mercredi 11 novembre 2009

Les tranchées


Elles ont laissé des traces encore perceptibles au coeur des paysages du Nord et de l'Est de la France: des ondulations dans les champs, une route qui serpente, un crêt qui s'est émoussé.... Elles ont laissé des blessures telles que certains hommes n'avaient plus visage humain, que certains hommes en ont été bouleversés au plus profond d'eux-mêmes.

Cette année, je ne serai pas à la cérémonie commémorative (elle commence dans 5 minutes et je suis toujours en pyjama); cependant, je ne peux m'empêcher de penser à toutes ses vies perdues, hâchées, gâchées par un terrible rouleau compresseur: l'instinct mortifère des peuples qui inscrivent leur histoire dans le sang et la boue.

Les tranchées ont changé la vie des femmes: elles ont pris leur part de labeur tant en ville qu'à la campagne....elles se sont affranchies d'un joug qui mettra une bonne génération à leur offrir un droit longtemps bafoué: le droit de vote et leur autonomie vis à vis du Pater Familias....mettre un bulletin de vote dans l'urne et pouvoir s'affranchir et s'émanciper de l'autorisation maritale pour ouvrir un compte en banque et être autre chose qu'une mineure aux yeux de la loi.

La littérature s'est emparée, bien vite, de cette tragique boucherie: qui n'a pas lu "Les croix de bois" de Roland Dorgelès ou "Le feu" d'Henri Barbusse, sans connaître le frisson du cauchemar vécu par ces hommes brisés au fond de leurs trous suintant d'humidité et de peur!?

Les auteurs contemporains ont été également inspirés par cette période si particulière: "Sang noir" de Louis Guilloux, "A l'ouest rien de nouveau" de E.M Remarque (lu il y a fort longtemps et qui mériterait une relecture), "Orages d'acier" de Ernst Jünger, "Dans la guerre" d'Alice Ferney, "La chambre des officiers" de Marc Dugain, "Les âmes grises" de Philippe Claudel et plus récemment "L'homme barbelé" de Béatrice Fontanel.

Chacun, à leur façon selon leur vécu, leur sensibilité ou leur regard, mis en mots et/ou en images les miasmes, le sordide, le cauchemar quotidien, la peur, la terreur qui liquéfie celui qui part à l'assaut, la longueur interminable des minutes, des heures et des jours lorsque l'on est dans une tranchée, couvert de boue et de vermine....des mots qui secouent, qui émeuvent, qui terrassent et qui parviennent à dire le non-dit ou d'indicible.

Des hommages romanesques pour ces êtres qui ont tous perdu une part d'eux-mêmes, quand ce ne fut pas leur vie, dans ce conflit qui modernisa les manières de tuer son prochain à grande échelle!

Depuis l'an dernier, il n'y a plus de poilu pour témoigner de l'horreur....alors n'oublions pas, pour eux mais aussi pour ceux qui nous succéderont.

Une correspondance ICI


Et dire quej'ai oublie "Les champs d'honneur" de Jean Rouaud et "Le chemin des âmes" de Joseph Boyden...entre autres!

9 commentaires:

rachel a dit…

oui j'ai souvent visite verdun (mon oncle y habitait a l'epoque)...et on ne peut vraiment pas se rendre compte de toute l'horreur de cette guerre...et deja tu as vraiment des frissons rien qu'en visitant les differents points de souvenirs et en voyant les cimetierres!

Katell a dit…

@rachel: j'ai visité le site de Valmy, dans le Nord/Pas-de-Calais...impressionnant aussi mais certainement moins que Verdun (où je ne suis jamais allée).

Choupynette a dit…

J'ai Un siècle de novembre dans ma PAL... à lire bientôt.
J'aimerais beaucoup aller visiter Verdun, les mémoriaux etc...

Katell a dit…

choupynette: ce titre me fait de l'oeil depuis un moment!

rachel a dit…

je vous le conseille....de visiter verdun...mais on en revient tout bouleverser...tiens j'ai des frissons rien que d'en parler...

Nanne a dit…

C'est un très bel hommage que tu rends à ces hommes qui se sont battus non seulement contre ceux d'en face, mais aussi contre les éléments, la peur, le froid, la tristesse, la crasse. Je crois qu'il est nécessaire de poursuivre ce devoir de mémoire envers les plus jeunes, afin qu'ils sachent ce que leurs aînés, leurs aïeux ont vécu et connu. Les livres que tu cites sont des classiques incontournables à lire ou à découvrir pour comprendre leurs souffrances quotidiennes. J'ai lu et mis en ligne aujourd'hui "Blanche Maupas" dont le téléfilm passe sur France 2, sur les fusillés de Souain. Il est temps que tout le monde sache ce qui s'est réellement passé durant la Grande Guerre ...

Julien a dit…

Très bel hommage, Katell. J'ai eu l'occasion de visiter Verdun : c'est impressionnant.

Katell a dit…

@nanne: je prends bonne note du titre que tu me donnes!Merci :-)
@merci julien :-)

Raphaël Zacharie de Izarra a dit…

"VERRE D'EAU"

On l'appelait ironiquement "Verre d'eau".

Auguste était un vieil ivrogne sans nom.

Hydraté dès le lever avec la pire des piquettes, la matinée se terminait invariablement dans une noyade de tonnerre et de feu, la grosse gnôle prenant vite le relais des p'tits canons...

A travers cette voluptueuse agonie de sa conscience le buveur nageait, tour à tour hilare, hébété, larmoyant, dans ce qui semblait être son véritable élément : un univers sinistre d'amnésie tranchante et de gaité frelatée.

Soixante-cinq ans que cela durait. Une existence entière vouée à l'ivrognerie la plus crasse.

L'on s'étonnait d'ailleurs que "Verre d'eau" fût encore de ce monde après cette longue vie arrosée des pisses de Bacchus.

Mais il était solide l'Auguste ! Faut-il qu'il y ait un Dieu pour les assoiffés sans fond... Il est vrai qu'il avait survécu aux tranchées de la "14". A le voir ainsi, lamentable, abreuvé d'indignité, dégueulant son ivresse, qui l'eût cru ?

Après avoir traversé l'enfer de la Grande Guerre, qu'est-ce qui aurait donc pu l'abattre ? Pour ce passé héroïque on pouvait bien lui pardonner son vice, au vieil Auguste... Son statut de vétéran le maintenait malgré tout en estime dans le coeur de ses concitoyens navrés de le voir chanter ses "gnôleries" du matin au soir.

Lui, ne parlait jamais des tranchées. Soûl à toutes heures de sa vie, comment aurait-il pu tenir une conversation cohérente sur quelque grave sujet ? Même lors des commémorations annuelles, il recevait l'accolade du maire l'haleine chargée de tous les alcools du diable... Se souvenait-il encore au moins de sa jeunesse dans la boue des combats ?

"Verre d'eau" finit par mourir dans un dernier hoquet désespéré dédié à la vigne qui, depuis l'âge de vingt-deux ans, l'avait aidé à vivre.

A oublier surtout.

Il buvait comme un trou depuis l'âge de vingt deux ans... C'était en 1918, la fin de la guerre. Celui que désormais on allait bientôt surnommer malicieusement "Verre d'eau" venait d'être démobilisé. Vingt-deux ans et déjà toute l'horreur des tranchées dans le regard.

Pauvre "Verre d'eau" ! Homme pitoyable, misérable, lamentable, mais surtout âme sensible brisée en pleine jeunesse, nul ne saura jamais son secret d'ivrogne.

On inhuma bien vite le défunt sans famille.

Nul ne sut que ce sobriquet de "Verre d'eau" sonnait aussi juste chez lui, deux syllabes lourdes comme le son du glas, sombres tel le chant fatal de l'airain...

"Verre d'eau" : des sons clairs et sereins si proches des sons de l'enfer. Des sons qui, ironie du destin, rappelaient son drame, poignant.

Car le drame de "Verre d'eau" c'était...

Verdun.

Raphaël Zacharie de IZARRA