lundi 19 juillet 2010

Quand le passé rattrappe le présent

Le commissaire Brahim Llob est un homme atypique: il brave les foudres de son supérieur, il ignore les dents longues d'un collègue, regarde d'un oeil goguenard sa secrétaire, éternelle célibataire, essayer tous les styles pour attirer les regards masculins, et surtout, il soutient jusqu'au bout son lieutenant, Lino, embarqué dans une histoire de coeur qui lentement mais sûrement le mène au bord du gouffre. Pour couronner le tout, Llob reçoit un appel d'un psychiatre effrayé d'apprendre la grâce d'un de ses patients, auteur d'épouvantables meurtres en série.
De fil en aiguille, notre commissaire se retrouve emberlificoté dans une histoire des plus troublantes où l'ombre des hommes de pouvoir plane, menaçante, sur une enquête banale. Entre pressions, arrestation musclée et accusation rapide du lieutenant, arrivée d'une jeune femme universitaire et retour vers un passé que tout le monde souhaiterait oublier, Llob creuse sous la chappe de plomb d'une société encore marquée par les combats pour l'indépendance, et nous emmène au coeur d'une Alger tortueuse et dans un arrière-pays muet et secret, secret au point de taire une iniquité monstrueuse. Llob et son combat, à la Don Quichotte, contre les moulins à vent que sont les riches potentats, ceux qui manipulent et décident dans l'ombre, sont une épine au coeur d'un système qui tourne autour du non-dit, d'une omerta et des luttes intestines pour la moindre petite parcelle de pouvoir.
Avec "La part du mort", Yasmina Khadra dresse le portrait d'une Algérie qui a encore des comptes à régler avec son passé, avec les drames d'un certain mois d'août 1962 qui vit la colère et la violence s'abattre sur ceux qui avaient choisi le mauvais camp. C'est avec la complicité du regard d'un commissaire qui lui ressemble, que Khadra pointe, avec une amère ironie, les incohérences, les injustices et les compromissions d'un pouvoir politique soumis à la loi du pouvoir de l'argent; un pouvoir reniant un peu trop vite les idéaux des années soixante, pour mieux céder aux sirènes financières, celles qui n'ont pas de frontières et encore moins de lois.
Khadra montre, à travers cette enquête particulièrement dérangeante du commissaire Llob, policier en froid avec sa hiérarchie et les hommes de pouvoir, comment s'installe, insidieusement, la montée de l'islamisme en Algérie: les ingrédients sont réunis (trahisons, compromissions, argent sale, corruption et autres petitesses humaines) pour que le peuple, lassé des mensonges et de la misère, se jette dans les bras de ceux qui lui promettent des lendemains plus justes et plus chantants. Sous son regard acerbe, la décolonisation est comme un écho à la Libération en France en 44: la pagaille ambiante permit à certains de régler des comptes douteux et d'effacer des ardoises peu glorieuses, compromettant une aura politique....le massacre des harkis par un FLN victorieux est une vilaine tâche indélibile, plombant la société algérienne qui n'ose encore faire son devoir de mémoire.
Yasmina Khadra, avec brio, fait exploser avec jubilation une langue alliant la gouaille à la force romanesque où la beauté des paysages algériens, tant urbains que ruraux, est à couper le souffle. Llob a parfois des accents de San Antonio, ce qui participe au plaisir de lire, et son impertinence salvatrice, épine qui titille la bienséance et remet à leur place les donneurs de leçon....un personnage que le lecteur n'est pas prêt d'oublier.
On comprend que Khadra puisse agacer au plus haut point les autorités algériennes: ses romans sont autant de coups de pieds dans une fourmilière qui n'aspire qu'à continuer ses menus et gros trafics.

Morceaux choisis:
 
"De mémoire d'Algérien, jamais nous n'avons réellement envisagé de nous réconcilier avec notre vérité. Et quel salut peut-on prescrire à une nation lorsque la crème de ses fils, celle censée éveiller les consciences, commence d'abord par travestir la sienne?" (p 17)
"Le colon parti, on s'est perdu de vue. A force de chercher coûte que coûte à croquer la lune, nous avons renoncé à l'essentiel: la générosité. Les hommes, Brahim, c'est comme les éléphants. Un pas en dehors du groupe, et déjà ils courent à leur perte. Nous sommes devenus égoïstes. Et nous avons rompu les amarres. Nous croyons prendre nos distances vis à vis des autres; en vérité, nous dérivons. En nous isolant, nous avons dégarni nos flancs, si bien que la moindre taloche nous traverse de part en part comme une estocade. Parce que nous avons choisi de manoeuvrer en solo, nous nous décomposons. Nous nous égosillerions jusqu'àn extinction des voix que personne ne viendrait à notre rescousse, puisque chacun n'écoute que son propre chant de sirène." (p 102 et 103)
" - Il est grand temps de faire le deuil de cette guerre, dit Soria. La seule façon d'y parvenir est de la regarder droit dans les yeux. Le mal a été fait. Pour le conjurer, il faut l'admettre d'abord. Mon collègue et moi en sommes persuadés. Nous avons un devoir de mémoire à accomplir; rien ne nous fera dévier de la voie pour laquelle nous avons opté, ni anathème ni bûcher.(...)...Certains silences sont insupportables. A l'usure, on essaie de faire avec. Cela ne suffit pas. A force de se mentir, on cesse d'être soi-même et l'on devient son propre inconnu." (p 244)
"Deux hommes ont déjà été éliminés, cette semaine, à Sidi Ba, pour moins que ça. Leur assassin oublie - à l'instar des autres assassins - qu'on peut tuer des témoins par milliers, jamais on ne tue tout à fait la vérité." (p 319)
" - Alors, où est-elle, cetet foutue sainte Vérité, commissaire? Dans la leçon que les hommes n'ont jamais su assimiler? Dans la banalisation des tragédies au point que les générations miraculées s'estiment lésées et réclament leur part de damnation? Dans la piété qui attende des étoiles ce que la terre lui propose en vain tous les jours? Si la Vérité venait à se joindre à nous un matin, nous en crèverion d'ennui avant la tombée de la nuit. C'est le mensonge qui nous aide à tenir le coup. Il n'y a que lui qui nous comprend, qui a pitié de nous...Le Mensonge est notre salut. Qu'est-ce que l'espoir, la tolérance, le rêve; qu'est-ce que la fraternité, l'équité, la fidélité; qu'est-ce que le pardon, la justice, le repentir sinon ce mensonge exquis qui nous fait passer plusieurs fois devant la même déconfiture sans que ça fasse tilt! dans notre esprit?" (p 408 et 409)
"Il n'est pire tranchée qu'une bouche qui veut mordre, il n'est pire imprudence que de lui prêter l'oreille." (p 414)

Les avis de polarnoir  maghress   nath    seth   


3 commentaires:

GANGOUEUS a dit…

Merci pour cette belle découverte. Cela fait un bout de temps, depuis L'attentat que je répète sans concrétiser qu'il me faille découvrir les nouveaux romans de Khadra. Vous venez surement de me donner le coup de pouce pour une telle action.

Grominou a dit…

Je l'ai lu il y a quelques années, beaucoup apprécié, surtout le fait que ça démarre comme un polar pour finalement nous donner une magistrale leçon d'histoire (surtout qu'en bonne québécoise, je connais assez peu l'histoire de cette région...)!

Très joli le nouvel arrière-plan de ton blogue!

Clara a dit…

IL faut que je me remette à lire cet auteur ! Son écriture est si belle...