lundi 25 février 2008

Un peu de douceur dans un monde de brutes....

Sept ans ont passé depuis qu'Anne Elliot a refusé, poussée par ses proches, la demande en mariage de Frédérick Wentworth parce qu'il n'est pas du même milieu qu'elle, qu'il ne fait de commencer sa carrière d'officier de Marine et qu'il ne possède qu'une maigre fortune. Les aléas de la vie sont parfois ironiques: lors d'une séjour à Bath, Anne sera amenée à côtoyer de nouveau Wentworth, devenu beau et aisé capitaine.
Le roman s'ouvre sur une scène extraordinaire: Sir Walter Elliot lisant "Le Baronnetage", livre dans lequel est consigné l'historique de la famille: les alliances, les naissances, les mariages, les décès, les titres reçus, les biens, bref, tout ce qui a construit la noblesse de la famille Elliot! D'emblée, Jane Austen pose les jalons de la personnalité de ce personnage, d'abord peu sympathique car imbu de ses titres malgré les revers de fortunes familiaux peu glorieux.
La campagne anglaise est douillette et morne: Anne se morfond dans le château, regrettant mille et une fois le refus des avances de Wentworth. Elle s'en veut d'avoir céder aux pressions familiales et regarde, triste, sa jeunesse lentement se faner. Une inquiétude, sourde, est très vite évoquée: la succession des biens familiaux. Sir Walter n'a que deux filles et aucun garçon pour reprendre le titre et les biens, les filles ne pouvant hériter, ce sera un cousin qui deviendra le prochain Sir Elliot! Anne traîne sa mélancolie entre sa soeur Elizabeth, son père et une amie Lady Russel. Cette dernière est la seule avec qui Anne peut parler littérature, théâtre, poésie: Elizabeth et Sir Walter englués dans leur morgue sont loin de ces inutiles préoccupations et ont tendance à la mépriser car trop rêveuse à leur goût, d'ailleurs, Anne n'a-t-elle pas failli commettre une mésalliance quelques années auparavant en raison de ses inconséquences romanesques?!
Anne s'aperçoit qu'elle n'a pas oublié Wentworth, loin s'en faut. Aussi, lorsque la vie lui fait à nouveau croiser son chemin, c'est avec appréhension, gêne et émotion qu'elle se retrouve face à lui. Lui en veut-il encore? La regardera-t-il à nouveau? Acceptera-t-il un lien d'amitié? Comment le persuader que les évènements passés étaient dus à sa faiblesse, à l'influence familiale et non à ses véritables sentiments? En effet, Anne aimait et aime toujours le bel officier!
L'art de Jane Austen réside dans sa brillante capacité à écrire un roman dont le lecteur entrevoit très vite l'issue sans lasser ce dernier et en lui offrant une histoire bien menée. Il est évident que l'intrigue se bâtit autour de ce qui s'est passé sept ans plus tôt entre la famille Elliot, Anne et Wentworth. Jane Austen montre avec grâce, ironie et brio le cheminement qui mènera Anne et Wentworth au dénouement final. C'est avec un plaisir immense que le lecteur observe les approches intéressées du cousin, les minauderies calculatrices de Mme Clay, amie intime d'Elizabeth, envers Sir Elliot, les flatteries distribuées aux membres fortunés et titrés de la famille Elliot afin d'entrer dans leur cercle convoité, la présence de personnages secondaires aux apparences insignifiantes et qui se révèlent être le contraire (Mme Smith, une ancienne amie d'école).
Anne Elliot est une héroïne austenienne attachante: elle est douce, modeste, effacée, sans mépris envers autrui, sans complexe supérieur de caste, elle s'accorde avec tout le monde, elle temporise les plus fougueux, elle à l'écoute des autres et sait réconforter...elle est un ovni dans sa famille de petite noblesse campagnarde, égoïste, imbue d'elle-même et ne connaissant pas la compassion! Anne est condamnée à rester vieille fille (et diantre, que cette condition pouvait être terrible au XIXè siècle!) et à se faner dans la solitude. Mais c'est sans compter avec sa force de caractère cachée sous une apparence docile et conciliante: au fil du roman, elle reprend couleurs et assurance pour enfin décider, elle-même, de son destin! Anne serait-elle une rebelle qui s'ignore? Toujours est-il qu'elle sait saisir la seconde chance que la vie lui offre!
Un roman où la douceur, l'intelligence, l'amabilité, la compassion gagne la partie sur la vulgarité et l'égoïsme. "Un peu de douceur dans un monde de brutes" pourrait être le sous-titre de "Persuasion"!




Roman traduit de l'anglais (GB) par André Belamich

12 commentaires:

Karine a dit…

Ce livre sera certainement mon prochain Austen. Ton billet donne le goût de s'y mettre au plus vite! J'aime tellement les univers de Jane Austen!

Anonyme a dit…

Décidément, Jane Austen est de nouveau très présente sur les blogs avec un regain de lecture de ses romans ! De mon côté, je ne m'en sors pas vraiment avec Mansfield Park !

Joelle a dit…

Désolée, j'ai cliqué bêtement trop vite ... l'anonyme, c'est moi ! mdr !

Katell a dit…

@karine: ce roman est vraiment dans la nostalgie et la douceur avec une ironie sous-jacente. A lire!
@joelle: Austen passe rarement de mode ;-) Le prochain titre dans ma PAL est "Northanger Abbey".
Courage avec "mansfield park" (que je n'ai pas encore lu!

Carine a dit…

Ce livre est dans ma PAL. Je l'ai pris en version originale et j'espère être capable d'apprécier le talent d'écriture de cette auteur dont je n'ai lu, pour le moment, que des traductions en français ...

bladelor a dit…

Je rejoins Karine, ton billet fait très envie ! Il était déjà noté, et la façon dont tu en parles me confirme que je dois le lire !

chiffonnette a dit…

C'est le roman d'Austen que j'ai préféré. Pour son personnage de femme, pour l'amertume qu'il dégage en même temps que la tendresse. Elle atteint un sommet avec cette oeuvre à mon avis!

Morwenna a dit…

Comme Chiffonnette, mon Austen préféré, avec O&P. Un petit bijou de délicatesse et d'humour raffiné.
Concernant Mansfield Park, c'est un Austen surprenant mais qui ne m'a pas déplu ; après, ça dépend des lectrices ;-)
Bonne journée.

Katell a dit…

@carine: je te souhaite une belel lecture en VO (je suis admirative!!). J'imagine que tu pourras apprécier les subtilités de la langue anglaise.
@bladelor: je confirme donc ton envie...oui il est à lire ce beau roman!
@chiffonnette: j'avoue que je l'ai dévoré ce roman. Mais je n'ai pas assez de recul, je n'ai pas lu tous ses romans, pour avoir une vue d'ensemble de son oeuvre. Toujours est-il que "Persuasion" est un de mes préférés avec "Orgueil et préjugés".

Katell a dit…

@morwenna: merci d'être venue nous dire ton ressenti de lecture
;-) "Mansfield park" était déjà emprunté....

Lamousmé a dit…

voilà exactement ce que je pense!!! ;o)
je ne sais lequel choisir entre P&P et celui-là...deux chefs-d'oeuvres absolus!!!!

La liseuse a dit…

Si je ne devais lire qu'un livre de cette auteure, ce serait sans hésitation celui-là. Les héroïnes rebelles, qui n'ont peur de rien me fatiguent un peu. et cette histoire d'amour m'intrigue. Je veux savoir comment cela va se terminer.