jeudi 22 avril 2021

Le restaurant de l'amour retrouvé

 


A la suite d'un chagrin d'amour, Rinco, jeune femme de vingt-cinq ans perd la voix. Le choc émotionnel qu'elle a subi est violent : l'appartement qu'elle partage avec son fiancé hindou est entièrement vide à son retour du travail. Il ne reste rien de ses ustensiles de cuisine acquis à force d'économies, il ne reste rien du tout même pas les économies conservées dans une boîte au fond d'un placard. Rien de rien et sans avoir rien vu venir. Il y a de quoi en perdre la voix.

Abattue, anéantie, Rinco s'abîme dans ses souvenirs et se rappelle de la présence de la jatte héritée de sa grand-mère maternelle, la jatte de saumure transmise de génération en génération au sein de la famille. Le fiancé indélicat l'a-t-il emportée avec lui ? Heureusement, il n'en est rien, la jatte mise au frais sur le palier est là, chaleureuse et souriante. Ainsi, tout n'est-il pas perdu pour Rinco.


Elle décide de retourner dans son village natal pour prendre un nouveau départ. Les souvenirs refont surface le temps du trajet, les prunes en saumure sont ses madeleines de Proust.

Il n'est pas facile de faire le voyage en sens inverse quand ce sont les contingences matérielles qui vous y obligent. Rinco doit se faire à l'idée de retrouver sa mère, Ruriko, femme fantasque dont l'animal de compagnie est un cochon femelle appelé Hermès. La tendresse n'est pas ce qui lie les deux femmes ; cependant la mère prête à sa fille de quoi ouvrir un restaurant. A charge pour elle de s'occuper d'Hermès.


Son restaurant n'est pas un restaurant ordinaire : elle ne dispose que d'une table et ne travaillera que sur commande afin que les convives-clients prennent le temps de savourer les plats qu'elle leur aura préparé.

Donner le temps au temps tel est le credo de Rinco qui vit au rythme des saisons et des largesses offertes par la nature. Le temps, si précieux car insaisissable, apologie de la lenteur … le nom idoine sera trouvé : « L'escargot ». « « Mon restaurant, je voulais en faire un endroit à part, comme un lieu déjà croisé mais jamais exploré. Comme une grotte secrète où les gens, rassérénés, renoueraient avec leur vrai moi. »

Rinco découvre rapidement que son art culinaire, son amour des produits locaux d'excellence, son amour du travail bien fait, son amour du mariage des saveurs, rendent les gens heureux.

Préparer des plats respectueux des ingrédients et de ceux qui les savoureront est un bonheur bilatéral.

On suit la jeune femme lors des cueillettes de champignons sauvages ou des grenades délicieusement acide, juste ce qu'il faut pour sublimer un curry de remerciement. Quand Rinco remercie ce n'est pas avec des mots mais avec des mets.


L'auteure, Ito Ogawa, emporte le lecteur au gré des recettes qui mettent en émoi ses papilles : on est au cœur de la cuisine de Rinco, on est avec elle quand elle déguste des navets rouges blottis sous la neige, on sent les flaveurs, les odeurs délicates de la cuisine. On entend les aliments chanter quand elle les prépare avec son cœur. On entre, grâce à son écriture, dans un monde intimiste où la sensibilité et la délicatesse se trouvent dans chaque tableau. Le silence est une réponse face à une violence subie, le silence magnifie le rapport au monde de l'héroïne qui, au fil des souvenirs et des échanges avec sa mère, approchera le secret familial.

« Le restaurant de l'amour retrouvé » est le roman d'une perte transformée en une richesse douce amère : Rinco recrée des liens avec sa mère sans parvenir à lui dire « merci » de vive voix. Perte d'un amour, perte d'une voix, mais réconciliation avec ce qui semblait à jamais déchiré.

J'ai savouré chaque page du roman, je me suis perdue avec délice dans un florilège de saveurs et d'odeurs au point de me voir, juste derrière Rinco, à observer et admirer ce qui est délicieusement décrit sous la plume de l'auteure. La traductrice a réussi de belle manière à traduire ce texte tout en émotions sensorielles et introspections délicates.

Une première rencontre des plus réussies !

Traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako


Quelques avis :

Babelio  Sens critique  Recettes et récits  Apostrophe  Les mondes imaginaires  Ellettres  Lecturissime  Les chasseuses de livres  Librairie Collard

Lu dans le cadre



5 commentaires:

rachel a dit…

Oh je vois un autre point commune avec la papeterie....decrire les sentiments des clients...ici a travers la cuisine, dans la papeterie a travers les lettres...oh ouiii c'est magnifique....mais j'avais averti pour la fin...cela peut derouter....vraiment...;)

Katell a dit…

Il est vrai que le "sacrifice" de Hermès est particulier. Je suis végétalienne et au début j'ai eu un mal fou à accepter cet épisode. Heureusement, l'écriture est délicate et Rinco dans le respect de l'animal.

rachel a dit…

Et bin en etant fluctivore, j'ai quand meme eu du mal aussi...bref...;)

Maggie a dit…

Rachel aussi le conseille. J'ai noté déjà cette romancière

keisha a dit…

De l'auteur j'ai commencé La papeterie, mais j'ai trouve ça bien long et lent, j'ai abandonné. Peut être u n autre titre me conviendrait plus?