mercredi 22 août 2007

Aventure célinienne


Longtemps je suis passée à côté des écrits de Céline et hormis les extraits lus lors des cours de français au lycée, je n'avais jamais ouvert un de ses romans. Pour quelle raison? Sans doute une mauvaise, sans doute parce que ses romans n'entraient pas dans le cercle de mes préoccupations littéraires de mon adolescence, sans doute parce que le bonhomme ne me disait rien qui vaille au vu de sa sulfureuse réputation...
Cette année, alors que la quarantaine a bien sonné, le Challenge lecture m'a permis de palier ce manque cruel et injustifié de ma culture littéraire! J'étais tentée par « Voyage au bout de la nuit » et je vis arriver entre mes mains « Mort à crédit » dans un format qui aurait pu me faire fuir à toutes jambes: le format de la belle collection de Gallimard/Futuropolis, le texte de Céline illustré par le magnifique Tardi! Les illustrations m'ont permis d'entrer plus facilement dans l'univers très particulier de Louis-Ferdinand Céline...

Qu'écrire au sujet d'un tel monument de la littérature française contemporaine? Louanges, griefs, admiration, dégoût? Il va sans dire que la lecture ne me fut pas aisée car d'emblée la langue choisie par Céline est tout sauf habituelle: le lecteur est plongé dans la langue argotique du parisien moyen de la Belle Epoque. Une fois le choc culturel passé, pour une provinciale de mon acabit, la lecture se fait plus fluide: on s'habitue très vite à cette langue gouailleuse, imagée, populaire, vulgaire sans l'être vraiment et outrancière à souhait.

On peut lire sur la quatrième de couverture, signée François Gibault, biographe de Céline: « Mort à crédit c'est l'histoire d'un gamin solitaire, dans le Paris d'avant la Grande Guerre, élevé par des petits-bourgeois qui n'étaient ni riches ni intelligents ni ouverts au monde en marche, et qui se gonflaient pour paraître, pour avoir l'air de, pour ressembler aux riches qu'ils vénéraient... »

« Nous voici encore seuls. Tout cela est si lent, si lourd, si triste...Bientôt je serai vieux. Et ce sera enfin fini. Il est venu tant de monde dans ma chambre. Ils ont dit des choses. Ils ne m'ont pas dit grand chose. Ils sont partis. Ils sont devenus vieux, misérables et lents chacun dans un coin du monde. » (p 11) C'est le premier passage de ce roman autobiographique de Céline. Dèjà pointe le sordide, le sombre de la condition humaine.

Le héros, Ferdinand Bardamu, est médecin, médecin des pauvres, des âmes presque damnées d'un monde où la modernité laisse les plus faibles sur les bas-côtés. Les dessins de Tardi sont sans concession, aux traits outranciers mais tellement véridiques: le lecteur approche le sordide du quotidien des oubliés du monde en marche. Très rapidement, les considérations de Ferdinand Bardamu glissent vers ses souvenirs d'enfance...enfance de Bardamu ou de Céline? Ou les deux intimement mêlées, l'une n'étant rien sans l'autre.
A partir de cet instant, commence un récit des plus incroyables, parfois à la limite du supportable.
D'emblée, le lecteur est aspiré dans un univers étriqué, amer, d'une pauvreté humaine, intellectuelle et culturelle, fait de jérémiades et de lamentations sans fin. Une atmosphère lourde, pesante, fait trembler à la lecture des disputes, des coups, des gifles, des violences tant physiques que verbales exercées au sein de la cellule familiale de Ferdinand, le sombre héros mal aimé et toujours de trop. Ce monde ne semble pas connaître la tendresse et encore moins les doux sentiments: un unique rayon de soleil minuscule en la personne de la grand-mère qui donne un peu d'amour à l'enfant solitaire et triste qu'est Ferdinand. Le monde petit-bourgeois étriqué, refermé sur lui-même, sur ses envies toujours déçues de richesse et d'aisance, ployant sous le joug d'un travail pénible est celui des parents de Ferdinand. Ce sont une petite commerçante, un petit employé de bureau (aux assurances La Coccinelle, pour le père): le commerce maternel de fanfreluches et bibelots plus défraîchis les uns que les autres, vivote, dans un des nombreux Passages couverts parisiens, avant de disparaître un jour au profit des grands magasins. Quant au milieu professionnel paternel régi par les intrigues de bureau et les minables jalousies, il apparaît d'une criante actualité aux yeux du lecteur d'aujourd'hui!
Le monde où grandit le petit Ferdinand, celui qui fera de lui l'homme qu'il est au début de son récit, est un monde où l'on compte sans cesse les sous, les thunes, « les points » avec l'éternelle peur de contracter des dettes! L'honneur de ses parents est de ne rien devoir à personne...mais à quel prix! Au prix d'un bonheur modeste mais réel, au prix d'une paix de l'âme, au prix de la santé physique et mentale!
Il y a quelques moments amusants, quoique très ironiques, notamment la traversée de la Manche ou la visite de l'Exposition Universelle: épiques, dantesques, hilarants et grinçants, le tout agrémenté par les illustrations à l'ironie grotesque de Tardi...la mascarade est à son comble. Céline, aidé a posterori par Tardi, évite de prendre au sérieux les futilités et aborde les tragédies de façon la plus comique!
Puis, l'escalade dans le sordide monte d'un cran avec l'entrée dans le monde du travail de Ferdinand. Le lecteur est alors confronté brutalement, à la suite de Ferdinand, à la mesquinerie des ouvriers entre eux, à la rouerie des chefs ou des patrons et aux abus en tout genre: du dépucelage cru au vol faussement attribué, le héros est stigmatisé, estampillé drôle, choléra et autres gentils qualificatifs peu honorables. Le monde est une jungle, un enfer sur terre où aucune rédemption semble possible: la morale n'est qu'un concept éthéré, le respect de la personne humaine de la science fiction, quant à la charité chrétienne elle semble surtout commencer par et pour soi-même (tiens, peu de choses ont changé depuis, non?)! La Belle Epoque n'est belle que par son nom!
Ensuite, Ferdinand est envoyé en Angleterre, à Rochester, afin d'apprendre l'anglais, utile dans le monde du grand commerce, aux dires des parents. Ferdinand qui ne prononcera pas un mot car ne supportant plus remarques, jérémiades et autres éructations verbales. Enfin, il revient à Paris et à bout manque de tuer son père: Ferdinand se rebelle. Le lecteur a attendu ce moment dès le début du récit car le portrait du père est exécrable et est satisfait de voir que ce personnage éructant, imbu de sa personne, profondément égoïste et mesquin, ce géant de bile, de violence, d'autoritarisme obtus, de grossièreté et qui occupe tout l'espace de la maisonnée, ce géant néfaste est enfin terrassé et prêt à mordre la poussière!
C'est un moment essentiel du récit car à partir de cet incident et l'arrivée du bon samaritain qu'est l'oncle Edouard (le frère de sa mère), le deus ex machina peut oeuvrer et donner une autre dimension au récit: Edouard ensoleille la vie de Ferdinand et lui apprend ce qu'un père aurait dû lui apprendre (se raser, vivre sa vie d'adolescent en devenir).
Dès lors, l'écriture de Céline devient apaisée, dénuée de violence et de noirceur mais conserve sa gouaille et son ironie cette fois teintée de rires enjoués. C'est la rencontre avec un personnage picaresque et incroyable: Courtial de Pereires, rédacteur en chef d'un journal consacré aux inventions « Le Génitron »! Les aventures burlesques succèdent aux mésaventures drôlatiques qui seront autant d'initiations pour Ferdinand. Céline dresse des portraits sublimes, Tardi dessine des trognes superbes: Coutial, sa femme, les inventeurs avides de reconnaissance et de célébrité, l'expérience du pensionnat et des cultures aux ondes telluriques qui sonnera le glas de Courtial.
« Mort a crédit » s'achève sur l'envie d'émancipation de Ferdinand qui souhaite tenter l'aventure militaire....mais cela est une autre histoire, un autre « Voyage au bout de la nuit »!
Un roman noir où la misère humaine, l'hygiène plus que douteuse et le sexe d'une tristesse sans nom rythment le parcours initiatique d'un enfant, d'un adolescent puis d'un tout jeune homme. La langue est d'une verdeur, d'une crudité, d'une gouaille outrancière qui n'est que saveur une fois dépassés l'étonnement et le choc culturel! Une peinture sans concession, frisant le scandale et le rocambolesque, d'une société française prenant le train de la modernité avec espoir et douleur. Céline, auteur contemporain d'une modernité à toute épreuve, se lit sans décalage avec le monde d'aujourd'hui: son écriture n'a pris aucune ride, bien au contraire!



Une interview du biographe de Céline, François Gibault ICI


Un florilège d'illustrations de Tardi:






14 commentaires:

maijo a dit…

J'avoue également ne jamais m'être penchée sur l'écriture de Céline. A lire ton billet, cependant, je me dis que je suis certainement en train de passer à côté de quelque chose et j'ai fort envie de rattraper cette lacune.
Du coq à l'âne: si tu es d'accord pour faire voyager le livre de Roza, je suis partante ;-) Biz.

Katell Bouali a dit…

@maijo: je m'en occupe dès mon retour d'Ouessant ;-)

maijo a dit…

Merci!

Lou a dit…

Salut Chatperlipopette ! C'est un vrai bonheur que de retrouver ton blog que je n'ai pas eu le temps de beaucoup consulter ces temps-ci ! Tu m'as donné envie de sortir "voyage au bout de la nuit" de ma bibliothèque pour le feuilleter (avant le moment décisif de la lecture, mais j'ai déjà plein de lectures prévues avant :o)). A très bientôt ! Biz

moustafette a dit…

C'est Pascal qui te donne des "leçons d'écriture" de blog ou c'est l'inverse !!!! mille fois bravo.
Tu vois Céline fait partie des auteurs que je n'arrive pas à lire,mais dont j'adore écouter la lecture, comme Proust, Flaubert et qq autres. Vive aussi les livres cd !

Emeraude a dit…

Moi non plus je n'ai pas encore lu Céline. J'ai pourtant envie de voir ce que ça donne "Voyage au bout de la nuit".
La seule chose que j'aime bien avec cet auteur, c'est que s'il était encore vivant ou si je vivais déjà il y a plus de 50 ans, nous aurions été voisin ! seulement quelques numéros séparent la maison de mes parents de la maison dans laquelle il a établi ses quartiers. J'aime bien cette petite anecdote ;-)

Katell Bouali a dit…

@lou: Merci d'être passée lou ;-) Si tu n'as pas lu "Mort à crédit" il vaudrait mieux le lire avant "Voyage au bout de la nuit" qui est en fait la suite du premier :-)
@moustafette: Le Bibliomane est un maître en la matière et un sens certain de la formule ;-D Céline m'a transportée contre toute attente...je lui devais bien cela, lui que j'ai tant voué aux gémonies au lycée puis à la fac! En tout cas, ton compliment me va droit au coeur ;-D
@émeraude: sympa l'anecdote :-D!!! Comme je le soulignais à Lou, il vaudrait mieux commencer par "Mort à crédit"..."Voyage au bout de la nuit" est le plus emblématique mais vient en second dans chronologie des souvenirs de Céline.

cathulu a dit…

Céline, une écriture formidable et unqiue mais le bonhomme est nettement moins recommandable.
Si mon fils s'appelle Ferdinand, ce n'est pas du tout en son honneur!

Anne a dit…

J'ai toujours du mal à trouver le courage d'ouvrir un classique...Je n'ai même jamais étudié un seul texte de Céline en cour.

florinette a dit…

Superbe article, ça donne envie de se lancer dans la littérature classique que l'on a tendance à bouder !

Katell Bouali a dit…

@cathulu: entièrement d'accord avec toi! Quant au prénom de ton fiston...il y a nombre de Ferdinand beaucoup plus recommandables ;-D
@anne: moi aussi j'avais du mal mais je crois que l'occasion se présente au moment où on est le plus disponible pour ce type de lecture!
@florinette: merci ;-) et je souhaite que tu aies l'occasion un jour de te plonger dans son univers si particulier!

ZORGLUB a dit…

Ca se lit aussi sans les illustrations ! Si tu trouves "Mort à Crédit" noir (qui est souvent drôle) que dire alors du "Voyage" ?! On peut aussi très bien lire le "Voyage" avant "mort à crédit" ça ne gâche rien ! Il y a beau y avoir des "idées" autobiographiques, c'est du pur roman , du romancé (dixit Céline) ce n'est en rien à prendre au pied de la lettre. Moi qui est commence par le "voyage" et ait du le "démarrer" 3 ou 4 fois sur une longue période avant de le lire complètement, je ne regrette pas d'avoir découvert cet auteur. C'est un vrai auteur qui a un style à lui, pas comme ces nouveaux auteurs français interchangeables et jetables. C'est un auteur qui faut avoir lu avant de mourir !!! si si
@emeraude: depuis que je connais Céline j'ai toujours voulu allé voir sa tombe, où il est enterré. Pour quelqu'un qui voulait être enterré dans la fosse commune, il a été enterré comme tout le monde; sa femme n'ayant pas voulu respecter sa dernière volonté.

Zorglub a dit…

c'est très "rabelaisien" Céline

Katell Bouali a dit…

@zorglub: ;-)