mercredi 21 avril 2010

La déferlante

Il est des romans que l'on garde longtemps en soi avant de pouvoir écrire toute la gamme des émotions que sa lecture a suscitées, "Les déferlantes" de Claudie Gallay en fait partie. Pourquoi? Sans doute parce que l'écriture de l'auteure, tout au long du roman, fut celle de l'intime, celle d'une souffrance que l'héroïne tente d'oublier pour réapprendre à vivre. Certainement parce que l'écriture de Claudie Gallay fut comme une source serpentant au gré des sensations, des émotions, d'une réalité possible, touchant du doigt les cordes d'une sensibilité que tout un chacun conserve jalousement au fond de lui....d'ailleurs, une personne de mon entourage a eu, et a toujours, un mal fou à partager ce roman qu'elle a reçu comme un cadeau intime, un trésor fragile et inattendu....d'ailleurs, lors de la remise du Prix des Lecteurs 2009 au siège du Télégramme à Morlaix, l'actrice qui lisait, non qui vivait les passages choisis, accompagnés d'une musique délicate et belle, a montré, sans le dire, combien "Les déferlantes" l'avait émue au-delà du dicible...d'ailleurs, ce soir-là, le public privilégié (car ce fut un moment magique) ne fut pas dupe: l'émotion, intense et délicate en même temps, étreignait et sans que l'on puisse y faire grand chose, les larmes faisaient briller les yeux et une magie, digne d'une fée, arrêtait les secondes puis les minutes....d'ailleurs, le silence salé des larmes ravalées plana avant que l'auteure, émue au plus haut point, remercie l'actrice du cadeau déposé à ses pieds, à nos pieds. "Les déferlantes", embruns du Cotentin, apportaient une saveur particulière, inédite, à une lecture qui fut tout sauf anodine pour ceux qui s'y laissèrent embarquer.

La Hague, ses falaises, ses tempêtes hivernales, ses vagues qui sans cesse viennent se briser contre le roc, contre l'immobile aux pieds d'argile, l'immobile qui lentement s'effrite, rongé par l'assaut des déferlantes, rugissantes et voluptueuses dans leur appétit inassouvi. La Hague et sa centrale, à sa réputation sulfureuse dont on ne parle qu'à mots couverts car tabou, car pourvoyeuse d'un matériel vital, d'un matériel permettant de rester au pays. La Hague et ses colonies d'oiseaux marins, migrateurs, que la narratrice recence, compte, observe, dessine pour le Centre ornithologique....la faune et la flore sont-elles sensible au voisinage silencieux, presque invisible, de cette usine de dangéreuse énergie? La Hague, lieu extrême de l'oubli de soi pour tenter d'oublier celui que la maladie a lentement emporté, lieu où la musique tonitruante d'une mer faite de vagues ogresses, mangeuses de roches et d'hommes, dévoreuses de temps et de vies, berceau tourmenté de souvenirs et de peurs enfouis, remontant à la surface à chaque ressac de la vie. La Hague et ses villages perdus, bouts du monde où l'ailleurs est partout, où les silences sont plus bavards qu'on ne croit....la narratrice les écoute, entre les gémissements du vent et le bruissement sourd des déferlantes, les devine, les décrypte pour reconstituer un puzzle de destins malmenés, de pages de vie écornées, froissées, presque déchirées, lacérées par ces rafales impitoyables qui ont dévasté la vie de Nan, cette vieille femme qui à chaque tempête attend le retour de sa famille emportée par les flots un jour de noces, qui ont malmené Théo, vieil homme dont certains silences parlent de secrets, de non-dits, d'oublis jamais tout à fait disparus, qui ramènent Lambert, jeune homme incongru sans pour autant paraître étranger au village tant il rappelle un certain Michel à Nan. Les conversations qui s'arrêtent lorsque la porte du café s'ouvre sur l'étranger, l'ennui des lycéens revenus en week-end, la solitude des habitants qui pensent connaître tout de leurs voisins. Le passé peu à peu entre par une fenêtre entrebaillée, celle d'une narratrice curieuse des autres pour oublier sa douleur solitaire, et fait se croiser des personnages auxquels le lecteur s'attache, comme s'il les connaissait depuis toujours.

Claudie Gallay cisèle ses personnages dans le maillage d'un récit où l'histoire intime de la narratrice se mêle à une intrigue presque policière, celle du mystère d'un naufrage, au cours de l'automne 1967, et d'un phare qui aurait du être lumineux. Or, on sait combien il est insupportable de voir se fracasser les oiseaux marins sur les vitres d'un phare, combien est intense la souffrance de l'impuissance ressentie, face à cette violence, par un gardien de phare: ce dernier a-t-il éteint, juste quelques secondes pour ne plus voir les volatiles voler à la mort? Et le tout-petit enfant, dont on n'a jamais retrouvé le corps, a-t-il vraiment disparu? Autant de questions qui font monter l'intensité dramatique du récit, autant d'interrogations qui minent un village a priori sans histoire, autant de non-dits qui sapent des vies aux apparences solides.
Claudie Gallay construit son histoire avec subtilité, tendresse et une acuité saisissante: le lecteur est au coeur du drame passé qui se tisse dans une lenteur qui met en valeur l'intensité d'une atmosphère à la musicalité bruissante de la mer, dont les déchaînements accélèrent à point nommé le récit, la montée en puissante d'un tableau dont la sérénité peut sombrer à chaque seconde, fragile équilibre d'une dramaturgie orchestrée avec une justesse élégante.
"Les déferlantes" est un roman que l'on emporte avec soi, petite pépite précieuse, que l'on garde en mémoire, telle l'ultime note égrenée par une cloche cristalline, et qui offre des bouffées d'émotions longtemps après en avoir lu la dernière phrase.


 

De nombreux avis de lecteurs chez BOB 

9 commentaires:

mirontaine a dit…

Il est 9H,je suis en pyjama mais à la lecture de ton billet, j'ai envie de me précipiter en librairie dans la minute même!

emmyne a dit…

Je suis particulièrement sensible à l'écriture de Claudie Gallay, et comme toi, Les Déferlantes m'ont émue et envoûtée. Son meilleur roman pour moi.

BelleSahi a dit…

J'ai adoré ce roman. Je l'ai lu deux fois. Parfois j'en relis un morceau.

Squeeze a dit…

Désolée d'écrire ce message ici mais je n'ai pas trouvé d' e-mail de contact.



Bonjour,

Je vous présente notre projet de revue trimestrielle gratuite Squeeze
http://revuesqueeze.blogspot.com/

Au sommaire :

* Des textes littéraires à contraintes

* Des textes littéraires libres

* La présentation d’un écrivain émergeant, issu du Net ou d’ailleurs

Les critères, de publication, outre les impératifs de forme, considèrent les qualités stylistiques et narratives des différentes propositions d’auteurs, le comité de lecture privilégiant les textes « habités ».

Nous acceptons tous types de textes littéraires. Nous ne publions pas de critique ou de commentaire d’ouvrage.

Squeeze a besoin de vous pour renforcer sa démarche et alimenter ses pages avec des contenus de qualité.

N'hésitez-pas à envoyer vos textes à larevue.squeeze@gmail.com ou 0661110505

Pour son lancement, Squeeze vous convie le vendredi 4 juin 2010 à une soirée sensuelle et festive.

Tout le programme sur notre blog.

Cordialement,

Squeeze

Theoma a dit…

J'ai bcp aimé également. Et la mer comme personnage principal. Très beau !

Katell a dit…

@paola: Les librairies sont ouvertes à cette heure? Heureusement que tu étais en pyj' :-) Si tu as l'occasion de lire ce roman, je t'invite à t'y plonger :-D
@emmyne: j'ai découvert Claudie Gallay avec "Dans l'or du temps". Il est vrai que "Les déferlantes" sont d'une puissance évocatrice extraordinaire...de la belle ouvrage :-)
@bellesahi: Moi aussi je feuillette des passages afin de garder l'empreinte de cette atmosphère toujours vivante.
@squeeze: Ce n'est pas grave...pour cette fois ;-) J en'ai pas de formulaire de contact mais l'adresse courriel à laquelle on peut me joindre est sur le mur de gauche :-)
@theoma: un roman d'une grande beauté :-D

aBeiLLe a dit…

Ton superbe billet m'incite à noter ce roman! Je ne connais pas cette auteur, mais ce que tu en dis me plaît beaucoup!

L'or des chambres a dit…

Pas encore lue celui là (il m'attend sur ma PAL) mais je suis vraiment tombée en amour pour cette auteur lors de ma lecture de "Seule Venise", pour moi un des plus beaux livres de ma bibliothèque (il y en a d'autres bien sûr mais j'ai une tendresse particulière pour celui là)
Merci pour ce très beau billet !

Katell a dit…

@aBeille: je suis très heureuse de communiquer l'envie de lire "Les déferlantes" :-D
@L'or des chambres: J'ai "Seule Venise" dans ma PAL qui m'attend sagement. Je me le réserve pour les prochaines vacances.