samedi 12 juillet 2008

Un ange passe

Gabriel est sur le quai désert et morne d'une gare perdue au milieu de nulle part. La gare est celle d'une petite ville bretonne où la grisaille humide fait briller les rues et les toits d'ardoise. Pas une âme qui vive dans les rues, l'hôtel, modeste, se trouve dans une rue tranquille, le soir tombe....Y-a-t-il un endroit où l'on peut se restaurer? Pas vraiment, peut-être le café du Faro un peu plus loin. Gabriel s'y rend, le patron José est d'humeur morne: sa femme est hospitalisée et c'est elle qui s'occupe de la cuisine, alors vous comprenez bien que question restauration, ce ne sera guère possible!
Gabriel prend une bière puis, José lui demande si le reste d'un ragoût de morue lui dirait.
Commence alors une étrange histoire entre Gabriel, José, la jolie réceptionniste de l'hôtel, deux paumés, junkies sur les bords, et complètement en bout de course de l'amour et de la vie. Les destins se croisent, se frôlent, s'imbriquent en une danse faite de rires, de joies, de solitudes à combler, de passés que l'on souhaiterait oublier....le tout sous le regard goguenard d'un grand panda en peluche, gagné à la fête foraine.
Qui est Gabriel, venu de nulle part et pourtant si familier, si rassurant, virtuose culinaire transformant l'épaule d'agneau en symphonie de senteurs et de goûts? Gabriel est-il un ange annonciateur?
Le lecteur apprend, dans les passages en italique, que Gabriel a eu une vie avant l'errance. Une jolie et belle vie, où les siestes estivales se vivent dans le balancement du hamac, dans le bourdonnement des insectes, dans la respiration sereine et douce d'une fillette. Une jolie et belle vie qui part soudain en lambeaux et fait exploser la vie en mille et un morceaux qu'on ne pourra jamais recoller, une vie à jamais éparse, perdue pour toujours. La banalité du malheur, la banalité de la tristesse infinie et de la culpabilité d'avoir été absent. Les passages en italiques distillent, au fil de leur apparition, le malaise qui grandit et étreint, sans en avoir l'air, le lecteur.
Gabriel pourrait être un ange: il redonne le sourire à José, l'aide à surmonter sa douleur, est à ses côtés lorsque l'espoir revient; il offre à la jolie réceptionniste, Madeleine, l'opportunité de plaire et de rencontrer enfin le véritable amour; il accompagne Rita, la paumée, dans la joie d'une amitié chaleureuse. Oui, Gabriel a tout de l'ange: le sourire, la gentillesse, le sens du don, la patience et l'amabilité. Mais qu'a-t-il à annoncer? Que le bonheur, ce sentiment de douce plénitude, peut disparaître brusquement? Comment garder la sensation agréable et chaleureuse du bonheur...avant qu'il ne se sauve?
Pascal Garnier conte avec son talent inimitable et son humour dévastateur une histoire, des histoires tristes et émouvantes à la fois: au fil de l'histoire, les douleurs de chaque personnages passent de la banalité à l'extraordinaire lors de la chute, inattendue et excellement amenée, du récit. Les derniers passages sont une véritable sarabande où la stupeur édifiante mène la danse. Le quotidien est transfiguré en épopée délirante et grinçante que le lecteur lit avec délectation. L'ordinaire cache, subtilement, les horreurs de la réalité et le panda, avec ses yeux cerclés de noir, cernes de peluche, regarde défiler les aléas et les turbulences inattendues de la vie. Le panda pourrait être un morceau de l'auteur au coeur du roman: il respire l'empathie envers les personnages tout comme Garnier!
"Comment va la douleur" avait été une lecture jubilatoire, "La théorie du panda" est aussi un bijou tant sur le plan de la langue (Pascal Garnier est passé maître dans l'art de la formule) que sur le plan de la construction du récit: le lecteur est happé par le cheminement des personnages, notamment par celui de Gabriel, enigmatique et inquiétant parfois, et reçoit l'estocade finale lors de l'emballement ultime de l'histoire auquel il ne s'y attend absolument pas!
Un régal à lire, une écriture douce-amère où la pointe pessimiste ne plombe pas le récit....loin de là même: elle lui donne un véritable souffle de roman noir, très noir!


9 commentaires:

choupynette a dit…

c'est un auteur dont j'ai entendu parler par Florinette et qu'il me tarde de découvrir!

Karine a dit…

Hummm, ça a l'air bien, je me laisse tenter, je le note. Merci.

Joelle a dit…

Déjà noté chez Florinette mais difficile à mettre la main dessus à la biblio !

cathe a dit…

Oui je sais il faut que je mette la main dessus, Laurent me l'avait déjà recommandé et tu confirmes ;-))))

Alexandra a dit…

J'avoue avoir eu l'immense privilège de rencontrer Pascal Garnier dans le cadre de mon travail et cet auteur est un personnage à lui tout seul... un peu roublard et plein d'humour (souvent grinçant)! Bref, de quoi donner plus de valeur encore à ce récit que j'ai tout simplement dévoré !
Merci Katell pour ton article très juste.

Fleur a dit…

Merci pour ton commentaire sur mon blog ;-)!
J'ai découvert Pascal Garnier avec ce livre. Il est vraiment sympa, je pense que j'en lirai d'autres de lui... Je note Comment va la douleur? que tu as cité.

moustafette a dit…

Après avoir lu ton billet je crois que "comment va la douleur", qui stagne dans ma pal depuis lgtps,sera ma prochaine lecture en attendant de découvrir les autres.

armande a dit…

Difficile de sortir indemne de la lecture de ce roman. Et dire que je l'avais choisi pour son titre qui me semblait annoncer une histoire légère et un peu loufoque. J'ai lu à la suite "Comment va la douleur ?" que j'ai aussi beaucoup aimé.
Je profite de ce commentaire pour exprimer tout le plaisir que j'ai à parcourir régulièrement les articles de votre blog.

sylvie a dit…

je fais figure de zombi sur tous les commentaires des billets de ce livre! en général, tout le monde a aimé, et moi, je suis là en disant, ah oui, mais pas moi... euh..bon, j'ai du passer allègrement à côté alors..;)