vendredi 8 février 2008

Cuisine, cuisine!


Banana Yoshimoto offre à lire deux nouvelles dans son "Kitchen". Elles ont un point commun: le quotidien après la perte d'un être cher (la grand-mère pour Mikage, le petit ami pour Satsuki).
Comment donner un aperçu de ces nouvelles? Il est toujours très difficile d'exprimer les émotions ressenties à la lecture d'un roman, ou d'une nouvelle, japonais ou asiatique. Il y a tellement de retenue apparente, de feu couvant sous la glace, que l'on peine à trouver les mots justes pour en parler sans rien trahir.
"Kitchen" ou le quotidien d'une jeune fille qui bascule au décès de sa grand-mère. Mikage est irrémédiablement orpheline, elle n'a plus de filiation, la solitude marginale guette son devenir. Mais c'est sans compter sur le soutien, étonnant, d'un jeune homme, condisciple d'université, et de son étrange mère, Yûichi et Eriko Tanabe, soutien étayé par la passion de Mikage, la cuisine!

"Je crois que j'aime les cuisines plus que tout autre endroit au monde. Peu importe où elles se trouvent et dans quel état elles sont, pourvu que ce soient des endroit où on prépare des repas, je n'y suis pas malheureuse. Si possible, je souhaiterais qu'elles soient fonctionnelles, et lustrées par l'usage. Avec des tas de torchons propres et secs, et du carrelage d'une blancheur éblouissante." (p 11)

Le lecteur entre immédiatement dans le monde de Mikage, un monde de don de soi, d'amour pour l'autre et d'esprit d'aventure (cuisiner c'est aussi partir à la découverte d'autres saveurs!) où la cuisine, espace clos certes mais ouvert sur l'immensité de l'imagination gustative et colorée des mets. On entend le bruit sec du couteau qui coupe les légumes, les fruits en menus morceaux, le crépitement des poissons ou des viandes dans la poèle, le "bouillottement" des eaux de cuisson où paresse le riz, les pâtes. Les senteurs des épices, des condiments embaument les mots, les pièces de l'appartement. Ces petits riens du quotidien aident à assourdir la douleur de la perte de l'être cher. Le deuil se vit doucement au rythme des plats, des vaisselles, des thés, des émissions de télé, des rires et des larmes. Malgré la douleur de l'absence, il règne une certaine sérénité dans l'âme de Mikage, un mono no aware c'est à dire "le profond sentiment des choses".
"Moonlight shadow" ou comment vivre sa vie après la disparition tragique (un accident de voiture) d'un petit ami. C'est le difficile passage du plein au vide que doit franchir Satsuki. Elle sombre dans la dépression sombre, solitaire proche de l'anéantissement de l'être puis reprend pied grâce à la course à pied. Chaque matin, à l'aube, elle court jusqu'au pont qui relie le quartier d'Hitoshi au sien. Le pont, passage, voie, main tendue entre deux rives. Un matin, Satsuki rencontre une jeune fille mystérieuse qui semble tout connaître d'elle. Elle s'appelle Urara et attend un instant particulier, instant qui ne vient qu'une fois par siècle. Un instant magique, mystérieux, mystique au cours duquel les disparus apparaissent aux vivants, le phénomène de Tanabata. Ce moment intense est celui qui permet de se dire adieu à jamais....un adieu que Satsuki n'avait pu dire à Hitoshi. Le "mono no aware" est ici le parcours effectué par Satsuki chaque matin, immuable, sereine qui s'arrête boire le thé de sa thermos en regardant filer le courant de la rivière. Satsuki, peu à peu, sort de l'adolescence pour entrer dans le monde adulte, passage sacré où Hitoshi lui tendra un témoin invisible, libérant le noeud de son âme.

Banana Yoshimoto intègre une dimension fantastique dans son récit qui entraîne le lecteur dans un monde de l'invisible et de l'indicible. Le phénomène de Tanabata (référence à une des fêtes les plus populaires du Japon qui marque, d'après une légende chinoise, les retrouvailles, une fois l'an, sur les rives de la Voie Lactée, de Véga et d'Altaïr - la Fileuse et le Bouvier - ), instant précieux, car rarissime, de l'intériorité, fenêtre entre le monde des vivants et celui des morts.
Une lecture où les choses avancent sous un calme qui n'est qu'apparent, une lecture où la poésie d'une langue transcende la trivialité du quotidien par des images splendides et épurées. Tout est dit, l'air de rien, tout est posé avec délicatesse et sobriété, tel un ikebana littéraire.

"Je me suis habillée chaudement et je suis partie à bicyclette. C'était une journée enveloppée d'une lumière tiède, qui annonçait vraiment l'approche du printemps. Le vent qui venait de naître soufflait agréablement sur mes joues. Dans les rues, des feuilles vertes, encore enfantines, pointaient aux branches des arbres. Le bleu pâle du ciel, légèrement voilé, s'étendait à perte de vue.
Devant cette fraîcheur, j'ai senti à quel point tout était desséché en moi. Le paysage du printemps n'arrivait pas à pénétrer dans mon coeur. Il voltigeait à la surface, s'y reflétant comme une bulle de savon. Les passants me croisaient d'un air heureux, la lumière jouait dans leurs cheveux. Toutes les choses respiraient, leur éclat s'intensifiait, nouri par les doux rayons du soleil. Dans ce beau paysage débordant de vie, je regrettais les rues désolées de l'hiver, le lit à sec de la rivière à l'aube. J'aurais voulu me briser en morceaux et disparaître."
(p 155)

Nouvelles traduites du japonais par Dominique Palmé et Kyôko Satô

12 commentaires:

BMR & MAM a dit…

Toutes ces histoires brassent les mêmes fantasmes : amours de jeunes qui viennent de basculer dans l'âge adulte, fascination pour les travestis, traumatismes de la mort soudaine des êtres proches, ...

clochette a dit…

Je ne sais comment te dire merci alors je crois que le plus simple c'est que tu ailles voir le billet que je viens de publier sur mon blog !

Karine a dit…

J'ai lu "N.P" du même auteur et j'ai bien aimé. J'ai celui-ci dans ma pile... je vais le remonter un peu suite à ton billet!

canthilde a dit…

Voilà un billet qui accentue mon envie de lire de la littérature japonaise !

Eugénie a dit…

Surprise ! Je viens de te taguer !! Je veux tout savoir.
Passe voir mon blog pour + d'infos.

Flo a dit…

Je ne connais pas grand chose à la littérature japonaise mais je note celui- là

Katell a dit…

@bmr & mam: c'est vrai et l'écriture est très poétique.
@clochette: je viens d'y aller :-D bravo, quel talent de conteuse!
@karine: je note du coup "N.P" :-)
@canthilde: j'en suis donc absolument ravie :-D
@eugénie: je viens d'éditer mes 6 petits riens...tu vas pouvoir assouvir ta curiosité ;-p
@flo: c'est un agréable commencement pour découvrir la littérature japonaise :-)

Vanessa a dit…

Qu'est-ce que j'aime....un univers de passage...de cuisine, je note!

Lou a dit…

Comme toujours c'est avec beaucoup de plaisir que je découvre tes dernières notes de lecture :o) Et celle-ci tombe parfaitement pour moi qui suis à la recherche de nouveaux auteurs japonais !

Joelle a dit…

J'ai lu NP de cette auteure il y a quelques années et je dois avouer que je n'en ai aucun souvenir marquant ! Je me rappelle surtout de la couverture mais l'histoire ne m'a pas vraiment laissé un souvenir inoubliable apparemment :)

Loula a dit…

J'aime beaucoup cette auteur que j'ai découvert grâce à ce livre...lu plusieurs fois depuis!

Vanessa a dit…

J'ai beaucoup aimé... et relire ton billet m'a redonné envie... pour le côté, bouillonnement, ustensiles qui s'entrechoquent etc...
http://iam-like-iam.blogspot.com/2008/12/cuisiner-pour-grandir-et-vivre.html