vendredi 23 novembre 2007

Une journée à l'Arrière en 1917


Nous sommes dans une petite ville de province de l'arrière, en 1917 année terrible de cette guerre des tranchées qui abîme les âmes et les corps des soldats.
L'histoire, racontée de main de maître par Louis Guilloux, se déroule dans une unité de temps particulière, très théâtrale: l'espace temporel de la journée.
Le lecteur suit, presque heure par heure, le personnage principal , professeur de philiosophie au lycée, Monsieur Merlin dit "Cripure" (contraction de "Critique de la raison pure"). Cripure, contrefait, vieux, est la risée des élèves et de ses collègues, notamment de Nabucet. Cripure-Merlin est un homme doté d'une intelligence hors du commun, aussi miteusement habillé d'une vieille peau de bique qu'est élégamment vêtu Nabucet, l'odieux rival, le détestable personnage qui se cache sous des dehors respectables et raffinés. Qu'il lui est facile de ridiculiser le pauvre Cripure qui clopine à l'aide de sa canne, qui est un homme brisé par la colère et la haine qui grondent en lui, par la douleur d'un amour perdu, qui vit, lui le brillant intellectuel, avec l'inculte Maïa. Le lecteur assite à l'affrontement des deux hommes que tout sépare: personnalité, apparence, idées ou visions de la vie, charisme et intelligence. Car il ne fait pas l'ombre d'un doute que Cripure domine Nabucet. Nabucet qui d'emblée se rend détestable: il veut dénoncer Moka, un surveillant du lycée coupable d'écrire des vers subversifs, des vers dangereux pour le moral des troupes et des Français de l'Arrière. Nabucet et son sillage de perfidies joliment enrubannées par son goût exquis et sûr. Nabucet qui s'épanouit dans la dénonciation de ce qui contraire à l'idéologie du moment.
"Cripure avait déçu l'assemblée en parlant avec trop de flamme d'un écrivain étranger, un certain Ibsen dont il semblait tout féru. Même alors, et qu'eût-ce donc été aujourd'hui, cette exaltation d'un étranger leur avait semblé incongrue. Elle témoignait de sentiments hostiles à la culture française. Que diable, mais que diable avait-on besoin de tous ces Suédois et autres métèques?..." Grâce à Dieu, s'était écrié Nabucet, nous avons chez nous tout ce qu'il nous faut et nous nous passons fort bien de ces barbares qui n'ont rien à nous apprendre." Au contraire. Est-ce qu'en littérature comme en tout, ces gens-là n'étaient pas de plats imitateurs de la France? Est-ce que ce n'était pas toujours les Français qui inventaient et les autres qui tiraient profit de ces inventions? Quoi! Les marrons du feu! Il avait eu la lourdeur, ce Cripure, d'insister en parlant d'un certain Nietzsche - un Allemand - ce qui vait fait dresser l'oreille à M.Babinot, comme toujours quand on parlait devant lui de ces "zouaves-là". Bref, Cripure, venu là poussé par l'ennui sans doute plus intolérable ce jour-là que les autres, avait essuyé l'échec le plus sanglant sous l'oeil narquois de Nabucet qui l'avait laissé s'enferrer." (p 115 et 116)
Louis Guilloux dresse un portrait peu flatteur de la petite bourgeoisie provinciale, celle qui ergote dans les petites villes telles que celle qui l'a vu naître. Une bourgeoisie qui se veut cultivée et curieuse et qui n'est que mesquine, rasciste et étriquée! Il est évident que des personnages tels que Nabucet soient des plus courus dans ce type de société!
Au cours de cette journée de 1917, Louis Guilloux donne un aperçu des événements militaires: les mutineries et la condamnation, sans espoir de recours, des insurgés, le ras-le-bol des soldats qui ne supportent plus les adieux à leur famille, les écrits subversifs qui circulent sous le manteau... Personne n'est épargné par cela, pas même le proviseur dont le fils, mutiné, sera fusillé. Quant au censeur, engoncé dans sa frustration, il ne parviendra pas à retenir son fils, blessé puis démobilisé, qui fuit loin de sa famille étouffante, acerbe, sans chaleur et dénuée de tendresse. La description de la mère et de la soeur est d'antologie!
"Le sang noir" est aussi un roman qui va au-delà du message politique. C'est "un roman de l'humiliation et de la colère", celles d'un homme anti-conformiste en butte contre l'establishment du moment et qui lorsqu'enfin se sent le courage et le coeur de défendre son honneur en duel s'en retrouve privé! Que lui reste-t-il alors? Rien, rien que de choisir sa mort comme Turnier, sujet de sa thèse refusée. Le progrès humaniste est incompatible avec celui proposé par cette société qui ne véhicule qu'intolérance, exclusion, violence (Cripure est victime de vexations, de moqueries dangereuses: ses vélos ont été sabotés!), misère (la description d'un quartier pauvre de la ville - où se dressent encore des maisons à l'intérêt historique important: Nabucet espère bien qu' un jour cette population inélégante soit expédiée ailleurs - est saisissant) et l'hypocrisie. L'injustice des hommes est des plus difficiles à supporter et incite à ne plus croire en rien, que tout n'est que supercherie: l'avenir peut-il être vraiment meilleur si les hommes n'aiment pas mieux leur prochain?
"Le sang noir" (superbe alliance de mots contraires ou oxymore - j'adore ce terme! - ) de l'humanité, c'est à dire la guerre mais aussi le sang des soldats imprégnant la boue des tranchées et en devenant noir, met en lumière les travers d'une société: le sentiment national exacerbé, la délation, l'aveuglement et la peur et la haine de l'Autre.
Un roman sur la condition humaine où les uns et les autres ont leurs grandeurs et leurs lâchetés. Une lecture saisissante, porteuse d'espoir, dont on ne sort pas indemne.
En avril dernier, sur France 3, a été diffusée une adaptation télé de ce beau roman...et dire que je suis passée à côté!

11 commentaires:

cathe a dit…

Celui-là je l'ai lu il y a longtemps, il ne m'en reste qu'une impression générale très très dure !

Joelle a dit…

Ce livre a l'air intéressant ! Ma LAL s'allonge encore un peu ... comme si elle avait besoin de ça ! mdr !

Lucy a dit…

Je ne l'ai pas lu ! Mais ca ne devrait pazs tarder ! Bonne journée Katell

moustafette a dit…

Trop sombre, je passe !

Katell a dit…

@cathe: cela ne m'étonne pas du tout!
@joelle: il l'est assurémment :-)
@lucy: c'estun roman très facile à lire malgré la rudesse de l'ambiance.
@moustafette: si tu as besoin de détente et de rire, il est certain que ce titre n'est pas approprié en ce moment ;-)

Karine a dit…

Bien que ta critique soit très tentante, je crois que je vais passer... Je ne suis pas dans une passe "sombre", je crois!

cathulu a dit…

Bizarrement,en fac, on ne nous en a jamais parlé alors qu'on étudiait la Guerre 14/18 en littérature comparée...

mammig a dit…

je l'ai commencé ado mais jamais fini. il est oujours posé sur ma table de nuit chez mes parents. Je crois que lors de mon prochain séjour je l'emporterai. C'est un vieux livre de poche de couleur rouge :-)

Katell a dit…

@karine: si les sujets littéraires sombres ne te tentent pas en ce moment, mieux vaut en réserver la lecture pour pluu tard ;-)
@cathulu: c'est étrange en effet car c'est un de ses romans les plus connus. D'autant qu'il traite de la guerre de façon bien particulière: les mentalités, les mesquineries, les bassesses et autres lâchetés... Un excellent roman aux résonnances philosophiques voire métaphysiques.
Sans doute à l'époque, Louis Guilloux n'était-il pas très à la mode ou peut-être connoté écrivain provincial (il etait de St-Brieuc et y a quasiment toujours vécu)?
@mammig: en plus tu as un un collector ;-D! Bonne lecture si tu la reprends après toutes ces années!

Eireann Yvon a dit…

Couverture rouge, en deux tomes. Dépôt légal : quatrième trimestre 1969!
Coup de vieux!
A lire également : La maison du peuple suivi de Compagnons.
A bientôt.
Yvon

Katell a dit…

@yvon: oups je viens de voir qu tu avais laissé un comentaire :-o
En effet, tu possèdes un collector, précieux et rare :-D...j'en ai les yeux qui brillent!