samedi 1 septembre 2007

A la recherche du passé perdu

Elsa Osorio offre au lecteur un livre émouvant, poignant et effrayant. Nous sommes à la fois en 1975, au début de la dictature des colonels en Argentine, et vingt ans plus tard, en Espagne. Entre ces deux périodes, la quête d'une identité, la recherche de son origine, la mise en lumière des atrocités perpétrées par une poignées de gradés ivres de haine et de pouvoir.
Luz, petite fille du général Dufau, une fois devenue mère à son tour, part à la recherche de ses vrais parents: elle a de sérieux doutes quant à ses origines. Elle sonde peu à peu le puits du silense de sa mère, soumise depuis toujours à l'emprise psychologique de ses parents, affronte les réticences de son oncle paternel, s'interroge sur la disparition brutale de son père, s'effraie devant les révélations de la presse au sujet de la Dictature des Colonels lors des grands procès, va à la rencontre des Grands-Mères de La Place de Mai et s'envole enfin vers celui qui est son véritable père.
Luz, lumière dans un monde plongé dans les ténèbres de la répression, de la torture, est une enfant rebelle qui n'a jamais été proche de sa mère adoptive et qui vouait un amour sans borne à son père adoptif. Elle apprendra que ce dernier a caché jusqu'au bout de ses forces la vérité à son épouse: le vol d'un bébé pour remplacer leur petit garçon mort né...une idée du colonel Dufau afin que sa chère fille ne connaisse pas la douleur de la perte d'un enfant, un peu comme s'il lui remplaçait sa poupée cassée! Eduardo, écoeuré et révolté par cette idée, ne peut résister longtemps face à la détermination du colonel, terrorisant autrui avec une facilité déconcertante et pliant de ce fait toute volonté à ses désirs et ordres. Une chappe de silence et de plomb va pourrir au fil des années cette famille: le mensonge ronge Eduardo qui se rend compte, sans vouloir vraiment aller au-delà des apparences, de ce qui se passe dans son pays: les gens qui disparaissent sans laisser de traces, la répression terrible, la peur muette et sordide des argentins.
Elsa Osorio raconte un pan sombre et désespéré de l'histoire argentine: la terreur que font régner les militaires, les camps de détention secrets où les opposants au régime sont mis à la questions et surtout une des conséquence de la dictature, le vol, le placement dans les familles de militaire des bébés nés en captivité. Ces enfants volés, à la naissance ou lors des rafles, sont une façon, pour la dictature, d'éradiquer les foyers de contestation, de révolte: les louveteaux sont arrachés à leur mère pour être apprivoisés et éduqués correctement! L'image peut sembler outrancière, mais je ne pense pas être très loin de la véritable motivation de cette junte.
Elsa Osorio met en scène des personnages aussi sordides que sublimes: La Bête, la main des basses oeuvres du colonel, le champion des aveux, le sans coeur, qui tombe amoureux de Miriam, sublime prostituée de haut vol qui ne peut plus avoir d'enfant. Cette dernière attendra avec impatience la naissance de l'enfant promis et verra ce dernier partir chez Dufau. Miriam, femme au coeur immense et au sens de l'honneur véritable: elle essaiera de respecter la promesse faite à Liliana, et au final elle n'échouera pas malgré les années à passer. Liliana, jeune femme révolutionnaire, qui illuminera Miriam, lui ouvrira les yeux sur les actes des militaires et qui connaîtra une courte et intense amitié avec cette dernière. Mariana, fille du colonel et femme d'Eduardo: une enfant gâtée, formatée à la haine envers tout ce qui peut avoir un rapport avec le communisme. Le lecteur aurait presque pitié d'elle mais au final, ce personnage n'inspire que dégoût: Mariana ne voit que par son père, est incapable de discernement objectif et soutient l'état de guerre instauré par le régime militaire. Est-ce entièrement sa faute? Doit-on lui trouver des circonstances atténuantes ou la condamner sans état d'âme? Peut-on lui reprocher son manque d'instinct maternel envers Luz, sa sévérité, sa rudesse? Après tout, on lui a caché la vérité, on ne lui a pas permis de faire le deuil de son enfant mort-né. Elle sent, inconsciemment, dans sa fibre maternelle, que Luz n'est pas une partie d'elle-même. Osorio a réussi ce personnage ambivalent, sombre, retors et à la fois victime: Mariana est à l'image d'une grande partie de la société des nantis d'alors.
Que penser d'Eduardo? Lâche ou courageux? Toujours est-il qu'il aime profondément sa fille adoptive et qu'il lui donne plus de tendresse que Mariana. Eduardo rachète sa faute, rachète une autre partie de la société argentine, par sa passion: il affrontera son beau-père et tombera sans s'être, cette fois, plié.
Le roman est construit comme un thriller: le lecteur est pris dans le tourbillon du récit, dans la verve des révélations, des rencontres avec les personnages. L'habilité de l'auteure est aussi d'avoir imbriqué plusieurs récits les uns dans les autres, des points de vue différents qui éclairent la quête de Luz. Le lecteur côtoie le récit de Luz, celui de Miriam, celui d'Eduardo par l'intermédiaire d'Alfonso son frère, et celui de la rencontre entre Luz et son père Carlos.
« Luz ou le temps sauvage » a fait ressurgir un souvenir de lecture « Le Quintette de Buenos Aires » de Manuel Vasquez Montalban qui aborde, plus succintement, cette sombre période argentine.
Un roman passionnant, émouvant dont on ne sort pas indemne: les larmes sont souvent au rendez-vous, la gorge nouée et le coeur au bord des lèvres. J'ai été extrêmement touchée par ces histoires d'hommes et de femmes brisés par un rouleau compresseur qui aurait pu ne jamais s'arrêter...l'humanité ne peut déserter trop longtemps le coeur des hommes et se soulève pour que les gens redeviennent des êtres humains. Le prix, certes, est élevé, les larmes et le sang plus présents qu'à leur tour, mais l'espoir est là, Luz ou une lumière dans la sauvagerie des temps obscurs: Luz plie mais ne rompt pas et ouvre la fenêtre sur la réalité déplaisante qu'il faut assumer.
Un vrai coup de coeur littéraire!!!


Les avis des lectrices sont répertoriés ICI (chez Sylire) et/ou LA (Chez Lisa)




Roman traduit de l'espagnol (Argentine) par François Gaudry




17 commentaires:

BelleSahi a dit…

Oui c'est un livre bouleversant. Je l'ai beaucoup aimé.

Praline a dit…

Très belle découverte !

Frédérique a dit…

A force de voir tous vos commentaires je vais finir par le lire ce roman. Il a l'air formidable

nath a dit…

Merci de ton passage sur mon blog, je découvre le tien et c'est fascinant ... merci ! Bonne journée ... Bises

beatrix a dit…

J'aime bien aussi ton résumé en fait on ne peut comprendre que mieux ce livre que si l'on approfondit l'histoire de l'Argentine..je trouve les autres références autour très bien..merci de ta visite Katell.

anjelica a dit…

Katell, tu en parles merveilleusement bien :) En effet, ce fut une très belle lecture.

Katell Bouali a dit…

@toutes: merci les filles d'être passées ;-)

Katell Bouali a dit…

@frédérique: il est formidable! (là c'est une incurable enthousiaste qui parle!!)Je ne peux que t'en conseiller la lecture ;-D

maijo a dit…

Je le note. Bises et bon week-end.

sylire a dit…

Très complet ton compte-rendu, comme toujours !

Emeraude a dit…

Eh bien après trois billets sur ce livre ce soir, mon verdict est que ça ne me tente pas, malgré vos enthousiasmes.
Ca a l'air complexe et dur. Et bien que beau et intéressant, "complexe"+"dur" = "migraine" ;-)

florinette a dit…

Un superbe compte rendu qui me fait revivre les moments forts du livre !

Katell Bouali a dit…

@maijo: tu ne seras pas déçue par cette lecture!
@sylire: merci ;-)
@emeraude: certes les récits enchevêtrés peuvent paraître difficiles à démêler mais le style est agréable et pas tarabiscoté...donc pas de migraine au final ;-D
@florinette: merci d'être passée
:-)

mammig a dit…

je n'ai pas été auatnt enthousiasmée que toi par ce roman. Tu décris fudèlement le caractère de chacun des psersonnegs de l'histoire de Luz.

Katell Bouali a dit…

@mammig: Merci d'être passée chez moi. Quand j'ai aimé quelque chose j'ai du mal à ne pas être enthousiaste;-) En l'occurrence, ce roman m'a enthousiasmée au plus haut point et ce fut une très belle découverte (voilà, je m'emporte à nouveau!!).

Joelle a dit…

Ton billet est vraiment très réussi (j'ai presque honte quand je vois le mien ! mdr !)

Katell a dit…

@joelle: quel gentil compliment, j'en suis tout émue :-)
Je trouve que les commentaires des lectrices du club se complètent et s'enrichissent mutuellement et c'est ce qui fait le charme et l'intérêt du club!!! En lisant les unes et les autres, j'ai affiné la perception que j'avais de ce très très beau roman!