vendredi 27 février 2009

En passant....

"Chacune de nos lectures laisse une graine qui germe."
Jules Renard (in son Journal 1894-1904)

illustration de Sylvie GUIBERT

mercredi 25 février 2009

Monsieur Caca refait sa valise


La précédente aventure de Monsieur Caca s'achevait dans la cuvette des toilettes et tout le monde se demandait ce qui pouvait bien lui arriver une fois la chasse d'eau tirée!

C'est chose faite avec "Le nouveau voyage de Monsieur Caca". Après avoir tout appris sur la naissance de Monsieur Caca, le jeune lecteur aura la joie de renouer avec ce personnage fascinant et de le suivre dans son voyage qui le conduit dans le dédale des tuyaux et des égoûts.

Monsieur Caca muni de sa bouée rouge et blanche tombe de petits en gros tuyaux et y rejoint tout ce que l'on jette dans les toilettes, tout ce qui part du lavabo pour parvenir au réseau compliqué et labyrinthique des égoûts où il peut nager! Monsieur Caca nage donc et arrive dans une immense usine: celle du traitement des eaux usées. Quatre étapes: la grille qui empêche les plus grosses saletés de continuer leur chemin....Monsieur Caca est recalé et est dirigé vers le dépotoir où les eaux sont tellement noires qu'on ne le voit plus. Il rejoint un autre bac où le sable, la terre se déposent au fond, l'eau y est plus claire et Monsieur Caca s'y trouve toujours. Comme l'eau est quand même encore sale, elle passe dans plusieurs bassins dans lesquels on ajoute des produits chimiques spéciaux qui déposeront la boue dans le fond. Monsieur Caca y est encore et arrive devant le pressoir qui va transformer la boue (et aussi Mr Caca) en petites briques que l'on passe au four. Miam des gâteaux de boue!!!

Et après?

Ces petites briques deviennent des granulés utilisés dans le compost que l'on peut mettre dans le jardin! Ouf, on a récupéré Monsieur Caca mais, diantre!, il a bien changé....d'ailleurs on ne le voit même plus alors qu'il est là!

Et l'eau? Devenue plus propre, elle est rejetée dans la rivière ou le fleuve.

Une histoire drôle, hilarante, qui permet aux enfants de comprendre le cycle des déchets et d'appréhender le cycle écologique. Les illustrations, techniques, sont rigolotes et colorées, le texte simple et précis.

A ne manquer sous aucun prétexte!

dimanche 22 février 2009

Nocturne costarmoricain


Parfois, un réglage inadapté offre d'agréables surprises.

Bon dimanche à tous!

samedi 21 février 2009

PIF? Vous avez dit PIF?


Souvenez-vous, l'an dernier la vague du PIF a embarqué une partie de la blogosphère dans un échange de paris où les créations des mimines des unes et des autres étaient au coeur de l'affaire.

Quoi, la Chappy parle du PIF alors que la dead line est largement dépassée en ce qui la concerne! Oui, j'avoue que j'ai honteusement laissé la date du 24 Janvier 2009 passer! Que mes PIFées se rassurent: Vanessa et Lamia vont enfin recevoir leur PIF venant, non du froid mais d'Armor, dans la semaine qui s'annonce.

Quant à Majanissa, ma troisième PIFée, elle l'aura lorsque nous nous verrons....pendant les prochaines vacances de Pâques: nous sommes quasiment voisines!

Je profite de ce billet pour vous montrer ce que Carine, qui m'avait PIFée, m'a envoyé en heure et temps, elle! Un adorable marque-page brodé d'exquis chats! Mille et mercis Carine pour ce sublime présent (je le répète sans cesse au risque de lasser: je suis tellement "quiche" en travaux d'aiguille que je suis toujours admirative et émerveillée devant les réalisations des unes et des autres).


Intériorité silencieuse


La Varienne est l'idiote du village et Luce est sa petite fille, fruit d'une triste rencontre du hasard. La Varienne est et c'est tout: elle ne montre aucune émotion, n'a aucun geste de tendresse, elle est tout simplement aux côtés des choses, des êtres et du monde.
Luce vit en osmose avec La Varienne un quotidien qui pourrait sembler d'une étouffante monotonie, une vie où les heures sont scandées par les gestes machinaux de cette dernière. La mère et la fille vivent une relation fusionnelle dans le silence et la lenteur des jours. Mais l'école vient bouleverser leur vie et perturber leurs repères avec la violence silencieuse d'une normalité qui n'a pas de sens.
L'institutrice embarque Luce dans l'univers scolaire, le monde de l'écriture et des mots, des images et de la confrontation avec l'autre, l'autrement et l'ailleurs. Autant de nouveautés que d'obstacles à contournés pour entrer dans ce nouveau monde proposé à Luce. Mademoiselle Solange souhaite "arracher Luce à l'ignorance car le savoir est obligatoire". Mais cela peut-il se faire sans heurt, sans blessure, sans pleurs et surtout sans peur? Comment peut-on mesurer la douleur de La Varienne devant le cahier et les crayons de Luce, face à Luce qui recopie maladroitement encore les lettres, les signes apris en classe? Comment peut-on mesurer le gouffre qui s'ouvre sous La Varienne qui voit la possible envolée, loin d'elle, loin de ses bras et de son coeur, sa petite Luce, son trésor qu'elle ne nomme jamais, qu'elle ne dit jamais, qu'elle garde enfoui dans son intériorité, indicible amour maternel parce qu'elle ne possède pas le langage des sentiments?
Très vite Luce prend la mesure de tout ce qui la sépare des autres et du monde qui commence au portillon du jardin, très vite elle choisit son chemin, celui qui la relie à sa mère, muette, frustre, sombre et qui l'aime éperdument. Le cartable reste fermé au retour de l'école puis le banc à l'école restera vide: la fièvre, celle du refus du monde, celle du refuge vers le giron protecteur, alite Luce.
Lorsqu'elle revient au monde, Luce ne retourne pas à l'école, Luce ne reprend plus le cahier ni les crayons....seulement une aiguille, qui fait mal au début, très mal au point de faire couler le sang. L'aiguille devient peu à peu crayon, pastel, grâce aux fils colorés qui y entrent et qui laissent de jolies traces sur le petit carré de lin blanc de Mademoiselle Solange. L'aiguille, le fil et le tissu, nouveaux cahier et crayons d'une fillette dont l'ignorance peu à peu s'estompe, nouveaux instruments d'un savoir qui se construit dans un imaginaire inattendu.
Le texte de Jeanne Benameur est une extraordinaire beauté, d'une force telle que l'on touche du doigt la violence faite à ces deux figures féminines, ces deux "demeurées" qui ont une relation muette au monde. L'écriture d'une grande sobriété est précise et fait ressentir au lecteur, avec intensité, que si l'on ne possède pas la parole pour dire le monde cela ne signifie pas qu'on ne puisse le vivre passionnément, intensement au plus profond de son intériorité. "Les demeurées" est un roman qui ne laisse pas indifférent et dont on ne sort pas sans avoir le coeur étreint et de longs frissons d'émotion.
C'est le premier roman de Jeanne Benameur que je lis, "Présent?" offert par Martine m'attend pour une très prochaine lecture, et je suis sous le charme absolu d'une très belle écriture tout en poésie et subtilité où la tendresse et l'émotion sont en filigrane.




Les avis de sylvie babelio et BOB (vive ses multiples liens!!)

jeudi 19 février 2009

Le limier de Scotland Yard


Le superintendant Mackenzie, on dit aussi le Super, et son fidèle lieutenant Ben s'embarquent sur le ferry qui dessert les îles Shetland à partir d'Aberdeen. Pourquoi? Sont-ils en vacances? Non, ils sont en pleine enquête: les passagers des ferries se font mystérieusement dévaliser au cours de la traversée alors qu'ils dorment du sommeil du juste. Ce qui est étrange c'est que personne ne garde souvenir de quoi que ce soit!
Mackenzie et Ben se lancent dans une enquête qui va s'avérer loin d'être de tout repos d'autant qu'une passagère bizarre, un masque à oxygène sur le nez, embarque en même temps qu'eux, flanquée d'un minuscule chien....ce qui a le don d'énerver Ben qui les trouve immédiatement suspects.
La traversée commence, tout semble calme, tranquille (malgré le roulis). Alors que Ben est sorti inspecter les cursives et les recoins du ferry, un drôle de nuage jaunâtre s'approche, et, fait bizarre autant qu'étrange, tout le monde, sur le navire, se met à bâiller puis à s'écrouler de sommeil....même le commandant est parti au pays des rêves: il n'y a plus de pilote dans le ferry!
Un sous-marin, datant de la seconde guerre mondiale, sort des flots, larguant une flotille de zodiacs où ont pris place de nombreux hommes-grenouille. La razzia commence, sous les yeux d'un Ben caché dans un canot de sauvetage et qui n'a qu'une seule envie se gratter là où repose sa médaille, décoration que lui a valu son courage lors d'une précédente enquête. De fil en aiguille, le pauvre Ben se trouve embarqué dans le sous-marin, sous le couvert d'un sac de sport, souffrant encore de démangeaisons, et débarque sur une île déserte. On dirait L'île noire de Tintin! Heureusement, tout finit bien, les affreux pirates sont arraisonnés et le jeune lecteur a la surprise de découvrir que notre Ben n'est pas un lieutenant de police comme les autres!
Voilà un polar bien écrit, avec une intrigue amusante et des héros rigolos. Ben est vraiment attachant, son caractère un peu grognon est trognon, et on le suit avec bonheur dans ses inspections, ses pistes à renifler. Il faut louer l'espièglerie de l'auteur qui réussit à mystifier son jeune lecteur quant à l'identité véritable de Ben. L'adulte, lui, repère très vite les indices (et se doute rapidement que Ben n'est pas celui auquel on s'attend) grâce à diverses expressions disséminées dans le récit. Les termes compliqués sont expliqués en bas de page ou alors reformulés par le superintendant Mackenzie: "Les couloirs" dit Ben "Les cursives, on dit cusives sur un bateau" répond Mackenzie.
Le bonus du roman: les jeux à la fin de l'histoire permettant de ne pas quitter brusquement l'univers brumeux de cette traversée insolite.
"Le ferry des brumes" est le niveau 1 de la série (qui en comporte 3) et s'adresse à des lecteurs débutants, plutôt à partir de 8 ans.
Un agréable moment de lecture à offrir à un jeune lecteur, voyageur ou non.

mercredi 18 février 2009

Du chaos naquit l'éternel recommencement


Gérard Dumaurier, précepteur de deux jeunes garçons, Charles et Ratbert Clendennis, issus de la belle bourgeoisie anglaise, est en vacances dans le Sud Ouest de la France, sur la côte basque. Lorsque la guerre éclate, il a quitté le bord de mer avec ses deux protégés pour un endroit d'altitude perdu en Lozère: Charles a les poumons fragiles et son état de santé inquiètait le médecin. Le chaos survient au moment où Gérard, Charles, Ratbert et un groupe d'enfants et d'adolescents souffreteux, et parmi eux une seule fillette, visitent des grottes en compagnie de leur jeune guide. Tout tremble, tout devient étrange et tous se terrent dans la grotte, oubliant la faim et la soif. Le temps s'étire lentement, l'éternité passe, la curiosité de certains devient plus forte que leur peur: il faut se rendre compte de ce qui s'est passé. Le spectacle est absolument terrifiant: le paysage est méconnaissable, la vallée noyée sous une mer jaunâtre, les repères n'existent plus comme si le monde avait souffert d'un immense et inimaginable tsunami. Nous sommes en 1935, le chaos chimique a dévasté le monde en une réaction en chaîne que les savants fous n'avaient pas envisagée: les effets secondaires d'une invention hallucinante peuvent avoir des conséquences collatérales dépassant l'imagination!
Gérard Dumaurier et son groupe de jeunes semblent être les uniques rescapés, les ultimes représentants de l'espèce humaine...."J'étais Gérard Dumaurier. Une personne logée bien à l'aise dans un monde fait pour elle comme l'écrou pour la vis. Il y avait des terrasses de café pour ma soif, des tailleurs pour me vêtir, des radiateurs pour me chauffer, des femmes agréablement parées pour me sourire. Aujourd'hui....Mais je ne veux plus penser à aujourd'hui. Je ne veux plus...Ou pas encore. Il faudra bien..." (p 22) Gérard est le seul adulte entouré d'enfants et d'adolescents, il est le seul à être mâture et à se rendre compte que plus jamais rien ne sera comme avant.
Très vite, Gérard se place en retrait du groupe, tel l'observateur d'une peuplade inconnue: il ne peut s'identifier à ces jeunes, à peine sortis de slimbes de l'enfance, ces jeunes qui rapidement inventent un langage, des codes de communication, une nouvelle façon de vivre, une nouvelle religion...l'adoration d'un Dieu issu de l'imaginaire enfantin, omnipotent, omniscient, résolvant les arcanes des causes à effets dans un dénouement inexplicatble donc divin: le quinzinzinzili!
Gérard, notre narrateur, devient alors le témoin de l'éclosion d'une nouvelle humanité, qu'il trouve encore plus affligeante que celle qui a été détruite par la folie des hommes. Du chaos ne sort pas forcément la rédemption, du chaos n'éclot pas un renouveau gageure d'une innocence retrouvée. Non, du chaos naît un éternel recommencement, le cycle infernal des violences, d'autant plus terribles que le sens moral a disparu. Les enfants, êtres sociaux en devenir, évoluent en sauvageons d'une cruauté sans limite, une meute où dominants et dominés déterminent le rang social. Cette horde réinvente ce que les hommes ont toujours su réaliser: la guerre et l'amour ainsi qu'une étrange géométrie dont le pouvoir serait insufflé par le Quinzinzinzili.
Comme le firent leurs lointains ancêtres des temps préhistoriques, la horde s'aventure au-delà du périmètre rassurant de la grotte pour découvrir le vaste monde, en quête de nouveaux territoires. Et Gérard de les accompagner, observateur extérieur au regard ironique, à l'humour noir irrésistible "En attendant, dans ce monde dément qui m'entoure, je me suis mis à étudier ces dégénérés comme on étudierait une colonie de fourmis. Vraiment, ce ne sont plus des hommes, ni des fils d'homme. Pour tâcher de les comprendre, il me faut faire un effort, un effort considérable. Ils se sont fait à mon insu, quoique à mes côtés, tandis que je macérais dans mon découragement, un langage à eux, une explication du monde à eux, des habitudes, un genre de vie à eux. Quand je m'en suis aperçu, il était trop tard. - Et puis, trop tard, trop tard...Trop tard pour quoi faire? Pour les éduquer, les rattacher à l'ancienne civilisation? Est-ce que j'en aurais été capable, si je m'en étais soucié? Et est-ce que je m'en soucie." (p 78)
Régis Messac, qui disparaîtra dans l'horreur indicible des camps d'extermination nazis, décrit, dans "Quinzinzinzili", une humanité sombre qui ne semble pas présenter le moindre signe d'attitude vraiment positive et constructive. "Quinzinzinzili" est le roman pessismiste d'un écrivain qui ne portait pas de regard optimiste sur le monde qui l'entourait: le chaos apporté par l'hégémonie nazie vit en filigrane visionnaire dans les lignes du roman. L'apocalypse est toujours plus proche de nous que nous ne le croyions....vision noire, sombre d'une humanité qui lentement perd ce qui la démarque du monde animal. Seule, la lumière de la littérature, des beaux textes classiques, apporte une fragile lueur: le souvenir des beautés de l'ancienne civilisation apaise le désarroi de l'adulte-observateur inacapable de s'adapter à la nouvelle situation, souvenir qui lui évite de sombrer dans la folie du désespoir, dans la folie des repères perdus....un avant-goût, prophétique?, de ce qui se passera dans les camps. Gérard Dumaurier serait-il le dernier homme, l'Eskhatos?
"Quinzinzinzili" est un roman de science-fiction d'une modernité troublante: aujourd'hui regarde demain avec effroi, le vernis de civilisation est tellement mince, si facile à ôter en grattant un peu, que le chaos ne semble jamais loin de nous. Entre le désespoir et l'ironie, l'humanité s'accroche aux fastes de la mémoire des livres, des tableaux, de la belle architecture et des découvertes salvatrices...l'espoir est mince mais existe.
A découvrir!



mardi 17 février 2009

Balade islandaise


Islande, dans une petite ville provinciale du Nord tout juste sortie du marasme économique grâce à de providentiels industriels. Une ville où sévit un trio de jeunes gens aux allures ridicules de cavalieros, semeur de pagaille les samedis soirs. Une ville où le train-train quotidien est perturbé par l'arrivée massive de main d'oeuvre étrangère vue d'un mauvais oeil par les gens du crû. Cette petite ville est choisie par la rédaction d'un journal de Reykjavik, "Le journal du soir", pour commencer la conquête d'un nouveau lectorat sous la houlette de l'ancien rédacteur en chef Asbjörn escorté du journaliste, en "pause" alcool, Einar et d'une photographe Joa. Perspective peu réjouissante pour celui qui a l'habitude de l'ambiance de Reykjavik!
Notre trio emménage dans une maison, à l'étage Asbjörn, son épouse Karolina et leur chien Snulli, au-dessous Einar et Joa. Comment faire pour éviter d'être cantonné à la rubrique des chiens écrasés? Quel sujet palpitant à trouver pour ne pas s'engluer dans la monotonie?
Très vite le morne défilement des jours va être perturbé par divers incidents: une femme décède suite à une chute lors d'une sortie en rafting, Snulli, le chien-enfant, disparaît au grand désespoir de Karolina et Abjörn et le corps d'un jeune lycéen, premier rôle d'une pièce de théâtre prévue pour la Semaine Sainte est retrouvé dans une décharge! De quoi intéresser notre journaliste en mal d'émotion, lequel se met en piste du moindre détail au risque de déplaire à bien des personnes. Entre interviews, écoutes des conversations de bar ou de débats politiques et conversations avec une vieille dame en maison de retraite, Einar se trouvera confronté à la découverte de la paternité d'Abjörn, à un trafic de médicaments lucratif et à une maladie encore confidentielle, l'hypocondrie bienvenue pour se débarasser d'une épouse encombrante.
Arni Thorarinsson, à travers son héros Einar, dresse un portrait doux amer de la société provinciale islandaise: derrière les beaux paysages, idylliques, le mal-être d'une époque sourd des moindres faits divers. La désertification des campagnes, l'intense industrialisation de l'arrière-pays pour une durée éphémère et dévastatrice, les politiques accrochées à l'économie plus qu'à l'aspect humain et écologique, les bandes motorisées qui ne savent pas quoi faire de leur peau et qui se divertissent dans la peur qu'elles inspirent, le sentiment national monté en épingle ou exacerbé par la fascination des anciennes traditions, à l'image de Loftur le sorcier, la consommation effrénée d'alcool ou de médicaments, détruisant peu à peu les personnalités des âmes en détresse....des images dont le sordide est occulté par leur banalité. Le personnage du jeune Skarphedinn, élève brillant et d'une rare maturité, est autant fascinant qu'angoissant: la sensibilité extrême de ce jeune homme l'amène à une perception décalée du monde, à brandir une antienne inquiétante, extraite de la pièce Loftur le sorcier "Mes désirs sont puissants et dénués de limites. Au commencement était le désir. Les désirs constituent l'âme des hommes.", et à être atteint du Narcissistic personality disorder, c'est à dire à n'avoir qu'une conscience altérée et à une absence de sens moral, confortant ainsi ses illusions sur sa réussite, ses capacités et son génie....les autres ne sont que de pâles imitations d'êtres humains.
"Le temps de la sorcière" est un roman noir où l'ironie permet d'alléger les sombres sujets abordés: entre le Snulli kidnappé puis retrouvé, les échanges vifs entre Einar et Trausti Löve le nouveau rédacteur en chef, issu du monde de la télévision, et la relation particulière construite entre Einar le journaliste solitaire et Snaelda la perruche, le sourire est au détour de nombreux passages, écartant la lourdeur de l'ambiance. Pourtant, je n'ai guère été emballée par cette enquête ni par le héros. Pourquoi? Je ne saurais pas vraiment bien l'expliquer...peut-être ai-je été rebutée par un parti pris de la traduction dans la construction des dialogues (les inversions du sujet ne sont jamais faites, heurtant ma lecture et devenant agaçantes au fil du récit)? Un détail, certes, mais qui a son importance pour la fluidité de la lecture, du moins en ce qui me concerne. La chute du roman est étonnante, dans le sens où rien n'a transpiré de la construction de l'intrigue, ce qui pourrait être une réussite et qui tombe à plat parce qu'elle semble venir comme un cheveu sur la soupe. Dommage car l'ambiance pittoresque et sombre est vraiment bien décrite et les personnages sont attachants...d'ailleurs lorsque l'on termine l'histoire, on a l'impression qu'Einar, Joa et Abjörn sont des amis que l'on quitte car devenus très familiers.

Roman traduit de l'islandais par Eric Boury


Lire une interview de l'auteur ICI

lundi 16 février 2009

Le scénario de sa vie


L'humour dévastateur de Georges Flipo frappe encore dans son nouveau roman "Le film va faire un malheur". Alexis est un jeune et ambitieux metteur en scène, oups pardon, réalisateur (mais où avais-je la tête?), embarqué, à son corps défendant, dans une histoire littéralement rocambolesque dont la réalité dépasse sans conteste la fiction.
Nous sommes en Normandie, à Deauville, un matin de bonne heure. Alexis descend faire son jogging, le sourire aux lèvres: sa compagne Clara resplendit, un appel téléphonique de Jean Lemarin, sénateur-maire de la ville organisatrice du festival du film tiers-mondiste, semble lui assurer un couronnement, qu'il estime amplement mérité, de son film "Zoubeida l'africaine". Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes! Las, mille et une fois las, rien ne se déroule comme prévu: d'abord, ce n'est pas Jean Lemarin qui se pointe au rendez-vous mais son fils, Jean-Guy qui lui propose de passer son film en avant-première dans le cadre du ciné-club de la prison; ensuite, Alexis se laisse attendrir par un détenu cinéphile, Sammy, qui souhaite lui soumettre son projet de film, celui de sa vie de malfrat;enfin, notre Alexis, au lieu de mettre un bémol à son enthousiasme se fend de quelques lignes malheureuses qui ruinent la carrière de son film. Bref, voilà Alexis embarqué dans un engrenage pitoyable et d'un indicible ridicule!
Entre les mensonges et les demi-vérités, Alexis s'efforce de naviguer parmi les truands, les terroristes et les requins de la publicité, est délaissé par sa Clara, qui se laisse charmée par le bagou et la délicatesse d'un Sammy en osmose avec le film de sa vie, et séduit (du moins alpagué) par une beauté blonde à la plastique suggestive jouissant bruyamment lors de leurs moments d'intimité; Alexis, comble du comique, est soupçonné de connivence par la police (un tantinet à l'ouest dans l'enquête mais nous sommes en plein vaudeville alors ne nous attendons pas à de la cohérence!) pour finalement décrocher enfin la célébrité tant désirée....mais à quel prix!
L'action est débordante, le lecteur est essoufflé à suivre les diverses élucabrations des uns et des autres, il perd le fil dans les entrelacs des effets et des causes, dans le joyeux mic-mac instauré par un Georges Flipo très en verve. Certes, Alexis est un personnage très, mais alors trèèès énervant: j'ai eu envie de le secouer pendant une grande partie du roman....jusqu'à ce que je me rende compte que ce genre de type est absolument irrécupérable et imperméable à tout raisonnement! Cependant, qu'est-ce qu'il a pu me faire rire, un vrai bonheur de situations plus improbables les unes que les autres, des dialogues risibles et convenus où l'ironie mordante est présente comme une certaine tendresse! Alexis est l'archétype du mec détestable tant par sa désinvolture empreinte de lâcheté que par son obsession de la célébrité et du renom, tout en attendrissant son monde par son inacapacité à choisir! Alexis serait-il un pur produit de notre société moderne: un adulescent ?
j'ai adoré le personnage de Sammy, la glu, le post-it qui revient sans cesse à la charge et qui ne désarme jamais. Je ne sais pas pourquoi, mais Sammy avait, dans mon imagination, les traits d'un Denis De Vito au mieux de sa forme (allez, avouez Mr Flipo que vous y avez pensé aussi en dressant le portrait de Sammy!). C'est avec sa gestuelle, ses poussées d'adrénaline (rappelez-vous "Casino") et son verbiage, que Sammy bougeait, parlait, envahissait l'espace intime du récit! La scène de la recette corse des aubergines est absolument délicieuse et offre définitivement la palme de la tendresse et du glamour à Sammy.
En cherchant bien, j'ai trouvé un petit bémol au roman: je trouve la fin un peu trop tirée par les cheveux....un "deus ex machina" trop lapidaire dans l'avant-dernier chapitre "Cité de la joie" qui en fait des tonnes sans pour autant faire avancer l'histoire. Par contre, je n'ai pas décelé le côté kafkaïen de l'intrigue....peut-être se cache-t-il derrière les cascades de malentendus vécues par Alexis? Cependant, le "Clap de fin" est une conclusion digne du héros, ou plus excatement de l'anti-héros...il rate même son lancer de canette vide, raté augurant d'une éternelle poursuite du bonheur selon l'ego d'Alexis.
Au final, "Le film va faire un malheur" est un roman divertissant, drôle, ironique et parfois méchant (le pauvre Alexis est vraiment celui qui passe à côté de sa vie). Un roman entre la comédie de moeurs dans l'air du temps, le thriller de série B bon teint et le western spaghetti, au sens noble du terme. On rit et on est agacé, parfois on s'ennuie avec cet anti-héros pénible, que l'on désire secouer pour le faire redescendre de son piédestal de pacotille, et surtout on jubile à la lecture des petits et grands travers d'une micro-société dans le paraître et le clinquant.

Les avis mitigés de Biblioblog et Papillon et ceux plus enthousiastes de lily culturofil sybilline keisha fashion cathulu



dimanche 15 février 2009

Impression soleil couchant


Un moment fugace au coeur de la ville: le soleil hivernal embrase de ses derniers feux les arbres du Vally laissant dans l'ombre les maisons et les rues.

Le printemps pointe doucement le bout de son nez: entre le gazouillis extravagant des oiseaux et les bourgeons remplis de sève, la fin des jours sombres est proche!

Bon dimanche à tous!

"le jour tombe. Un grand apaisement se fait dans les pauvres esprits fatigués du labeur de la journée; et leurs pensées prennent maintenant les couleurs tendres et indécises du crépuscule."

Charles Baudelaire in Petits poèmes en prose ou Spleen de Paris (1862)

samedi 14 février 2009

Valentin, Valentine


Ce samedi 14 Février est une date attendue sans doute par les amoureux (mais quand on est amoureux, la St-Valentin se fête tous les jours, non?) et surtout par les temples de la consommation!

Mais d'où vient, qu'est-ce que la St-Valentin?

Une fête romaine (Les Lupercales avaient lieu le 14 Février, ou aux alentours, et fêtaient la fécondité, la fertilité)?

Une légende? Un certain Valentin, ami des enfants, fut emprisonné par les Romains parce qu'il refusait de sacrifier à leurs dieux. Les enfants, à qui il manquait, lui passaient des messages dans sa cellule....

Une coutume? L'envoi de vers (poétiques bien entendu!) ou de pommes à l'être aimé.

Une croyance populaire? Il est dit que ce serait autour du 14 Février que les oiseaux commenceraient à s'accoupler....remarquez, en ce moment cela pépie pas mal dans mon jardin!

Pour avoir plus de détail sur les origines de la St-Valentin cliquez ICI ....les photos sont pas mal du tout!

Que représente pour vous la St-Valentin?

jeudi 12 février 2009

Moiteur thaïlandaise


Harry Hole reprend sa petite vie où l'alcool, en dehors du service, le maintient en apnée. Son retour d'Australie, où il a laissé le souvenir douloureux d'un amour perdu, lui donne une étrange aura parmi ses pairs. D'ailleurs, sa hiérarchie fait appel à lui pour une mission (impossible?) à l'étranger, à Bangkok où la police a retrouvé l'ambassadeur de Norvège trucidé dans un hôtel de passe. L'enfer étant souvent pavé de bonnes intentions, "on" espère en haut lieu que notre Harry Hole se perdra dans les langueurs de la boisson et ne mènera pas à bien l'enquête. Seulement, c'est sans compter sur l'opiniâtreté de notre inspecteur ni sur sa volonté d'en finir avec l'alcool.
Dim, une jeune prostituée vendue par ses parents, arrive au rendez-vous fixé dans un hôtel. Après avoir patienté un moment, elle se rend à la chambre de son client et là, horreur, celui-ci gît sur le ventre, un poignard ouvragé dans le dos. Cet homme n'est pas n'importe qui, c'est Atle Molnes, l'ambassadeur de Norvège, intime du Premier Ministre en place: oups, surtout ne pas ébruiter le drame, histoire que les divers tabloïds n'en fassent leurs choux gras. Qui a bien pu en vouloir à notre ambassadeur? Il ne semblait pas avoir de mauvaises fréquentations et pourtant, la police retrouve dans le coffre de sa voiture du matériel pédophilo-pornographique!
Au coeur d'un Bangkok engoncé dans un brouillard de pollution, dans un trafic routier abracadabrant où la moiteur du climat se dispute aux éffluves des pots d'échappement, Harry Hole glane le moindre petit indice, rencontre la communauté "farang" (la communauté blanche occidentale) et ses petits arrangements entre amis. Quand l'économie galopante, où la promesse de profits est un chant irrésistible, se mêle à la finance virtuelle de la Bourse, à la politique, au drame du tourisme sexuel, le cocktail est explosif....surtout lorsque un ancien des commandos joue les paparazzi.
Après son "Australie", Jo Nesbo nous fait part de sa "Thaïlande" et pointe du doigt les dégâts humains provoqués par l'argent du sexe, ou plutôt des sexes: en quelques rapides scènes, Nesbo, à travers le regard de Harry Hole, montre combien est impardonnable, injustifiable les violences physiques et psychologiques exercées sur les enfants que la société prostitue sans aucun remords. Qu'il est difficile de mettre en place un partenariat judiciaire entre les pays occidentaux et la Thaïlande afin de juger, dans leur pays, les ressortissants occidentaux convaincus de pédophilie! Ce crime qu'est cette dernière est celui qui révolte le plus notre conscience d'être humain car c'est un tabou insupportable que certains, parce qu'ils ont de l'argent et le pouvoir qu'il confère, brisent sans aucun sentiment de faute! La scène où Harry Hole apprend l'existence du code connu de tous les amateurs d'enfants, à savoir la "vente" de chewing-gum signal que l'enfant qui le propose est à acheter, est d'un sordide indicible....les tripes se tordent et la nausée gagne (ma féminité et mon instinct maternel sont tapis sous les mots). Un des bons points de l'enquête de Hole est que la pornographie, cliché thaïlandais s'il en est, est suggérée, subtilement, au gré de quelques scènes et non déballée outrageusement.
Cependant, le marché sexuel des enfants est loin d'être le seul domaine de rentabilité: la finance, sur laquelle plane l'ombre de la mafia, est une industrie où fleurissent malversations et compromissions. Jo Nesbo réussit à jongler, brillamment, avec toutes ces données pour bâtir une intrigue des plus prenantes au cours de laquelle il promène Harry Hole (et le lecteur) dans un enchevêtrement très complexe d'indices et de fausses pistes. En effet, le coupable n'est pas celui auquel on pense...le dernier chapitre, comme dans "L'homme chauve-souris", explose son dénouement dans un enchaînement inattendu: le lecteur qui n'a pas suivi la totalité du raisonnement de Harry Hole est emporté dans la cascades d'évènements qui dénouent les fils de l'intrigue. Certains diront que c'est frustrant, d'autres trouveront que ce parti pris de l'auteur ne peut qu'inciter à redécortiquer l'écheveau et tenter de lire entre les lignes, d'écouter les non-dits afin de retrouver le fil conducteur. L'indéniable est que l'enquête thaïlandaise de Hole tient la route, sans fioritures agaçantes, avec juste ce qu'il faut de machiavélisme pour faire tourner en bourrique le lecteur, et que l'auteur nous donne la possibilité de cerner un peu plus la personnalité de son héros: Hole devient plus proche et plus attendrissant...pour notre plus grand plaisir!

Roman traduit du norvégien par Alex Fouillet



mercredi 11 février 2009

Black London

Londres, ses policiers, ses truands, ses bas-fonds glauques, revisités par Ken Bruen que je découvre avec ce polar. Les temps ne sont pas faciles pour l'équipe R&B: Brant, suite à un comportement violent est astreint à une psychothérapie, Roberts est déstructuré par la mort de sa femme et s'enfonce dans un alcoolisme de l'oubli tandis que Falls, la fliquette noire, subit une solitude désespérante. Entre un Brant qui ne peut sentir son psy auquel il réserve une perfidie amusante, un Roberts qui se retrouve out, une Falls en apnée et un supérieur qui ne souhaite qu'une seule et unique chose, la peau de Brant, l'atmosphère a la lourdeur du plomb. Pour ne pas arranger les choses, des meurtres en série perpétrés sur des policiers fleurissent dans les ruelles londoniennes: ces sanglants crimes ne peuvent qu'être l'oeuvre d'un psychopathe!
Ce psychopathe existe bien: il est jeune, il est haineux envers la police (il a déjà eu maille à partir avec Brant), il est raciste,il est inculte, il est blanc, il est alcoolique et carbure à la bière et au redbull sans compter quelques prises de drogues. Un joli spécimen de l'errance humaine que ce Barry Weiss! Ah, ce tueur a une passion: les revues consacrées aux serial killers; il vénère ces hommes, il s'identifie à eux, il est aux anges quand il lit leurs aventures et se dit qu'il pourrait faire un excellent serial killer. Aussi, se lance-t-il dans le meurtre en série, déterminant le nombre et la spécificité de ses
proies (7 et des policiers),se donnant un surnom, Blitz,choisissant ses victimes au hasard, parvenant à passer inaperçu, gardant pour le meilleur pour la fin: Brant, la cerise sur le gâteau!
Ken Bruen tricote une intrigue qui l'air de rien happe l'attention, met en haleine, mêlant à la traque du fameux Blitz le désir de nuire professionnellement à Brant. En effet, le "super" envoie son "sbire", le pauvre McDonald, un jeune inspecteur servile et d'une bêtise incroyable, sur les traces de Brant afin de le faire tomber. Or, loin de parvenir au résultat escompté, McDonald se retrouve dans une épineuse situation: il est la cause indirecte de la mort d'un innocent....preuve s'il en est de sa notoire incompétence. Entre horreur, gravité et humour noir, Bruen dresse un portrait sombre de la part d'ombre de notre société moderne et fait le récit d'un combat, parfois tragi-comique, du bien contre le mal, un combat qui entraîne les représentants du bien à des actes incompatibles avec leur fonction. Le monde est souvent nappé d'un brouillard étrange dans lequel les silhouettes ont des contours indéfinissables: l'être humain possède ses parts de lumière et d'ombre, composantes d'une machine d'une incroyable complexité.
Ken Bruen offre au lecteur un récit dans le récit, donnant une autre dimension au roman, dans l'utilisation, à chaque nouveau chapitre, d'une exergue qui éclaire ou provoque l'interrogation du lecteur quant à la suite de l'histoire. Un moment labyrinthique qui tout d'abord étonne pour au final être un pan important de la construction de l'enquête.
"Blitz" est un polar où la noirceur est partout, infiltrée jusque dans les moindres recoins du récit, scandée par les traits d'humour noir d'où fuse le rire, un rire étranglé par l'étendue de la couche glauque du monde. Une errance guidée dans les rues londoniennes où l'atmosphère sulfureuse des nuits imprègne les phrases....une belle sortie dans le vertige du danger.
Merci encore Nanou pour cette balade londonienne (London Swap)!


Roman traduit de l'anglais (Irlande) par Daniel Lemoine





Policier lu dans le cadre du challenge "Littérature policière sur les 5 continents"

lundi 9 février 2009

Sous le regard des loups


Canada, 1867, à Dove River, une communauté d'origine écossaise découvre un trappeur, un peu marginal, d'origine française, assassiné dans sa cabane. C'est le choc et l'horreur devant le corps égorgé et scalpé de Jammet. D'autant plus que c'est Mme Ross qui a découvert le corps mutilé et par la même occasion s'est rendue compte de la disparition de son fils adoptif, Francis. La Compagnie de la Baie d'Hudson dépêche quelques hommes dont Donald Moody, un tantinet naïf, fraîchement débarqué de son Ecosse natale. Faut-il lui parler de la disparition, la fuite de Francis? Doit-elle rester sur son quant à soi vis à vis de l'étrange Sturrock, sur la piste d'un objet d'une grande valeur spirituelle et historique? Peut-on encore faire confiance à cet homme, célèbre pour avoir retrouvé des enfants enlevés par les indiens mais aussi pour avoir lamentablement échoué dans la recherche désespérée des soeurs Seton?
Mme Ross, qui ne peut croire en la culpabilité de son fils, se lance à sa recherche aux côtés de Parker, coupable idéal mais innocent en fuite, alors que l'hiver terrible isole cette partie du monde. Une question cependant taraude la communauté: pour quel motif a-t-on assassiné Laurent Jammet?
Au cours de cette cavale au coeur de la blancheur des paysages, les fils se dénouent lentement au rythme haletant des traîneaux glissant sur les étendues neigeuses et gelées: entre la course contre la montre pour devancer le froid mortel de l'hiver, la rencontre avec une étrange communauté religieuse norvégienne et les apparitions lointaines mais fortes des loups, le lecteur est plongé dans une aventure humaine extraordinaire. Les personnages, dans le récit que chacun fait de lui-même, se croisent, tissent des liens parfois étroits, parfois distendus, pour un destin qui les changera et changera le regard qu'ils ont pu avoir sur le monde. Entre lâchetés et bassesses, opiniâtreté et grandeurs, Stef Penney, dans ce roman à tiroirs, dresse un portrait haut en couleurs de l'âme humaine, universelle, et de ce Nouveau Monde aussi hostile que fascinant. Le Nouveau Monde attire autant par la richesse de sa nature, l'étendue immense de ses espaces sauvages d'une beauté à couper le souffle, la promesse d'une vie meilleure grâce à l'acquisition d'une liberté et la capacité, apparemment inépuisable, de faire d'incroyables profits grâce au commerce des peaux. Ces peaux, arrachées aux autochtones, à ces amérindiens que les colons dépossèdent sans remords de leurs richesses tant matérielles (la nature et ses dons) que spirituelles (la négation d'une culture florissante car sans écriture), ces tribus reléguées dans les territoires les plus hostiles, réduites à s'adapter ou à mourir, contraintes à oublier les traditions immémoriales.
On ne peut rester insensible à l'histoire d'amour maternel, cette relation mère/fils exacerbée par l'extrême de la situation: Francis qui lentement s'éloigne de ses parents, se sent de plus en plus étranger, l'angoisse de sa mère, Mme Ross, sublime personnage féminin épris de liberté et d'indépendance, qui perçoit un secret, un non-dit qui mine la famille. Elle s'élance pour sauver son enfant et au fil de cette blanche et glaciale randonnée apprendra qui est réellement Francis puis l'acceptera dans toute sa différence.
Et les loups dans tout cela? Ils apparaissent, furtivement, au cours de la blanche randonnée: esprits de la forêt, esprits de ces immenses espaces, yeux qui suivent, attentivement, les gesticulations de ces hommes qui parfois ne sont plus des êtres humains, déformés par leurs envies mortifères. Présence spirituelle, immuable de l'imaginaire du Grand Nord, présence totémique d'une civilisation qui lentement se meurt?
Stef Penney s'approprie de belle manière le Grand Nord, espace de l'imaginaire s'il en est, et subtilement démontre combien l'homme peut être un loup pour l'homme avec une immense différence: ce n'est pas pour la survie de l'espèce qu'il devient loup mais pour son profit personnel, il ne tue pas juste ce qu'il lui faut mais veut s'accaparer le tout pour la chimère de posséder. Elle sait ouvrir et fermer les tiroirs de la mémoire, de l'intimité de ses personnages afin de dérouler avec une lenteur extrême parfois agaçante (comme on aimerait savoir le pourquoi du comment au plus vite!), l'écheveau des interactions des personnages. Que le fil est savoureux à lire, à déguster malgré le froid, la dangerosité de cette neige tellement belle et pure et si monstrueuses lorsqu'elle se mue en tempêtes! On découvre, haletant, comme lorsqu'on pèle un oignon, ce qui construit cet édifice romanesque: ces vies rêvées, ces amours vécues, souhaitées, imaginées, interdites ou fantasmée, ossatures d'un récit protéiforme qui est tout sauf indigeste à lire.

Roman traduit de l'anglais (Ecosse) par Pierre Furlan

Les avis de Cuné Yvon Brize


dimanche 8 février 2009

Last one


Après le tag sur nos premières fois, voici venu le tag des dernières fois qui circule en ce moment sur les blogs.

J'ai trouvé amusant d'y répondre (NB:la réponse - le 28/01/2009 - ne correspond pas à la date d'édition) .


last cigarette: celle fumée en cachette un matin avant le lever de mes parents....j'avais entre 10 et 12 ans....jamais récidivé depuis!

last alcoholic drink: un verre de vin blanc dimanche midi.

last car ride: hier soir pour aller à l'école, déplacer la cage du cochon d'inde afin qu'il ne déclenche pas le lendemain matin (mercredi, l'école fait relâche) l'alarme (la nuit il dort et ne bouge pas!).

last kiss: ce midi quand mon cher et tendre est rentré du travail.

last cry: hier dans la journée....j'ai rouspété après des trublions dans la classe.

last book bought: "Matin brun" de Franck Pavloff et "Le convoi de l'eau" de Akira Yoshimura .

last book read: "Install" de Risa Wataya.

last movie seen: "Nos enfants nous accuseront" de JP Jaud.

last beverage drank: une boisson citron/miel très chaude (pour ma gorge et ma voix que j'ai perdue!).

last food consumed: une tartine de pain beurrée.

last phone call: hier matin, un appel à la mairie.

last tv show watched: pff depuis le temps que je l'ai débranchée!

last shoes worn: mes babouches marocaines (je suis à la maison).

last song played: "1,2,3 nous irons au bois...." (on ne rit pas!)

last thing bought: mes légumes au marché de samedi matin!

last download: néant complet.

last soda drank: une limonade nature hier soir.

last thing written: ce questionnaire.

last words spoken: je ne peux plus parler en ce moment....en fait "bonjour mon amour" à mon mari rentrant du travail ce midi.

last ice cream eaten: hou làlàlàlà ça remonte à cet été!

last webpage visited: celle d'ankya chez qui j'ai pris ce questionnaire!

Parenthèse clandestine


Asako, une brillante lycéenne, décide un jour de tout plaqué: elle ne va plus au lycée et vide sa chambre de tout ce qu'elle considère comme étant superflu et elle descend le tout à la cave de l'immeuble. Trônant parmi les objets voués au rebut, le vieil ordinateur, offert par son grand-père, qu'elle n'a jamais su faire fonctionner. Alors qu'elle se roule, avec une délectation sordide, dans les immondices jonchant le sol, Asako se trouve nez à nez avec un jeune garçon, Kazuyoshi, intrigué par son comportement plus qu'excentrique. Elle lui propose d'emporter son ordinateur et c'est ainsi que va commencer une étrange relation entre eux deux.
Wataya Risa entraîne son lecteur dans le sillage de deux jeunes japonais qui englués dans leur solitude vont flirter avec les émotions fortes offertes par internet, entre autres les discussions pornographiques sur des sites spécialisés. Asako et Kazuyoshi vont se glisser dans la fange des mensonges du monde virtuel, dans l'ivresse de devenir pour quelques heures une autre personne et de gagner, accessoirement, pas mal d'argent. Asako est l'archétype de la lycéenne pressurée par le travail scolaire et le couperet des examens, fil du rasoir décidant de l'avenir universitaire voire professionnel; Kazuyoshi un écolier qui s'ennuie, trop seul, dans une vie nouvelle et incertaine dont il peut s'échapper grâce au virtuel, grâce à l'anonymat du réseau internet. Ils vivent, chacun à leur manière, la solitude de l'enfance ressentie devant le monde des adultes aveugles et sourds aux besoins élémentaires d'une vie d'enfant, et face à l'avenir angoissant proposé par nos sociétés modernes.
Ce qui est inquiétant ou rassurant est de constater que les conversations lestes et crues que l'adolescente et l'écolier peuvent avoir avec des inconnus sont loin de les émoustiller: ce n'est qu'un jeu pour le jeune garçon, un dérivatif pour l'adolescente en manque de centre d'intérêt. La vraie vie n'est pas dans un dialogue mensonger derrière un écran, elle n'est pas vraiment non plus dans un bachotage effréné pour une éventuelle vie meilleure, elle est dans l'échange avec l'autre, dans le partage d'un moment. Hélas, il ne dure guère....l'interlude passé, ce moment jubilatoire de "faire du fric avec un ordinateur au rebut et un placard vide", tout rentre dans l'ordre, chacun rejoint sa solitude et retrouve sa raison.
Que dire sur ce roman? Il est frais, écrit par une jeune fille de 17 ans, qui depuis a reçu l'équivalent japonais du Prix Goncourt, sachant décrire, sans en faire des tonnes, ce qu'elle vit au quotidien, son monde d'interrogations devant l'âge adulte qui se profile et qui semble encore loin de ses préoccupations. Elle montre, sans remise en question, sans parti pris, la mentalité de la jeune génération japonaise: le souhait d'échapper pour quelques heures, quelques jours aux contingences scolaires et sociales, pour s'évader loin de la réalité. Elle fait aussi prendre conscience, l'air de rien, d'une particularité de nos temps modernes, plus ou moins exacerbée selon les pays et les sociétés, particularité qui ne cesse de m'étonner et surtout de m'angoisser: l'absence hallucinante des parents japonais happés par la spirale infernale du travail!
"Install", c'est certain, est l'oeuvre de jeunesse d'une auteure à suivre!

Roman traduit de japonais par Patrick Honnoré



samedi 7 février 2009

Trois soeurs madrilènes


Voici une auteure qui a défrayé la chronique, il y a quelques mois, dans la blogosphère. J'étais très curieuse de constater par moi-même les raisons de l'engouement général et grâce au swap "Eternel féminin" organisé par Anjelica et à Martine ma swappeuse, je me suis lancée le mois dernier dans la lecture de "Amour, Prozac et autres curiosités".
Trois soeurs, aussi dissemblables que la nature peut le permettre, traînent leur mal de vivre entre le travail, leurs distractions et leurs retours sur elles-mêmes. L'aînée, Ana, mère de famille rangée, ordonnées, aimant les belles choses et la tranquilité domestique est en pleine dépression et se laisse totalement aller; Rosa, la cadette, la cadre dynamique, bosseuse, omnibulée par son travail, ne sachant pas vivre en-dehors de son bureau, regarde ses soeurs et sa mère sans trop comprendre ce qui leur arrive, un rien agacée, beaucoup tracassée par les étranges coups de fils quotidiens reçus à heure fixe tard dans la soirée, avec en fond sonore "L'heure fatale" de Purcell, son morceau préféré....qui cela peut-il être? Quant à Cristina, la benjamine, celle qui ressemble tragiquement au père qui a fuit le domicile conjugal pour ne plus y revenir, le père qui les abandonna sans un regard en arrière, elle expérimente tant et plus les drogues, l'alccol et les hommes dans un délire hallucinant. Leur mère, issue de la plus grande bourgeoisie, regarde le temps passer sans voir ses filles, sans voir leur détresse cachée derrière leurs multiples excès: le goût excessif du ménage et de l'ordre domestique, le goût excessif du travail et des marques de luxe jusqu'à s'isoler du monde réel, le goût excesif pour toutes les transgressions possibles des tabous et des lois, sont autant d'appel à être enfin vues criés par ses filles!
Dans un déroulement original de déclinaison des lettres de l'alphabet et une partition à trois instruments (Cristina, Ana et Rosa), Lucia Etxebarria dresse un portrait de notre société moderne malade de toutes ses extravagances, de tout son mal de vivre et de tous ses excès. Elle virevolte d'une soeur à l'autre, d'une vie à l'autre, dans un tango parfois léger mais souvent profondément tragique derrière les rires et le quotidien: la vie est tout sauf un long fleuve tranquille, on le sait depuis que le monde est monde, mais on en a confirmation au fil de l'illustration de l'alphabet à l'image d'un alpha et omega de l'âme humaine. Chacune dissimule ses blessures au plus profond d'elles-mêmes jusqu'au jour où le lit des souvenirs enfle, déborde et bouleverse l'ordre établi des choses: le chaos de l'intime rudoie le quotidien et entretien une pulsion de mort, le thanatos de la tragédie classique....surtout lorsque l'on se rend compte que la vie vécue jusqu'à présent est tout sauf celle que l'on souhaitait vivre!
J'avoue avoir eu des difficultés à entrer dans l'histoire: je ne parvenais pas à m'identifier à aucun des personnages, les aventures et expériences de ces derniers me laissaient de glace. Pourtant, j'ai persévéré et suis allée au bout de ma lecture, suis parvenue à m'intéresser aux vies des trois soeurs sans pour autant être en empathie avec elles. Je ne saurai dire pourquoi je n'ai pas adhéré aux caractères de ces femmes ni pourquoi je n'ai ressenti aucune émotion. Et pourtant, Etxebarria est présentée comme une auteure phare de l'après-movida, ce mouvement culturel prolifique en Espagne issu de la libération de la période sombre du franquisme.
Bien que longtemps je me suis demandée où allait l'histoire et ce qu'elle souhaitait raconter, j'ai souri, un peu tremblé aux côtés de ces trois soeurs madrilènes, dévastées par la désertion du père et l'absence affective de la mère. Certes, le style est drôle, enlevé, dynamique, mais il y a un petit quelque chose qui m'a empêchée d'apprécier vraiment ce roman. A l'occasion, je retenterai une lecture avec un autre roman de l'auteure!

Roman traduit de l'espagnol par Marianne Million




mercredi 4 février 2009

Partagez, partageons!


Tout le monde connaît l'histoire de "La petite poule rousse" de Byron Barton! Aussi, est-ce avec plaisir que l'on retrouve cette petite poule qui est devenue rouge.

La petite poule rouge trouve une graine verte. Elle demande au gros chat, au rat des champs et au cochon gourmand de l'aider à la planter. "Pas moi" répondent-ils en coeur, trop occupés à regarder la télé! Aussi, la plante-t-elle elle-même!

La graine germe, devient une petite plante qui réclame de l'eau. Bien entendu, aucune aide à espérer de la part des trois autres compères qui se promènent plutôt en voiture. La plante pousse de plus en plus mais il n'y a pas qu'elle à pousser: les mauvaises herbes prospèrent. La même demande "Qui m'aidera à...?" reçoit une réponse identique: "Pas moi!" La petite poule rouge, courageusement arrache les mauvaises herbes.

Le temps, les saisons passent, la plante est devenue un bel arbre dont l'ombre rafraîchit celui qui s'y prélasse. Au creux de ses racines, la petite poule rouge a fait son nid et y a pondu un bel oeuf tout blanc. Après l'avoir couvé, il éclot et en sort un petit poussin rouge.

Un jour, un petit chat, un petit rat et un petit cochon demandent "Qui nous invitera à jouer sous l'arbre?" La réponse , ironique, de la poule rouge fuse aussitôt: "Pas moi!" C'est alors qu'intervient le poussin rouge: "Mais maman ce n'est pas gentil!" Autant dire qu'un grand silence s'entend!

La poussin rouge décide d'inviter lui-même les chat, rat et cochon et passe avec eux une très belle journée.

Et la poule rouge? Elle les surveille du coin de l'oeil et donne une graine verte au petit chat, au petit rat et au petit cochon....planteront-ils leur graine? L'histoire ne le précise pas mais est-ce nécessaire de le dire?

Les illustrations sont surprenantes: seulement 4 couleurs, N&B, rouge et vert. Le rouge et le vert ne sont utilisés que pour la poule, le poussin et la plante/arbre. Le dessin est réalisé dans un mouvement ample et dynamique.

Quant à l'histoire, elle est un bon support pour aborder le partage et la notion de riposte ou de "vengeance"....cette dernière n'est pas vue comme un moyen de répondre à l'égoïsme, bien au contraire. De plus, comme c'est le poussin qui rejette la sentence maternelle vis à vis des petits des trois compères paresseux et égoïstes, le message est d'autant plus fort: pourquoi faire porter aux jeunes générations les fautes de leurs parents?

"Le Petit Poussin Rouge" est une belle histoire pour amorcer un questionnement philosophique avec les enfants!

Cet album fait partie de la sélection pour le Prix des Incorruptibles 2009.

Une chose est sûre: le choix sera des plus difficiles!

La route de l'exil

Le narrateur, ami, proche, on ne le sait pas trop mais c'est cela qui est bien, raconte le parcours d'un réfugié sino-vietnamien de Saïgon au Canada.
Saïgon, la belle, Saïgon la vivante, la colorée avec ses marchés, ses maîtres de thé, son faste, son histoire. Saïgon, la belle qui chute sous les coups de butoir d'une armée révolutionnaire, Saïgon laissée à elle-même par une armée étrangère qui plie bagage dans le désordre d'une fuite, celle de la défaite idéologique.
Saïgon, une famille esseulée depuis le départ, en réalité l'arrestation, du chef de famille, un jeune garçon renvoyé de l'école et pris sous son aile par son maître de thé, Maître Wou. Un apprentissage de la vie, de la cruauté du monde comme de sa beauté, au gré des séances de dégustation de thés, de leçons de calligraphie et de mandarin. La vie difficile de ceux qui ont tout perdu, de ceux dont on s'écarte afin de ne pas être contaminé par leur disgrâce. La vie cahotante de celui qui veut partir et qui chaque jour s'entraîne afin de s'aguerrir. La nage dans le bassin chloré est le point de départ d'une fuite organisée secrètement. Long et difficile est le temps de la préparation, à l'image des épreuves qu'il faudra affronter au cours d'un dangereux périple vers la liberté "Fleedom".
Que dire de ce roman, construit comme un long poème, sinon qu'il est magnifique! L'écriture, fluide, onirique où les silences sont autant de cris ou de pleurs sur une vie qui ne sera plus, sur un monde que le réfugié se doit d'oublier pour trouver la force de continuer.
Le lecteur suit le narrateur qui a choisi le "tu" pour conter cette douloureuse et magnifique histoire: distance et proximité intime du "tu" un peu déstabilisateur au début puis indissociable du chant triste et beau d'un adieu au pays.
Oh, qu'il fut saisissant de beauté et d'émotion, le passage où le héron, impérial au milieu du marais gluant de boue, traversé par les exilés volontaires d'une dictature insupportable, regarde plein de sagesse le jeune homme en fuite, comme le faisait son maître de thé....celui-là même qui lui offrit, une peinture chinoise représentant un héron qui s'envole! Le maître et l'élève se rencontrant au-delà des contingences matérielles, ultime encouragement du premier pour que le second triomphe de l'épreuve. Le thé, la douleur, la peur et le ravissement en une scène d'une acuité et d'une intense émotion.
C'est avec une tendresse presque amoureuse que Jobidon relate le parcours initiatique de son héros, ce héros ordinaire qui connaîtra un destin extraordinaire: le lecteur est transporté dans un élan poétique d'une étrange beauté, au rythme lent de la poésie du texte, parsemé de silences invitant à une pause méditative où les flaveurs d'une tasse de thé exacerbe les sensations.
"La route des petits matins" est celle empruntée par ceux qui décident un jour que le joug d'un pouvoir est insupportable et que le fuir, à ses risques et périls, est encore préférable à cette lente mort des corps et des esprits. Un récit qui chante, doucement, subtilement le courage, l'opiniâtreté, la faculté d'adaptation des réfugiés: ils quittent leur pays pour un ailleurs dans lequel ils vont devoir apprivoiser pour pouvoir s'y fondre malgré les différences absolues de culture et de climat!
Une très belle découverte grâce à Alice qui sait dénicher de véritables perles chez nos cousins québécois!



Les avis de Karine Phil Alice Les Rats de bibliotèque Voir (Montréal)

dimanche 1 février 2009

Voyage au gré des thés


Les amateurs de thé comprendront pourquoi je n'ai pu résister à faire partager le plaisir de lire cet extrait de roman!


"(...) A la fin de la rencontre du dimanche, à sa tombée de lumière, il te fait connaître un thé qui s'élance, nouveau sur tes papilles, fait son chemin à travers leurs mémoires, aiguise ton goût, ton esprit, mine de rien.
Le proverbe, c'est pour la sagesse floue des débuts du monde, au-delà du progrès - le progrès s'arrête où cesse l'harmonie. Le thé, c'est pour l'art de la conversation, pour apprendre la vie, ses nuances, ses arômes, devenir pour soi un ami. Il y a plus de mille ans, Lu Yu, ce fou de thé qui en étudiait les vertus, disait que l'art du thé n'est qu'un chemin pour mieux se connaître.
Il y a un thé pour chaque temps. Les noirs: le Yunnan, le grondement de la montagne d'ambre; le Keemun, une fleur qui chante dans l'été naissant; le Lapsang Souchong, compagnon d'un feu de bois; le Pu Ehr, qui crible d'enfance tous les déserts de l'âme; le Zhuang Cha, un passage étroit au-dessus même du vide; Le Tuo Cha, pour cette indécision, cette fraîcheur à conserver envers les choses; le Sichuan, la force tranquille. Les Oolongs: le Ti Kuan Yin, le thé de la déesse en fer de la miséricorde; le Fenchuang Dancong, pour lire entre les lignes; le Shui Hsien, le merveilleux, l'esprit de l'eau. Les verts: le Pi Lo Chun, fol comme un veau du printemps; le Lung Ching, un dragon qui dort dans son puits de terre; le Hangshan mao feng, la sérénité, l'humidité à garder à travers la tempête. Les blancs, les jaunes: le Yin Zhen, une brise de juin sur une joue rasée de frais; le Jun Shan Yin Zhen, des flaveurs qui prêtent vie; le Pai Mu Tan, à l'aube d'une promesse. Et puis, les préférés de ton maître, les Pouchongs, ces ors fermentés dans la douceur de Taïwan, son pays, Formose la belle: ses plages, ses jupes de soie grège qui coulent dans la mer. Mais, par-dessus tout, son préféré, celui-là, tout simple, dont les valeurs boisées l'inspirent: un ciel d'avril qui danse dans la forêt, le Tung Ting.

Le maître jette l'eau souriante sur une brique de thé. Sous le jet d'eau bouillante, le dragon se déploie. Il verse la part de la terre qu'il fait tomber sur le sol. (...)"

(p 41 et 42) in "La route des petits matins" de Gilles Jobidon