jeudi 13 septembre 2007

Se reconstruire


Note de l'éditeur:


« Lambeaux marque un tournant essentiel dans l'écriture de Charles Juliet. Il le libère et le fera ensuite passer à la poésie et des journaux à la fiction. L'auteur y vide pour la première fois sa mémoire, dénoue le noeud de son malaise et l'origine de son écriture: la mort de sa mère alors qu'il n'a que quelques mois. Par des phrases lentes, granitiques, il accède aux racines tranchées, extirpe sa mère du rien en lui donnant la parole. »


« Lambeaux » est un récit autobiographique et la reconstruction d'un être qui s'est cherché longtemps avant de plonger dans les abysses de son moi pour recoudre, mot à mot, bribe par bribe la relation maternelle brutalement interrompue. L'image des limbes du souvenir d'un nouveau né arraché au sein maternel par la folie d'une mère sombrant dans une dépression immense et incurable.


La première partie du récit est consacrée à sa mère. Juliet tisse, point par point, les informations recueillies, au gré des confidences, sur l'enfance, l'adolescence puis la vie en couple de sa mère. Cette mère, aînée d'une « fratrie » féminine, s'occupera de ses soeurs, du quotidien de la ferme et ira, le temps d'obtenir son cerficat d'études, à l'école. Cette école de la République qu'elle chérira comme son havre de paix, de liberté: le savoir lui est précieux au même titre que l'enthousiasme de son instituteur. Elle obtiendra les meilleurs résultats du canton mais hélas ne pourra aller au lycée approfondir ses connaissances et espérer s'élever socialement. L'importance que revêtent à ses yeux les livres et les cahiers est immense et indicible. Les idées et les sensations s'enchevêtrent dans son esprit, s'y bousculent et ne trouvent pas la clé libératrice: la solitude est une douleur muette qui la ronge peu à peu. Une bible viendra assouvir le besoin intense de lire, d'engranger des idées, de trouver des débuts d'explication à tout ce qui se passe dans sa tête et son corps. Mais les limites sont étouffantes et le papillon ne peut sortir de sa chrysalide.
Elle se terre au plus profond de son être, elle cache le moindre de ses sentiments, de ses émotions, elle qui est différente car « Celle-ci on se demande d'où elle vient. », diamant égaré au milieu des cailloux. Le malheur d'être née fille, le malheur de ne pas pouvoir transmettre la terre et le nom, le malheur d'être dotée d'une intelligence fine et remarquable mais inexploitée, gâchée par la terre assoiffée de bras et de sueur.
Le mal de vivre prend le pas sur la vie malgré l'arrivée des enfants. Charles vient au monde trop vite après le dernier né: la mélancolie grignote l'espoir maternel de vivre autre chose et un jour, sa mère bascule dans le noir de la dépression. Nous sommes à l'aube de l'invasion allemande. L'internement des dépressifs s'effectue au même titre que celui des malades mentaux, les soins ne sont pas adaptés et la dépression de sa mère vire très vite au cauchemard de la folie. La mère de Charles Juliet meurt de faim à l'hôpital psychiatrique, solution barbare pour réduire le nombre de malades.
Charles Juliet donne la parole à sa mère, lui offre tous les mots, tous les concepts qu'elle n'a pu dire ni posséder et en la sauvant de l'oubli il se sauve lui-même de la folie qui le guette.


« Quand tous les regards convergent vers toi, que tu entends que tu es la première du canton avec une moyenne encore jamais enregistrée, qu'il te félicite, tu te mets à trembler et dois prendre violemment sur toi-même pour contenir ton émotion. Il explique encore que tu es remarquablement douée, et qu'il faut regretter que le lycée de cette ville ne puisse à la rentrée prochaine te compter parmi ses élèves. C'est alors que tu ne peux plus te cacher ce que jusque-là tu as obtinément refusé de voir: tu vas quitter l'école pour n'y jamais revenir. Pour ne plus rencontrer celui dont tu as tant reçu. Ne plus jamais passionnément t'adonner à l'étude. Et ce monde que tu vénères, ce monde des cahiers et des livres, ce monde auquel tu donnes le plus ardent de toi-même, ce monde va soudain ne plus exister. Tes muscles se raidissent, tes mains se nouent âprement dans ton dos, mais tu ne peux rien contre ce sentiment d'effondrement qui te submerge, et à ta grande honte, deux lentes traînées brillantes apparaissent sur tes joues. » (p 17)


« Ta hantise est de mourir sans avoir vécu, sans avoir pu apaiser ta soif, sans avoir rencontré ce que tu ne saurais dire mais qui te fait si douloureusement défaut.
Ces questions qui te tournent dans la tête, elles t'épuisent. Certains jours, il arrive que sans t'en rendre compte, tu t'interrompes de travailler, saisie par l'une d'elles. Mais la réponse ne vient jamais, et chaque fois, la déception que tu éprouves s'ajoute à ta désespérance, ta fatigue. »
(p 43)


« ...tu écris avec rage sur un mur, sur la porte des surveillantes, du médecin, en grandes lettres noires dégoulinantes, ces mots qui depuis des jours te déchirent la tête
je crève/parlez-moi/parlez-moi/si vous trouviez/les mots dont j'ai besoin/vous me délivreriez/de ce qui m'étouffe....la sanction est immédiate: dix jours de cellule...quand tu es de retour parmi les chroniques, tu es brisée. Sur ces entrefaites, la guerre a éclaté. Antoine espace ses visites et l'idée de te faire sortir est abandonnée. »
(p 86 et 87)


La deuxième partie du récit est consacrée au parcours de Charles Juliet: sa vie amputée de la présence de sa mère biologique (et cela malgré la tendresse et l'amour de sa famille adoptive) dans sa famille adoptive, son enfance paysanne au gré des saisons et au coeur de la nature. Puis l'entrée à l'école des enfants de troupe, porte ouverte sur l'instruction et une éducation militaire. Charles Juliet est un rebelle, comme sa mère, un rebelle qui comprend très vite comment fonctionne le monde: rester caché aux yeux des autres, être insignifiant et surtout ne rien dévoiler de sa véritable personnalité.
Au cours de ces années d'école, Charles découvrira l'amour et la tendresse amoureuse avec l'épouse de son sous-officier.
Puis les tentatives d'écriture vont conduire Charles Juliet sur le chemin sombre, douloureux de la quête de soi. Cette quête qui pourra ressembler parfois à un enfer et le mener au bord de la folie et de son gouffre. Comme sa mère, il connaîtra la solitude poignante et amère de celui qui est différent et qui ne rompt pas. Comme elle, il saura combien sont tragiques les silences et les cris confinés au tréfonds de l'âme. Mais il ne sombrera pas grâce à l'écriture, à la mise en mots de ces douleurs intimes, à la mise au jour des ombres de l'enfance, qui lui permettront une renaissance salvatrice. Les mots qui ont manqué à sa mère se sont trouvés sous la plume de la mémoire et de la création. Une libération de l'être, un épanouissement à la lumière d'une transformation essentielle.
L'écriture poétique, abrupte parfois, de Juliet est admirable et le parti pris d'utiliser la deuxième personne du singulier permet une distanciation sans froideur du récit: le lecteur observe, vit les douleurs et les joies sans avoir l'impression désagréable d'être voyeur. Il lit avec une immense émotion qui serre la gorge, rend difficile la déglutition et brouille très souvent la vue, ce récit intense, dur et tendre à la fois, de deux destins exceptionnels.
La lecture de « Lambeaux » ne laisse pas indemme le lecteur qui longtemps frissonne en y repensant, en relisant quelques phrases au gré des pages feuilletées. « Lambeaux » est une fenêtre entrouverte sur l'univers particulier de Juliet et on a envie de tout sauf de la refermer.
Un livre bouleversant de poésie et d'émotions!!!
Claudiogène Florinette Cyrielle Le Bibliomane et Flo l'ont lu aussi. Mais aussi un grand merci à Coline et Babelle, comparses de Parfum de livres qui m'ont donné envie de lire cet auteur que je ne connaissais pas....et dire que je serais, peut-être, passer à côté de ce livre magnifique!!!!

21 commentaires:

BelleSahi a dit…

Oh la la...je le note évidemment ! Je vais arrêter les blogs si ça continue. Le temps de faire baisser ma LAL !!!! .........................
Et là on me supplie : "NOOOOON ne fais pas ça !!!!"

Katell a dit…

@bellesahi: si tu voyais la mienne! Le pire c'est qu'elle ne diminue pas et que j'en rajoute plus que je n'en lis ;-)
Et puis, tu ne vas pas nous laisser tomber, non mais!
cette lecture est formidable et je certaine qu'elle plairait aussi à Monsieur ;-)

Malice a dit…

Moi aussi j'ai une Pal énorme ainsi que ma LAL.
Je possède d'ailleurs ce livre dans ma PAL, je vais le lire bientôt.
Charles Juliet est un auteur très intéressant j'ai lu de lui l'année de l'éveil.

BelleSahi a dit…

Tu es là ? Dis-moi : as-tu reçu mon mail ?

Lucy a dit…

Bonjour Katell. Tu m'as grandement donné envie de lire ce livre, que j'inscris dans ma LAL. Merci pour tes petites visites chez moi. Pour la Roche, je crois que les photos ont été prises en semaine et hors saison !!!! Kénavo

Vanessa a dit…

Merci beaucoup pour cette référence. Un livre qui me permettra, en plus d'un plaisir de lecture, de cheminer dans mes propres douleurs à n'en pas douter.

Larkéo a dit…

Tralala pouet pouet ! Moi j'ai rencontré Charles Juliet en vrai, à Combourg chez ma libraire. Un moment de chaleureuse conversation sur les livres qui voyagent, je m'en souviendrai longtemps. C. Juliet est un homme charmant et discret, ouvert et passionnant.

Gachucha a dit…

Ce titre est dans ma LAL depuis longtemps, il faut que j'y pense très sérieusemnet...

Katell a dit…

@malice: mon homme l'a lu et en a été enchanté. Je l'emprunterai à la bibli plus tard dans l'année
;-) Puisque tu as aimé "L'année de l'éveil" tu adoreras "Lmabeaux", c'est sûr!
@lucy: je susi toute contente quand je donne envie de lire un livre que j'ai beaucoup aimé ;-) merci lucy de ton passage!
@vanessa: de rien vanessa. Tu rencontrera certainement des échos de tes douleurs. Juliet est un véritable passeur et artiste des mots.
@larkeo: veinarde ;-) Juliet passait ses vacances en Bretagne?
@gachucha: ah ces maudites PAL qui freinent les choix ;-) Je ne te comprends que trop :-)

cathulu a dit…

Et hop sur la LAL!

Claudiogene a dit…

Merci d'avoir cité mon billet sur ce livre.
C'est vrai qu'il fait partie de ceux que nous nous DEVONS de faire diffuser pour le bien de tous.

florinette a dit…

Tout est magnifique dans ce petit livre !!!

Katell a dit…

@cathulu: c'est terrible les LAL qui s'allongent ;-)
@claudiogène: entièrement d'accord avec vous!
@florinette: oui et si je m'étais écoutée, j'aurais cité tout le livre ;-D

Lily a dit…

Cela fait trop longtemps que je remets le moment où je vais découvrir charles Juliet, c'est décidé, je me lance !!

pom' a dit…

que dire de plus ,en effet c'est un livre boulversant rempli de poésie et d'émotion, à relire à l'infini

Katell a dit…

@lily: et tu as bien raison!
@pom': je confirme ce que tu dis pom'..."à lire et à relire à l'infini" :-D

Flo a dit…

Tu as raison, ce n'est pas un livre qui laisse le lecteur indemne. Moi il m'a marquée profondément et il reste pour moi le meilleur Juliet, le livre du bilan, de la boucle qui se ferme après ce cheminement et cette reconstruction si difficile.
L'adaptation théâtrale que j ai vu a encore accentué mon lien viscéral à ce livre d'autant plus que Juliet était présent. C'est émouvant de le rencontrer... (et c'est typiquement le genre d'écrivain devant lequel je serais incapable d'être bavarde tellement je serais paralysée par mon admiration et mon respect).

sylvie a dit…

vraiment très beau billet. Bien sûr qu'après on ressent comme une certaine urgence à la lire. Alors je fais comme toutes, je note et te remercie pour avoir si bien parlé de ce livre que je ne connais pas.

Katell a dit…

@flo: en effet, voir l'adaptation théâtrale et l'auteur de "Lambeaux" ce devait être un grandissime moment :-D Comme toi, je serai paralysée devant un auteur que j'admire et respecte!
@sylvie: c'est un livre d'une intense émotion et d'une très belle écriture poétique!

Joelle a dit…

Ce n'est pas avec des billets pareils que ma LAL va diminuer ! mdr !

Katell a dit…

@joelle: c'est ce que je dis à chaque fois que je vais sur les blogs ;-D