samedi 11 août 2007

Eau-forte et graveur



Quatrième de couverture:


« Il y a un âge où on ne rencontre plus la vie mais le temps. On cesse de voir la vie vivre. On voit le temps qui est en train de dévorer la vie toute crue. Alors le coeur se serre. On se tient à des morceaux de bois pour voir encore un peu le spectacle qui saigne d'un bout à l'autre du monde et pour ne pas y tomber. »


« Terrasse à Rome » de Pascal Quignard est la biographie romancée d'un graveur du 17ème siècle, Meaume.
Meaume travaille à Bruges chez Jean Heemkers comme eau-fortier (ou graveur) et tombe éperdument amoureux de Nanni, la fille du juge électif Jacob Veet Jakobsz. Ils s'aiment passionnément jusqu'au jour où le promis de Nanni les surprend dans leurs ébats amoureux et leur lance de l'eau-forte: Nanni s'en sort avec une main légèrement brûlée, quant à Meaume, il se retrouve défiguré et perd par la même occasion Nanni. Comme il ne peut l'oublier, il quitte Bruges et part sur les routes puis s'installe à Rome où il devient un graveur de renom et un cartier de qualité. Quand à Nanni, elle épouse son fiancé, enceinte des oeuvres de Meaume.
Meaume voyage beaucoup, apprend beaucoup, fait des rencontres et noue de solides amitiés mais jamais plus il n'aimera une autre femme que Nanni, Nanni qu'il ne reverra jamais. Un jour, dans la campagne romaine, un jeune homme l'agresse, un jeune homme qui parle le flamand...
« Terrasse à Rome » est difficile à raconter sans rien en dévoiler. C'est un roman où les ambiances, les atmosphères sont essentielles: les évocations de paysages sont d'une grande beauté doublée de poésie, les passages sur l'art de la gravure, la peinture sont d'autant plus sublimes que les oeuvres (imaginaires ou réelles) de Meaume se sont en grande partie perdues. Quignard fait se croiser, au détour d'une page, Meaume et Mr de Sainte Colombe, deux artistes aériens chacun à sa façon.
Quignard emmène son lecteur au gré des gravures de Meaume, gravures figeant, avec une grâce et au dénuement des contrastes des noirs et des blancs, des scènes volées au quotidien et transfigurées par le stylet de l'artiste ou des scènes de la vie aventureuse de l'artiste. Ainsi la description d'une série de gravures « à la manière noire » relatant la fuite de Meaume et d'Abraham Van Berchem devant les soldats français dans les Pyrénées, pendant l'été 1651.
« ...Au-dessus de la ville un grand cimétière s'étend sur le versant de la montagne. Le cimetière est plus grand que le bourg lui-même et plus proche de nous-mêmes qui voyons la gravure.
Grand cimetière d'or. C'est un immense jardin complètement abandonné. Aussi abandonné que la nature l'a pu être à dater du premier homme qui y surgit. Les pierres ont bougé. Dalles que les neiges aidées des siècles et des vents ont disjointes. La mousse les a gagnées. Le lierre a englouti les stèles.
Le lierre, s'agrippant à toute chose qui se dresse, s'est lié aux croix et les a enserrées puis recouvertes; puis contraintes; puis rompues... »
(p 51 et 52)
Où commencent l'observation de l'oeuvre du graveur et l'interprétation poétique et romanesque de Quignard? La frontière est fluide, s'estompe, se brouille sans cesse pour le plus grand bonheur du lecteur, happé par cette geste à la pointe du stylet. A partir des plaques de l'eau-fortier, le roman de sa vie se déroule sous nos yeux grâce à la plume de Quignard. Ce dernier plonge le lecteur dans le petit monde des graveurs et des peintres, le monde des jeux d'ombres et de lumières du noir et blanc et celui des jeux lumineux des couleurs. Meaume dessine à la craie sur du papier bleu avant de graver ses plaques au stylet et muni d'une loupe: scènes fugaces au silence troublé par le stylet mordant délicatement le cuivre...nature morte au clair-obscur apaisant.
« Il appartenait à l'école des peintres qui peignaient dans une manière très raffinée les choses qui étaient considérées par la plupart des hommes comme les plus grossières: les gueux, les laboureurs, les coureurs de vase, les vendeurs de palourdes, de sourdons, de crabes, de bars tachetés, des jeunes femmes qui se déchaussent, des jeunes femmes à peine habillées qui lisent des lettres ou qui rêvent d'amour, des servantes qui repassent des draps, tous les fruits mûrs oui qui commencent de moisir et qui appellent l'automne, les déchets des repas, des beuveries, des tabagies, des joueurs de cartes, un chat léchant son bol d'étain, l'aveugle et son compagnon, des amants qui s'étreignent dans différentes postures ignorant qu'ils sont vus, des mères qui font téter leur petit, des philosophes qui méditent, des pendus, des chandelles, les ombres des choses, les gens qui urinent, d'autres qui défèquent, les vieux, les profils des morts, les bêtes qui ruminent ou qui dorment. » (p 65 et 66) Meaume, l'artiste qui célèbre la vraie vie des vrais gens, l'artiste du quotidien dans tous ses états, l'artiste qui fait toucher du doigt la vie disparue depuis des siècles.
Pascal Quignard offre un roman tout en sensations où les petites touches mêlant vie romancée et détails réels dessinent un artiste brillant et tourmenté cherchant à voir l'essence du monde et de la vie pour la rendre visible à la pointe de son styler et par la caresse du chiffon humide d'eau-forte.
Un voyage dans l'art de la gravure du 17ème siècle des brumes des Flandres jusqu'au soleil de l'Italie. On sort de cette lecture la tête pleine de paysages, de lumière et de sensations indicibles. L'écriture de Quignard scande, délicieusement variée, la prosodie du sensible.
D'autres avis ici

8 commentaires:

Gambadou a dit…

la prosodie du sensible???? je cours à mon dictionnaire..

Katell Bouali a dit…

Oups, aurais-je écrit quelque chose d'alambiqué? Désolée, je me susi laissée emporter par mon lyrisme ;-)

maijo a dit…

J'ai trouvé pourquoi le choixpeau t'a envoyée chez Serpentard. Katell, je le déclare haut et fort, tu es une tentatrice! J'ai tellement apprécié ta critique que j'ai envie de me procurer le roman dès que possible.

Katell Bouali a dit…

@maijo: ;-D tentatrice moi? ben chat alors ;-) "Terrasse à Rome" est un des Quignard faciles d'accès pour un début dans son univers...à lire et à relire!

moustafette a dit…

Je vois que je ne t'ai pas dégoûtée de cet auteur avec mon cadeau empoisonné. Je n'ai pas lu celui-ci, je le note car ton article met l'eau à la bouche.

Katell Bouali a dit…

@moustafette: j'y ai même pris goût au Quignard ;-)
Sur le forum littéraire où je suis inscrite, un fil de discussion a été très vite ouvert sur cet auteur qui a des lectrices acquises à sa cause et qui donnent envie de le découvrir!

Anne a dit…

Je n'ai lu aucun Quignard, mais je me rappelle que ce roman m'avait fait envie à sa sortie. Je l'avais oublié...allez, je note!

Katell Bouali a dit…

@anne: Je pense qu'il est même possible de le trouver en bouquinerie! C'est un roman très accessible et très pictural:-D