lundi 12 mai 2008

Le carcan d'un idéal

Stevens, un majordome, a servi toute sa vie de grandes familles anglaises, notamment celle de Lord Darlington. Le château et les terres de ce dernier ont été rachetés par un riche Américain, Mr Farraday, la vie sociale n'est plus la même qu'auparavant: la guerre et le déclin des grandes familles ont changé le rythme de vie et les coutumes. Mr Farraday a réduit le personnel de service, n'utilise pas toutes les pièces: la vie mondaine est loin d'être fastueuse comme avant-guerre.
Stevens reçoit une lettre d'une ancienne gouvernante, Miss Kenton, dans laquelle il perçoit une nostalgie de l'"ancien temps". Comme Mr Farraday part quelques semaines aux Etats-Unis, Stevens décide, après l'obtention de l'accord de Farraday, de se rendre chez Miss Kenton (il ne peut se résoudre à l'appeler de son nom d'épouse) par le chemin des écoliers, au volant de la voiture de son employeur.
Commence alors le déroulement des souvenirs d'antan de Stevens sur les routes du voyage concoctées à partir d'un ouvrage, délicieusement désuet, "Les merveilles de l'Angleterre" de Mrs Jane Symons, ouvrage à l'image de Stevens, empreint de dignité et de retenue toute britannique.
Les souvenirs défilent au rythme de la mémoire du majordome: les réceptions de Darlington Hall, les invités prestigieux, les conversations, les thés, les moments passés au fumoir, la bibliothèque fournie en vieux volumes reliés, les dédales des passages menant aux communs et aux chambres du personnel. Tout un décorum disparu et regretté, nous sommes en 1956, le monde a changé laissant exangues certaines vieilles fortunes.
Stevens, aux trente ans de services parfaits, s'interroge sur sa vie qu'auprès de laquelle il est peut-être passé en désirant mettre toujours en avant la qualité absolue du service rendu à son employeur. Le poids de la servitude est tel que rien d'intime ou de personnel doit prendre le pas sur le service: ainsi l'amour envers le père est-il étouffé au même titre de celui éprouvé, en secret (oh, terrible et insupportable silence des émotions!), envers Miss Kenton. Les émotions ne doivent pas empiéter sur la dignité de la fonction de majordome comme sur celle de Lord ou autre pair du royaume: l'homme est prisonnier de son appartenance sociale qu'il soit en bas ou en haut de l'échelle. Certes, le poids ne semble pas être le même mais l'obligation reste identique....le flegme en toute circonstance: "Un majordome d'une certaine qualité doit, aux yeux du monde, habiter son rôle, pleinement, absolument; on ne peut le voir s'en dépouiller à un moment donné pour le revêtir à nouveau l'instant d'après, comme si c'était qu'un costume d'opérette." Stevens est un homme de devoir, loyal, fidèle et digne: il voue un amour sans borne à feu Lord Darlington malgré les égarements politiques de ce dernier dont il n'a pas pu le sauver. Mais était-ce à lui, Stevens, de sauver Lord Darlington? Ce dernier qui, dans l'entre deux guerre, voulut sortir l'Allemagne vaincue de l'enfer économique de la défaite et se fit manipuler par les nazis et une faction extrémiste de la bonne société britannique. D'ailleurs, il limogera deux servantes en raison de leur judéité, ordre exécuté sans discuter par Stevens (malgré la révolte orale de Miss Kenton), geste que Darlington regrettera, un peu mollement, quelques années plus tard. Le carcan de la fidélité et de la dignité du travail exemplaire montre ses limites: celles d'une humanité mise en sourdine, sacrifiée sur l'autel d'un idéal, celui de ne vivre que pour l'employeur et d'oublier sa propre vie. Miss Kenton souffrira de ce manque d'humanité qui la poussera à se marier à un homme qu'elle n'aime pas réellement.
"Les vestiges du jour" est un roman délicieux à lire, à déguster tant la langue est belle, l'écriture soignée, recherchée et amenant le lecteur dans une atmosphère inoubliable: celle d'une Angleterre nostalgique de sa grandeur passée, de ses usages maîtrisés et immuables. Il est certainement difficile de traduire avec exactitude le rendu de la langue châtiée et des expressions langagières typiques des classes supérieures britanniques, cependant, le lecteur embarque avec ravissement dans ce roman dont le héros, un butler haut de gamme, est d'une absolue dignité même s'il a laissé courir sa vie au service des autres. On pourrait croire que Kazuo Ishiguro a passé sa vie au coeur des usages de la haute société anglaise et côtoyé assidûment les majordomes des grandes maisons!
Me voilà conquise, tout simplement!

Roman traduit de l'anglais (GB) par Sophie Mayoux




Ce livre a été lu dans le cadre du Cercle des Parfumés




11 commentaires:

kathel a dit…

Ton billet me donne très envie de le lire !

InColdBlog a dit…

Tu as tout à fait raison de souligner la perfection de l'écriture qui renforce le plaisir de la lecture. Ce roman reste un de mes meilleurs souvenirs de lecture.
Si tu ne l'as pas encore vue, il ne te reste plus qu'à te plonger dans l'adaptation ciné d'Ivory avec Emma Thompson et Anthony Hopkins qui est tout aussi mémorable.

Katell a dit…

@kathel: tu m'en vois ravie!
@incoldblog: j'ai vu avec délectation l'adaptation cinéma du roman....avant de lire ce dernier ;-) L'adptation est vraiment très fidèle er surtout remarquablement servie par Emma Thomson et Antony Hopkins :-D

Karine a dit…

J'ai ce livre dans ma PAL... je vais le remonter un peu! C'est le genre de bouquin que je suis un peu déçue de posséder en traduction (pas réussi à le trouver en VO)... j'ai peur de manquer quelques subtilités!

Anonyme a dit…

Le film est formidable aussi !

cathulu a dit…

c'était moi avant :)

cathe a dit…

Pour moi aussi un moment de lecture inoubliable :-)

Georges F. a dit…

Merci de nous rappeler qu'il faut lire ce roman. Je me le dis tous les trois mois, puis j'oublie. Votre comemntaire est un agréable rappel à l'ordre.
Et "Etonnants Voyageurs" ? Comment était-ce cette année ? Seriez-vous allée à la plage ?

moustafette a dit…

Ah moi je m'étais ennuyée et j'ai laissé tomber ma lecture avant la fin, mais cela dit c'est fort bien écrit effectivement.

Sophie a dit…

Ah! Je n'avais pas suivi et ne savais pas que tu avais lu ce roman. Je suis bien contente qu'il t'ait plu; moi j'avais été conquise.

Joelle a dit…

Le film m'a suffit et ne me pousse pas vraiment à me lancer dans le roman, même s'il reçoit de nombreux éloges ! Et puis, avec ma PAL et ma LAL, il faut bien que je fasse des choix quelquefois ! mdr !