dimanche 4 mai 2008

Les sentiments peuvent-ils être raisonnables?


"La famille Dashwood habitait depuis longtemps dans le Sussex. Elle jouissait d'une large aisance et avait établi sa résidence à Norland Park, au centre de ses domaines où ses membres avaient vécu depuis de nombreuses générations et s'étaient attiré l'estime et le respect de tout le voisinage. le dernier descendant de cette famille était un célibataire, très avancé en âge. pendant la plus garnde partie de sa vie, il avait vécu avec sa soeur, qui gouvernait son ménage. Mais la mort de celle-ci, survenue dix ans avant la sienne, entraîna un grand changement dans sa maison; pour compenser cette perte, il installa chez lui la famille de son neveu, Mr. Henry Dashwood, l'héritier naturel des domaines de Norland, à qui il se proposait de les léguer." (p 9)
C'est l'ouverture de "Raison et sentiments" et dès les premiers mots, avec tout ces imparfaits et plus-que-parfaits, le lecteur sait que les membres de la famille de Henry Dashwood feront face à de nombreux obstacles et contraintes. En effet, Henry Dashwood a un fils issu d'un premier mariage et trois filles issues d'une seconde union. Son fils, John, est établi et marié à une femme bien dotée et a un fils. Ses filles, Elinor, Marianne et Margaret ne sont pas encore établies.
Hélas, Henry Dashwood meurt, laissant aux bons soins de son fils, sa veuve et ses filles. Seulement, l'épouse de John, loin de toute compassion envers Mrs Dashwood et ses filles, parvient à convaincre son mari de ne pas doter inconsidéremment ces dernières. En attendant de trouver une autre maison à louer, Mrs Dashwood et ses filles cohabitent avec John et sa famille. C'est ainsi qu'Elinor fait la connaissance d'un frère de l'épouse de John, Edward Ferrars. Ils s'apprécient et apprennent à se connaître et très vite un doux sentiment les lie sans qu'ils sortent de leur réserve naturelle. En effet, autant Marianne montre ses sentiments autant Elinor les tait et les retient au plus profond d'elle-même.
Un parent éloigné, Sir John Middleton, leur propose son cottage dans le Devonshire, bien loin de Norland. Lors d'un thé, le colonel Brandon tombe sous le charme de Marianne tandis que cette dernière, au cours d'un incident en promenade, tombe amoureuse d'un certain Willoughby, jeune homme solaire charmant et charmeur. Brandon a la trentaine passée, Willoughby n'a pas encore trente ans; Brandon est calme, réservé et mesuré dans ses propos et ses sentiments, Willoughby exubérant et romantique. Comment Marianne, avec sa fougue, sa jeunesse, son franc-parler peut-elle résister à Willoughby?
L'intrigue menée par Austen court entre les promesses amoureuses, les silences des passionnés timides, les tromperies, les méchancetés et les hypocrisies féminines pour accéder à l'établissement dans la vie sociale et les exigences familles qui ne veulent pas que leur rejetons déchoient dans leur union. Tout tourne entre le nombre de livres que pèse telle ou telle jeune fille et ce que peut en espérer un homme pour agrandir, consolider ou commencer son patrimoine (ah! les gros sabots des coureurs de dot sont irrésistibles de drôlerie!).
Comme dans tous les romans de Jane Austen, les bals sont le lieu rêvé pour les intrigues, les jugements, les oeillades et les désirs des uns et des autres. Une dimension plus intime apparaît avec la répétition des invitations à partager le thé, courir les magasins londoniens, les échanges nombreux de billets et lettres: un aspect important de la bonne société anglaise qui se retrouve à Londres pour la Saison. Austen offre également une variété extraordinaire de personnages: les voisins charmants mais un peu encombrants, la vieille dame joviale un peu frivole qui prend sous son aile les jeunes filles (elle adore jouer les marieuses!), la belle-soeur égoïste et désagréable, le frère lâche, la lady imbue de ses origines qui aime menacer de deshériter le fils qui ne se plierait pas à sa volonté, les coureurs de dot ou la vieille fille qui cabotine toute seule, gaffeuse et désespérement ridicule.
"Raison et sentiments" a un parfum délicieusement désuet malgré son incroyable intemporalité: le charme de la campagne anglaise et de ses cottages déroule ses couleurs pastels sous la plume d'Austen, on entend les voitures et les fers des chevaux, on ressent les chaos des routes, on rêve dans les intérieurs "cosy" des dames Dashwood. On est pris entre la vivacité, parfois ingénue, romantique de Marianne (qui pense qu'on ne peut aimer qu'une fois dans sa vie!) et la douceur empreinte de modestie et de retenue d'Elinor: on les aime toutes les deux comme elles peuvent agacer car elles sont les défauts de leurs qualités. La douce ironie et la sagacité d'observation austeniennes font une fois de plus mouche et enchantent le lecteur.
Ce qui me plaît au plus haut point chez Austen c'est le prisme de ses romans: le dénouement est presque toujours évident (bien sûr Willoughby trahira sa nature de coureur de dot, bien sûr Marianne souffrira beaucoup avant d'entendre raison et de regarder autrement le colonel Brandon, bien sûr Elinor et Edward se lieront!), et ce n'est pas la chute qui est en jeu mais le déroulement des interactions entre les personnages, les dispositions des uns et des autres sur l'échiquier social organisant une partie souvent cruelle. Austen pointe toujours, inlassable, la cruauté juridique des héritages qui ne protège pas les filles. Ce poids social insupportable omniprésent dans les romans d'Austen, montre combien cette dernière a pu en souffrir. Le grand art romanesque d'Austen est de les décrire sans cesse sous un autre jour et avec d'autres points de vue....sans lasser le lecteur ce qui est la marque des grands romanciers!
Après avoir lu "Lady Susan", "Les Watson", "Sanditon" (roman inachevé), "Orgueil et préjugés", "Persuasion", "Northanger Abbey", "Raison et sentiments" est le roman que je préfère avec "Orgueil et préjugés". Le prochain sur ma liste de lectures austeniennes: "Emma"!


Alors les sentiments peuvent-ils être raisonnables? Marianne prouve que pour bien choisir il faut peut-être passer par des déconvenues qui aident à grandir tandis qu'Elinor montre qu'un peu de liberté de parole peut dénouer des situations. Mais dans les deux cas, que la passion amoureuse soit extériorisée ou intériorisée, elle consume et fait souffrir et la raison est parfois d'un piètre secours.
Une confidence: plus je lis Jane Austen plus j'aime son univers et surtout son écriture sensible et drôle à la fois et je comprends pourquoi les "fans" lisent et relisent ses romans.

Roman traduit de l'anglais (GB) par Jean Privat

13 commentaires:

choupynette a dit…

je ne te conseillerais trop, si tu ne l'as déjà vu, le film d'Ang lee... fabuleux!
bises

maijo a dit…

Je dis comme Choupynette! Ahhh, Austen. Découverte à l'âge adulte, mais je ne m'en lasse pas.

amanda a dit…

il est dans ma PAL, je tourne autour, mais en ce moment, il me faut de la légèreté...

goelen a dit…

je compte bien tous les lire aussi !

canthilde a dit…

Une note qui rend hommage à ce délicieux roman. D'une trame classique (deux soeurs aux tempéraments opposés, en âge de se marier...), il reste d'une fraîcheur incroyable malgré les péripéties attendues. Je conseille aussi fortement le film !

Florinette a dit…

J'ai bien l'intention de lire Jane Austen dès que j'aurais un peu plus de temps, c'est-à-dire cet été, car "Orgueil et Préjugés" qui m'attend bien sagement est un sacré pavé !!

(J'espère ne pas me tromper de jour en te souhaitant un joyeux anniversaire Katell et en te faisant plein de gros bisous !!)

Anjelica a dit…

Je n'ai pas encore lu le roman mais j'avais adoré le film qui fait parti de mon top ten !

Katell a dit…

@choupynette: je l'ai vu le film, à sa sortie et il m'avait vraiment plus qu'emballée!!
@maijo: et je suis bien d'accord avec vous.
Moi non plus je ne me lasse pas de Mme Austen ;-)
@amanda: c'est un roman qui n'est pas du tout triste!!!
@goelen: j'en serai bientôt à la phase relecture ;-D
@canthilde: merci :-) Le film est vraiment excellent et suit bien le déroulement du roman d'Austen!!!
@florinette: un pavé, certes, mais qui se lit très vite: à peine ouvert, on ne peut en décoller!
Tu ne te trompes pas de jour et je te remercie vivement d'avoir eu une pensée pour moi. J'en suis toute émue....d'autant qu'il y a eu un autre personnage à souffler une bougie aujourd'hui :-S
@anjelica: puisque le film t'a plu, le roman devrait aussi t'enchanter!

Florinette a dit…

Oui je sais...mais je ne l'ai pas fêté, de toute façon, il ne figure pas dans mon agenda, lui ! ;-))

choupynette a dit…

Et j'espère que tu as vu aussi Orgueil et préjugés avec K Knightley???? non parce que celui-là aussi, il vaut le coup!

Katell a dit…

@florinette: ;-)
@choupynette: je l'ai vu assi ce film...avant de lire le roman! Je l'avais trouvé superbe!!!

yueyin a dit…

C'est bien hein (voix complètement enamourée) plus je lis et relis Austen, plus j'aime son écriture, sa délicatesse, son ironie mordante et tout quoi.... Raison et sentiments est un de mes préférés (http://lireouimaisquoi.over-blog.com/article-12310082.html) avec Orgueil t préjugés et bien sûr moi aussi je te conseille l'adaptation de Ang lee.:-))))

Joelle a dit…

C'est le seul roman d'Austen que j'ai lu (et il y a tellement longtemps que j'en garde très peu de souvenir !). J'ai bien commencé "Mansfield Park" il y a, hou, bien 4 ou 5 mois mais je n'accroche pas du tout !