dimanche 21 septembre 2008

Vous souvenez-vous?

Agathe Laborde, la lectrice de la reine Marie-Antoinette, raconte les derniers jours de la Cour à Versailles. Elle est émigrée en Autriche, à Vienne, et elle se souvient....
De Versailles, sa puanteur, ses miasmes, sa crasse que tentent désespérement de masquer les froufrous et les parfums des courtisans. Des pièces où les rats font la sarabande la nuit venue, où la vermine grouille dans les perruques, où l'ombre est le royaume d'un peuple de rongeurs trottinant pour festoyer des remugles des Grands. Elle se souvient d'un Versailles d'où les enfants sont totalement absents, écartés très vite chez les nourrices au fin fond des campagnes. De personnages aussi discrets qu'importants à l'image de l'Historiographe de Louis XVI, perdu au fin fond du château, sous sa soupente, entouré de livres, de cartes et de parchemins qui encombrent le moindre recoin (il dort sur une paillasse au fond d'une vieille armoire....remplie de livres!). Elle se souvient de cet homme haut en couleurs et en senteurs épouvantables: le capitaine de La Grande Ménagerie qui ne se lave jamais et exhale des fumets plus atroces que ceux des animaux de la Ménagerie. Il regarde mourir, impuissant et triste, les uns après les autres, les grands animaux de zoo royal, le lion et l'éléphant, symboles de l'avenir menaçant la royauté française.
Agathe se souvient du Petit Trianon, seul endroit de Versailles où la Reine est enfin elle-même: gaie, simple, fraîche et riante. Marie-Antoinette, frivole, virevoltante, insouciante, ne pouvant pas se concentrer longtemps sur une lecture mais aimant feuilleter, inlassable, son Cahier des Atours, roman vivant des toilettes qu'elle a portées. Le Petit Trianon, paradis de l'intimité où la Reine peut être une mère attentive et aimante, sans avoir à respecter la pesante étiquette de la Cour, où elle peut rire, folâtrer aux côtés de son amie la plus chère, Gabrielle de Polignac, aussi lisse et imperturbable qu'une goutte d'eau glissant sur les plumes d'un cygne.
Elle revoit encore, l'amoureux secret de la Reine, qui la guette et l'attend sans espoir et avec une constance tellement pitoyable qu'elle en devient belle. La vie versaillaise peut être paisible et sordide, belle et répugnante, cage dorée caquetante où s'ébattent, vainement, les locataires d'une volière bruyante qui n'attend qu'une seule et unique chose: un regard de leurs majestés, l'espoir infime d'être remarqué après une interminable station debout (il faut avoir jarrets et molets bien musclés pour résister au train d'enfer de la Cour!).
Puis affluent les souvenirs de l'incertitude de la situation politique: Versailles est muet, a le souffle court, est insomniaque et perd tous ses repères: on se parle sans prendre garde au rang de son interlocuteur, c'est qu'il fait sombre dans les couloirs jonchés de détritus où s'avachissent les courtisans, effrayés par l'attente et l'angoisse, absourdis par le départ des serviteurs!
La nuit du 15 Juillet 1789 est lourde d'angoisse après la prise de la Bastille, forteresse réputée imprenable! Les manants ne devraient pas tarder à venir chahuter la Cour à Versailles, on dit que le Peuple serait en route, on dit qu'il a des armes, on dit qu'il y a des tracts distribués dans les rues sur lesquels 286 noms à abattre pour que les réformes se fassent, on dit beaucoup de choses moins rassurantes les unes que les autres. Pourtant le peuple semblait joyeux selon les journaux! Le temps s'écoule lentement lorsque les bougies ne brûlent pas, lorsqu'il fait plus sombre que dans un bois, lorsque les conversations, à voix basse, se tiennent sans se voir, lorsque l'errance dans les méandres du château est lugubre. Pourquoi a-t-on laissé les philosophes colporter des idées subversives comme celle du droit au bonheur ou de l'émancipation par son travail? Voilà où cela mène: à la peur glaçante, à l'envie de fuir au plus vite le navire qui est en train de sombrer. Que l'on regrette le temps de Louis XV où les auteurs appartenaient aux Princes sans avoir le privilège de manger à leur table, mais une voix s'élève dans le noir "Tous les Philosophes ne sont pas de "beaux esprits", des amuseurs. Les vrais Philosophes sont indépendants. Ils travaillent. Ils pensent. (les derniers mots étaient soulignés avec une emphase qui se voulait blessante) Il y a du bon et même de l'excellent chez les Philosophes. Qui n'a pas lu L'Esprit d'Helvetius ou Le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau ne saisit rien de la dynamique de l'époque." (p 85 et 86).
Sous la plume et par le prisme du regard de Chantal Thomas, la nuit, à Versailles, devient une scène de roman fantastique: les ombres deviennent le domaine des sorciers et autres êtres magiques inquiétants. Versailles est un navire en perdition que son capitaine ne contrôle plus. C'est la fin d'un monde. Les vagues de peur se succèdent aux semblants de mondanité: Versailles est dans l'attente de l'arrivée de la Révolution à ses portes et de la fin d'un style de vie tandis que La Panique étreint les logeants du château.
Le château est ouvert aux quatre vents: il n'y a pas une grille à avoir une serrure; c'est devenu le règne de l'obscurité, celle qui permet de se cacher, de se terrer mais aussi celle qui permet de ne pas voir ce que l'on ne veut surtout pas voir: la réalité sordide et terrible d'un univers qui s'écroule dans le fracas de l'angoisse. Versailles, dans une ambiance digne du fantastique, se transforme en une étrange Cour des Miracles: les réduits, logements des courtisans, sont mis à sac, les malles s'empilent, les voitures sont chargées, les rats quittent les lieux insalubres de la royauté qui s'effondre. La sédition est dans les rangs des serviteurs qui n'ont plus peur du bâton ni de la canne de leur maître: "Tu sais ce que j'ai fait hier matin quand le duc de Richelieu est entré? Non, quoi? Rien. Tu veux dire que tu n'as pas frappé deux fois du pied en clamant: Son Excellence le duc de Richelieu? Je n'ai pas moufté. Le duc s'est arrêté à l'entrée du salon, a attendu. M'a regardé. Rien. Rien, j'te dis (il hurlait, fou de son audace, et gigotait des jambes contre la statue). Tout duc et pair de France qu'il est, je n'ai rien fait. Pas un mouvement, pas un mot. Et pourquoi l'annoncer? Il le sait comment il s'appelle. Il a beau être une ruine avant l'âge. Un dégénéré, un fruit pourri des débauches de son père, il sait quand même comment il s'appelle. Son nom, c'est la dernière chose qu'on oublie." (p 124)
Agathe se souvient également, après cette nuit d'interrogations, de la fuite des courtisans qui abandonnent non seulement le château de Versailles mais aussi et surtout leurs enfants confiés aux nourrices à la campagne " C'est des gens qui partaient avec bagages que j'ai gardé l'image la plus vive. A cause de leur allure ridicule. A cause d'un mélange d'empressement et d'empêchement, de leur maladresse, touchante, qui se révélait à nu. Par leur seule manière de fuir, ils dérogeaient. C'était peut-être là l'origine de leur honte: non pas s'enfuir, mais qu'il faille s'enfuir dans ces conditions. Sans une tenue de voyage décente, comme le soulignait à son propre usage la Reine, quelques heures auparavant. Beaucoup, cependant, encore plus égarés par le sentiment d'urgence, s'en allaient les mains vides. Il leur semblait que leur vie tenait à un fil, que s'ils tardaient ils allaient périr victimes d'un massacre collectif." (p 204 et 205)
Quitter Versailles déchire le coeur d'Agathe Laborde: l'adieu à la chambre minuscule et aux livres tant aimés et lus, cocons douillets et chaleureux, est touchant et empreint d'une intense émotion car la vie ne sera plus jamais la même pour cette admiratrice lointaine, par le rang, de la Reine.
"Versailles était ma vie. Et comme pour ma vie, je ne m'étais jamais vraiment représenté ce que pouvait en être la dernière journée. Ni même qu'il y aurait une dernière journée, avec un matin, un après-midi, un soir, et rien d'autre de l'autre côté de la nuit. Rien de connu en tout cas. " (p 223)
Chantal Thomas dans "Les adieux à la Reine" réussit à nous faire vivre les derniers jours de Versailles, symbole de la puissance royale, entre terreur, angoisse et regards amusés sur les moeurs hallucinant des courtisans, faune extraordinairement exotique. Marie-Antoinette apparaît certes frivole, insouciante, éprise de plaisir et de belles choses, mais aussi fragile, délicate et terriblement perdue dans un monde où la méchanceté et le mordant sont de mise. L'Histoire se construit sur d'infiniment petits hasards qui font que quelques instants d'hésitation, d'incertitude, provoquent la basculement d'une vie, d'un monde, d'une époque. Nous sommes pris dans le piège sombre, oppressant et angoissant de l'attente d'un drame imminent, le souffle coupé, le coeur battant la chamade, à l'écoute du moindre bruit venant de l'extérieur. Le trou noir de la Révolution absorbe, lentement, irrémédiablement, les fastes délabrés d'un monde à l'agonie. Une belle fresque du crescendo d'une panique historique.
L'avis de malice

13 commentaires:

Malice a dit…

Livre lu aussi , j'ai été très séduite par ce livre ! Une belle leçon d'histoire !
http://livresdemalice.blogspot.com/2007/11/chantal-thomas.html

rennette a dit…

un très beau livre en effet ! avec une vue réaliste ! et la douceur ou la douleur du souvenir...

Karine a dit…

J'aime bien les romans qui parlent d'une autre époque. Celui-ci semble bien détailler les derniers moments à Versailles. Je pense qu'il va me plaire...

Gambadou a dit…

Je le note tout de suite moi qui aime les romans historiques. Tu en fais une très belle description

Flo a dit…

Cela fait bien longtemps que je n'ai pas lu de roman historique mais je note celui-là !

Lou a dit…

Je ne l'avais pas repéré et je me méfie parfois des romans historiques mais après cette critique je note celui-ci sans hésiter !

Karine :) a dit…

Bien tentée aussi par ce roman... un peu craintive face à la possibilité d'un "odorama" mais bon, depuis que j'ai visité Versailles, je suis de plus en plus intéressée!!

Katell a dit…

@malice: je me susi empressée de mettre en lien ton avis!
@rennette: j'ai beaucoup aimé le regard de Chnatl Thomas ainsi que son écriture.
@karine: il devrait te plaire :-D
@gambadou: merci gambadou et tu vas te régaler avec ce roman!
@flo: et ce roman historique est vraiment plaisant et palpitant.
@lou: il est vrai que l'on trouve de tout dans les romans historiques mais celui-ci est très bien documenté (l'auteur est d 'ailleurs une spécialiste de l'époque)et très bien écrit!
@karine: justement, tout le sel de Versailles réside dans cette cruelle et odorante réalité...les beaux atours cachent la crasse de ces nobles encagés! Un vrai délice à lire!

Nanne a dit…

Etant tombée sous le charme de Marie-Antoinette, ce livre est pour moi, Katell ;-)Il ne peut que me séduire ...

anniversaire a dit…

tres bon livre bien écrit vraiment

saint valentin a dit…

à lire absolument ....

frank

chippendales a dit…

très bon article !

canard vibrant a dit…

roman historique