida tandis que le tricheur entrait dans l'administration impériale dont il gravit rapidement les échelons.
Hirata ne parvient plus à supporter le poids de la culpabilité et fait appel à son ancien élève Sugawara pour trouver comment juguler les rumeurs risquant de porter atteinte à la réputation de l'université.
Le jeune aristocrate, toujours célibataire et occupant un poste ennuyant aux Archives du Ministère de la Justice, accepte l'offre du professeur Hirata : une chaire provisoire de droit. Il renoue également avec la fille de son maître, la belle Tamako sous le charme de laquelle il tombe avec délice. D'ailleurs, le mariage désiré par le professeur Hitara aura-t-il lieu ? On peut en douter lorsque la jeune fille repousse l'offre de notre héros. Serait-elle une forte tête et un esprit libertaire dans une société où les mariages sont arrangés ?

Comme toujours avec les aventures de Sugawara, il y a un faisceau d'enquêtes à s'agréger à l'enquête principale.
Ainsi sera-t-il amené à résoudre la disparition d'un prince transformée en miracle, à élucider deux meurtres, à protéger un jeune héritier, à déjouer une ignoble machination, orchestrée par un Seigneur avide de pouvoir et de richesses, et à confondre le « tricheur ».
Les différentes énigmes entraînent le lecteur dans un Kyoto interlope, parfois très glauque comme la porte de Roshomon, celle de l'entre deux mondes où sont abandonnés les cadavres des gueux et autres indigents.
C'est au cours de cette aventure qu'apparaissent deux hommes, en délicatesse avec la loi, qui deviendront des compagnons fidèles de Sagawara.

Le rythme de l'intrigue peut paraître insuffisant au début toutefois le lecteur est rapidement rassuré devant le nombre croissant de mystères à mesure que notre héros avance dans son enquête.
On passe un agréable moment de lecture et c'est ce qui compte notamment en villégiature au soleil.

Quelques avis :

dimanche 17 février 2019

C'est la photo du dimanche #13

(Zellige/ photo prise à Essaouira, Maroc, le 13/2/2019)

« Lorsque je découvris le Maroc, je compris que mon propre chromatisme était celui des zelliges, des zouacs, des djellabas et des caftans. Les audaces qui sont depuis les miennes, je les dois à ce pays, à la violence des accords, à l'insolence des mélanges, à l'ardeur des inventions. Cette culture est devenue la mienne, mais je ne me suis pas contenté de l'importer, je l'ai annexée, transformée, adaptée. »
Yves Saint Laurent, grand couturier

samedi 16 février 2019

Sur la route


Roman post apocalyptique, « Le feu de Dieu » est un peu le « La route » à la française en nettement moins bien.
Franx, contraction de François-Xavier, est un père de famille original : il décide de tout plaquer, avec deux autres familles, pour acheter une ferme perdue dans le Périgord noir et de la transformer en bunker pour survivre quand sera venue la fin du monde.
Bien entendu des tensions naissent lorsque les familles se retrouvent en vase-clos après l'achèvement des travaux et des réserves. L'éclatement de la bulle a lieu peu de temps avant le cataclysme qui balaiera la Terre et jettera les gens dans l'horreur.
Franx quitte la ferme pour Paris où il doit liquider la succession d'une vieille tante décédée, son absence ne sera que de quelques jours sauf que dame Nature en a décidé autrement. Il assiste, médusé, à la disparition du bouclier magnétique terrestre, au déchaînement des forces naturelles qui plongeront le monde dans le chaos d'un long hiver cataclysmique : failles engloutissant des villes entières, éruptions volcaniques porteuses de nuages de cendres occultant le soleil.
Il doit rentrer chez lui d'urgence pour rejoindre les siens qu'il espère en sécurité. Comme il connaît la nature du désastre, il récupère, rapidement, des vêtements chauds, des bottes fourrées, un sac pour ses réserves de nourriture et d'eau.
Un long périple commence parsemé de rencontres aussi épouvantables que merveilleuses. A commencer par celle d'une fillette qu'il nommera Surya, fillette confiée par sa mère mourante à un homme qui est tout sauf un héros.
Au fil des kilomètres il se rendra compte que Surya a un don, qu'elle est sa vigie, son phare dans une nuit au cœur de laquelle les pires aspects de l'humanité s'exprimeront.

Tandis que Franx tente de rallier le Périgord, sa famille entreprend de mettre en place le protocole de survie. Elle n'est pas seule, un jeune homme est resté tel un parasite. Comme les parasites il a un instinct de prédation qui fait fi d'autrui. Un huis-clos s'installe entre les protagonistes, Zoé l'adolescente en proie à ses émotions et à l'éveil de sa féminité, l'épouse, Alice, adultère par ennui, le jeune fils, Theo, enfant qui a des « visions » depuis tout petit, connecté à son père, et le Grax, jeune homme qui a fait succomber toutes les mères de l'Arche. Le Grax dévoilera son vrai visage et aura un destin à sa mesure.

Rien ne sera épargné au lecteur qui devra subir tous les poncifs du genre (violences diverses, séquestrations, sacrifices d'autrui ou cannibalisme) qu'il voit se profiler tant l'auteur, Pierre Bordage, y va de ses gros sabots.
Il y a les méchants vraiment méchants que le chaos dévoile sans fard ; il y a les pauvres hères malmenés de bout en bout ; il y a le gentil moine qui tente de garder cohérent son groupe de survivants ; il y a les hordes de rats, en concurrence directe avec les hommes, les meutes de chiens, des ours blancs et pas de ratons laveurs mais des fouines dont je n'ai pas saisi le rôle.
La peur est là, certes, une peur pâle tellement convenue qu'elle n'est pas crédible.
Quant aux personnages, ils n'inspirent aucune empathie ce qui a laissé la lectrice que je suis et surtout la fan de Bordage, sur sa faim. Les seuls à échapper au désastre sont Surya et Theo que l'on regarde d'un œil bienveillant.
La moralité du roman ? C'est une erreur que de se replier sur soi et se fermer au monde lors d'un cataclysme. Rester humain c'est ouvrir sa porte aux autres et partager.

Je ne peux pas dire que j'ai passé un moment désagréable, loin de là ; cependant la déception est présente au point que je m'interroge : « Le feu de Dieu » a-t-il été une « commande » pour prendre le train de la vague « post apocalyptique » du moment ? Quant on a lu ses grands romans épiques, ses space opéras d'un lyrisme magnifique, on ne peut qu'être déçu par ce roman qui se veut post apocalyptique et qui n'est qu'un mauvais thriller.

Des avis ici et là


vendredi 15 février 2019

Un cordon ombilical appelé Nil


« Le dieu fleuve » est l'épopée d'un esclave eunuque, Taita, érudit, médecin talentueux, inventeur, architecte, ingénieur, tacticien de talent, nourrice, pédagogue et compagnon fidèle d'une jeune fille qui deviendra reine.
Taita est un peu le Léonard de Vinci de l'Egypte ancienne tant ses talents sont protéiformes, touchent à tous les domaines de la connaissance humaine.
Wilbur Smith retrace une partie de l'histoire égyptienne, deux mille ans avant notre ère : l'Egypte est épuisée, ruinée par la cupidité des hommes, d'un homme, le Grand Vizir Intef et l'obsession de Pharaon Mamôse, la construction de son tombeau où il reposera parmi ses trésors insensés afin d'accéder à la vie éternelle une fois de l'autre côté.
Taita est d'une rare intelligence ce qui le rend, parfois, non ! Souvent, imbu de lui-même, pédant, vaniteux au point d'en être insupportable... d'autant qu'il a souvent raison.
Cet homme, devenu eunuque pour avoir préféré une jeune fille à son maître Intef qui en avait fait son favori, est un puits de sagesse et de science. Il connaît sur le bout des doigts les imperfections de la nature humaine, ses faiblesses et ses forces.
Il est la nourrice et le confident de la fille du Seigneur Intef, la douce Lostris qu'il nous présente au début comme une très jeune fille superficielle. Très vite il rend justice aux qualités tant physiques qu'intellectuelles à la belle et douce Lostris : n'est-ce pas lui, Taita, qui lui a enseigné tout ce qu'elle sait ?
Sous la pointe de roseau de Taita, l'Egypte ancienne se déroule sous nos yeux, indissociable du Nil nourricier, le temps scandé par les crues et les fêtes d'Osiris.

Thèbes où Pharaon, venu d'Eléphantine (j'adore le nom de cette ville, il me fait voyager dès que je le lis ou que je le prononce), vient célébrer Osiris et ses bienfaits, préside aux festivités, symbole d'une gloire qui se délite.
Thèbes où le Seigneur Intef trame et complote pour s'enrichir et accéder un jour au trône en mariant sa fille à Pharaon.
Thèbes où deux jeunes gens s'aiment d'un amour impossible : Tanus et Lostris croquent la vie à pleines dents, pour eux rien n'est impossible surtout si Taita les aide et les soutient. Ce qu'il fera à sa manière subtilement cauteleuse où se mêlent calcul et humanité.
Thèbes, l'alpha et l'oméga de l'Egypte qui sera le creuset d'une des plus grandes civilisation de l'histoire de l'humanité.

On vit la fin d'un cycle, la chute d'un Roi au combat, la trahison d'un Grand Vizir, la bravoure d'un jeune officier qui refusera par loyauté d'appeler les soldats à se mutiner pour accéder au trône.
On vit la défaite avec panache des Egyptiens face aux envahisseurs venus d'Asie, les Hyksos en possession d'armes de destruction massives : les arcs recourbés, les chevaux, inconnus des Egyptiens, et les chars.
On vit l'exode de la Reine Lostris et du Prince héritier Memnon, au-delà des cataractes, fuite qui emmènera tout un peuple à la découverte d'une Afrique inconnue d'une richesse extraordinaire.
On vit l'expérience mystique du Labyrinthe dispensant des prédictions d'un Taita en transe.

« Le dieu fleuve » n'a pas la prétention d'être un roman rigoureusement historique, il apporte juste ce qu'il faut d'actions, de dénouements, de passions amoureuses ou mercantiles, pour amener le lecteur à passer un agréable moment de lecture.
Grâce au « dieu fleuve », le Nil est le cordon ombilical liant le lecteur au narrateur, le fleuve sacré est le fil vert serpentant entre les lignes, au détour de chaque chapitre, charriant les rêveries du lecteur avec la fausse lenteur de son débit.

mardi 12 février 2019

Où suis-je?

"Le thé à la menthe doit être amer comme la vie, mousseux comme l'amour et sucré comme la mort."

(proverbe marocain)

mercredi 23 janvier 2019

Le défi lecture 2019 court: où en suis-je?



Bien entendu je ne respecte pas l'ordre donné. Cependant est-ce rédhibitoire? 









  • Un roman qui se déroule dans le futur:

"La mort immortelle" de Liu Cixin (tome 3 de sa trilogie)

  • Un roman dont l'un des personnages est un animal:
  • Un roman qui se déroule dans le passé:
  • Un roman sur le thème de l'amitié:

  • Un roman sur un homme ou une femme célèbre:

  • Un roman qui se passe dans un collège:

  • Un roman basé sur une enquête/un mystère à résoudre:
"Le signal" de Maxime Chattam

  • Un roman humoristique:

  • Une bande dessinée:

  • Le premier tome d'une série de romans:

  • Un roman qui a pour thème la magie:

  • Un roman qui se déroule à Noël:


dimanche 13 janvier 2019

C'est la photo du dimanche #12


Quand quelques pans du Mur de Berlin se retrouvent à Los Angelès.

Août 2017, L.A, Californie, USA

Et si je me lançais?

Long est le chemin du retour au blog, long est celui de l'envie de partager mes lectures en écrivant leurs chroniques.
Je ne promets pas d'en parler à chaque fois de manière circonstanciée, mais je rendrai compte de l'avancée de mes deux défis lecture de l'année 2019.
On y croit, j'y crois... j'y vais!

J'avoue que je commence bien l'année du défi court 2019: j'intervertis la lecture de février avec celle de janvier. L'essentiel est bien de lire, n'est-ce pas?
Je lis ce mois-ci la trilogie de Liu Cixin "Le problème à trois corps" (T1), "La forêt sombre" (T2) et en cours "La mort immortelle" (T3). Je chroniquerai cette formidable épopée SF dès que j'aurai rassemblé mes idées pour donner l'envie de s'y plonger sans en dévoiler trop.

Quant au défi au long cours 2019, je pense - je doute être la seule d'ailleurs à raisonner ainsi - coupler certains items: une lecture pour les deux défis. Non, ce n'est pas de la paresse mais un contournement d'obstacle,  mieux une optimisation des lectures. 

samedi 5 janvier 2019

Odyssée dans la garenne


Il était une fois une garenne où il faisait bon vivre. Il était une fois un lapin chétif possesseur d'un don de « double vue ». Il était une fois une sombre menace planant sur la tranquille garenne. Il était une fois un voyage qui commence.

La garenne pourrait être un village de hobbits, Hazel et Fyveer se lancent dans une odyssée qui mettra en valeur leurs qualités et dévoilera leurs petits défauts.
Ils ne quittent pas leur terriers seuls : ils s'enfuient avec une poignée de compagnons qui ont ainsi l'occasion de briser les tabous de leur communauté.

Fyveer a pressenti une catastrophe liée aux hommes : un écriteau à l'entrée de la garenne puis des arpenteurs, sombres présages qu'il faut fuir pour se sauver.
Hors, qui écoutera un lapin de seconde zone, un lapin qui ne parviendra jamais à entrer dans le cercle très fermé de la Hourda, garde et conseil du Maître Lapin, chef de la garenne de Sandlefort.
Le petit groupe devient hors la loi en fuyant malgré l'interdiction du Maître, il migre vers le lieu vu en « rêve » par Fyveer, la Cassandre du groupe, Watership down, une colline où tous seront en sécurité.
D'exode il n'y aura pas mais une fuite salvatrice se fera.

Très vite Hazel, le frère de Fyveer, prendra la direction des opérations et sera le guide débrouillard du groupuscule de léporidés. Ils affronteront milles et un dangers, perdront foi avant de reprendre courage face à l'adversité. Or, la nécessité d'une vie meilleure n'est-elle pas souvent semée d'embûches ?

Ce qui est extraordinaire dans ce roman c'est le tour de force de l'auteur : il réussit, admirablement, à faire en sorte que le lecteur s'identifie aux héros inhabituels que sont ces petits lapins de garenne.
Richard Georges Adams s'appuie sur l'organisation sociale, réelle, d'une garenne pour explorer les sociétés humaines et pointer sans en avoir l'air leurs dysfonctionnements.
Comme toute société établie, les garennes du monde d'Hazel ont leur mythologie, leurs croyances, leurs légendes racontées lors des veillées au fond des terriers. Le lecteur se laisse emporter par les exploits des guerriers et des Maîtres Lapins dont ceux du plus grand d'entre eux, l'espiègle et roublard incorrigible, osant taquiner Dieu : Shraavilshâ, l'ancêtre des lapins. Il découvre ainsi, au fil du roman, les cinq des légendes de leur mythologie où la ruse et l'ingéniosité sont au centre des aventure du Prince aux mille ennemis.
D'ailleurs les ennemis ont un nom : les vilous.
On suit les aventures de la petite communauté, digne de celle de Tolkien, qui apprend à aller au-delà de certains préjugés comme se lier avec d'autres espèces animales. Cependant le franchissement de la ligne rouge sera bénéfique puisque le mulot comme la mouette tiendront un rôle déterminant dans le développement de l'intrigue. Hazel est un peu le Frodon de la troupe : il initie le courage, la camaraderie ce qui fait de lui la figure principale du roman.

Le roman fourmille de références littéraires, voulues ou suggérées. Ainsi l'expédition de Hazel et ses compagnons vers la garenne d'Effrefa, rappelle l'enlèvement des Sabines. Watership down se retrouve sans hase et sans femelles pas de pérennisation de la garenne. Effrefa, garenne surpeuplée sous le joug d'une organisation totalitaire, regorge de hases au bord de la crise de nerfs.
Chaque lecteur trouvera de quoi « ruminer sa pelote » dans ce roman qui se dévore.
« Ruminer sa pelote » *? C'est une expression qui revient, telle une antienne, dans les conversations de nos héros aux longues oreilles.
Richard Georges Adams s'appuie sur l'étude scientifique des léporidés : toutes les manies de nos héros sont vérifiables dont celle de « ruminer ses pelotes ». A la belle saison quand l'herbe est tendre, les lapins en broute de grandes quantités qu'ils ne digèrent pas tout de suite. Ils régurgitent des pelotes d'herbe qu'ils laissent à l'entrée du terrier. Ils reviennent les manger plus tard.
« Watership down » est un roman réjouissant qui offre au lecteur l'occasion de « sentir » le sang versé, de trembler de peur face aux dangers et de colère devant l'absurdité d'une dictature, l'enfer étant toujours pavé de bonnes intentions comme celles du général et Maître Lapin Stachys pour qui vivre heureux est vivre caché aux yeux des hommes. Le lecteur éprouvera la crainte de la mort et surtout n'aura de cesse de savoir ce qui va se passer au chapitre suivant.
N'est-ce pas ce que l'on demande à un bon roman ? Et n'est-ce pas l'apanage des grands romans que d'offrir tout cela aux lecteurs qui osent suivre avec délectation l'épopée d'un groupe de lapins de garenne?

Cerise sur le gâteau:
- Il existe une version illustrée du roman: Watership Down
de Richard Adams illustré par Mélanie Amaral aux éditions de Monsieur Toussaint Louverture.
- Est sortie une mini série chez Netflix en décembre 2018, le trailer c'est ici.



*https://fr.wikipedia.org/wiki/Oryctolagus_cuniculus

mardi 1 janvier 2019

Meilleurs voeux 2019




A toutes celles et ceux qui passeront par hasard chez Chatperlipopette, je vous souhaite le meilleur pour cette nouvelle année.

(crédit photo: internet)

dimanche 30 décembre 2018

Japonitudes


Les aventures de Sugarawa Akitada, jeune fonctionnaire japonais sont dans la même veine que celles du Juge Ti : savoureuses et dépaysantes.
Je n'ai lu que trois romans et encore pas dans le bon ordre ce qui ne gêne en rien la lecture.
Akitada Sugarawa est issu d'une famille de l'aristocratie qui fut, autrefois, bien en cour et qui se retrouva à sa lisière suite à un revers de fortune. Il termine major de sa promotion et est promis à un brillant avenir de fonctionnaire. Sauf que....
Il a un défaut, et non des moindres : il aime résoudre les mystères et autres affaires criminelles ainsi que les rencontres improbables avec des personnages hauts en couleur dont il acquiert respect et amitié au point d'en faire des alliés précieux lors des enquêtes.

L'énigme du dragon tempête

Les trois derniers convois d'impôts de la province de Karzusa disparaissent corps et bien avant de rejoindre la capitale impériale. Aucun indice, aucune trace.
Une jeune femme aristocrate est retrouvée, assassinée, dans un quartier de la capitale : pour quelle raison ? Peu de temps après, un ami proche d'Akitada prend la décision de devenir moine bouddhiste.
Akitada s'ennuie au ministère de la Justice, aussi accueille-t-il avec enthousiasme la mission qu'on lui confie : retrouver les convois volatilisés.
Il prend la route en compagnie de son fidèle intendant Seimei, bien décidé à éclaircir le mystère. Lors d'une étape, il rencontre un jeune homme, dénué du sens du protocole. Il se nomme Tora et est ancien soldat de l'empire. Notre jeune fonctionnaire le tire d'un mauvais pas : en effet, Tora est accusé du meurtre d'une jeune femme. Sa cicatrice au visage l'a fait confondre avec l'assassin qui court toujours.
Quand le trio entre en ville, l'atmosphère est bien étrange : le gouverneur sur le départ est le principal suspect, le supérieur du monastère bouddhiste semble bien mystérieux et inquiétant avec sa horde de jeunes moines aux allures de soldats, le chef de la police apparaît peu efficace puisque les crimes ne sont que rarement élucidés et le tribunal désert. Quant à l'ancien gouverneur, vieil homme érudit, il trouve la mort dans son bureau alors qu'il souhaitait discuter avec Akitada.
Notre héros sera mis sur la voie par deux concours de circonstance : l'achat d'une belle épingle sertie auprès d'un colporteur puis celui d'une peinture sur rouleau représentant le « Dragon tempête » malmenant un navire non loin de la côte. Le visage du « capitaine » laisse perplexe Akitada surtout lorsqu'il apprend que des moines ont molesté la jeune artiste auteure de la peinture.
Le jeune fonctionnaire tire lentement le fil des événements tout en affrontant des politiciens véreux, des moines peu recommandables et une veuve manipulatrice derrière son apparence de femme-enfant.
L'auteure nous fait approcher le monde particulier de l'administration impériale japonaise qui propose des missions impossibles à un jeune fonctionnaire afin d'enterrer un vol bien gênant. Un monde retors, sans état d'âme au service d'un système féodal souvent violent.

L'énigme de la flèche noire

J'ai commencé par cette enquête. Akitada, jeune marié, est envoyé aux confins de l'empire,dans la province d'Echigo, pour remplacer un gouverneur défaillant. Le nord est soumis aux attaques incessantes des Aïnous et l'empire ne tient que par la hargne des seigneurs de guerre.
Seulement, parfois ces derniers deviennent tellement puissants qu'ils en deviennent dangereux pour le pouvoir impérial.
La région est loin d'être un havre de paix malgré le sublime des paysages enneigés porteurs d'une poésie à la subtile beauté. Les greniers sont vides, le tribunal est en ruine, la garnison en piteux état. La ville est soumise au bon vouloir d'un seigneur de guerre tyrannique qui fait et défait les fortunes.
Cette tyrannie a mis à mal la confiance de la population envers l'administration impériale provoquant l'accueil très froid du jeune gouverneur.
Il y a un pesant secret familial, une communauté d'intouchables, ces hommes et femmes réduits à exercer les plus basses et viles besognes du quotidien, les pêcheurs qui se confinent pour supporter le long hiver qui isolera du monde la province.
Le meurtre d'un aubergiste avare, marié à une jeune et belle femme, conduira à l'arrestation de trois suspects, les derniers clients de l'auberge dont un paysan simplet, un acteur sur le retour. Leur vie ne tient qu'à un fil, celui de l'enquête menée par Akitada.
L'auteure utilise avec art les ficelles d'une intrigue à plusieurs entrées ce qui permet au lecteur de rester en alerte et de découvrir un peuple étrange, les Aïnous.

L'énigme du second prince

Dans cette enquête, suite chronologique de celle de la flèche noire, notre jeune Akitada est envoyé incognito sur l'île de Sado où sont envoyés en exil les criminels et les traîtres.
Il coud son ordre de mission prouvant qu'il est un envoyé de l'empereur dans la doublure de son vêtement et s'embarque sous un nom d'emprunt, celui d'un disgracié, pour rejoindre Sado et découvrir qui a assassiné le frère de l'empereur.
Après les seigneurs de la guerre, le lecteur découvre l'univers clos d'une île où les condamnés peuvent vivre une autre vie une fois leur peine purgée s'ils n'ont pas rendu l'âme dans l'une des mines d'argent.
Akitada devra déjouer un complot, confondre un ancien noble, réhabiliter le fils du gouverneur, le tout avec l'aide de son inénarrable Tora, joyeux drille irrévérencieux, et d'une nonne mystérieuse.
Le lecteur apprendra ou ré-apprendra qu'il est nécessaire d'acquérir le savoir-faire indispensable pour préparer le fugu, poisson à la chair délicate hautement dangereuse. Il découvrira comment le pouvoir impérial se débarrasse des gêneurs en les exilant, comment d'exilé on peut s'enraciner sur une terre.

Le personnage d'Akitada Sugarawa est attachant : on sait qu'il est loin d'être bien en cour malgré son intelligence et brillantes compétences. C'est qu'il a l'art de se trouver au cœur d'affaires qui ne le regardent pas vraiment. Comme il est tenace et mène jusqu'au bout ses raisonnements pour éclairer les situations les plus inextricables, il agace en haut lieu.
Il a ce supplément d'âme en le sens où derrière un naturel froid se cachent une humanité et une grande tolérance pour l'irrévérence quand elle est de bon aloi. Il est un homme juste au service de son empereur et ce sans dévier un instant de sa ligne de conduite.

Les romans de I.J Parker sont plaisants à lire entre deux lectures plus ardues ou sombres. C'est du bon policier historique 10/18.
La force de ces intrigues ? Le lecteur est pris par les chemins de traverses et veut absolument connaître la manière dont les divers personnages se sortent de leurs (més)aventures. La chute est à chaque fois surprenante.

lundi 30 juillet 2018

Romeo et Juliette, l'origine


« Gentilhomme vicentin, homme de lettres et soldat, Luigi Da Porto (1485-1529) est le premier qui donna ses lettres de noblesse à un thème à l'origine d'une tradition littéraire dont la tragédie de Shakespeare est la plus haute expression. C'est à lui que l'on doit en 1530, la forme moderne de l'intrigue, que l'on retrouvera dans une nouvelle de Bandello en 1554, puis dans la pièce de Shakespeare vers 1595. S'inspirant d'une légende siennoise dont Masuccio de Salerne tira l'argument d'un de ses contes en 1476, Luigi Da Porto transporte le lieu de l'action à Vérone et change les prénoms des malheureux amants : Gianozza et Mariotto deviennent sous sa plume Juliette et Roméo. L'intrigue est située au temps de Bartolomeo Della Scala, podestat de Venise de 1300 à 1304. L'antagonisme entre les familles des deux amoureux fait ici seul obstacle à leur union. Da Porto élabore un canevas sommaire, concentrant son attention sur la seule passion amoureuse : les quelques autres personnages apparaissant au fil de ces pages ne servent qu'à mettre en relief cette passion, en particulier l'amour pudique et intrépide de la jeune fille. » (France culture – 10 janvier 2009)

D'ordinaire j'élabore un commentaire le plus construit possible, or pourquoi paraphraser ce qui a été dit avec talent ?
J'ai découvert ce récit qui tient plus de la nouvelle que du roman, en flânant au salon du livre des Etonnants Voyageurs 2018. La curiosité m'a conduite à sortir mes euros pour acquérir le livre et connaître la genèse de l'histoire qui inspira une des plus belles tragédies de Shakespeare.
La trame est là, fraîche et prenante : le lecteur tombe, sans résistance, dans les rets du récit fait à dos de cheval par le narrateur. L'histoire étire le temps, comble l'ennui du voyage et attise la curiosité de l'auditeur invisible que nous sommes.
Le récit est intéressant dans le sens où l'auteur s'attache plus à mettre en valeur les subterfuges pour faire triompher l'Amour entre deux jeunes gens, les personnages gravitant autour de nos jeunes héros n'étant qu'à peine évoqués.
Nous ne pouvons qu'être émus lors du quiproquo final, loin de la grandiloquence théâtrale, et regretter que les jeunes amants ne se rejoignent que dans la mort.

Une lecture pour compléter celle de Shakespeare.

« Il y a quelques jours que je vous parlais du désir que j'ai d'écrire une Nouvelle dont l'action s'est passée à Vérone. Quoique je vous l'aie racontée, cependant je regarde comme un devoir de vous la mettre ici sur le papier. Par ce moyen, je fixerai plus sûrement mon récit dans votre mémoire, et d'ailleurs, étant moi-même malheureux, il me convient assez de parler de deux infortunés amants dont les aventures font le sujet de cette histoire. C'est à vous que j'en fais la dédicace, afin que vous puissiez voir dans quels dangers, à quelles infortunes inattendues et enfin à quelle mort cruelle sont entraînés la plupart des amants. Je vous adresse cette Nouvelle d'autant plus volontiers que ce sera sans doute le dernier essai de ce genre qui sortira de ma plume, et que je désire vous consacrer mon dernier travail. Vous êtes comme le port où tout ce qui a quelque mérite et quelque talent cherche à aborder ; aussi après avoir navigué si longtemps sur l'océan poétique, c'est à vos rives que je viens abriter et lier ma frêle barque.

Recevez donc ma Nouvelle, madame, et lisez-la avec bienveillance, tant à cause du sujet intéressant qu'elle renferme, qu'en raison des liens de parenté et d'amitié qui nous lient.

Quoique j'aie éprouvé bien des chagrins en ma vie, cependant le ciel ne m'a pas toujours été rigoureux, comme vous le savez, puisque, dans ma jeunesse, ayant pris le parti des armes et m'étant trouvé dans la compagnie d'hommes braves et recommandables, je fus employé quelque temps dans votre belle patrie, le Frioul. Là, j'allais, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, selon que mon devoir l'exigeait. J'avais alors à mon service, lorsque je voyageais à cheval, un archer de Véronne, âgé d'environ cinquante ans, brave de sa personne et parlant très agréablement comme tous les gens de son pays. Il se nommait Pellegrino. Cet homme courageux, soldat consommé, était assez droit de corps et de plus toujours amoureux, disposition qui ne s'accordait peut-être pas trop bien avec son âge, mais qui doublait sa vivacité dans l'occasion. Il prenait ordinairement un grand plaisir à raconter (ce qu'il faisait avec beaucoup d'art et de grâce) les plus belles et les meilleures nouvelles, et choisissait de préférence celles où il est question d'amour. » (p 11-13)