vendredi 9 mai 2008

Emily Dickinson


Christian Bobin livre ici une biographie romancée très poétique sur la poétesse Emily Dickinson. Emily qui eut une vie très particulière: elle vécut en recluse, dans sa maison du Massachusset, au milieu de ses fleurs et de la nature qu'elle aimait tant. Emily apparaît comme un elfe ethéré, un ange parmi les hommes que rien de fâche, que rien ne trouble. Elle écrit, écrit et écrit encore mais seulement pour elle, malgré quelques tentatives de diffusion de ses poèmes dans un journal. Elle a sa Bible, sa "cinquième fenêtre" sur le monde, toujours à portée de main, elle pétrit et cuit le pain pour la maisonnée, elle prie et contemple le monde qui l'entoure avec son regard de fillette, de jeune fille, de jeune femme puis de femme d'une sensibilité extrême voire exacerbée malgré son silence et son invisibilité. Emily vit intensément dans son univers intérieur et il est saisissant de lire les sublimes vers qu'elle a écrits, reflets du monde et de la nature humaine, alors qu'elle n'a quasiment jamais quitté sa petite ville d'Amherst.
Emily grandit dans l'ombre imposante de son juriste de père et celle de la mélancolie de sa mère "On ne remerciera jamais assez les mères mélancoliques. Leur trône est au milieu du ciel. Elles ont jeté leur châle sur le soleil. Il sort de leurs yeux une nuit si grande que leurs enfants s'émerveillent du plus petit brin de lumière. Emily s'en va chercher le jour là où il se trouve, un peu plus loin que le royaume des mères." (p 37) De cette enfance solitaire et tournée vers l'intériorité, Emily va trouver un chemin illuminé, celui de la poésie "Bien avant d'être une manière d'écrire, la poésie est une façon d'orienter sa vie, de la tourner vers le soleil levant de l'invisible. Le pain d'épice qu'elle cuit et fait descendre dans un panier au bout d'une corde, de sa chambre à la rue où les enfants le mangent, le soin têtu qu'elle prend de ses rosiers et sa patience ailée devant la tyrannique langueur de sa mère - tout est pour Emily une occasion d'exercer cette empathie qui est la source claire du génie." (p 55)
«L'âme d'Emily tient dans une goutte de rosée. L'infime est son royaume. Elle contemple le ciel à travers le vitrail des ailes d'une libellule, et s'aménage un béguinage à l'intérieur d'une clochette de muguet. Une cheminée dans l'âtre de laquelle tombent les étoiles du ciel, un lit couvert de neige et une table en bois de cerisier: sa chambre a le dépouillement princier d'une cellule de moine, et elle est plus belle de ne pas l'afficher.» Tout est dit dans ces quelques images à la suite desquelles on imagine, sans difficulté aucune, la frêle silhouette blanche d'Emily Dickinson, une âme discrète, silencieuse mais à l'intense activité intérieure. L'écriture de Bobin magnifie le portrait d'Emily Dickinson telle un écho de ses poèmes: est-ce une rencontre avec Emily Dickinson ou un prolongement du monde de Bobin? Parfois, on a l'impression que les deux univers, si proches, se confondent et se mêlent: Bobin et Emily deviennent deux voix d'un même poème.




"Pour faire une prairie il faut du trèfle et une abeille,
Un trèfle, et l'abeille,
La rêverie.
Si les abeilles sont rares,
La rêverie suffit."


Emily Dickinson


(écrit en 1779 in "Car l'adieu, c'est la nuit")


"La dame blanche" de Bobin a guidé mes mains vers un recueil de poèmes d'Emily Dickinson "Car l'adieu, c'est la nuit" que je ne me lasse pas de feuilleter. Merci Monsieur Bobin d'avoir raconté le monde d'Emily avec vos mots poétiquement minimalistes!







Ce livre a été lu dans le cadre du Cercle des Parfumés
L'avis d'Antigone

7 commentaires:

Florinette a dit…

Christian Bobin est un véritable poète, il se fond dans ses personnages. J'aime beaucoup cette phrase qui le résume très bien "C'est dans ses textes qu'il faut chercher Christian Bobin, il nous montre le monde tel que l'on ne le voit plus."
Bon week-end Katell !

Karine a dit…

Je crois que c'est un livre que j'aimerais bien. J'ai lu plusieurs poèmes d'Emily Dickinson il y a plusieurs années et sa vie m'a toujours intriguée... romancée ou pas, je suis tentée!

Malice a dit…

Il est dans ma PAL !!!!

antigone a dit…

J'aime beaucoup Bobin alors je note ce titre car ta critique me laisse penser que c'est un livre que je vais beaucoup aimer !!!

cathulu a dit…

J'ai feuilleté un recueil deDickinson mais l'aspect mystique m'a un peu rebutée. J'attends donc ton avis...

Mirontaine a dit…

Je n'ose pas lire ta note car je lis ce livre prochainement,j'aime beaucoup Christian Bobin.

sylvie a dit…

je note! ton billet est très beau pour un livre qui n'en a pas moins l'air!