mardi 9 septembre 2008

Vivre et écrire, écrire et vivre

Une écriture simple, agréable, dotée d'un humour ravageur et délicieux. J'ai aimé la simplicité avec laquelle, Annie Dillard parle de la difficulté d'écrire, d'aligner des phrases satisfaisantes et cohérentes. Les retraites pour écrire dans des endroits impossibles: les cabanes au fond d'un bois ou d'un jardin, un box sans une seule fenêtre dans un garage, une cabane dans une île loin dans le Nord glacé, isolée de tout et riche de tout! Les petits riens de sa vie d'écrivain, peu de nourriture parfois elle écrit au bord de l'inanition car embarquée totalement dans son projet. L'écriture est tout sauf un long fleuve tranquille, c'est l'accouchement au forceps et parfois une douloureuse délivrance.
Annie Dillard est profondément attachée à la terre, à la mer, à la nature qui entoure l'humanité et que l'on ne doit pas ignorer. Elle porte un regard réflexif sur sa pratique d'écrivain, de poète sans pour autant sombrer dans le dogmatisme: son style de vie, sa vision du monde lui est propre et convient à son inspiration. Elle ne profère et n'assène aucun précepte, aucune ligne de conduite essentielle à toute création, loin s'en faut! Certes, elle a le sens du sacré, du beau, le profond respect de la Nature sans pour autant l'ériger en esthétique universelle.
Elle s'interroge sur ce qui la pousse à s'installer devant une table et une feuille blanche pour écrire des mots encore et toujours. "En écrivant, tu déploies une ligne de mots. Cette ligne de mots est un pic de mineur, un ciseau de sculpteur, une sonde de chirurgien. Tu manies ton outil et il fraie un chemin que tu suis. Tu te trouves bientôt profondément engagé en territoire inconnu. S'agit-il d'une impasse, ou bien as-tu localisé le vrai sujet? Tu le sauras demain, ou dans un an". (p 11). L'écriture est un lent et long périple sur des sentiers inexplorés qui peuvent guider l'écrivain comme l'égarer et le faire tourner en rond. Ecrire peut être du bricolage, de l'ascèse (se retirer au plus profond de soi-même loin du monde et des autres) ou de la haute-voltige (être aussi aérien et en communion avec les éléments qu'un oiseau en vol, frôlant les versants rocheux de la montagne perdue dans la brume): de ces différentes voies peuvent sortir la réussite d'un récit ou l'échec d'une histoire. Il est inutile de thésauriser les bons mots, les bonnes idées ou les belle phrases: on doit plutôt les utiliser immédiatement sinon c'est empêcher, plus tard, les futurs joyaux de resplendir.J'aurais pu citer le récit dans son entier car elle a le sens de la formule et des images: les descriptions des paysages qui l'entourent sont vraiment magnifiques et donnent un aperçu de son talent de paysagiste littéraire (on la rapproche de Thoreau), elle les peint avec une sensibilité de botaniste (lorsqu'elle parle de son vol en compagnie du voltigeur Dave Rahm, le lecteur se trouve à leurs côtés et frôle avec eux les flancs de la montagne surgissant du brouillard)!
Annie Dillard déroule ses mots comme une chenille son fil pour atteindre la lumière de la phrase parfaite qui s'est faite tant attendre. Une étrange alchimie entre l'observation de la nature et des menus faits du quotidien (le partage d'une partie de base-ball avec des enfants musiciens, fendre du bois pour se réchauffer et retrouver le fil d'une histoire...) s'instaure pour aboutir au noircissement d'une page blanche comme celle qui opère entre la lecture et l'écriture.
D'aucun pourrait avoir l'impression d'être floué en lisant "En vivant, en écrivant" qui est plus un récit qu'un essai sur ce qui nourrit la création littéraire. En effet, on a le sentiment de voir une bobine de fil qui se déroule pour s'enrouler ensuite et se dévider à nouveau dans un désordre joyeux et multicolore. On est loin de la linéarité d'un essai théorique, on est au coeur des sensations éparses, diffuses, confuses parfois, d'une écrivaine qui vit dans le monde qui l'entoure même si, parfois, elle s'en isole volontairement. L'écriture est un acte sensible, sujet à la distraction, aux digressions offertes par un rayon de soleil, des bruits de la rue, un nuage qui passe, une ondée ou un vol d'oiseaux: la vie ne peut que faire intimement partie du processus de l'écriture. Un très agréable moment passé dans l'intimité de la création littéraire.


Morceaux choisis:

"Les gens qui lisent ne sont pas trop paresseux pour allumer la télévision; ils préfèrent les livres. Je ne peux pas imaginer projet plus navrant que de se bagarrer pendant des années pour écrire un livre qui essaie de plaire à des gens qui, avant tout, ne lisent pas." (p 31)

"Qui qualifierait de bonne une journée passée à lire? Mais une vie passée à lire - voilà une bonne vie. Une journée qui ressemble comme deux gouttes d'eau à toutes les autres journées des dix ou vingt dernières années ne fait pas l'effet d'être une bonne journée. Mais qui dirait de Pasteur ou Thomas Mann qu'ils n'ont pas eu une bonne vie?" (p 47)

"Tu dispose tes feuilles le long du bord de la table et tu arpentes ton travail. Tu longes les rangées; tu arraches quelques mauvaises herbes, tu déplaces quelques plants, tu creuses à certains endroits, penchée au-dessus des rangées, les mains pleines comme un jardinier. Deux ou trois heures plus tard, tu as fait une marches excessivement lugubre de quinze kilomètres. Tu rentres chez toi et prends un bain de pieds." (p 63)

"Qui m'apprendra à écrire? désirait savoir un lecteur. La page, la page, cette blancheur éternelle, la blancheur de l'éternité que tu couvres lentement, affirmant la griffonnage du temps comme un droit, et ton audace comme une nécessité; la page, que tu couvres opiniâtrement, que tu détruis, mais en affirmant ta liberté et ton pouvoir d'agir, comprenant que tu détruis tout ce que tu touches, mais le touchant néanmoins, parce que agir vaut mieux qu'être là dans l'opacité pure et simple; la page, que tu couvres lentement de l'entrelac tortueux de tes viscères; la page dans la pureté de ses possibilités; la page de ta mort, à laquelle tu opposes toutes les excellences défectueuses que peut réunir ta force vitale: cette page t'apprendra à écrire." (p 78 et 79)

"Pourquoi lisons-nous, sinon dans l'espoir d'une beauté mise à nu, d'une vie plus dense et d'un coup de sonde dans son mystère le plus profond? L'écrivain peut-il isoler et rendre plus vivace tout ce qui dans l'expérience engage le plus profondment notre intellect et notre coeur? L'écrivain peut-il renouveler notre espoir de formes littéraires? Pourquoi lisons-nous, sinon dans l'espoir que l'écrivain rendra nos journées plus vastes et plus intenses, qu'il nous illuminera, nous inspirera sagesse et courage, nous offrira la possibilité d'une plénitude de sens, et qu'il présentera à nos esprits les mystères les plus profonds, pour nous faire sentir de nouveau leur majesté et leur pouvoir? Que connaissons-nous de plus élevé que ce pouvoir qui, de temps à autre, s'empare de notre vie et nous révèle à nos propres yeux éblouis comme des créatures déposées ici-bas dans l'émerveillement? Pourquoi la mort nous prend-elle ainsi par surprise, et pourquoi l'amour? Encore et toujours, nous avons besoin d'éveil. Nous devrions nous rassembler en longues rangées, à demi vêtus, tels les membres d'une tribu, et nous agiter des calebasses au visage, pour nous réveiller; à la place, nous regardons la télévision et ratons le spectacle." (p 95 et 96)

"Un écrivain cherchant un sujet ne s'intéresse pas à ce qu'il aime le plus, mais à ce qu'il est seul à aimer. D'étranges crises s'emparent de nous. Franck Conroy aime ses figures de yo-yo, Emily Dickinson sa lumière rasante; Richard Selzer aime le péritoine luisant, Faulkner le fond de culotte sale d'une fillette, visible quand elle monte dans un poirier." (p 89)

"...plonger une plume dans l'encre, plonger une feuille de papier dans un bain coloré, plonger une pagaie dans la mer et aller Dieu sait où. La ligne verte des photons forme des mots au rivage des ténèbres. Ces mêmes ténèbres se vident derrière l'écran en un cône illimité. Irons-nous encore ramer, nous qui croyons qu'à force de ramer nous risquons pour de bon de passer par-dessus le rebord et de tomber? Prendrons-nous encore le large en ramant vers les cieux?" (p 116)

Traduit de l'anglais (USA) par Brice Matthieussent

Un avis plutôt mitigé ICI

7 commentaires:

Gambadou a dit…

je ne sais pas si je me lançerai dans cette lecture, mais les extraits sont très sympas. Merci

cathulu a dit…

Jamais réussi à en parler mais ce livre est un de ceux que je conserve précieusement près de mon lit...

antigone a dit…

Ce livre est fait pour moi...je ne le connaissais pas du tout...Merci Katell !!!

the toi a dit…

C'est aussi un de mes livres préférés, un de ceux qui restent à portée de main, sans être lu régulièrement, mais que l'on aime retrouver, comme un vieux pull tout doux,ou un paysage que l'on connaît bien. L'amour des Maytree est sur ma Pal. Bonne journée!!

Katell a dit…

@gambadou: ce livre se lit très très bien!!
@cathulu: je te comprends (j'ai eu du mal à mettre des mots sur mes ressentis). C'est un livre qui se lit et relit dans le désordre avec bonheur.
@antigone: j'espère que tu mettras la main dessus car il n'est pas en réédition! Je l'ai trouvé à la médiathèque.
@thé toi: Je suis de ton avis. Il m'a beaucoup plu et touchée. Si un jour je le trouve en bouquinerie, je me jette dessus!
"L'amour des Maytree" est sur ma LAL ;-) Bonne journée à toi et à bientôt :-D

Nanne a dit…

Un livre très intéressant et dont les extraits donnent réellement envie. Merci Katell pour cette belle découverte ;-)

Katell a dit…

@nanne: de rien ;-) J'espère que ce livre se trouvera un jour entre tes mains :-)