lundi 18 août 2008

La cavale


C'est l'histoire d'un vieil homme que ses enfants ont établi, pour la durée des vacances d'été, dans une maison de retraite, Les Cannabis (si, si!!). Seulement, cela fait maintenant quatre ans que ses enfants l'ont "oublié" aux Cannabis! Quatre ans que Sébastien, dit Bastien, dit "Albert Einstein", croupit dans ce qu'il considère être une prison pour les vieux....d'autant plus que ses enfants ont eu la bonne idée de le placer sous tutelle: il ne peut plus sortir sans autorisation, quant à jouir de son argent c'est devenu de la science fiction. Aghhh, l'ingratitude de la progéniture est une désolation et un isolement que subit amèrement Sébastien.
Un jour, ou plutôt un soir, après avoir mûrement réfléchi et une fois de plus compris qu'on ne viendrait plus le chercher pour le sortir de la résidence, Sébastien décide de prendre la tangente. Il se souvient de Paula, la Résistance, Léa son amour de jeunesse, la soeur de son meilleur ami. Il part dans la nuit, rencontre Laurent, un chauffeur de taxi qui l'accompagne dans son ultime randonnée, une randonnée pour retrouver le passé, pour relater ses souvenirs, pour respirer l'air de la liberté. Sébastien Lesquettes est un rebelle depuis toujours et encore plus à l'automne de sa vie et veut absolument retrouver Paula, une lumière dans sa nuit, elle qui lui a écrit une lettre, il y a deux ans, qu'il n'a même pas lue!
Joseph Bialot ("La station St-Martin est fermée au public") dresse un portrait de vieillard qui ne se résigne pas à attendre la fin en déambulant sans but en maison de retraite. Son héros est l'anti-thèse des personnages de "Nous vieillirons ensemble": Sébastien représente la part sombre de cet âge de la vie; Les Cannabis sont loin d'être Les Bégonias de Camille de Peretti, le lecteur se retrouve au coeur d'une ambiance morose où les heures passent silencieusement, lentement, murant dans le silence des vieillesses solitaires et abandonnées les petits vieux qui attendent la fin du calvaire.
Bialot offre un road movie (la balade en taxi dure tout le roman) des souvenirs de la guerre 39/45 et de la recherche de Paula, voyage dans le temps et dans l'espace qui les mèneront jusque sur la côte nordiste.
Les bassesses d'aujourd'hui rencontrent celles de l'Occupation: les mensonges de ses enfants, le passage mortel de la ligne de démarcation pour Léa et l'enfant qu'elle met au monde dans un fossé au moment où la patrouille allemande passe....Léa qui n'avait pas ôté son étoile jaune et qui disparaît sans laisser de traces. Les abandons des enfants et les combats pour venger la disparition de Léa et de l'enfant, les combats de la Résistance, les héros qui tombent puis ceux qui reviennent des camps à jamais brisés. Paula et leurs étreintes, jeunesses perdues au milieu des horreurs et des souffrances, havres de paix dans un monde qui sombre dans la folie. Paula qui lentement se matérialise au fil des recherches, au bout des morceaux d'adresse glanés ça et là.
La rébellion est au commencement de la fuite vers la liberté et une histoire d'amour qui ne peut s'oublier, elle est le fil conducteur du récit d'un homme qui refuse d'être considéré comme un senior (c'est vrai...quelle horrible nomenclature afin d'éviter de dire "petits vieux" ou "personnes âgées", l'édulcoration d'un état par un concept souvent insipide), comme un vieux assisté! La rébellion est au coeur du roman et parfois elle devient un peu agaçante: Sébastien en fait trop et est fatigant à suivre, même s'il a de bonnes raisons pour être ainsi. C'est ce qui m'a un peu gênée dans ce roman aux accents bien grinçants et dérangeants: mon erreur a été de le lire immédiatement après le roman de Camille de Peretti. Cependant, cela n'ôte rien à la qualité du récit, à la justesse des personnages, à l'atmosphère de résistance face au temps (ce n'est pas parce que l'on est vieux que l'on ne peut plus aimer ni regarder les jolies filles!) et face au regard porté par la société sur la vieillesse. Comme cette dernière fait peur et comme on aimerait pourvoir l'oublier et l'éviter!
Sébastien et Paula se rebellent contre les convenances sociales, contre les directives médicales, contre l'ordre et aspirent à être eux-mêmes, ceux qu'ils étaient dans les années 40 lorsqu'ils se battaient pour la liberté, une liberté que l'on voudrait leur interdire au nom de bien des choses futiles et creuses. Qu'ont-ils à craindre ou à perdre à leur âge? Dans un ultime pied-de-nez, les vieux amants ont leur barroud d'honneur....émouvant, poignant et glaçant.
Un autre roman sur la vieillesse qui laisse un petit goût d'amertume: c'est que la lecture a sacrément remué les sentiments!

Livre lu dans le cadre du Prix Landerneau






7 commentaires:

Gambadou a dit…

J'hésite... J'ai noté celui de De Peretti...

Karine a dit…

J'avais décidé de ne pas lire celui-ci, j'avais peur que le ton m'énerve... mais là, je ne sais plus... my god que je suis influençable!!!

cathulu a dit…

"Glaçant" ah voilà pourquoi, je n'ai pas pu dépasser les premières pages...

Katell a dit…

@gambadou: je t'ai fait une proposition (honnête) sur ton blog ;-)
@karine: Si tu veux vraiment le lire et que tu ne trouves pas en médiathèque, ça peut s'arranger :-)
@cathulu: l'histoire m'a intriguée et j'ai pu aller jusqu'au bout sans difficultés malgré un certain agacement vis à vis du personnage principal.

Roxane a dit…

J'avoue que ce billet me donne envie d'ajouter ce livre à mes projets de lecture... Je vais de ce clic lire les autres avis.

PS: très bonne idée ce coin dédié au thé, j'apprécie:)

moustafette a dit…

Décidément dans la littérature, les anciens ont le vent en poupe en ce moment !

Lou a dit…

J'ai commencé et j'ai beaucoup de mal à vraiment me plonger dans l'histoire, mais ce que tu dis de la suite me fait espérer des jours meilleurs...